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"Soumission", de Michel Houellebecq

Publié le par Nébal

"Soumission", de Michel Houellebecq

HOUELLEBECQ (Michel), Soumission, [s.l.], Flammarion, 2015, 300 p.

 

Quand le titre et le sujet du nouveau roman du Terrible Michou Houellebecq ont été annoncés par la presse à scandales (Le Figaro, tout ça), peu de temps avant sa sortie, je dois dire que, bien qu’ayant dans l’ensemble aimé ce qu’il avait écrit jusqu’à présent, j’ai réagi comme nombre de gens très bien (ou moins bien), et j’ai fait, en gros : « Euh… Ah. » Bon, on sait tous que le Terrible Michou a le goût de la provoc, et qu’il joue habilement des ressorts sataniques des plus vils marketeux. Mais quand même…

 

Faut dire, y avait un biais : le livre avait été présenté uniquement comme l’anticipation à brève échéance de la victoire d’un parti islamiste aux élections présidentielles françaises (ce qui n’est qu’un de ses sujets, en fin de compte, et que je trouve dans un sens annexe après lecture, mais j’y reviendrai). Et, outre que cette prospective, balancée de la sorte, ne me paraissait pas hyper crédible (mais peu importe, sans doute, la « fable politique et morale » de la quatrième de couverture relevant à bien des égards de la farce, ce qui autorise pas mal de choses – mais pas tout, certes ; cependant, au fil des pages, on en vient insidieusement à se demander si…), je me rappelais comme tout le monde les déclarations à l’emporte-pièce du Terrible Michou à propos de l’Islam « religion la plus conne » (ou quelque chose du genre, je crois que c’était à l’époque de Plateforme), qui n’étaient pas exactement ce qu’il avait dit de plus intelligent. Alors, j’avoue, j’ai eu un peu peur moi aussi…

 

En tout cas, ça n’a pas manqué : dans les jours – non, même pas : les heures, bordel ! – qui ont suivi ce coup de pub, personne n’avait encore lu le livre, mais ce n’était pas un problème, faut croire (depuis quand faut-il lire les livres pour en parler ?), et nombreux ont été ceux qui ont immédiatement balancé du « Houllebecq = nouveau réactionnaire », forcément islamophobe, donc forcément raciste, Soumission à mettre dans le même panier nauséabond que Zemmour, ce genre de choses. Ce qui m’a vite énervé (et m’a parfois amené à répondre dans le vide à ces attaques dans le vide, alors que je n’avais bien évidemment pas davantage lu le bouquin, tsss… et que cela ne pouvait être qu’un dialogue de sourds, à base de convaincus qui se prêchent entre eux). Il y en avait heureusement quelques-uns pour suggérer, les fous, d’attendre, et qu’au-delà de la provoc à dix balles, il y avait de fortes chances pour que Soumission soit autrement plus subtil et malin que ça, au vu du passif de l’auteur. Certes, et après lecture (parce que je comptais bien le lire de toute façon, polémique idiote ou pas), même si je n’ai pas toujours été convaincu, loin de là, et si je ne ferais certainement pas du nouveau Michou un chef-d’œuvre indispensable (certains sont allés jusque-là, mais faut pas pousser), je peux bien le dire à mon tour, et cette fois en connaissance de cause : bien sûr, que c’est autrement plus subtil et malin que ça…

 

Mais bon : j’imagine que le livre en lui-même est secondaire, à certains égards… La polémique (j’allais écrire « stérile », mais suppose qu’il s’agit d’un pléonasme) a enflammé tant la presse que les réseaux sociaux, et on a dit et écrit beaucoup de bêtises, au moins aussi outrancières que la provocation initiale. Bon, le Terrible Michou récoltait ainsi ce qu’il avait semé, hein, je ne le plains pas, il savait parfaitement ce qu’il faisait…

 

Et puis il y a eu la tuerie de Charlie Hebdo. Et là le pseudo-débat littéraire-mes-couilles a pris une tournure parfois franchement puante ; je n’ai aucune envie de revenir là-dessus.

 

Tout cela, néanmoins, avec le sentiment d’overdose qui l’a rapidement accompagné, a probablement un peu repoussé ma lecture : j’en avais franchement plein le cul. Faut dire, le Terrible Michou a pendant un temps monopolisé les discussions à un point impressionnant, de manière totalement absurde ; si on en faisait autant pour chaque écrivain… mais bon. Et après Michou ce fut l’islamisme…

 

Mais j’avais quand même envie de lire le livre, parce que, sans aller jusqu’à me poser en petit fan, j’avais bien aimé, voire beaucoup, les précédents bouquins de Houellebecq : je l’avais découvert avec Les Particules élémentaires, que j’avais beaucoup aimé, j’étais du coup remonté à H.P. Lovecraft. Contre le monde, contre la vie et Extension du domaine de la lutte, tous deux très recommandables également même si pour des raisons bien différentes, j’ai même lu alors sa poésie, moi qui déteste la poésie en temps normal (et j’ai bien sûr écouté et adoré son album Présence humaine), et ses premières Interventions. Et puis j’ai poursuivi : Lanzarote (parfaitement dispensable), Plateforme (bof, bof, malgré des trucs franchement intéressants – a-t-on souvent lu des choses aussi pertinentes sur l’industrie du tourisme ?), La Possibilité d’une île surtout (pour moi un chef-d’œuvre, là je veux bien faire le petit fan, c’est ZE livre de SF française de ce début du XXIe siècle, na), après quoi La Carte et le territoire m’a fort logiquement déçu (malgré là encore des choses très bien vues ; son Goncourt relevait par contre de l’imposture). Et non, je n’ai par contre pas lu son machin avec BHL, là c’était trop pour ma pomme. Mais, forcément, j’allais lire Soumission, polémique ou pas… en redoutant un peu, certes, mais en restant curieux et en voulant bien croire que.

 

Il est assurément temps d’en venir au livre (ouf ! mais on ne peut pas en parler sans évoquer la polémique qui a accompagné sa sortie, pour le meilleur et surtout pour le pire, ça fait partie du truc). La base est très classiquement houellebecquienne – à la limite de la caricature. Nous sommes dans un futur très proche (2022, sauf erreur). Le narrateur-Droopy – dans lequel on est tenté de voir Houellebecq lui-même, bien sûr, on entend sa voix quand on lit, mais c’est sans doute plus compliqué que ça – est un certain François. Forcément un peu déprimé, assurément passif, évidemment pathétique, vaguement nihiliste (mais la version basique, pas celle qui théorise à tout va), c’est un universitaire sur le retour. Il a été brillant – du moins à l’en croire –, et est (ou a été) un spécialiste apprécié de Huysmans (très bon choix, je ne pouvais qu’approuver, j’aime beaucoup cet écrivain depuis qu’une prof de français ultra-catho mais ô combien sympathique a fait découvrir Là-bas au petit sataniste black metalleux que j’étais en quatrième ; je suis ensuite remonté à À rebours, puis À vau-l’eau, ce genre de choses, avant de poursuivre le « roman de Durtal » avec En route, et même La Cathédrale et L’Oblat…). Notre intellectuel d’anti-héros a par ailleurs quelque chose de vaguement… beauf, disons, dans ses relations aux femmes notamment, forcément utilitaires : macho inconscient et par défaut, il baise en gros, pour la forme, une étudiante à l’année, séduite (?) en octobre et qui le largue en septembre parce qu’elle a « rencontré quelqu’un ». Sinon, il ne s’intéresse pas à grand-chose. Il commente la météo (ça revient souvent). Il commande des sushis ou des trucs indiens (il a moins d'exigences que Huysmans en matière de gastronomie). Voilà. Il vieillit, ça ne peut donc que s’aggraver.

 

Sa rupture ambiguë d’avec la petite Myriam (qui se casse en Israël) l’assomme un peu, même si elle était inévitable. Bien plus, en tout cas, que les bouleversements politiques autour de lui – à l’échelle du pays comme à l’échelle universitaire (ce minable panier de crabes est assez bien rendu). Il ne peut cependant pas ignorer que la France à bout de souffle, qui a trouvé le moyen de réélire François Hollande en 2017 (merci le FN !), traverse une période bizarre : ce sont les élections présidentielles, et l’UMP de Jean-François Copé est déjà de l’histoire ancienne (bye !), mais le PS de Manuel Valls ne se porte sans doute pas beaucoup mieux (tu m’étonnes) ; on voit en tête des sondages le FN de Marine Le Pen, et, plus surprenant, la Fraternité musulmane de Mohammed Ben Abbes, un jeune parti islamiste.

 

Bon, tout ça, François s’en fout un peu, au fond. Même si les attentats et autres fusillades qui émaillent le pays, qu’on les doive à des islamistes ou à des identitaires (il est curieux et un peu inquiet en ce qui concerne ces derniers, il questionne à ce sujet le mari d’une amie, qui travaille dans les renseignements), ne le laissent pas totalement indifférent, mais pas loin (très amusante scène où ça canarde dans Paris pas très loin de là où François et ses collègues sirotent en cul-serré). Il redoute un peu la guerre civile, quand même. Et quand le PS se voit contraint de passer un accord avec la Fraternité musulmane pour faire barrage au FN – ou pour simplement conserver un semblant d’importance politicienne… –, ce qui assure la présidence de la République à Ben Abbes (qui confie le poste de premier ministre au revenant François Bayrou, là on est en pleine science-fiction), notre « héros » fuit dans la cambrousse désolée (ce qui nous vaut d’assez jolis tableaux dans une ambiance quasiment post-apocalyptique).

 

Mais il en revient bientôt. Parce que, finalement, ça se passe plutôt bien… Très bien, même. On n’a à vrai dire jamais connu un tel « état de grâce ». Ben Abbes, qui est d’une grande intelligence politique sans pour autant compromettre ses idéaux (de la science-fiction, vous dis-je), a un programme tant pour la France que pour l’Europe, et si sa politique en matière d’éducation ou en ce qui concerne la famille (et donc les femmes) fait un peu grincer des dents au début (y a de quoi !), finalement on s’en accommode très bien.

 

Reste, pour François, à se poser la question de son avenir, lui qui a immédiatement fui une Sorbonne devenue musulmane. Mais, alors qu'il désespérait mollement de vieillir, il trouve finalement dans cet état nouveau nombre de perspectives, sur tous les plans. Tel Huysmans, il se retrouve ainsi engagé dans la voie de la conversion – pour des raisons sans doute plus utilitaires, cela dit. Une carrière relancée avec un traitement autrement supérieur à ce qu’il connaissait jusqu’à présent, la possibilité de se caser enfin avec jusqu’à quatre femmes… Ce n’est pas si mal. Cette soumission, cet Islam, ne manque pas d’attraits, au final.

 

(Oui, c’est la fin du roman, mais je ne révèle rien au vu de ce qui en a été dit, et il y a de toute façon quelque chose de mathématique et inéluctable dans le déroulement du récit.)

 

Mon premier contact avec Soumission a été très bon. Surtout parce que le Terrible Michou, plus que jamais, s’y montre vraiment drôle. Son humour omniprésent, grinçant, avec des traits absurdes, et qui repose pour une bonne part sur un très efficace sens de la formule désabusée et parfois provocante, m’a plus que jamais séduit, et j’ai explosé de rire plus d’une fois – et ça, ça fait du bien, quand même. François a beau ne pas être fondamentalement sympathique, on s’attache à ses pas, du coup.

 

Mais il n’y a pas que l’humour. Il y a aussi Huysmans, donc. Et là, le Terrible Michou livre de très belles pages, très fines, et tout sauf gratuites ; c’est que Soumission, bien plus que l’itinéraire politique d’un pays, traite de l’itinéraire global d’un homme, et la vie comme l’œuvre de Huysmans l’éclairent et le justifient, qui ne sont jamais bien loin des développements du récit, l’autorisent et l’anticipent. Certes, l’homme comme le cadre sont très différents : François n’est certainement pas Huysmans, et la France de Ben Abbes est encore moins celle, disons, de Combes… L’approche de la religion, ainsi, est très différente – pour François, la conversion, dont l’aspect spirituel est finalement au mieux douteux, découle d’une démonstration scientifique (celle que lui fait Rediger, nouveau président de son université avant d’obtenir des fonctions ministérielles – c’est le principal personnage musulman du roman, un intellectuel d’origine belge, qui a longtemps fréquenté les identitaires sans trop se mouiller avec les néo-fascistes, avant de se convertir, et combine Islam et nietzschéisme, hauteur de vue et pragmatisme calculateur). C’est une chose qui trouble pas mal quand on en arrive à la fin du roman : on se doute que le Terrible Michou y versera dans l’utopie, c’est coutumier chez lui, mais on est aux antipodes du positivisme plus ou moins post-humain de ses principales œuvres antérieures, l’utopie est cette fois réactionnaire – mais d’une réaction détachée de la tradition du pays, une réaction importée, et reposant donc, par ailleurs, sur des bases… scientifiques.

 

Faut-il pour autant qualifier le Terrible Michou de réactionnaire (voire de « nouveau réactionnaire », donc, si tant est que cela veuille dire quelque chose) ? Lui, je ne sais pas ; son roman l’est dans un sens, au final et au final uniquement, mais c’est sans doute un peu plus compliqué que ça… Ce qui est certain, et peut donc troubler, voire gêner un chouia, un progressiste naïf tel que votre serviteur, c’est qu’il y a quelque chose d’insidieux dans cette narration en forme de démonstration mathématique. Un peu pervers, peut-être. Certainement pas angélique ou mensonger, en tout cas, les conséquences sont pesées, même si elles relèvent donc pour partie au moins de la farce. L’hypocrisie de François tend cependant un miroir à celle du lecteur – et c’est du coup assez intéressant.

 

Par contre, aucun doute sur le fait que Soumission n’a absolument rien d’islamophobe (comment peut-on prétendre une absurdité pareille ?), et n’est pas davantage xénophobe ou raciste (même si François, lui, peut l’être vaguement, en tout cas au début). Sous cet angle, les polémiqueux n’ont pu faire que la preuve de leur lecture (si tant est qu’ils aient lu le roman, bien sûr…) biaisée par leurs œillères et leurs préconçus. Il est inutile de s’étendre plus avant sur ce thème, on ne peut rien contre la mauvaise foi (si j’ose dire, aha).

 

Je ne prétendrai pas que tout m’a plu, ou même simplement parlé, dans Soumission. Le roman, après un très bon début, donc, vraiment très drôle, et en dépit de quelques scènes fortes ici ou là, accuse quelques coups de mou un brin fâcheux à l’occasion. Le discours n’en est pas toujours très pertinent, ou en tout cas convaincant – il y a bien des points sur lesquels l’analyse qui est développée par les personnages (mais ce sont des personnages, certes) ne me convainc pas, et, plus globalement, j’ai quand même du mal à croire à cette prétendue anticipation politique (mais après tout…).

 

Plus gênant, sans doute, il y a le style. Sous cet angle, Soumission est assez inégal (même si sans doute plus réussi que La Carte et le territoire) : on alterne des séquences très réjouissantes et d’autres plus molles, donnant presque une impression un peu triste de bâclage ; l’approche du Terrible Michou, qui fait ici beaucoup dans les phrases interminables à la ponctuation hasardeuse, donne parfois des choses intéressantes (notamment quand le trivial s’immisce ainsi dans l’intellectuel et le spirituel) mais tombe d’autres fois à plat… Heureusement, il y a régulièrement de vraies fulgurances qui remontent le niveau, et rappellent que Houellebecq, quand il veut bien s’appliquer, sait indéniablement écrire.

 

Se pose aussi le problème de l’ancrage de Soumission dans le réel, ce qui passe notamment par l’abus du procédé parfois pénible du name-dropping, même s’il m’a nettement moins gêné ici que dans La Carte et le territoire, une fois de plus. On rigole bien, sans doute, un peu mécaniquement, quand le Terrible Michou étale pour le compte un Jean-François Copé ou un Christophe Barbier, ou se livre à un éloge hilarant de l’ignoble David Pujadas, mais bon… En tout cas, il n’a clairement pas écrit ici pour l’éternité, je ne vois pas comment le roman pourrait survivre au-delà de quelques années, le temps que l’on oublie (vite ! vite ! par pitié !) ces figures lamentables… Je peux me tromper, cela dit. Bien sûr.

 

Du coup, après avoir vraiment beaucoup aimé le début, je n’ai cessé, en en tournant les pages (avec une aisance certaine, le roman se lit de toute façon très bien, et dans l’ensemble avec plaisir), de me demander ce que je pensais au juste de Soumission. Une chose est certaine : on est loin du meilleur Houellebecq, et ce roman ne méritait de toute évidence pas un tel foin. Il est parfois médiocre, à vrai dire… Mais, au final (et la conclusion marche à n’en pas douter), il fait rire, et il interpelle. On le pose, et on réfléchit à ce qu’on vient de lire. Qui était assurément bien plus subtil et malin que ce qu’on en a bêtement dit. Et c’est déjà pas mal, non ? Voilà : Soumission est pas mal, pas mal du tout, même. Certainement pas indispensable, mais intéressant.

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Guillaume 13/02/2015 09:05

Oui, on est globalement d'accord sur ce roman, cela fait plaisir de voir que les lectures objectives de ce bouquin existent tout de même !

Zorglub 12/02/2015 22:08

Quelle longue chronique ! Il est vrai que le mou Michou a éclipsé la rentrée littéraire ; quand on lu son pensum, on a tout lu de début 2015, on peut lire les classiques tranquillement.
Au fait, Extension du domaine de la lutte est un des romans les plus ennuyeux que j'aie jamais lus.
Je lirai Soumission d'ici trente ans à deux conditions : que Dieu me prête vie, et que ce livre n'ait pas sombré dans l'oubli. On verra bien.

Riton 11/02/2015 11:47

Concernant la démonstration scientifique de Rediger, j'ai pas l'impression qu'elle soit le moins du monde sensée être convaincante... Ce serait plutôt le dernier argument, la goutte d'eau ou le coup de grâce, dont François a besoin pour finir de se laisser convaincre - une fois chez Rediger, il a déjà lâché prise et accepté sa conversion, ou du moins c'est comme ça que je l'ai senti.
Sinon, oui, c'est quand même souvent à pleurer de rire : la discussion politique avec sa collègue, suivie d'une de ces phrases interminables à ponctuation hasardeuse, ou la mention d'humanisme pendant sa discussion avec Rediger. Et Hans Wurst!