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Les Trois Imposteurs, d'Arthur Machen

Publié le par Nébal

Les Trois Imposteurs, d'Arthur Machen

MACHEN (Arthur), Les Trois Imposteurs, ou Les Transmutations, [The Three Impostors or The Transmutations], préface de Roger Dobson, traduction de l’anglais par Anne-Sylvie Homassel, Jacques Parsons, Élisabeth Willenz et Nikki Halpern, illustrations originales de Stepan Ueding, Rennes, Terre de Brume, coll. Terres Fantastiques, [1895, 1968, 2001] 2002, 221 p.

 

ÉTRANGE...

 

L’écrivain gallois Arthur Machen a décidément commis des ouvrages bien étranges – et qui méritent amplement qu’on y revienne, influence sur Lovecraft en tête ou pas. Paru en 1895, un an seulement après le célébrissime et toujours très déstabilisant Le Grand Dieu Pan (associé à « La Lumière intérieure »), Les Trois Imposteurs est un roman (?) plus étonnant encore… Et qui, avant cette édition datant de 2002, chez les amateurs de vieille poussière de Terre de Brume (merci mille fois à ces gens-là d’avoir publié Machen, Dunsany, Hodgson et d’autres encore, je leur pardonne même d’être bretons, pour le coup), n’avait jamais eu l’heur d’une traduction française intégrale.

 

UNE ŒUVRE – ET D’AUTRES DEDANS (ET LOVECRAFT EN EMBUSCADE)

 

« Intégrale », oui – car Les Trois Imposteurs, s’il s’agit d’un roman, consiste à vrai dire en une succession de nouvelles pas toujours très liées les unes aux autres, ou, plus exactement, bel et bien liées dans le cadre romanesque, mais pour un certain nombre d’entre elles lisibles en dehors de ce cadre. Aujourd’hui, on parlerait sans doute de « fix-up », je ne suis pas bien certain que le terme existait en 1895 – mais, à vrai dire, je ne suis pas bien certain que cette dénomination s’applique vraiment aux Trois Imposteurs de toute façon...

 

Quoi qu’il en soit, des textes en avaient donc été extraits, pour figurer dans d’autres recueils ou anthologies – pratique qui n’a rien de scandaleux, d’autant qu’elle avait été avalisée par l’auteur lui-même.

 

Deux « nouvelles » de ces Trois Imposteurs, ses « moments » les plus célèbres, avaient donc été publiées séparément, et traduits tous deux en français par Jacques Parsons : « Histoire du Cachet Noir » et « Histoire de la Poudre blanche » ; deux textes, au passage, que Lovecraft admirait profondément, et distinguait sans doute lui aussi dans Les Trois Imposteurs – tout en vantant le volume dans son ensemble, ce qui est à la fois parfaitement légitime, et un tantinet curieux de sa part…

 

Ces « nouvelles » ont d’ailleurs eu une grande influence sur sa propre œuvre, notamment sur des nouvelles telles que – ce n’est pas rien – « L’Appel de Cthulhu », « L’Abomination de Dunwich » ou encore « Celui qui chuchotait dans les ténèbres » ; mais il est vrai que nous sommes ici en terrain connu, pour Machen – ces textes (mais surtout le premier) renvoient en effet à la thématique essentielle du « Petit Peuple », associé au sabbat et plus globalement à la sorcellerie.

 

Pourquoi, alors, ai-je avancé que cette admiration globale, de la part de Lovecraft, pouvait surprendre ? Deux raisons à cela : d’une part, et qu’importe le titre de la collection, je ne garantirais pas que Les Trois Imposteurs relève bien de la littérature fantastique – en fait, le fantastique y est assez rare… sauf dans ces deux « nouvelles », et éventuellement une dernière – mais plus difficile à extraire du roman puisqu’elle en constitue l’apogée : « Histoire du Jeune Homme à lunettes ». Ce qui ne signifie en rien que le reste est négligeable – il ne l’est pas ; et, s’il ne relève sans doute pas du fantastique, il n’en exprime pas moins, très régulièrement, une peur insidieuse tout d’abord, mais toujours susceptible de se transformer en pure terreur : oui, c’est de l’horreur – et de la bonne. D’autre part ? Eh bien, Machen tend ici à faire une chose qui agaçait considérablement Lovecraft : rationaliser a posteriori « l’étrange »… Dans Épouvante et surnaturel en littérature, il se plaint régulièrement du procédé – tout particulièrement chez Ann Radcliffe… Mais ici, non. Peut-être parce que c’est davantage le propos, ceci dit – dès son titre... Et il adorait Machen, bien sûr.

 

Oublions (non : mettons de côté…) un temps Lovecraft pour revenir au livre et à ses traductions : une troisième « histoire » en avait été extraite, un an seulement avant la parution de ce volume, qui est « Histoire de la Vierge de fer » (probablement bien plus anodine, mais j’y reviendrai), dans les pages de l’excellente revue Le Visage Vert, dans une traduction d’Élisabeth Willenz et Nikki Halpern. Mais la transition du Visage Vert à ce volume chez Terre de Brume coulait sans doute de source – avec Xavier Legrand-Ferronnière à la tête de la collection « Terres Fantastiques », et Anne-Sylvie Homassel pour traduire tout ce qui ne l’avait pas encore été…

 

Et voilà : le livre entier. Enfin.

 

 

DÉCADENCE – À LONDRES SINON BAGDAD

 

Maintenant, il s’agit de trouver comment en parler, ce qui n’a au fond rien d’évident… Mais, en tout cas, la quatrième de couverture racoleuse au possible ne me paraît pas une solution pertinente – qui insiste sur l’œuvre « incomprise », même un siècle après, et parle de « répulsion », de « répugnant »… ce qui n’est pas forcément faux, et pas scandaleux en rapport avec l’œuvre « décadente » du Machen des années 1890 (encore que Le Grand Dieu Pan, immédiatement antérieur donc, mérite peut-être davantage ces qualificatifs), mais tout de même un peu vain pour une édition de 2002…

 

En fait, il y a bien quelque chose à en dire – ce que fait Roger Dobson dans sa préface autrement consistante : Machen lui-même a avancé, et semble-t-il à bon droit, que son livre avait pâti de l’actualité – en l’espèce une sorte de furie réactionnaire et portée à « brûler les livres », qui avait suivi la condamnation d’Oscar Wilde pour homosexualité : tout ce qui passait pour « décadent », c’est-à-dire beaucoup de chose dans l’esprit « fin de siècle », en a fait les frais.

 

AUX SOURCES DU CONTE

 

Laissons maintenant le contexte pour nous intéresser à l’œuvre elle-même. Il s’agit donc d’un ouvrage bien étrange, et bien singulier – pour autant, il n’est pas dégagé de toute influence (en fait, sur le fond, Le Grand Dieu Pan était peut-être plus audacieux).

 

En effet, le roman baigne dans une atmosphère « londonisant » les thématiques des Mille et Une Nuits, dans une optique qu’un autre auteur avait déjà faite sienne : Robert Louis Stevenson. En fait, Les Trois Imposteurs doit semble-t-il beaucoup au volume intitulé Le Dynamiteur, ou « More New Arabian Nights », après des Nouvelles Mille et Une Nuits qui avaient rencontré un certain succès Le Dynamiteur était signé Robert Louis Stevenson, mais en fait écrit pour l’essentiel par sa femme, Fanny van der Grift Stevenson.

 

Ce qu’il faut surtout en retenir, c’est qu’opère, derrière le livre, une forme de réflexion sur l’essence du conte, et la manière de raconter des histoires – raconter des histoires, c’est l’expression-clef… et c’est pourquoi, dès le titre, l’auteur nous parle d’ « imposture », j’y arrive.

 

Tous, ici, racontent des histoires – et les questionnent en même temps, par exemple au regard de la crédibilité scientifique (et nous sommes en 1895, H.G. Wells débute et le mot de « science-fiction » n’apparaîtra qu’une trentaine d’années plus tard sous la plume de Hugo Gernsback), ou en faisant la part de ce qui doit au style. « Raconter merveilleusement une histoire merveilleuse... » Projet crucial, presque idéal, mais dont les implications sont multiples – les récits des Trois Imposteurs en sont autant d’illustrations.

 

VIOLER LE PACTE – EN PROPOSER UN AUTRE

 

Mais qui sont-ils, ces Trois Imposteurs ? Je vous arrête tout de suite : non, il ne s’agit pas de Moïse, Jésus et Mahomet, ainsi désignés dans le titre d’un vieil ouvrage blasphématoire. Machen connaissait ledit titre, et l’a emprunté sans vergogne – il en aimait les sonorités et implications, voilà… Sans doute, même en cette ère de « décadence », ne faut-il pas y voir une véritable insolence religieuse, je suppose – chez un auteur qui, dans un autre moment de sa carrière, ultérieur, livrera de forts jolis exemples de ce qu’un merveilleux chrétien modernisé peut offrir (voyez par exemple « Le Grand Retour », « Les Archers » et éventuellement « La Terreur », trois nouvelles figurant dans le recueil Le Peuple Blanc). Non – il s’agit sans doute seulement de mettre en avant le « mensonge ».

 

Ce qui n’a rien d’anodin. Machen viole en effet ici un pacte essentiel, caractéristique de la littérature de fiction – en procédant de la sorte, il a peut-être même quelque chose de pré-post-post-post-post-pré-post-moderne, si ça se trouve… Voilà : le lecteur et l’auteur de fiction passent toujours un pacte – concernant la « véracité », et en fait la « crédibilité », de la fiction en cause : le lecteur sait que ce que lui raconte l’auteur est faux ; il n’en demande pas moins à l’auteur de tout faire pour qu’il lui soit possible de croire néanmoins que ce qui est raconté est vrai… Le récit doit être plausible, vraisemblable, autorisant ainsi au lecteur de « suspendre temporairement son incrédulité » ; jamais, au grand jamais (dans une perspective « classique », du moins), l’auteur ne peut se permettre de rompre l’illusion – il ne doit jamais dire qu’il ment, quand bien même le lecteur sait parfaitement qu’il ment… et le lit justement pour cette raison !

 

En désignant ses conteurs comme autant d’imposteurs, et ce dès le titre, Machen obtient du coup un effet déstabilisant pour le lecteur – et sans doute un peu pervers… Si la remise en cause de la « véracité » de ce qui est raconté n’opère pas à la façon d’une complexe (et sans doute fatigante) dissertation, l’effet est pourtant là : le lecteur, guettant les indices, est d’abord complice, mais à terme ne s’en sent que davantage perdu…

 

C’est pervers, mais c’est aussi jubilatoire : en questionnant le récit, en discutant ouvertement de sa vraisemblance, scientifique ou narrative d’ailleurs, et en glissant la délicate question du style dans le débat, Machen rompt certes un pacte, mais en crée peut-être un autre – et sans doute pas si commun en 1895. En résulte un texte qui est à lui-même son propre commentaire, et plus encore.

 

Et c’est important – parce que cela justifie la structure très rusée du roman : Les Trois Imposteurs n’est effectivement pas un recueil de nouvelles, ce n’est peut-être même pas un « fix-up », c’est une œuvre en tant que telle, et qui fait sens justement en raison de sa structure. On peut lire séparément « Histoire du Cachet Noir » et « Histoire de la Poudre blanche » ; mais lire ces récits dans le cadre des Trois Imposteurs produit un effet tout différent – parfaitement singulier.

 

TROIS SUSPECTS

 

Nos Trois Imposteurs – j’y reviens, mais je suppose que le détour s’imposait – sont en fait deux hommes et une femme, à l’identité fluctuante.

 

Dans un très déconcertant prologue (largement incompréhensible à la première lecture, et je recommande d’y revenir une fois la dernière page du roman tournée…), ces trois personnages échangent des remarques cryptiques, mais où l’on devine quelque chose de particulièrement sordide et répugnant – sans en savoir davantage pour l’heure. Les personnages abandonnant leurs identités d’emprunt, nous comprenons d’emblée que nous ne pouvons pas avoir confiance en eux : nous savons de suite qu’il s’agit d’imposteurs… et que, à la différence de l’écrivain les mettant en scène, ils ne font pas ce genre de choses pour la beauté de l’art. Ils sont très joviaux, et rient beaucoup – ils n’en sont que plus sinistres…

 

DEUX CRÉDULES

 

Puis ils quittent la scène – pour être remplacés par deux Londoniens quelque peu pompeux pour ne pas dire pédants, dissertant volontiers d’art et de science, sans forcément y comprendre grand-chose, devinons-nous assez vite…

 

Et, aussitôt, flashback. Nous revenons à la rencontre de nos deux amis, du nom de Dyson et Phillipps, et à leur goût prononcé pour les histoires « étranges », ainsi de la découverte improbable de cette pièce d’or datant de l’empereur Tibère, et louant quelque Pan forcément inquiétant (wink wink nudge nudge).

 

Mais les deux élégants ont également leur lot de rencontres – et de personnages qui ont bien des choses à raconter, des histoires cette fois plus qu’étranges… Les deux y passent – sans établir véritablement de lien, tandis que le lecteur, lui, sait ce qu’il en est, alerté qu’il est par cette « coïncidence », chez les conteurs : ils sont toujours, pour une raison ou une autre, sur la piste d’un « jeune homme à lunettes »…

 

Le lecteur dispose ainsi d’une avance sur Dyson et Phillipps : ces hommes, cette femme… oui, ce sont nos « imposteurs » ; leurs histoires sont donc de purs mensonges ; et, s’ils cherchent tous le « jeune homme à lunettes », leurs intentions à son encontre sont à l’évidence des moins charitables… Or Dyson et Phillipps ont probablement croisé la route de cette proie – et, crédules qu’ils sont, pourraient bien lancer sur sa trace des individus guère recommandables… et qui ne lui veulent sans doute pas du bien.

 

UNE STRUCTURE CRUCIALE

 

Passé le prologue, le roman adopte une structure à la fois habile et quelque peu rigide – mais cela participe de l’effet produit sur le lecteur.

 

Nous y suivons Dyson et Phillipps, ensemble ou successivement, qui, errant dans les rues de Londres, tombent toujours sur quelque rencontre appréciable – d’un parfait inconnu qui a des choses à raconter ; les courts chapitres mettant en scène les deux pompeux et leurs rencontres, souvent avec un ton badin et moqueur, à l’occasion très réjouissant (le meilleur moment, ici, me concernant, réside dans les deux chapitres successifs « Incident du bar privé » et « L’Imagination décorative », où la thématique même du mensonge est plus que jamais mise en avant, de manière fort ludique et fort drôle), ces chapitres « normaux » donc sont ainsi régulièrement interrompus par des « histoires » souvent bien plus longues, cinq en tout, mais disons d’abord quatre et ensuite une autre – on ne peut plus différente, en fait.

 

Ces quatre premières « histoires », nous le savons, sont donc le fait des Trois Imposteurs, qui empruntent chaque fois une identité différente (la femme raconte deux de ces quatre « histoires »… et ce sont les deux les plus « fantastiques », je suppose que cela n’a rien d’un hasard – de même, qu’elle s’appelle « véritablement » Helen n’est peut-être pas innocent, en renvoyant à la femme fatale du Grand Dieu Pan, dont elle pourrait aussi bien être une sorte d’avatar, plutôt qu’une simple réitération) ; à la différence des auditeurs Dyson et Phillipps, nous savons donc ce qu’il en est – mais, suprême habileté, nous ne nous régalons peut-être que davantage de leurs balivernes…

 

D’autant que ces fables, au cœur de l’art de Machen, sont autant de variations sur la peur – et parfois d’une efficacité encore redoutable plus de cent ans après la parution du livre. Ce qui tranche sur les chapitres « normaux », de manière éventuellement déconcertante...

 

Il ne me paraît pas utile de détailler les chapitres « normaux » – dire quelques mots des cinq « histoires », par contre, me paraît plus indiqué (mais notons qu’elles sont donc toujours, la dernière y compris, liées à un bref chapitre antérieur, se concluant systématiquement sur l’annonce que va suivre « l’… » [histoire de machin-chose], on enchaîne donc directement sur l’histoire elle-même par son titre, singularisé dans la table des matières).

HISTOIRE DE LA SOMBRE VALLÉE

 

La première de ces inventions est l’ « Histoire de la Sombre Vallée », récit pas le moins du monde fantastique (encore qu’il y ait quelque chose dans l’ambiance qui ne pouvait que séduire un Lovecraft…), mais parfaitement horrifique.

 

On y abandonne illico le cadre londonien pour un long (et mystérieux) voyage en Amérique – et dans un trou perdu des États-Unis ; là-bas, les Américains sont autant de brutes sauvages et guère accueillantes… Notre naïf narrateur (qui est donc en fait un menteur patenté et tout sauf naïf…) s’en fait l’écho, de plus en plus à mesure que la simple inhospitalité tourne à la menace sous une forme étrange, évoquant quelque secte aux rituels impies… et prompte au sacrifice humain, à moins qu’il ne s’agisse « que » de lynchage.

 

Cela fonctionne remarquablement bien : l’angoisse sourde de la majeure partie du récit est gérée de main de maître, mais sa conclusion virant à la franche terreur ne l’est pas moins. À ce stade, c’en est même parfaitement impressionnant… Et, donc, fantastique ou pas, il n’y a somme toute rien que de très logique à ce que Lovecraft ait apprécié un roman contenant des séquences horrifiques aussi puissantes, qui plus est avec cette dimension « rituelle » qu’il saura reprendre à bon compte.

 

HISTOIRE DU CACHET NOIR

 

La deuxième histoire est l’ « Histoire du Cachet Noir », racontée par notre menteuse donc, et qui est sans doute, de tous ces récits, celui dont la parenté avec l’œuvre lovecraftienne est la plus franche.

 

Il faut dire que Machen y met en scène son « dada » (mais c’en est du coup peut-être une première itération, en fait, le roman datant de 1895 ?), à savoir le « Petit Peuple », et sa survivance éventuelle – des « fées » toutes britanniques, mais qui, dans leurs cavernes, sont devenues bien sinistres, et tout naturellement portées au viol et au meurtre…

 

Un scientifique réputé se lance sur leur piste, subodorant en dépit des quolibets de ses pairs, tous persuadés qu’il a perdu la raison et n’a donc plus rien d’un scientifique, qu’il y a là une « Atlantide » à découvrir – qui ferait peut-être de lui un nouveau Christophe Colomb ? L’ethnologue, associant les coïncidences, et au premier chef en rapport avec cet étrange « cachet noir » qu’il suppose plurimillénaire et qui est orné d’une écriture indéchiffrable, s’en va rôder dans les collines à la lisière du Pays de Galles, où de sombres survivances peuvent sans doute être dénichées par celui qui sait où chercher… à moins bien sûr qu’elles ne le trouvent lui-même avant qu’il ne les trouve. Fouiller dans le sordide ne sera pas sans coût…

 

Dans la perspective de « l’imposture » au cœur du roman, c’en est peut-être le passage le plus redoutablement habile – car la menteuse de narratrice met en scène un vieil ethnologue qui lui aurait sans cesse menti, dans un cadre mystérieux où, sans doute, tout le monde ment.

 

Et le récit fonctionne à tous les niveaux : au premier degré, il constitue une enquête « mythique » très lovecraftienne alors même que notre HPL n’était à cette époque âgé que de cinq ans ; sa faconde conspirationniste reste assez délicieuse en notre triste époque où le thème semble devenir jour après jour plus puant ; et l’appréhension du mensonge à tous les niveaux de la narration – mais ceci à condition de lire le texte dans le contexte des Trois Imposteurs – est foncièrement ludique et même jubilatoire.

 

HISTOIRE DE LA VIERGE DE FER

 

La troisième de ces histoires est de loin la plus courte – mais aussi, de loin là encore, la moins intéressante. Encore que l’ambiance oppressante, dans cette « Histoire de la Vierge de fer », soit assurément travaillée et efficace – oui, on frémit, avec ce narrateur-menteur prétendant avoir passé une déconcertante soirée en compagnie d’un homme au bien curieux hobby : la collection d’instruments de torture…

 

Rien d’étonnant sans doute à ce que le collectionneur en fasse les frais – dans une perspective presque « morale » (qui n’a sans doute rien d’innocent – le conteur échangeant avec son pigeon dans les chapitres « normaux » préparant « l’histoire », ceux cités plus haut comme tout particulièrement amusants, revient systématiquement ou presque sur la question de la « morale », au travers de sophismes particulièrement acrobatiques et d’autant plus savoureux...).

 

Ceci étant, la conclusion grotesque (dans tous les sens du terme) peut malgré tout surprendre de par ses excès – avec moins d’habileté peut-être que dans l’ « Histoire de la Sombre Vallée », la peur sourde se mue bel et bien en terreur « graphique ». Mais peut-être, dans le contexte du roman, cela s’avère-t-il en fait des plus pertinent : en introduisant le grotesque dans les balivernes racontées à Dyson et Phillipps, on questionne peut-être plus frontalement la crédibilité de tout cela – ce qui nous amène donc à revenir sur les précédents mensonges, ce qui n’est pas sans intérêt ; et, bien sûr, il y a sans doute un impact sur la suite des opérations.

 

HISTOIRE DE LA POUDRE BLANCHE

 

La quatrième histoire « mensongère » est à nouveau le fait de la dame – et c’est à nouveau une histoire connotée de fantastique, lorgnant peut-être même sur la science-fiction ? Et à nouveau, en tout cas, une histoire souvent « extraite » du roman… Il s’agit de l’ « Histoire de la Poudre blanche ».

 

La prude et fragile jeune femme (donc ni prude ni fragile) y rapporte le sort étrange de « son frère », obsédé par son travail, et dont elle souhaitait l’en libérer quelque peu, tant son comportement avait quelque chose de pathologique – suite à une consultation médicale, le jeune homme se voit prescrire un médicament aux conséquences pour le moins inattendues…

 

En fait de référence à Robert Louis Stevenson, pour le coup, ça évoque tout de même pas mal son classique L’Étrange Cas du docteur Jekyll et de M. Hyde, antérieur d’une dizaine d’années ; façon miroir ? Mais Machen en tire encore autre chose, de plus surprenant, qui relie la drogue mystérieuse aux rituels de la sorcellerie…

 

Prise en tant que telle, l’ « Histoire de la Poudre blanche » me paraît moins enthousiasmante que celles « de la Sombre Vallée » et « du Cachet Noir », à s’en tenir à sa conclusion ; l’ambiance qui nous y conduit, toutefois, est remarquable, et peut-être supérieure – très perturbante, avec là encore quelque chose d’insidieux et sourdement menaçant… Pas exempt par ailleurs d’aspects plus « graphiques ».

 

Mais l’histoire gagne bien sûr à être lue dans le contexte des Trois Imposteurs : ces mensonges dans le mensonges, ces jeux littéraires pervers dissimulant une réalité plus sordide et perverse encore, font tout le sel de la nouvelle à mon sens.

 

HISTOIRE DU JEUNE HOMME À LUNETTES

 

Reste une cinquième « histoire », mais différente des quatre précédentes, et dont il vaut mieux sans doute que je ne dise pas grand-chose ici : l’ « Histoire du Jeune Homme à lunettes ».

 

C’est le point culminant du récit – le moment où tout, aussi disparate cela pouvait-il paraître jusqu’alors, se rassemble et fait sens… de manière horrifiante. Le fin mot de l’histoire y est dit, encore que ses ultimes conséquences soient comme de juste laissées à l’imagination du lecteur (pour l’heure – un ultime chapitre, en fait, changera bien la donne, en rompant la structure des histoires, ce qui nous renverra donc au prologue du roman) ; mais c’est forcément une imagination orientée par tout ce qui précède…

 

Si Les Trois Imposteurs avait globalement été boudé par la critique, il comptait néanmoins quelques fameux admirateurs – j’ai déjà évoqué Lovecraft, mais pour le coup, ici, c’est d’un autre qu’il s’agit, non moins légendaire : Arthur Conan Doyle – d’autant peut-être qu’il y a ici de son Moriarty ?

 

La suprême habileté dans ce récit est pourtant ailleurs, si ça se trouve : cette « histoire », rapportée dans des conditions différentes des quatre qui précèdent, et qui étaient le fait de nos imposteurs, est donc censée être « vraie » ; mais cela veut-il encore dire quelque chose ? Le lecteur, qui savourait tout d’abord son « avance » sur les crédules Dyson et Phillipps, est maintenant peut-être plus largué encore qu’eux… Les certitudes sont ultimement bannies de la « merveilleuse histoire racontée merveilleusement », et n’en demeure plus qu’une : celle que tout ceci, qui nous a tant amusés, est parfaitement horrible…

 

REMARQUABLE

 

Très étonnant roman que ces Trois Imposteurs, donc. Mais on peut tabler aussi sur sa réussite ; qu’il ait été aussi longtemps boudé a quelque chose d’invraisemblable (si j’ose dire), car il vaut assurément le détour. C’est un livre malin et joueur, bien plus subtil qu’il n’y paraît ; c’est, aussi, une vraie somme de la peur littéraire – et peut-être d’autant plus que l’horreur y est mêlée de badinerie ; c’est peut-être un livre en avance sur son temps ?

 

C’est en tout cas un bon livre – oui, une « merveilleuse histoire racontée merveilleusement » ; enfin, c’est aussi, j’en suis convaincu, une œuvre qui ne fait véritablement sens que prise pour elle-même : en extraire des récits pouvait bien sembler légitime, mais je tends vraiment à croire qu’ils perdent considérablement de leur intérêt à être ainsi éloignés de leur matrice.

 

Remarquable, vraiment...

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