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20th Century Boys, t. 3 (édition Deluxe), de Naoki Urasawa

Publié le par Nébal

20th Century Boys, t. 3 (édition Deluxe), de Naoki Urasawa

URASAWA Naoki, 20th Century Boys, t. 3 (édition Deluxe), [20 seiki shônen, vol. 5-6], scénario coécrit par Takashi Nagasaki, traduction [du japonais par] Vincent Zouzoulkovsky, lettrage [de] Laura Iacucci, Nice, Panini France, coll. Panini Manga – Seinen, [2000] 2014, [424 p.]

 

LA RUPTURE – MAIS QUI MARCHE

 

Suite de 20th Century Boys d’Urasawa Naoki, avec toujours un peu les mêmes préventions – la bizarrerie étant que, pour le coup, elles s’avèrent particulièrement justifiées… et en même temps totalement hors de propos : j’ai en effet pleinement marché, cette fois !

 

Je savais que ce troisième tome de l’édition « Deluxe » (rassemblant les tomes 5 et 6 de l’édition originelle) marquait la fin d’un « cycle », ou d’un « acte », dans la trame narrative de la bande dessinée au long cours. J’étais un brin inquiet à ce sujet, dans la mesure où, dans le tome précédent, le parti-pris de passer brutalement à tout autre chose – en abandonnant pour un temps Kenji et même le Japon, pour voir briller (bof...) « Shôgun » (donc Otcho) en Thaïlande – ne m’avait guère convaincu… Le procédé, ici, est pourtant à maints égards plus brutal encore. En fait, à ce stade du développement du récit, j’ai été tenté d’adopter l’un ou l’autre de ces deux avis extrêmes : soit Urasawa Naoki se fout de notre gueule, soit il est bien plus habile encore que tout ce que nous pouvions imaginer – avec quelque chose de diabolique dans cette habileté...

 

Mais, en l’état, disons-le, c’est vers la deuxième possibilité que je tends. À tort ou à raison, la suite le dira – ce que je sais pour l’heure, c’est que j’ai pris beaucoup de plaisir à la lecture de ce troisième tome « Deluxe », qui m’a emballé de bout en bout, outre qu’il m’a profondément surpris – mais dans le bon sens du terme. Je l’ai donc trouvé bien meilleur que le précédent – d’une lecture agréable, oui, mais dans lequel le long passage sur « Shôgun » m’avait semblé bien trop banal pour mériter que je m’y attarde davantage…

 

LE 31 DÉCEMBRE APPROCHE !

 

N’allons pas trop vite, toutefois : au départ, nous retrouvons Kenji et sa bande – une vraie bande, cette fois : ses camarades d’enfance répondent à son appel pour « sauver le monde », et le vieux gang de gosses se reconstruit autour de Kenji et Otcho. La prophétie – réinterprétée par l’inquiétant Ami ? – affirmait la nécessité qu’ils soient neuf, un chiffre pas facile à atteindre… D’autant plus, à vrai dire, si Kenji s’autorise quelques bêtises, comme de ne pas rallier Yukiji, parce que femme, alors que cette dernière était probablement pour l’heure celle qui s’était le plus investie dans la lutte contre Ami…

 

Mais la bande doit être secrète : aux yeux des médias, Kenji et ses camarades (anonymes quant à eux) sont des terroristes… et le Parti de l’Amitié incarne tant l’autorité que le bon droit. Par ailleurs, en fait de terrorisme, la secte s’est faite plus discrète ces dernières années – au point de faire douter Kenji de sa réelle nocivité et de la pertinence de sa mission. Mais le 31 décembre approche sans cesse, censé faire basculer le monde dans le XXIe siècle… ou pas : la menace d’Ami porte sur rien moins que la fin du monde ! Robot géant à la clef…

 

Nous en arrivons au tournant de la série dans ce volume – alors disons SPOILER pour le principe.

 

TOUT AUTRE CHOSE...

 

Brutalement, alors que tout nous oriente vers la confrontation fondamentale entre Kenji et Ami (éventuellement esquissée dans le tome 2, avant la Thaïlande)… Urasawa nous plonge dans un autre univers.

 

Où une jeune fille des plus charmante (Urasawa Naoki a un don pour les visages, mais peut-être tout particulièrement pour les enfants et les femmes, ce qui fait sens ici, du coup – voir plus loin) s’installe dans un immeuble connu pour avoir abrité nombre de mangakas, Tezuka Osamu en tête (ce qui autorise bien des références éventuellement cryptiques pour un béotien dans mon genre) ; si elle a l’âge d’une lycéenne, nous ne la voyons pas suivre des cours, mais bien plutôt faire la serveuse dans un restaurant minable d’un quartier très mal famé, où les mafias thaïlandaise et chinoise s’entretuent perpétuellement – un quartier à « pacifier » d’ici à la prochaine venue du pape en personne !

 

Où sommes-nous ? Ce n’est pas vraiment la question – il faut plutôt se demander quand. Et la réponse arrive bien vite : nous sommes en 2014.

 

Kenji et ses amis auraient donc réussi à empêcher la fin du monde voulue par Ami ? Ils auraient défait son terrifiant robot géant ? La Terre aurait survécu aux hémorragies endémiques qui, de par le globe, entraînaient la mort soudaine de tant d’individus ? Il semblerait…

 

Mais que s’est-il passé au juste en ce 31 décembre fatal ? Nous n’en savons absolument rien – nous n’avons pas assisté à l’aboutissement de la quête de Kenji, et n’en saurons pas davantage pour le moment ; tout au plus nous indique-t-on qu’il y a eu, au tournant du siècle, un « grand bain de sang »… Un mémorial a été bâti pour en honorer les innombrables victimes. Ce monde, pourtant, n’a rien de post-apocalyptique à vue de nez.

 

Mais quelque chose ne va pas… Ce monde présente des incongruités. On y envisage une immense et redoutable prison dans la baie de Tokyo, où figure, parmi les détenus destinés à y crever avec le temps, un jeune mangaka – dont le seul crime à l’en croire était bien d’avoir dessiné un manga (héroïque, semble-t-il – les mangakas de la résidence de Tezuka peuvent raconter des histoires d’amour, et ont peur de sortir de ce registre…). Le chaos urbain du quartier chaud est au moins autant l’occasion de mettre en scène la corruption de la police que la violence des gangs. Ailleurs, tout n’est… qu’amitié – lisse. La fin du monde a été évitée, mais Ami semble pourtant avoir triomphé ! Et c’est le logo inventé par Otcho et accaparé par la secte qui, ironiquement, défigure le mémorial dédié aux victimes du « grand bain de sang »...

 

Et notre jeune fille ? Elle n’aime pas les policiers… Ce qu’elle aime, c’est diffuser sans cesse et à fort volume une vieille cassette audio (l’archaïsme que vous supposez en 2014), sur laquelle figure un enregistrement amateur d’une chanson de son oncle… Ledit oncle, c’était Kenji – et notre jeune fille est donc Kanna… censée être la fille d’Ami !

 

MAIS POURQUOI EST-CE QUE ÇA MARCHE ?

 

Le brusque changement de cadre produit un effet déconcertant ; étrangement, la frustration de ne pas avoir assisté aux événements du 31 décembre fatidique ne l’emporte pas – chez moi, en tout cas : j’ai immédiatement acquiescé au procédé et à sa charge impressionnante de mystère…

 

Pourtant, au fond, l’intrigue au sens le plus resserré de cette première incursion en 2014 ne brille guère – et notamment guère plus que celle centrée sur « Shôgun » dans le tome précédent : semblant de dystopie aseptisée pour le fond général, ersatz nippon d’Alcatraz avec tous les clichés de rigueur pour une histoire dans pareil cadre, corruption policière et même implication directe de la police dans la criminalité…

 

Qu’est-ce qui peut bien expliquer, dès lors, que cette rupture brutale ait entraîné d’emblée mon adhésion et ma curiosité ? Outre l’art narratif d’Urasawa Naoki, qui sait assurément poser une ambiance, et en induire une tension haletante, je suppose que cela tient beaucoup à Kanna, qui est un très chouette personnage. La jeune fille têtue et hyperactive, qui fricote volontiers avec le sous-monde – au fil notamment de séquences essentielles en compagnie de travestis –, ne peut qu’emporter la sympathie du lecteur. C’était peut-être même déjà le cas dans la première partie du volume, en fait – quand Kanna enfant, dans les trois ou quatre ans, s’amusait dans les pattes de son tonton Kenji qu’elle idolâtrait. Mais elle a, faut-il croire, développé d’autres relations avec des tontons ou tatas… Du moins croise-t-on en 2014 une Yukiji toujours aussi dure… et pourtant portée aux excuses, allons bon. Là encore, la question se pose : que s’est-il passé au juste ?

 

En fait – et c’est là, j’ai l’impression, qu’Urasawa Naoki, peut-être aidé par son coscénariste Nagasaki Takashi (je ne sais pas dans quelle mesure), démontre tout son art narratif –, l’ensemble des développements de cette trame de 2014, à maints égards indépendante de la trame de la fin des années 1990, et sans doute plus encore de celle des années 1960, n’en est pas moins sous-tendu par cette interrogation permanente. Et la série, du coup, commence à prendre l’allure d’un gigantesque puzzle temporel, dont on a hâte d’assembler les pièces – le cas échéant au fil de tentatives avortées ? Ça, on verra,,,

 

Mais, en l’état, j’ai pris beaucoup de plaisir à la lecture de ce tome 3 « Deluxe » – bien plus qu’avec le tome 2, qui m’avait presque refroidi. Parce que l’auteur, cette fois, a pleinement su me manipuler, au point que j’en redemande – ce qu’il avait (à mon sens) raté avec « Shôgun », il est joliment parvenu à le faire avec Kanna.

 

La suite bientôt...

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