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Lone Wolf and Cub, vol. 3 : Le Chemin blanc entre les fleuves, de Kazuo Koike et Goseki Kojima

Publié le par Nébal

Lone Wolf and Cub, vol. 3 : Le Chemin blanc entre les fleuves, de Kazuo Koike et Goseki Kojima

KOIKE Kazuo et KOJIMA Goseki, Lone Wolf and Cub, vol. 3 : Le Chemin blanc entre les fleuves, [子連れ狼, Kozure Ôkami], traduction [du japonais par] Makoto Ikebe, Saint-Laurent-du-Var, Panini France/Panini Comics, coll. Génération Comics, [1995, 2001] 2003, [n.p.]

 

LE SAKKI : LE PERCEVOIR… ET LE CACHER

 

Suite de Lone Wolf and Cub, la cultissime série de bande dessinée de Kazuo Koike et Goseki Kojima, avec ce troisième tome intitulé Le Chemin blanc entre les fleuves.

 

En tant que tel, il n’appelle pas vraiment des commentaires préliminaires : je ne pourrais que me répéter après mes comptes rendus des deux premiers tomes. Je vais donc très vite passer à la présentation, pas exhaustive mais parfois susceptible de SPOILERS (je vais tâcher d'éviter mais méfiez-vous), des cinq épisodes ici rassemblés – lesquelles poursuivent sur le format devenu régulier depuis le tome précédent, avec des chapitres d’une soixantaine de pages, permettant de bien mieux poser l’histoire, l’ambiance et les personnages, que ce soit au plan du scénario ou au plan du dessin (qui en profite parfois pour tenter des choses inattendues, ainsi qu’en témoigne notamment ici l’épisode XVI – c’est-à-dire le deuxième de ce volume, « Tapis, demi-tapis, poignée de riz »).

 

Je mentionne juste une chose qui me paraît importante, et c’est qu’une notion sauf erreur absente jusqu’alors intervient à plusieurs reprises dans ce tome 3, qui est le sakki – c’est-à-dire, selon les termes du glossaire en fin de volume (complété, de manière bienvenue, par un bref article sur « la vengeance dans le Japon féodal »), l’ « envie de tuer perceptible dans l’air et dirigée contre quelqu’un ». C’est une sorte d’émanation de la notion plus générale de ki, dont la perception est en principe accessible uniquement à ceux qui, suite à un long et rude entraînement, ont atteint un stade « empathique » pouvant tenir de l’ « éveil ». Quoi qu’il en soit, dans ce troisième volume, plusieurs personnages se distinguent de par leur faculté à percevoir le sakki chez les autres – mais d’autres, le cas échéant, s’illustrent tout autant par leur aptitude à le dissimuler aux regards indiscrets…

 

Sur un plan peut-être plus anecdotique, et en même temps un peu dans cet esprit, je relève que plusieurs de ces épisodes usent de manière récurrente, non pas d’un concept cette fois, mais d’un objet très concret, s’il a sans doute des implications métaphoriques : les ihai, plaques funéraires bouddhiques honorant les défunts avec le nom qui leur est alors conféré, et que l’on trouve, sous des formes un peu différentes, dans les cimetières, mais aussi dans les autels familiaux ; ainsi, l’épisode XVI comprend une longue séquence dans un cimetière, les ihai jouent un rôle crucial dans l’épisode XVII, et ils ressurgissent sur un mode un peu différent mais qui n’en est que plus saisissant dans l’épisode XVIII – je suppose que cela n’a rien d’un hasard…

 

Je vais maintenant dire quelques mots des cinq épisodes de ce volume (épisodes XV à XIX de la série prise globalement).

 

LA FLÛTE DU TIGRE TOMBÉ

 

Hélas, l’entrée en matière de ce tome 3 m’a paru plutôt décevante… « La Flûte du tigre tombé » m’a fait l’effet d’une histoire confuse et qui se cherche mais sans se trouver en errant sur des voies bien différentes, voire contradictoires.

 

Ça commence plutôt bien, pourtant – il y a une certaine ambiance dans ce bref voyage en bateau pour franchir un détroit noyé dans la brume… Une ambiance, à vrai dire, qui louche sans doute un peu sur le fantastique.

 

Nous y voyons trois hommes à l’allure aussi sévère que fantasque éliminer par le menu une bande conséquente d’adversaires – et le faire avec un style inimitable, faisant appel à des armes parfois très improbables… Ces ninjas (eh), nous dit-on, sont les redoutables frères Bentenrai – des tueurs craints de tous ceux qui ont entendu leur nom, mais dont le statut est passablement ambigu : loin d’être de vulgaires tueurs sans foi ni loi, les terribles ninjas sont en fait au service du shogun, pour lequel ils accomplissent de dangereuses missions d’escorte – ils ont en effet la charge de conduire à Edo les dignitaires que le Bakufu accuse de méfaits relevant de sa compétence (autant dire qu’il y en a beaucoup : les manigances des Tokugawa et de leurs sbires pour affaiblir les daimyos sont au cœur de la série et justifient même son point de départ – au sens de la chronologie interne de la série, c’est-à-dire l’anéantissement du clan d’Ogami Itto par le fourbe clan Yagyu, et nous y reviendrons très vite).

 

Mais voilà : les trois combattants ne manquent pas de remarquer qu’un homme, à bord de ce bateau, semble différent des autres – et il s’agit bien sûr de notre « héros »… ou plutôt de « nos héros », puisque le petit Daigoro accompagne bien sûr son père le rônin assassin. Sakki ou pas, de part et d’autres, on sait que l’adversaire potentiel a de la ressource – et on suppose, ainsi que le lecteur qui a vu ce schéma se répéter à plusieurs reprises depuis le début de la série, qu’il n’y a pas de hasard : ces personnages ont une raison d'être là…

 

Tout ceci part plutôt bien, donc – même si, très vite, une tension voire une contradiction s’instaure, tiraillant l’épisode entre la veine la plus fantasque de la série (ninjas aux armes étranges et aux capacités peu ou prou surnaturelles) et sa dimension plus « réaliste », « historique », qui s’exprime ici dans la thématique de l’escorte des daimyos réfractaires. J’avoue, pour ma part, préférer un peu cette dernière approche…

 

Le mélange peut certes être intéressant, dans l’absolu, mais ici il me paraît nuire à l’épisode, qui se disperse, donc, et ne tire pas forcément le meilleur parti des événements qu’il met en scène – bateau livré aux flammes inclus, alors qu'il y avait de la matière. La fin, hélas, n’en tombe que davantage à plat…

 

Je n’irais pas jusqu’à prétendre que « La Flûte du tigre tombé » est un « mauvais » épisode, ce serait très exagéré – mais il m’a paru bien inférieur à la plupart des épisodes antérieurs (oui, il y avait bien quelques exceptions çà et là…). D’où cette crainte que la série commence à perdre de sa magie ? Crainte bien hâtive – et infondée, ouf ! Car la suite des opérations est à mon sens d’une tout autre tenue, qui hisse bel et bien ce tome 3 au niveau d'excellence des deux précédents.

 

TAPIS, DEMI-TAPIS, POIGNÉE DE RIZ

 

L’épisode suivant, au titre particulièrement cryptique mais qui revient comme un leitmotiv tout au long du chapitre, « Tapis, demi-tapis, poignée de riz », adopte une approche toute différente – même si c’est sur une base que l’on peut sans doute qualifier de « grotesque »… dans un sens presque « Grand-Guignol », d'ailleurs.

 

Nous y faisons en effet la connaissance d’un certain Sakon, lui aussi rônin de son état, mais qui a choisi une vie bien différente de celle d’Ogami Itto. Il gagne en effet sa pitance… en se réduisant au rôle d’attraction foraine : assis dans une installation ne laissant apparaître que sa tête, il met au défi les badauds de le décapiter (ou de lui écraser la tête, le cas échéant) en un unique coup ! Mais il est habile… notamment de par son aptitude à prévoir les coups – et personne ne parvient à le tuer, comme de juste.

 

Qu’on ne s’y trompe pas ! Aussi dégradante son activité puisse-t-elle paraître, Sakon est un samouraï d’une très grande compétence – cela ne fait aucun doute pour Ogami Itto, quand il croise sa route. Et Sakon, de son côté, sait très bien ce qu’il en est d’Ogami Itto – l’assassin…

 

Se met alors en place un double affrontement – philosophique puis martial ; mais les deux sont intimement liés. Car le rônin en apparence déchu qu’est Sakon est un homme qui sait parfaitement ce qu’il veut et où il va, et, tout bon vivant qu'il soit, louant les vertus du saké entre deux bouchées de tel plat roboratif, un homme subtil, par ailleurs – de ces hommes qui donnent des « leçons » d’ordre moral… mais qui sont suffisamment authentiques et pertinents pour que leurs leçons ne se contentent pas d’agacer, mais élèvent bel et bien ceux à qui il les destine. Bon vivant, oui ; mais, conformément au bushido, vivant d’une certaine manière comme s’il était mort, l’épicurien confronte Ogami Itto à ses contradictions issues de sa haine fondamentale – et qui, si elle est fort compréhensible, n’excuse en rien son comportement présent, ses meurtres à répétition comme la cruelle éducation qu'il donne à l'innocent Daigoro. Sakon s’est mué en attraction de foire, parce qu’il ne voulait plus tuer. Mais, sur un ton cordial, il exprime sans fard et le sourire aux lèvres qu’il fera une exception, si nécessaire, en tuant l’assassin… Car ce serait bien agir.

 

Et nous en arrivons ainsi au duel au sabre, inéluctable. Mais qui est ici traité d’une manière très inventive et étonnante. Le poli des mots, dans la conversation moins légère qu’elle n’en avait l’air entre les deux rônin, laisse maintenant du champ au crayon du dessinateur, au travers d’une longue séquence muette (pas loin de trente pages !) qui exprime au mieux toute la subtilité de l’escrime japonaise. Classiquement, l’idée est que l’on triomphe en un seul coup (écho de l'attraction foraine, dès lors d'une savoureuse ironie !) : les moulinets, les parades à répétition, le bruit des lames qui s’entrechoquent, n’ont pas leur place ici. Le vainqueur a déjà gagné au moment de donner son coup de sabre – un coup unique qui n'est plus dès lors que la démonstration de sa victoire. Et ceci parce qu’il a bien pris soin d’envisager toutes les éventualités. C’est ce que nous rapporte cette scène : Ogami Itto debout fait face à Sakon assis dans son dispositif de foire. L’un comme l’autre observent – et anticipent. Au travers de cases entrelacées, les adversaires évaluent des hypothèses d’assaut – avec d’autant plus de minutie que c’est leur vie qu’ils jouent. Les hypothèses sont ainsi balayées les unes après les autres... jusqu’à ce que les duellistes se ruent l’un sur l’autre pour placer leur botte unique. Ce duel, c’est donc avant tout celui, silencieux, qui précède l’assaut – et en décide : ce long moment où les adversaires semblent se contenter de se fixer mutuellement… alors que c’est sur cette durée faussement passive que l’un des deux, en définitive, triomphe. Un traitement très bien vu, très efficace.

 

Et, pour le loup et son louveteau (qui avait forcément sympathisé avec le gentil Sakon, le charmant bambin !), une terrible leçon – bien loin de toute pénible moraline : quoi qu’en aient décidé les armes, l’assassin sait que le forain a raison… Mais il ne peut l’accepter – ni pour lui, ni pour son enfant, le petit Daigoro, qui ne vivra que dans la haine ! Ses larmes témoignent cependant de ce qu'il a perçu la justesse de la leçon... C'est la deuxième fois, après l'épisode avec le bouddha dans le tome 2... mais ça me parle bien davantage ici, pour le coup.

 

Très bon épisode, à tous les points de vue.

 

LE CHEMIN BLANC ENTRE LES FLEUVES

 

Le troisième épisode est sans doute formellement plus classique, mais il ne manque pas d’intérêt pour autant – car il constitue un nouveau flashback de la « trame principale », à la manière de « La Route de l’assassin », ultime épisode du premier tome ; depuis, nous n’avions guère eu l’occasion de revenir sur le drame qui a décidé de la carrière du loup et de son louveteau (ou du moins jamais de manière aussi explicite, simplement par allusions çà et là), mais le présent épisode avance des éléments très concrets permettant de mieux comprendre les personnages.

 

En fait, ce flashback nous ramène à un état un peu antérieur à « La Route de l’assassin », et nous y voyons Ogami Itto exercer en tant que kogi kaishakunin, « exécuteur officiel » du shogun – pas tout à fait au sens de bourreau… En kaishakunin officiant là où aucun kaishakunin « normal » n’est envisageable, il tranche la tête des daimyos que le Bakufu a condamnés au seppuku – dont, scène assez terrible, un tout petit garçon simulant l’éventration rituelle avec un éventail…

 

La fonction est prestigieuse – ce qu’indique assez cette récompense honorifique : le titulaire de la charge peut arborer sur son kimono les armoiries en forme de roses trémières du clan Tokugawa ! Armoiries, hélas pour Ogami Itto, que l’on retrouvera là où elles ne devraient pas se trouver – sous la forme d’un ihai aux sinistres implications…

 

Car nous assistons ici à la ruse diabolique du clan Yagyu déterminé à ruiner le clan Ogami et à en récupérer les attributions – nous entrapercevons même son chef, fourbe autant qu’ambitieux vieillard qui, le bref temps de son apparition, donne déjà l’image d’un véritable démon…

 

Un épisode fort et tragique, tout à fait palpitant aussi, et vraiment très efficace. Sur le mode « divertissant », c’est irréprochable – un grand moment de chanbara baignant dans la politique la plus sordide…

 

ANNYA ET ANEMA

 

« Annya et Anema » joue encore d’une autre carte – même si elle constitue à son tour un écho de thèmes et traitement déjà employés dans la série ; certainement pas un décalque cependant, car la BD parvient toujours à prendre le contrepied des attentes du lecteur, et donc à le surprendre en définitive, sans que cela sonne artificiel pour autant…

 

Le thème est cette fois la prostitution – déjà entraperçu à plusieurs reprises auparavant. Ogami Itto, taciturne, et le charmant bambin Daigoro, autrement plus communicatif, font la rencontre d’une pauvre jeune fille vendue à un réseau proxénète. Mais, dans la maison de passe destinée à devenir son enfer personnel, le rônin intervient pour lui épargner ce triste sort…

 

Est-ce là une réaction « morale » ? En fait, c’est une question que nous avons déjà dû nous poser à plusieurs reprises : le froid assassin ne manque certes pas de cynisme, lui qui tue sans poser de question dès lors qu’on lui paie les 500 ryô convenus, et qui n’hésite par ailleurs jamais à mettre son petit garçon en danger s’il peut en retirer quelque avantage tactique. Pourtant, à l’occasion, nous avons vu le personnage – éventuellement contre ses prétentions de rônin à jamais engagé au nom de la haine et de la vengeance sur la cruelle voie de l’assassin, laquelle ne s'accommode pas de demi-mesures – adopter un comportement « éthique » sans en exiger paiement : ainsi par exemple dans le plus long épisode du premier tome, et alors déjà en rapport avec une prostituée ; mais nous l’avons aussi vu « interpréter » subtilement les termes du contrat l’ayant lancé sur la piste d’une proie en faisant en sorte que ce soit le « vrai » responsable qui paye – voyez l’épisode de la prison, dans le tome 2

 

Il y a donc sans doute de cela ici – et en même temps cette conviction, récurrente dans la série, que l’assassin n’est de toute façon pas là par hasard… Il a bien une mission à accomplir en ces lieux – dès lors, peut-être sa « gentillesse » pour la pauvre vierge est-elle… cyniquement tactique ? Ou peut-être pas… Question qui ressurgira tout particulièrement lors de la confrontation du rônin avec le maître des lieux – qui est une femme. Les deux ont une conversation tendue, étonnamment plus subtile qu’il n’y paraît, et riche de non-dits – nouveau témoignage, s’il en était encore besoin, de la précision et de la finesse de la plume de Kazuo Koike.

 

À mon sens, l’épisode s’oublie un peu durant la scène (fort brève, cela dit) où Ogami Itto est soumis à la torture (elle ne me paraît pas apporter grand-chose, même si je dois admettre que cette séquence a peut-être son sens dans l’optique du questionnement de la « moralité » du tueur : souffre-t-il au nom de la défense de l’innocent, ou seulement parce qu’il se sait en mesure de l’encaisser et que cela lui servira plus tard pour accomplir sa mission ?).

 

Mais la résolution de l’affaire relève le niveau, jusqu’au meilleur, en surprenant vraiment le lecteur – procédé habile qui, par répercussions, incite encore davantage à approfondir la sombre et complexe personnalité de l’assassin, et l’ambiguïté, le cas échéant, de son abandon à la haine…

 

Encore une réussite, donc !

 

SHISEKI-NO-CHI

 

Reste un ultime épisode – plus pertinent qu'il n'y paraît tout d'abord, et témoignant là encore de la finesse d’une écriture qui sait aussi bien briller dans le registre du chanbara débridé et palpitant, que dans un sous-texte étonnamment subtil et riche d’implications inattendues.

 

Ceci étant, la base est peut-être un peu plus convenue que dans les trois épisodes précédents (probablement même les quatre – c’est simplement que le premier s’égare un peu dans son traitement). Ogami Itto y est engagé par un homme qu’il sait et que nous savons fourbe. Nous savons dès le départ qu’il trahira son employé dès qu’il le jugera utile – rien de neuf en cela, il n’est certes pas le premier dans la série… Par ailleurs, le titre même de l’épisode, qui revient là encore comme un leitmotiv, renvoie à cette idée de piège – même si toute l’astuce réside sans doute dans le fait que le piège, ici, est multiforme… Qui le tend, ce piège, qui en est la victime, en quoi consiste-t-il au juste, est-il bien là où nous le supposons ou le vrai piège se situe-t-il ailleurs ? Autant de questions, davantage encore de réponses…

 

C’est que la mission confiée au rônin n’est pas un « banal » assassinat : il lui faut tuer, oui, mais d’une certaine manière – en obéissant à des critères relativement stricts ; car les implications de l’affaire dépassent largement la mort d’untel ou de tel autre : Ogami Itto se retrouve baignant jusqu'au coup dans une complexe question politico-économique, où les intérêts et les idéologies s’affrontent quant au sort que l’on doit réserver... à une forêt.

 

Celle-ci peut être une source de revenus considérable – et, à Edo ou ailleurs, nombreux sont ceux qui ont besoin de ce bois ; cependant, la déforestation peut avoir des implications terribles – car la forêt en jeu est une protection cruciale contre des cataclysmes tels que les inondations ou les glissements de terrain…

 

Cette préoccupation mêle une sorte de « sentiment écologique » (peut-être un peu anachronique ?) à un pragmatisme généreux – s’opposant en cela au seul pragmatisme financier, égoïste par nature ; la thématique « écologie contre économie » peut d’ailleurs se compliquer, de manière sincère ou, plus probablement ici, cynique, d’une opposition entre le progrès et la conservation – ou du moins est-ce ainsi que ceux qui y ont intérêt peuvent présenter les choses.

 

La question, enfin, peut se compliquer de considérations religieuses – qu’elles soient sincères ou pas : les kami ne veulent sans doute pas que l’on touche à la forêt…

 

Mine de rien, la mission d’Ogami Itto – avec toute son action échevelée – se teinte donc de considérations politico-économiques qui n’ont probablement rien d’innocent, et c’est pourquoi j’ai avancé, toutes choses égales par ailleurs, la notion d’écologie. Lone Wolf and Cub est une bande dessinée publiée initialement entre 1970 et 1976 ; ce sont les derniers temps de la Haute Croissance… mais peut-être aussi ceux de la « saison économique », qui avait mis fin aux affrontements idéologiques antérieurs, les partis s’accordant pour remiser au moins temporairement de côté les oppositions d’ordre strictement politique, au nom du développement économique du pays, jugé primordial. Or, à l’époque, le Japon a certes enchaîné les « booms » qui en ont fait, sur les ruines encore fumantes de la Défaite, la deuxième économie du monde… mais il commence peut-être aussi à en peser les effets pervers. Or les abus du capitalisme, à l’époque, sont tout particulièrement sensible en matière écologique : les années 1970 sont aussi au Japon celles des « grands procès » au cours desquels le cynisme des entrepreneurs a été exposé au grand jour – au nom du sacro-saint développement économique, on avait jusqu’alors toléré des abus inqualifiables et proprement criminels : l’environnement avait été dégradé par la pollution au point de devenir mortifère… Le cas le plus célèbre, bien sûr, est celui de la maladie de Minamata (les cas d’intoxication au mercure y ont été mis en évidence dès la fin des années 1950, même s'il y en avait sans doute bien avant, mais le premier de ces procès date de 1971, et l’affaire a encore des ramifications aujourd’hui), mais il y en a d’autres – pollution de l’air, etc. Enfin, dans un domaine proche, c’est aussi l’apogée du mouvement citoyen contre la construction de l’aéroport de Narita (vous kiffez les zadistes de Notre-Dame-des-Landes ? Moi, ils me laissent parfois un peu perplexe, par méconnaissance des enjeux peut-être, mais, en tout cas, là, vous avez du gros…).

 

Je suppose qu’il y a un lien – je peux me tromper, hein, et si vous pouvez m’éclairer à ce sujet, je vous en serais grandement reconnaissant… Peut-être vais-je un peu trop loin, ici, et, plus prosaïquement, la question de la déforestation et de ses effets sur les inondations ou glissements de terrain récurrents se pose de toute façon de longue date au Japon sans appeler d’autres précisions – avec ce paradoxe notable d'un pays qui, à bien des égards, a longtemps été une « civilisation du bois », mais qui a su, pourtant, conserver dans l’ensemble son domaine forestier jusqu’à aujourd’hui (il y a des forêts primaires au Japon), malgré les coupes franches du capitalisme à courte vue.

 

Ce qui m’amène, cependant, à envisager cette question, ici, sous l’angle de l’écologie dans un sens militant, proprement politique, c’est que l’épisode, tout en réservant ses flèches les plus cruelles à l’odieux personnage qui embauche notre « héros », incarnation du capitalisme le plus égoïste et immoral, n’épargne pas totalement non plus ses opposants… En effet, ces derniers, dans leur combat bien légitime contre l’exploitant, jouent d’une carte très dangereuse : ils menacent en effet eux-mêmes de faire disparaître la forêt, par l’incendie, si leur adversaire ne cède pas ! Oui – ils sont déterminés à détruire précisément ce qu’ils défendent… au nom même de cette défense. Politique du pire – sinon de la terre brûlée, littéralement… Je suppose qu’il n’y a là encore rien d’innocent – même si, dans le contexte japonais d’alors, peut-être faut-il alors se tourner vers les divers avatars de l’Armée Rouge Japonaise ? Les années immédiatement antérieures, surtout entre 1969 et 1971, ont constitué le pic de son activité… Mais je m’avance peut-être un peu trop, là encore ; n’hésitez pas à me le dire, je suis très demandeur de vos éclairages éventuels.

 

Dans tous les cas, même sur une base relativement classique dans sa fourberie, l’épisode est très efficace – beau moment d’action, notamment, que cette scène totalement folle où Daigoro est lancé sur son cheval dans la direction des gardes de la forêt pour mieux permettre à son père de s’en débarrasser ! On n’atteint peut-être pas le niveau de non-sens et de cynisme de l’assaut proprement « baby cart » du premier épisode de la série, mais, côté exposition du fils au danger pour en retirer un avantage tactique, ça se pose quand même un peu là… Toutefois, l’épisode me séduit avant tout, donc, par ses complexes considérations politiques, économiques et morales – ou, plus exactement, par sa manière très habile et jamais simpliste de mêler tous ces complexes éléments, sans jamais que cela sonne artificiel.

 

TOUJOURS

 

Mes doutes à la lecture du premier épisode ont donc été heureusement balayés par les quatre qui suivent : ce troisième tome est finalement bien dans la lignée de ses prédécesseurs, et Lone Wolf and Cub demeure, à ce stade, un monument de la bande dessinée – une série d’un brio rare, divertissante et intelligente, subtile jusque dans le grotesque et d’une inventivité constante, qui surprend encore aujourd’hui.

 

Tome 4 un de ces jours…

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