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"L'Echiquier du mal", de Dan Simmons

Publié le par Nébal

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SIMMONS (Dan), L’Échiquier du mal, [Carrion Comfort], traduit de l’américain par Jean-Daniel Brèque, Paris, Denoël, coll. Présence du futur / fantastique, [1989] 1992, 2 vol., 681 et 533 p.

 

Ma chronique se trouve dans le Bifrost n° 60, dans le dossier vampires (pp. 169-170).

 

Je vais tâcher de la rapatrier dès que possible… mais ça ne sera pas avant un an.

 

 En attendant, vos remarques, critiques et insultes sont les bienvenues, alors n’hésitez pas à m’en faire part…

 

EDIT : Hop :

 

 Un saisissant prologue dans le camp de concentration de Chelmno, en 1942. Le jeune Saul Laski lutte pour survivre. Puis, sans transition, nous nous rendons à Charleston, Caroline du Sud, le 12 décembre 1980. Trois petits vieux se réunissent pour prendre le thé. Rien de plus innocent, en apparence… Mais les trois convives se livrent à un étrange petit jeu, et comptent les points : un pour chaque mort. Et parmi les victimes, un certain John Lennon… Ces vieillards ne sont en effet pas comme les autres : ils ont le Talent, qui leur permet de manipuler les êtres humains pour leur faire accomplir leurs quatre volontés. Et celles-ci se résument souvent à cette ultime réalité : le meurtre. Pour eux : le Festin, qui entretient leur force et leur permet de « rajeunir ». Ce sont des vampires, à leur manière ; mais pas de vulgaires suceurs de sang, encombrés des oripeaux gothiques, ni même « rationalisés » (à l’instar de ce que Simmons fera un peu plus tard dans Les Fils des ténèbres) : ce sont des vampires psychiques…

 

 Ainsi débute L’Échiquier du mal, à n’en pas douter un des plus fameux romans de Dan Simmons avec le très différent Hypérion. Un roman-fleuve, et un monument de terreur. Et, ce qui nous intéresse ici, une relecture inventive et fascinante du mythe du vampire. Les allusions ne manquent pas, qui émaillent l’ensemble du roman. Un exemple sélectionné dans les premières pages :

 

 « De toutes les terreurs que s’est infligées l’humanité, de tous les monstres pathétiques qu’elle s’est inventés, seul le mythe du vampire conserve encore quelques vestiges de dignité. Tout comme les humains dont il se nourrit, le vampire obéit aux sombres pulsions qui lui sont propres. Mais contrairement à ses ridicules proies humaines, le vampire utilise des moyens sordides pour parvenir à la seule fin qui puisse justifier de tels actes : son but est tout simplement l’immortalité. Quelle noblesse. Et quelle tristesse. »

 

 En bon thriller paranoïaque, L’Échiquier du mal mêle ce canevas de théorie du complot. Derrière les puissants de ce monde se dressent les vampires psychiques, qui tirent les ficelles de leur marionnettes humaines. On les trouve aux côtés du Führer dans l’Allemagne nazie. On les retrouve à Dallas le jour de la mort de John Fitzgerald Kennedy. On les croise enfin sur les scènes de meurtre les plus improbables, celles qui défient en apparence la logique. Ainsi le massacre sur lequel la réunion de Charleston débouche. Un vrai casse-tête pour le shérif Bobby Joe Gentry, et pour la jeune Noire Natalie Preston, dont le père figure parmi les victimes. Seule une explication, aussi improbable soit-elle, peut éclairer le drame ; et c’est le psychiatre Saul Laski qui la leur fournit : Laski est conscient de l’existence de ces vampires psychiques depuis ses cruelles années à Chelmno et Sobibor. C’est là-bas, dans l’enfer des camps d’extermination, qu’il a rencontré l’Oberst, ainsi qu’il désigne encore après toutes ces années son cruel bourreau. Terrible flashback : dans la nuit polonaise, une partie d’échecs où les pions sont des êtres humains, où chaque prise signifie la mort ; puis une chasse à l’homme, où les dés sont pipés… Saul Laski traque l’Oberst, désormais William Borden, depuis toutes ces années. Et Gentry et Natalie de se joindre à lui pour faire la lumière sur les meurtres les plus obscurs, et obtenir enfin justice… quitte à se transformer à leur tour en meurtriers.

 

Mais les vampires psychiques ne se limitent pas au trio de Charleston. On en croise vite d’autres, à Beverly Hills – le producteur Tony Harrod, détestable personnage qui est une des plus belles réussites du roman – ou au FBI. Et la vérité se fait bientôt jour : tous, ou presque, ne sont que des pions dans une gigantesque partie d’échecs à grande échelle. Et le sort du monde entier pourrait bien reposer dans les mains du vainqueur…

 

L’Échiquier du malest assurément un chef-d’œuvre du genre. L’argument promotionnel nous dit que Stephen King, à la lecture de ce roman, a salué en Dan Simmons son rival le plus redoutable. Et on le concèdera volontiers… Rares sont les œuvres horrifiques à dégager une telle puissance narrative, doublée d’un déconcertant sentiment de malaise, provenant de l’arrière-plan de la Shoah – encore imprégné de tabou – et de l’atmosphère générale de théorie du complot.

 

Il serait cependant dommage de s’arrêter sur cette impression, ou d’être rebuté par la longueur, que d’aucuns jugeront sans doute excessive – mais peut-on véritablement y enlever quoi que ce soit ? –, de cette fresque. L’Échiquier du mal se révèle en effet être un page turner d’une efficacité sidérante, et c’est sans effort ou presque que l’on se laisse guider par l’auteur, sûr de son art, tout au long de ce roman-fleuve (parfois scindé, selon les éditions, en deux ou quatre tomes) à la trame complexe. La plume de l’auteur, magnifiquement servie par la traduction de Jean-Daniel Brèque, est d’une justesse constante, et le roman accumule morceaux de bravoure et scènes d’anthologie, palpitantes scènes d’action et séquences cauchemardesques, éclats de suspense et introspection bouleversante. Et l’on se passionne aisément pour l’entreprise folle de ces éternelles victimes que sont Saul et Natalie, et pour les manœuvres obscures et cyniques de leurs puissants adversaires.

 

N’en jetez plus : L’Échiquier du mal est un chef-d’œuvre de terreur, une lecture incontournable pour les amateurs du genre. Et pour les autres aussi, tant qu’on y est.

CITRIQ

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JM 08/07/2012 15:18

On considère généralement que Dan Simmons a deux chef-d’œuvre : Hypérion et, surtout, L’échiquier du mal. J’ai souvent du mal à lire autre chose que du space opera, mais là, j’ai dévoré le
livre, c’est dire.
Le shérif local va rencontrer Laski et la fille d’une des victimes. La fin du tome 1 se fini de manière grandiose, tout comme le tome 2 qui prépare la fin.
L’auteur y aborde le thème de la perversion du pouvoir, du droit de tuer, de la manipulation (un des thèmes préférés de l’auteur), de la guerre… que des sujets légers, quoi… Simmons a toujours aimé
construire des dimensions dramatiques profondes.

lutin mâtin 23/01/2011 12:36


Merci de ta critique dans Bifrost, je viens de la relire, et je suis très tentée par le bouquin. Mais, je m'interroge, comment fais-tu pur lire autant de livre, il y a une chronique par
jour...presque!!!

Bref, ma liste des prochains livres commence à s'allonger considérablement. Mon porte-monnaie, et ma bibliothèque municipale vont me pousser à faire des choix. Là, cela s'avère compliqué!!!!


Vladkergan 23/01/2011 12:02


Pour moi c'est en effet une des oeuvres phares de Simmons, qui se hisse facilement au niveau de Hypérion. C'est extrêmement bien ficelé, la galerie de personnage (ceci dit c'est souvent le cas dans
les oeuvres romanesques de Simmons) est conséquente mais chacun d'entre eux à son importance dans la trame. Et c'est surtout une très bonne réappropriation du mythe, chose que Simmons réitèrera
avec Les fils des ténèbres (dans une approche totalement différente).


Nick 04/11/2010 09:51


Salut,
je vais jouer un peu les rabats-joies mais le livre m'a endormi. Autant j'ai accroché pour le Chant de Kali autant là le pavé a joué le rôle de somnifère (3 x en fait). Je trouve qu'il a du mal à
décoller, dommage car on m'en avais dit du bien.
@+,
NicK.


Erispoe 22/10/2010 07:33


Si si, elle est bien.
Il ne manque même pas la petite remarque qui va bien sur ce pathétique enfoiré de Tony Harod.


Erispoe 21/10/2010 22:47


Enfin reçu Bifrost.

J'ai lu ta chronique et je suis jaloux : J'aurais aimé l'écrire. Je suis entièrement d'accord avec ce que tu écris. J'espère que ça permettra à quelques amateurs de vampires de découvrir cet
excellent roman !


Nébal 22/10/2010 06:58



Eh beh... Pourtant, j'en suis pas très fier de celle-là, je l'avais écrite peu avant l'interruption de mon blog, autant dire quand ça n'allait pas fort niveau chroniquage... 'fin bon, merci. :)
Et j'espère aussi que.



juko 18/10/2010 22:47


et ben le tome 1 est très prenant, et puis après ça tire en longueur, et ça tombe des mains. Un peu comme qqs temps plus tard son Ilium (bien pire ce dernier quand même).
Terror par contre est très bien.


Erispoe 18/10/2010 15:27


Le must de la terreur, je suis bien d'accord avec Nebal.
"L'échiquier du mal" est un excellent roman ! Tout simplement incontournable. A chacune de mes lectures, certaines scènes me hantent pendant plusieurs jours.

D'accord avec le haut normand Yossarian pour certaines nouvelles du "Styx coule à l'envers" (pas toutes, mais il y a quelques merveilles).

Et faudrait pas oublier "Terreur", dont certains passages me font le même effet que "l'échiquier...".


le gritche 18/10/2010 10:22


Une histoire qui vaut notamment pour son prologue et toutes les scènes liées aux pouvoirs des "méchants", qui sont jubilatoires et pleines de suspense, d'autant que l'auteur nous fait épouser leurs
points de vue.


Vance 17/10/2010 15:56


J'ai adoré et je vénère encore Hypérion, et certains m'ont dit que l'Echiquier du mal lui est supérieur... je n'ai pourtant pas encore franchi le pas.