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"Le Duel", de Joseph Conrad

Publié le par Nébal

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CONRAD (Joseph), Le Duel, [The Duel], traduit de l’anglais et présenté par Michel Desforges, Paris, Ombres – Rivages, coll. Rivages poche / Bibliothèque étrangère, [1991] 1993, 137 p.

 

Si la lecture récente de  Jeunesse ne m’a que modérément enthousiasmé, elle m’a par contre incité à sortir de ma commode de chevet ce Duel, qui y prenait la poussière depuis bien trop longtemps. Ainsi que je l’évoquais, il s’agit là d’une lecture – une fois n’est pas coutume – rendue indispensable par un film que j’aime beaucoup, Les Duellistes de Ridley Scott, si je ne m’abuse son premier long-métrage, et qui témoigne avec un brio époustouflant du talent que le futur réalisateur d’Alien et de Blade Runner était alors en mesure de déployer (j’ai appris ici en postface que ledit film, de même d’ailleurs que le texte de Conrad dont il est l’adaptation en son temps, avait reçu un accueil critique plutôt mitigé, malgré sa distinction à Cannes ; dans les deux cas, je n’en reviens pas…). Un film qui s’inscrit – cela a été noté sévèrement – dans la lignée du génial Barry Lyndon de Stanley Kubrick, tant pour le fond que pour la forme, et dans lequel brillent Keith Carradine et, surtout, Harvey Keitel ; une œuvre riche en plans magistraux – je reste encore aujourd’hui tétanisé au souvenir de la séquence infernale de la Retraite de Russie, et époustouflé par le magnifique tableau sur lequel se conclut le film –, aussi divertissante qu’intelligente. Autant de traits que l’on retrouve dans la longue nouvelle (ou le court roman, comme on voudra) de Joseph Conrad qui l’a inspiré.

 

Nous sommes à l’aube de l’ère napoléonienne. À Strasbourg, nous faisons la connaissance de deux jeunes lieutenants de cavalerie, le désinvolte d’Hubert et le bouillant méridional Féraud. D’Hubert est chargé par l’état-major de convoquer Féraud et de le mettre aux arrêts, ce dernier s’étant battu le matin même en duel contre un civil ; il le trouve dans le salon de Madame de Lionne, et Féraud n’apprécie guère cette interruption : il y voit un camouflet, et, si son grade l’empêche de s’en prendre à son officier supérieur, il considère que d’Hubert doit répondre sur son honneur et avec son sang de cet « affront ». Motif absurde s’il en est pour un duel – institution absurde s’il en est (et qui m’a toujours fasciné, sous sa forme originelle d’ordalie comme dans ses déviations les plus modernes ; j’avais d’ailleurs fait l’acquisition d’un volumineux essai sur le sujet qu’il faudra bien que je lise un jour prochain) –, mais qui n’en aura pas moins des conséquences inattendues : d’Hubert, lors de cette première rencontre, se contente de blesser Féraud. Mais, par la suite, à chaque nouvelle promotion – et on grimpe vite les échelons dans la Grande Armée –, le duel « interrompu » reprendra, toujours aussi incompréhensible, et ce pendant une quinzaine d’années, ne trouvant son aboutissement qu’au cours de la Seconde Restauration, qui voit d’Hubert rallié aux anachroniques aristocrates de retour d’émigration tandis que Féraud continue de proclamer contre vents et marées son attachement à l’Empereur (et en conclut, suprême infamie, que son adversaire n’a jamais aimé Napoléon…).

 

Avec Le Duel, Conrad brosse le magnifique tableau d’une époque folle et dense, au travers d’un fait divers d’autant plus absurde qu’il est à bien des égards frappé d’obsolescence, réminiscence d’un autre âge, pré-révolutionnaire, où le « point d’honneur » voulait dire quelque chose. L’honneur supposé bafoué de Féraud est en effet la seule justification à ce déchaînement de violence aveugle, répondant à une échelle microcosmique à la folie guerrière de l’Empire opposé au reste de l’Europe ; à Féraud, Gascon de basse extraction qui doit tout à la Révolution et à l’Empire et sait y rester fidèle, répond ici, plus que d’Hubert, la figure ignoble de Fouché, aperçu lors d’une scène mémorable, traître à tous les régimes, homme sans conscience, qui s’empresse de dresser des listes « d’exemples » lors de la Terreur blanche pour éviter d’y figurer lui-même. Mais Féraud est un être paradoxal : finalement homme d’un autre temps, celui des volontaires de 1793, il écrit sa légende d’une plume trempée dans le sang de duels évoquant bien davantage l’Ancien Régime. Et d’Hubert, le dandy aux engagements nébuleux, de se retrouver pris dans cet engrenage bien malgré lui ; c’est à travers son point de vue que nous suivrons cette triste affaire, du premier sang à sa conclusion en forme de rédemption par la femme. L’histoire est aussi grotesque que fascinante, comme l’Histoire l’était en ce temps-là.

 

Absurdité et anachronisme sont les deux traits saillants de ce Duel, prodigieuse mise en abyme de l’épopée napoléonienne, que l’on peut bien, malgré les réserves exprimées par certains à sa sortie, qualifier, ainsi qu’il est fait en postface, de « petit chef-d’œuvre ». Tout, ici, est brillant : personnages, situations, fond, forme. La plume est subtile et délicieuse, et le thème a quelque chose de kafkaïen avant l’heure, mais sous la forme d’un roman d’aventures, extrêmement palpitant malgré la nécessaire répétition des séquences. Preuve éclatante qu’un livre peut être tout à la fois divertissant, intelligent et remarquablement écrit, Le Duel est un vrai modèle en son genre, et, autant le dire, une lecture indispensable.

CITRIQ

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paul muab'dib 04/01/2013 17:58

le film est très bon cela dit en passant!!!
une bible pour tous les reconstitutionnistes qui trainent en france et ailleurs...

Nébal 04/01/2013 18:01



Certes.



Slicte 08/12/2012 16:58

Au fil de tes chroniques, j'ai fini par penser que tu devrais te laisser tenter par Nostromo au moins (il y a de cela 20 ans j'ai réussi à le faire lire à tous mes collègues de bureau et ils ont
été agréablement surpris, ma période évangélisation culturelle en quelque sorte); si ce n'est par Lord Jim ?
Curieux que personne encore n'ai laissé un message dans ce sens ...
Salutations et remerciements pour l'activité soutenue du blog.

Nébal 10/12/2012 07:29



Gérard Klein m'en avait conseillé un autre après ma lecture de Jeunesse. Je note ceux-là, merci.