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"La Complainte du paresseux", de Sam Savage

Publié le par Nébal

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SAVAGE (Sam), La Complainte du paresseux. Histoire principalement tragique d’Andrew Whittaker, réunissant l’ensemble irrémédiablement définitif de ses œuvres complètes, [The Cry of the Sloth], traduit de l’américain par Céline Leroy, Arles, Actes Sud, [2009] 2011, 254 p.

 

De Sam Savage, j’avais bien aimé le premier roman, Firmin, « autobiographie d’un grignoteur de livres », au propre comme au figuré ; un récit doux-amer, tantôt drôle, tantôt tragique, et en tout cas fort bien troussé. Une belle réussite, même si je n’irais pas jusqu’à qualifier ce roman de « phénoménal », comme le fait – ben tiens – la quatrième de couverture de La Complainte du paresseux ; suffisamment belle, néanmoins, pour que je me jette sans trop d’hésitations sur ce nouvel opus, dans lequel on retrouve les thèmes de Firmin, mais avec plus d’éclat peut-être. Quoi qu’il en soit, comme son sous-titre interminable l’avance, il s’agit bel et bien, au fond, d’une histoire tragique ; mais en attendant, on se marre bien (j’avais dit il y a peu m’être beaucoup amusé à la lecture d’Avance rapide de Michael Marshall ; peut-être suis-je particulièrement bon public en ce moment, mais ce second roman m’a cette fois vraiment – littéralement – fait rire aux éclats…).

 

La Complainte du paresseux se présente sous la forme d’un recueil de l’ensemble de la production « littéraire » (au sens large, ce qui inclut surtout de la correspondance, mais aussi des petites annonces et des listes de courses…) d’Andrew Whittaker sur quatre mois, à l’époque de « la clique à Nixon ». Andrew Whittaker vit (mal, et ça va de pire en pire) en percevant les loyers de « locataires de basse qualité » pour des immeubles délabrés. Mais il vit pour la littérature : il est en effet, outre un auteur en devenir, le rédacteur en chef de la revue Mousse, revue que personne ne lit ou presque, mais pour laquelle il se bat contre vents et marées.

 

Andrew Whittaker ne manque ni de courage ni d’ambition. Mais voilà : c’est un raté. Un être pathétique, plus qu’à son tour ridicule, et qui est passé à côté de sa vie. Largué par sa femme Julie, qu’il abreuve néanmoins toujours de ses lettres, il végète dans une demeure en déménagement permanent, et nous offre avec ce livre un portrait tragicomique de sa misérable petite personne.

 

Car Andrew Whittaker ne se contente pas d’être un raté, ce dont témoignent les extraits lamentables (encore que de moins en moins, mais au début c’est vraiment dur…) de ses tentatives romanesques. C’est aussi un personnage infiniment odieux, mesquin, hypocrite, arrogant, bref, détestable en tous points. Et ceci, nous le découvrons principalement au travers de ses très nombreuses lettres à divers correspondants à travers les États-Unis, de son trou perdu de Rapid Falls à New York ou San Francisco. En effet, s’il n’est guère doué pour la fiction, Whittaker est un épistolier redoutable ; pas que cela le rende moins ridicule ou plus sympathique, au contraire : c’est surtout quand il se montre particulièrement abominable que sa plume fait mouche. Et il ne rate pas une occasion, que ce soit auprès de ses locataires, de « ses » auteurs, de la rédaction de la revue « concurrente », etc. : avec lui, le pire est le meilleur. Et le lecteur de se marrer comme une baleine.

 

Ou peut-être plutôt comme une hyène… Il faut dire que tout cela sent le sapin. Derrière la façade odieuse, Andrew Whittaker est à l’évidence un être fragile, que nous voyons sombrer petit à petit dans la plus terrible des dépressions, caractérisée par tous ses symptômes. Misérable dans tous les sens du terme, le rédacteur en chef de Mousse inspire tantôt le mépris, tantôt la pitié.

 

Et, au final, on se met à bien l’aimer, ce salaud magnifique. On s’identifie (en tout cas, je me suis identifié…) remarquablement à lui, dans ses vices, ses obsessions et ses innombrables échecs ; l’empathie que parvient à susciter Sam Savage principalement à travers ces lettres est tout à fait étonnante, mais indéniable. À vrai dire, au fur et à mesure que l’on avance dans le roman, le rire, s’il est toujours présent, devient de plus en plus jaune. Et le lecteur de se sentir un peu coupable devant toutes les avanies rencontrées par ce triste sire au bout du rouleau. On ressent le désespoir du correspondant, sa solitude insupportable, on vit de l’intérieur sa tragique déchéance…

 

Cruellement drôle. Voilà ce qu’est La Complainte du paresseux : un roman où l’on rit de bon cœur, mais où l’on souffre en même temps. Un torrent d’émotions contradictoires, d’un éclat surprenant. Sam Savage sait avec brio distiller le rire comme la pitié au détour d’une phrase en apparence anodine. Aussi son roman est-il plus que recommandable, et meilleur encore que Firmin à mon sens (ce n’est qu’en apparence qu’il se montre moins subtil). Une très belle confirmation, s’il en était besoin et comme disait l’autre, que l’humour est la politesse du désespoir.

CITRIQ

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G

On croirait un personnage, et un roman, de Philip K. Dick.


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