Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

"Cartographie du merveilleux", d'André-François Ruaud

Publié le par Nébal

 

RUAUD (André-François), Cartographie du merveilleux. Guide de lecture, fantasy, sous la direction de Sébastien Guillot, [Paris], Denoël – Gallimard, coll. Folio Science-fiction, [2001] 2008, 287 p.

 

Moi, j’aime bien les gens qui me font des cadeaux. C’est comme ça. Alors merci M’âme Martin, Folio SF et André-François Ruaud. Offrir ce guide de lecture consacré à la fantasy pour l’achat de deux Folio SF, en voilà une opération qu’elle est fort sympathique ! D’autant plus que la fantasy, si elle connaît à l’heure actuelle le succès que l’on sait, n’en est pas moins un genre souvent bêtement dénigré, assommé d’amalgames, et finalement peu étudié. Le guide de lecture concocté par André-François Ruaud, étrangement, est ainsi relativement unique en son genre… Ce qui le rend d’autant plus indispensable, mais explique peut-être certains de ses défauts les plus flagrants.

 

En effet, cette Cartographie du merveilleux manque tristement d’une partie véritablement théorique. Avant d’en arriver au guide de lecture à proprement parler (constitué de 100 propositions de lecture, à l’instar de la Bibliothèque de l’Entre-Mondes de Francis Berthelot et, du moins je le suppose, des deux autres guides de lecture publiés dans la même collection, le Passeport pour les étoiles de Francis Valéry pour la science-fiction, et l’Atlas des brumes et des ombres de Patrick Marcel pour le fantastique – qu’il faudra bien que je lise un jour), André-François Ruaud ne nous livre en effet qu’une évocation chronologique du genre, quasi exclusivement anglo-saxonne. La (si complexe et sans doute un peu vaine) question de la définition du genre est expédiée d’entrée de jeu (p. 10) : « la fantasy est une littérature fantastique incorporant dans son récit un élément d’irrationnel qui n’est pas traité seulement de manière horrifique, présente généralement un aspect mythique et est souvent incarné par l’irruption ou l’utilisation de la magie ». Cette définition est si prudente et si floue qu’elle ne définit en fin de compte pas grand chose… Et l’on pourra regretter qu’André-François Ruaud évacue si rapidement ce problème, et n’évoque en rien les nombreux questionnements parallèles qui auraient permis d’aboutir à une véritable approche théorique du genre : ses relations avec les autres genres, ses procédés, ses codes, son rapport à l’histoire ou à la religion, son éventuel substrat politique (alors, réactionnaire ou pas, la fantasy ?), etc. Il me semble qu’il y aurait eu bien des choses à dire sur ces questions, et que cela aurait été l’occasion de pourfendre certaines idées reçues et quelques amalgames fâcheux…

 

En fait, j’aurais dans un sens envie de reprocher ici à André-François Ruaud ce que j’avais déjà regretté dans son néanmoins passionnant article du dernier Yellow Submarine (dont il est le capitaine, rappelons-le) : déjà, notons que son ouvrage est hyper-subjectif, même si cela je ne saurais le blâmer ; le problème est que, au-delà, et peut-être en raison de ce parti pris, André-François Ruaud tend à se montrer tour à tour érudit et lacunaire, précis et foutraque.

 

J’ai ainsi trouvé vraiment dommageable que cette étude n’envisage la fantasy, passées certaines références antiques ou médiévales, et à l’exception de quelques rares détours contemporains du côté du « réalisme magique », que sous un angle purement anglo-saxon (et en accordant par ailleurs une place importante – nécessaire, certes, mais peut-être un peu excessive ? – à la littérature enfantine ou « jeunesse »). Qu’il y ait une domination anglo-saxonne sur le genre, je l’admets volontiers (sa désignation même en témoigne assez…), mais il me semble que ce guide aurait été une occasion de choix pour aller voir ce qui se passait ailleurs (et je ne doute guère que l’on puisse, sans même avoir trop à se pencher sur la question, trouver une fantasy russe, japonaise, etc. ; un des intérêts du guide de lecture de Francis Berthelot était justement son ouverture au monde…).

 

Et, au-delà, il est certaines exclusions qui me paraissent difficilement justifiables. Un exemple (pp. 23-24) : André-François Ruaud évoque Rudyard Kipling et ses nouvelles du Livre de la jungle ; il conclut ainsi son paragraphe : « Au passage, elles [ces nouvelles] établissent un sous-genre de la fantasy qui demeurera cher au cœur des Anglais : la fantasy animalière (histoires où les bêtes parlent et agissent d’une manière se situant à mi-chemin entre l’homme et l’animal). » Moi, je veux bien, et André-François Ruaud aura maintes fois l’occasion de revenir sur cette fantasy animalière anglaise ; ce que je comprends moins, c’est qu’il n’englobe pas dès lors dans sa généalogie les fables ainsi que, au Moyen-Âge, Le Roman de Renart, autant d’œuvres qui ne sont tout simplement jamais évoquées ! Qui plus est, pour la fantasy animalière anglaise, cela aurait éventuellement permis d’évoquer La Ferme des animaux de George Orwell… Pour en rester au Moyen-Âge, d’ailleurs, on pourra de même trouver étonnante l’absence de Tristan et Yseult, en dépit de l’importance de cette légende dans la tradition de l’amour courtois et de son rattachement éventuel à la matière de Bretagne (celle-ci étant pourtant amplement développée), notamment par le biais de Thomas Malory et son Le Morte d’Arthur (si je ne m’abuse la seule œuvre antérieure au XIXe siècle à figurer dans le guide de lecture). Pour en rester à ces origines lointaines, on notera d’ailleurs que l’analyse se fait parfois lapidaire (p. 12) : « Au travers d’un riche tissu d’aventures fantastiques et d’intrigues de cour, ses romans [ceux de Chrétien de Troyes] illustrent les idéaux socio-politiques du régime Plantagenêt : un âge d’or féodal, à l’opposé du centralisme capétien. » Comme dirait le grand philosophe Jean-Luc Delarue, « ça se discute »… Et, de manière plus générale, en ce qui concerne ces origines lointaines, une étude approfondie des liens entre fantasy, folklore, mythes et religions m’aurait paru très appropriée ; mais, là encore, André-François Ruaud expédie…

 

On va dire que je pinaille sur l’ancien ? Peut-être. Un exemple plus proche de nous, alors (p. 29) : « De même, quoique aucun texte d’H.P. Lovecraft ne relève purement de la fantasy, s’en rapproche une bonne part des ambiances et événements de Démons et merveilles (The Dream-Quest Of Unknown Kadath, 1943), œuvre très marquée par l’influence de Dunsany. » Ben oui, justement ; et, en ce qui me concerne, cette œuvre-là et bon nombre des récits les plus anciens de Lovecraft, on pourrait très légitimement dire qu’ils relèvent « purement » de la fantasy… Ou alors, j’aimerais bien qu’on m’explique. Ce qu’André-François Ruaud ne fait pas… De même pour la place très discrète réservée à Neil Gaiman dans cette étude, alors qu’il me semble bien être un incontournable de la fantasy urbaine, et que trois (trois !) de ses œuvres figurent dans le guide de lecture… Et l’on pourrait donner bien des exemples dans ce goût-là.

Bref, cette chronologie de la fantasy anglo-saxonne (d’ailleurs centrée sur les auteurs et les œuvres ; pas grand chose sur les supports, le lectorat, les déclinaisons diverses…), si elle se lit agréablement et est souvent instructive, n’en est pas moins très contestable par endroits, parfois franchement lacunaire, et finalement guère convaincante…

 

Dommage. Le guide de lecture souffre parfois de ces travers, mais il est néanmoins souvent alléchant (on notera que, parmi les œuvres retenues, il en est un certain nombre qui n’ont jamais été traduites en français ; y s’rait temps !). Pour vous en donner une petite idée, je vais refaire ici le vil détour par le 3615 Mavie auquel je m’étais livré pour la Bibliothèque de l’Entre-Mondes, et pour les mêmes raisons (en clair : JE FAIS TOUT QUE C’QUE J’VEUX !).

 

Il y a donc ceux que j’avais déjà lus (très peu, finalement…) : Imajica de Clive Barker (pp. 107-108) ; « Alice » de Lewis Carroll (pp. 137-139 ; mais je veux relire ces merveilles incomparables, d’autant qu’il y a un Omnibus qui me fait de l’œil…) ; Neverwhere (pp. 156-158), Stardust, le mystère de l’étoile (pp. 158-159) et Miroirs et fumée (pp. 159-161 ; mmmf, la meilleure des nouvelles de cet excellent recueil n’est même pas mentionnée…) de Neil Gaiman ; « Conan » de Robert E. Howard (pp. 180-181) ; « Elric » de Michael Moorcock (pp. 216-217) ; Au guet de Terry Pratchett (pp. 228-229 ; pour ne pas dire « les Annales du Disque-monde » ?) ; « Harry Potter » de J.K. Rowling (pp. 233-236) ; Le Seigneur des Anneaux de J.R.R. Tolkien (pp. 252-253 ; inévitable…) ; « le cycle d’Ambre » de Roger Zelazny (pp. 258-260 ; plus précisément, j’ai lu le premier cycle, et j’ai abandonné avec Les Atouts de la vengeance, premier tome du second cycle, parce que non, là, yeurk…).

 

Il y a ceux que je comptais déjà lire. Certains avaient déjà intégré mon étagère de chevet (La Forêt des mythagos de Robert Holdstock, pp. 178-180 ; « Terremer » d’Ursula K. Le Guin, pp. 202-203, mais ça je vous en reparle tout de suite ; et enfin Les Voies d’Anubis de Tim Powers, pp. 226-228). Pour d’autres, c’était prévu depuis un certain temps : « Le Roi d’Ys » de Karen et Poul Anderson (pp. 103-104) ; Mr Vertigo de Paul Auster (pp. 104-105) ; Peter Pan de James Matthew Barrie (pp. 111-113 ; tout de même !) ; Le Magicien d’Oz de L. Frank Baum (pp. 113-115 ; re-tout de même !) ; les « Chroniques d’Alvin le Faiseur » d’Orson Scott Card (pp. 134-135) ; Le Parlement des fées de John Crowley (pp. 142-143) ; Cent ans de solitude de Gabriel García Márquez (pp. 162-163) ; Le Vent dans les saules de Kenneth Grahame (pp. 165-166 ; re-re-tout de même !) ; « L’Âge de la Déraison » de J. Gregory Keyes (pp. 189-190) ; Le Merveilleux Voyage de Nils Holgersson à travers la Suède de Selma Lagerlöf (pp. 198-200 ; re-re-re-tout de même !) ; « le Cycle des épées » de Fritz Leiber (pp. 203-205 ; re-re-re-re-tout de même ! d’autant que ça fait un bail que j’ai envie de lire ça, moi…) ; « Gormenghast » de Mervyn Peake (pp. 222-224 ; re-re-re-re-re-tout de même ! Et là encore, ça fait un bail… sauf que j’arrive pas à mettre la main sur le premier volume…).

 

Et il y a, enfin, ceux que je ne connaissais pas ou qui ne me tentaient pas plus que ça et pour lesquels André-François Ruaud m’a sacrément donné l’eau à la bouche ou a achevé de me convaincre (en VO uniquement pour pas mal d’entre eux, aïe…) : Les Garennes de Watership Down de Richard Adams (pp. 99-102) ; Le Royaume des devins de Clive Barker (pp. 107-108) ; Le Vin des dieux de John Barnes (pp. 110-111) ; Le Rhinocéros qui citait Nietzsche de Peter S. Beagle (pp. 119-122) ; Unicorn Mountain de Michael Bishop (pp. 122-123) ; Homme qui parle de Terry Bisson (pp. 123-124) ; A Dictionnary of Fairies de Katharine Briggs (pp. 126-127) ; « Jhereg » de Steven Brust (pp. 127-129) ; La Fameuse Invasion de la Sicile par les ours de Dino Buzzati (pp. 129-130) ; Possession de A.S. Byatt (pp. 130-131) ; The Off Season de Jack Cady (pp. 131-133) ; Délius, une chanson d’été de David Calvo (pp. 133-134) ; « Thomas l’incrédule » de Stephen R. Donaldson (pp. 146-147 ; les critiques m’avaient laissé assez froid, mais ce personnage m’intrigue, alors, peut-être…) ; Elf Defense d’Esther M. Friesner (pp. 153-154) ; In the Land of Winter de Richard Grant (pp. 167-168) ; Fendragon de Barbara Hambly (pp. 168-169) ; L’Éveil de la lune d’Elizabeth Hand (pp. 172-174) ; Conte d’hiver de Mark Helprin (pp. 174-175) ; La Compagnie des fées de Garry Kilworth (pp. 191-192) ; Thomas le rimeur d’Ellen Kushner (pp. 197-198) ; « le Dit de la Terre plate » de Tanith Lee (pp. 200-202) ; Le Dernier Magicien de Megan Lindholm (pp. 208-210) ; The Gift de Patrick O’Leary (pp. 219-220) ; Les Flammes de la nuit de Michel Pagel (pp. 220-222) ; Fées & Gestes, une anthologie éditée par André-François Ruaud (pp. 236-237 ; on n’est jamais mieux servi que par soi-même…) ; Les Enfants de minuit de Salman Rushdie (pp. 237-239) ; Point of Hopes de Melissa Scott & Lisa A. Barnett (pp. 243-244) ; The High House et The False House de James Stoddard (pp. 247-249).

 

 

Ça fait beaucoup, hein ?

Bon, ben, merci, hein, et... au boulot…

CITRIQ

Commenter cet article

O
Perso, j'ai été fort déçu de ne pas trouver Gene Wolfe dans ce ptit guide, au demeurant fort sympathique. Quid de l'excellent dyptique "le chevalier-mage" ? Même chose pour Lord Dunsany, expédié vite fait dans la présentation générale de la Fantasy. :(

M'enfin, le livre reste agréable à lire et m'a mis l'eau à la bouche. Et grace à mr. Ruaud, j'ai pu apprendre quelles étaient les origines de "Taram et le Chaudron magique", film d'animation des studios Disney qui mrqua mon enfance, au même titre que les "Jack le tueur de géants", "Jason et les argonautes" et autres "voyages fantastiques de Sinbad"... Tous ces grands films des années 50, qui eurent droit à une diffusion en "prime time", grâce à Eddy Mitchell et sa Dernière Séance !
Répondre
N
Pour le "Panorama", oui certes ; ça a l'air mieux ; mais aussi plus gros (OK) et autrement plus cher...

Et Leiber, oui, oui, faut que je m'y mette. Tant de livres à lire, et si peu de temps...
Répondre
U
Je rappelle au camarade Nébal qu'il existe un ouvrage intitulé Panorama illusté de la Fantasy & du merveilleux.
Pour le reste, Fritz Leiber c'est de la balle, en particulier le cycle des épées.
Répondre
N
Qu'il y ait de la BCF là dedans, c'est un peu inévitable, et finalement assez légitime... J'avoue, par contre, avoir été surpris d'y croiser, effectivement, Eddings et Feist, mais pas George R.R. Martin pour "Le Trône de fer" et Robin Hobb pour "L'Assassin royal" (mentionné dans la partie théorique, mais pas dans le guide de lecture ; Megan Lindholm y figure cependant pour "Le Dernier Magicien"), séries qui, dans le genre, me semblent avoir bénéficié d'un meilleur accueil critique... 'fin, j'dis ça, j'dis rien, je n'ai rien lu de tout ça...

Pour Leiber, je veux bien te croire, et faut que je m'y mette. C'est dit.

Sinon, pour "Miroirs et fumée", bon, j'abuse un peu, peut-être... ^^ D'autant que cette nouvelle (en l'occurence "Le Bassin aux poissons et autres contes") n'est pas forcément évidente à classer... En tout cas, j'avais adoré ce recueil ; en ce qui me concerne, c'est ce que Gaiman a fait de mieux (après "Sandman", of course... et, allez, ex-aequo avec "Mr Punch").
Répondre
J
Roh la chance, moi j'avais du le payer, cartographie du merveilleux.

Les conseils de lecture sont un peu bizarres dans ce bouquin. S'y côtoient des textes pas forcément faciles d'accès (par exemple Crowley ou Holdstock) et des séries-fleuves totalement bateau (Eddings, Hobb, même Feist je crois). Remarquez, c'est peut-être dans un souci d'ouverture, j'ai commencé par lire lesdites séries avant d'en faire une fatale overdose et de me tourner vers les ouvrages plus confidentiels.

Sinon, je vais profiter de l'occasion pour rappeler que Fritz Leiber est grand, qu'il est bon et qu'il décrit avec une bienveillante lubricité des orgies saphiques sado-masochistes fort instructives. Et le cycle des épées occulte un peu trop ses autres réalisations, dont quelques textes excellents en fantasy urbaine.

Sinon c'est quoi la meilleure nouvelle de Miroirs et Fumée ?
Répondre