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Kojiki

Publié le par Nébal

Kojiki

Kojiki : Chronique des faits anciens, [Kojiki], par Pierre Vinclair, calligraphies de Yukako Matsui, Saint-Pierre, Le Corridor Bleu, [712] 2011, 233 p.

 

Le Kojiki est une œuvre à part, mais d’autant plus essentielle. Pour simplifier, on dira qu’il s’agit d’une synthèse de la mythologie et de la tradition shintoïstes, compilée sur ordre impérial vers le début du VIIIe siècle, afin que le souvenir des vieilles légendes perdure – ce qui était tout autant manière de consolider la dynastie, dont les origines divines sont ainsi mises en avant, mais aussi, encore que de manière plus ou moins consciente, d’établir une culture spécifiquement japonaise et détachée de l’influence irrépressible de la Chine (et peut-être aussi du bouddhisme ? Cette religion était alors d’importation récente, et le Kojiki se réfère à une tradition antérieure et ancrée dans le sol japonais…). L’empereur Temmu aurait ainsi confié à un certain Hieda no Are de rassembler tout ce matériel entre le mythe et l’histoire – mais oralement : le sage avait tout mémorisé, mais était le seul à savoir tout cela… Aussi, après la mort de Temmu, l’impératrice Gemmei a décidé d’une nouvelle étape dans cette entreprise, en confiant à un certain Ō no Yasumaro la rude tâche de coucher par écrit les récits, généalogies et chansons mémorisés par Hieda no Are (tout ceci est rapporté dans la préface de l’ouvrage, destinée à perpétuer également le souvenir de sa composition). Et c’est ceci qu’est à proprement parler le Kojiki, présenté à l’impératrice (si l’on ne veut pas dire « édité », mais après tout…) en 712, et rédigé en caractères chinois (les kanas n’apparaîtront qu’ultérieurement), utilisés parfois en tant qu’idéogrammes, parfois en tant que phonèmes – une particularité complexe de l’emprunt par les Japonais d’un système d’écriture largement inapproprié à leur propre langue, si différente… Quoi qu’il en soit, c’est bien une pierre fondatrice d’une littérature spécifiquement japonaise.

 

Basé sur des récits folkloriques des siècles immédiatement antérieurs (du IVe au VIe, semble-t-il), le Kojiki est à la fois un ouvrage religieux et un ouvrage d’histoire – sous cet angle, on peut le rapprocher de la Genèse, même si l’on aura l’occasion de voir que la comparaison s’arrête là ; quitte à se référer à une tradition occidentale, la mythologie grecque serait probablement une comparaison plus pertinente, si elle a à son tour ses limites, sur lesquelles on aura l’occasion de revenir… L’ouvrage part de la création du monde, et en premier lieu du Japon, par les Supérieurs (c’est ainsi que la présente traduction, assez spéciale et il faudra y revenir, désigne les kamis), puis, au fil de ses trois livres, les kamis d’abord essentiellement divins s’incarnent de plus en plus sur la terre, notamment en tant qu’empereurs (descendant au moins de la divinité solaire Amaterasu), dont la succession est envisagée sur une longue période (le Kojiki évoque, avec plus ou moins de détails, les 33 premiers empereurs du Japon ; le Nihongi, ou Nihon shoki, le complète à cet égard).

 

Il n’est peut-être pas évident de déterminer quel crédit les Japonais d’alors accordaient à cette œuvre à part – notamment en ce qui concerne son caractère « historique ». Par la suite, en tout cas, la perception de cette Chronique des faits anciens comme authentique ou pas a connu des fluctuations – sans doute est-ce à l’occasion des périodes d’émancipation de la culture chinoise qu’elle a le plus été prise au sérieux ; il semblerait que cela ait été le cas durant le shogunat des Tokugawa, par exemple… Au XXe siècle, la question a sans doute été perçue différemment : les nationalistes japonais, attachés à défendre les traditions insulaires spécifiques et censément vierges d’apports extérieurs, ont conféré au Kojiki un caractère plus que jamais sacré, mais en même temps historique et incontestable – attitude fondamentaliste (et donc politique au moins autant que religieuse), typique sans doute de ceux qui se veulent plus royalistes que le roi, ou en l’espèce l’empereur ; il n’est franchement pas dit qu’avant cet engouement les Japonais aient jamais accordé un caractère aussi irréductible à cette œuvre… La défaite en 1945 a à nouveau changé la donne : l’empereur étant contraint à abandonner son statut divin, l’assise mythologique de son pouvoir telle qu’elle était définie dans le Kojiki ne faisait plus sens… Mais sans doute est-ce pour le mieux, au-delà de toutes considérations politiques, en ce que cela autorise une étude plus sereine du document, décortiqué tant par les historiens et les folkloristes que par les amateurs de belles lettres.

 

Le Kojiki n’en est pas moins ancré dans la vie culturelle japonaise depuis le VIIIe siècle qui l’a vu apparaître. Le shintō, pratique religieuse toujours vivace, et s’accommodant du bouddhisme plus comme un complément que comme un rival, demeure un trait essentiel de la mentalité japonaise. Le Kojiki, dès lors, y joue toujours un rôle, encore que celui-ci ne soit sans doute pas évident à déterminer : en effet, si cette Chronique des faits anciens rapporte une longue histoire, entrecoupée de nombreuses et complexes généalogies, et s’exprimant plus qu’à son tour dans des chants et poèmes, elle est peu ou prou dégagée de la moindre prescription morale : à quelques très rares exceptions près, le Kojiki ne s’embarrasse jamais de dire aux fidèles comment ils doivent vivre – ce qui l’intéresse, c’est uniquement de rapporter « objectivement » la « vie » des Supérieurs, dans une optique « factuelle ». Or ceux-ci ne sont pas exactement des parangons de vertu… Les Supérieurs ont ici des traits de caractères très humains – ils sont cupides et jaloux, arrogants et violents, passent leur temps à se faire de sales coups, d’ordre politique (c’est peut-être d’autant plus vrai dans le dernier livre, où les empereurs, leur famille et les nobles en vue ne cessent de se trahir – « Le Trône de fer », c’est que dalle !) ou intime (coucheries à tout va avec les beautés en vue du moment, jalousies épiques et bâtards revanchards)… La « grandeur » qui leur est communément associée n’interdit en rien de les montrer dans leurs pires moments, quand leurs plus bas instincts prennent le dessus (mais après tout pourquoi les réfrèneraient-ils ?), et le tableau de leurs accomplissements, qui sont tout aussi souvent vilénies et bêtises que hauts faits et démonstrations de sagesse, s’accommode volontiers de l’ordure et de la scatologie… Nulle prescription morale, donc – on est très, très loin des « religions du livre » (mais sans doute tout autant du bouddhisme), et c’est tant mieux en ce qui me concerne… Plus près de la mythologie grecque, alors ? En partie, mais en partie seulement : il est vrai que certains thèmes, voire certains mythes, semblent étonnamment communs (le cas le plus flagrant est probablement l’histoire d’Izanagi allant chercher Izanami en enfer : on pense forcément à Orphée et Eurydice…) ; plus globalement, bien sûr, ces dieux au comportement très humain et pas toujours flatteur (aheum) se retrouvent dans les deux cas ; mais, même dans ces conditions, le monde grec peut le cas échéant avoir recours à la fable, et tenter de tirer des leçons sinon des instructions du comportement des dieux – or même cette morale a minima semble absente du Kojiki

 

Pour autant, sa dimension historique, même à partir du deuxième livre, quand ce sont les empereurs qui sont décrits, à partir du premier d’entre eux, Jimmu, et non plus les Supérieurs au caractère « divin » plus franchement affirmé (il y a une continuité, certes, mais en même temps une différenciation insidieuse), doit sans doute être envisagée avec précautions… Si les nationalistes de la première moitié du XXe siècle étaient portés à en faire une lecture littérale et fondamentaliste, c’est sans doute une approche nettement moins envisageable aujourd’hui (même si j’imagine que ces nationalistes-là ont des héritiers, et qui semblent d’ailleurs pas mal s’agiter en ce moment, ai-je cru comprendre…). Pour autant, une étude sereine du contenu du Kojiki est heureusement envisageable, et qui peut laisser penser à des historiens que certains des faits qui y sont rapportés ont bel et bien une assise historique – la tâche du tri s’annonce complexe et ardue, mais pourrait être très riche d’enseignements.

 

Mais comment prendre le Kojiki ? La question est forcément délicate – et, bien sûr, elle se pose en des termes bien différents pour un lecteur japonais et pour un lecteur occidental… L’arrière-plan religieux, dans une perspective shintoïste, mais tout autant le contexte historique et politique, sont probablement inaccessibles à un lecteur tel que votre serviteur, là où un lecteur japonais, qu’il le veuille ou non, « croyant » ou pas, baigne sans doute là-dedans. Dès lors, l’approche ne peut qu’être différente : en tant que lecteur français, je suis porté à envisager le Kojiki en tant qu’œuvre littéraire et en tant que document historique (ou historiographique, peut-être) ; au fond, je suis amené à le lire comme je lirais, disons, tel volume de mythologie grecque, ou, plus exactement peut-être (car les mythes grecs, au travers des arts, constituent un patrimoine européen commun auquel je ne pourrais prétendre avoir échappé), l’odyssée de Gilgamesh, disons. Cette approche est-elle valable, pour l’étude d’un texte de nature essentiellement religieuse à l’origine ? « Valable »… Je ne sais pas si c’est le mot ; même chose pour « légitime »… Oui, sans doute ; mais avec les pincettes nécessaires, cette prise de conscience que mon approche, distanciée, est sans doute bien différente de celle d’un Japonais – quel que soit le crédit ou le ressenti qu’il y apporte.

 

Aussi certaines dimensions de ma lecture sont-elles sans doute biaisées – ou disons du moins qu’un lecteur japonais n’aurait pas les mêmes réflexes en l’espèce, on est en droit de le supposer. Ainsi de l’aspect « comique » du Kojiki – pas systématique, mais flagrant dans certaines scènes, d’adultère ou de bravacherie notamment, et encore davantage quand la scatologie s’en mêle (ce qui arrive à plusieurs reprises, tout particulièrement dans le premier livre – les excréments, mais tout autant les autres sécrétions corporelles, à vrai dire, sont à bien des égards un matériau primordial du monde). Quant aux trahisons à répétition – tout particulièrement celles du troisième et dernier livre –, elles m’évoquent immanquablement des sagas, dont elles conservent parfois le caractère épique, d’ailleurs, ou, au-delà, des récits de fantasy qui s’en sont inspiré… Je retiens quelques personnages forts en gueule et des plus amusants, comme Susanō – qui sème le bordel partout où il passe –, quitte à leur attribuer un caractère archétypal plus ou moins bienvenu… Voilà, disons, pour l’aspect « divertissant » de la lecture.

 

On est cependant aussi tenté d’en tirer des leçons, si elles sont donc rarement d’ordre moral – des leçons plus ou moins bienvenues là encore, d’autant qu’elles se fondent sur une perception de la culture japonaise essentiellement lacunaire et sans doute non exempte de préjugés… Ainsi de la place des femmes dans le récit : outre Amaterasu, qui, des Supérieurs les plus « divins » du premier livre, est peut-être celle qui a le rôle le plus concret dans le récit historique, en générant la dynastie impériale, j’ai été tenté de relever la place essentielle des femmes dans le Kojiki, qui, pour passer nécessairement par la sexualité et la procréation, se révèle parfois plus complexe – on relève ainsi régulièrement des impératrices (telle Gemmei ?) qui héritent du pouvoir et l’exercent par et pour elles-mêmes (tendance qui disparaîtra ultérieurement, ai-je cru comprendre – pour des raisons politiques essentiellement, mais il me semble avoir lu que le bouddhisme y avait eu sa part ?) ; le caractère si outrancièrement patriarcal et rigidement sexué souvent associé à la société japonaise n’était peut-être pas si marqué à cette époque – et, après tout, le Kojiki accorde donc un rôle essentiel à Amaterasu… Pourtant, une des premières scènes marquantes de cette Chronique des faits anciens (livre I, chapitres IV et V) explique le ratage d’une première tentative de création du monde, et notamment du Japon, puis des hommes, parce que la femme Izanami a parlé (pour exprimer sa satisfaction) avant son amant et frère Izanagi après leur copulation censée générer la vie ! Je ne suis pas en mesure de creuser la question, cependant… Mais on peut à l’occasion, relever d’autres traits sans doute riches d’enseignements : dans le livre II, les chapitres XCVI à XCVIII m’ont ainsi étonné en rapportant, déjà et dans ce contexte mythique, l’invasion de la Corée (sur ordre direct des Supérieurs !) ; un trait qui a pu, je suppose, avoir son importance par la suite… et peut-être tout particulièrement auprès des plus fervents nationalistes japonais, y voyant une justification à leurs ambitions impérialistes ? Pourtant, à ce que j’ai cru comprendre (je relis en ce moment l’Histoire du Japon et des Japonais d’Edwin O. Reischauer, qui, pour traiter surtout du Japon du XXe siècle, n’en comprend pas moins des éléments antérieurs), le Kojiki et plus globalement la tradition japonaise prennent ici l’histoire à rebours : s’il y a bien des liens historiques (ou plus exactement protohistoriques) entre le Japon et la Corée, c’est en sens inverse – dans la mesure où le peuplement du Japon s’est fait au travers de vagues successives de migrations en provenance de Corée… Ce n’est qu’un exemple : il s’agit de questions complexes auxquelles je serais bien en peine d’apporter même de très vagues éléments de réponses.

 

Comment, enfin, rendre le Kojiki en français ? Un autre problème bien ardu… Le réflexe initial serait sans doute d’en livrer une version « scientifique », abondamment annotée ; l’avant-propos évoque ici la traduction anglaise « classique » de Basil Hall Chamberlain. En français, peut-être faudrait-il alors se référer à la traduction de Masumi et Maryse Shibata ? En tout cas, ce n’est pas le parti pris par cette édition au Corridor Bleu – car, en fait de « traduction », il faudrait sans doute parler au moins d’ « adaptation », sinon de « recréation »… Au point, à vrai dire, où j’ai bêtement hésité à ranger l’ouvrage sous son titre (ce que j’ai finalement choisi) ou sous le nom de son « auteur », Pierre Vinclair. Chercheur autant que poète, ce dernier a en effet livré une version très particulière du Kojiki – œuvre largement poétique, notamment sur le tard, où chansons et poèmes sont très nombreux. Je manque d’éléments de comparaison pour déterminer au juste où cette version « s’éloigne », le cas échéant du texte originel, et où la fidélité demeure essentielle.

 

Le trait le plus saillant de cette « version », cependant, concerne à n’en pas douter les noms propres ; en effet, Pierre Vinclair a choisi de ne pas conserver les noms japonais, mais de les « traduire », ou du moins d’exprimer littéralement ce qu’ils connotent. Ainsi, pour revenir sur des noms déjà cités dans cette chronique, Izanagi et Izanami sont désignés comme L’Engageant et L’Engageante, Amaterasu est Brillante-au-Ciel, Susanō est Brave-Brusque-Impétueux, le premier empereur Jimmu est Prince-Divin-de-l’Unification-de-Grande-Harmonie, etc. Quitte à recourir pour ce faire à des qualifications à rallonge (Soleil-du-Ciel-des-Huit-à-la-Limite-des-Vagues-dans-une-Chaume-de-Brave-Cormoran-de-Rencontre-Avortée, par exemple…), non dénuées le cas échéant d’aspects comiques a fortiori pour un lecteur occidental (Céleste-et-Rapide-Conquérant-aux-Grandes-Grandes-Oreilles-qui-Conquiert-Vraiment-Comme-un-Conquérant…), d’autant que le « traducteur » n’hésite pas, à l’occasion, à recourir au registre familier (Princesse-qui-a-du-Chien…) ; et je dois dire que ces derniers aspects m’ont eu peu décontenancé – que le Kojiki puisse être drôle est une chose, mais il est tout de même difficile parfois de prendre ainsi au sérieux des personnages qui devraient probablement l’être… Il y a même une scène, mais je ne me souviens plus à quel endroit exactement, où le « traducteur » emploie les termes « rikiki » et « maous », et j’ai franchement du mal à les trouver pertinents dans un contexte pareil… D’autres choix de traduction sont éventuellement contestables, tant qu’on y est : par exemple, j’ai vraiment tiqué sur l’emploi du titre de « dauphin », spécifiquement français, pour désigner le « prince héritier » (ce qui revient à plusieurs reprises) ; certes, cela autorise un jeu de mots, mais ça me paraît bien trop biaiser le propos, en le parasitant de références extérieures qui n’ont pas lieu d’être… Et j’ajouterai enfin, comme vous vous en doutez, que ce choix de noms complexes et à rallonge implique un rythme de lecture assez particulier (et épuisant dans les chapitres généalogiques, du coup d’autant plus interminables), et ne facilite pas exactement, pour le lecteur, l’identification des très, très nombreux personnages figurant dans le Kojiki. La langue est autrement assez belle, notamment pour ce qui est des poèmes, mais j’ai quand même eu bien du mal avec ces partis-pris – d’autant que les noms « japonais », bien sûr, ne sont donnés en fin d’ouvrage que pour très, très peu de personnages (21 sur les centaines qui sont évoqués dans le livre), et absolument aucun lieu ; ce qui, là encore, ne facilite pas exactement l’identification et le suivi…

 

Pas très convaincu par cette approche, donc – mais ça, c’est mon problème, j’imagine, et je ne doute pas qu’elle saura légitimement en séduire plus d’un ; quant à moi, il faudra que je retente l’expérience avec une édition plus « scientifique »…

 

(J’avoue enfin être largement passé à côté des calligraphies de Yukako Matsui – mais, là encore, ça, c’est moi.)

 

Le Kojiki est un ouvrage fascinant – et parfois déconcertant. Pièce de choix pour appréhender l’histoire du Japon et peut-être encore son état contemporain, cette Chronique des faits anciens est néanmoins d’un abord délicat, et les partis-pris de traduction en biaisent sans doute la lecture ; le ton relativement « léger » de la version de Pierre Vinclair ne m’a pas tout à fait convaincu – et j’ai l’impression, en fait, qu’il me reste encore à lire le Kojiki, que je ne l’ai pas fait ici… On verra bien, d’ici quelque temps, si un complément plus « universitaire » s’avèrera utile.

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