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"Le Piège de Lovecraft", d'Arnaud Delalande

Publié le par Nébal

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DELALANDE (Arnaud), Le Piège de Lovecraft. Le livre qui rend fou, Paris, Grasset, 2014, 365 p.

 

Tiens donc. Une lovecrafterie, encore, oui, mais chez un gros machin où on ne s’y attend pas. Et de la part d’un auteur français, à succès semble-t-il, notamment pour son thriller ésotérique (genre qui aurait dû, dans un monde idéal, crever après l’excellent et définitif Pendule de Foucault d’Umberto Eco) Le Piège de Dante. Et qui du coup appelle son nouveau roman… Le Piège de Lovecraft. Ça fait beaucoup, quand même. Au regard de mes préjugés, en tout cas. Disons-le tout net : j’en avais tellement que, si on ne m’avait pas suggéré d’en causer dans Bifrost, je n’aurais probablement jamais touché ce livre. Mais, vous le savez, Nébal est un con… Nouvelle démonstration, puisque j’ai en définitive passé un très bon moment avec ce roman ludique et malin, bien plus intéressant que ce à quoi je m’attendais, quand bien même certains défauts m’empêchent de lui décerner des lauriers.

 

Le livre commence par un échange de mails entre le narrateur, le Canadien David, et… Michel Houellebecq. Si. Au sujet de Lovecraft et du Necronomicon. L’auteur de H.P. Lovecraft. Contre le monde, contre la vie comprend bien vite qu’il est tombé sur un guedin, et met rapidement un terme à la discussion.

 

Suit le récit à la première personne de David, récit qui explique comment il a sombré dans la folie. Étudiant à l’Université de Laval, qui se pique de littérature, David se lie (autant que l’on peut se lier) avec le dénommé Spencer, qui ne tarde pas à abandonner leur pathétique groupe de pouètes pour s’impliquer dans un autre cercle dédié à Cthulhu, et pratiquant semble-t-il une sorte de jeu de rôle sur support électronique. Groupe qu’il ne tarde cependant pas à quitter… pour commetre un meurtre de masse suivi d’un suicide dans l’université.

 

Expérience traumatisante pour David, témoin de tout cela, et qui, du coup, cherche à comprendre, à déterminer les racines du mal qui s’est si étrangement exprimé. Alors David se penche sur le cercle de Cthulhu, et en arrive logiquement à Lovecraft. Et au Necronomicon, ce célèbre livre factice dont la légende le fascine bientôt, à tel point qu’il va consacrer sa thèse aux « livres imaginaires » en général et aux « livres maudits » en particulier. Ce qui va rejoindre son « enquête » sur Spencer et le Cercle de Cthulhu.

 

David va ainsi aller de révélation en révélation, dans sa quête du Necronomicon, ou, au-delà, du livre ultime, la source, celui qui contient tous les autres. Et il va être persuadé que l’invention de Lovecraft… pourrait bien avoir une forme d’existence réelle (numérisée par le Cercle ?). Bien sûr, il ne s’agit pas ici d’évoquer les pathétiques canulars tels que celui-ci, ou, pire encore, celui-là… Non, il s’agit ici d’une quête de l’horreur cosmique et du mal métaphysique.

 

Mais l’enquête de David est pour le moins étrange : facilitée sous certains angles – ainsi il rencontre « par hasard » Stephen king à Castle Rock, dans le Maine… –, elle laisse apparaître des données troublantes. Les noms, par exemple : sa femme s’appelle Armitage, il croise un Wade Jermyn, psychopathe soigné par un docteur Simon Orne… Des noms qui viennent de l’œuvre de Lovecraft ! Et c’est à Providence, bien sûr, que se trouvera la porte (et la clef) qui permettra de comprendre tout cela…

 

Oui, à lire ce résumé, j’imagine que vous avez déjà pigé la fin… En fait, on se doute très vite du tour que va prendre ce Piège de Lovecraft. Cela pourrait être ennuyeux, voire rédhibitoire, mais pourtant, non. C’est comme Lovecraft, en fait : pour tout un tas de raisons, ça ne devrait pas marcher… et pourtant, ça marche.

 

Sans doute parce que, au-delà de cette dimension vaguement dickienne, et résolument arrogante voire mégalomane, mais pas inintéressante, Arnaud Delalande se montre un conteur doué et plein d’astuce. La fin peut agacer, oui ; la philosophie de l’auteur aussi, qui paraît résolument hostile au matérialisme mécaniste et athée de Lovecraft… Mais ces points négatifs (on pourrait y ajouter quelques menues erreurs factuelles, mais qui ne seront relevées que par les puristes) sont compensés par une construction adroite, un indéniable sens du rythme, une plume agile et agréable.

 

Aussi Le Piège de Lovecraft est-il en définitive… un bon thriller ésotérique. Ce qui, logiquement, ne devrait pas exister. On pourrait s’arrêter là, et conclure au bon roman de plage, ce qui serait déjà en soi tout à fait honorable. Mais je tends à coire qu’il y plus que cela dans ce livre, qui, à défaut d’apporter des réponses satisfaisantes, pose de bonnes questions.

 

Ludique et malin, disais-je. Une très bonne surprise, donc. Certainement pas irréprochable, mais nettement au-dessus du lot des lovecrafteries habituelles.

CITRIQ

Commenter cet article

Nico 14/04/2016 10:50

Je viens de le lire, je suis plus mitigé que toi... j'ai trouvé ça passablement pompeux (même si ça peut être le narrateur plus que l'auteur), surtout à la fin qu'on voit venir depuis des plombes, mais qui met un temps fou à arriver. Tout ça pour une confrontation assez pompeuse elle aussi, et dans laquelle on se demande si il avait prévu ça depuis le début ou si en effet il a collé ensemble les morceaux d'un bouquin qu'il n'arrivait pas à écrire. Dommage.

Tu n'as pas de bonnes recommandations en matière d'horreur/lovecrafteries modernes, au-delà de King que j'ai déjà lu et relu? Justement de lui j'ai adoré N. et sa vision plus "réaliste"de la folie causée par la confrontation à l'horreur, au-delà des crises d'hystérie ou des évanouissements habituels.

Nébal 14/04/2016 12:36

Des choses comme "Les Furies de Boras" d'Anders Fager ou "La Peau froide" d'Albert Sanchez Pinhol valent vraiment le coup.

Côté nouvelles, j'ai relevé quelques noms en chroniquant "The Rise, Fall, and Rise of the Cthulhu Mythos" de S.T. Joshi ; je vais sans doute lire davantage d'anthologies du genre dans les mois qui viennent.

Raphaël 05/05/2014 14:07

Le statut de Lovecraft vis-à-vis du grand public évolue pour que son nom apparaisse à l'intérieur d'un titre chez Grasset. C'est plutôt une bonne chose (je pense).