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"La Cité dans l'oeuf", de Michel Tremblay

Publié le par Nébal

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TREMBLAY (Michel), La Cité dans l’œuf, présentation de Michel Lord, Montréal, Leméac – Bibliothèque québécoise, [1969, 1997] 2002, 189 p.

 

Un beau jour, un mécréant est venu à ma rencontre en me proposant la lecture de ce bref roman, qu’il présentait comme un pastiche de Lovecraft. Il est vrai que les indices ne manquent pas qui vont dans ce sens (ou peut-être dans celui de Lord Dunsany, puisque c’est surtout au Lovecraft de « La Quête onirique de Kadath l’inconnue » auquel on pense ici – voir Les Contrées du Rêve), ne serait-ce qu’au travers de ces étranges noms de divinités qui structurent le récit : le nain Ghô, Lounia, Anaghwalep-Waptuolep, Wolftung, Ismonde et M’ghara… Dès lors, je ne pouvais faire l’impasse sur ce roman fantastique québécois, quand bien même je ne savais rien de l’auteur – Michel Tremblay n’a semble-t-il guère écrit dans ce domaine. Ajoutons qu’il tend plutôt à le présenter comme une sorte de « polar fantastique », ce qui a de quoi laisser sceptique – non, décidément, nous sommes bien plutôt ici dans le registre de la quête onirique.

 

Le roman, qui emprunte aussi probablement au Malpertuis de Jean Ray, cité en exergue, fait intervenir trois narrateurs, mais pour l’essentiel un père et son fils. François Laplante père s’exprime tout d’abord (dans un registre plutôt humoristique pas forcément très convaincant), et nous rapporte comment il en est venu à toucher un singulier héritage d’un richissime et mystérieux oncle. En Afrique, dans la contrée de Paganka, il fait la découverte de sa nouvelle fortune et tombe, en explorant la villa qui est désormais sienne, sur un étrange œuf brumeux et verdâtre qui ne manque pas de susciter son intérêt… mais lui attire les foudres des autochtones, qui y voient un objet foncièrement maléfique.

 

Son fils en hérite à son tour, et est littéralement fasciné par cet œuf, dont il ne parvient pas à se séparer et qui génère en lui des rêves pour le moins troublants… jusqu’au jour où, à l’instar de Randolph Carter, il va se retrouver projeté dans le monde onirique de l’œuf, avec ses divinités rivales, et vivre une épopée surréaliste, entre rêve et cauchemar, riche en visions déstabilisantes et révélations mystiques.

 

La Cité dans l’œuf ne manque donc pas d’évoquer quelques prestigieux prédécesseurs. C’est néanmoins un roman assez atypique, et doté d’une voix très particulière. En effet, au-delà de Dunsany, Lovecraft ou Ray, Tremblay constitue un univers qui lui est propre, et qui a sa richesse singulière. Le ton, bien loin de l’enquête fantastico-policière supposée, évoque davantage une forme de surréalisme grandiloquent, où le dérèglement des sens et l’atmosphère générale de mégalomanie débouchent sur une quasi-écriture automatique emphatique, ce qui, en temps normal, aurait tout pour me déplaire, mais passe plutôt bien ici. C’est que, à l’instar de la suradjectivation lovecraftienne, cette emphase plus ou moins maladive participe du récit et le caractérise largement.

 

Dès lors, c’est avec un certain plaisir que l’on suit le périple de François Laplante fils dans La Cité dans l’œuf, cité étrange et délabrée, toute en vestiges d’un passé glorieux mais irréductiblement perdu, qui se fait néanmoins inquiétant à chaque page, et sourd d’une menace indicible pesant sur notre monde si fragile. Où l’on retrouve donc Lovecraft et son horreur cosmique, mais par la bande, et si le résultat n’est donc pas sans évoquer le maître de Providence, c’est néanmoins sans que le pastiche (assumé ?) ne vire au plagiat.

 

La brièveté du roman en est également évocatrice, même si, à la différence des écrits lovecraftiens (à part probablement « La Quête onirique de Kadath l’inconnue », donc), le rythme se fait frénétique, voire hystérique, dans l’enchaînement de séquences a priori sans queue ni tête, et pourtant lourdes de sens comme de réminiscences.

 

Je n’en ferais certes pas un chef-d’œuvre, sans avoir trop de choses à lui reprocher ouvertement cela dit, mais il est clair à mes yeux que La Cité dans l’œuf constitue une curiosité des plus plaisantes, et, effectivement, que cette dimension soit volontaire ou non, un pastiche lovecraftien réussi, ce qui n’est pas si courant, loin de là. Les amateurs devraient apprécier ce court roman à sa juste mesure. Alors merci, mécréant ; il te sera beaucoup pardonné (mais pas tout non plus, faut pas déconner).

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