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"Letters to Samuel Loveman & Vincent Starrett", de H.P. Lovecraft

Publié le par Nébal

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LOVECRAFT (H.P.), Letters to Samuel Loveman & Vincent Starrett, edited by S.T. Joshi & David E. Schultz, West Warwick, Necronomicon Press, 1994, 42 p.

 

On le sait, Lovecraft, tout au long de sa vie, a écrit énormément de lettres : sa correspondance intégrale remplirait des dizaines de livres, bien au-delà des cinq volumes de Selected Letters sur lesquels on se fonde essentiellement aujourd’hui. Ce petit fascicule permet d’appréhender deux pans de sa correspondance, dans la mesure où les lettres adressées par Lovecraft à son ami Samuel Loveman et à Vincent Starrett sont très différentes, dans le fond comme dans la forme.

 

On pourra rester sceptique devant le rapprochement qui est ici fait entre les deux destinataires, supposés être des hommes de lettres reconnus : si l’on peut l’admettre pour Starrett, quoi que ce soit surtout en tant que critique et introducteur de l’œuvre d’Arthur Machen aux États-Unis (ce qui lui a d’ailleurs valu quelques problèmes avec l’auteur gallois…), ce n’était pas vraiment le cas de Loveman, même s’il était par contre en relations avec nombre de personnalités des lettres. Mais peu importe.

 

Samuel Loveman a été un des grands amis et correspondants de Lovecraft, et les quelques lettres reproduites ici ne représentent à coup sûr qu’une part infinitésimale de leurs échanges épistolaires. Hélas, la majeure partie de ces lettres a disparu, et il est même fort possible que Loveman les ait détruites quand, dans les années 1940, il a véritablement pris conscience de l’antisémitisme de Lovecraft, ce qui l’a conduit à le « renier ». Il aura mis le temps… dès sa lettre d’introduction de Loveman au journalisme amateur, Lovecraft écrivait : « Jew or not, I am rather proud to be his sponsor for the second advent to the Association. » Ce « Jew or not » est assez cocasse… mais il est vrai que Lovecraft voyait en Loveman le type même du « Juif assimilé », et donc inoffensif. Quoi qu’il en soit, les deux hommes ont amplement correspondu, bien au-delà des quelques lettres reproduites ici. Celles-ci n’en sont pas moins du plus grand intérêt pour appréhender la personnalité du Lovecraft correspondant ; leur style est assez délicieux, qui mélange archaïsmes invraisemblables et familiarité, avec beaucoup d’humour ; ce sont par ailleurs, dans la majeure partie des cas, de très longues lettres, riches de détails intéressants concernant la vie et les opinions de Howard Phillips Lovecraft. On relèvera notamment ici, à l’occasion d’un portrait d’Alfred Galpin, d’intéressantes considérations philosophiques sur « l’indifférentisme cosmique » et sur Nietzsche, puis le récit détaillé d’escapades touristiques de Lovecraft, notamment à Danvers et Salem. Il y a également quelques éléments renvoyant au journalisme amateur, mais ceux-ci sont tout de même nettement moins intéressants (faute pour le lecteur de pouvoir réellement s’impliquer dans ce petit monde).

 

Les lettres adressées à Vincent Starrett, qui avait émis un avis favorable sur quelques fictions lovecraftiennes et semblait disposé à les promouvoir, éventuellement pour une publication en volume, sont très différentes. Ici, Lovecraft ne témoigne en rien de la familiarité des lettres à Loveman ; le ton est très solennel, et emprunt de modestie, d’une humilité exacerbée, à la limite de l’auto-flagellation… Lovecraft, décidément, n’était pas très doué pour faire la promotion de ses écrits (que l’on songe à sa fameuse lettre à Weird Tales accompagnant le manuscrit de « Dagon », entre autres ; voir Lettres d’Innsmouth). Finalement, le plus intéressant ici réside dans la dernière et la plus longue de ces lettres, quand Lovecraft se lâche un peu, pour faire le portrait de l’illustrateur John Martin.

 

En appendice, on trouvera deux lettres intéressantes adressées par Lovecraft au Haldeman-Julius Weekly, début 1923. La première n’est à vrai dire que résumée par l’éditeur, mais assez amusante, dans la mesure où elle dresse la liste des « héros » (Homère, Épicure, Alexandre, César, Shakespeare, Balzac, Poe, Schopenhauer, Nietzsche et Rémy de Gourmont) et des « haines » (Platon, Jésus, tous les Pères de l’Église, Héliogabale, Dante, Rousseau, Kant, Hegel, Walt Whitman, Ralph Waldo Emerson, Karl Marx, Harold Bell Wright, Lénine et T.S. Eliot) de Lovecraft… La seconde, dans la continuité, est reproduite intégralement, Lovecraft ayant été accusé par un lecteur d’être un « snob intellectuel » : HPL s’explique, et en rajoute une couche sur « le sens de la vie » ; en résumé : « The paramount end, aim and object of life is contentment or tranquil pleasure ; such as can be gained only by the worship and creation of beauty, and by the adoption of an imaginative and detached life which may enable us to appreciate the world as a beautiful object (as Schopenhauer tells us it is) without feeling too keenly the pain which inevitably results from reflecting on its relation to ourselves. » La pensée de Lovecraft aura encore le temps d’évoluer…

 

On trouve enfin deux poèmes de Samuel Loveman dédiés à HPL, « To Satan » et « Bacchanale ». Je ne suis bien évidemment pas en mesure de les apprécier…

 

Étrange petit volume, donc, par essence lacunaire et un peu bancal, mais riche d’enseignements.

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