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L'Homme Truqué, de Lehman et Gess

Publié le par Nébal

L'Homme Truqué, de Lehman et Gess

LEHMAN et GESS, L'Homme Truqué, Nantes, L'Atalante, coll, L'Hypermonde, 2013, 63 p.

 

L'Homme Truqué, bande dessinée signée Serge Lehman et Gess, n'est pas tout à fait, en dépit des apparences et de l'inspiration indéniable, une adaptation du roman éponyme de Maurice Renard, le père du « merveilleux-scientifique » français – d'avant qu'on parle de science-fiction. Ou disons du moins qu'il ne s'agit pas d'une transposition... Bien sûr, ledit roman fournit la base de la BD (conjointement, cependant, avec une autre œuvre de Maurice Renard, Le Péril bleu) ; mais L'Homme Truqué, ici, doit sans doute être envisagé en priorité comme une sorte de spin off de La Brigade Chimérique, en forme de préquelle.

 

Nous sommes cette fois juste au lendemain de la Première Guerre mondiale – dont les horreurs ont suscité tant d'êtres nouveaux, qui feront de l'entre-deux-guerres à venir la brève ère des super-héros européens, jusqu'à la catastrophe, vingt ans plus tard, narrée dans La Brigade Chimérique. En attendant, toutefois, débute le règne de la charismatique Marie Curie, dont l'Institut du Radium accueille les victimes à jamais transformées par la boucherie des tranchées. Il y avait cependant quelques héros auparavant, tel le fameux Nyctalope (Léo Saint-Clair), pas encore officiellement le « protecteur » de la France, mais qui jouit d'ores et déjà d'un statut à part. Les relations entre les deux personnalités sont d'ailleurs parfois un brin rugueuses... Mais, si la figure de Marie Curie s'impose comme centrale du fait de son magnétisme inhabituel, tenant peu ou prou de l'aura, Léo Saint-Clair n'est cependant pas pour le moment le personnage plutôt pathétique de La Brigade Chimérique, obsédé par la nécessité d'avoir enfin un biographe à la hauteur de ses exploits, afin d'assurer au mieux sa place dans l'Histoire...

 

Tout ceci viendra en son temps. Dans l'immédiat, restent à gérer les conséquences les plus inattendues de la « der des der », avec l'éclosion de ces êtres à part, que le traumatisme du conflit, assaisonné de superscience, destine à devenir, pas le choix, des super-héros ou super-vilains... Ces monstres, au-delà de leurs supposés méfaits, inquiètent de toute façon le quidam par leur anormalité suspecte. Et c'est ainsi que Marie Curie et Léo Saint-Clair vont entendre parler du cas du capitaine Lebris, disparu au Chemin des Dames ; celui-ci a subi, dans des circonstances mystérieuses, une opération lui conférant des yeux de substitution ; cet « Homme Truqué », ainsi qu'on l'appellera bientôt, a eu ses yeux remplacés par une étrange et imposante machinerie, qui lui permet de voir le monde comme nul autre – et de voir notamment l'électricité...

 

On se doute bien vite que ce Lebris n'est pas un mauvais bougre – prendre en main son dossier ne s'avère pas moins nécessaire. Léo Saint-Clair et Marie Curie pistent donc cet improbable gibier, à l'aide de leur attirail superscientifique à coloration steampunk – mais leur sagacité aura aussi son rôle à jouer.

 

Derrière la « capture » de Lebris se profile cependant une affaire bien autrement inquiétante, maquillée un bref instant en romance impossible – le monstre n'osant guère imposer sa difformité à celle qui fut sa fiancée. Pourtant, le péril est là, que les yeux électriques de l'Homme Truqué permettent seuls de distinguer. Et un homme – pas un héros – jouera ici un rôle crucial : un certain Maurice Renard, feuilletoniste enthousiaste, quelque peu frustré cependant par l'indifférence dont il se sent victime, ainsi que le genre qu'il entend magnifier...

 

L'Homme Truqué est une BD relativement brève (peut-être trop, d'ailleurs), et assurément dynamique (le style de Gess, par ailleurs, me paraît une fois de plus davantage convaincant ici que dans La Brigade Chimérique – en s'autorisant comme de juste quelques variations occasionnelles, généralement bienvenues). Cette courte préquelle a quelque chose de naturellement enthousiasmant et débridé (à la manière de L'Œil de la Nuit ?), qui la rend moins intimidante, peut-être, que la série originelle – tout en en exploitant les thèmes les plus précieux : au-delà du crossover mauricerenardesque et des vignettes amusantes louant la Reine du Radium, L'Homme Truqué ne néglige pas de se montrer un brin plus grave à l'occasion – dans son évocation douloureuse des rebuts monstrueux des tranchées, gueules cassées et autres éclopés autant que « mutants » pré-super-héroïques. Et le jeu de référence sur les feuilletons d'alors, au milieu exact de ces deux approches, constitue bel et bien un atout essentiel ; l'hommage rendu par Serge Lehman à Maurice Renard (qu'il a souvent évoqué ici ou là) fonctionne parfaitement.

 

Une BD qui n'a probablement rien d'indispensable, non, et se montre probablement un peu trop lapidaire ; elle reste cependant éminemment sympathique.

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