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L'Education de Stony Mayhall, de Daryl Gregory

Publié le par Nébal

L'Education de Stony Mayhall, de Daryl Gregory

GREGORY (Daryl), L’Éducation de Stony Mayhall, [Raising Stony Mayhall], traduit de l’anglais (États-Unis) par Laurent Philibert-Caillat, [2011] 2014, 431 p.

 

Il y a quelque temps de cela – pas forcément beaucoup –, j’étais très amateur de machins en tous genres à base de zombies. Ce qui n’est pas bien original, je vous l’accorde : si je crois m’y être mis (un peu par hasard, d’ailleurs) un tout petit peu avant la déferlante, le fait est qu’il y a eu à une époque récente un gros retour du thème sur le devant de la scène, pour le meilleur et surtout pour le pire – je ne vous apprends rien. Au cinéma, ainsi, on pourrait évoquer, plus ou moins contemporains, 28 Jours plus tard ou encore Shaun of the Dead, ou bien sûr le retour du séminal George A. Romero avec Land of the Dead (pas son meilleur, non…) – et depuis, bien des choses, beaucoup trop sans doute, généralement « inférieures », dirons-nous pour rester poli. Le thème a infecté (aha) les autres médias, inévitablement. En littérature, cela a pu à l’occasion donner de très bonnes choses, comme l’excellent World War Z de Max Brooks, mais dans l’ensemble c’était… pas bien fameux. Hum. À tel point, en fait, que je m’en suis largement désintéressé… Il faut dire que le genre a presque par nature un côté répétitif, n’autorisant que peu de variantes.

 

On peut toujours espérer, cependant, quelque chose qui renverse un peu la tendance ; quelque chose qui, tout en s’inscrivant dans le genre, avec ses codes éventuels, plus ou moins malmenés, parvient à susciter l’intérêt en affichant une certaine singularité. L’Éducation de Stony Mayhall, premier roman de Daryl gregory traduit dans la langue de Guillaume Musso, donnait cette impression, et avait suscité des échos dans l’ensemble très favorables. J’étais donc curieux de lire la chose (alors que vient de paraître, toujours au Bélial’, un autre texte de Daryl Gregory intitulé Nous allons tous très bien, merci, qui attise ma curiosité…).

 

Sachez donc qu’il y a eu une épidémie zombifique en 1968, débutant en Pennsylvanie (ce qui n’est certainement pas un hasard : Romero est évoqué dans le roman, comme si sa géniale Nuit des morts-vivants avait été un documentaire). Ce fut bref mais intense, et le monde a failli plonger dans l’apocalypse, n’échappant au pire que de justesse. On pouvait se douter cependant que le problème n’était pas totalement réglé, et que ce qui avait eu lieu (à cause de quoi, d’ailleurs ? Des radiations cosmiques, vraiment ?) pourrait se reproduire. Ce qui n’échappait peut-être pas à Wanda Mayhall et à ses trois filles, quand elles trouvèrent, au bord d’une route non loin d’Easterly, un bled paumé de l’Iowa, le cadavre d’une jeune fille… avec un bébé. Un bébé qui ne devrait pas exister ; car il s’agissait bien d’un mort-vivant, mais qui serait amené à grandir – chose impossible. Wanda, succombant à une généreuse impulsion, adopta donc à sa manière le petit Johnny – bientôt rebaptisé Stony du fait de sa peau rugueuse –, et le cacha chez elle, sachant très bien que, si les autorités venaient d’une façon ou d’une autre à apprendre l’existence du monstre, ça se passerait très mal, tant pour lui que pour la petite famille dissimulant criminellement son existence…

 

Stony, pourtant, s’il est bel et bien mort-vivant, ne correspond en rien à l’archétype du zombie. Non content de grandir, il apprend, parle, lit, écrit… et n’est semble-t-il pas le moins du monde attiré par la chair humaine. Ce n’est pas tout à fait un gamin normal, certes, même quand il joue avec ses sœurs, ou le petit voisin d’origine coréenne, Kwang. Après tout, il ne mange pas, il ne dort pas, il supporte qu’on lui tire des flèches dans le ventre (on le recoud, c’est tout)… Son existence même est, au-delà de l’improbable, impossible.

 

Bien évidemment, tout cela ne pourra pas durer… Un jour, un accident se produira, et Stony devra quitter le cadre réconfortant de la petite famille Mayhall – ce sera son passage à l’âge adulte. Et il découvrira alors, fasciné, ce qui aurait dû être une évidence : pourquoi serait-il en effet le seul mort-vivant ? Non, il y en a d’autres. Pas des enfants ayant grandi, cependant (cela doit rester son secret) ; mais des « survivants » de l’épidémie de 1968, qu’ils se soient levés de leur tombeau à l’époque ou aient été mordus depuis. Et ces « MV », pour « vivre » dans la clandestinité, ne sont pas non plus les monstres assoiffés de sang que l’on croit : en fait, un mort-vivant, passé une brève période de fièvre où il succombe à l’envie mortifère de mordre les vivants, devient somme toute quelqu’un de… pas si anormal que ça, disons. Pas nécessairement dangereux, en fait. Mais la résistance mort-vivante doit néanmoins faire face aux purges des « Fossoyeurs », et à un État qui entend bien mettre la patte sur eux, pour les étudier et protéger l’ordre public, en prévenant tout risque de nouvelle épidémie… balayant d’emblée l’idée que ces monstres puissent être, d’une certaine manière, des humains, avec les droits inhérents.

 

Le principe de base de L’Éducation de Stony Mayhall est somme toute assez commun : Daryl Gregory renverse la problématique, en humanisant le monstre ; son zombie a une conscience et des sentiments, et tient plus de la victime que du prédateur ; il y a par ailleurs, dans l’ombre, une véritable société de morts-vivants, traversée de plusieurs courants et factions… Des choses qui, d’une certaine manière, peuvent rappeler Entretien avec un vampire, par exemple (dans le procédé j’entends, formellement ça n’a à peu près rien à voir ; et à propos de vampires, je n’ai pu m’empêcher de penser ici un brin au jeu de rôle de White Wolf… à ceci près que les MV de Daryl Gregory ne sont pas du genre à tirer les ficelles de la société humaine).

 

Cela débouche néanmoins ici sur un roman assez décousu – sciemment, sans doute, mais avec plus ou moins de pertinence. La première partie, qui voit Stony grandir dans l’Iowa, est une touchante évocation de l’enfance (qui peut éventuellement ramener à certains textes de Stephen King ?), et se montre très convaincante. La suite est cependant assez différente, et on ne saurait donc la juger à l’aune des premières pages… On passe en effet du portrait à l’intrigue, plus ou moins enthousiasmante (mais je ne voudrais pas trop en dire ici…). Et si les bonnes idées ne manquent pas (prenant parfois à rebrousse-poil les clichés du genre, d’une manière éventuellement drôle, d’ailleurs), d’autres sont peut-être plus contestables – par exemple, le recours, même tempéré, au thème si hollywoodien de « l’Élu », qui a tendance à me faire voir rouge (peut-être excessivement dans le cas présent), ou cette déconcertante insistance sur l’impossibilité du zombie, qui peut donner des choses intéressantes à l’occasion, mais laisse plus généralement perplexe dans ses conséquences les plus irrationnelles (et s’éloigne alors du canon ultra-matérialiste à la Romero, ce qui peut se concevoir j’imagine, mais que je n’ai pas trouvé très convainquant en l’espèce). La fin du roman, d’ailleurs, m’a paru un brin foireuse, éventuellement maladroite, en tout cas guère satisfaisante…

 

D’où une déception relative (la plume de l’auteur, le plus souvent utilitaire – OK, pourquoi pas –, mais jouant parfois d’effets tombant comme un cheveu sur la soupe, n’arrange probablement pas grand-chose à l’affaire – et la traduction non plus, hélas, qui m’a à l’occasion fait hausser le sourcil). L’Éducation de Stony Mayhall n’est pas un mauvais roman, ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit. Il se lit très bien, sans jamais susciter le moindre ennui, et bénéficie à l’occasion de quelques belles trouvailles, de scènes fortes ou encore de traits d’humour assez sympathiques, alternant astucieusement avec un contenu global plutôt tragique. Il est incontestablement bien au-dessus du lot zombifique (désolant, le lot, faut dire). Mais il me paraît pécher par certains aspects ; et je l’ai du coup trouvé inégal… Disons que je ne partage pas tout à fait l’enthousiasme qu’il me semblait avoir constaté, sans regretter pour autant ma lecture, loin de là. Et je reste intéressé par Nous allons tous très bien, merci… mais en espérant que ce sera plus convaincant.

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