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Top 10, d'Alan Moore, Gene Ha et Zander Cannon

Publié le par Nébal

Top 10, d'Alan Moore, Gene Ha et Zander Cannon

MOORE (Alan), HA (Gene) & CANNON (Zander), Top 10, [Top 10 #1-12, Dead Fellas, Top 10 : The Forty-Niners #1-4, Smax #1-5], traduction [de l’anglais] d’Alex Nikolavitch et Laurent Queyssi, [s.l.], Urban Comics, coll. Vertigo Essentiels, [1999-2001, 2003-2005, 2015] 2016, 656 p.

 

Retour à Alan Moore – on retourne toujours à Alan Moore – pour ce beau volume (656 pages, quand même !), rassemblant tous les épisodes de Top 10 (la « première saison » en douze épisodes – il n’y en a jamais eu de deuxième…) et de ses séries dérivées Smax et The Forty-Niners ; enfin, « presque » tous les épisodes : plus exactement, il s’agit de l’ensemble de ceux qui ont été scénarisés par Moore directement – manque donc à l’appel la mini-série Beyond the Farthest Precinct, écrite par Paul Di Filippo, plutôt chouette dans mon souvenir…

 

C’était l’époque où Alan Moore s’était lancé dans un défi sans doute un brin arrogant, mais avant tout indéniablement enthousiasmant, d’hyperactivité scénaristique, via le label America’s Best Comics (rien que ça), en fait un sous-label du studio Wildstorm de Jim Lee, dépendant alors d’Image (sauf erreur, c’est quand Wildstorm est passé sous le contrôle de DC/Vertigo, en dépit de la volonté de Lee de servir d’interface, qu’Alan Moore a lâché l’affaire, lui qui avait juré, après les sales embrouilles autour de Watchmen notamment, de ne plus jamais travailler pour/avec la Distinguée Concurrence – comme il avait juré auparavant de ne plus jamais bosser pour/avec Marvel après l’édifiante affaire de Marvel Man/Miracle Man ; du moins c’est ce dont je crois me souvenir ?). Il a ainsi, à cette époque et dans ce cadre, scénarisé cinq séries en parallèle, autant de créations personnelles, dans des genres passablement différents. La plus célèbre est indéniablement La Ligue des Gentlemen Extraordinaires, qui a eu le succès que l’on sait (pour le pire aussi, voyez – non, ne voyez pas – la pathétique adaptation cinématographique…), sur laquelle Moore est régulièrement revenu par la suite. Le reste n’est pas pour autant à négliger : si Tom Strong, avec son côté fraîchement pulp et naïf, ne m’a pas toujours convaincu (mais il y avait bien de très bonnes choses dedans, hein), j’ai bien vite adulé Promethea, série d’une ambition stupéfiante (ne transparaissant pas nécessairement dans les tous premiers épisodes) où le démiurge Moore questionne la création artistique au travers d’une grille ésotérico-mystique – le genre de truc qui devrait, en temps normal, me faire fuir, mais c’était réalisé avec une telle intelligence, une telle passion, au travers d’expérimentations aussi étonnantes que bienvenues, que j’ai bien envie de placer cette série parmi les meilleures d’Alan Moore (comme pour Tom Strong et Top 10 – j’y arrive, oui –, la traduction française avait été entamée par Semic, et c’est comme ça que j’ai découvert la BD, puis poursuivie par Panini, sans revenir pour autant sur les premiers volumes – si jamais Urban Comics en sortait une intégrale, je serais preneur…). La série la plus bizarre était cependant Tomorrow Stories, en fait un rassemblement de séries distinctes aux épisodes très courts (quatre, cinq pages, parfois un peu plus, sauf erreur jamais plus de dix), capable d’œuvrer tant dans la grosse guignolade hilarante que dans l’expérimentation la plus élégante – si je ne m’abuse, seuls les chouettes épisodes de Jack B. Quick, le gamin prodige et vulgarisateur scientifique incomparable, ont été traduits en français, et là aussi, du coup, il y a comme un manque).

 

Et puis il y avait donc Top 10. De toutes ces séries, c’était probablement la plus ouvertement fun – et, à certains égards, mais ce n’est en rien une critique, la plus « conventionnelle ». Relativement : c’est du Alan Moore quand même. Mais c’est, pour le coup, pleinement un comic de super-héros. La particularité, c’est qu’il en pousse justement le principe (oui, c’est à débattre…) jusqu’à ses extrêmes les plus absurdes… L’idée – faussement couillonne, véritablement brillante – est d’envisager un univers où tout le monde est un super-héros (ou un super-vilain…), avec les super-pouvoirs qui vont avec (mais aussi une place pour les héros gadgeteux à la Batman, hein). Et c’est ainsi que nous découvrons la ville de Neopolis, conçue à la demande du Gouvernement américain par des savants fous nazis, prisonniers de guerre. Celle-ci fourmille donc de sup… pardon, de « héros de la science » (le terme renvoie assez clairement, si je me souviens bien, aux intentions affichées dans Tom Strong – et probablement aussi La Ligue des Gentlemen Extraordinaires), l’occasion pour le scénariste (bien secondé par son dessinateur Gene Ha, lui-même accompagné de Zander Cannon au découpage – les passionnants documents en fin de volume témoignent du caractère pleinement collaboratif de la création de cet univers fantasque) de multiplier les inventions, au travers de personnages tous plus saisissants les uns que les autres, que leurs habilités particulières relèvent d’un registre « spectaculaire » (parfais pour une adaptation en jeu-vidéo, il y a ça dans un épisode) ou plus « discret » mais non moins utile (ainsi de la synesthésie d’un des personnages principaux)… ce qui n’exclut cependant pas, loin de là, les pouvoirs carrément absurdes – et rigolos –, par exemple de mon chouchou Andy « Airbag » Soames, le courtier d’assurances gonflable, ou encore du Taxi-Zen qui nous fait découvrir la ville dans les premiers épisodes : le chauffeur/chauffard est aveugle, ce qui pourrait être embêtant (c’est rien de le dire), sauf qu’en fait c’est l’univers qui conduit, et on va de toute façon là où on doit aller, alors bon…

 

L’autre astuce, particulièrement bienvenue dans ce cadre déjà ô combien séduisant, c’est d’adapter en BD les codes, disons, des séries-télé « à commissariat » (à la façon de Hill Street Blues, souvent citée – même si on a pu évoquer aussi, dans un registre finalement assez proche, Urgences ou ce genre de choses) : les héros, ici, sont donc les flics du « Top 10 », le commissariat du dixième secteur. Mais rien à voir avec, disons, Gotham Central (BD par ailleurs fort recommandable) : évidemment, ils sont tous eux aussi des « héros de la science » : leur quotidien trépidant, des enquêtes aux arrestations, dans un milieu systématiquement costumé, se mêle ainsi aux développements plus intimes, façon soap opera, qui unissent ou divisent les flics. La parenté avec les séries télé est clairement affichée et revendiquée (ce n’est sans doute pas un hasard si le dernier des douze épisodes de la série est présenté comme concluant la « première saison »), et tout ça fonctionne remarquablement bien.

 

Les personnages y sont bien sûr pour quelque chose – au-delà de la seule nouvelle recrue Robyn Slinger, dite Coffre-à-Jouets, au travers de laquelle on découvre tant Neopolis que le commissariat. Son coéquipier Smax, colosse irascible autant qu’indestructible ; le sergent Kemlo César alias Hyperdog, un doberman dans un châssis cybernétique ; John Corbeau dit Le Roi Paon, un Yazidi qui parle à Satan, lequel lui répond en indiquant les points faibles de ses antagonistes… Pour la plupart, ils sont bien caractérisés au-delà de leur seul pouvoir, et permettent ainsi de peindre un commissariat à la fois haut en couleurs et, paradoxalement, dans le cadre improbable de Neopolis, crédible au point d’être envisagé comme « banal », dans un sens – c’est sans doute là que se joue la série, d’une certaine manière.

 

Car tous ces personnages, qu’on jugerait ailleurs comme autant de « phénomènes », sont ici « normaux », en fin de compte. Et le quotidien du commissariat ne se limite donc pas aux menaces cosmiques ou aux tueurs psychopathes les plus insaisissables – même s’il y en a, un des fils rouges étant la traque de la Balance, qui décapite des prostituées selon un calendrier bien précis. Les flics du « Top 10 » sont en fait confrontés à des affaires « normales » elles aussi : ils s’occupent tout autant sinon plus de trafic de drogue (le sang de mangouste qui accélère ses consommateurs, l’hyperdrène qui fait apparaître d’insupportables petits lutins…), de proxénétisme, de harcèlement sexuel, de violences conjugales, de dégradations de l’environnement par des vandales… Ce sont des flics, des vrais flics, qui s’occupent du crime occasionnellement, de la délinquance au quotidien – parfois même en gérant la circulation, ainsi dans un épisode pour le coup passablement douloureux… En tant que tels, les flics du « Top 10 » eux aussi sont « normaux » – leurs affaires de fesses, leurs rancœurs professionnelles, leurs croyances, leurs préjugés (notamment, mais pas seulement, « racistes », comme la haine si commune et pathétique des « metallos », robots et autres androïdes), participent pleinement du cadre de la série.

 

Celle-ci, dès lors, plus que jamais à la manière d’une série télé, développe une trame scénaristique complexe, où les fils rouges ne manquent pas – parfois amenés à se rejoindre –, mais accordant au moins autant d’attention à des saynètes du quotidien. Celles-ci sont parfois (souvent) hilarantes : j’apprécie tout particulièrement la venue de Gograh, l’ersatz alcoolique et bedonnant de Godzilla, ou encore l’infestation de super-souris qu’un exterminateur tente de contenir avec ses Chatomiques, au risque que la continuité se trouve affectée par ce gigantesque crossover façon « Crisis » – on notera au passage, même si c’est peut-être moins indispensable que pour Suprême, par exemple, qu’un minimum de connaissances en matière de comics super-héroïques (je n’en ai pas forcément beaucoup plus – disons que je gère à peu près Marvel, nettement moins DC…) peut s’avérer utile pour pleinement profiter de la BD, riche en allusions (tant dans le complexe scénario et les dialogues au poil d’Alan Moore que dans le très riche dessin de Gene Ha, que ce soit via des costumes identifiables dans la foule des passants, ou, souvent, dans des publicités et autres graffitis ornant les murs de Neopolis : il faut prendre son temps pour décortiquer chaque case, et savourer). Mais, si la série est sans doute avant tout drôle (parfois au prix d’un mauvais goût aussi consternant que réjouissant – le dernier épisode en est un témoignage éloquent), on y trouve aussi des séquences du quotidien autrement plus émouvantes – ainsi de l’accident de la circulation déjà évoqué plus haut, ou, bien sûr, de la terrible confrontation des flics à la mort d’un des leurs, inéluctable mais pas moins douloureuse…

 

Alan Moore se réapproprie ainsi, mais à sa sauce et avec son brio habituel, le lieu commun du super-héros – entreprise qu’il poursuit, mais autrement, avec les deux mini-séries dérivées de Top 10 qu’il a scénarisées, par ailleurs on ne peut plus différentes (on pourra allègrement faire l’impasse sur le mini-épisode bonus « Les Mordus », quelconque, même s’il introduit le thème de la mafia vampirique, important dans The Forty-Niners).

 

Smax, mini-série en cinq épisodes, est cette fois dessinée par Zander Cannon – responsable du découpage sur Top 10. Il adopte un style plus sage dans la mise en page, et s’éloignant du genre super-héroïque, dans une optique tenant peut-être davantage de la ligne claire et lorgnant sur la caricature ; ce qui s’avère plus ou moins séduisant dans l’absolu, mais colle indéniablement au propos. L’histoire se déroule dans la foulée de la série originelle – où l’on avait vu l’asocial Smax demander contre toutes attentes à sa jeune coéquipière Coffre-à-jouets si elle voulait bien l’accompagner pour assister aux funérailles de son oncle, dans son monde d’origine – en l’espèce un bled paumé, vivotant du seul tourisme, où la science n’existe tout simplement pas : c’est en fait le rassemblement en un unique décor de tous les clichés de la fantasy, des contes de fées à Harry Potter en passant par Tolkien et Donjons & Dragons. Aussi, en dépit de quelques séquences plus graves, Smax s’avère avant tout une hilarante parodie, irrévérencieuse et absurde. Ça n’a pas grand-chose de sérieux – à l’instar de Top 10 en apparence, même s’il y avait sans doute dans la série originelle davantage de fond qu’on ne le croirait de prime abord –, ça ne joue pas vraiment non plus du thème super-héroïque caractéristique de la « première saison », mais c’est très amusant.

 

The Forty-Niners est on ne peut plus différente. Et surprend d’emblée par son graphisme léché et réaliste, lorgnant sur la peinture, et nécessairement sépia. C’est visuellement remarquable – mais ce qui l’est peut-être davantage, c’est qu’il s’agit là encore d’une œuvre de Gene Ha, dont le style n’a pourtant rien à voir avec celui qu’il avait adopté pour Top 10 (et si les couleurs d’Art Lyon jouent indéniablement un grand rôle ici, elles ne font pas tout) : le dessinateur a de toutes évidences plusieurs cordes à son arc, dont il sait user avec la même habileté en fonction du contexte. L’à-propos est indéniable, pour cette « préquelle » remontant aux origines de Neopolis : au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, le Gouvernement américain rassemble les ingérables « héros de la science » dans cette ville qui leur est dédiée – conçue par des criminels de guerre nazis que l’on n’embête dès lors pas pour les saloperies qu’ils avaient pu commettre au nom du Reich quelques années plus tôt à peine… La vie s’annonce pourtant difficile pour ces héros et vilains, contraints, après leurs exploits guerriers, d’intégrer la société civile, en trouvant un métier… On suit essentiellement le jeune Steve Traynor alias Jetboy – qu’on appellera plus tard Jetman, et qui deviendra commissaire du « Top 10 » : l’adolescent, redoutable pilote qui a descendu bien des as allemands, n’intègre cependant pas encore la police, se contentant d’un boulot de mécano auprès d’un groupe militaire de héros, tous pilotes chevronnés. On entraperçoit en fait les complexes débuts des flics de Neopolis via sa collègue et amie Leni Muller, Die Lufthexe – une Allemande qui a rejoint le camp des alliés en 1943. L’idée de « normalité » est ici de nouveau essentielle, même si de manière bien différente par rapport à la série originale – l’homosexualité difficile à assumer de Jetboy participe bien sûr de ce regard différent. Au-delà, c’est bien la place des héros de la science dans une société, même composée uniquement de leurs semblables, qui fournit la trame de la « préquelle », au travers de toutes les questions qu’elle implique – du côté des super-vilains traditionnels que sont les savants fous nazis et la mafia vampirique (qui refuse ce qualificatif…), mais aussi du côté des « gentils » théoriques, et plus particulièrement des militaires qui entendent bien régler les « problèmes » de Neopolis – vampires et metallos au premier chef – à leur manière, et tendent dès lors de plus en plus vers la possibilité d’un putsch fascisant… La BD est une vraie réussite, jouant judicieusement de l’alternance entre séquences intimes et autres plus aventureuses, dans une optique éventuellement politique, avec une subtilité qui ne ressort probablement guère de ce bref résumé…

 

Cette intégrale de Top 10 (enfin, du Top 10 purement mooresque, donc) s’avère toujours aussi enthousiasmante quinze ans plus tard. Belle illustration de la multiplicité des registres que peut employer Alan Moore avec une égale réussite, c’est par ailleurs un échantillon ô combien convainquant de son art le plus immédiat – en apparence – et fun (avec cependant le cas particulier de The Forty-Niners). Ajoutons que cette édition, si elle n’est pas forcément très maniable du fait de l’épaisseur du bouquin, est un vrai plaisir de collectionneur, avec ses annexes très complètes et riches, mêlant galerie de couvertures et, surtout, passionnantes esquisses et autres travaux préparatoires de Gene Ha sur les premiers épisodes, qui permettent de mieux entrevoir le processus de création en marche de cet univers incroyablement foisonnant. Irréprochable.

 

Et donc indispensable.

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