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"Persistance de la vision", de John Varley

Publié le par Nébal

Persistance-de-la-vision.jpg

 

 

VARLEY (John), Persistance de la vision, [Persistence of Vision], traduit de l’américain par Michel Deutsch, Paris, Gallimard, coll. Folio Science-fiction, [1978-1979] 2000, 510 p.

 

Vous l’avez peut-être remarqué, hélas, à la lecture de mes récents texticules, mais j’ai en ce moment beaucoup de mal à rédiger des comptes rendus… C’est d’autant plus gênant quand j’ai affaire, comme ici, avec un bouquin vraiment excellent : je crains de ne pas être en mesure d’en parler de manière pertinente et convaincante. Croyez-moi donc sur parole, à tout hasard : Persistance de la vision de John Varley est bel et bien à la hauteur de sa réputation ; c’est un recueil de nouvelles de science-fiction tout à fait brillant, probablement un des meilleurs que j’ai jamais lus, rivalisant avec ceux de, disons, Ted Chiang ou Greg Egan.

 

Je n’ai découvert John Varley que tout récemment, à la lecture du Système Valentine. Mais c’est peu dire que j’ai été conquis, malgré un démarrage un peu difficile. Cet unique roman a en effet suffi à me convaincre que nous sommes là en présence d’un des plus importants auteurs de la science-fiction contemporaine. La densité de trouvailles, l’intelligence du propos, le foisonnement des détails, le jeu habile entre tragique et comique, font de ce pavé un exemple éloquent de ce que la science-fiction peut produire de meilleur. Bien évidemment, je ne comptais pas en rester là… d’autant que j’avais trouvé dans ce roman une sacrée matière à inspiration pour Eclipse Phase, le fascinant jeu de rôle dont je vous ai parlé il y a quelque temps et que je compte maîtriser prochainement. J’aurais pu enchaîner sur d’autres romans situés dans le même univers, comme Le Canal ophite ou Gens de la lune, mais l’excellente réputation du recueil Persistance de la vision, dont plusieurs nouvelles appartiennent également à ce cycle, a finalement décidé de mon choix. Et si, pour tout un tas de raisons plus ou moins valables, j’ai mis le temps pour achever cette lecture, je ne le regrette en rien : qu’est-ce que c’était bon !

 

Petit avertissement pour ceux qui chercheraient à se le procurer en occasion : faites attention, les gens, le présent recueil en Folio Science-fiction, qui correspond bien à un unique recueil en VO, avait autrefois été publié en deux volumes en Présence du futur, l’un intitulé Persistance de la vision (d’où un risque de confusion…) et l’autre Dans le palais des rois martiens. C’est bien ici de l’œuvre intégrale dont je vais vous entretenir.

 

Neuf nouvelles – ou sans doute plus exactement novellas – composent ce recueil hors-normes, qui fait son poids, sans jamais qu’il y ait du gras : rien, absolument rien n’est superflu dans Persistance de la vision, ouvrage à nouveau extrêmement dense et foisonnant. L’inventivité de l’auteur n’est jamais prise en défaut, qui sait nous régaler d’astucieuses trouvailles et de thématiques de réflexion passionnantes à chaque page, voire à chaque phrase.

 

J’avoue ne pas trop savoir au juste comment présenter ce livre de la manière la plus édifiante… Je crains d’avoir à recourir à nouveau à la mauvaise vieille méthode consistant à détailler le sommaire, dans l’ordre du recueil. Bon, on va faire avec…

 

J’ai tendance à croire qu’il était impossible de trouver une meilleure introduction à ce recueil que « Le Fantôme du Kansas », mais il est vrai que cette nouvelle est une des plus proches de mes préoccupations et de l’univers d’Eclipse Phase, ce qui peut biaiser mon jugement. Fascinante enquête policière, en tout cas, que cette histoire de meurtres à répétition, et que l’on aurait a priori tendance à juger absurdes, dans un univers où la sauvegarde semble garantir une certaine forme d’immortalité… S’y ajoute – et cela semble décidément important chez l’auteur – une belle réflexion sur l’art, en l’occurrence ici une nouvelle forme reposant… sur les manipulations météorologiques. Proche de la perfection.

 

« Raid aérien » me paraît impossible à résumer, tant l’histoire se met en place progressivement et accumule surprises et rebondissements. Contentons-nous donc de dire qu’il se passe des choses bien étranges dans ce vol d’un avion de ligne… La tragique actualité récente n’a pas manqué de me rappeler ce texte, dois-je dire.

 

« Un été rétrograde », pour être tout à fait recommandable, se situe probablement un cran en dessous. L’histoire en elle-même n’a rien de bien passionnant, la nouvelle valant surtout pour son cadre et ses personnages, tout à fait réussis. Là encore, grand foisonnement d’idées aisément adaptables à vous savez quoi.

 

« Le Passage du trou noir », de même, est un texte tout à fait réussi, mais moins bluffant que les plus belles réalisations de ce recueil. On appréciera tout de même là encore la charmante histoire d’amour entre les deux protagonistes, séparés par le vide spatial…

 

« Dans le palais des rois martiens » nous ramène au meilleur niveau du recueil. L’histoire de cette première expédition martienne et de son sort a priori dramatique – échouée sur la planète rouge loin de tout secours terrien – est d’une richesse exceptionnelle, et débouche sur une superbe utopie, dans un sens. Brillant, à nouveau.

 

On enchaîne avec « Dans le chaudron », belle nouvelle vénusienne évocatrice du mythe de la Frontière, focalisée sur un duo de personnages des plus sympathiques. Cadre superbe, là encore, et très belles idées. Et pour une fois qu’un happy end ne se montre pas agaçant…

 

« Dansez, chantez » fait probablement partie de mes nouvelles préférées de Persistance de la vision. Là encore, John Varley traite intelligemment de l’art dans un contexte science-fictif – la musique, en l’espèce. Mais, au-delà, il multiplie les idées géniales qui font de cette expérience une plongée fascinante dans la transhumanité la plus radicale.

 

On change pas mal de registre avec « Trou de mémoire », très intéressante variation sur les thèmes dickiens, avec lesquels l’auteur s’amuse énormément – et le lecteur avec. N’était une fin un peu abrupte, peut-être, on toucherait là à nouveau au chef-d’œuvre.

 

Mais, en dépit d’un reproche un peu similaire, c’est bel et bien sur un chef-d’œuvre que se conclut le recueil avec « Les Yeux de la nuit », extraordinaire réflexion sur la communication d’une richesse frôlant l’exhaustivité. On peut à vrai dire se demander s’il s’agit là de science-fiction, malgré le cadre utopique et la manière dont est traité le thème. Mais peu importe : c’est fascinant de bout en bout, d’une intelligence rare, et c’est peut-être bien, même borderline, le point d’orgue de ce recueil.

 

N’en jetez plus… ou plutôt si, encore ! Qu’est-ce que c’est bon ! On en redemande volontiers… Je me répéterai donc : Persistance de la vision est un recueil de science-fiction absolument génial, digne des tout meilleurs auteurs du genre. Un type-idéal, à vrai dire. Un modèle dont bon nombre d’auteurs feraient bien de s’inspirer. Une source de réflexions quasiment inépuisable. Porté par une langue fluide et un humour délicieux, comme pour achever de vaincre toute résistance, ce recueil de John Varley est donc plus que recommandable : qui s’intéresse au genre fera bien de se le procurer au plus tôt, il lira rarement quelque chose d’aussi puissant. Alors on ne galvaudera pas le terme, que l’on a pu appliquer à certaines nouvelles individuellement : globalement aussi, Persistance de la vision est un chef-d’œuvre. Indispensable.

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Territoires et architectures judiciaires

Publié le par Nébal

Les vendredi 5 et samedi 6 décembre 2008, j’ai (à nouveau…) assisté à un colloque d’histoire du droit (et plus si affinités). C’est en effet à Toulouse que se sont tenues cette année les Journées régionales d’histoire de la Justice, organisées par l’Association Française pour l’histoire de la justice (AFHJ), avec le parrainage de la cour d’appel de Toulouse et le soutien du Centre Toulousain d’Histoire du Droit et des Idées Politiques (CTHDIP), de l’Université de Toulouse 1 Sciences Sociales, de l’Académie de Législation de Toulouse, de l’École des avocats du Sud-Ouest Pyrénées, de la Chambre interdépartementale des notaires du ressort de la cour d’appel de Toulouse, de l’École nationale de la Magistrature (ENM), des Archives départementales de la Haute-Garonne, et enfin de la Mairie de Toulouse. Ouf.

 

Le thème en était donc les territoires et architectures judiciaires. Pour ce qui est des territoires, c’est indéniablement un thème d’actualité, en ces temps de réforme – houleuse – de la carte judiciaire (remercions décidément madame Dati pour son sens aigu du dialogue…) ; c’était donc l’occasion de s’interroger sur cette question dans une perspective à la fois historique (première journée) et contemporaine voire prospectiviste (deuxième journée). Y mêler la question de l’architecture judiciaire peut étonner de prime abord, mais se justifie en fait aisément, à nouveau par l’actualité : les travaux du nouveau Palais de justice de Toulouse sont en effet quasiment achevés (ils le seront « officiellement » début 2009), et la thématique de l’architecture, envisagée dans une dimension sociale, renvoie largement à celle des territoires ; on retrouve dans les deux cas des questions assez proches, renvoyant à la symbolique et aux coutumes, mais aussi à la rationalisation… pour ne pas parler de logique gestionnaire et d’économies.

 

Hélas, je ne serai pas en mesure d’en faire un compte rendu aussi complet (quand bien même lapidaire…) que celui que j’avais récemment fait pour la rencontre consacrée aux Facultés de droit de province au XIXe siècle. En effet, je n’ai pu assister à l’ensemble des communications, d’une part pour des raisons personnelles, d’autre part parce que nous autres doctorants et jeunes docteurs du CTHDIP avons été plus ou moins « réquisitionnés » pour encadrer la manifestation, accueillir les participants, etc. (l’Université ne disposant d’aucun personnel à cet effet…). Je vais donc devoir me contenter d’évoquer en quelques mots les communications que j’ai pu suivre (d’une oreille plus ou moins distraite)…

 

La journée du vendredi était consacrée à l’approche strictement historique de la question, et se tenait à la cour d’assises de Toulouse. Une bonne idée : les Archives départementales de la Haute-Garonne ont organisé une petite exposition dans l’entrée de la cour, ce qui fut l’occasion de présenter au public quelques très belles pièces (présentant souvent les magistrats toulousains sous un jour peu sympathique, au passage…) : entre autres, les lettres patentes de Charles VII ordonnant la création du Parlement de Toulouse en 1444 (Toulouse, rappelons-le – et cela a eu son importance pour le colloque –, est une vieille capitale judiciaire, et le site du deuxième parlement de France et du premier parlement de province), l’enregistrement – tardif… – du célèbre édit de Nantes par le Parlement, mais aussi quelques pièces issues des plus célèbres procès toulousains de l’époque moderne – la fameuse affaire « Martin Guerre », la condamnation à mort de Vanini, et, bien sûr, celle de Calas… –, et enfin quelques pièces plus contemporaines, concernant le coup d’État du 2 décembre 1851 et la répression qui l’a suivi (des documents passionnants que j’avais déjà utilisés pour mon mémoire), ainsi que la surveillance des anarchistes à la fin du XIXe siècle.

 

La cour d’assises, récemment restaurée, est une assez jolie salle – quoique, sans suprise, fort intimidante, et par ailleurs assez sombre – datant du XIXe siècle. La symbolique en est intéressante : le plafond, très élevé, est essentiellement orné d’une imposante reproduction du célèbre tableau de Prud’hon La Justice et la vengeance divine poursuivant le crime (1808 ; l’original se trouve au Louvre) ; j’avoue avoir pensé immédiatement – à tort, semble-t-il – à Abel et Caïn… Supposition renforcée par les cartouches entourant le tableau, et préconisant labor, fortitudo, probitas… et religio. Mais si cette symbolique religieuse a été conservée dans les différents réaménagements du Palais de justice, les aigles napoléoniennes ont par contre été grattées. J’aurais l’occasion de revenir sur ces bizarreries symboliques…

 

La journée commença inévitablement par quelques discours d’ouverture : celui, peu convaincant à mon sens, de Jacques Nunez, premier président de la cour d’appel fut suivi par celui autrement intéressant de l’avocat général et magistrat délégué à l’équipement Jean-Louis Bec (remplaçant le procureur général Patrice Davost), qui nous dit quelques mots sur l’histoire de la salle dans laquelle nous nous trouvions ; un orateur érudit et passionnant, mais j’aurai l’occasion d’y revenir. Après quoi le thème du colloque fut plus précisément développé, tout d’abord par Claude Gauvart (professeur, Paris I ; vice-présidente de l’AFHJ), ensuite par Jacques Poumarède (professeur, Toulouse I ; il n’a par contre pas donné de communication « académique » sur le thème « Présentation de la problématique : Qu’est-ce qu’un ressort de justice ? », contrairement à ce qui avait été annoncé).

 

Les communications de la journée obéirent largement à la chronologie. La matinée fut consacrée « Aux origines des territoires de justice », sous la présidence de Claude Gauvart. Je ne suis pas en mesure de dire grand chose des premières communications, que je n’ai pu véritablement suivre : Christian Lauranson-Rosaz (professeur, Lyon III) livra une communication très érudite intitulée « À l’origine des territoires de justice : districtus, vicaria et périmètres de paix », allant essentiellement (pour ce que j’en ai entendu, du moins) de l’époque carolingienne à l’an mil ; j’avoue n’avoir absolument rien retenu de cette allocution complexe, pour une époque que je maîtrise mal, d’autant que je n’ai pu y assister que par petits bouts… Il en est allé plus ou moins de même pour la communication suivante, due à Hélène Couderc-Barraud (agrégée d’histoire, docteur en histoire médiévale), « La Territorialisation de la justice en Gascogne (XIIe – XIIIe siècles) ». Quant à la communication de Béatrice Fourniel (maître de conférences, centre universitaire J.F. Champollion de Rodez ; elle a par ailleurs été primée le lendemain pour sa thèse), « Le Bailliage et siège présidial d’Aurillac, un ressort entre pays de coutumes et pays de droit écrit », je n’ai pas pu y assister du tout… Je n’ai pu assister ensuite qu’à la fin de la communication de Jean-Marie Augustin (professeur, Poitiers), qui nous parla des « Grands Jours, une cour supérieure foraine sous l’Ancien Régime », ce qui fut assez intéressant. Jack Thomas (professeur, Toulouse II – Le Mirail), enfin, conclut la matinée avec « Toulouse « capitale judiciaire » à l’Époque moderne, essai de cartographie » : on vit ainsi la multitude des ressorts de justice toulousains, ce qui fut pour le moins édifiant ; j’en ai surtout retenu l’existence de la juridiction du Canal du Midi, avec son ressort si particulier (le canal et les chemins de halage qui le bordent), large de moins de 100 mètres, mais long d’environ 240 kilomètres !

 

L’après-midi fut consacrée à « La Formation de la carte judiciaire moderne », sous la présidence de Pierre Truche (premier président honoraire de la cour de Cassation, président de l’AFHJ). Je n’ai pas pu assister à la communication de Pierre Bonin (professeur, Nantes), « La Notion de ressort judiciaire dans les dictionnaires et la doctrine juridique ». Mais Didier Catarina (docteur en histoire moderne) évoqua ensuite « Les tentatives de rationalisation de l’espace judiciaire languedocien entre 1740 et 1789 » : une présentation passionnante, montrant de manière édifiante le rôle de l’État – et de ses besoins financiers (c’est essentiellement ici qu’apparaît la thématique économique, mais en sens contraire de ce que l’on verra par la suite)… – dans la complexification progressive de la carte judiciaire, jusqu’à générer un chaos invraisemblable totalement ingérable… Jean-Pierre Royer (professeur émérite, Lille II), spécialiste de l’histoire de la justice s’il en est, prit le relais : « Du simple à l’économe : les évolutions de la carte judiciaire à l’époque révolutionnaire » ; l’occasion de s’intéresser aux contradictions entre idéal et pragmatisme dans la formation de la carte judiciaire… Je n’ai pas pu assister aux deux dernières conférences, celle de Laurence Soula (maître de conférences, université du Littoral), « Entre Bordeaux et Toulouse, les vicissitudes du ressort de la cour d’appel d’Agen », et celle de Frédéric Chauvaud (professeur, Poitiers), « Les Tribulations de la réforme judiciaire de 1926-1930 » ; j’en ai eu cependant des échos très favorables.

 

Le lendemain matin, le colloque reprit à l’Académie de Législation, dans le bel hôtel d’Assézat, siège des académies et sociétés savantes toulousaines (et notamment de la plus fameuse d’entre elles, l’Académie des Jeux Floraux, probablement la plus vieille académie littéraire d’Europe). Sous la présidence de Bertrand Garrigues, président de l’Académie de législation, il fut d’abord procédé à la remise des prix de thèse (deux, cette année), après quoi la première des deux tables rondes de la matinée fut entamée : « Les Ressorts judiciaires au XXIe siècle : une réflexion prospective ». La table ronde était animée par Jacques Commaille (professeur, ENS Cachan) ; étaient présents Christian Licoppe (professeur, École Nationale des Télécoms), Laurence Dumoulin (chargée de recherches CNRS, ENS Cachan), Jean-Paul Jean (avocat général près la cour d’appel de Paris), Jean-Louis Matheu (ancien bâtonnier du barreau de Toulouse) et Annie Thomas (secrétaire nationale de la CFDT) – Isabelle Faujour, directrice adjointe de l’Union Fédérale des Consommateurs, n’a pu venir. Je n’ai pu suivre les débats que d’une oreille distraite, depuis l’entrée… Dans ces conditions, il ne m’est pas possible d’en dire grand chose. Je me contenterai donc de noter que les débats furent dans l’ensemble très calmes, là où le sujet, plus brûlant que jamais, pouvait facilement susciter la polémique (mais j’avoue : je me suis surtout intéressé à cette question par le biais des articles autrement incisifs de l’excellent Me Éolas ; alors, évidemment…). Reste cette remarque éloquente, selon laquelle Flaubert, dans son Dictionnaire des idées reçues, aurait pu noter « Carte judiciaire : supprimer des tribunaux »… Par contre, la table ronde s’est longuement prolongée, dépassant l’emploi du temps initialement prévu de pas loin d’une heure…

 

Aussi la deuxième table ronde, présidée par Denis Salas (secrétaire général de l’AFHJ), a-t-elle été passablement raccourcie. Le thème en était « Les Nouveaux Palais de justice : quelle conception architecturale ? ». Étaient présents Jacques Commaille, Jean-Louis Bec et Laure-Estelle Moulin (docteur en histoire de l’art, chargée de recherches à la fondation Le Corbusier)… mais hélas pas Pascal Prunet, l’architecte auquel on doit le nouveau palais de justice toulousain. On traita essentiellement de la place des symboles dans l’architecture judiciaire, des pompeux et intimidants temples de la justice du XIXe siècle aux bâtiments fonctionnels et « neutres » (type « allocations familiales », disait-on…) de 1958 à nos jours.

 

L’après-midi, justement, fut consacrée à une visite guidée du Palais de justice. Il était possible de suivre trois guides : Jean-Louis Bec, déjà évoqué par deux fois, Gilbert Cousteaux (premier vice-président du TGI de Toulouse) et Norbert Saint-Ramon (vice-président du TGI de Toulouse). Pour ma part, j’ai décidé de suivre Jean-Louis Bec, dont j’avais trouvé les précédentes interventions passionnantes, et qui, en tant que magistrat délégué à l’équipement, me semblait le plus qualifié pour en parler ; et je ne l’ai certainement pas regretté ! Cette visite fut bien le clou du colloque, le site valant assurément le détour : le Palais de justice se situe au cœur même du vieux Toulouse, là où se dressait la ville romaine déjà importante au IIe siècle avant J.-C., puis sur le site même de l’ancien Parlement. Cette visite permit ainsi d’envisager plus de 2000 ans d’histoire locale. Lors des travaux, à peine eut-on un peu creusé… que l’on tombait sur des restes de l’ancienne voie romaine et de la Porte Narbonnaise (la plus importante, tournée vers Rome), mais aussi du Château Narbonnais, la principale forteresse de la ville, résidence des comtes de Toulouse, et enfin des murailles du XVIe siècle. Évidemment, ce ne fut pas sans entraîner quelques difficultés pour ce qui est des travaux (nécessaires) de réaménagement du tribunal (devenu bien trop étroit, et relativement insalubre) : ceux-ci ont pris du retard, et ont coûté plus cher que prévu (enfin… plus cher que ne l’avaient prévu ceux qui n’avaient pas entendu parler du Château Narbonnais, etc.). Le problème, dans cette zone de Toulouse, est que les moindres travaux mettent à jour des reliquats du riche passé toulousain (200 mètres plus loin à peine, les travaux de la ligne B du métro ont ainsi mis à jour un important cimetière mérovingien…). Jean-Louis Bec a ainsi précisé que, pour plusieurs endroits, il avait tout simplement été décidé de ne pas creuser, devant les dépenses qu’un chantier archéologique « inopiné » ne manqueraient pas de susciter… Autre problème : passées les missions archéologiques de sauvetage, que faire de ces restes ? Bien souvent, il fallut les raser… Mais l’architecte a heureusement su en préserver une bonne part, et l’intégrer adroitement dans le nouveau Palais de justice, mêlant ainsi l’ancien et le nouveau, le symbolique et le fonctionnel (j’avouais que l’extérieur me laissait plus sceptique encore que l’ancien bâtiment du XIXe siècle, et que les travaux m’avaient tout d’abord quelque peu effrayé, mais il semble bien, finalement, qu’ils aient été plus bénéfiques que néfastes pour les ruines les plus intéressantes, et l’intérieur est tout à fait réussi). Les restes du Château Narbonnais, de la Porte Narbonnaise et de la Voie romaine, ont ainsi été préservés dans la « crypte » du tribunal, qui devrait prochainement être ouverte au public. Mais ce site était également l’emplacement de l’ancien Parlement, et en a conservé des traces intéressantes : la Grand-Chambre, derrière sa façade gothique préservée, date ainsi du XVe siècle, quand bien même elle a connu de nombreux aménagements depuis (notamment du fait de l’inévitable Viollet-le-Duc, qui a rehaussé le plafond à sa manière « médiévale idéalisée »). On y retrouve les bizarreries symboliques précédemment mentionnées : le « K » (pour « Karolus », c’est-à-dire Charles VII) des tapisseries murales a été plus ou moins déguisé en un « R » pour « République », mais les symboles monarchiques et religieux abondent encore dans la pièce : on y trouve en effet un obélisque dédié au « martyr » Louis XVI… et même une chapelle datant de Charles X, ce qui est plus ou moins incongru pour ce lieu qui se veut républicain et laïque autant que possible ! Au-delà, il est encore bien des choses à voir dans le vieux Palais de justice, et notamment les deux imposants salons, le Salon d’Hercule de la fin du XVIIe siècle (dont le toit est orné de sculptures impressionnantes – une autre, murale, représentant le jugement de Salomon, auquel le sculpteur a donné les traits du jeune Louis XIV… –, et qui abrite également la bibliothèque du Palais de justice, riche en précieux volumes), et le plus tape-à-l’œil Salon Doré. On est ici bien loin des ternes salles d’audience contemporaines…

 

Si je n’ai guère pu profiter de ce colloque, je garderai néanmoins un très bon souvenir de cette visite instructive, témoignant de l’ancienneté et de la richesse du patrimoine toulousain, comme de l’importance de la vie judiciaire dans l’histoire de la ville rose.

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Les facultés de droit de province au XIXe siècle

Publié le par Nébal

Les 12, 13 et 14 novembre 2008, il m’a été donné d’assister à un colloque (quoique le terme de « rencontre » ait été très tôt privilégié) à l’Université des Sciences Sociales Toulouse 1, organisé par le Centre Toulousain d’Histoire du Droit et des Idées Politiques, avec pour responsable scientifique Philippe Nélidoff (professeur, Toulouse 1), secondé par un comité d’organisation composé de Frédéric Audren (chargé d’études CNRS – Maison française d’Oxford), Pierre Bonin (professeur, Nantes), Philippe Delvit (professeur, Toulouse 1), Olivier Devaux (professeur, Toulouse 1), Nader Hakim (maître de conférences, Montesquieu – Bordeaux IV), Jean-Louis Halpérin (ENS Ulm), Jacques Krynen (professeur, directeur du CTHDIP, Toulouse 1) et Jacques Poumarède (professeur, Toulouse 1).

 

Il s’agissait donc de se pencher sur le thème des Facultés de droit de province au XIXe siècle, et d’en tirer des bilans et perspectives de recherches. Le vœu des organisateurs était en effet que cette première rencontre soit régulièrement prolongée, afin d’approfondir cette thématique de recherche étrangement peu abordée jusqu’à présent. Des actes de ce colloque seront prochainement édités (fin 2009, ou plus probablement courant 2010). Sans doute me sera-t-il alors possible d’en tirer un compte rendu plus ou moins approfondi, « scientifique ». Ce n’est pas l’objet de cette note, qui ne se veut qu’un compte rendu « à chaud », passablement lapidaire, et incontestablement subjectif : béotien largement incompétent dans ces matières, et simple spectateur, je n’entends ici rapporter que mes premières impressions à l’issue du colloque dans son ensemble et des communications qu’il a suscitées.

 

Le colloque se tenait dans la salle Maurice Hauriou du site des Anciennes Facultés. Ce choix de la ci-devant salle du conseil n’était certainement pas innocent : ainsi que Pierre Bonin en a fait la remarque lors de la conclusion des travaux, cette petite salle obscure dont les hauts murs sont parsemés des portraits quelque peu grandiloquents des plus fameux professeurs et doyens de la Faculté de droit toulousaine a très certainement marqué de son empreinte les travaux, suscitant une atmosphère particulière, permettant régulièrement d’illustrer le propos, mais tendant peut-être également à lui conférer une fausse impression « d’immobilisme » et de « majesté ». D’autant que ce thème de recherche pouvait présenter le risque d’alimenter un vain sentiment cocardier, s’appuyant sur les gloires locales au préjudice de l’analyse. L’université toulousaine, forte de son ancienneté – c’est une des plus vieilles universités de France et plus largement d’Europe, puisque constituée en 1229 ; c’est d’autant plus vrai pour ce qui est de la Faculté de droit, Toulouse étant une vieille ville « de robe » (instauration du premier Parlement de province en 1444) –, est il est vrai coutumière du fait, et la deuxième journée du colloque, consacrée à Toulouse, en témoignera assez… Cet état d’esprit, à vrai dire, semble toujours d’actualité, quand bien même il ressortait le plus souvent de traits « d’humour » à froid, heureusement non exempts d’autodérision, témoignant des rivalités entre facultés de province… et a fortiori de leur statut particulier, « inférieur », par rapport à Paris. Il fut en effet très tôt et très justement affirmé que l’exclusion parisienne du titre ne devait pas être prise au pied de la lettre, toutes les facultés de province tendant tout naturellement à se définir par rapport à la capitale. Mais sans doute aurait-il été intéressant d’aborder plus en détail ces diverses rivalités, mais aussi les autres formes de relations qui pouvaient exister entre les universités de province : si la thématique des « réseaux » a souvent été relevée, le fait est que les travaux n’ont à mon sens guère avancé sous cet angle (on aura par contre l’occasion de revenir sur les « écoles de pensée »…).

 

Quelques mots, justement, sur cette salle et ces portraits. J’avais déjà eu l’occasion de pénétrer dans ce « saint des saints » à plusieurs reprises (notamment pour une expérience traumatisante : la présentation de mon projet de thèse en vue de l’obtention d’une allocation de recherche, devant une auguste assemblée de professeurs ; encore aujourd’hui, je reste persuadé que le fauteuil alloué aux candidats était rabaissé…) ; mais j’avoue ne guère partager les sentiments dont bon nombre d’interventions – toulousaines… – se sont fait l’écho. Peut-être est-ce parce que je suis un jeune sauvageon ne respectant rien, réfractaire à l’esprit de corps, à la « tradition » et à la glorification des prédécesseurs (sans doute sont-ils très glorieux, mais je ne vois pas pour quelle raison les étudiants et professeurs contemporains devraient en retirer la moindre fierté…) ? Toujours est-il que devant les évocations enflammées de la beauté et du prestige de cette salle, je me suis toujours montré pour le moins circonspect. Ces portraits, en effet, ne me semblent guère à l’honneur des portraiturés – et je ne m’en tiens pas ici à la seule qualité d’exécution, pour le moins variable… Frédéric Audren mentionnait tout naturellement le côté « anglo-saxon » de cette salle (Harry Potter à l’école des juristes ?). Mais pour ma part, chaque fois que j’y pénètre, et que je me retrouve environné de ces arrogantes reliques du XIXe siècle, je ne peux m’empêcher de penser au Procès de Kafka, et à la figure de Titorelli, le peintre officiel du Tribunal… et, je plaide coupable, ces représentations officielles passablement prétentieuses me paraissent généralement d’autant plus ridicules. Un tableau, notamment – mais le nom du doyen représenté m’échappe – m’interloque énormément : j’ai l’impression qu’il a été malhabilement retouché pour y faire figurer une décoration supplémentaire… mais peut-être la faute en incombe-t-elle à un reflet. Toujours est-il que j’ai été quelque peu soulagé quand, passé un certain nombre de louanges, il s’est trouvé quelques intervenants pour blaguer les illustres. Je pense notamment à (l’inénarrable) Marie-Bernadette Bruguière, évoquant une ancienne anecdote, celle d’un étudiant confronté au gigantesque portrait du doyen Campistron (à la moustache incomparable), et en concluant : « Si quelqu’un avec une telle tête d’idiot a pu devenir professeur de droit, je ne vois pas pourquoi je n’y arriverais pas… » J’ajouterais cependant que Campistron, à la figure relativement débonnaire, n’est pas à mon sens le plus ridicule des portraiturés… Mais il y eut aussi Philippe Delvit, passionné par cette salle, et connaissant nombre d’anecdotes s’y rapportant, qui nous raconta quelques faits de la petite histoire, notamment à partir d’une photographie représentant l’inauguration du buste de Maurice Hauriou : le caractère peu amène de la veuve, les dissensions – notamment politiques – entre le fils d’Hauriou et le professeur Ourliac… Pierre Bonin, enfin, s’interrogeant sur le teint hépatique de quelques augustes juristes. Il y a cependant un tableau que j’avoue trouver impressionnant. Peut-être suis-je en définitive rattrapé par l’esprit de corps, etc., dans la mesure où il s’agit de celui de la principale gloire toulousaine (on sait depuis longtemps que Cujas ne compte pas, et que sa récupération par Toulouse est une imposture…), à savoir le doyen Maurice Hauriou, qui a donc donné son nom à cette salle, et dont le buste, fort apprécié des pigeons, orne le petit jardin en travaux perpétuels séparant l’ancienne faculté proprement dite de l’amphi Cujas (…) et de l’IEP. Son portrait n’est pas plus intéressant que les autres sur le seul plan artistique. Mais deux éléments me paraissent notables : d’une part, il est assez amusant de constater que cet illustre s’il en est, immense publiciste dont la pensée reste encore influente de nos jours, n’est représenté que sur un des plus petits tableaux de la salle, bien plus discret que ceux de ses confrères et prédécesseurs pour la plupart sombrés dans l’oubli… Modestie authentique, ou fausse à la Chateaubriand ? Je n’oserai pas trancher. Mais d’autre part, on remarquera que le doyen Hauriou, à mon sens bien plus élégant que les autres, est le seul à ne pas être représenté de face ou trois-quarts face, les décorations bien en évidence (et souvent en pied ou peu s’en faut)… mais de trois-quarts dos (et en buste). Je laisserai à d’autres plus compétents le soin de conclure.

 

Mais trêve de billevesées, pour reprendre les mots d’un fameux procureur, et abordons plutôt le colloque en lui-même. Celui-ci s’est ouvert le mercredi 12 novembre 2008 par un Propos introductif de Jacques Krynen (professeur, directeur du CTHDIP, Toulouse 1), après quoi Philippe Nélidoff (professeur, Toulouse 1) a officiellement ouvert les travaux.

 

La première session, intitulée État de la recherche, et présidée par Jacques Krynen, adopta une forme assez particulière, mais fort bien vue. En effet, il fut demandé à divers chercheurs d’établir des rapports (de forme variée : historiques, bibliographies, sources…) concernant les facultés de droit de province. Ces rapports ont été compilés dans un polycopié d’environ 130 pages, qui, je l’espère, sera repris dans les Actes du colloque (c’est en effet un document qui sera à n’en pas douter très utile pour des recherches ultérieures). Aix fut ainsi étudiée par Jean-Louis Mestre (professeur, Aix – Marseille III), Alger par Jean Bastier (professeur, Toulouse 1), Bordeaux par Marc Malherbe (maître de conférences, Montesquieu – Bordeaux IV), Caen par Anne-Sophie Chambost (maître de conférences, Paris V – René Descartes), Dijon par Boris Bernabé (maître de conférences, Université de Bourgogne), Grenoble par Cyrille Marconi (allocataire-moniteur, Pierre Mendès France – Grenoble II), Lille et Douai par Farid Lekeal (maître de conférences, Lille II) et Sylvie Humbert (maître de conférences, Institut catholique de Lille), Lyon par Catherine Fillon (maître de conférences, Jean Moulin – Lyon III), Montpellier par Fabien Valente (maître de conférences, Montpellier), Nancy par François Lormant (ingénieur d’études, Nancy II), Poitiers par Jean-Marie Augustin (professeur, Poitiers) et Mathieu Touzeil-Divina (maître de conférences, Paris X), Rennes par Tiphaine Le Yoncourt (maître de conférences, Rennes II), Strasbourg par Céline Pauthier (maître de conférences, Robert Schuman – Strasbourg), et enfin Toulouse par Olivier Devaux (professeur, Toulouse 1). Mais, plutôt que de faire une présentation, sans doute rébarbative et répétitive, de chaque rapport, on laissa le soin à Frédéric Audren (chargé d’études CNRS – Maison française d’Oxford) d’élaborer une Synthèse des enquêtes menées pour chacune des Facultés de droit du XIXe siècle, ce qui permit déjà de dégager d’intéressantes pistes de recherches, en définissant le sujet d’une manière à la fois globale et précise. Cette synthèse d’environ une heure fut suivie d’un Débat avec les auteurs des rapports (du moins ceux qui étaient présents…), parfois lourd de redites, mais à l’occasion très enrichissant ; je note ainsi, plus particulièrement, le propos de Marc Malherbe concernant les sources privées et leur accès parfois « difficile » (en l’occurrence, si je ne m’abuse, il s’agissait de la bibliothèque du doyen Duguit, et sans doute d’une partie de sa correspondance…) ; celui de Farid Lekeal et Sylvie Humbert sur Lille et Douai, le lien avec la Belgique, les raisons de la création tardive de la Faculté, et les relations entre facultés d’État et « écoles libres » (essentiellement confessionnelles… ce qui amena Philippe Nélidoff à lancer une diatribe, guère surprenante de sa part, à l’encontre de l’anticléricalisme endémique… mais sa compétence et son ouverture d’esprit l’autorisent assez, d’autant que, si je ne pourrais en aucun cas prétendre avoir les opinions du souriant professeur quant au problème général de la religion et de ses rapports à l’État – « ça se discute », pour reprendre le laconique et tout aussi souriant commentaire du professeur Jacques Poumarède… –, et si la forme enflammée de son intervention avait quelque chose d’excessif, je lui donne tout à fait raison pour ce qui est du fond dans cette question précise ; quoi qu’il en soit, ce fut l’inauguration d’un running gag de la rencontre…) ; celui de Jean-Marie Augustin et Mathieu Touzeil-Divina sur la concurrence entre les facultés de Poitiers et de Toulouse se disputant le rang de « première Faculté de droit de province » (nouveau running gag, inévitablement…) ; enfin et surtout, celui, tout à fait passionnant, de Céline Pauthier concernant le sort particulier de la Faculté de droit de Strasbourg, passant incessamment de la France à l’Allemagne (et se dédoublant parfois, ainsi lors de la deuxième Guerre Mondiale, c’est du moins ce que j’ai cru comprendre…), par voie de conséquence ayant un rapport différent à la question religieuse, mais aussi ayant un caractère politique plus affirmé, et, enfin, étant bien évidemment centrale dans la question de l’influence du modèle allemand (d’abord l’école historique du droit – on y reviendra à maintes reprises – et sans doute aussi la science romaniste allemande, ensuite le BGB, etc., j’imagine). On définit ainsi quelques priorités, concernant notamment les sources, mais aussi et surtout la nécessité d’établir la généalogie des chaires.

 

La journée s’est enfin conclue sur une communication, qui aurait sans doute été davantage à sa place le vendredi suivant. Nicole Dockès (professeur émérite, Jean Moulin – Lyon III) était supposée nous entretenir de La Faculté de droit de Lyon sous la direction d’Exupère Caillemer (1875-1918), mais a finalement abordé un tout autre sujet, préférant se concentrer sur l’école libre qui a précédé la Faculté de droit de Lyon. Une communication intéressante et vivante, qui permit déjà d’aborder le problème de l’implantation des facultés d’État face aux écoles libres, et les diverses difficultés rencontrées par ceux qui souhaitaient l’établissement d’un tel enseignement, notamment du fait des rivalités locales (ici essentiellement avec la Faculté de Grenoble). Cela me permit aussi, je dois l’avouer, de prendre conscience de ce que le « XIXe siècle » de l’intitulé général du colloque pouvait correspondre à des réalités bien différentes, nombre de facultés non négligeables (parmi lesquelles, justement, Lyon, mais aussi Bordeaux) sont de création récente (souvent postérieures à la guerre de 1870, ligne de partage souvent relevée dans les communications).

 

Les travaux reprirent le lendemain à 9h30, pour une journée entièrement consacrée à la Faculté de droit de Toulouse. La deuxième session, dans la matinée, s’intitulait Une Faculté de droit de province au XIXe siècle, Toulouse : cadres et organisation ; elle fut tout d’abord présidée par Germain Sicard (professeur émérite, Toulouse 1), puis par Marie-Bernadette Bruguière (professeur émérite, Toulouse 1).

 

Sonia Moussay (historienne de l’art, conférencière du Patrimoine) nous entretint tout d’abord de L’Architecture de la Faculté de droit de Toulouse. Une communication passablement scolaire et dépassant allègrement (et inévitablement) le sujet, mais néanmoins fort intéressante et instructive : une introduction tout à fait bienvenue.

 

Marielle Mouranche (conservateur SICD – Service du livre ancien, Toulouse 1) souleva ensuite Quelques pistes pour une histoire de la bibliothèque de la Faculté de droit de Toulouse au XIXe siècle ; une communication pointue et quelque peu abstraite à mon sens, mais non dénuée d’intérêt.

 

Il en est allé de même pour la communication suivante, Registres, parchemins et papiers : les archives de la Faculté de droit de Toulouse (1805-1914), due à Philippe Delvit (professeur, Toulouse 1) et à Delphine Floreck (archiviste, Mission Archives Toulouse 1), parfois confuse… ce qui témoignait assez de la complexité de la question et de l’éparpillement des archives de l’université. Or Toulouse 1, qui dispose donc d’une « Mission Archives », est pourtant loin d’être la plus mal lotie sous cet angle !

 

Suivit un débat et une pause, après quoi Mathieu Peter (doctorant, Toulouse 1) évoqua Les rentrées solennelles de la Faculté de droit de Toulouse (1840-1870) : une communication intéressante et solidement documentée, mais qui ne m’a étrangement pas appris grand chose, à l’instar d’un certain nombre d’autres interventions de cette journée un peu molle…

 

Heureusement, Caroline Barrera (Centre universitaire de formation et de recherche Champollion, laboratoire Framespa, CNRS – Toulouse 2 – Le Mirail), démontra assez la bêtise du préjugé anti-Mirail sarcastiquement évoqué par (l’inénarrable, donc, mais aussi « intouchable » et prévisible) Marie-Bernadette Bruguière en livrant ce qui constitua à mon sens et de très loin la communication la plus intéressante et pertinente de la journée : Les étudiants étrangers et coloniaux de la Faculté de droit de Toulouse au XIXe siècle. Ce fut une des très rares interventions à mettre en avant les étudiants comme composante à part entière de l’université (il faudra attendre les deux dernières communications grenobloises pour que ce thème pourtant fondamental ressurgisse, tout un symbole…). Un travail souvent surprenant et toujours instructif (j’ai été particulièrement intéressé par l’évocation des étudiants « réfugiés politiques », accueillis à bras ouverts et protégés par la Faculté – même si souvent surveillés… –, notamment Polonais – ce qui rejoint dans un sens ma recherche – mais aussi Russes – parce que juifs ou socialistes, dans ce dernier cas…), reposant en outre sur des documents d’archive véritablement remarquables (je pense notamment aux caricatures tirées d’une revue humoristique publiée par des soldats américains étudiant le droit à Toulouse au cours de la première Guerre Mondiale…).

 

La troisième session, l’après-midi, prolongea la précédente : Une Faculté de droit de province au XIXe siècle, Toulouse : les enseignements et les implications intellectuelles, sous la présidence de Jean-Marie Augustin (professeur, Poitiers). Ce fut hélas à mon sens la moins intéressante de toutes…

 

Jean-François Babouin (chef du département GEA, IUT de Bourges) évoqua tout d’abord Le premier cours de droit administratif à la Faculté de droit de Toulouse (1807), à partir d’un manuscrit anonyme. La communication était certes sérieuse, et parfois intéressante (je relève notamment la question des liens établis avec les institutions de l’Ancien Régime, le préfet étant comparé à l’intendant, etc.), mais à mon sens trop pointue et précise pour s’intégrer parfaitement dans la thématique de cette rencontre ; et je doute qu’il soit véritablement possible d’en tirer des enseignements productifs…

 

Pierre-Louis Boyer (doctorant, Toulouse 1) nous parla ensuite de La fondation de l’Académie de Législation : un cercle juridique au sein des sociétés savantes toulousaines. Une communication savante et intéressante, mais qui m’a fait tout d’abord l’effet d’être à la limite du hors-sujet (si les professeurs de la Faculté de droit sont présents dans cette institution, au même titre que les magistrats et avocats, il n’en reste pas moins qu’il s’agit d’une institution extra-universitaire) ; elle ne fut cependant pas dépourvue d’intérêt, loin de là, dans la mesure où il s’agit finalement d’une des rares communications ayant véritablement abordé la thématique des « réseaux », en évoquant l’action de l’Académie de Législation (unique en son genre) en faveur du modèle allemand et de l’école historique du droit, contre l’école de l’exégèse ; et Mathieu Touzeil-Divina témoigna de la portée de cette action auprès des autres universités (et notamment celle de Poitiers).

 

Mais les deux communications suivantes ne furent hélas pas aussi pertinentes : certes, elles ont été faites sérieusement, je ne remettrais certainement pas ceci en cause ; le problème, cependant, est qu’elles se sont largement répétées (et qu’une troisième communication le lendemain allait encore faire de même !), et qu’elles ne m’ont hélas pas appris grand chose (les cours d’histoire du droit privé – centrés plus précisément sur l’histoire de la propriété – du professeur Jacques Poumarède, en Licence Droit – surtout – et dans une moindre mesure en Master 2 Histoire du droit, contenaient déjà la majeure partie des éléments de ces communications…). Jacqueline Begliuti-Zonno (doctorante, Toulouse 1) évoqua donc Les sciences d’État à la Faculté de droit de Toulouse au XIXe siècle, plus précisément au début de la IIIe République, et en se focalisant essentiellement sur l’économie politique ; après quoi Ludovic Azéma (docteur, Toulouse 1) nous parla… de L’apparition des enseignements économiques à la Faculté de droit de Toulouse au XIXe siècle. Ce qui fut pour le moins redondant. Je retiendrais des deux communications une petite « controverse » concernant l’intéressante figure de Rozy… mais aussi, hélas, leur tendance, à mon sens, à envisager le problème de manière quelque peu unilatérale (que l’hostilité au socialisme ait favorisé le développement des enseignements économiques, aucun doute à cet égard ; mais, dans cette opposition, bien des idéologies différentes pouvaient être impliquées…).

 

Hervé Le Roy (maître de conférences, Toulouse 1) traita ensuite d’une autre intéressante figure locale, avec L’Aspect régionaliste de l’œuvre de Jean-Baptiste Brissaud (traitant essentiellement de l’activité de Brissaud dans le cadre des sociétés savantes, et de sa tendance à la « dispersion », diront les mauvaises langues, à la « pluridisciplinarité » diront les plus charitables – je me situe parmi ces derniers). Une communication assez « scolaire », cela dit.

 

Bien autrement intéressante fut la dernière communication de la journée. Caroline Javanaud (doctorante, Toulouse 1) n’eut pas grand chose à présenter à l’oral, mais son travail de recherche bibliographique sur le doyen Hauriou, qui figurera dans les actes, sera sans doute du plus grand intérêt. Mais elle introduisit ainsi brièvement la recherche de Philippe Nélidoff intitulée Le doyen Maurice Hauriou et la liberté des cultes. L’hypothèse émise par le professeur, d’un positionnement « libéral » du doyen Hauriou quant à la question de la liberté des cultes, a pu être débattue, de même que celle de son influence sur la jurisprudence du Conseil d’Etat. Mais ce fut étrangement la seule communication de tout le colloque à avoir fait intervenir la question du rôle de la doctrine, notamment par rapport à la jurisprudence, et donc de l’influence éventuelle des universités de province… Ce fut enfin l’occasion de sortir résolument l’université de ce monde illusoire et détaché qu’elle revendiquait et revendique étrangement encore aujourd’hui parfois, prétendument immobile et insensible aux troubles de la société civile… Là encore, pour approfondir ce thème, il faudra surtout se reporter aux deux dernières communications grenobloises…

 

La quatrième session, le lendemain matin, était intitulée Écoles et enseignements dans les Facultés de droit de province au XIXe siècle, et fut présidée par Jean-Louis Mestre (professeur, Aix – Marseille III). Exit Toulouse, donc. L’ordre des communications fut quelque peu chamboulé par rapport au programme initial. La journée débuta avec Mathieu Touzeil-Divina (maître de conférences, Paris X Nanterre), dynamique jeune publiciste (mais très à l’aise au milieu des historiens, et n’hésitant pas à contredire ou nuancer ses aînés avec finesse…), auteur d’une thèse que tout le monde s’accorda à qualifier de monumentale, et dont il développa ici un aspect : L’inexistence d’une école de Poitiers ou l’enseignement du droit public à Poitiers de 1834 à 1900. Une communication vivante, à la fois solide et abordable, et indéniablement pertinente dans sa remise en cause d’une idée reçue pourtant très prégnante aujourd’hui encore. Ce fut l’occasion de poser plus largement la question de l’existence des « écoles », et d’y apporter une réponse extrêmement nuancée : nombre d’entre elles semblent bien être des reconstructions a posteriori, dues aux fiertés locales ou au poids des « autorités » (en l’occurrence, ici, les Toulousains Maurice Hauriou et Achille Mestre…). Une des meilleures communications du colloque à mon sens.

 

Ahmed Slimani (maître de conférences, Amiens) évoqua ensuite Les débuts de l’enseignement de l’histoire du droit à la Faculté de droit d’Aix-en-Provence (1879-1918), prolongeant ainsi, dans un sens, l’étude de « l’histoire de l’histoire du droit » qui avait fait l’objet d’un précédent colloque toulousain (sous la direction de Jacques Poumarède, si je ne m’abuse). Un travail solide et intéressant, très vivant… d’autant qu’il reposait à l’occasion sur des sources orales, pour le moins rares en histoire du droit !

 

Marc Malherbe (maître de conférences, Montesquieu – Bordeaux IV) traita quant à lui de La science romaniste bordelaise au XIXe siècle, ce qui nous valut à nouveau une communication à la fois pointue et vivante, et parfois surprenante.

 

Suivit la communication « dijonnaise », qui aurait en principe dû intervenir plus tôt dans la journée. Le programme annonçait une communication d’Hugues Richard (professeur, Université de Bourgogne) et de Boris Bernabé (maître de conférences, Université de Bourgogne), intitulée Existe-t-il une école de droit dijonnaise ? Mais – peut-être à cause de la remarquable communication de Mathieu Touzeil-Divina ? –, c’est un tout autre sujet qui fut abordé, et par Hugues Richard seul… Celui-ci nous entretint donc de La Faculté de droit de Dijon dans la première moitié du XIXe siècle et le rôle du doyen Proudhon (Jean-Baptiste-Victor, un cousin du bien autrement bouillant Pierre-Joseph…). Du moins était-ce le titre de sa présentation ; mais j’avoue n’avoir pas du tout été convaincu par cette communication largement hors-sujet (très longue introduction pré-révolutionnaire…), sentant quelque peu le réchauffé, et en même temps faite un peu de bric et de broc…

 

La matinée s’acheva enfin avec Nelly Hissung-Convert (docteur, Montesquieu – Bordeaux IV), qui nous parla… de L’enseignement de l’économie politique à la Faculté de droit de Bordeaux au XIXe siècle. Des trois communications « économiques », ce fut à mon sens la plus riche et la plus pertinente ; mais elle eut le malheur d’arriver en dernière position…

 

La cinquième et dernière session, l’après-midi, m’intéressa particulièrement : sous la présidence de Jacques Poumarède (professeur, Toulouse 1), il s’agissait de s’interroger sur La Faculté de droit dans sa ville en province au XIXe siècle. Elle commença avec Jean-Marie Augustin (professeur, Poitiers) évoquant Les professeurs de la Faculté de droit de Poitiers et la vie locale. Une communication relativement intéressante, dont j’ai essentiellement retenu la forte implication des professeurs poitevins dans le Barreau.

 

Mais suivirent deux communications grenobloises, qui m’ont tout à fait passionné (il est vrai qu’elles se rapprochaient davantage de mon objet de recherche…). Cyrille Marconi (allocataire-moniteur, Pierre Mendès France – Grenoble II) nous parla tout d’abord de Jean-Paul Didier (1758-1816), premier directeur de l’École de droit de Grenoble : un destin singulier. C’est le moins qu’on puisse dire : étrange personnage, mené par une ambition dévorante, et qui acheva sa carrière sur la guillotine, après une invraisemblable conspiration supposée détrôner les Bourbons… Une communication remarquable, pertinente et relativement originale.

 

Et l’enchaînement se fit tout naturellement avec la dernière communication, celle de Jean-Christophe Gaven (professeur, Pierre Mendès France – Grenoble II) portant sur La Faculté de droit de Grenoble dans la tourmente politique durant la Restauration, et plus précisément sur la suppression de la Faculté entre 1821 et 1824, suite à un prétendu complot impliquant des étudiants (on les retrouve enfin !) grenoblois. J’ai retrouvé dans ce passionnant finale bien des thématiques m’intéressant (au passage, le mémoire de DEA de Jean-Christophe Gaven, consacré au procès du maréchal Ney, et repris dans une des premières publications du CTHDIP, m’avait déjà été fort utile, pour les mêmes raisons, quand j’étais moi-même en Master 2…). Une des meilleurs communications du colloque à mon sens, mais je suis peut-être un tantinet partial…

 

On passa enfin à la Conclusion des travaux, par Pierre Bonin (professeur, Nantes), puis Nader Hakim (maître de conférences, Montesquieu – Bordeaux IV), dont les précédentes interventions s’étaient toujours montrées très pertinentes, et qui sut, à l’instar de son confrère, tirer les plus précieux enseignement de cette première rencontre. Reste maintenant à attendre la publication des Actes, puis une nouvelle rencontre, dans une nouvelle université…

 

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"Enfer ! s'écria la duchesse", de Michael Arlen

Publié le par Nébal

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ARLEN (Michael), Enfer ! s’écria la duchesse. Un conte à lire le soir, [Hell ! said the Duchess – A Bed-Time Story], traduit de l’anglais par Anne-Sylvie Homassel, [s.l.], La Dernière Goutte, [1934] 2013, 149 p.

 

Une fois n’est pas coutume, j’ai lu ce livre du fait de la traductrice – car on ne répétera jamais assez combien Anne-Sylvie Homassel est IMMENSE. Ce fut du coup l’occasion pour moi de découvrir la catalogue de La Dernière Goutte, petit éditeur qui me faisait de l’œil depuis quelque temps. Aucune idée de si la chose est représentative de la production dudit éditeur – même si, du fait du caractère très atypique de ce court roman, j’en doute un peu. Mais ne mettons pas la charrue avant les Bretons…

 

Enfer ! s’écria la duchesse : dès le titre, on se doute que l’on va lire quelque chose qui sort de l’ordinaire. Le sous-titre nous dit qu’il s’agit d’un « conte à lire le soir » ; allons bon ! C’est ce que j’ai fait, mais n’y voyez aucune malice. Pas plus qu’une tendance à me plier aux injonctions de l’auteur, qui est mort de toute façon, hein, alors bon.

 

Nous sommes dans les années 1930, dans la Perfide Albion. Et le moins que l’on puisse dire est que tout ceci, effectivement, est so british. Ca dégouline, ça sent la menthe et la noblesse frelatée, et c’est délicieux. À vrai dire, il y a même quelque chose dans les dialogues ô combien savoureux qui m’a ramené un demi-siècle plus tôt, du côté de chez Oscar Wilde (je parle de ses comédies), même si je ne doute pas – mais là mes connaissances me font défaut – qu’il peut y avoir aussi du Jeeves là-dedans.

 

Adonc, Mary, duchesse de Dove, est fort timide et au-dessus de tout soupçon. L’effroi n’en est que plus grand, dans le monde policé des lords et des ladies, quand de vilaines rumeurs se mettent à courir sur son compte. On dit, voyez vous, que la duchesse boit ! Et que cette digne veuve fréquente indignement des hommes ! Choquant, n’est-il pas ? Mais ce n’est pas tout : on en vient bientôt à la soupçonner… d’être la terrible Jane l’Éventreuse, dont les crimes horribles font les gros titres d’une presse avide de sensationnalisme ! On ne peut pas laisser dire des choses pareilles impunément ; aussi le policier Icelin et le cousin de la duchesse, le colonel Wingless, se lancent-ils dans l’enquête, afin de laver de tout soupçon la pure duchesse.

 

Il faut dire que le royaume de Sa Gracieuse Majesté, en ces années 1930, ne tourne pas vraiment rond. Dans les rues sinon dans les scrutins, fascistes et communistes s’affrontent. Et l’histoire de Jane l’Éventreuse est trop belle pour laisser les politicards en haillons indifférents… Le sordide fait-divers, ainsi, vire à l’affaire politique, au crime d’État – avec les soupçons de protection de la noblesse qui pèsent fort légitimement sur la chose. La simple rumeur conduit bientôt les Londoniens à mettre la capitale à feu et à sang ; l’urgence est d’autant plus grande de mettre un terme à l’affaire, si possible en innocentant la pure duchesse de Dove…

 

Un roman étrange que cet Enfer ! s’écria la duchesse. Malgré sa brièveté, il en vient à conjuguer plusieurs genres – et en premier lieu la satire sociale et le policier. Disons-le tout net : c’est la dimension humoristique qui à mon sens fait la force de ce bref texte. La satire est juste, très pertinente, et s’exprime surtout dans des dialogues ô combien savoureux, parfois même franchement hilarants, même si c’est le pince-sans-rire qui domine (voyez plus tôt l’allusion à Wilde). Au-delà, le portrait qui est ici dessiné de l’Angleterre des années 1930 est fort pertinent, surtout a posteriori ; la lutte entre fascistes et communistes n’est pas qu’un simple accessoire, elle a quelque chose de prophétique, quand bien même elle est traitée avec un sourire amer.

 

Mais ce n’est pas là ce qui fait l’étrangeté de ce roman, jusqu’alors somme toute « normal ». La conclusion vient en effet tout chambouler… et à vrai dire je ne sais toujours pas quoi en penser. La rupture de ton est brusque, c’est rien de le dire. Au-delà du changement de genre (à nouveau), l’atmosphère et la tonalité du roman changent du tout au tout ; nous ne sommes plus en présence d’une farce, mais devant quelque chose de bien autrement mélancolique.

 

Et je dois dire que cela m’a pas mal déstabilisé. Oui, ce court roman est déroutant… En temps normal, j’aime bien me faire malmener par mes lectures, j’adore quand elles m’envoient balader là où je ne m’y attends pas. Cette fois, pourtant, c’est bel et bien la perplexité qui domine… car tout cela est bien brusque. Je vais dire une chose qui ne m’est certes pas coutumière : pour une fois, j’ai trouvé le roman probablement trop court. Le choc produit par la conclusion est brutal – et c’est sans doute tant mieux –, mais peut-être un peu trop ; et surtout, la satire était si délicieuse ! L’histoire policière, du coup, donne un certain sentiment de bâclage, que cette fin si brutale ne fait que renforcer.

 

Aussi suis-je sorti quelque peu mitigé de ce court roman. J’en admire les qualités certaines, essentiellement drolatiques et satiriques ; mais la dimension policière et la conclusion me laissent autrement perplexe… Une expérience à tenter, sans doute, et qui n’est pas avare de délices, en particulier dans les échanges si piquants entre les divers protagonistes ; mais de là à en faire une lecture franchement recommandable, il y a un pas que je ne saurais franchir… Peut-être suis-je passé un peu à côté, à vrai dire ; mais, pour le coup, cette conclusion m’a vraiment dérouté, sans que je me délecte de ce sentiment comme à l’habitude. Bizarre…

CITRIQ

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"Recoiled", de Coil / Nine Inch Nails

Publié le par Nébal

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Coil / Nine Inch Nails, Recoiled (Cold Spring, 2014)

 

Tracklist :

 

01 – Gave Up (Open My Eyes)

02 – Closer (Unrecalled)

03 – The Downward Spiral (A Gilded Sickness)

04 – Eraser (Reduction)

05 – Eraser (Baby Alarm Remix)

 

J’étais au lycée. Je ne connaissais à peu près rien à la musique industrielle. J’avais entendu parler de Nine Inch Nails, mais n’en avais jamais écouté le moindre morceau. Cela m’avait l’air alléchant, toutefois… Je fréquentais à l’époque plusieurs disquaires (c’était il y a longtemps…), et, dans l’un, où je m’approvisionnais surtout en bootlegs, dois-je confesser, j’avais déniché pour pas cher Fixed, album de remixes de Broken, qui est sans doute à la fois la pire porte d’entrée pour NIN (parce que bien frappé de la tête, tout de même) et la meilleure (parce que bien frappé de la tête, tout de même). Rares sont les disques à m’avoir fait autant d’effet, et ce dès la première piste, stupéfiant remix du « Gave Up » de Nine Inch Nails par Coil, groupe dont je n’avais alors jamais entendu parler. Mais j’ai noté ce nom dans un coin de mon cerveau adolescent, pour plus tard… et, plus tard donc, je suis effectivement devenu fan de Coil en même temps que de Throbbing Gristle (mais j’aurais sans doute eu du mal avec la plupart des enregistrements de ces deux groupes à l’époque où j’avais encore plein de boutons sur la gueule). Mais, instantanément, je suis devenu fan de Trent Reznor. Et cet album m’a ainsi ouvert d’impressionnants horizons musicaux, insoupçonnés jusqu’alors…

 

Mais cessons de parler de moi, un peu (je tenais néanmoins à livrer cette introduction, dans la mesure où cette double rencontre a été un moment déterminant de mon éducation musicale). Et envisageons brièvement les relations entre Nine Inch Nails et Coil. L’admiration de Trent Reznor pour la légende de la musique industrielle (ou post-industrielle, comme on voudra) Coil n’est un secret pour personne (après tout, hein, How to Destroy Angels… qui n’est probablement pas le meilleur hommage que l’on pouvait faire au groupe de Peter « Sleazy » Christopherson et John Balance, mais c’est une autre histoire). Et le sieur Reznor avait ainsi fait appel au talent de ses prestigieux modèles sur Fixed (donc) et Further Down the Spiral (album de remixes de The Downward Spiral).

 

Mais il y en avait d’autres dans les cartons, qui avaient plus ou moins filtré, le plus célèbre sans doute étant « Closer (Unrecalled) », superbe pièce bien éloignée du tube originel et que l’on avait pu en partie entendre, joliment mise en image, dans le générique du Seven de David Fincher. À vrai dire, la quasi-totalité des cinq remixes composant Recoiled avaient déjà pu être écoutés auparavant (notamment dans un bootleg du nom d’Uncoiled). Mais il aura étrangement fallu attendre 2014, soit bien après le décès de Peter « Sleazy » Christopherson, sans parler de celui de son comparse John Balance, pour que ce Recoiled sorte officiellement sur le label Cold Spring.

 

Or, Coil qui reprend ou remixe, c’est tout un programme (quiconque en douterait est invité à jeter une oreille sur leur célèbre cover de « Tainted Love », voire à en regarder le clip bouleversant). Pas question, ici – d’autant que l’on procède « à l’ancienne » –, de faire preuve de fainéantise en habillant le morceau originel de quelques vagues variantes de plus ou moins bon goût et de se contenter de cela pour prétendre qu’il s’agit d’un nouveau titre… Coil, en remixant, s’approprie le morceau, en fait sa chose, et le soumet à toutes les tortures possibles et imaginables (voire les autres aussi) pour livrer une véritable nouvelle pièce, sans toutefois pousser le vice jusqu’à balancer quelque chose qui n’a plus aucun rapport avec le premier morceau (autre « vice » courant du remix, sans doute moins préjudiciable, mais qui peut parfois faire sourire). Le lien est là, on n’erre pas totalement en terrain inconnu, mais disons que le paysage subit quand même des distorsions pour le moins étonnantes.

 

« Closer (Unrecalled) », donc, en témoigne. Bien loin de l’entraînant tube de NIN (par ailleurs très surestimé à mon humble avis…), le morceau trituré par Coil devient inquiétant, maladif, et n’en est que plus superbe. Et pour le coup, si Trent Reznor veut toujours vous baiser comme des animaux, tous autant que vous êtes, il y a cette fois dans sa voix des accents qui font sonner cette déclaration d’intention comme une menace à ne pas prendre à la légère… qui est tout autant un appel à l’aide.

 

Mais c’est sur « Gave Up (Open My Eyes) » que s’ouvre l’album. Le morceau, sur le tard, est une variante de l’excellent remix déjà connu sur Fixed, sur lequel je me suis étendu plus haut. Aussi en retiendra-t-on avant tout cette introduction aussi superbe que déconcertante, lorgnant – une fois n’est pas coutume – sur les ambiances sombres et malsaines et en même temps étrangement planantes de Coil. Les nappes se marient harmonieusement aux hurlements et à une basse stupéfiante pour plonger immédiatement l’auditeur dans un monde autre ; on comprend bien vite que le voyage ne sera pas de tout repos, mais que le jeu en vaudra la chandelle.

 

Impression confirmée ultérieurement par le remix oppressant et imbibé du suicidaire « The Downward Spiral », et par deux variations sur l’excellent « Eraser », la première relativement calme, la seconde plus excitée, portée par ce fabuleux riff de guitare qui m’a tant fait frissonner depuis la première fois que je me le suis pris en pleine gueule. Des remixes toujours surprenants et bien vus, jusque dans leurs dissonances les plus déconcertantes, et à la production exemplaire. C’est peu dire que je prends mon pied à écouter tout ça.

 

Bilan sans appel, du coup. Indispensable pour les amateurs tant de Coil que de Nine Inch Nails, chaudement recommandé à ceux qui ne connaîtraient que NIN, mais aussi aux fans de Coil ne se retrouvant habituellement pas dans la musique certes plus accessible de Trent Reznor, Recoiled est un vrai bonheur. Rappel utile d’une époque où Nine Inch Nails était un projet palpitant (c’était il y a longtemps…), et où Christopherson et Balance pouvaient librement exprimer leur génie pour notre plus grand plaisir, cet album délicieusement vicieux, par ailleurs bel hommage posthume, m’a conquis de bout en bout. Jetez-vous dessus, c’est un ordre.

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"Un spécimen transparent, suivi de Voyage vers les étoiles", d'Akira Yoshimura

Publié le par Nébal

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YOSHIMURA (Akira), Un spécimen transparent, suivi de Voyage vers les étoiles, [Hoshi e no tabi. Tomei Hyohon], traduit du japonais par Rose-Marie Makino-Fayolle, Arles, Actes Sud, coll. Babel, [1974, 2006] 2014, 148 p.

 

D’Akira Yoshimura, j’avais beaucoup aimé La Jeune Fille suppliciée sur une étagère. À l’occasion d’une récente chronique de la Salle 101 consacrée à Mourir pour la patrie, que je me suis également procuré, l’indispensable Hyppolite Abdaloff a fait plusieurs allusions à d’autres récits de l’écrivain japonais, et notamment à Voyage vers les étoiles, qui complète ici Un spécimen transparent. Le bon goût dudit Abdaloff ne saurait être remis en cause, et ce qu’il disait de ce Voyage vers les étoiles laissait augurer du meilleur, voire – osons le mot – du chef-d’œuvre. C’est donc sans hésitation aucune que je me suis emparé de ce petit recueil, pile dans la plaque de ce que j’ai envie de lire en ce moment.

 

Nous voici donc à nouveau confrontés à deux brefs récits foncièrement morbides, d’une noirceur presque impénétrable. Un cher camarade à qui j’avais mentionné cette lecture avait qualifié Akira Yoshimura d’auteur « d’horreur ». Ce qui se tient presque, dans un sens : c’est bel et bien d’horrible et d’atroce qu’il s’agit ici, même si le but n’est pas tant de susciter la peur ou l’angoisse que le malaise. Disons, donc, qu’Akira Yoshimura fait dans le glauque. Et c’est rien de le dire… Au travers de ces deux récits, il nous amène à nouveau à côtoyer la mort, dans ce qu’elle a de plus concret, de plus matériel tout d’abord, puis de plus « spirituel », disons.

 

« Un spécimen transparent » ne manque pas de rappeler La Jeune Fille suppliciée sur une étagère, à tel point qu’on pourrait presque y voir une sorte de variation… en moins brillante cependant, en ce qui me concerne en tout cas. Le récit prend à nouveau le cadre d’un hôpital où l’on triture des cadavres d’une manière qui, pour légitime et sans doute utile qu’elle soit, ne manque pas de faire des nœuds dans l’estomac du lecteur, ramené ici à sa condition de tas de viande. Ou plus exactement d’os… Kenshiro, le « héros » de ce récit, a en effet pour fonction de procéder à des « désarticulations ». Il prélève sur les cadavres, généralement pas les plus frais, des spécimens osseux, qu’il s’agit de conserver dans le meilleur état possible. Hélas, cette occupation pour le moins morbide n’est guère gratifiante, et Kenshiro, s’il « aime » son travail, en souffre tout autant, et se voit contraint de le dissimuler pour avoir un semblant de vie sociale : quand une femme apprend qu’il fraye ainsi avec les morts – et, oui, il y a bien une sorte de nécrophilie là-dedans –, invariablement, elle le quitte… Aussi ment-il à sa dernière épouse et à sa belle-fille, afin qu’elles n’apprennent jamais la vérité. Mais Kenshiro a aussi des ambitions d’artiste à l’égard de ce travail étrange, des ambitions qui trouvent leur origine dans sa plus petite enfance ; et, dans une quête acharnée et illusoire de la perfection, il entend bien un jour mettre la main sur le cadavre idéal, qui lui permettra de réaliser un spécimen transparent.

 

Oui, ce récit renvoie bien à La Jeune Fille suppliciée sur une étagère, dont il constitue dans un sens le pendant, extérieur – on ne dira pas pour autant « objectif ». Le point de vue n’est plus celui du cadavre, mais celui de qui le manipule. Portrait subtil d’un artiste à sa manière, d’un obsédé aussi, d’une personnalité complexe en somme, suscitant tour à tour la compassion et le dégoût. N’en doutons pas, Akira Yoshimura est un maître pour ce qui est de manipuler les émotions les plus viscérales du lecteur, qui alterne ici entre un vague écœurement et un profond malaise qui prend aux tripes et vrille les os (forcément…). La lecture de ce récit est ainsi douloureuse, voire pénible ; mais aussi, peut-être, salutaire… Un cas-limite, à nouveau, du glauque littéraire, fascinant dans sa morbidité, communiquée avec brio. Je dois toutefois avouer avoir été un brin déçu par ce texte qui n’atteint pas à la perfection glacée de son illustre prédécesseur, dont il constitue un peu trop une redite ; surtout, en dépit de son indéniable efficacité, j’avoue en avoir trouvé la plume bien lourde… au point que je me suis demandé si c’était l’auteur ou la traductrice qui était en cause (mais j’avais déjà admiré son travail notamment sur les textes de Yôko Ogawa).

 

Heureusement, « Voyage vers les étoiles » est venu gommer ces préventions, et m’a parfaitement conquis ; ce second récit est bel et bien remarquable, et peut-être bien, oui, un chef-d’œuvre. Keichi est un jeune homme désœuvré, qui déserte les cours et passe ses journées à attendre sur un banc de la gare. C’est ainsi qu’un jour il fait la rencontre de la petite bande de Miyake, des jeunes gens qui ont semble-t-il des « occupations » assez similaires. Keichi se lie avec eux. Et, un jour, la plus jeune recrue de la petite troupe lance l’idée fatidique : « Et si on mourait ? » Le projet est pris très au sérieux, et le groupe de se lancer, à bord d’un camion « emprunté », dans un périple qui doit les conduire sur la côte, au nord du Japon… et au-delà.

 

Rien ne nous est épargné de ce suicide collectif de jeunes gens à l’abandon. Et sûrement pas la peur qui vrille les os (…) de Keichi, ce trouble qui le saisit à l’approche de la mort, cette incertitude sur sa capacité à aller jusqu’au bout. Mais – on s’en doute, je ne vous révèle rien – il passera bel et bien à l’acte, attaché (au propre comme au figuré) à ses camarades de perdition. Ce récit profondément tragique et en même temps étrangement radieux est au moins aussi insoutenable que le précédent, et probablement plus, sans qu’il soit nécessaire pour Yoshimura de recourir aux effets gores. « Voyage vers les étoiles » est un texte bouleversant, magnifiquement servi cette fois par une plume d’une délicatesse et d’une subtilité qui ne peuvent que déchaîner l’admiration. On n’en sort pas indemne, non ; le lecteur se suicide avec Keichi et ses amis, se jette en même temps qu’eux de la falaise… Mais là où le voyage des jeunes Japonais s’achève dans un plan fixe sur les étoiles, le lecteur, plus malheureux peut-être, doit faire face à la continuation de son existence absurde. Ce qui est terrible. Un récit aussi dur que beau, d’une beauté fatale, oui ; un texte peut-être même dangereux ? La mort, pour absurde et terrifiante qu’elle soit, n’en a pas moins ici des atours sinistrement séduisants… Votre serviteur, déjà à la base dépressif au dernier degré, n’a pas manqué de ressentir au plus profond de son corps l’angoisse de Keichi, et au-delà le malaise de ces jeunes gens issus d’une société moribonde, qui n’a rien à leur offrir, et dans laquelle, finalement, ne subsiste plus comme seule échappatoire, peut-être comme seul ersatz de liberté, que cette mort envisagée comme un jeu ou un pari, et que l’on va quémander un sourire tremblant aux lèvres. C’est splendide, c’est superbe, mais c’est affreusement noir. Je n’ai que rarement lu, à vrai dire, quelque chose d’aussi morbide, d’aussi épouvantable ; Yoshimura, avec « Voyage vers les étoiles », m’a ramené aux errances de Joseph K. dans Le Procès (auquel je faisais déjà allusion hier…). C’est dire la puissance de ce récit insoutenable, expérience limite et quelque peu perverse qui conduit le lecteur, impitoyablement, aux frontières les plus fines de la mort.

 

 

Que dire de plus après ça ?

 

 

Rien.

 

EDIT : Si. Gérard Abdaloff en cause dans le poste, . 

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Ah non mais quelle star !

Publié le par Nébal

J'y passe comme les copains : hop, une interview chez Lune, c'est ici.

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"Personne n'en sortira vivant", de Marc Villard

Publié le par Nébal

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VILLARD (Marc), Personne n’en sortira vivant, Paris, Rivages, coll. Noir, 2003, 153 p.

 

Suite de mes pérégrinations dans des tout petit bouquins, et tant qu’à faire dans mes tentatives pour découvrir un brin les polars français. J’étais dans un lieu de perdition quand la conversation a porté sur Marc Villard. Intrigué, intéressé même par ce qui s’en disait, j’ai demandé un titre idéal pour découvrir l’auteur, et on m’a dirigé sur ce court recueil de nouvelles qu’est Personne n’en sortira vivant. Titre alléchant, qui en dit long sur la noirceur de la chose, ce qui n’est certes pas pour me déplaire.

 

Et, effectivement, Marc Villard assène ici au lecteur au fil des pages bon nombre de coups de poing dans la gueule, ou plus probablement dans le bide. Personne n’en sortira vivant, c’est noir, oui ; c’est rude, sec et violent ; mais c’est surtout plus qu’à son tour sordide. L’auteur fait ici volontiers dans le cracra, voire le franchement dégueulasse. Tout va mal, mais le pire est encore à venir. Le lecteur, du coup, s’il en sort vaguement vivant malgré tout, ne s’en va pas indemne après avoir fermé le recueil.

 

J’ai coutume de dire qu’un livre (ou une autre œuvre, d’ailleurs) qui parvient à mettre le lecteur mal à l’aise a nécessairement quelque chose d’intéressant. Mais j’ai l’impression, avec Personne n’en sortira vivant, d’avoir trouvé la limite à cet axiome un peu facile. En effet, si le goût du sordide de l’auteur se montre très efficace, et si l’on se retrouve bel et bien régulièrement nauséeux en tournant les pages de ce bref recueil, c’est à mon sens d’une manière trop « presse-bouton » pour être véritablement pertinente. Certes, Marc Villard sait manipuler son lecteur à merveille, il sait appuyer là où ça fait mal, et faire en sorte que la sensation de malaise se prolonge quelque temps encore après que l’on a fini telle ou telle nouvelle. L’atrocité des situations n’est pas un vain mot, et, sous cet angle, Personne n’en sortira vivant ne laisse certainement pas indifférent. Mais de là à emporter l’adhésion (mon adhésion, en tout cas) ? Je n’en ai pas le sentiment.

 

Je reconnais pourtant bien des qualités à la chose, et notamment une qui pourrait tout légitimer, au-delà de la seule efficacité : l’habileté de la plume de l’auteur. Car, oui, Marc Villard écrit bien, de toute évidence. Son style incisif et musical se montre particulièrement approprié, et autorise l’auteur à dénicher du beau dans le plus sordide. Assez jolie performance sous cet angle.

 

Mais ce n’est à mon sens pas suffisant pour me convaincre de l’intérêt de ce recueil. Oui, il est bien fait ; oui, il met mal à l’aise ; mais moi, en tout cas, il ne m’a pas vraiment passionné. J’en ai tourné les pages sans véritable plaisir, quand bien même un brin pervers ; la vague nausée qui m’a saisi m’a paru trop mécanique pour que je m’en délecte. Oui, décidément, c’est le caractère « presse-bouton » de ce recueil qui m’a déçu… Je n’irais pas jusqu’à parler de « facilité », le travail de l’auteur saute aux yeux, mais le fait est que toutes ces situations tragiques, ces drames (et surtout ceux du quotidien), m’ont finalement laissé assez froid. Paradoxe que je m’explique assez mal, même s’il tient peut-être en partie à une certaine répugnance à me laisser manipuler de la sorte.

 

Plus d’un auteur, pourtant, en usant de mécanismes assez similaires, a su me passionner, de Sade à Palahniuk ; et le malaise terrible que j’ai éprouvé à la lecture de la scène claustrophobe du greffe dans Le Procès de Kafka reste un de mes plus grands souvenirs de lecture. Au cinéma, j’ai pris mon pied devant des films d’horreur tels que La Dernière Maison sur la gauche ou Cannibal Holocaust pour des raisons assez similaires, et ce en dépit des imperfections flagrantes de ces réalisations. Et la lecture de Personne n’en sortira vivant m’a ramené à toutes ces expériences. Mais elle m’a finalement laissé assez froid ; pourquoi ce qui a marché si souvent ne s’est pas montré aussi convaincant ici, alors que l’auteur fait preuve d’une indéniable adresse formelle, je ne me l’explique pas très bien… Question à creuser.

 

Mais le fait est que je n’ai pas retiré grand-chose de cette lecture. Oh, il y a bien eu quelques nouvelles pour me séduire, et en premier lieu « Dany bécote les cieux », chouette histoire carcérale qui m’a vraiment plu en dépit d’un postulat pas hyper crédible. Quand Marc Villard s’amuse avec les stars du cinéma, comme dans « Joliet Jake » ou « Qu’est-ce que la vie, Marcello ? », c’est de même assez intéressant. Dans le registre le plus trash, vraiment jusqu’au-boutiste, j’ai aussi trouvé de l’intérêt à « Ceux de la colline » (pour le coup, le mot « sordide » tient de l’euphémisme). Mais le reste ? Pas grand-chose à se mettre sous la dent à mon sens. Il y a le style, oui ; la musique, dans la forme comme dans le fond ; mais ces histoires ne m’intéressent pas vraiment.

 

En fait, j’ai un peu eu à la lecture de ce court recueil la triste impression de voir se confirmer certains de mes plus bêtes préjugés à l’encontre du polar français (auquel je ne connais rien, faut-il le rappeler…) : la dimension sociale m’a paru caricaturale, et le trash tenir trop du « trashouille » pour être vraiment honnête. Les ficelles sont grosses, donc ; la mécanique est apparente, sans être belle ; et, au final, c’est l’ennui qui l’emporte.

 

Bon, c’est pas dramatique, hein ; mais je n’ai décidément pas trouvé mon bonheur dans Personne n’en sortira vivant

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RIP Lucius Shepard

Publié le par Nébal

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Je viens d'apprendre à l'instant le décès de Lucius Shepard. Un grand auteur que je n'ai de toute évidence pas assez lu...

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"Le Pont de San Luis Rey", de Thornton Wilder

Publié le par Nébal

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WILDER (Thornton), Le Pont de San Luis Rey, [The Bridge of San Luis Rey], traduit de l’américain par Julie Vatain-Corfdir, Paris, L’Arche, [1927] 2014, 123 p.

 

J’allais écrire que cette lecture était le pur produit du hasard… Mais, en même temps, le thème de ce très court roman de Thornton Wilder, prix Pulitzer 1928, est justement celui du hasard et de la nécessité. Alors quoi ? Était-ce un accident, vraiment ? Ou bien y avait-il une intention, quelque part ? Après tout, ce n’était pas par hasard que je déambulais dans cette librairie précisément, et ce n’était pas un hasard si ce livre y était exposé bien en évidence… La couverture ne payait pas de mine, mais le livre était court, comme la plupart de ceux que j’ai envie de lire en ce moment ; n’y avait-il pas, dès lors, quelque complot de quelque perfide libraire qui, connaissant mes failles, aurait mis ce livre précis à cette place précise dans l’espoir de susciter ma curiosité et de m’extorquer, l’épicier, la somme de 18 € tout de même (oui, tout de même…) ? Allez savoir… En temps normal, je suis plutôt partisan du hasard ; je ne crois pas au destin (même si c’est une idée qui me fascine, maintenant que j’y pense, j’ai gribouillé plusieurs texticules en traitant…), et encore moins à un quelconque Vieux Barbu ordonnant de sa main impérieuse la marche du monde et des crétins qui le peuplent… Mais cette question est bien évidemment plus complexe, et ne manque pas de me séduire. Peut-être était-il donc « écrit », malgré tout, que je lirais et que j’aimerais Le Pont de San Luis Rey

 

Le 20 juillet 1714, au Pérou, le pont de San Luis Rey, sur la route reliant Lima à Cuzco, s’effondre, emportant avec lui cinq voyageurs. Voilà qui aurait pu n’être qu’un simple fait-divers, quand bien même tragique. Mais Frère Genièvre s’empare du drame, et va lui conférer une dimension inattendue ; en fait, il va même, à sa manière, le faire entrer dans l’histoire… Frère Genièvre, en effet, est un produit de son temps, au croisement de la foi et de la raison, et qui entreprend dans un sens de réconcilier les deux. Il faut dire qu’en France – or c’est bien la France qui inspire paradoxalement le conte péruvien de Thornton Wilder –, nous dirions que nous sommes alors au crépuscule du Grand Siècle, et à l’aube du siècle des Lumières ; autrement dit en plein dans cette Crise de la conscience européenne qui fait l’objet du célèbre essai de Paul Hazard. Frère Genièvre est à la fois homme d’Église et homme de science ; et c’est sur cette dernière qu’il entend fonder sa foi… au risque de basculer dans l’hérésie. Il s’interroge donc sur l’effondrement du pont de San Luis Rey (un roi français, donc…), et cherche dans la biographie des victimes « l’intention » permettant de l’expliquer.

 

Dès lors, ce bref roman est constitué pour l’essentiel des portraits de trois figures essentielles (les deux autres victimes y sont liées, bien sûr) : la Marquesa de Montemayor, destinée à devenir par-delà sa mort une grande dame des lettres espagnoles (le personnage est un décalque assumé de Madame de Sévigné) ; Esteban, le jumeau survivant bien malgré lui ; Oncle Pio, l’aventurier et homme de théâtre. Tous sont indirectement liés, notamment au travers d’un personnage bien réel, cette fois : la Périchole, immense comédienne de l’époque (Thornton Wilder l’a semble-t-il dénichée dans un texte de Mérimée).

 

Trois portraits tragiques : la Marquesa de Montemayor est en conflit permanent avec sa fille (mais c’est à elle qu’elle destine ses si brillantes lettres), est rejetée de la cour du vice-roi, et subit les quolibets de la Périchole ; Esteban ne se remet pas de la mort de son frère jumeau, fou amoureux de la Périchole ; Oncle Pio, enfin, ne parvient pas à admettre que la Périchole abandonne le théâtre, autant dire sa vie. L’actrice est ainsi au cœur de l’histoire, personnage aussi admirable que répugnant, tour à tour les deux, ou simultanément peut-être… Ombre charismatique qui écrase les victimes du pont de San Luis Rey de sa superbe impitoyable. Mais la raison de « l’accident » est peut-être ailleurs, dans ce qui les a poussés, chacun de son côté, à emprunter ce pont au moment fatidique… à l’aube d’une vie nouvelle, placée sous les signes conjoints de la rédemption et de l’amour, au sens le plus religieux du terme.

 

Peu importe, dès lors, que l’on adhère ou pas au propos de Thornton Wilder (sans même parler du Frère Genièvre…), si tant est qu’il y en ait vraiment un : « Un accident, peut-être »… « Une intention, peut-être »… Au-delà de cet agencement des chapitres qui porte sans doute en lui une part de la réponse, on est encore en droit de s’interroger. Mais, en ce qui me concerne, l’important est probablement ailleurs, dans ces portraits si finement exécutés de personnalités à part, dans un cadre à la fois exotique et tellement proche. L’adresse psychologique de l’auteur n’a d’égale que l’élégance de sa plume ; c’est ainsi dans le fond comme dans la forme que ces personnages sont merveilleusement campés.

 

Le Pont de San Luis Rey est un magnifique camée, où chaque détail est mûrement pensé et exécuté avec tout l’art que l’on est en droit d’attendre d’un auteur méticuleux. Une très belle œuvre, aussi dense que subtile, qui emporte l’adhésion du lecteur en suscitant son empathie. Le hasard a bien fait les choses, donc ; ou peut-être est-ce la nécessité qui, une fois n’est pas coutume, a fait le bon choix à ma place, en me glissant ce très beau roman entre les mains…

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