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CR L'Appel de Cthulhu : Au-delà des limites (02)

Publié le par Nébal

CR L'Appel de Cthulhu : Au-delà des limites (02)

Deuxième séance du scénario pour L’Appel de Cthulhu intitulé « Au-delà des limites », issu du supplément Les Secrets de San Francisco.

 

Vous trouverez les éléments préparatoires (contexte et PJ) ici, et la première séance .

 

Tous les joueurs étaient présents, qui incarnaient donc Bobby Traven, le détective privé ; Eunice Bessler, l’actrice ; Gordon Gore, le dilettante ; Trevor Pierce, le journaliste d’investigation ; Veronica Sutton, la psychiatre ; et Zeng Ju, le domestique.

 

I : MARDI 3 SEPTEMBRE 1929, 8H – MANOIR GORE, 109 CLAY STREET, NOB HILL, SAN FRANCISCO

CR L'Appel de Cthulhu : Au-delà des limites (02)

[I-1 : Gordon Gore, Eunice Bessler, Zeng Ju, Veronica Sutton, Trevor Pierce] Au petit matin, vers 8h, les investigateurs se retrouvent au manoir de Gordon Gore, sur Nob Hill ; outre Gordon, s’y trouvent déjà sa maîtresse Eunice Bessler et son domestique Zeng Ju, mais il sont bientôt rejoints par Veronica Sutton et Trevor Pierce, qui sont des lève-tôt de toute façon ; Bobby Traven a quant à lui une petite gueule de bois, mais fait l’effort de rejoindre les autres un peu plus tard.

 

[I-2 : Gordon Gore, Trevor Pierce, Bobby Traven, Eunice Bessler, Veronica Sutton : Clarisse Whitman, « Johnny »] Gordon Gore est toujours aussi enthousiaste : « Nous allons vivre une journée exaltante ! » Trevor Pierce l’est sans doute beaucoup moins, car la rencontre dans la nuit avec les clochards fous du Tenderloin lui a fait forte impression – et désagréable… Ce qui n’échappe pas au dilettante, qui demande au journaliste ce qui lui est arrivé. Trevor rapporte la scène qu’il a vécue avec Bobby Traven mais la torture du chien n’impressionne guère Gordon (« C’est tout ? »), si Eunice Bessler trouve cela déjà atroce… Mais Trevor en vient à l’aspect le plus troublant de cette mauvaise rencontre – quand les clochards se sont précipités sur la carcasse agonisante de l’animal pour le dévorer à pleines dents… Cette image-là ne quitte pas le journaliste ; Bobby essaye de prendre la chose à la rigolade, mais, tout au fond, lui aussi a été choqué par ce spectacle inattendu. Le dilettante admet que ce n’était pas banal… Qu’en pense Veronica Sutton, leur psychiatre ? N’ayant pas vu la scène, elle ne peut pas en dire grand-chose, mais cela lui évoque quelques cas de folie collective « tout à fait intéressants » évoqués par des collègues dans la presse spécialisée – mais rien de très précis en l’état. Mais cela rappelle aussi à Gordon les allusions faites par Clarisse Whitman, dans sa lettre à « Johnny », à des clochards agressifs et présentant comme des « taches » obscures, des « ombres » sur leurs visages… La jeune fille mentionnait aussi que ces vagabonds avaient un air absent, qui lui rappelait d’ailleurs parfois celui de « Johnny ». Cela semble correspondre ? Trevor confirme – pour ce qu’il en a vu. Mais Bobby ne veut pas trop s’emballer : elle n’a pas rapporté une scène aussi étrange que celle qu’ils ont vue… Cependant, le détective a bien remarqué ces « ombres » étranges – d’abord rétif, il l’admet enfin. Quoi qu’il en soit, ils s’accordent au moins sur un point : les concernant, et peut-être Clarisse aussi, cela n’avait rien d’une hallucination due à l’opium ou quelque autre psychotrope.

 

[I-3 : Gordon Gore, Bobby Traven, Veronica Sutton, Eunice Bessler : Daniel Fairbanks, Jonathan Colbert, Clarisse Whitman] Faut-il le mentionner à Daniel Fairbanks, lors de leur premier rapport téléphonique, à 9h ? C’est la raison de leur réunion – que faut-il dire ? Gordon Gore y a réfléchi pendant la nuit, et, notamment, il aimerait éviter de balancer le nom de Jonathan Colbert – qu’il entend « préserver » pour l’heure (il a un a priori positif à l’égard du jeune artiste rebelle…). Bobby Traven suppose que ça pourrait être intéressant de faire « peur » au secrétaire avec cette histoire de clochards – mais en ayant bien conscience qu’en l’état, il est difficile d’établir un lien concluant entre cette situation et l’enquête qu’on leur a confiée ; cependant, ce serait peut-être un moyen de lui faire cracher quelques autres informations… ou de l’argent supplémentaire (précision qui agace toujours autant Gordon). Veronica Sutton, quant à elle, préfèrerait que le rapport ne fasse pas mention de la lettre de Clarisse Whitman, qu’elle entend compromettre le moins possible pour l’heure et Eunice Bessler l’appuie, d’autant que c’est elle qui a volé le carnet dans lequel ils ont trouvé l’empreinte de la lettre…

 

[I-4 : Gordon Gore, Bobby Traven, Trevor Pierce : Daniel Fairbanks ; Timothy Whitman, Dorothy Whitman, Louise Whitman, Clarisse Whitman] Il est 9h. Gordon Gore, en présence de ses associés, appelle Daniel Fairbanks à l’American Union Bank. Le secrétaire de Timothy Whitman répond presque aussitôt : « M. Gore ? » Le dilettante, sans s’embarrasser des détails, confirme qu’ils se sont tous rendus à la Résidence Whitman comme convenu, où ils ont pu s’entretenir avec Dorothy Whitman et seulement entrapercevoir sa fille Louise Mme Whitman ne leur facilitait pas la tâche à cet égard… Mais les deux sœurs ne semblent pas avoir des relations très poussées. La piste d’une Clarisse fricotant avec des « artistes décadents » semblant la plus fructueuse, ils vont y travailler aujourd’hui – les contacts de Gordon dans le milieu artistique devraient rapidement déboucher sur quelque chose, et il va se rendre dans une galerie (qu’il ne nomme pas) dans la matinée. Pour le reste, Bobby Traven et Trevor Pierce, enquêtant dans le Tenderloin, ont assisté à une scène fort étrange – des clochards dévorant un chien en pleine rue… Gordon le mentionne, car il s’agit d’ « individus très malsains », typiquement ceux dont personne ne voudrait qu’ils approchent sa fille ; et comme il y a un lien potentiel entre Clarisse et ce quartier mal famé… Daniel Fairbanks a cependant du mal à voir le rapport avec leur enquête, et en fait état. Pas davantage d’éléments tangibles en ce sens ? Guère pour l’heure – peut-être M. Fairbanks pourrait-il mentionner ce fait à Timothy Whitman, au cas où cela lui évoquerait quelque chose ? Le secrétaire ne goûte pas ce qu’il perçoit comme une plaisanterie ; à l’avenir, il préfèrerait que ces rapports quotidiens ne sombrent pas sous les « faits-divers » de ce type : ne mentionner dorénavant ce genre de choses qu’en présence d’un lien établi avec la disparition de Mlle Whitman. Le secrétaire a pris note du reste ; il ne cache pas que cela lui paraît bien « léger », mais suppose qu’en pareil cas, un peu de « mise en jambes » s’impose. Des factures à faire valoir ? Une, effectivement : M. Traven a eu des frais, une facture va être adressée à l’American Union Bank, au nom de Daniel Fairbanks – qui raccroche.

 

[I-5 : Bobby Traven, Gordon Gore, Veronica Sutton, Eunice Bessler : Daniel Fairbanks, Clarisse Whitman] Bobby Traven, qui a suivi la discussion, le maintient : il « ne sent pas » Daniel Fairbanks. Le secrétaire, pour lui, « contrôle » seulement les éléments découverts par les investigateurs ; le détective est persuadé que Fairbanks sait très bien où se trouve Clarisse Whitman. Il y a de la manipulation dans l’air ! Et des menaces plus concrètes, peut-être – ces vagabonds fous… Gordon Gore va demander à son personnel de maison de redoubler de vigilance, à tout hasard. Mais Veronica Sutton demande au détective s’il pense que quelqu’un leur met d’ores et déjà des bâtons dans les roues ? Pas forcément plus que ça pour l’heure – mais « le bonhomme au bout du téléphone en sait plus qu'il ne le dit ». Et Bobby n’est pas certain que tout le monde souhaite vraiment retrouver « cette nana »… Eunice Bessler s’emballe : « M. Traven, est-ce que vous pensez que nous pourrions faire comme dans les films ? On capturerait M. Fairbanks, on le mettrait dans une pièce obscure, avec de la lumière plein la figure, et on le ferait parler ! » Le détective répond en souriant qu’ils sont « dans la mauvaise ville » : « Il faudrait déménager à Hollywood pour faire ça... » Ce n’est pas forcément une mauvaise idée, mais, à son avis, c’est tout de même un peu trop tôt… Gordon, blague à part, concède que le secrétaire ne lui inspire pas confiance. Mais ils ont d’autres pistes à explorer tout d’abord – Bobby lui-même suggère que Gordon fasse d’abord ce qu’il a à faire dans le milieu artistique – il s’agit de « fermer des portes », de procéder par élimination sur cette base ; on en arrivera ensuite seulement aux choses… « Comment vous dites, déjà, M. Gore ? Ah, oui : "Palpitantes !»

 

[I-6 : Gordon Gore, Trevor Pierce, Zeng Ju, Bobby Traven, Eunice Bessler, Veronica Sutton : Jonathan Colbert, Irena Kreniak, Lin Chao, Xiang Hai, Louise Whitman, Nicolas Robinson] Les investigateurs se répartissent alors les tâches : Gordon Gore compte se rendre à la Russian Gallery, à North Beach, a priori le dernier endroit où Jonathan Colbert a exposé – la galeriste, Irena Kreniak, semblait bien disposée à son égard, à en croire les journaux. Trevor Pierce l’accompagnera. Zeng Ju, si M. Gore l’y autorise (c’est bien sûr le cas), compte rendre une petite visite à ce Lin Chao qui trafique de l’opium dans le Tenderloin, et dont Xiang Hai lui avait parlé. Bobby Traven propose d’accompagner le domestique chinois, mais ce dernier préfère rencontrer Lin Chao seul. Le détective privé décide alors d’aller faire un petit « repérage » à la Résidence Whitman ; Eunice Bessler offre de l’accompagner : peut-être pourra-t-elle obtenir quelque chose de Louise Whitman ? Veronica Sutton en attend des nouvelles, mais rien pour l’heure ; aussi la psychiatre propose-t-elle d’avoir une petite discussion avec Nicolas Robinson, le professeur de Jonathan Colbert à la California School of Fine Arts ; puis elle fera un tour à son cabinet, afin de relever un éventuel courrier de LouiseGordon propose qu’ils se retrouvent pour déjeuner et faire le point ici-même.

 

II : MARDI 3 SEPTEMBRE 1929, 10HRUSSIAN GALLERY, 408 FRANCISCO STREET, NORTH BEACH, SAN FRANCISCO

CR L'Appel de Cthulhu : Au-delà des limites (02)

[II-1 : Gordon Gore, Trevor Pierce] Gordon Gore et Trevor Pierce se rendent donc en voiture (la rutilante Rolls-Royce Phantom I de Gordon) dans le quartier de North Beach, qui est tout à la fois le cœur de la communauté italienne de San Francisco, et, dans le prolongement de Russian Hill, un quartier notoirement bohème, très prisé des artistes en tous genres. Le nom de Russian Gallery ne doit pas tromper : la boutique se trouve bien dans North Beach, même si non loin de Russian Hill. La trouver ne pose aucun problème ; assez petite, elle se trouve dans un bâtiment de plain-pied et d’aspect moderne. Gordon ne croit pas s’y être déjà rendu, ni en avoir jamais entendu parler – il étonne presque Trevor en concédant qu’il n’est pas allé dans toutes les galeries de la ville –, mais la devanture lui inspire confiance. La galerie est ouverte.

 

[II-2 : Gordon Gore, Trevor Pierce] Gordon Gore ouvre la porte, déclenchant un petit carillon, et pénètre tout juste dans la galerie, attendant qu’on vienne l’accueillir. Mais, pour le coup, personne ne vient dans l’immédiat… Il jette donc déjà un coup d’œil dans cette première pièce – un plan près de l’entrée indique que la galerie comprend huit salles. Il jauge les œuvres exposées : elles sont de qualité, sans être exceptionnelles ; les prix sont affichés, qui varient entre 25 et 75 $ – c’est ce que ça vaut. Le dilettante remarque que, même dans cette première pièce, les tableaux sont très divers : beaucoup de choses on ne peut plus classiques, mais aussi des peintures plus modernes, impressionnistes, cubistes, abstraites, etc. En fait, au regard de l’organisation, c’est un peu le foutoir – les œuvres ne sont pas classées par genre ni même par auteur (là encore, le plan en témoigne). Gordon se tourne vers son associé : « Étonnante, cette galerie. Un peu désordonnée… mais en fait ce désordre ne me déplaît pas ! »

 

[II-3 : Gordon Gore : Irena Kreniak ; Jonathan Colbert] Une voix, celle d’une femme âgée avec un fort accent russe, se fait alors entendre : « Vous m’en voyez ravie, Monsieur ! » C’est la galeriste, Irena Kreniak, qui les rejoint à petits pas – une vieille dame chétive et un peu tassée, qui a du mal à se déplacer, d’où cet accueil relativement tardif ; Gordon Gore, qui est porté à y attacher de l’importance, ne peut que remarquer que sa mise ne la met pas en valeur, elle s’habille sans le moindre soin à cet égard. Elle se présente, que peut-elle faire pour eux ? Gordon se présente lui aussi, puis lui demande si elle pourrait répondre à quelques questions concernant un jeune artiste qu’elle a récemment exposé – il s’y intéresse en tant que collectionneur, goûtant les œuvres prometteuses… « et audacieuses ». La galeriste le jauge visiblement du regard : « Dites m’en plus, M. Gore» Le dilettante avance le nom de Jonathan Colbert : certes, il n’a jamais vu le moindre de ses tableaux, mais il est curieux – d’autant plus en fait que le jeune homme et la galerie ont visiblement été les victimes d’une « cabale moralisante », ce qui le révolte. Ses tableaux se trouvent-ils toujours ici ? Il aimerait y jeter un coup d’œil, éventuellement en acheter quelques-unes – et peut-être serait-il possible ensuite de le rencontrer ? Et de lui venir en aide… Irena Kreniak partage certes son point de vue concernant le scandale idiot dont elle a fait les frais, mais, le collectionneur n’ayant pas vu, de son propre aveu, le moindre tableau de Jonathan Colbert, elle entend mettre les points sur les i : ici, on traite d’art – si c’est la pornographie qui l’intéresse, il ne se trouve pas à la bonne adresse. Gordon lui demande si elle a entendu parler de lui – et c’est le cas, même si elle regrette qu’il ne lui ait jamais rendu visite jusqu’alors ; il est certes, notoirement, un amateur d’art… mais elle a plus qu’assez d’expérience pour savoir que cette dénomination, chez bien des gens qui s’en affublent, mérite des guillemets. Elle veut bien lui faire confiance : cette remarque était une simple précaution d’usage – et sans doute le comprend-il très bien, en tant que collectionneur. Gordon ne se brusque pas – d’ailleurs, il ne lui offre pas un blanc-seing, il entend voir les œuvres afin de juger de leur valeur. Trevor Pierce intervient : la presse s’était fait l’écho du soutien affiché de la galeriste à ce jeune peintre, qu’elle disait très talentueux – pourquoi, alors, parler de pornographie, comme si cela lui répugnait ? Non, cela ne lui répugne pas le moins du monde – mais les « sujets » de ces tableaux sont… « un peu forts », et nombre de San-franciscains s’arrêtent à cela ; pas elle, bien sûr. M. Gore souhaitait voir ces tableaux ? C’est faisable : ils sont toujours à la galerie – mais dans la réserve, donc. Avant de suivre la galeriste, le dilettante joue toutefois cartes sur table : son intérêt pour l’œuvre de Colbert est sincère – mais ce n’est pas la seule raison de sa venue ici : il se livre régulièrement à des « enquêtes », et le nom du jeune homme a surgi dans l’une d’elles ; son « implication » n’a rien de certain, et Gordon souhaiterait également s’entretenir avec le peintre pour cette raison – pour écarter les soupçons, en fait. Et il est sincère – Irena Kreniak le perçoit ; cette remarque l’avait d’abord fait tiquer, mais elle choisit de lui faire confiance ; voir Jonathan Colbert ne s’annonce cependant pas facile… Mais ils en discuteront après – si ces messieurs veulent bien la suivre dans la réserve…

 

[II-4 : Gordon Gore, Trevor Pierce : Irena Kreniak ; Jonathan Colbert] Gordon Gore et Trevor Pierce suivent Irena Kreniak dans la réserve. Les tableaux de Jonathan Colbert ne sont pas exposés, mais ils ne sont pas rangés pour autant. Dix-sept de ses toiles sont ainsi visibles – il s’agit de nus, et les modèles sont à l’évidence des prostituées ; l’approche photoréaliste du peintre, qui use de teintes sépia, souligne plus encore leur caractère parfois explicite. Gordon prend le temps de parcourir les toiles, et il les apprécie – plus encore qu’il ne l’imaginait au départ ; à vrai dire, il est même un peu surpris, à ce stade… Il n’y a rien d’étonnant à ce que ces tableaux aient choqué, non – mais ils sont d’une technique remarquable, qui ne devrait pas échapper à quiconque prétend s’intéresser à l’art ! Gordon garde bien sûr ce jugement pour lui, mais c’est à l’évidence bien meilleur que tout ce qui était exposé dans la galerie – et qui n’était pas mauvais en soi. Il n’en affiche que davantage la conviction (sincère, pour le coup) que le jeune peintre doit être « aidé », et il est disposé à le faire : il serait criminel qu’une œuvre pareille demeure inconnue, et que l’artiste fasse les frais de son audace ! Et ces tableaux ne sauraient rester dans cette réserve. Irena Kreniak l’approuve ; elle ne pouvait pas exposer ces toiles, donc, mais elle a toujours l’autorisation du peintre pour les vendre – le seul moyen pour un jeune homme dans son cas de gagner un peu d’argent… Gordon la prend cependant de court : sans tergiverser davantage, il offre d’acquérir l’ensemble de ces toiles, dès maintenant ! Il est assez riche pour se le permettre, à l’évidence… La galeriste n’en revient pas ; elle prend le temps de faire un petit calcul mental, puis établit le prix de l’ensemble à 1000 $ – une somme très élevée, probablement supérieure à la valeur objective de l’ensemble : Irena Kreniak comptait sans doute marchander sur cette base, et en tirer un bon prix, mais plus raisonnable… Sauf que Gordon Gore la prend à nouveau de court : 1000 $ ? Non, ce n’est pas assez – pour les œuvres en elle-même, pour le peintre, pour la galerie aussi… Le dilettante se dit porté au mécénat – et il offre 2000 $ ! Il n’a pas toute la somme sur lui, hélas – seulement 1800 $ (ce qui est bien évidemment colossal, mais l’amateur d’art est plein aux as et en fait étalage sans même vraiment y penser)… Disons qu’il versera cette somme dès maintenant, et complètera avec 200 $ de plus à livraison ? La galeriste en reste pantoise, elle en perd ses mots… Mais Gordon pousse son atout : ils vont établir des contrats en bonne et due forme, et s’assurer que Jonathan Colbert en retirera le bénéfice qui lui revient. Mais il aimerait vraiment rencontrer le peintre, et s’entretenir de tout cela avec lui…

 

[II-5 : Gordon Gore : Irena Kreniak ; Jonathan Colbert] Irena Kreniak est confuse, elle bredouille… Puis elle se fige un instant – comme si elle se posait une question… qu’elle décide finalement de balayer : elle n’est pas si vénale, mais suppose que l’offre considérable de Gordon Gore l’autorise à parler de choses qu’elle aurait autrement gardé pour elle. Elle secoue la tête, inspire profondément, puis dit à son client… qu’elle a en sa possession une autre toile de Jonathan Colbert – une toile… différente. Totalement différente. Peut-être l’intéresserait-elle également ? La vieille dame est un peu fébrile – peut-être même inquiète… Mais Gordon a très envie de voir cette autre toile, bien sûr ! Tremblotante, la galeriste lui demande de la suivre dans une autre partie de la réserve, et lui dévoile enfin (car celui-ci était caché) un dix-huitième tableau de Jonathan Colbert :

CR L'Appel de Cthulhu : Au-delà des limites (02)

[II-6 : Trevor Pierce, Gordon Gore : Irena Kreniak ; Jonathan Colbert] C’est effectivement tout autre chose – si la technique est toujours aussi admirable. Il s’agit du portrait d’un vieil Indien, revêtu semble-t-il de ce qui doit être une peau d’ours. La patte photoréaliste de Colbert est toujours de rigueur, mais le rendu est différent – notamment parce que le personnage se situe dans un décor abstrait, constitué d’étranges sphères, ou bulles, plus ou moins translucides, comme des gouttes d’eau parfois, et dont certaines passent devant lui. Et le tableau produit un effet étonnant – c’est comme si ces sphères étaient animées, d’une certaine manière ; le peintre a su, par quel miracle ? leur conférer l’illusion d’un mouvement autonome. Le sujet du tableau n’est toutefois pas en reste – et il est profondément inquiétant, produisant sur ceux qui s’y arrêtent la sensation désagréable que les yeux du vieil Indien les suivent… Trevor Pierce ne semble pas affecté par cette étrangeté, peut-être parce qu’il est trop prosaïque pour cela, ou absolument pas sensible à l’art, mais Gordon Gore, pour sa part, ressent comme une vague gêne... Irena Kreniak est pleinement consciente de cet effet : elle le ressent elle-même – et de manière très visible : elle ne peut quitter le tableau du regard, et parle d’une toute petite voix, presque un chuchotis… En fait, plusieurs clients lui en avaient fait part, dans le bref laps de temps durant lequel le portrait avait été exposé, ainsi que les dix-sept nus ; avant que les moralistes ne s’en mêlent, c’était bien ce tableau qui avait mis ses clients mal à l’aise – au point où elle avait dû se résigner à le retirer de l’exposition… Les cris d’orfraie des bonnes âmes de San Francisco ne se sont fait entendre que plus tard, elles n’ont jamais vu ce tableau. Pour autant, il est avant toute autre chose d’une qualité exceptionnelle – meilleur encore, en fait, que ces nus déjà remarquables. Gordon est tout à fait de cet avis – et enthousiasmé autant qu’inquiet. Il devine qu’il y a… « une histoire, derrière ce tableau ». Mme Kreniak pourrait-elle lui en faire part ? Elle n’en sait hélas pas plus : Jonathan Colbert lui a livré ce tableau en même temps que les autres, et sans lui fournir d’explication particulière ; la galeriste en avait été surprise, bien sûr – et d’abord par le thème, qui n’avait rien à voir avec le reste… Mais la qualité extraordinaire de la toile l’avait incitée à ne pas poser davantage de questions. Trevor, à vrai dire, ne comprend absolument pas de quoi parlent Gordon et la galeriste ; qu’est-ce donc qui les met mal à l’aise ? La figuration d’un Indien ? Ce serait... du racisme ? Ses deux interlocuteurs ne tiennent aucun compte de sa remarque, et le journaliste n’en est que davantage perplexe. Gordon rompt enfin le charme : ce tableau le fascine, mais il ne prendra de décision le concernant que plus tard – il se porte acquéreur des dix-sept nus, mais demande à Irena Kreniak de ne pas adjoindre ce tableau à la livraison, pour l’heure du moins ; la galeriste en a l’air un peu déçue, mais comprend son client – qui lui recommande cependant de le garder très précieusement. Ils s’éloignent du tableau.

 

[II-7 : Trevor Pierce, Gordon Gore : Irena Kreniak ; Jonathan Colbert, M. Kreniak, Harold Colbert, Clarisse Whitman] Trevor Pierce demande à Irena Kreniak comment Jonathan Colbert et elle se se sont rencontrés. « Comme un peintre rencontre une galeriste, il n’y a pas de mystère à cet égard... » La Russian Gallery est ouverte depuis bien des années maintenant, et n’a jamais manqué d’être approvisionnée par les œuvres de jeunes artistes prometteurs – et qui se passent le mot. Au départ, certes, du temps de feu M. Kreniak, la galerie n’exposait peu ou prou que des jeunes peintres russes, d’où son nom. Mais cela fait fort longtemps que ce n’est plus le cas – et les étudiants de la California School of Fine Arts, ou d’autres institutions similaires, se rendent régulièrement au 408 Francisco Street, depuis des années… Ce n’est certes pas la plus cotée des galeries, mais elle a sa réputation. Trevor poursuit : en sait-elle plus sur Colbert, d’où il vient, etc. ? Fort peu. Elle l’avait déjà croisé à la galerie, mais sans guère s’entretenir avec lui. Elle sait, bien sûr, qu’il étudiait à la California School of Fine Arts, et, bien sûr là encore, qu’il venait d’exposer au Palace of Fine Arts, dans le Présidio, et que ça s’était mal passé… Sinon, eh bien, un jeune homme issu d’une bonne famille – elle se retourne vers Gordon Gore : « Pas exactement le même genre de bonne famille... » Mais son père, Harold Colbert, est un universitaire réputé – pas dans leur domaine, certes, mais elle avait eu l’occasion de croiser son nom ici ou là. Trevor essaye un autre terrain, et demande à la galeriste si Jonathan Colbert peignait « d’après modèle » ; ce qui la fait sourire… À l’évidence ! Elle n’exclut cependant pas qu’il peigne d’après photographie – mais dans ce cas des photographies qu’il aurait lui-même réalisé, il le lui a plus ou moins laissé entendre. Les modèles sont « connus », par ailleurs – pas individuellement, non, mais ce sont sans l’ombre d’un doute « de ces dames que l’on rencontre dans… dans les "restaurants français" du Tenderloin ». D’ailleurs, cela fait partie du problème : il n’en cachait absolument rien – et, commercialement, ce n’était clairement pas l’attitude la plus futée ; ça ne gênait en rien la galeriste, mais… Trevor se penche sur chacun des nus : Clarisse Whitman y est-elle représentée, d’après les photos qu’ils en ont récupéré ? Non, ce n’est pas le cas.

 

[II-8 : Gordon Gore : Irena Kreniak ; Jonathan Colbert] Mais Gordon Gore revient à la charge, il insiste : il souhaite rencontrer Jonathan ColbertMme Kreniak peut-elle l’y aider ? A-t-elle ses coordonnées ? Non, elle ne sait pas où il se trouve ; il a quitté le domicile parental depuis des années, et a régulièrement déménagé ces derniers temps, il le lui avait confié – mais impossible de le joindre à quelque adresse que ce soit, et elle ne l’a plus revu depuis la semaine précédente, en tout cas pas depuis la fermeture de l’exposition ; il ne cessait alors de pester contre ceux qu’il appelait les « industriels fascistes » de San Francisco, l’Église, l’élite… Il était furieux – à bon droit en ce qui la concerne. Mais pas de nouvelles depuis, non ; il lui faudra bien se montrer un jour, suppose-t-elle, mais, pour l’heure… Ici, Irena Kreniak marque un temps d’arrêt, émet un soupir, puis lâche visiblement quelque chose qu’elle n’aurait pas confié au premier venu – mais les billets de Gordon, et peut-être davantage encore sa volonté affichée de venir à la rescousse du jeune artiste, lui délient la langue. Elle rapporte donc que, lors de leur dernière entrevue, le jeune homme l’avait effrayée – entre deux récriminations, il lui avait dit qu’il avait trouvé « un moyen de gagner de l’argent, et rapidement » ; il s’était montré très énigmatique, d’une manière assez puérile en fait, et Irena Kreniak avait été navrée à ce spectacle, lui évoquant tant de jeunes gens qui sont « sur le point de faire quelque chose de stupide ou dangereux »… Mais il lui a été impossible d’en apprendre davantage, et, le cas échéant, de le dissuader. Gordon ne cache pas son inquiétude, qu’il partage avec la galeriste… Il lui demande de le contacter aussitôt si elle venait à croiser à nouveau le jeune homme, ou à savoir où il pourrait se trouver ; en sens inverse, s’il obtient de ses nouvelles, il les transmettra à la vieille dame. Elle insiste : Jonathan Colbert n’est pas un mauvais bougre, et elle souhaite qu’il ne lui arrivera rien de fâcheux… L’entretien s’achève là – avec les politesses de Gordon assurant Irena Kreniak qu’il apprécie son excellent travail, qu’il regrette de n’avoir pas découvert plus tôt ; qu’elle n’hésite pas à faire appel à lui dans les temps difficiles.

 

III : MARDI 3 SEPTEMBRE 1929, 10HAPPARTEMENT DE LIN CHAO, 158 ELLIS STREET, TENDERLOIN, SAN FRANCISCO

CR L'Appel de Cthulhu : Au-delà des limites (02)

[III-1 : Zeng Ju : Lin Chao, Xiang Hai] Zeng Ju se rend à l’adresse du revendeur d’opium Lin Chao, dans le Tenderloin – adresse qu’il avait obtenue auprès de son vieux compère Xiang Hai, à Chinatown. C’est le matin, les « restaurants français » sont fermés – mais le quartier demeure tout de même vivant. L’immeuble où réside le jeune homme ne paye pas de mine, il est un peu miteux ; Zeng Ju pénètre à l’intérieur – il n’y a ni concierge ni sonnette – et monte directement au troisième étage. Il frappe à la porte, et doit insister pour susciter une réaction – une voix pâteuse, qui grogne : « Allez, faites pas chier, j’ai envie d'dormir... », puis multiplie les insultes, dans un sabir à mi-chemin entre l’anglais et le mandarin. Le domestique ne se démonte pas, et continue à frapper à la porte. Au bout d’un moment, il entend des bruits de pas, et la porte s’ouvre enfin.

 

[III-2 : Zeng Ju : Lin Chao ; Xiang Hai] Apparaît un jeune homme asiatique et visiblement fatigué, à moitié seulement habillé, avec les premiers vêtements (occidentaux) qu’il a pu trouver en se rendant à la porte. « C’que vous v’lez... » Zeng Ju se présente – en s’excusant de l’avoir dérangé dans son sommeil. Ils ont une connaissance en commun – l’honorable Xiang Hai. C’est lui qui lui a recommandé Lin Chao et lui a confié son adresse. Le jeune homme tique : « "Recommandé", mon cul… L'vieux bonhomme peut pas m'blairer. Qu’est-ce tu veux ? » Zeng Ju suggère qu’il vaudrait mieux en parler à l’intérieur ; Lin Chao se dégage de la porte pour lui laisser le passage, et va préparer du thé – bien dosé.

 

[III-3 : Zeng Ju : Lin Chao ; Xiang Hai, Clarisse Whitman, Timothy Whitman, Jonathan Colbert] Zeng Ju, en dégustant son thé, commence par poser qu’il est bien sûr au courant des activités de Lin Chao – il connaît Xiang Hai, après tout, et n’a rien à redire à ces trafics. Lin Chao acquiesce, mais ne comprend pas ce que le domestique lui veut : s’il connaît Xiang Hai, il peut se fournir chez lui… Mais ce n’est pas de ce genre de service dont Zeng Ju a besoin : il est à la recherche d’une personne disparue, une certaine Clarisse Whitman, la fille du banquier bien connu Timothy Whitman. Le nom ne dit rien à Lin Chao. Zeng Ju poursuit : il semblerait qu’elle était devenue opiomane – et qu’elle fréquentait le quartier du Tenderloin, éventuellement en compagnie d’un peintre du nom de Jonathan Colbert. La fille, cela ne dit rien à Lin Chao, mais, le peintre, il en a entendu parler – il voit le bonhomme, oui ; il consomme de l’opium, mais pas plus que ça – par contre, il s’est associé avec un type du coin, qui, lui, pour le coup, est un de ses clients réguliers ; ils avaient pu en causer, rien d’approfondi, des banalités… Hier, en fait – et si Zeng Ju ne lui avait pas posé la question aujourd’hui, il l’aurait sans doute très vite oublié. Un peintre, hein ? Son client disait plutôt qu’il était photographe… Bah, peu importe. Zeng Ju suppose qu’il touche un peu à tout – mais toujours dans la perspective de la débauche, au cœur de son art quel qu’il soit. L’art, tout ça, Lin Chao s’en fout complètement… D’ailleurs, son client n’a absolument rien d’un artiste.

 

[III-4 : Zeng Ju : Lin Chao ; Gordon Gore] Voilà qui intéresse énormément Zeng Ju. Lin Chao pourrait-il lui en dire davantage sur ce client ? Le jeune trafiquant lui adresse un large sourire : eh, c’est un client, il ne va pas le balancer comme ça, c’est une question de confiance… Mais s'il peut lâcher quelques billets, en même temps... Zeng Ju lui dit que la personne pour laquelle il travaille dispose de moyens conséquents ; Lin Chao éclate de rire : ouais, sans doute plus que son client ! C’est un petit escroc de bas étage… Des moyens conséquents, hein ? Est-ce qu’il aurait, par exemple… 100 $, là, comme ça ? C’est une somme énorme, totalement démesurée en fait pour une telle négociation ; Zeng Ju le sait, mais il sait aussi que Gordon Gore n’est pas à ça près… Oui, il pourrait avoir ces 100 $. Lin Chao, qui dissimule bien sa joie devant la réponse inattendue du domestique, précise qu’il les veut maintenant – ou, en tout cas, qu’il ne lâchera pas le nom de son client tant qu’il n’aura pas empoché les billets. Mais Zeng Ju ne se promène pas avec une telle somme… Eh bien, qu’il aille la chercher : Lin Chao restera dans son appartement toute la matinée, et la majeure partie de l’après-midi : c’est en soirée et durant la nuit qu’il travaille – dans les rues, certains établissements… Dans le Tenderloin de toute façon. Zeng Ju lui dit que le temps presse, que la vie de la fille est peut-être menacée, mais le trafiquant ne veut rien entendre, ce ne sont pas ses oignons. Zeng Ju retourne à la Résidence Gore.

 

[Faire l’aller-retour entre le Tenderloin et Nob Hill ne prend guère de temps, et Gordon Gore, s’il ne se trouve pas chez lui (il est toujours à la Russian Gallery), avait pris soin de laisser un peu d’argent à la disposition de son domestique, en pareille éventualité. Zeng Ju prend 120 $ et repart sans plus attendre. Nous reprenons donc aussitôt avec le retour de Zeng Ju chez Lin Chao, en fin de matinée.]

 

[III-5 : Zeng Ju : Lin Chao ; Gordon Gore, Andy McKenzie, Jonathan Colbert, Parker Biggs] Lin Chao est davantage réveillé, maintenant, et plus affable : la perspective de toucher une grosse somme, qui lui tombe ainsi du ciel, l’a rendu plus souriant. Zeng Ju lui tend « la somme convenue », en précisant que c’est une forte somme, « ça n’a pas été facile » ; mais ils pensent (Gordon Gore et lui-même) que l’information détenue par le trafiquant peut valoir ce prix. Lin Chao examine l’enveloppe que lui tend le domestique, et prend le temps de compter les billets – il affiche un sourire radieux et incrédule, ses yeux brillent. « OK, le compte est bon ! Alors… Bon, faut faire gaffe, le type, là, j’aimerais pas non plus lui attirer des ennuis, ou, en tout cas, faut pas que ça puisse remonter à moi, quoi... » Zeng Ju le rassure, il peut avoir pleinement confiance. « OK… Bon, le bonhomme en question s’appelle McKenzie… C’est quoi son prénom, déjà… Andy. Voilà. C’est une petite frappe du coin, un minable. Il est dans quelques sales coups, des combines à la con, mais à très petite échelle. Les gros boss de la pègre du coin lui font pas confiance ; z’ont bien raison, l’est absolument pas fiable. Il a fait quelques séjours en taule, des embrouilles trop minables pour y rester très longtemps. Mais c’est un p’tit con ; Il fait l'malin, un peu trop, un jour il va s'le prendre en pleine gueule... » Zeng Ju remercie Lin Chao, mais ne voit pas bien ce que ce type peut bien faire avec Jonathan Colbert Le trafiquant n’en sait pas plus – mais il est sûr que son client a mentionné le peintre ; et, à y repenser pendant l’absence de Zeng Ju, il s’est souvenu qu’il en avait eu quelques autres échos – en papotant avec des clients du coin. Le domestique demande au trafiquant s’il a l’adresse de McKenzie, ou s’il sait où le trouver. Son adresse, non – et il en change régulièrement, il est du genre à se faire virer après quelques jours, quelques semaines au mieux, partout où il essaye de s’installer. Par contre, il semblerait qu’il traîne autour du Petit Prince, ces derniers temps – un « restaurant français », plus loin sur Ellis Street (toujours dans le Tenderloin). Lin Chao ricane méchamment : « C’est pareil, si tu veux l'trouver là-bas, tu f'rais bien d'te dépêcher, parce qu’il va pas tarder à gicler ! Le patron du resto s’est montré bonne patte pour un temps, mais c’est vraiment pas le genre de type que tu fais chier très longtemps ; z’ont p't-être une combine, mais ça va pas durer… Biggs. Parker Biggs – c’est lui, le patron. Et c’est un dur, lui. » Zeng Ju remercie encore Lin Chao – en lui faisant la remarque qu’il a été grassement rémunéré pour ses confidences. Le trafiquant l’admet en souriant – et avance que, si Zeng Ju a encore besoin de quelque chose, il pourra lui rendre service : « Un extra... » Le domestique en prend bonne note – s’il a besoin d’informations… ou d’action ? Lin Chao se renferme un peu : « de l’action… Genre qui fait du bruit ? J'préfèrerais éviter ça. Pis c’est le Tenderloin, ici, pas Chinatown : c’est pas très bien famé, mais on fait pas péter les flingues, on s’égorge pas dans les rues. J't’apprends rien – mais j’ai pas envie d'me retrouver mêlé à ce genre de trucs. » Zeng Ju comprend – et dit ne pas être un homme à se promener avec une arme ; c’est un mensonge éhonté, et Lin Chao ne le croit pas deux secondes, mais il ne moufte pas. Zeng Ju s’en va – en disant qu’il va tâcher de rencontrer cet Andy McKenzie ; et, bien sûr, il a « déjà oublié » Lin Chao

 

IV : MARDI 3 SEPTEMBRE 1929, 10HCALIFORNIA SCHOOL OF FINE ARTS, 800 CHESTNUT STREET, RUSSIAN HILL, SAN FRANCISCO

CR L'Appel de Cthulhu : Au-delà des limites (02)

[IV-1 : Veronica Sutton : Nicolas Robinson, Jonathan Colbert] Veronica Sutton se rend à la California School of Fine Arts, dans le quartier de Russian Hill, où elle souhaite s’entretenir avec Nicolas Robinson, le professeur de Jonathan Colbert mentionné dans les coupures de presse. C’est un beau bâtiment, construit sur une base de monastère ; l’école est relativement cotée, c’est notoire, et le quartier très animé, effectivement bohème – les cours ont repris il y a peu, et les étudiants sont nombreux dans les environs ; les cafés des alentours sont bondés. Veronica se dirige vers l’accueil ; elle se présente, avec sa carte de visite, et demande à voir le Pr Robinson pour une affaire urgente – et privée. La secrétaire, qui a examiné la carte de Veronica, laquelle dispose d’un certain crédit approprié, ne cherche pas à en savoir davantage ; elle examine l’emploi du temps du professeur : il est en train de donner un cours, mais devrait pouvoir se libérer vers 11h, si cela convient à la psychiatre ? Très bien, Veronica va patienter. Peut-être pourrait-elle, d’ici-là, jeter un œil aux œuvres des étudiants ? Bien sûr – la secrétaire lui indique plusieurs emplacements d’exposition dans l’école ; elle lui indique également le bureau du Pr Robinson, elle pourra s’y rendre directement après le cours.

 

[IV-2 : Veronica Sutton : Jonathan Colbert, Gordon Gore, Trevor Pierce, Nicolas Robinson] Veronica Sutton flâne donc dans les diverses expositions – en espérant, par chance, tomber sur le nom de Jonathan Colbert. D’autres visiteurs déambulent de même dans l’école, tout particulièrement dans son péristyle. Après quelque temps, la psychiatre déniche enfin une œuvre signée Jonathan Colbert... Mais ce tableau n’a absolument rien à voir avec les découvertes de Gordon Gore et Trevor Pierce à la Russian Gallery : c’est un paysage de la Baie de San Francisco – le Mont Tamalpais, suppose-t-elle ; mais c’est avant tout très décevant… Une peinture d’une extrême banalité, témoignant sans doute de la compétence technique de l’artiste, mais sans aucune inspiration : il n’y a pas d’âme dans cette toile. Veronica n’a pas la compétence académique et artistique de Gordon à cet égard, mais elle est suffisamment éduquée pour savoir ce qu’est un bon tableau : celui-ci, le seul qu’elle trouve à être signé Jonathan Colbert, n’en est probablement pas un. Par contre, elle a le bon réflexe de jeter un œil au trombinoscope de l’école, en accès libre ce qui lui permet de trouver la photographie de Jonathan Colbert, un beau jeune homme avec une moue arrogante… mais aussi celle de Nicolas Robinson et cette dernière photo la surprend bien davantage : le professeur n’est pas le vieil homme chenu qu’elle supposait instinctivement, mais, de toute évidence, un homme entre deux âges et un séducteur invétéré, qui prend visiblement soin de son apparence – la psychiatre, devant cet étonnant portrait, envisage un galant qui se sent vieillir, et n’en abuse que davantage de la gomina...

 

[IV-3 : Veronica Sutton : Jonathan Colbert, Nicolas Robinson] Veronica Sutton ne s’attarde pas davantage dans l’exposition – le temps passe un peu trop lentement à son goût, elle commence à trépigner… Elle tend l’oreille, guettant les conversations, mais, si l’école est animée, elle n’en retire rien d’instructif – le nom de Jonathan Colbert, en tout cas, ne parvient pas à ses oreilles. La psychiatre se rend au bureau de Robinson, mais il est fermé. Elle fouine dans les sortes de « livres d’or » de l’école, mais ils sont d’un ennui mortel – rapportant quelques coupures de presse, bien sûr systématiquement favorables à l’école, ses professeurs et ses étudiants, et parfaitement creuses en tant que telles. Mais, en se renseignant, elle trouve l’amphithéâtre où Nicolas Robinson est en train de donner son cours ; elle entrouvre la porte, sans se faire remarquer, puis, voyant une place libre non loin, dans le fond de l’amphithéâtre, elle décide de s’y installer – elle commence à fatiguer, elle ne peut pas rester debout si longtemps… Le professeur ne semble pas la remarquer – ou en tout cas poursuit son cours comme si de rien n’était. En dépit de ses centres d’intérêt très divers, Veronica ne s’y connaît finalement guère en art, au-delà d’un fonds de culture générale relativement commun ; mais elle peut juger, dans l’absolu, de la manière dont le Pr Robinson fait cours – et c’est a priori un bon enseignant, compétent, sûr de lui, intéressé sans doute à ce qu’il raconte (en l’espèce, son cours porte sur les préraphaélites), et qui sait rendre la matière intéressante pour ses étudiants ; il est assez joueur, et même blagueur, par ailleurs – plutôt sympathique, pour le coup ; mais, effectivement, un séducteur… Les jeunes femmes des premiers rangs sont les cibles privilégiées de ses blagues, et il y provoque régulièrement des gloussements… Le cours s’achève. Si quelques jeunes filles se rendent à la chaire pour poser quelques questions au professeur, Veronica préfère s’éclipser au milieu des autres étudiants, pour gagner aussitôt le bureau de Robinson et l’y attendre.

 

[IV-4 : Veronica Sutton : Nicolas Robinson ; Jonathan Colbert] Le Pr Robinson ne tarde guère à rejoindre son bureau. Il salue courtoisement Veronica Sutton (mais à la façon d’un charmeur habitué à en faire des tonnes auprès du beau sexe), et ouvre la porte tandis que la psychiatre lui demande s’il voudrait bien lui accorder un entretien – pas de problème, qu’elle entre. Il libère une chaise croulant sous les documents pour que Veronica se mette à son aise, et s’installe quant à lui derrière son bureau. Que peut-il faire pour elle ? lui demande-t-il avec un sourire éclatant. La psychiatre se présente dans les formes, et lui tend sa carte – le professeur la range dans un tiroir. Veronica dit à Robinson qu’une de ses patientes a disparu. Pour des raisons de confidentialité qu’il comprendra très bien, elle n’est pas en mesure de lui donner son nom – mais elle a appris qu’elle fréquentait un des étudiants du Pr Robinson : un certain Jonathan Colbert… L’enseignant ne sourit plus – et ne gobe pas le baratin de la psychiatre, certes douée pour savoir quand les autres mentent, mais pas forcément pour mentir elle-même… « Une de vos patientes… Jonathan Colbert… Vous êtes bien psychiatre ? Pas journaliste, par hasard ? » Le professeur, s’il y tient, pourra vérifier ses références dans l’annuaire ! Il sourit à nouveau – il n’en doutait pas vraiment…

 

[IV-5 : Veronica Sutton : Nicolas Robinson ; Jonathan Colbert, Harold Colbert] Le Pr Robinson répond : Jonathan Colbert l’a peiné, il lui a causé quelques soucis ces derniers temps… Que veut savoir au juste Veronica Sutton ? Et, par pitié, inutile de verser dans ce genre de subterfuge, ils gagneront du temps tous les deux… La psychiatre dit s’inquiéter pour sa patiente (elle y tient !). Quelques recherches l’ont mise sur la piste de Jonathan Colbert, et elle a eu vent de « la ridicule polémique » dans laquelle avait été impliqué le jeune artiste. Elle souhaiterait pouvoir le contacter – car il pourrait savoir où se trouve la jeune fille disparue, ou du moins lui apporter quelques précieux renseignements. Robinson dit ne pas avoir la moindre idée d’où se trouve Jonathan Colbert. Il a l’adresse de son père, Harold Colbert, mais ils ne sont semble-t-il pas en très bons termes. Jonathan ne vivait plus chez ses parents depuis quelques temps, mais il ne cessait de déménager – d’un appartement miteux à l’autre ; alors dire où il se trouve maintenant… Mais le professeur va se montrer franc : cela lui va très bien comme ça, il n’a aucune envie de garder le contact avec le jeune homme – qui lui a fait un sale coup, et il n’apprécie pas. Du tout. Le petit a du talent, à l’évidence, on le disait très justement prometteur… Mais il n’est absolument pas… pragmatique ; il n’a aucun sens des conventions, ce genre de choses. Certes, c’est un artiste – et le professeur en connaît beaucoup par ici, il avait même eu la prétention d’en être un à une époque… Les artistes, et les jeunes artistes tout particulièrement, n’ont que le mot de « révolution » à la bouche, ils vont faire les choses différemment, etc. Mais il y a des limites. La plupart de ces jeunes gens finissent par l’admettre, mais pas Colbert : lui refuse de comprendre que « certaines choses ne se font pas quand on veut se faire un nom ». Et après ce qui s’est passé… « C’est foutu pour lui. Définitivement. » Veronica mentionne le tableau qu’elle vient de voir à l’école : semble-t-il rien à voir avec ce qui a été exposé… Le professeur pense-t-il que son étudiant l’a sciemment trompé ? Il ne voit pas d’autre explication : « Il m’a trompé, oui – ainsi que les commissaires d’exposition du Palace of Fine Arts. Il m’avait dit qu’il présenterait ses paysages – et, lui faisant confiance, c’est bien pourquoi je l’ai appuyé auprès du Palace… et même dans la presse, ne ménageant pas mes recommandations. Mais ces nus... » La psychiatre s’étonne cependant de la réaction du professeur : elle conçoit bien que sa charge lui impose d’assurer la respectabilité de l’institution dont il est membre, bien sûr… Reste que le tableau qu’elle a vu dans le péristyle était « parfaitement quelconque » ! Robinson ne le nie pas : bien fait, mais sans âme. Cependant le moyen de s’assurer quelques revenus et le début d’un nom – il est bien temps, ensuite, de tenter des choses plus audacieuses… « Mais il a voulu brûler les étapes, et s’est finalement brûlé les ailes. Je ne crois pas qu’il y ait plus de choses à en dire. » Veronica avance que le professeur avait semblé attaché au jeune homme, pourtant… Il l’admet – Colbert a beaucoup de talent, c’est un fait. En tant que professeur dans cette institution, Robinson ne se fait plus d’illusions depuis longtemps : il ne brillera pas par lui-même. Mais les enseignants dans son genre prient sans cesse pour bénéficier, disons, d’ « une gloire par répercussion » : quoi de plus flatteur qu’un élève qui perce ? Il fondait ce genre d’espoirs en Jonathan Colbert – il ne s’en sent que davantage trahi, et déçu. Sans doute le jeune homme n’en a-t-il même pas conscience, car il s’en moque, mais son comportement a souillé l’école, et l’a souillé en tant que professeur. Alors Robinson lui en veut.

 

[IV-6 : Veronica Sutton : Nicolas Robinson ; Jonathan Colbert, Harold Colbert] Nicolas Robinson pense-t-il que Jonathan Colbert aurait pu être influencé par « quelqu’un d’autre », qui l’aurait incité à « dévier » de la voie qu’il lui avait préparée ? Il ne connaissait pas plus que ça ses fréquentations – des jeunes femmes, oui, nombreuses… « Mais elles s’attachaient bien plus à lui que lui à elles. » En dehors de cela… Oui, il fricotait dans quelques groupes d’étudiants, « plus ou moins, vous savez, bolcheviques… On en trouve dans cette école, dans les cafés du coin… Partout, en fait, où des jeunes gens enthousiastes se persuadent qu’ils vont parvenir à changer le monde de fond en comble – et ceci en l’espace de deux mois tout au plus. » Mais le professeur n’en conclut pas grand-chose : cet engagement politique n’était sans doute pas essentiel, pour Jonathan Colbert – au-delà, éventuellement, d’une rhétorique pouvant tenir de la façade, plus ou moins consciemment. Il avait avant tout un tempérament d’artiste – et passablement lunatique, ce qui ne doit guère surprendre la psychiatre Veronica Sutton : « Parler de changer les choses, oui… Mais véritablement s’engager pour cela… » Par ailleurs, Colbert était fondamentalement arrogant : le professeur doute que quiconque dans ces cercles ait jamais pu développer suffisamment d’ascendant pour modifier en profondeur sa vision du monde. Veronica demande cependant au Pr Robinson s’il ne pourrait pas lui indiquer un camarade un peu plus proche que les autres, ou un autre enseignant qui aurait noué des liens avec Jonathan Colbert ? Et qui pourrait savoir où le trouver ? Non… Il n’était pas très liant, de toute façon – il ne s’attachait pas davantage aux hommes qu’aux femmes. Peut-être Mlle Sutton pourrait-elle enquêter dans les cafés des environs, mais il doute qu’elle trouve quiconque disposé à en parler – et il est à peu près certain, en tout cas, qu’elle ne trouvera personne pour parler de Jonathan Colbert en bien. Même chose pour les professeurs : Robinson ne croit pas qu’un de ses collègues ait pu nouer des liens avec le jeune homme – pas comme lui. Ils ne s’en seraient en tout cas jamais fait écho, alors… Et il n’a pas d’adresse à fournir, en dehors de celle de Harold Colbert, le père de Jonathan, à Nob Hill.

 

[IV-7 : Veronica Sutton : Nicolas Robinson ; Clarisse Whitman, Jonathan Colbert] Veronica Sutton comprend qu’elle n’en tirera pas davantage, et prend congé – en invitant Nicolas Robinson, si par miracle il apprenait quoi que ce soit, à la contacter aussitôt : il en va peut-être de la vie d’une jeune femme. Mais Robinson la reprend : là, il est incapable de la suivre sur ce terrain… « La vie d’une jeune femme menacée ? Et du fait de Jonathan Colbert ? » Il n’est pas avare de reproches concernant le jeune homme, mais de là à l’imaginer être mêlé à quelque chose d’aussi grave... Veronica lui répond qu’elle connaît bien ses patientes : la jeune fille dont elle parle est brillante à bien des égards, mais aussi extrêmement naïve – et il semblerait que Jonathan Colbert l’ait traînée dans les pires bas-fonds de San Francisco. La psychiatre ne peut pas jurer qu’elle est à proprement parler en danger – par ailleurs, elle dit franchement ne pas se soucier le moins du monde de « sa vertu » ; mais elle redoute vraiment qu’elle fasse de mauvaises rencontres… Nicolas Robinson s’affale dans son fauteuil : « Bon sang… J’espère qu’il n’est pas tombé aussi bas… Et que personne ne viendra me voir à ce propos en réclamant des explications... » À sa demande, il écrit un petit mot afin que l’administration de l’école donne une copie de la photographie de Jonathan Colbert à Veronica, qui le remercie, et ne s’attarde pas davantage.

 

V : MARDI 3 SEPTEMBRE 1929, 12HCABINET DE VERONICA SUTTON, 57 HYDE STREET, FISHERMAN’S WHARF, SAN FRANCISCO

CR L'Appel de Cthulhu : Au-delà des limites (02)

[V-1 : Veronica Sutton : Louise Whitman, Clarisse Whitman, Dorothy Whitman, « Johnny », Timothy Whitman] Veronica Sutton rentre à son cabinet, à la lisière de Fisherman’s Wharf ; elle espère avoir des nouvelles de Louise Whitman, et c’est bien le cas : la jeune fille lui a adressé une lettre.

 

 

 

[À ce stade de la partie, je n’ai rendu accessible cette lettre qu’à la joueuse incarnant Veronica Sutton – libre à elle d’en communiquer le contenu aux autres, plus tard. Mais les circonstances de sa rédaction expliquent qu’une partie de son contenu était à ce stade déjà connue des joueurs – et, concernant le reste, cela peut donner l’impression, a posteriori, d’une redondance dans la scène suivante, mais il n’y avait pas ce parasitage durant la séance de jeu.]

CR L'Appel de Cthulhu : Au-delà des limites (02)

Chère Mme Sutton,

Vous avez très bien fait de me laisser votre carte. Le fait est que j’avais des choses à vous dire – des choses que je devais taire devant ma mère, dont vous avez pu juger combien elle est envahissante.

Mais je ne prétendrai pas duper une femme aussi lucide et perspicace que vous. Quoi que ma mère ait pu en dire, sachez ceci : Clarisse et moi ne sommes pas amies.

Non que je condamne vraiment son mode de vie – autrement plus excitant que le mien, ainsi que vous vous en doutez. Mais la peste trouvait donc toujours à s’amuser, me laissant seule entre les griffes du dragon maternel ! Quant à ses confidences sur ses errances et turpitudes, je suis portée à croire qu’elles avaient quelque chose de délibérément cruel et moqueur – qu’il s’agissait pour elle de me blesser.

Pour autant, je crains le pire la concernant – et ne laisserai pas ma jalousie vous dissimuler les dangers qu’elle court peut-être…

Je sais que vous avez appris le nom de « Johnny ». À ma connaissance, il est bien le plus récent de ses (nombreux) amants, et dans la lignée des précédents ; un artiste, oui – je crois qu’il a été exposé récemment au Palace of Fine Arts ; ou était-ce dans quelque galerie bohème de North Beach ? Je ne me souviens plus très bien…

Ce dont je me souviens parfaitement, c’est que Clarisse, plus narquoise que jamais, m’avait confié que ledit « Johnny » lui avait proposé de poser pour lui – nue. Et la petite sotte pensait accepter !

Je n’en sais guère plus, mais je suis amenée à me poser des questions, naturellement : sachant ceci, puis-je croire que la soudaine inquiétude de mon père quant à la situation de Clarisse tiendrait uniquement à un amour paternel dont il n’a jamais fait preuve ? L’homme d’affaires ne connaît que l’argent ; est-ce trop hardi de supposer que c’est une question d’argent qui le motive ? Oui, je pense qu’on le fait chanter – d’où tout ce secret… Ma mère est trop bête pour s’en rendre compte, mais sans doute ai-je hérité quant à moi quelque chose de M. Whitman à cet égard, en bien ou en mal.

Je ne pense pas qu’il serait bienvenu de votre part, ou de celle de vos collègues, de revenir à la Résidence.

Mais croyez bien, en dépit de mon peu d’estime pour ma pauvre idiote de sœur, que je prie pour elle et pour le succès de votre enquête.

Bien cordialement,

Louise Whitman

VI : MARDI 3 SEPTEMBRE 1929, 10H – RÉSIDENCE WHITMAN, 32 LYON STREET, PACIFIC HEIGHTS, SAN FRANCISCO

CR L'Appel de Cthulhu : Au-delà des limites (02)

[VI-1 : Bobby Traven, Eunice Bessler : Gordon Gore, Louise Whitman] Bobby Traven et Eunice Bessler se rendent via les transports en commun à la Résidence Whitman, à Pacific Heights (la jeune fille possède un appartement plus loin dans le quartier, mais n’y met quasiment jamais les pieds). Au cours du trajet, tous deux discutent – Eunice est excitée comme une puce, et parle des films policiers dans lesquels elle a joué. Bobby relève qu’elle ressemble beaucoup à Gordon Gore à cet égard – toujours en quête du « palpitant »… Lui ne sait pas trop quoi penser de son employeur, qu’il trouve un peu « étrange », et Eunice le corrige : « Enthousiasmant ! Et… palpitant ! » Le détective ne poursuit pas sur ce terrain – mais il aura besoin que la starlette fasse preuve de sang-froid. Ils ne vont pas se livrer à une perquisition en règles, mais Bobby compte fouiner autour de la résidence, discrètement ; Eunice pourrait faire diversion, à un moment opportun – en arguant de l’affaire, ou de ce qu’elle est « presque » une voisine des Whitman. La jeune fille aimerait en profiter pour demander à parler à Louise Whitman, et le détective l’approuve.

 

[VI-2 : Bobby Traven, Eunice Bessler : Dorothy Whitman, Louise Whitman, Montgomery Phelps] Ils arrivent aux environs de la Résidence Whitman. Pour l’heure, Bobby Traven se contente de placer Eunice Bessler à quelque distance, de l’autre côté de la rue, et aux aguets : qu’elle ne prenne pas d’initiative pour l’heure, il va se faire une idée du terrain, et lui fera signe s’il a besoin d’une diversion. Le détective fait le tour de la demeure – c’est faisable, il n’y a pas de muraille autour de la résidence, tout au plus une haie sur le côté de la maison qui débouche sur un jardin assez conséquent sans être immense ; les deux autres façades donnent, l’une, la principale, sur Lyon Street, une grande artère, la dernière sur une ruelle autrement réduite. Bobby commence par cette dernière – mais il n’est pas très discret, sa silhouette se remarque et il le sait, outre qu’il fait plein jour… Il y a de l’activité au rez-de-chaussée, mais le détective ne peut pas se montrer plus précis : avec les reflets, les rideaux éventuellement, il ne distingue guère que des silhouettes qui se déplacent à l’intérieur – probablement davantage que simplement Mme Whitman, sa fille, et le majordome Phelps : tout laisse à croire qu’il s’agit de gens qui travaillent, et le personnel de la maison est probablement plus conséquent que l’aperçu qu’ils en avaient eu la veille – des femmes de chambre ou autres bonnes, peut-être employées à mi-temps. Bobby ne dispose pas d’un angle de vue pour voir ce qui se passe à l’étage, mais les fenêtres sont ouvertes : c’est le matin, il fait bon, une petite brise agréable se fait sentir, tout à fait bienvenue pour aérer les chambres.

 

[VI-3 : Bobby Traven, Eunice Bessler : Montgomery Phelps ; Louise Whitman, Dorothy Whitman, Clarisse Whitman] Bobby Traven adresse un signe de la main à Eunice Bessler : il est temps d’y aller ! La jeune fille quitte son poste d’observation, et va sonner à la porte de la Résidence Whitman. Elle patiente quelques secondes, puis la porte s’ouvre sur le majordome, Montgomery Phelps – un peu interloqué. Après quelques politesses, qui déconcertent le domestique guère habitué à ce qu’on lui demande comment il va, l’actrice explique qu’elle réside dans les environs, et qu’elle avait pensé profiter de cette belle matinée pour rendre visite à ses « voisins » les Whitman ; peut-être pourrait-elle discuter avec Mlle Louise ? Ou avec Mme Whitman ? Phelps, un peu gêné, lui explique que Mme Whitman est très stricte quant à ce genre de visites de courtoisie, et a pour principe de ne jamais… « recevoir à l’improviste ». D’où le rendez-vous de la veille, en fait. Il est tout à fait désolé, mais craint que Mme Whitman ne soit pas disposée à voir… « Mlle Bessler, c’est bien cela ? » Du moins pas maintenant et pas ainsi. Louise serait-elle mieux disposée ? Eunice adresse au majordome son sourire le plus charmeur – il en est presque paniqué… Il rougit, du moins. Presque sur le ton de la confidence, il dit à la jeune femme qu’elle a sans doute pu constater que Mme Whitman refusait que Mlle Whitman parle à qui que ce soit hors de sa présence… Eunice demande au domestique s’il ne pourrait pas faire « un petit effort » à ce propos : c’est qu’elle aurait grand besoin de s’entretenir avec Louise Whitman, seule à seule… De la disparition de Clarisse, bien sûr : la politique domestique de Mme Whitman n’aide en rien à la résolution de cette inquiétante affaire ! Phelps, désolé, s’excuse de ne pas pouvoir la faire pénétrer à l’intérieur – d’autant qu’il y a tout le personnel de maison, il serait impossible de rester discret… Mais l’actrice lui demande alors, dans ce cas, de faire sortir, même brièvement, Louise Whitman. Le majordome hésite : elle ne sort pas, normalement – mais, cinq ou dix minutes, peut-être… Sourire rayonnant de Eunice : « Ce sera amplement suffisant ! » Mais Phelps note qu’elle ne peut pas attendre ainsi devant la maison… Il y a un petit square à deux minutes : l’actrice va y attendre ; Phelps ne peut rien lui garantir, mais il va en parler à Mlle Louise. Il ferme la porte.

 

[VI-4 : Eunice Bessler, Bobby Traven] Eunice Bessler se rend au square, mais en prenant soin de passer, l’air de rien, à côté de Bobby Traven ; elle n’a pas le temps de lui expliquer les détails, mais lui dit qu'elle doit s’éloigner brièvement, et que le détective ne doit pas la suivre. Il dit cependant qu’il va garder un œil sur elle, à distance – en ayant relevé qu’il y avait donc bien du monde dans la Résidence Whitman. L’actrice entend le rassurer : elle sait se défendre, d’ailleurs elle a un Derringer ! Le détective en est encore moins rassuré… « Pas de bêtises, Mademoiselle ! »

 

[VI-5 : Bobby Traven, Eunice Bessler : Montgomery Phelps, Clarisse Whitman, Louise Whitman, Veronica Sutton] Mais Bobby Traven ne peut de toute façon pas se concentrer sur Eunice Bessler : c’est la diversion qu’il souhaitait, il doit en profiter ! En longeant le jardin, il observe les fenêtres ouvertes de l’étage. Il se souvient que Phelps avait évoqué devant lui les sorties nocturnes de Clarisse Whitman : de sa fenêtre à l’étage, la jeune fille quittait la maison en descendant à l’aide d’une gouttière assez solide, donnant, au rez-de-chaussée, sur la chambre du majordome, qu’il peut supposer inoccupée à cette heure. Bien sûr, le détective n’a pas exactement la même carrure que la jeune fille, il n’est pas dit que la gouttière soit assez solide pour lui… Et la discrétion n’est pas toujours son fort – a fortiori en plein jour ! Enfin, il y a du monde dans la maison, même s’il ne sait pas ce qu’il en est précisément à l’étage… Bobby a cependant envie de tenter le coup. Il patiente deux minutes, puis la porte principale s’ouvre, Louise Whitman en sort, et Phelps ferme derrière elle. C’est le moment ou jamais ! Par contre, Eunice, trop loin, ne sait absolument rien de ce qu’il fait… Qu’à cela ne tienne, Bobby s’insinue dans le jardin, jauge la gouttière, et pense qu’elle devrait supporter son poids. Il se met à grimper, mais sans grande adresse – une mauvaise prise lui a fait faire un peu de bruit, mais cela n’a semble-t-il pas provoqué de réaction. Il se montre plus prudent, après coup, et parvient au niveau de la chambre de Clarisse ; la fenêtre est ouverte, et Bobby s’assure de ce qu’il n’y a personne à l’intérieur. La chambre a déjà été fouillée la veille par Eunice et Veronica Sutton, mais le détective pense que ça vaut le coup d’y rejeter un œil, lui le professionnel…

 

[VI-6 : Eunice Bessler : Louise Whitman ; Dorothy Whitman, Clarisse Whitman, Veronica Sutton, Jonathan Colbert, Timothy Whitman] Eunice Bessler patiente dans le square, assise sur un banc. Après cinq minutes environ, elle voit Louise Whitman qui pénètre dans le parc, ne tarde pas à la reconnaître, et vient s’asseoir à côté d’elle (elle ne la regarde pas, se contentant de fixer le square devant elle – les enfants qui jouent sur une installation). L’impression de la veille se confirme : Louise est une jolie jeune fille, avec une coiffure à la mode, mais l’actrice ne manque pas de relever que sa tenue très austère la dessert – sans doute un autre effet de la tyrannie domestique de Dorothy Whitman. Eunice remercie Louise d’être venue – cette dernière se contente de dire, le visage fermé, qu’elles n’ont pas beaucoup de temps. L’actrice va donc à l’essentiel : il faut tout lui dire concernant Clarisse Whitman – ces choses que Louise, visiblement, souhait leur dire la veille, mais pas en présence de son omniprésente mère… C’est bien le cas ; elle a adressé une lettre à Mme Sutton à ce propos, mais sans doute Eunice n’en a-t-elle pas encore eu connaissance. L’actrice confirme. Mais ils ont suivi la piste de « Johnny », un peintre… « un peu spécial » ? C’est bien cela – le dernier amant en date de Clarisse ; et un pervers qui lui avait demandé de poser nue ; « Cette petite imbécile me l’a dit, elle en était ravie, elle s’en vantait en fait devant moi... » Eunice demande à Louise si elle pensait que sa sœur était en danger de ce fait – que la menace vienne de Jonathan Colbert (le nom précis n’évoque rien à la jeune fille) ou soit simplement en rapport avec lui. Mais pas sur le moment, non – pour elle, ce n’était qu’une énième occasion pour sa sœur d’étaler sa débauche et sa joie devant elle… Clarisse a-t-elle évoqué devant sa sœur des… « gens étranges – des clochards, par exemple » ? Elle fréquentait assurément des « gens étranges », mais certainement pas des clochards, non : des artistes à foison, des poètes, ce genre de choses… Eunice l’assure qu’il y a « des gens bien » dans ce milieu, remarque qui extirpe un petit sourire triste et guère convaincu chez Louise. Puis elle émet un soupir : « Savoir si elle est en danger… Avec ses bêtises de jeune fille indocile, et en rapport ou nom avec ce "Johnny"… Je ne sais pas. Mais il y a quelque chose, tout de même – pas tant chez Clarisse que chez notre père… Il a peut-être fait devant vous protestation de son amour paternel, mais je peux vous dire qu’il n’a jamais prêté la moindre attention à ses filles : pour lui, nous ne sommes que… des investissements. À long terme. Et sans doute commence-t-il à trouver que cela fait un peu trop longtemps, et qu’il s’agit maintenant d’en tirer des dividendes, j'en sais quelque chose, avec tous ces beaux partis qu'il invite à me scruter comme un cheval auquel on regarderait les dents. Alors son inquiétude concernant Clarisse… Je n’y crois pas : la seule chose qui pourrait l’inquiéter, c’est ce qui pourrait lui arriver à lui. » Un silence. Eunice entend réconforter Louise – elle est une jeune fille forte, et… « Non, Mlle Bessler. Et j’aimerais que vous cessiez de le prétendre – ceci ou d’autres choses du même acabit. Vous êtes peut-être ce genre de jeune fille – comme Clarisse ; pas moi, je n’ai pas cette force de caractère – et ce discours, elle me l’a cruellement tenu durant toutes ces années ; c’était… très désagréable. Et ça l'est toujours. » Eunice, un peu refroidie par cette repartie qu’elle n’attendait pas, essaye de parler d’autre chose : le rapport à l’art de Timothy Whitman, qui semble au mieux défiant. « C’est un bourgeois très puritain, qui aime ce qui se chiffre – et pour lui l’art ne se chiffre pas assez, ou, du moins, pas selon des protocoles qu’il soit en mesure de comprendre : les ventes les plus astronomiques, en l’espèce, le dépassent totalement. L’argent, c’est tout ce qui compte – et un argent qui s’incarne dans le solide, sa banque, cette demeure… L'art est une perte de temps, et donc d'argent, et il n’y a rien de plus à en dire. » Et quant aux relations entre Clarisse et leur mère ? « Notre mère est un dragon. Elle bataillait avec Clarisse, parce que Clarisse répondait tandis que je me soumettais. Nul amour dans tout cela, à nouveau. Notre mère ne nous perçoit peut-être pas, elle, comme des investissements, mais disons… Des devoirs. C’est ce que les femmes doivent faire – perpétuer le cycle des générations. Mme Whitman est très attachée à sa notion de ce que les femmes doivent faire. » Mais Louise regarde sa montre – elle ne peut pas s’attarder plus longtemps, il lui faut rentrer. Eunice la remercie avec un sourire chaleureux, mais Louise ne la regarde toujours pas ; elle se contente de se lever et de partir sans un mot de plus.

 

[VI-7 : Bobby Traven : Clarisse Whitman, Eunice Bessler, Veronica Sutton, Dorothy Whitman, Louise Whitman, Timothy Whitman] Bobby Traven fouine dans la chambre de Clarisse Whitman ; il repense notamment à ce que Eunice Bessler et Veronica Sutton lui avaient dit, la veille – le bruit de chasse d’eau quand Dorothy Whitman s’était livrée à sa fouille préliminaire. Il jette un œil aux toilettes attenantes, mais n’y repère rien de spécial… Il cherche des stupéfiants, en particulier, mais rien ; et pas davantage dans la chambre à proprement parler – pas de cache sous le plancher, etc. Le détective entrouvre la porte donnant sur le couloir, il n’y a a priori personne à l’étage. À sa droite se trouve une autre chambre, probablement celle de Louise Whitman, tandis que la chambre des époux Whitman se trouve au bout du couloir ; de l’autre côté du couloir, tout l’étage est semble-t-il occupé par l’immense bureau de Timothy Whitman. Le détective choisit de se rendre dans ce dernier – mais il n’est pas très discret, il fait crisser le plancher… Pour l’heure, cela ne semble pas prêter à conséquences, mais il comprend bien qu’il n’a pas beaucoup de temps, et qu’une nouvelle maladresse attirera sans doute quelqu’un à l’étage. Il entre cependant dans le bureau – aux dimensions vraiment impressionnantes. Les fenêtres, là aussi, sont ouvertes. Un grand bureau trône à l’extrémité de la pièce, les murs sont presque systématiquement recouverts de bibliothèques, à ceci près qu’elles ne contiennent pas des livres, comme le révèle un survol rapide des rayonnages, mais uniquement ou peu s’en faut des dossiers (les très rares exceptions sont purement fonctionnelles, des annuaires, par exemple). C’est une pièce où l’on travaille. Bobby cherche dans les bibliothèques des signes de ce que tel ou tel dossier aurait été régulièrement retiré, et pourrait dissimuler quelque chose, mais il ne trouve rien de la sorte. Le détective jette ensuite un œil au bureau, qui comprend plusieurs tiroirs, tous fermés et verrouillés. Il décide de ne pas tenter de les forcer – ça serait trop bruyant, et ça laisserait des traces éloquentes… Il a le sentiment de perdre son temps, qui est précieux.

 

[VI-8 : Bobby Traven : Clarisse Whitman, Montgomery Phelps] Or, quand Bobby Traven jette un coup d’œil dans le couloir, par précaution, il entend des bruits de pas qui montent ! Il retourne aussitôt dans la chambre de Clarisse Whitman – mais il n’a guère d’endroits où se cacher… Il se réfugie cependant dans les toilettes. Quelques secondes plus tard, les bruits de pas se font à nouveau entendre, et qui viennent clairement de l’étage – il n’a toutefois pas l’impression que le nouveau venu ait ouvert une porte, quelle qu’elle soit. Mais quelqu’un se promène à l’étage, et sans doute pour jeter un œil çà et là, à en juger par le rythme, pas pour travailler. Craignant de plus en plus d’être découvert, Bobby s’empare de vêtements de Clarisse pour dissimuler son visage… Mais sa carrure le dénoncera probablement de toute façon. Les bruits de pas semblent s’éloigner, a priori dans la direction du bureau – dont il entend la porte s’ouvrir après quelques secondes. Bobby en profite pour s’esquiver par la fenêtre – sans s’embarrasser de précautions avec la gouttière peu fiable : il prend son appui, et saute. Mais il se réceptionne mal, et l’atterrissage est douloureux… et bruyant. Le détective, qui craint la foulure, ne fuit pas à toutes jambes, préférant s’accroupir sous la fenêtre de la chambre de Montgomery Phelps. Hélas, au même instant, une femme de chambre passe précipitamment la tête à travers la fenêtre ouverte par laquelle Bobby vient de sauter ; elle entend du bruit, baisse la tête… et aperçoit le détective avec son visage masqué ! Elle hurle : « Au secours ! Au voleur ! À l’assassin ! » Bobby n’a plus le choix, et se met à déguerpir – un peu clopin-clopant, sa course est douloureuse, mais il prend sur lui et fonce.

 

[VI-9 : Bobby Traven, Eunice Bessler : Louise Whitman, Timothy Whitman] Hélas, il y a des passants dans les environs – interpellés par les hurlements de la femme de chambre, ils ne manquent pas de remarquer Bobby Traven, avec sa forte carrure, sa démarche bizarre… et ce linge de corps féminin dont il s’est fait un déconcertant foulard ! Trop interloqués par la scène pour intervenir, ils sont peut-être aussi intimidés par la charpente du cambrioleur… Mais ils sont nombreux, et tendent à se rapprocher. Eunice Bessler, après avoir laissé Louise Whitman rentrer seule chez elle, était retournée dans les environs de la Résidence Whitman – les cris de la femme de chambre attirent également son attention, et elle voit bien vite que Bobby est en très fâcheuse posture ! Elle court dans sa direction – et tente la comédie ; comme dans un faux chuchotis, en fait entendu de tous, elle lance au détective : « Bobby ! Bobby ! Qu’est-ce que tu fais ? » Le détective poursuit sa course – finissant par ôter son « masque » qui lui nuit plus qu'il ne lui vient en aide. Il rejoint les lignes du cable-car, dans l’espoir de grimper à bord d’une voiture de passage pour filer au plus vite… mais, pas de chance, il n’y a pas de véhicule dans l’immédiat. Par contre, les passants se multiplient, qui reprennent bientôt les cris de la femme de chambre : « Au voleur ! À l’assassin ! » Eunice, qui peste, court en direction du détective, et attire du coup tout autant l’attention. Mais elle continue de jouer la comédie – s’adressant au détective comme à un individu un peu simplet : « Voyons, Bobby, faut pas faire ça, c’est pas bien ! Tu fais peur aux gens, regarde dans la rue ! C’est pas bien ! » Bobby ne comprend pas vraiment ce qui se passe, commençant à faire ses excuses… L’actrice le saisit par l’épaule et lui chuchote : « Fais le demeuré, bon sang ! » Eunice a du métier, elle pourrait être convaincante dans l’absolu, et son comportement a au moins pour effet d’interloquer à nouveau les passants : un petit attroupement s’est formé, mais qui ne semble plus savoir comment réagir… En fait, certains semblent trouver la scène… cocasse ? Mais ça ne durera pas – d’autant que Bobby n’a pas le don de sa compagne pour la comédie, à l’évidence ; et les policiers ne vont plus tarder ! Tous deux continuent à jouer le couple mal assorti en longeant la ligne du cable-car – quand une voiture arrive enfin, ils s’empressent d’y monter en marche. Les passants semblent sortir de leur hébétude : « Hep ! Hep ! Là-bas ! » Et, à l’intérieur de la voiture, les passagers sont tout aussi décontenancés – même si personne ne prend l’initiative d’agir… Bobby et Eunice ne s’attardent pas : après quelques pâtés de maison, ils descendent, en marche à nouveau, et le détective guide l’actrice dans un dédale de ruelles, jusqu’à trouver à se réfugier dans un petit café qui donne sur une tout autre ligne. Hélas, ils savent tous les deux qu’ils ont été grillés auprès des Whitman : Bobby, même avec son foulard ridicule, était assurément identifiable, et Eunice s’était présentée nommément à la porte de la Résidence Whitman quelques minutes plus tôt à peine… Et, fonction de comment Timothy Whitman réagira, ils pourraient bien avoir en plus des ennuis avec la police ! Eunice ne comprend absolument pas ce qui s’est passé, elle presse Bobby de lui répondre (d’autant qu’elle croyait, tout d’abord, qu’il était censé la surveiller), mais le détective renâcle et se perd dans des explications bidon évacuant sa responsabilité...

 

VII : MARDI 3 SEPTEMBRE 1929, 13H – MANOIR GORE, 109 CLAY STREET, NOB HILL, SAN FRANCISCO

CR L'Appel de Cthulhu : Au-delà des limites (02)

[VII-1 : Veronica Sutton : Louise Whitman, Jonathan Colbert, Nicolas Robinson, Harold Colbert] Comme convenu, tous les investigateurs se retrouvent au Manoir Gore, sur Nob Hill, vers 13h, pour faire le point sur leurs découvertes. Veronica Sutton montre notamment la lettre de Louise Whitman, ainsi que la photographie de Jonathan Colbert ; le professeur Nicolas Robinson lui a également donné l’adresse du père de l’artiste, Harold Colbert. En fait, le nom de Colbert disait vaguement quelque chose à Veronica depuis qu’il était apparu, mais l’information concernant son père lui a permis de comprendre qu’elle avait une certaine idée de qui il s’agissait, même si elle ne l’a jamais rencontré : Harold Colbert est un intellectuel assez réputé de San Francisco, il enseigne la théologie au Jesuit College, et fait figure d'expert au niveau mondial – la curiosité de Veronica en matière d’anthropologie et indirectement d’occultisme explique qu’elle a déjà croisé ce nom à plusieurs reprises, sans qu’elle fasse jusqu’alors le lien, et notamment parce qu’elle envisage la matière ésotérique dans une perspective rationnelle et symbolique : en fait, le Pr Colbert est tout particulièrement un spécialiste du symbolisme médiéval, et a livré tout au long de sa carrière des études très pointues portant sur des sujets pas toujours très orthodoxes.

 

[VII-2 : Zeng Ju, Gordon Gore, Bobby Traven : Lin Chao, Jonathan Colbert, Andy McKenzie, Parker Biggs] Zeng Ju rapporte alors (concrètement, à Gordon Gore...) ce qu’il a appris auprès de Lin Chao : Jonathan Colbert traîne bien dans le Tenderloin, en compagnie d’une petite frappe, un escroc minable du nom d’Andy McKenzie. Ils semblent fréquenter un « restaurant français » appelé Le Petit Prince, tenu par un certain Parker Biggs, qui a l’air d’un tout autre calibre. Ce renseignement lui a cependant coûté (ou plutôt, à son patron...) 100 $ – on ne peut évidemment faire passer une facture au motif qu’il a fallu payer un trafiquant d’opium, certes… Quoi qu’il en soit, suivre ce McKenzie pourrait s’avérer fructueux (pourquoi Colbert s’est-il donc associé à lui ? Visiblement pas pour l’amour de l’art…), et peut-être faudrait-il également avoir une petite discussion avec Parker Biggs ? Bobby Traven fait la remarque qu’il connaît Le Petit Prince, effectivement un « restaurant français » sur Ellis Street – pas très loin en fait de Chez Francis. Le nom de Parker Biggs ne lui est d’ailleurs pas inconnu : il n’est pas spécialement affilié à la Mafia, ou ce genre de choses, mais c’est un parrain dans son genre, qui gère son établissement avec une poigne de fer – d’ailleurs, il a la réputation de se servir de ses poings le cas échéant, sans toujours faire appel à ses lieutenants ; et, c’est notoire, il a trempé dans de très, très sales affaires – éventuellement d’homicide, même s’il n’est jamais tombé pour l’heure. Un vrai dur, un méchant…

 

[VII-3 : Gordon Gore, Trevor Pierce, Veronica Sutton : Jonathan Colbert, Irena Kreniak, Harold Colbert, Louise Whitman, Timothy Whitman, Daniel Fairbanks] Gordon Gore fait alors à son tour le bilan de ce que Trevor Pierce et lui ont pu trouver à la Russian Gallery : « Un peintre tout à fait prometteur, ce Jonathan Colbert... » En fait, il a acquis ses toiles – sauf une, vraiment curieuse : le très déconcertant portrait d’un vieil Indien ; le tableau se trouve toujours dans la réserve de la galerie d’Irena Kreniak, peut-être devraient-ils y faire un saut pour en juger de leurs yeux… La galeriste ne sait cependant pas où se trouve le jeune homme – et Gordon se demande en fait s’il est toujours en vie… Mais Mme Kreniak a également mentionné le nom du professeur Harold Colbert. Par ailleurs, Gordon a relevé, dans la lettre de Louise Whitman adressée à Veronica Sutton, ces éléments qui semblent confirmer que Timothy Whitman n’est « pas très clair » dans cette affaire… Il n’est pas fâché de ne pas avoir donné trop de détails à Daniel Fairbanks dans le rapport de ce matin, et pense continuer dans ce sens jusqu’à nouvel ordre.

 

VIII : MARDI 3 SEPTEMBRE 1929, 16H – APPARTEMENT DES COLBERT, N° 3, 1120 CLAY STREET, NOB HILL, SAN FRANCISCO

CR L'Appel de Cthulhu : Au-delà des limites (02)

[VIII-1 : Gordon Gore, Veronica Sutton, Trevor Pierce, Eunice Bessler, Zeng Ju, Bobby Traven : Andy McKenzie, Harold Colbert] Tous sont d’accord pour considérer que la piste la plus fructueuse est celle impliquant Le Petit Prince et Andy McKenzie, mais le « restaurant français » n’ouvrira pas avant 18h. Histoire de ne pas perdre leur après-midi, Gordon Gore, Veronica Sutton, Trevor Pierce et, bien qu’un peu hésitante après ce qui vient de se produire (elle est demeurée discrète à ce propos), Eunice Bessler, décident de se rendre à l’appartement du professeur Harold Colbert, qui se trouve en fait dans la même rue que le Manoir Gore, Clay Street, dans Nob Hill, mais bien plus loin, toutefois – c’est une très longue artère… Zeng Ju, toutefois, propose de rester auprès de la voiture de Gordon : inutile d’effrayer le Pr Colbert en se rendant en masse chez lui… Bobby Traven dit être du même avis, et n’accompagne pas les autres pour cette raison, préférant retourner à son agence – en fait, il rumine un peu son échec, dont il a pris soin de ne pas parler aux autres…

 

[VIII-2 : Zeng Ju, Gordon Gore, Eunice Bessler, Trevor Pierce, Veronica Sutton : Harold Colbert] Zeng Ju conduit donc son employeur, Mlle Bessler, M. Pierce et Mlle Sutton au domicile des Colbert. Ils arrivent devant un bâtiment très fantasque – même selon les critères plus que généreux de Nob Hill. Mais l’immeuble a été scindé en plusieurs appartements : le Pr Colbert ne serait certes pas en mesure d’être le propriétaire de pareille folie dans son ensemble. Zeng Ju reste donc auprès de la Rolls-Royce Phantom I de M. Gore tandis que les autres pénètrent dans le bâtiment, où le concierge les guide vers l’appartement n° 3.

 

[VIII-3 : Gordon Gore, Eunice Bessler, Veronica Sutton, Trevor Pierce : Judith Colbert : Harold Colbert, Jonathan Colbert] Gordon Gore sonne à la porte, Eunice Bessler à ses côtés, tandis que Veronica Sutton et Trevor Pierce restent en arrière. Une voix de femme un peu âgée se fait entendre, qui demande de patienter, puis la porte s’ouvre sur une Mme Colbert un peu interloquée par cet attroupement. Gordon Gore explique qu’il souhaiterait discuter avec elle et son époux de l’œuvre de leur fils Jonathan. Elle fronce les sourcils, et demande s’ils sont des journalistes, mais le dilettante explique que ce n’est pas du tout le cas ; il s’est porté acquéreur de dix-sept des toiles du jeune artiste, qu’il admire énormément – il est collectionneur d’art, peut-être a-t-elle entendu parler de lui ? Ses amis sont également amateurs d’art – et ils souhaiteraient tous rencontrer Jonathan. Judith Colbert, finalement mise à l’aise, déplore aussitôt ne pas du tout savoir où se trouve son fils en ce moment… Mais elle les invite à entrer, ils vont discuter de tout cela avec Harold.

 

[VIII-4 : Veronica Sutton : Judith Colbert ; Harold Colbert] Ils suivent Judith Colbert dans un salon assez cossu et meublé avec goût – de très belles bibliothèques, notamment, qui croulent sous les ouvrages anciens. Qu’ils s’asseyent – elle va chercher son mari ! Veronica Sutton, en son absence, jette un œil aux rayonnages : ils sont d’une extrême richesse, mais sans épate – on devine que ces livres ont été lus. Les ouvrages anciens attirent immédiatement l’attention, peut-être plus particulièrement les diverses bibles qui y figurent (dont une superbe Bible du Roi Jacques de 1611, des manuscrits en hébreu plus anciens encore, etc.), mais il faut aussi compter avec une littérature scientifique abondante, sous forme de thèses, d’essais, de revues… La théologie est le principal sujet, mais, dans une perspective d’humanités, bien d’autres matières sont représentées. Le symbolisme est un autre dénominateur commun, plus pointu.

 

[VIII-5 : Gordon Gore : Harold Colbert, Jonathan Colbert] Gordon Gore, pendant ce temps, jette un œil aux photographies exposées dans le salon ; elles sont assez nombreuses. Le rendu n’est toutefois pas le même qu’à la Résidence Whitman : il y a beaucoup de photos de Harold Colbert, illustrant le plus souvent des événements académiques, des remises de récompenses, etc. ; mais nulle prétention dans cet étalage – simplement le souvenir de moments marquants. D’ailleurs, le visage toujours souriant du professeur inspire instinctivement la sympathie. On trouve également des photos de Jonathan Colbert, fils unique semble-t-il, à plusieurs époques de sa courte vie.

 

[VIII-6 : Gordon Gore : Harold Colbert, Judith Colbert ; Jonathan Colbert] Mais c’est alors que Harold Colbert, accompagné de son épouse, pénètre dans le salon – toujours souriant, un bonhomme vieillissant mais qu’on devine chaleureux. « Messieurs dames, Judith me disait que vous souhaitiez discuter de Jonathan ? » Gordon Gore s’avance, et lui tend la main, qu’il serre cordialement. Il se présente comme un admirateur du travail de son fils – qui souhaiterait le rencontrer, et peut-être en apprendre davantage ? Les éloges que tresse Gordon à propos de Jonathan Colbert font sourire plus encore le vieux professeur, persuadé que le dilettante exagère… Lui-même ne saurait prétendre apprécier l’œuvre de son fils – sans doute manque-t-il de la culture nécessaire pour cela… Mais, c’est ennuyeux, il n’a aucune idée d’où son fils peut se trouver – Judith et lui ne l’ont plus revu depuis plusieurs mois…

 

[VIII-7 : Gordon Gore, Veronica Sutton : Harold Colbert, Judith Colbert ; Jonathan Colbert, Clarisse Whitman] Gordon Gore demande s’il faut s’en inquiéter, mais le Pr Colbert répond que ce n’est probablement pas le cas, balayant cette éventualité d’un simple revers de la main – mais il est un peu gêné, et donne au fond l’image d’un père aimant, mais qui ne sait tout simplement pas quoi faire, et est trop timide pour oser parler de ce genre d’affaires privées de la sorte. Mais Gordon poursuit dans cette voie : il a eu des échos de la vie « irrégulière » du jeune homme, ses déménagements à répétition… Et Veronica Sutton n’a aucun doute : Harold Colbert est bel et bien inquiet ; elle intervient, le signifie au professeur, et lui dit qu’ils peuvent l’aider. Le vieil homme est surpris : l’aider ? Qu’entendent-ils par-là ? Gordon reprend la main… et décide de jouer franc jeu : ils mènent une enquête qui pourrait bien impliquer Jonathan Colbert – la disparition mystérieuse d’une jeune fille… Qu’il se rassure : ils ne sont pas de la police, ne travaillent pas non plus pour la presse, et l’intérêt du dilettante pour l’œuvre du jeune homme est parfaitement sincère. Mais, à tous les niveaux, ils ont besoin d’en savoir davantage. Le professeur ne l’interrompt pas, mais il est visible qu’il tend à se fermer un peu… Gordon poursuit : Jonathan n’est accusé de rien, la justice n’est pas après lui – mais il était lié à cette jeune fille, cette Clarisse, dont le nom dit peut-être quelque chose au professeur ? Il fait non de la tête, très lentement… Mais Judith Colbert commence alors à sangloter. Gordon lui présente aussitôt ses excuses, mais Harold Colbert, sans un mot, pose la main sur l’épaule de son épouse, qui se lève aussitôt, en larmes, et quitte la salle, en faisant un signe de la tête à son mari, l’invitant à poursuivre l’entretien.

 

[VIII-8 : Gordon Gore, Trevor Pierce, Veronica Sutton : Harold Colbert ; Jonathan Colbert, Judith Colbert] Harold Colbert fixe Gordon Gore, il semble le jauger – et finalement décider de lui faire confiance. Dans un soupir, il les prie d’excuser son épouse – mais cela fait bien quelques mois qu’ils sont sans nouvelles de Jonathan, ils s’étaient aigrement disputés alors, et, oui, ils sont inquiets. Il n’était pas possible d’en parler librement en présence de Judith, mais peut-être cette conversation pourrait-elle apporter quelque chose, oui… Le professeur a eu écho des soucis médiatiques de son fils par la presse uniquement, il n’en sait rien de plus. Trevor Pierce lui demande s’il ne connaîtrait pas des amis de son fils, des endroits où il aurait pu aller, mais non, ce n’est pas le cas. « Des amis, je doute qu’il en ait jamais eu beaucoup. Des femmes, oui – pour un temps. Je sais comment mon fils se comporte à cet égard. Créer des liens dans ces conditions... » Depuis son entrée à la California School of Fine Arts, il n’a jamais parlé à ses parents d’éventuelles relations.

 

[VIII-9 : Veronica Sutton, Gordon Gore : Harold Colbert ; Jonathan Colbert, Judith Colbert] Veronica Sutton demande alors à Harold Colbert s’il pourrait en dire davantage sur les circonstances de leur dispute. Le professeur est hésitant, il réfléchit… Gordon Gore présente Veronica comme étant sa psychiatre, une femme de grande compétence et qui lui a été d’un grand secours, tandis qu’elle tend sa carte au professeur – qu’il empoche sans l’examiner. Harold Colbert se tourne toutefois vers elle, et semble la jauger à son tour. Puis il émet un profond soupir : « Mon fils est un artiste… Un choix de carrière que je ne comprends pas vraiment. Comme bien des pères tristement bourgeois de San Francisco, je l’imaginais devenir, que sais-je, avocat, médecin, banquier… Mais je n’allais pas l’empêcher de faire ses propres choix – je ne les trouvais pas pertinents, mais ce n’était pas à moi d’en juger. Mais il s’est aussi composé un personnage d’artiste, avec toutes les lubies qui peuvent aller avec ; même si cela s’accorde sans doute avec son caractère, lunatique, passionné… Je sais que c’est un véritable artiste, et pas un poseur comme il y en a tant. Mais… Ce sont peut-être des préjugés de vieux bonhomme, mais je crois que les vrais artistes sont parfois… trop sensibles à… certaines choses… Je crains que Jonathan soit dans ce cas. Toujours est-il qu’il s’est de plus en plus dressé contre Judith et moi-même. Dire quelle était la raison de notre dernière dispute, j’en serais bien incapable – tant de choses se sont accumulées… Mais que voulez-vous faire, le concernant ? » Gordon reprend la parole : le trouver, déjà ; l’aider, aussi – dans ses éventuels déboires, et financièrement ; mais il s’agit donc aussi de retrouver cette jeune fille – quel que soit le lien avec Jonathan Colbert, si même il y en a un. Le Pr Colbert suppose qu’il doit dans ce cas les remercier – même s’il dit ne pas être bien certain que ce soit la meilleure chose à faire que d’entretenir son fils dans ses fantasmes… Gordon loue toutefois sa révolte juvénile – l’apanage des grands artistes débutants ; plus tard, peut-être saura-t-il trouver une voie plus mature et constructive…

 

[VIII-10 : Trevor Pierce, Veronica Sutton : Harold Colbert ; Jonathan Colbert, Sigmund Freud, Judith Colbert] Trevor Pierce demande au professeur s’il a constaté une évolution dans les sujets traités par son fils. Harold Colbert pèse sa réponse – mais se tourne en fait à nouveau vers Veronica Sutton : « Il a eu une sorte de… de crise. Peut-être… Peut-être était-ce simplement un adolescent qui se rebellait, comme tous les adolescents se doivent de le faire. » Il s’interrompt, et fixe la psychiatre dans les yeux ; puis il reprend : « C’était au printemps 1925. Il était très difficile à vivre, à l’époque, et m’inquiétait énormément. » Il se tait subitement, ne lâchant pas des yeux Veronica – qui en est un peu décontenancée… « Vous l’aviez dit tout à l’heure trop sensible à certaines choses ; est-ce à cet épisode que vous faisiez allusion ? » Le regard du professeur est plus perçant que jamais – et il ne sourit plus du tout, il est d’une extrême gravité ; il hoche presque imperceptiblement la tête. Puis : « Vous êtes psychiatre ? Psychanalyste, peut-être aussi ? » Veronica acquiesce – c’est une de ses « marottes »… « Vous n’êtes pas si nombreux à San Francisco – tout particulièrement parmi les femmes… Ce n’est pas une matière que je maîtrise très bien. Le Dr Freud a écrit sur l’interprétation des rêves, n’est-ce pas ? Je n’adhère pas vraiment à ses vues. En tant que spécialiste du symbolisme, j’imagine que cela peut paraître étrange, mais… je ne crois pas qu’interpréter les rêves sur la base de grilles de lecture symboliques soit si pertinent que cela. Les rêves peuvent avoir une autre portée, et le symbolisme n’explique pas tout – s’il explique quoi que ce soit. Toujours est-il qu’à l’époque Jonathan a… beaucoup... rêvé ; de ces rêves rares dont on se souvient au réveil – et des rêves… déstabilisants... » Veronica Sutton croit comprendre ce dont il veut parler – elle réalise qu’à l’époque dont parle le professeur, un nombre inhabituel de ses patients, et tout particulièrement des artistes, des auteurs, etc., avaient adopté un comportement étrangement similaire, même si elle n’en a plus les noms en tête : ils étaient venus lui parler de leurs rêves toujours plus étranges, et dont ils se souvenaient très bien, aussi aberrants fussent-ils… En fait, la littérature scientifique d’alors s’en était fait l’écho, de par le monde entier ; on avait avancé de nombreuses théories, mais rien de déterminant – puis la crise a cessé, et on a tout simplement cessé d’en parler… Veronica comprend par ailleurs que le Pr Colbert lui a fait passer une sorte de test : il s’agissait de voir si elle ferait le lien, base nécessaire à de plus amples révélations. Elle joue le jeu, et le signifie en appuyant sur la date de la crise : « En 1925. Approximativement entre février et fin avril. » Il hoche imperceptiblement la tête. La psychiatre lui demande alors si son fils lui en a dit plus sur le contenu de ses rêves...

 

[VIII-11 : Veronica Sutton, Gordon Gore : Harold Colbert ; Judith Colbert] Mais le visage du Pr Colbert se décrispe soudainement, et il botte en touche – mais toujours en regardant Veronica Sutton, il a en fait totalement lâché les autres (qui s’en rendent compte, et ça peut les mettre un peu mal à l’aise) : « Judith est très affectée par ce qui s’est produit, et fatiguée, je crois que je ferais mieux de m’occuper d’elle. Si vous voulez bien me tenir au courant de l’avancée de vos investigations ? Vous savez comment me contacter. Mais je vous prie de bien vouloir me laisser, maintenant. » Il se lève, les autres font de même ; Gordon Gore le remercie d’avoir bien voulu les recevoir, et l’assure qu’il lui fera savoir où en est leur enquête.

 

À suivre...

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CR L'Appel de Cthulhu : Au-delà des limites (01)

Publié le par Nébal

CR L'Appel de Cthulhu : Au-delà des limites (01)

Première séance du scénario pour L’Appel de Cthulhu intitulé « Au-delà des limites », issu du supplément Les Secrets de San Francisco.

 

Vous trouverez les éléments préparatoires (contexte et PJ) ici.

 

Tous les joueurs étaient présents, qui incarnaient donc Bobby Traven, le détective privé ; Eunice Bessler, l’actrice ; Gordon Gore, le dilettante ; Trevor Pierce, le journaliste d’investigation ; Veronica Sutton, la psychiatre ; et Zeng Ju, le domestique.

 

0 : PROLOGUE

 

Il s’agit d’une simple amorce qu’il m’a fallu imposer pour justifier tant bien que mal l’implication de ce groupe assez conséquent de six PJ ; comme cela tourne autour du personnage de Gordon Gore, j’en avais fait part à son joueur avant la partie.

 

[0-1 : Gordon Gore : Timothy Whitman] Gordon Gore, c'est notoire, aime à se distraire en enquêtant de manière totalement bénévole (pour lui...) et dilettante sur des affaires intéressant la bonne société de San Francisco. Son nom a pu circuler dans ce milieu, et aboutir à ce que le banquier Timothy Whitman, richissime patron de l'American Union Bank, le contacte pour une affaire nécessitant la plus grande discrétion. Whitman n'a rien de commun avec Gore : grand bourgeois austère et même puritain, il méprise à l'évidence le dilettante dépensier et décadent, mais les références indéniables de ce dernier ont emporté la décision du banquier, qui se veut avant tout un homme de « bon sens », pragmatique.

 

[0-2 : Gordon Gore : Timothy Whitman ; Clarisse Whitman] Lors de leur première entrevue à ce propos, la veille au soir, en privé, Whitman a rechigné à se montrer très précis sur ce qu'il attendait au juste. Gore lui a fait la remarque qu'il aurait besoin de davantage d'éléments pour accepter l'enquête, et Whitman a commencé, à regrets, à évoquer quelques éléments plus précis – il s'agit de retrouver sa fille cadette, Clarisse, qui a disparu depuis plusieurs jours ; et qui sait dans quel guêpier elle a pu se fourrer... Mais, pour lui, c'est davantage qu'une simple fugue : il n'a rien lâché de plus précis, mais il dispose sans doute d'éléments en ce sens, et c'est bien pourquoi il considère qu'une enquête s'impose, une enquête n'impliquant pas la police, ni, directement du moins, un ou des détectives privés, affiliés à Pinkerton notamment, car il n'a pas confiance... Le profil de Gore, par contre, le rend approprié pour régler cette affaire au mieux.

 

[0-3 : Gordon Gore : Timothy Whitman] Gore sait qu'il manque encore d'éléments, mais, sur la base de ces premiers échanges, il a néanmoins pu constituer une équipe qu'il juge adéquate, et qu'il compte bien imposer à Whitman quoi qu'il en soit, d'où ce rendez-vous à l'American Union Bank, dans Financial District, le lundi 2 septembre 1929, à 10 h. Whitman, mis devant le fait accompli, n'en sera que plus furieux, suppose Gore, mais le banquier devra admettre qu'il n'a pas vraiment le choix, et accueillir tout ce petit monde dans son bureau.

 

[0-4 : Gordon Gore : Eunice Bessler, Zeng Ju, Bobby Traven, Trevor Pierce, Veronica Sutton ; Clarisse Whitman, William Randolph Hearst] Pour Gore, il allait de soi que sa compagne du moment, la très délurée et active Eunice Bessler, serait mêlée à l'affaire – et d'autant plus, mais cela il le garde pour lui, qu'elle pourrait ressembler d'une certaine manière à Clarisse Whitman ? De même en ce qui concerne son vieux domestique chinois, Zeng Ju, dont il sait qu'il dispose de ressources insoupçonnées au regard de sa fonction de majordome... À plusieurs reprises, Gore a eu recours aux services du détective privé Bobby Traven et du journaliste Trevor Pierce ; il pense qu'ils pourraient être utiles en cette affaire, tout en étant suffisamment discrets – Pierce n'est ainsi pas du genre à susciter un scandale de mœurs, ce sont les affaires politico-financières qui l'intéressent, et il déteste Hearst... Bien sûr, ces deux-là doivent être payés – Traven n'est pas regardant, mais, pour Pierce, il a fallu davantage que de l'argent : la promesse de confidences sur les filouteries de certains membres de la bonne société san-franciscaine – et à la mairie... Ce « paiement » aura lieu à la fin de l'affaire. Enfin, Gore a eu l'occasion de constater qu'une approche plus « intellectuelle » était souvent fructueuse, et le profil de Clarisse l'a incité à requérir les services de sa propre psychiatre, Veronica Sutton ; celle-ci était extrêmement réticente au départ – ce genre d'enquêtes, ce n'est absolument pas son monde, et Gore est son patient ! Mais il a su lui faire miroiter des sujets d'étude intéressants (la personnalité de Clarisse au premier chef), et se montrer vraiment très généreux financièrement... Sutton n’a rien de cupide, mais l’idée de disposer de fonds suffisants pour mettre en place une institution psychiatrique d’avant-garde n’a pas manqué de la séduire, aussi a-t-elle bien voulu remiser, au moins temporairement, ses préventions de côté, et participer à l'entretien à l'American Union Bank, sans pour autant s'engager plus avant ; cela convient très bien à Gore, qui ne doute pas qu'une fois accrochée, elle s'intègrera d'elle-même et volontairement dans leur petit groupe d'investigateurs…

I : LUNDI 2 SEPTEMBRE 1929, 10H – AMERICAN UNION BANK, 105 MONTGOMERY STREET, FINANCIAL DISTRICT, SAN FRANCISCO

CR L'Appel de Cthulhu : Au-delà des limites (01)

[I-1 : Gordon Gore, Eunice Bessler, Zeng Ju, Bobby Traven, Trevor Pierce, Veronica Sutton] Les personnages ont rendez-vous, à 10 h, à l’American Union Bank. La plupart sont à l’heure, ayant pris soin de venir avec un peu d’avance, d’abord le petit groupe constitué par Gordon Gore, Eunice Bessler et Zeng Ju, ensuite et séparément Bobby Traven et Trevor Pierce. Mais Veronica Sutton, elle, a choisi d’avoir quelques minutes de retard – pas grand-chose, mais c’est une manière pour elle de signifier qu’elle n’a rien d’un larbin à qui on donne des ordres ; tout spécialement en pareil cas : l’initiative de son patient Gordon Gore la laisse pour le moins perplexe…

 

[I-2 : Veronica Sutton, Gordon Gore : Daniel Fairbanks ; Timothy Whitman] Ils patientent dans une luxueuse salle d’attente attenante au bureau de Timothy Whitman. À 10 heures tapantes, ils sont rejoints par un jeune homme au port hautain, qui, de manière très explicite, jette un œil à sa montre en pénétrant dans la pièce. Sans dire un mot, il consacre deux, trois minutes à dévisager successivement les investigateurs – ce qui donne le temps à Veronica Sutton d’arriver, et il s’attarde quelque peu sur elle… Mais la psychiatre suppose que c’est aussi, pour lui, une manière de signifier qu’il sait qui elle est. Le jeune homme se présente enfin : Daniel Fairbanks, le secrétaire particulier de M. Whitman, lequel va les recevoir.

 

[I-3 : Gordon Gore, Bobby Traven : Daniel Fairbanks ; Timothy Whitman] Toutefois, il lui faut d’abord spécifier quelques détails, d’ordre très pragmatique : le salaire journalier sera de 25 $ par personne, plus les frais, mais seulement sur présentation de factures dûment complétées (« Nous sommes dans une banque, nous sommes des gens sérieux, et attendons à cet égard autant de sérieux de votre part. ») ; il y aura un bonus de 300 $ par personne si l’affaire est réglée de manière satisfaisante en moins d’une semaine, soit d’ici au lundi 9 septembre. « Posons les choses : si vous n’êtes pas d’accord avec ces conditions, inutile d’ennuyer M. Whitman, vous êtes libres de vous en aller. » Il arrête son regard sur Gordon Gore. Lequel se lève, et se tourne vers ses associés : « Les banquiers, qui préparent tout à l’avance et avec le plus grand soin... », leur dit-il avec un sourire ; mais admettons, ce n’est pas ce qui les intéresse, après tout ? Bobby Traven se lève à son tour : il n’est pas d’accord avec cette allégation désinvolte de son employeur, et le lui fait comprendre… Toutefois, il sait, d’expérience, que le tarif proposé est à vue de nez tout à fait raisonnable, et même généreux – dans l’absolu, tant qu’ils ne savent rien de plus quant au sujet même de leur enquête… Presque par réflexe, il demande toutefois davantage ; mais Gordon Gore, d’un ton plus sérieux, le rassure – il sait très bien ce qu’il en est, ils ont déjà travaillé ensemble… Le tarif proposé par Fairbanks lui paraît correct, mais il est près à rallonger la sauce pour son employé au langage guère châtié ; ce qui convient parfaitement à Bobby, souriant. Gore a un geste de la main traduisant un vague agacement pour ces questions d’argent ; si M. Fairbanks veut bien les introduire auprès de M. Whitman ? Le secrétaire les dévisage tous une dernière fois, regarde à nouveau sa montre – très chère –, puis ouvre la porte du bureau attenant et invite les investigateurs à y pénétrer.

 

[I-4 : Gordon Gore, Zeng Ju, Eunice Bessler : Timothy Whitman, Daniel Fairbanks] Gordon Gore approche de la porte et fait signe à ses amis d’entrer, il fermera la marche. Voyant que son maître s’est débarrassé de sa veste, Zeng Ju offre aussitôt de la prendre. Situé au dernier étage d’un gratte-ciel, le bureau de Timothy Whitman est une grande pièce des plus luxueuse, offrant une impressionnante vue panoramique sur la Baie de San Francisco ; mais l’aménagement intérieur n’a finalement rien de clinquant. Assis à son poste de travail, Timothy Whitman est en train d’étudier avec le plus grand sérieux des dossiers quand les investigateurs pénètrent dans la pièce. C’est un homme assez imposant et rebondi, affichant un air perpétuellement sérieux, et impeccable dans son costume de qualité (mais sans épate) ; affligé d’une calvitie déjà avancée, il arbore une moustache soigneusement entretenue qui n’est pas pour rien dans l’aura de sévérité qui émane de sa personne. Il ne fait pas attention à ses invités tandis qu’ils le rejoignent et que Daniel Fairbanks les invite à prendre place dans six fauteuils visiblement confortables, spécialement disposés à leur intention – mais Zeng Ju, à son habitude, préfère rester debout juste derrière son maître. Une fois tout le monde installé, et après avoir jeté lui aussi un œil à sa montre (encore plus luxueuse, incomparablement, que celle de son zélé secrétaire), Timothy Whitman lève enfin la tête, et dévisage à son tour les investigateurs – avec un air sévère, donc ; il s’attarde un peu plus sur Gordon Gore, avec une vague moue de scepticisme, mais ignore presque totalement la souriante Eunice Bessler

 

[I-5 : Gordon Gore, Zeng Ju, Eunice Bessler : Timothy Whitman ; Louise Whitman, Clarisse Whitman, Dorothy Whitman] Le banquier prend enfin la parole : inutile de faire les présentations, il s’en moque ; Gordon Gore lui a assuré que les investigateurs étaient des gens compétents, capables de régler cette affaire au mieux, le reste ne l’intéresse pas. Il regarde sa montre, puis lâche un bref soupir : « Une chose quand même... Je vous parle en tant que père, et non en tant que banquier. » Il s’interrompt brutalement, puis, regardant tous ses interlocuteurs : « Est-ce que vous avez des enfants ? » A priori, seul Zeng Ju est dans ce cas, mais il n’en fait pas état – conformément à son rang. Devant l’absence de réponse positive, le banquier grommelle : « Mais qu’est-ce qui ne va pas, chez vous... » Après quoi, dans un nouveau soupir, il adresse un regard assez inquisiteur à Eunice Bessler. Puis il reprend : « Bon. Moi, je suis père. J’ai deux filles. Il y a Louise, l’aînée, adorable, belle, gentille… Je compte bien sûr la marier à un beau parti, et prochainement ; elle ne s’intéresse pas trop aux hommes que je lui présente, mais… Bon. Il y a Louise, et il y a Clarisse. » Il s’attarde à nouveau sur Eunice. « Clarisse, elle… elle est effrontée, défiante ; elle a des avis sur tout et n’importe quoi, et ne se prive pas d’en faire part à tout bout de champ. Et ses… relations… Des hommes, oui, beaucoup – et aucun de convenable ! Des "artistes", des "musiciens", des "auteurs"... » On entend les guillemets méprisants dans sa voix. Il bloque à nouveau, et dévisage ses invités : « Est-ce qu’il y a des "artistes" parmi vous, de ces gens qui ont la… la "fibre artistique", comme ils disent ? » Eunice, avec un grand sourire, lui dit être une actrice (les autres ne pipent pas mot). Le banquier reprend : « Une "actrice"… Ouais… Ce pays court à sa perte. Hollywood, hein ? Les "fantaisies" artistiques… Une perte d’espace, de temps, et donc d’argent. Qui ne remboursera jamais les sommes absurdes investies dans ces sottises… L’idée de voir ma Clarisse traîner en pareille compagnie de parasites... » Nouveau soupir, plus profond que les précédents. Et il reprend : « Clarisse… Elle a disparu. Et je veux qu’elle revienne avant de se fourrer dans les ennuis. Des ennuis sérieux. Ma femme et moi ne l’avons pas vu depuis cinq jours, maintenant – et… Oui, je suis inquiet. Comprenez bien : ce n’est pas la première fois qu’elle quitte la maison sans autorisation – des sorties nocturnes… Elle trouvait même à quitter sa chambre, inutile de l’enfermer. Elle rentrait tard dans la nuit, le lendemain matin parfois… Mais elle n'est jamais partie aussi longtemps. Cinq jours. Je suis inquiet... Elle a des mauvaises relations, et… je crains le pire. C’est bien pour cela que je vous ai contacté, M. Gore. Clarisse est une fille difficile – mais c’est ma fille, et je veux qu’elle retourne à la maison.»

 

[I-6 : Veronica Sutton : Timothy Whitman] Veronica Sutton intervient : a-t-il envisagé que sa fille souhaitait simplement vivre sa vie sans lui ? « Madame… J’ai fait plus que l’envisager, et je vous l’ai dit : ce n’est pas une bête escapade comme les autres, même le mot de "fugue"… Avec toutes les fadaises que l’on répand de nos jours, l’idée de "s’émanciper", forcément… Qu’importe : elle a 18 ans, elle est mineure, je suis son représentant légal ; sa place est dans ma maison. »

[I-7 : Gordon Gore : Timothy Whitman, Daniel Fairbanks ; Clarisse Whitman, Dorothy Whitman] Gordon Gore demande un cigare à Timothy Whitman, d’une manière très désinvolte qui surprend le banquier ; il a quelques questions à lui poser… Peut-il se montrer plus précis quant aux « fréquentations » de Clarisse ? A-t-il des noms à leur soumettre ? Sans doute ces bons-à-rien ont-ils des noms, mais il n’a jamais pris la peine de s’en enquérir, à quoi bon… Après un temps de réflexion, il semble envisager quelqu’un de plus précis, puis secoue la tête : non, il ne sait pas ; peut-être sa femme pourra-t-elle les renseigner ? Il pourrait de toute façon être utile à Gore et à son équipe de rendre une visite à la Résidence Whitman : « Fairbanks peut vous organiser un rendez-vous pour cet après-midi, 15 heures. » Le banquier regarde à nouveau sa montre.

 

[I-8 : Gordon Gore, Bobby Traven : Timothy Whitman] Puis Gordon Gore invite le détective privé Bobby Traven à poser des questions à Timothy Whitman : c’est sa partie, après tout ! « Merci coco. » Quant le banquier a-t-il vu pour la dernière fois sa fille, et où ? Il y a cinq jours, à la maison. Et il n’appelle Gore qu’après cinq jours ? Bizarre, son histoire… Brusqué, Whitman lâche que « les circonstances sont… particulières ». Et la police, qu’est-ce qu’elle fait ? Elle n’est pas au courant – et le banquier entend bien que cela reste ainsi, c’est pourquoi il a fait appel aux services de M. Gore, qui a la réputation de pouvoir régler ce genre d’affaires discrètement, et il tient à la discrétion. « Ouais… C’est quoi que la police doit pas savoir, y a quoi là-dessous ? De la drogue ? De la prostitution ? » Whitman commence à s’énerver : la police de San Francisco est notoirement inefficace et corrompue, il n’attend rien d’elle ! Le détective est-il aussi compétent que le prétend M. Gore ? Peut-il trouver sa fille, ou pas ? Gordon Gore répond de lui. Le banquier regarde à nouveau sa montre : « Bon, vous avez d’autres questions ? J’ai du travail ! »

 

[I-9 : Gordon Gore, Zeng Ju, Eunice Bessler : Timothy Whitman ; Clarisse Whitman] Gordon Gore coupe court et suppose qu’ils n’apprendront rien de plus utile ici – effectivement, autant se rendre à la Résidence Whitman à 15 heures. Il propose donc de s’en tenir là pour l’heure. Mais oui : mieux vaut pour M. Whitman ne pas leur mettre la police dans les pattes, il est sans doute possible de régler cette affaire discrètement. Zeng Ju sort de sa réserve habituelle : M. Whitman pourrait-il leur confier une photographie de Mlle Clarisse ? Oui, bien sûr, le banquier leur en tend une, qu’il sort du tiroir de son bureau. Une jeune fille pétillante, un brin espiègle, assurément charmante… Gordon Gore la regarde, puis se tourne vers Eunice Bessler, souriant : « Elle vous ressemble à s’y méprendre ! » Et précise en chuchotant : « En moins jolie, toutefois. » L’actrice le remercie, et joue son jeu : « Elle pourrait sans doute percer à Hollywood ! » Gore, taquin, suppose qu’ils pourront lui en parler quand ils l’auront retrouvée – si son père le veut bien, naturellement… Whitman ne goûte pas la plaisanterie : « Vous me ferez le plaisir d’avoir ces conversations ailleurs que dans mon bureau. Fairbanks, raccompagnez-les, et voyez avec eux pour… la paperasse. » Après un nouveau coup d’œil à sa montre, le banquier s’attelle de nouveau à la lecture de ses dossiers.

 

[I-10 : Gordon Gore, Zeng Ju, Trevor Pierce, Bobby Traven, Eunice Bessler, Veronica Sutton : Daniel Fairbanks ; Timothy Whitman, Dorothy Whitman] Daniel Fairbanks les reconduit dans la salle où ils avaient patienté. Il faut faire les choses en bonne et due forme : il a préparé les contrats – libre à eux de les lire en détail, mais ils devront être signés avant qu’ils ne quittent cette pièce. Par ailleurs, concernant les honoraires, M. Whitman l’a autorisé à leur verser à chacun une avance de 50 $. Il va de ce pas s’occuper du rendez-vous de cet après-midi (et en donne l’adresse, à Pacific Heights) ; il insiste sur leur ponctualité : Mme Whitman est tout aussi exigeante que son époux à cet égard. Enfin, il exige un rapport téléphonique quotidien, chaque matin à 9 heures précises, témoignant des avancées de l’enquête, et, le cas échéant, des frais engagés – mais il rappelle au passage la nécessité de factures en bonne et due forme. Gordon Gore persiste sur le goût des secrétaires pour la précision, et n’a guère envie de perdre du temps à lire quelque chose d’aussi ennuyeux qu’un contrat – peut-être Zeng pourrait-il s’en charger ? Mais il n’y connaît rien… Trevor Pierce est plus compétent – et ne comptait certainement pas signer quoi que ce soit sans le lire au préalable ; Bobby Traven non plus. Tous deux constatent que les contrats ont été conçus avec sérieux et application, probablement davantage que ce à quoi le détective privé est habitué. Mais le journaliste comprend autre chose, suite à se lecture méticuleuse : le contrat est conçu de telle sorte que rien de fâcheux ne pourra impliquer M. Whitman en cas de soucis des investigateurs avec la justice, tout spécialement – il est totalement protégé en pareil cas, et ne serait d’aucun secours à des maladroits se retrouvant en cellule ou devant le juge… Ce n’est pas forcément une clause inhabituelle, mais on y a apporté un soin particulier. Bobby Traven n’en est que davantage convaincu qu’il y a anguille sous roche – une dimension proprement criminelle à l’affaire, dont Timothy Whitman n’a pas fait état ; il en fait part, discrètement, à Gordon Gore – pour lui, ça justifierait bien un supplément, d’ailleurs… Mais le dilettante, une fois de plus, prend sur lui de payer la différence. La paperasse l’ennuie, il a hâte de quitter la banque et de se mettre à enquêter ; il signe donc le contrat sans plus attendre, avec son très luxueux stylo-plume, et invite ses camarades à ne pas faire davantage de chichis – ils signent à leur tour, Eunice Bessler lui empruntant son stylo au passage. Veronica Sutton prie Fairbanks de bien vouloir lui adresser un double à son cabinet.

[I-11 : Bobby Traven, Gordon Gore : Daniel Fairbanks ; Clarisse Whitman, Dorothy Whitman, Timothy Whitman] Bobby Traven ne compte toutefois pas partir sans un dernier et brutal coup d’éclat, et prend violemment à partie Fairbanks : ça ne serait pas lui qui aurait vu la petite pour la dernière fois ? Il a un comportement très suspect ! Le secrétaire en tombe des nues – ce qui efface sur son visage son habituelle moue arrogante… Il regarde le détective les yeux exorbités, puis se tourne, presque désespéré, vers Gordon Gore lequel se contente de vanter la « rafraîchissante gouaille populaire de M. Traven »… Mais Fairbanks s’insurge : c’est de la diffamation ! Il ferait bien d’adopter un comportement plus séant – tout particulièrement quand il se rendra à la Résidence Whitman : Mme Whitman ne sera pas aussi coulante que lui face à pareilles allégations grossières ! Par ailleurs, le secrétaire a du travail – vont-ils enfin quitter les lieux ? Gordon Gore se montre sarcastique : un travail plus important que retrouver la fille de M. Whitman ? Fairbanks se raidit : « Le monde n’a pas cessé de tourner, M. Gore. » Le dilettante concède que c’est tout à fait vrai – la chose la plus pertinente que Fairbanks ait jamais dite. Il tend au secrétaire son cigare à peine entamé – Fairbanks ulcéré lui indique un cendrier d’un signe de la tête… Gore y dépose nonchalamment le mégot, et ils prennent tous la direction de la sortie.

 

[I-12 : Gordon Gore, Zeng Ju, Bobby Traven, Trevor Pierce : Timothy Whitman, Dorothy Whitman, Clarisse Whitman, Daniel Fairbanks] En chemin, Gordon Gore demande à son domestique Zeng Ju ce qu’il pense de tout cela. Le vieux Chinois ne saurait dire en l’état – et il se rangera à son avis ; comme toujours… Avant le rendez-vous de 15 heures, Gordon Gore incite Bobby Traven à fouiner dans ses dossiers, voir s’il ne trouverait rien concernant la famille Whitman - aussi bien Timothy Whitman ou son épouse que Clarisse. Le détective privé est sceptique – en tout cas, gérer « la haute », c’est l’affaire du patron ; lui, son truc, c’est les bas-fonds ! Mais si la petite fréquentait bien des « aaaaaartistes », il ne doute pas qu’il lui faudra bientôt enquêter dans des « trous pourris ». Il embarque d’autorité la photo de Clarisse ; il va la montrer à quelques contacts du Tenderloin, et d’ores et déjà Chez Francis, où il a ses habitudes… enfin, il le fera à l’ouverture, dans la soirée. En fait, il est persuadé que « la petite » se terre quelque part dans un trou, désireuse de changer de vie, peut-être fait-elle déjà « la danseuse »… Il pense pouvoir mettre la main sur elle dans les vingt-quatre heures au plus ; il chuchote d’ailleurs à Gordon Gore qu’il ferait bien traîner un peu les choses, histoire d’être correctement payé, puisque le salaire est journalier... Le dilettante, bien loin de s’en offusquer, lui répond en souriant que ce serait terriblement décevant : pour l’amour du sport, il faut aller vite ! Mais Bobby s’en moque totalement, du « sport »… Trevor Pierce, de son côté, compte lui aussi compulser ses dossiers personnels, très amples et bien informés : le banquier n’a-t-il pas trempée dans des affaires louches ? Peut-être aussi l’arrogant FairbanksLe journaliste également est convaincu qu’il y a anguille sous roche.

 

[I-13 : Veronica Sutton, Gordon Gore : Timothy Whitman, Clarisse Whitman, Dorothy Whitman, Louise Whitman] Veronica Sutton va rentrer chez elle en taxi – elle a des chats à nourrir, et retrouvera le petit groupe à Pacific Heights. Mais Gordon Gore, qui savait que la psychiatre était la seule dont l’engagement n’était pas acquis, la retient un bref instant : « Une affaire excitante, n’est-ce pas ? » La psychiatre prend son temps pour répondre – ce qui, elle le sait très bien, vaudra acceptation ou refus de l’affaire. Mais elle concède que le portrait fait par M. Whitman de sa fille Clarisse l’intéresse ; en fait, elle a hâte de rencontrer Dorothy Whitman, et éventuellement aussi Louise Gordon Gore en est ravi, c’est parfait ! « À tout à l’heure, ma chère ! »

II : LUNDI 2 SEPTEMBRE 1929, 15H – RÉSIDENCE WHITMAN, 32 LYON STREET, PACIFIC HEIGHTS, SAN FRANCISCO

CR L'Appel de Cthulhu : Au-delà des limites (01)

[II-1 : Gordon Gore, Eunice Bessler, Zeng Ju, Veronica Sutton, Bobby Traven, Trevor Pierce : Clarisse Whitman, Timothy Whitman] Les investigateurs n’ont pas forcément eu le temps de faire grand-chose d’ici au rendez-vous à la Résidence Whitman : tandis que Gordon Gore et Eunice Bessler déjeunaient dans un restaurant huppé de Downtown (l’actrice confiant à son amant qu’elle se reconnaît un peu dans le portrait de Clarisse Whitman), Zeng Ju est rentré à la Résidence Gore, sur Nob Hill, pour y effectuer ses tâches domestiques. De retour à son appartement, Veronica Sutton s’est essentiellement occupée de ses chats. Bobby Traven, frustré qu’il soit trop tôt pour aller Chez Francis, son « restaurant français » fétiche du Tenderloin, est passé faire un tour à son agence, mais ses dossiers ne contenaient rien pouvant concerner la disparition de Clarisse Whitman de toute façon, ce n’est pas sa manière d’enquêter... Trevor Pierce, enfin, n’a guère eu davantage de chances de son côté : le nom du richissime banquier revient bien régulièrement dans ses dossiers, et il ne doute pas que ce « gros poisson » soit mêlé à des affaires louches ; il compte bien l’avoir un de ces jours, mais n’a rien trouvé de probant…

 

[II-2 : Gordon Gore, Bobby Traven : Timothy Whitman, Clarisse Whitman, Dorothy Whitman, Louise Whitman] Tous les investigateurs se retrouvent donc à la Résidence Whitman, une demeure cossue de Pacific Heightstrès riche à l’évidence, mais sans le clinquant des manoirs de Nob Hill tel que celui de Gordon Gore. Bobby Traven sonne sans plus attendre, et c’est un majordome qui leur ouvre – très strict à l’évidence. Ils ont été annoncés – s’ils veulent bien le suivre ? Il les conduit dans un salon assez luxueusement décoré – mais essentiellement avec du mobilier ancien : pas de tableaux ou de sculptures, plutôt du fonctionnel ; quelques photos de famille tout de même, très dignes, guère souriantes : les investigateurs y reconnaissent aisément Timothy Whitman ainsi que Clarisse, et peuvent supposer que les deux autres femmes qui reviennent le plus souvent sont Dorothy et Louise. Le majordome leur dit qu’il va de ce pas prévenir Mme Whitman… mais, un peu nerveux, « préfère les prévenir » que cela pourra prendre un peu de temps, il faut que Madame se prépare. Il va leur amener des rafraîchissement en attendant – une excellente limonade ; à moins qu’ils ne préfèrent du thé ? Mais Gordon Gore l’interpelle : on a insisté sur leur ponctualité, y a-t-il un imprévu ? Non, rien de la sorte ! Madame va les recevoir sous peu, c’est simplement… Mais justement, il vaut mieux qu’il aille la prévenir ! Bobby réclame un whisky, ce qui lui vaut un sourire crispé du majordome, lequel ne s’attarde pas davantage : « Si vous voulez bien m’excuser... »

 

[II-3 : Veronica Sutton : Montgomery Phelps, Dorothy Whitman, Louise Whitman ; Clarisse Whitman] L’attente dure vingt minutes. Le majordome était revenu entre temps pour les rafraîchissements (non, pas de whisky…), mais il les invite alors à le suivre dans une autre pièce, où « Madame et Mlle Louise » vont les recevoir. Il les conduit dans un autre salon, au premier étage (et avec une vue imprenable sur le Présidio ; les fenêtres sont ouvertes, une petite brise agréable de fin d’été baigne la pièce) ; la pièce est assez similaire à la précédente, mais avec un bureau derrière lequel est assise Dorothy Whitman, tandis que la sœur aînée de Clarisse se tient debout à ses côtés. Veronica Sutton perçoit très vite, avant même la moindre parole, que Mme Whitman est nerveuse, et elle a son idée sur la raison de cet état : la dame a passé vingt minutes à se préparer pour être parfaitement impeccable, et elle l’est, mais, en dépit du caractère attendu de cette réception, elle se sent prise au dépourvu… Mme Whitman remercie « Phelps », qui peut disposer. Le majordome se retire et ferme la porte derrière lui.

 

[II-4 : Gordon Gore, Veronica Sutton, Eunice Bessler : Dorothy Whitman] Dorothy Whitman fait alors part de ce que son époux l’avait prévenue de cette visite, et remercie les investigateurs de leur présence. Pourraient-ils, cependant, attester de leur identité ? On n’est jamais trop prudent… Gordon Gore se présente, et la loue pour sa mise parfaite ; il l’assure que les autres personnes dans cette pièce ont été spécialement choisies par lui-même, et qu’elle peut avoir en eux tous pleine et entière confiance ; toutefois, il peut témoigner de son identité – et, suppose-t-il, ses associés de même. On tend quelques cartes… mais, et c’est une évidence tout spécialement pour Veronica Sutton, Mme Whitman ne sait tout simplement pas quoi en faire : elle aurait accueilli avec la même satisfaction de façade une carte de bibliothèque périmée… Dès lors, elle s’adresse essentiellement à Gordon Gore, à l’évidence l’homme qui présente le mieux dans cette pièce – elle a noté la présence de Veronica, mais la psychiatre a vite compris qu'elle avait pour elle quelque chose d’un peu gênant : en fait, dans les banalités précédant le cœur de l’entretien, Veronica a pu constater que Mme Whitman ne s’adressait jamais à elle, pas plus qu’à Eunice Bessler ; elle a son opinion sur la place des femmes en bonne société, et c’est là une affaire d’hommes – d’une certaine manière, à ses yeux, toutes deux accaparent la place traditionnellement dévolue à des hommes…

 

[II-5 : Bobby Traven, Gordon Gore : Dorothy Whitman, Montgomery Phelps] Ces banalités se poursuivent jusqu’à ce que le majordome revienne avec du thé et des cookies ; il ressort aussitôt, et les choses sérieuses vont pouvoir commencer. Toutefois, Bobby Traven, qui ne se sent pas forcément à sa place dans ce salon feutré, se lève alors et fait mine de rejoindre Phelps. Mais Dorothy Whitman, profondément surprise, presque choquée, l’interpelle aussitôt : « Monsieur ? » Le détective se retourne : oui ? « Nous avons à discuter, Monsieur, je vous prie de bien vouloir rester dans cette pièce. » Bobby répond que son « représentant, M. Gordon Gore », est là pour elle – quant à lui, il a besoin d’aller aux toilettes, sans doute Phelps pourra-t-il les lui indiquer, et… « Est-ce une envie si pressante, Monsieur ? Je pense que vous pourriez attendre que nous ayons discuté concernant cette affaire… Après quoi Phelps pourra vous accompagner, certes, mais pour l’heure nous sommes occupés ici, n’est-ce pas ? » Bobby obtempère et se rassied en maugréant…

 

[II-6 : Veronica Sutton : Dorothy Whitman, Louise Whitman ; Clarisse Whitman, Timothy Whitman] Dorothy Whitman évoque enfin l’affaire qui les intéresse, et Clarisse. Pour l’essentiel, elle reprend exactement les termes de son époux, mais en appuyant peut-être encore davantage sur l’idée que la jeune fille disparue n’a conscience, ni de son rang dans la société, ni de la place qui est la sienne eu égard à son sexe – chose qui importe énormément aux yeux de Mme Whitman. D’où une profonde honte pour la famille dans son ensemble, bien mal payée de tout l’amour prodigué au fil des année à Clarisse ! Par ailleurs, Dorothy Whitman ne cesse de comparer ses deux filles, dressant l’éloge de Louise, qui se trouve à ses côtés… mais sans jamais lui laisser la parole, et, finalement, l’impression n’en est que plus grande qu’elle n’en parle que comme d’un objet – chose qui n’échappe certes pas à Veronica Sutton. En fait, Louise se contente d’être là – les yeux baissés sur le plancher, le visage fermé, sans dire un mot.

 

[II-7 : Trevor Pierce, Eunice Bessler : Dorothy Whitman, Louise Whitman ; Clarisse Whitman] Trevor Pierce, qui sent l’agacement pointer, interrompt le discours confus et répétitif de Mme Whitman : à l’entendre, Clarisse était un tel poids, pourquoi alors s’inquiéter de ce qu’elle a quitté leur vie ? Dorothy Whitman est profondément choquée par cette remarque à laquelle elle ne s’attendait pas ; elle assure le journaliste et ses collègues qu’elle aime bien évidemment sa fille cadette, quoi qu'il en soit, mais, presque aussitôt, insiste avant tout sur le scandale qui pourrait rejaillir sur la famille Whitman d’autant plus que se pose la question de « ces hommes » que Clarisse fréquente… Or la jeune fille, mineure par ailleurs, leur en veut visiblement – pour Dieu sait quel tort imaginaire qu’elle impute à ses parents. Dorothy Whitman ne doute pas que sa fille disparue serait ravie du scandale, l’espèrerait même, voire ferait tout pour le provoquer… L’idée de souiller la réputation immaculée des Whitman par Dieu sait quelles turpitudes l’excite probablement (Eunice Bessler contient difficilement un éclat de rire) ! « C’est toute la différence avec Louise, voyez-vous » ; et elle remet le même disque…

[II-8 : Gordon Gore, Bobby Traven, Eunice Bessler : Dorothy Whitman] Gordon Gore, appuyé par Bobby Traven, entreprend de rassurer (et de calmer) Mme Whitman. Ce qui lui est arrivé est tout à fait tragique,et ils déploieront tous leurs efforts pour lui restituer sa fille. Concernant la suite, le dilettante avance aussi que « d’excellents établissements » sont spécifiquement destinés à « redresser » les jeunes filles « difficiles », il pourra lui communiquer quelques bonnes adresses et la recommander – il pense notamment à une institution à la réputation admirable, située à New YorkC’est du baratin : Eunice Bessler, d’abord un peu perplexe, le comprend vite, mais Dorothy Whitman est pour sa part tout à fait réceptive ; Gordon a acquis sa confiance – de tous les investigateurs, il est le seul avec qui elle soit relativement à l’aise.

 

[II-9 : Gordon Gore, Eunice Bessler : Dorothy Whitman ; Clarisse Whitman, Timothy Whitman, « Johnny »] Gordon Gore pousse son avantage : d’ici-là, afin de retrouver Clarisse, il faut leur communiquer des informations utiles – et confidentielles, le cas échéant ; il assure à nouveau Mme Whitman de leur discrétion – et ils sont liés par leur contrat. M. Whitman n’a pas su leur répondre, mais peut-être pourrait-elle leur en dire plus sur les « artistes… licencieux et aux mœurs dégradées » que fréquentait Clarisse ? Le vocabulaire n’y est sans doute pas pour rien : une larme coule sur la joue de Mme Whitman. Il y en a eu tant… Elle ne retenait pas vraiment leurs noms – guère le temps de toute façon. Tout récemment, cependant, elle a entendu le simple prénom de « Johnny » ; encore un « artiste », mais elle n’en sait pas davantage… ou du moins est-ce ce qu’elle prétend – mais il est facile de deviner qu’il y a encore autre chose, qu’elle n’ose pas dire. Eunice Bessler lui demande de quel type d’artiste il s’agissait : un acteur, peut-être ? Non, elle croit plutôt que c’était un peintre… ou un photographe, elle ne sait plus.

 

[II-10 : Gordon Gore : Dorothy Whitman, Louise Whitman] Mais Gordon Gore entend lui faire cracher le morceau, même si ses paroles sont très douces et élégantes : il faut tout leur dire, absolument tout. Dorothy Whitman se tourne alors vers sa fille Louise : « Louise, peux-tuTu as quelque chose à faire, je crois ? » Louise se contente de hocher la tête, sans dire un mot, et sort du bureau.

 

[II-11 : Bobby Traven, Gordon Gore : Louise Whitman, Dorothy Whitman ; Clarisse Whitman] Mais Bobby Traven se lève à nouveau pour la suivre… Mme Whitman est plus stupéfaite encore que la première fois : « Monsieur ! Monsieur ! Nous avons à discuter ici ! C’est déjà assez pénible pour moi de… de remuer toute cette boue, je vous prierais de ne pas en rajouter, s’il vous plaît ! » Elle est à deux doigts des sanglots. Bobby compatit tout d’abord… puis son ton se fait soudainement plus dur : c’est justement qu’il entend retrouver sa fille, il va falloir que « la vieille » le laisse travailler ! Gordon Gore le saisit par le bras et l’enjoint à se calmer ; il présente aussi ses excuses à Mme Whitman, ulcérée par le « comportement inacceptable » de son employé. Elle est sur le point d’exiger que le détective privé quitte la pièce et même la maison… mais comprend soudain, car elle n’est pas si idiote que cela, que c’était exactement ce qu’il attendait ! Elle est placée devant un dilemme des plus délicat… Finalement : « Monsieur, j’exige que vous restiez ici ! » Bobby lui dit qu’alors, elle ferait bien d’en venir au fait ; Gordon avance que c’était bien ce qu’elle allait faire… et Mme Whitman ajoute qu’ils ne devraient pas « hurler quand il s’agit de discuter de matières aussi sensibles »…

 

[II-12 : Bobby Traven : Dorothy Whitman ; Louise Whitman, « Johnny », Clarisse Whitman] C’est tout le problème – et c’est bien pour cela qu’elle ne voulait pas en parler devant Louise… Ce « Johnny », on lui a dit qu’il vivait dans... ces « maisons de rendez-vous » du Tenderloin ! Bobby Traven affiche un grand sourire : « Voilà, on y est ! » Est-ce qu’elle a un nom à leur donner ? Si c’est le cas, il y descend direct et la lui ramène, sa fille… Toujours agacée, Mme Whitman n’apprécie pas le ton du détective, mais, de toute façon, elle ne dispose donc que du seul prénom de « Johnny ». Un artiste, dans le Tenderloin… Mais elle suppose qu’il peut y avoir là-bas beaucoup d’artistes qui s’appellent « Johnny », enfin, elle n’en sait rien…

 

[II-13 : Trevor Pierce, Eunice Bessler, Veronica Sutton : Dorothy Whitman ; Clarisse Whitman] Trevor Pierce demande alors à Mme Whitman s’il leur serait possible de jeter un œil à la chambre de sa fille : ils pourraient y trouver des indices… Les jeunes filles font cela, n’est-ce pas ? Tenir un journal intime, ce genre de choses… Puisqu’il est visiblement difficile à Mme Whitman de répondre à leurs questions, peut-être qu’en menant l’enquête d’une autre façon… Elle a un temps d’attente, puis suppose que le journaliste a raison. Elle va d’abord y jeter un œil elle-même, après quoi elle permettra à « une de ces dames » d’y pénétrer – sans doute le journaliste comprend-il qu’il est hors de question d’introduire un homme dans la chambre d’une jeune fille, ça ne serait pas convenable…

 

[II-14 : Zeng Ju, Gordon Gore, Bobby Traven : Dorothy Whitman ; Clarisse Whitman, « Johnny », Louise Whitman] Le toujours très discret Zeng Ju prend alors sur lui d’intervenir, mais son rang lui suggère de s’adresser à son maître Gordon Gore plutôt qu’à Mme Whitman directement : peut-être pourrait-on déterminer les lieux que Mlle Whitman fréquentait, ou apprendre les noms de quelques-uns de ses amis, qui pourraient détenir des renseignements précieux ? Gore comptait bien poser cette question – si Traven l’avait laissé parler… Mme Whitman pourrait-elle citer quelques endroits, quelques personnes ? Rien de précis, hélas… Les « maisons de rendez-vous » du Tenderloin, c’est tout à fait récent, Dieu soit loué ; mais avant cela… Sans doute de ces lieux où se trouvent des artistes, imagine-t-elle. On dit qu’ils sont nombreux du côté de North Beach, non ? Ou Russian Hill ? Et il y a ces institution, du côté du Présidio, croit-elle savoir, ou peut-être du Golden Gate ParkElle ne peut pas se montrer plus précise. Gordon Gore lui demande si « Johnny » exposait quelque part, dans un de ces endroits : Clarisse avait bien mentionné une exposition, mais elle ne saurait dire où ; c’était tout récent, en tout cas, un mois au plus. Et saurait-elle quel est son style de peinture, à ce « Johnny » ? Une marque de fabrique, peut-être ? « Je ne sais rien de tout cela, M. Gore ; je suppose qu’il utilise des pinceaux... » Le nom d’une personne à qui Clarisse aurait pu confier d’éventuels soucis, alors ? Sa sœur, peut-être ? Elle ne sait pas – et Louise et Clarisse sont si différentes… Gordon Gore lui demande si elle leur permettrait de discuter avec Louise – en se montrant discrets, bien sûr, et en maintenant secret le scabreux de l’affaire… Dorothy Whitman n’y voit pas d’inconvénient – tant que c’est en sa présence.

 

[II-15 : Gordon Gore, Veronica Sutton : Dorothy Whitman ; Clarisse Whitman] Gordon Gore se tourne vers ses associés : ont-ils d’autres questions ? Veronica Sutton prend la parole et demande à Mme Whitman si, outre ces mauvaises fréquentations, il ne se serait pas passé quelque chose de « particulier » dans les quelques jours ayant précédé la disparition de Clarisse. Non, elle n’a rien constaté de spécial… La psychiatre se montre pressante : elle a donc disparu comme ça, d’un seul coup ? Eh bien, elle sortait déjà en cachette la nuit avant cela… Mais Dorothy Whitman n’a rien vu de spécial, non.

[II-16 : Trevor Pierce, Gordon Gore : Dorothy Whitman ; Timothy Whitman, Clarisse Whitman] Trevor Pierce intervient à son tour : pourquoi avoir attendu cinq jours pour signaler cette disparition à quelqu’un – et donc pas à la police ? Ou des recherches ont-elles déjà été menées par les Whitman en amont ? « Quatre jours. M. Whitman a contacté M. Gore hier. Nous voulions croire que ce ne serait qu’une autre des petites escapades de Clarisse, simplement un peu plus longue que d’habitude… Mais maintenant nous ne pouvons plus nous bercer de ce genre d’illusions. »

 

[II-17 : Eunice Bessler, Gordon Gore : Dorothy Whitman ; Clarisse Whitman, Louise Whitman] Eunice Bessler demande alors à Mme Whitman si elle pourrait les éclairer sur les circonstances de sa dernière rencontre avec sa fille. Elle ne sait pas s’il y a grand-chose à en dire… « Dites toujours ! » Eh bien, elles s’étaient disputées… À quel motif ? Rien de spécial : son caractère impossible, son refus d’obéir à ses parents, son mépris pour la bienséance, tous ces hommes, ces « bohémiens », alors que Louise, si admirable, ne manquerait pas d’épouser sous peu un homme bien sous tous rapports… Clarisse avait alors éclaté de rire ! Gordon Gore chuchote à l’oreille de sa maîtresse que « cette petite » lui plaît, décidément – elle a de l’humour ! Eunice se retient de pouffer, mais n’en pense pas moins.

 

[II-18 : Veronica Sutton, Eunice Bessler : Dorothy Whitman, Montgomery Phelps ; Clarisse Whitman, Louise Whitman] Devant l’absence d’autres questions, Mme Whitman suppose qu’il est temps de jeter un œil à la chambre de Clarisse. Mais, elle y tient, elle s’y rendra d’abord seule – après quoi Mlle Sutton pourra la suivre. Eunice Bessler les accompagne – elle sait qu’elle met Dorothy Whitman encore plus mal à l’aise que Veronica, mais la convainc qu’elle ferait aussi bien de les accompagner pour mettre toutes les chances de leur côté. Mme Whitman appelle Phelps « pour qu’il tienne compagnie à ces messieurs », puis guide les deux femmes au 1er étage, où se trouve la chambre de Clarisse. Tandis qu’elle peine dans l’escalier, Veronica demande à son hôte pourquoi elle tenait tant à ce que Louise assiste au début de leur entretien, alors qu’il ne fallait visiblement pas qu’elle entende certaines choses ? Dorothy Whitman ne pouvait certes pas parler devant sa fille aînée de ces « maisons de rendez-vous » où se serait rendue Clarisse ; toutefois, l’exclure des discussions portant sur sa sœur n’aurait pas été vraiment justifiable dans l’absolu. Veronica fait la remarque que Louise n’a pas dit un mot : « Certes, elle n’est pas très… communicative. » Et ses rapports avec sa sœur ? « Je ne crois pas qu’elle m’en ait jamais fait part, mais, ma foi, je suppose qu’il s’agissait de rapports normalement entretenus par deux sœurs… Louise est assurément trop douce pour s’emporter sur le comportement inconvenant de sa cadette ; mais je suppose qu’elle n’en pense pas moins, après tout, elle est une Whitman. » Veronica aimerait s’entretenir avec elle : elle connaît bien la psychologie des jeunes filles… Dorothy Whitman revient à sa réponse originelle : elle y consent, mais en sa présence.

 

[II-19 : Eunice Bessler, Veronica Sutton : Dorothy Whitman ; Clarisse Whitman] Eunice Bessler et Veronica Sutton, guidées par Mme Whitman, arrivent devant la chambre de Clarisse. Mme Whitman pénètre seule à l’intérieur, ferme la porte derrière elle, la verrouille même, et se met à fouiller – on l’entend qui déplace des cintres, ouvre des tiroirs, etc. Eunice Besller colle son oreille à la porte pour essayer de comprendre ce qui se passe à l’intérieur – difficile à dire avec plus de précision, cependant.

 

[II-20 : Veronica Sutton : Louise Whitman, Timothy Whitman, Dorothy Whitman] Veronica Sutton, pendant ce temps, jette un œil aux autres pièces de l’étage – simplement pour en avoir un aperçu, pas pour fouiller à proprement parler. Une chambre à côté doit être celle de Louise Whitman. Plus loin, une chambre plus grande, avec un lit immense qu’elle aperçoit car la porte a été laissée entrouverte, est selon toutes probabilités celle des époux Whitman. De l’autre côté, une seule pièce occupe la majeure partie de l’étage ; Veronica y jette un œil rapidement, et suppose qu’il s’agit du bureau de M. Whitman – aux dimensions proprement impressionnantes, avec de nombreuses étagères croulant sous de volumineux dossiers, toutefois classés avec une méticulosité remarquable : on travaille dans cette pièce, mais elle est tenue aussi impeccablement que tout autre.

 

[II-21 : Eunice Bessler : Dorothy Whitman ; Clarisse Whitman] Cela fait maintenant près de dix minutes que Dorothy Whitman fouille la chambre de sa fille – et de plus en plus frénétiquement, à en croire les bruits qu’entend Eunice Bessler toujours l’oreille collée à la porte. Elle décide de toquer : « Mme Whitman ? Tout va bien ? » Elle l’entend répondre que oui, oui, tout va très bien, elles vont bientôt pouvoir rentrer – mais la voix de Dorothy Whitman n’est guère assurée et, exactement au même moment, Eunice perçoit le bruit d’une chasse d’eau... Une minute plus tard, des bruits de pas se font entendre, et Mme Whitman ouvre la porte de la chambre. Elle est d’une extrême pâleur… D’une voix tremblotante, elle engage ces dames à « faire ce qu’elles ont à faire ».

[II-22 : Eunice Bessler, Veronica Sutton : Clarisse Whitman, Dorothy Whitman, Bobby Traven] Eunice Bessler et Veronica Sutton pénètrent dans la chambre de Clarisse, et ferment derrière elles – Mme Whitman ne les a pas suivies. C’est une chambre de jeune fille riche, à l’évidence. Comme les autres pièces de la résidence, elle est luxueuse, mais dans une optique fonctionnelle – pas d’œuvres d’art de quelque sorte que ce soit ; il y a toutefois une toute petite bibliothèque ; concernant les autres meubles, une grande commode, une grande penderie, un petit secrétaire juste sous la fenêtre (très belle vue sur le Présidio), et une table de chevet. Une salle de bains avec toilettes est attenante à la chambre. Eunice et Veronica ont toutes deux le même réflexe, et jettent d'abord un œil à la bibliothèque ; il y a peu de livres, mais sans doute ont-ils été lus – tous sont en anglais, mais autrement assez divers, sans qu’il soit possible de dégager une ligne générale : quelque essais ou manuels, rien de bien pointu, davantage de romans, plutôt à l’eau de rose… Veronica parcourt les livres, en quête d’annotations, de papiers glissés, etc., mais cela ne donne rien. Eunice se rend pendant ce temps dans la salle de bains ; elle constate bien que la chasse a été tirée peu de temps avant, mais ne remarque rien d’autre. Veronica fouine dans les vêtements de la jeune fille, nombreux, luxueux, mais rien à en retirer – simplement, cette garde-robe n’a rien d’excentrique, qui aurait pu coller au caractère de Clarisse. Eunice va à la fenêtre, et regarde le secrétaire – sur lequel se trouve un carnet de notes, un stylo, des enveloppes et des timbres ; elle examine le carnet de notes, sans succès, puis le tend à Veronica – qui n’y repère rien de plus. Mais Eunice pense à un récent tournage – un film policier plutôt médiocre, mais où le détective révélait un texte absent en usant de la technique du frottage avec une pièce de monnaie… Ne préférant pas tenter quoi que ce soit de la sorte, elle « emprunte » le carnet de notes – sans doute Bobby Traven saura-t-il qu’en faire… La table de chevet comprend des tiroirs – l’un d’entre eux témoigne d’une « absence », en laissant de la place pour une sorte de boîte rectangulaire, peut-être un peu plus grande qu’une boîte à cigares ? Eunice, emportée par le souvenir de son tournage, suppose qu’il pourrait y avoir une latte du parquet amovible, ou quelque autre chose du genre, mais ce n’est pas le cas ; elle regarde aussi sous le lit, mais il ne s’y trouve rien – pas même de la poussière. Elles ne pensent plus trouver quoi que ce soit dans la chambre, et en sortent. Mme Whitman patientait devant la porte. Elles n’ont rien trouvé ? « Malheureusement, non », répond Veronica. « C’est bien ce qu’il me semblait », conclut Mme Whitman – elle a récupéré une certaine contenance.

 

[II-23 : Bobby Traven, Gordon Gore, Trevor Pierce : Montgomery Phelps ; Dorothy Whitman, Clarisse Whitman, Timothy Whitman] Pendant ce temps, les quatre hommes patientent dans la pièce où Mme Whitman les a reçus, sous la bonne garde du majordome Phelps – elle l’a clairement envoyé là à cette fin, et c’est un rôle qui ne le met pas à l’aise… Bobby Traven a enfin l’occasion de lui parler ! Que sait-il donc des habitudes de Mlle Clarisse ? « Vous l’avez vue sortir la nuit en cachette, hein, et vous n’avez rien dit à Madame... » Phelps est visiblement très gêné. Bobby poursuit : « Je sais que Clarisse vous a demandé de garder le secret. Mais bon… Et puis la vieille est sortieNous, on veut juste retrouver la petite. Dites-nous ce que vous savez, ça ira plus vite. Il ne vous arrivera rien, et ça sera mieux pour elle... » C’était la bonne approche : de toute la maison, le majordome est probablement celui qui s’inquiète le plus pour Clarisse à la différence de tous les autres, elle s’adressait à lui comme à un être humain, et peut-être même comme à un égal... Parler devant Mme Whitman était impossible, mais, dans ces conditions… Phelps ne sait pas ce qu’il pourrait leur apprendre d’utile ; le détective lui répond que tout est utile. Mais, disons, quand est-ce qu’elle est sortie, qui elle voyait, où elle allait, ce qu’elle faisait… Gordon Gore entend par ailleurs le rassurer : rien ne remontera à cette « pisse-froid » de Mme Whitman (expression qui choque quand même un peu le majordome – c’est un dragon, mais ça reste sa patronne…). Phelps le reconnaît : oui, il était bien au courant des escapades nocturnes de Clarisse – et depuis bien plus longtemps que ses employeurs. Quand elle sortait par sa fenêtre du premier étage, elle utilisait la solide gouttière juste à côté pour descendre – et arrivait ainsi juste devant la fenêtre de la petite chambre du majordome : il savait quand elle partait et quand elle revenait. Mais pas cette fois… Bobby lui demande comment elle se sentait en revenant de ces excursions. Eh bien... Le sentiment de vivre ; une excitation que son existence feutrée de jeune bourgeoise aurait autrement prohibée… Elle était en quête d’expériences – et oui, cela incluait les hommes. Gordon intervient : est-ce que ça n’incluait pas aussi des stupéfiants ? Phelps baisse la tête : « Si, Monsieur. Mlle Clarisse fume de l’opium. Je le sais depuis longtemps, mais je ne crois pas que Mme Whitman soit au courant, et il vaut sans doute mieux qu’elle ne le soit pas... » Décidément, « la petite » plaît à Gordon. Trevor Pierce demande au majordome s’il pourrait les renseigner sur les lieux que Clarisse fréquentait. « Eh bien, de ces endroits où vont les jeunes – ces cafés tout près des universités, ceux des artistes à North Beach... » Mais Phelps ne peut pas citer de noms. Il n’a pas la rigidité de ses employeurs quant aux mœurs de la jeune fille – qu’elle vive tant qu'elle le peut ! Il n’en est pas moins très inquiet. Et concernant Louise ? Une jeune fille effacée – elle ne parle pas, ne sourit pas, s’ennuie, toujours engoncée dans les tenues que lui impose sa mère et qui la desservent… Est-elle aussi respectable que le prétend sa mère ? Il le suppose – mais n’a jamais eu avec elles les mêmes relations qu’avec Clarisse, il ne saurait dire.

 

[II-24 : Eunice Bessler, Veronica Sutton : Dorothy Whitman, Montgomery Phelps, Louise Whitman ; Clarisse Whitman] Dorothy Whitman raccompagne Eunice Bessler et Veronica Sutton auprès de « ces messieurs » à ce moment-là. S’adressant à tous : « Je suppose que vous n’avez plus rien à faire ici ? » Mais Veronica lui rappelle qu’elle avait sollicité un bref entretien, en sa présence, avec Louise – ce qui agace un peu la maîtresse de maison, visiblement pressée de les voir tous déguerpir. Mais certes : que Phelps demeure encore un peu avec ces messieurs, et… Mlle Bessler. Mme Whitman conduit Veronica jusqu’à un petit bureau où, bien loin d’avoir quelque chose à faire, Louise se contentait d’attendre. « Louise chérie, cette dame aurait quelques questions à te poser, concernant Clarisse… Je t’en prie, parle en toute liberté. » Mais elle reste là… Veronica avance que Louise doit être accablée par la disparition de sa sœur ; mais à peine la jeune fille ouvre-t-elle la bouche pour répondre que sa mère le fait à sa place : « Eh bien, oui, à l’évidence, c’est une certitude. » Veronica dit alors comprendre que Mme Whitman ait souhaité assister à cet entretien, mais pourrait-elle laisser répondre sa fille ? « Mais je la laisse parler, voyons ! N’est-ce pas, Louise ? » Cette dernière baisse la tête. Veronica reprend : n’a-t-elle rien remarqué dans les jours et les semaines ayant précédé la disparition de Clarisse ? À peine la jeune fille a-t-elle le temps d’avancer un timide « non » que sa mère la coupe à nouveau : « Bien sûr que non, sans quoi elle m’en aurait parlé. » Veronica, agacée, insiste : Louise est-elle bien certaine de n’avoir rien à lui dire ? Elle regarde la jeune fille dans les yeux – pour lui faire comprendre qu’elle peut lui faire confiance. Louise a visiblement envie de dire quelque chose, mais regarde brièvement sa mère (qui n’y prête pas attention), et baisse à nouveau la tête : « Je ne crois pas avoir grand-chose de plus à dire... » Et Mme Whitman à Veronica : « Vous voyez bien, elle n’a absolument rien à vous dire. » Veronica comprend bien qu’elle n’obtiendra rien de la sorte, et se dit prête à partir, en remerciant Louise pour ses réponses... Mais, en se levant de son fauteuil, elle fait en sorte de faire tomber sa canne pour détourner l’attention de Dorothy Whitman. Louise a le réflexe de s’avancer vers elle, mais s’interrompt aussitôt. Veronica ramasse sa canne et suit Dorothy Whitman dans le couloir – mais elle a profité de ce que la mère l’ait précédée pour laisser derrière elle une carte de visite à l’attention de Louise... Mme Whitman n’y a vu que du feu. Elle la reconduit auprès des autres.

 

[II-25 : Gordon Gore : Dorothy Whitman, Montgomery Phelps ; Clarisse Whitman] « Bien ! Maintenant je suppose que vous en avez fini ici. » Et ce n'est plus une question. Gordon Gore lui demande, affable, si elle est bien sûre de tout leur avoir dit – c’est le cas. Pourrait-elle leur fournir d’autres photographies de Clarisse ? Oui – deux, sans prendre la peine d’en chercher davantage. « Phelps, veuillez raccompagner nos invités. » Ils s’en vont.

III : LUNDI 2 SEPTEMBRE 1929, 18H – RUES DE PACIFIC HEIGHTS, SAN FRANCISCO

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[III-1 : Eunice Bessler, Bobby Traven, Trevor Pierce, Gordon Gore : « Johnny »] Les investigateurs partagent leurs informations respectives et discutent de la marche à suivre dans les rues de Pacific Heghts, avant de se séparer pour la soirée. Eunice Bessler suppose qu’il faudra traquer ce « Johnny » dans le Tenderloin, mais ce serait encore un peu « à l’aveuglette », tant qu’ils n’en savent pas davantage... Toutefois, le Tenderloin est le terrain de jeu de Bobby Traven il s’en charge (et Eunice lui tend le carnet de notes qu’elle a dérobé dans la chambre de Clarisse, en lui suggérant d’user de la technique du frottage, ce qui le laisse un peu pantois...). Ce « Johnny », en outre, est censé être un artiste, et on parlait d’expositions récentes, c’est une autre piste à creuser, qui pourrait rendre le suspect plus « concret » ; la presse en a peut-être fait état, et Trevor Pierce fouinera donc dans les (rares) pages culturelles des numéros du San Francisco Call-Bulletin depuis un peu plus d’un mois, mais Gordon Gore a sans doute aussi quelques contacts à faire jouer dans le milieu de l’art, et envisage de visiter quelques expositions – en compagnie de Eunice, bien sûr.

 

[III-2 : Gordon Gore, Zeng Ju : Clarisse Whitman] Gordon Gore rappelle aussi qu’ils savent maintenant que Clarisse consommait de l’opium – il y a peut-être quelque chose à faire à ce sujet ? Zeng Ju intervient : peut-être ses amis à Chinatown pourraient-ils le renseigner ? Trouver son fournisseur, par exemple ? Il propose de s’y rendre illico. Gordon Gore suppose que c’est une piste intéressante, et Zeng Ju le laisse donc – il le retrouvera plus tard au manoir de Nob Hill.

 

[III-3 : Gordon Gore, Veronica Sutton : Louise Whitman, Dorothy Whitman] Et concernant Louise, demande Gordon Gore à Veronica Sutton ? L’entretien en présence de sa mère n’a rien donné – elle étouffe beaucoup trop la jeune fille. Mais cette dernière semble avoir quelque chose à dire, oui : Veronica a fait en sorte de lui laisser un moyen de la contacter – mais il faudra attendre… Elle fatigue un peu, par ailleurs ; elle va rentrer chez elle – et consulter à tout hasard les dossiers de certains patients liés d’une manière ou d’une autre au milieu de l’art.

IV : LUNDI 2 SEPTEMBRE 1929, 19H – CHEZ FRANCIS, 59 O'FARRELL STREET, TENDERLOIN, SAN FRANCISCO

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[IV-1 : Bobby Traven : Eugénie ; Francis] Bobby Traven passe brièvement par son bureau de Mission District, mais ne s’y attarde pas : son « restaurant français » fétiche du Tenderloin, Chez Francis, est maintenant ouvert (comme tous les établissement de sa catégorie, il n’ouvre en principe pas avant 18 h). Habitué des lieux, il est accueilli avec un large sourire par les « serveuses ». Il s’assied à une table et fait un signe à « Eugénie » pour qu’elle lui apporte un whisky – la Prohibition n’est nulle part plus laxiste que dans ce genre d’établissements, que la police corrompue au possible n’embête en principe pas. Ils échangent des banalités ; « Francis » est disponible ? Sans doute : Bobby connaît le chemin… Il se rend dans son bureau, qui se trouve au rez-de-chaussée, au bout d’un couloir à côté des cuisines.

 

[IV-2 : Bobby Traven : Francis ; Clarisse Whitman] Bobby Traven s’enquiert pour la forme des affaires de Francis, un homme affable dont il se doute qu’il se nomme en fait « John » ou quelque chose comme ça, mais qui s’est pleinement adapté à sa façade du Tenderloin : pour tout le monde, il est « Francis », on ne l’appelle pas autrement. Mais le détective passe bien vite à autre chose – un truc bizarre qu’il a appris, ça gratte peut-être le patron derrière l’oreille ? Il cherche… « une fille » ; y a pas des « nouvelles » ? Ça dépend : de quel genre ? « Ce genre-là », dit Bobby en montrant la photo de Clarisse Whitman. Francis s’y attarde : « Ouais, mignonne… Ça sent le pognon, ça… Du coup, ça ressemble pas vraiment aux filles qu’on emploie ici. Qu’est-ce que tu cherches au juste avec elle ? » Eh bien, Francis est un homme de bon sens et de bon goût, et… « Te fous pas de moi, Bobby : tu sais très bien qu’une fille comme ça va pas travailler pour moi. » Mais Francis n’a rien d’agressif en disant cela – il fait juste comprendre à Bobby qu’il n’est pas dupe de ses intentions, et qu’il ne pourra pas l’aider s’il n’en sait pas davantage. Une fille pareille, on chercherait plutôt ça du côté de Nob Hill, non ? Bobby lui demande juste d’ouvrir l’œil – avançant même que, s’il la trouve lui d’abord, et si elle intéresse Francis… « Pourquoi pas, si elle a du savoir-faire. » Mais il éclate de rire aussitôt : « Bobby, franchement, on se connaît depuis un bail, je pourrais t’imaginer faire plein de choses dans la vie, mais mac, non, ça te va pas ! » Bobby l’admet : Francis le connaît, c’est qu’il y a quelqu’un qui cherche la fille… Le détective lui laisse 20 $ : si Francis la croise ou entend parler d’elle, il le prévient ? Le patron va garder les yeux ouverts – et montrer la photo aux filles. Bobby ajoute qu’un certain « Johnny », un peintre à ce qu’il paraît, lui serait lié – et il zonerait dans le coin. Là aussi, si Francis en entend parler… Il y aura d’autres billets verts à la clef : « Mon sponsor est blindé… Par contre, si tu me files un faux tuyau, c’est mon .45 qui va parler ! » Ils éclatent tous deux de rire : « Arrête tes conneries... » Bon, Bobby va faire un petit saut à l’étage, histoire de se distraire un peu…

 

V : LUNDI 2 SEPTEMBRE 1929, 19H – BOUTIQUE DE XIANG HAI, 13 STOCKTON STREET, CHINATOWN, SAN FRANCISCO

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[V-1 : Zeng Ju : Xiang Hai] Zeng Ju se rend donc de son côté à Chinatown. Il a conservé de sa jeunesse « tumultueuse » des contacts dans la pègre du quartier – outre sa loyauté toujours acquises aux Combattants Tong. Il sait que les fumeries d’opium de Chinatown ne sont guère fréquentées par les Blancs, et ne pense donc pas y trouver des renseignements dans l’affaire qui l’intéresse. À vrai dire, il manque tellement d’éléments que cela revient à chercher une aiguille dans une botte de foin… Mais s’il est un endroit où il pense pouvoir dénicher quelques informations, c’est sans doute la boutique de Xiang Hai – pas tant une fumerie d’opium qu’une sorte de « grossiste » en stupéfiants, qui gère une partie non négligeable de l’approvisionnement en opium des fumeries hors Chinatown, et éventuellement des transactions privées.

 

[V-2 : Zeng Ju : Xiang Hai ; Gordon Gore, Ling, Clarisse Whitman, Timothy Whitman, « Johnny », Lin Chao] La boutique de Xiang Hai ne paye pas de mine : en dehors d’une petite salle de réception où conclure les affaires, elle relève à vrai dire plutôt du petit entrepôt. Mais Zeng Ju est accueilli avec un large sourire par le maître des lieux : « Cela faisait quelque temps... » Ils discutent un peu – de Gordon Gore, de Ling… Mais Zeng Ju en vient bien vite au fait : M. Gore enquête sur une disparition – celle de la fille cadette du banquier Timothy Whitman, Clarisse, dont on n’a plus de nouvelles depuis cinq jours. Xiang Hai a une vague idée de qui est ce M. Whitman, mais guère plus que ce qu’il a pu lire dans les journaux. Mais Zeng Ju poursuit : la fille a des mœurs dissolues, et ils ont pu apprendre qu’elle consommait de l’opium. Cela pourrait être une piste pour la retrouver, croit-il. Xiang Hai pourrait-il l’orienter vers des personnes susceptibles de lui avoir fourni de la drogue ? Bien sûr, il ne s’agit certainement pas de leur causer des ennuis… Simplement de retrouver la fille. Xiang Hai commence par une évidence : une jeune fille de bonne famille ne se fournit pas elle-même à Chinatown. Zeng Ju acquiesce. Mais alors, envoie-t-elle quelqu’un se fournir ici, ou bien se fournit-elle elle-même ailleurs ? Or Xiang Hai ne traite pas ce genre d’affaires au détail… Pour lui, Zeng Ju ne trouvera pas de réponse à Chinatown ; peut-être… du côté de North Beach, ou Russian Hill ? Ce sont des quartiers « bohèmes », on y trouve forcément des consommateurs d’opium. Ou sinon le Tenderloin, sans doute… Ce genre de quartiers… Xiang Hai est sincèrement désolé, il aimerait faire plus pour aider son vieux camarade, mais, en l’état… Zeng Ju, toutefois, réagit à la mention du Tenderloin : voilà qui l’intéresse – on a mentionné ce quartier à propos d’un… « ami de cette jeune personne ». Xiang Hai pourrait-il lui recommander quelqu’un sur place – quelqu’un, par exemple, qui y vendrait de l’opium ? Le trafiquant dit qu’il y a plusieurs revendeurs qui font le tour des « restaurants français »… Il faudrait en savoir plus. Mais peut-être peut-il d’ores et déjà s’adresser à un certain Lin Chao ? C’est un jeune homme ambitieux, qui a délaissé Chinatown pour s’installer là-bas ; Xiang Hai donne son adresse à Zeng Ju, qui le remercie – le trafiquant s’excuse de n’avoir pas pu faire davantage, mais le domestique pense qu’il lui a bel et bien fourni une piste intéressante, et précise qu’il saura s’en souvenir – s’il a besoin d’aide, qu’il n’hésite pas. Le domestique prend congé.

 

VI : LUNDI 2 SEPTEMBRE 1929, 19H – MANOIR GORE, 109 CLAY STREET, NOB HILL, SAN FRANCISCO

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[VI-1 : Gordon Gore, Eunice Bessler, Trevor Pierce] Gordon Gore et Eunice Bessler sont rentrés au manoir du dilettante sur Nob Hill, et ont invité Trevor Pierce à les suivre. Ils ont pris le temps de se poser un peu (façon de parler en ce qui concerne le journaliste, que tant de luxe met mal à l’aise...), mais n’ont pas oublié leur mission pour autant.

 

[VI-2 : Gordon Gore : Howard Sanford ; Jonathan Colbert] Gordon Gore compte jouer de la piste « artistique » ; il suppose qu’un de ses contacts, un critique d’art du nom de Howard Sanford, pourrait l’éclairer, et il lui passe donc un coup de fil. Son ami répond aussitôt. Pourrait-il lui parler des plus récentes expositions – à North Beach ou Russian Hill, par exemple ? Et connaîtrait-il un jeune peintre qui serait susceptible de se faire appeler « Johnny » ? Sanford réfléchit un instant, ça lui dit quelque chose : « Johnny, Johnny… C’est quoi son nom déjà… Ah ! Jonathan Colbert, peut-être ? Oui, on en a pas mal parlé ces derniers temps… Il a eu quelques "petits soucis" avec ses expositions... » C’est-à-dire ? Sanford n’a pas les détails en tête – mais ça ne remonte pas à très longtemps, un mois, guère plus ; les journaux s’en sont fait écho, et pas seulement ceux s’intéressant à l’art – on avait annoncé en grande pompe une exposition au Palace of Fine Arts, dans le Présidio ; le couplet habituel : un jeune prometteur, avec de très bonnes recommandations… Mais les commissaires de l’exposition se sont emballés, et ont été surpris par les… « thèmes » traités ; des peintures « licencieuses »… Gordon Gore se dit intéressé. « Je m’en doute, que tu l’es… Il s’agissait de nus, assez explicites – des prostituées avaient posé pour Colbert… Aucune idée de ce que ça pouvait bien valoir – artistiquement s’entend. Mais la bonne société de San Francisco a été choquée – l’autre "bonne société de San Francisco", celle dont tu ne fais pas partie… Bon, bref, l’exposition a été fermée. Je crois qu’il a essayé de la recycler, dans une galerie de North Beach, mais où précisément… En tout cas ça a été fermé à nouveau. Je ne me souviens pas des détails, mais ça se trouvera facilement dans la presse. » Gordon Gore le remercie – c’est pour une de ses « aventures », il va essayer de jeter un œil à ces peintures scandaleuses… Si Sanford apprend quelque chose sur ce « Johnny », qu’il n’hésite pas à lui faire signe !

 

[VI-3 : Gordon Gore, Eunice Bessler, Trevor Pierce : Jonathan Colbert] Gordon Gore résume sa conversation téléphonique à Eunice Bessler et Trevor Pierce ; il se tourne plus particulièrement vers ce dernier – il faudrait qu’il fouine dans les journaux, remontant au pire à, disons, cinq semaines, des éléments concernant un certain Jonathan Colbert, un jeune peintre qui a défrayé la chronique avec ses nus (le dilettante sourit) : rien de sûr, mais ça pourrait bien être leur « Johnny ». Toute information est donc la bienvenue : avant de mettre la main sur lui, il faut sans doute en savoir un peu plus sur qui il est. Trevor acquiesce et s’en va aussitôt.

VII : LUNDI 2 SEPTEMBRE 1929, 20H – RÉDACTION DU SAN FRANCISCO CALL-BULLETIN, 207 NEW MONTGOMERY STREET, SOUTH OF MARKET, SAN FRANCISCO

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[VII-1 : Trevor Pierce : Howard Sanford, Jonathan Colbert, Gordon Gore] Arrivé à la rédaction du San Francisco Call-Bulletin, dans le quartier de South of Market, Trevor Pierce se plonge aussitôt dans les archives. Un peu sceptique tout d’abord, car son journal n’est pas très pointu en matière culturelle, il trouve pourtant les articles mentionnés par Howard Sanford – lapidaires, avec un évident parfum de scandale, mais qui comportent quelques éléments intéressants. Trois articles récents traitent donc de Jonathan Colbert. Le premier remonte à quatre semaines :

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Le deuxième à trois semaines :

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Le troisième et dernier à la semaine précédente seulement :

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Ces informations notées, Trevor Pierce retourne aussitôt au manoir de Gordon Gore à Nob Hill.

 

VIII : LUNDI 2 SEPTEMBRE 1929, 22H – MANOIR GORE, 109 CLAY STREET, NOB HILL, SAN FRANCISCO

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[VIII-1 : Gordon Gore, Zeng Ju, Eunice Bessler] Tous ont le même réflexe de se rendre chez Gordon Gore pour faire le point sur l’avancement de l’enquête après cette première journée et échanger leurs informations respectives. Zeng Ju, rentré un peu plus tôt après son enquête à Chinatown, s’est aussitôt rendu en cuisine pour y faire des miracles, à son habitude. Eunice Bessler prend quant à elle bien soin de se repoudrer… le nez. Bobby Traven préfère un whisky – ça ne pose aucun problème chez Gordon Gore.

 

[VIII-2 : Veronica Sutton, Gordon Gore] Veronica Sutton est venue elle aussi, et Gordon Gore s’en félicite : « Elle est définitivement mordue ! » Par contre, ses recherches sur ses patients artistes n’ont sans surprise débouché sur rien de vraiment probant… Elle a bien de tels patients – et en nombre : sa profession, son sexe, ses idées, sont autant de raisons expliquant cette relative disproportion. Mais, ne disposant alors d’aucun nom…

 

[VIII-3 : Gordon Gore, Bobby Traven, Trevor Pierce, Eunice Bessler : Daniel Fairbanks, Jonathan Colbert, Timothy Whitman, Dorothy Whitman] Gordon Gore s’interroge : dans quelle mesure le rapport qu’ils doivent soumettre le lendemain matin, 9 heures, à Daniel Fairbanks, doit-il être exhaustif ? Il n’a guère confiance en leurs employeurs… Bobby Traven lui rétorque aussitôt qu’il a confiance en leurs dollars, c’est bien suffisant – et Trevor Pierce rappelle qu’ils sont liés par un contrat très rigoureux. Eunice Bessler suppose qu’ils pourraient très bien se contenter d’un lapidaire « Nous sommes sur une piste... » De toute façon, c’est sans doute à Gordon Gore de s’occuper de ce genre de choses. Mais justement : le dilettante avance qu’il vaudrait peut-être mieux, pour l’heure, garder pour eux le nom de Jonathan Colbert. Trevor Pierce ajoute que cette idée de peinture de nus risquerait d’effrayer un peu trop les WhitmanMais Bobby répond justement sur ce thème : lui non plus n’a pas confiance en les Whitman, mais c’est bien le problème – ils ne leur ont sans doute pas tout dit, et il est possible qu’ils soient parfaitement au courant de cette histoire de nus, voire du nom de Jonathan Colbert ; peut-être, de leur part, est-ce un test ? Il faut se montrer prudent… Gordon Gore admet qu’il n’a pas tort – il va y réfléchir.

 

[VIII-4 : Trevor Pierce, Eunice Bessler, Bobby Traven, Gordon Gore : Irena Kreniak, Jonathan Colbert, Nicolas Robinson] Mais comment procèderont-ils demain, après le rapport à Fairbanks ? Sur la base des articles qu’il a trouvés, Trevor Pierce avance qu’il serait sans doute utile de rendre une petite visite à Irena Kreniak, la propriétaire de la dernière galerie où Jonathan Colbert a exposé, a priori. À en croire le troisième article, elle semble proche du peintre, ou du moins favorablement disposée envers son travail, à la différence des gens du Palace of Fine Arts. Eunice Bessler a aussi noté le nom du professeur de Jonathan Colbert, un certain Nicolas Robinson – lui aussi, cela pourrait être intéressant de lui rendre visite… Trevor relève par ailleurs qu’il n’a jamais été possible d’obtenir des commentaires du peintre à la suite de ses déboires avec la bonne société san-franciscaine : doit-on en déduire que lui aussi à disparu ? Quant à Bobby Traven, il évoque sa virée dans le Tenderloin, mais il ne disposait pas alors du nom de Jonathan Colbert, seulement de « Johnny »... Toutefois, dit-il à Gordon Gore, ça lui a déjà coûté 20 $, alors si Monsieur veut bien faire une « facture »… Gordon Gore se dit « fatigué » par le matérialisme du détective privé, mais il fera ce qu’il pourra... En fait, Trevor est sans doute celui qui s’y connaît le mieux en droit et en comptabilité dans le petit groupe – Bobby le sait, le lui dit, et l’assure qu’il pourra lui réserver une très bonne « table » Chez Francis ! Et Trevor, surpris, ne dit pas non…

 

[VIII-5 : Bobby Traven, Eunice Bessler, Gordon Gore : Clarisse Whitman] Bobby Traven semble prêt à repartir… mais Eunice Bessler l’interpelle : et le bloc-notes de Clarisse Whitman ? Ça a donné quelque chose ? Le fait est que Bobby l’avait totalement oublié… Il l’a toujours sur lui – et le manoir de Gordon Gore est un endroit aussi approprié qu’un autre pour faire usage de cette technique du « frottage » dont avait parlé l’actrice… Cela révèle en effet l’empreinte d’une lettre (non datée) :

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[VIII-6 : Gordon Gore, Eunice Bessler, Veronica Sutton, Bobby Traven, Zeng Ju, Trevor Pierce : Clarisse Whitman, Lin Chao, « Johnny », Irena Kreniak, Daniel Fairbanks] Cette histoire d’ « ombre », ou de « noirceur », excite Gordon Gore, qui ne s’attendait pas à ce genre de choses ; Eunice Bessler ne comprend pas bien en quoi c’est excitant – des clochards qui sont sales, c’est dans l’ordre des choses... Veronica Sutton, elle, déplore la naïveté de la jeune Clarissemais, en tant que psychiatre, elle suppose que cette insistance, concernant les clochards, exprime peut-être une certaine tendance à la paranoïa ? Bobby Traven lui rétorque sèchement que le whisky ou l’opium seraient des explications plus simples... Zeng Ju va dans son sens, et explique ce qu’il a fait à Chinatown ; il lui faudra rendre visite à ce Lin Chao. Le détective privé revient à la lettre, et relève qu’Ellis Street se trouve bien dans le Tenderloin, et que la lettre fait clairement allusion aux « restaurants français » ; raison de plus d’y retourner ! Trevor Pierce l’approuve (intéressé ?), car ce « Johnny » lui fait l’effet d’être un maquereau… Mais Gordon Gore ne veut pas trop précipiter les choses : en ce qui le concerne, il faut d’abord voir au moins Irena Kreniak – ce qui repousse au lendemain, et après le rapport, la galerie ne sera pas ouverte avant (Bobby Traven envisage « une expédition nocturne », mais Gore ne prête pas la moindre attention à cette suggestion). Veronica Sutton, enfin, précise qu’elle ne poursuivra l’enquête que si on lui donne l’assurance qu’il n’en résultera rien de fâcheux pour Clarisse Whitman ; Gordon Gore la rassure, pour lui, cela va de soi – et il aura cette obligation à l’esprit quand il fera son rapport à Daniel Fairbanks. Zeng Ju rappelle aussi que son maître devra faire attention s’il évoque la question de l’opium : il ne faut pas mouiller ses contacts à Chinatown...

 

[VIII-7 : Gordon Gore, Eunice Bessler, Zeng Ju, Veronica Sutton, Bobby Traven, Trevor Pierce] Gordon Gore suppose qu’ils s’en tiendront là pour la soirée. Il offre d’héberger ceux qui le souhaitent (la question ne se pose pas pour Eunice Bessler et Zeng Ju). Mais Veronica Sutton décline l’invitation – elle préfère rentrer chez elle, à Fisherman’s Wharf, auprès de ses chats (et déplore avec un sourire moqueur le goût atroce de Gordon en matière de décoration intérieure… Il répond sur le ton de la blague, mais est un peu vexé, il y a quand même quelques tableaux auxquels il tient !). Quant à Bobby Traven, il ne compte pas se coucher de suite : c’est le moment d’aller enquêter dans le Tenderloin ! Trevor Pierce, assez excité, offre de l’y accompagner.

 

IX : MARDI 3 SEPTEMBRE 1929, 1H – RUES DU TENDERLOIN, SAN FRANCISCO

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[IX-1 : Bobby Traven, Trevor Pierce : Clarisse Whitman] Bobby Traven, suivi de Trevor Pierce, retourne donc dans le Tenderloin, dans l’idée de patrouiller le coin, puis de se rendre Chez Francis. Le quartier se partage en avenues bien éclairées et très fréquentées, et ruelles autrement sombres – le domaine de ces sans-abris nombreux dans les environs, mais auxquels on ne fait jamais attention. Peut-être est-ce l’effet de la lettre de Clarisse Whitman ? Toujours est-il que tous deux remarquent en même temps, dans une ruelle sordide, un attroupement de clochards plus conséquent que d’habitude… Du bruit provient de leur groupe, c'est ce qui a attiré Bobby et Trevor – des bruits de coups ? Ils sont une dizaine de clochards, qui leur tournent le dos ; et ils sont tous armés de gourdins improvisés – planches cloutées, tuyaux de plomb… Ils ne cessent de porter des coups, très mécaniquement, de haut en bas et sur un rythme lent et monotone. Pour Bobby, aucun doute : ce son mat lui confirme qu’ils tabassent quelqu’un ! Mais nul gémissement de la part de la victime… Bobby et Trevor s’avancent discrètement – les clochards ne font pas attention à eux. Mais le détective remarque que chacun des coups qu’ils portent suscite une grande gerbe de sang, qui repeint les murs, voire se répand sur les sans-abri, lesquels n’en tiennent absolument pas compte… Bobby s’avance un peu plus – pour voir ce sur quoi ils tapent. Trevor reste en arrière, et pose une main nerveuse sur ce revolver qu’il fait suivre partout et dont il n’a jamais fait usage… Mais le détective privé n’y tient plus – leur victime est peut-être une de ces filles du quartier ! Il se fraie un passage, sans plus chercher à se montrer discret, et écarte sans ménagement plusieurs clochards crasseux, qui ne prêtent aucune attention à lui. Écartés de la scène, les yeux hagards et sombres, ils se contentent de marmonner des choses incompréhensibles. Bobby voit enfin ce sur quoi les clochards tapaient : il s’agit d’un chien – pas encore mort, mais qui le sera bientôt, à l’évidence : il a deux pattes cassées, des marques de coups partout sur le corps, le ventre crevé, dont jaillissent ses intestins, un œil réduit à de la pulpe sanglante à force d’être perforé mécaniquement par un tuyau de plomb… L’animal est trop faible pour gémir, et n’en a plus pour longtemps. La scène impressionne Trevor, qui en a un aperçu maintenant que les vagabonds se sont écartés – et ce qu'il voit le rend furieux... Bobby, lui, rassuré de voir que la victime n'est pas un être humain, s’en désintéresse : un nouveau jeu pour les clochards, qu’est-ce que ça peut bien lui faire… Ils se contentent maintenant de rester debout, un peu chancelants, dans les environs, en émettant des borborygmes : « Ai...m...s'il...ait, je p...er...ez...oi… yo...th...m'a...is... » Bobby voit cependant que Trevor réagit mal, et suppose qu’il est bien temps de quitter les lieux. Il hausse le ton pour disperser les clochards – et remarque alors comme des « taches d’ombre » sur leurs visages, surtout autour des yeux, mais aussi ailleurs… Dans la faible luminosité de la ruelle, Bobby n’est sûr de rien, mais il a l’impression que ce n’est pas de la crasse, ou même du maquillage, mais… comme si le peu de lumière dans la ruelle se reflétait différemment ? C’est une sensation assez étrange… Le détective s’approche de l’un d’entre eux, intrigué. Mais tous lâchent alors leurs « armes »… et se précipitent sur le chien pour le dévorer à pleines dents – du moins, celles qu’il leur reste. Ils s’amassent sur l’animal, beaucoup plus vifs qu’ils ne l’étaient jusqu’alors, et mordent à même la chair, en se repoussant mutuellement pour s’assurer une place au festin aux dépends des moins solides ; certains engloutissent les intestins, l’un d’entre eux gobe avec délectation l’œil qui restait... La scène, cette fois, stupéfie Bobby – et Trevor encore un peu plus, qui est pris de nausée. Le détective est convaincu que les clochards sont fous à lier, et qu’il faut partir d’ici : aucune envie de jouer du pistolet dans cette foule, et il redoute que les vagabonds ne leur laissent pas beaucoup plus longtemps le choix. Mais, alors que Bobby lui fait signe de partir, Trevor, captivé, est interpellé par un détail : certains clochards, repoussés par les autres, ne semblent pas avoir la force de se battre et s’effondrent contre le mur, hagards, en grommelant… mais une femme, parmi eux, remarque alors une flaque d’eau juste à côté d’elle ; dans un grognement, elle s’approche à quatre pattes, et se met à laper à même le sol défoncé l’eau de pluie crasseuse ! Bobby sidéré fait signe au journaliste de partir – il en a assez vu pour ce soir… Son métier l’a habitué à voir des comportements scabreux, mais ça… Vingt mètres plus loin à peine, ils se retrouvent dans les avenues éclairées et fréquentées du quartier – contraste saisissant avec le spectacle répugnant dans la ruelle, au point où ils ne sont plus sûrs de ce qu’ils ont vu… mais sans pour autant chercher à s’assurer de ce que les clochards sont toujours là. Bobby traîne presque Trevor jusque Chez Francis : ils ont bien besoin d’un remontant !

 

X : MARDI 3 SEPTEMBRE 1929, 1H30 – CHEZ FRANCIS, 59 O'FARRELL STREET, TENDERLOIN, SAN FRANCISCO

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[X-1 : Bobby Traven, Trevor Pierce : Eugénie ; Clarisse Whitman, Jonathan Colbert] Bobby Traven et Trevor Pierce, qui ne se connaissaient guère auparavant, se sentent liés par ce qu’ils viennent de voir. Assis à une table Chez Francis, immobiles devant leurs verres de whisky (que vient de leur servir Eugénie, trop occupée pour s’attarder à discuter), ils demeurent muets quelque temps, puis ne cachent plus leur stupéfaction. Le détective demande au journaliste s’il a déjà vu une scène pareille ; ce n’est bien sûr pas le cas – même si ça évoque à Trevor des anecdotes sur les époques de famine... Mais à San Francisco, en 1929 ? Tentant désespérément l’humour, Bobby dit : « À Chinatown, au moins, il les font cuire... » Mais il n’a pas le cœur à rire, au fond : qu’est-ce qui peut bien expliquer pareil comportement ? Une nouvelle drogue, peut-être ? En tout cas, il confirme au journaliste qu’il n’a jamais vu ça lui non plus… Et ils sont trop choqués pour penser encore à Clarisse Whitman ou Jonathan Colbert.

 

[X-2 : Bobby Traven, Trevor Pierce : Eugénie] Bobby Traven alpague tout de même Eugénie entre deux commandes, et lui demande si les clochards du coin n’ont pas un… « comportement inhabituel », ces derniers temps. Mais la « serveuse » est interloquée : « Les clodos ? Non… Enfin, c’que j’en sais… C’est des clodos, on s'en fout... »

 

À suivre...

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CR L'Appel de Cthulhu : Au-delà des limites (00)

Publié le par Nébal

CR L'Appel de Cthulhu : Au-delà des limites (00)

Je maîtrise en ce moment le scénario pour L’Appel de Cthulhu intitulé « Au-delà des limites », tiré du supplément Les Secrets de San Francisco. Je l’avais déjà maîtrisé « IRL » il y a quelques années, bien sûr avec une autre table.

 

Avant de faire le compte rendu de la première séance, je vais donner ici quelques éléments préparatoires : des éléments de contexte concernant ce que tous les San-franciscains savent de leur ville et éventuellement de la Bay Area à l'époque (ce qui implique son lot de simplifications, et éventuellement d’inexactitudes, même si je m’en suis tenu pour l’essentiel au contenu des Secrets de San Francisco), puis une description succincte des six PJ que j’ai créés pour la partie.

 

[EDIT 07/10/2017 : on m'avait demandé d'intégrer les caractéristiques des PJ en fin d'article, pour qu'ils puissent servir de prétirés, dont acte !]

 

INDICATIONS DE CONTEXTE

 

Géographie physique

 

Le Golden Gate est un étroit passage reliant l'océan Pacifique et la baie de San Francisco, au sud, et celle de San Pablo au nord – un passage si étroit en fait qu'il n'a été découvert que très tardivement : aussi bien Drake que les premiers Espagnols chargés de cartographier la côte californienne, aux XVIe et XVIIe siècles, sont passés à côté sans le voir (il faudra attendre 1775 pour qu'un navire espagnol pénètre dans la baie de San Francisco et qu'elle figure sur les cartes !) ; les microclimats typiques de la région ne leur avaient certes pas facilité la tâche, car il y a souvent des bancs de brume dans le Golden Gate et ses environs, à même de le dissimuler totalement.

 

Mais ces microclimats sont très divers, et, dans la région, voire dans la ville de San Francisco même, on passe très vite, par exemple, de ce genre de brume au plein soleil – d'un quartier à l'autre (et les quartiers sont connus pour ces microclimats : par exemple, le quartier rupin de Nob Hill est souvent considéré comme une île surnageant au-dessus de la brume… et éventuellement de la pauvreté). Le climat global de la Californie est méditerranéen, mais il y a donc des sortes de « poches », dans la région, qui conservent leur spécificité au-delà.

 

Il faut ajouter que les eaux de la baie de San Francisco peuvent s'avérer traîtresses, voire carrément dangereuses : la brume si fréquente, donc, mais aussi les récifs tranchant sur les hauts fonds, les courants parfois violents, les requins même pour ceux qui se retrouveraient à y faire trempette pour une raison ou une autre, ont provoqué leur lot de drames – et les eaux du Pacifique au large du Golden Gate, ou, juste un peu plus au sud, dans la Half Moon Bay réputée pour ses naufrages à répétition, sont plus redoutables encore...

 

La région, c'est notoire, a une activité sismique élevée. San Francisco est située sur la faille de San Andreas, et les failles Hayward et Calaveras traversent la baie immédiatement à l'est. À terme, personne n'en doute, un grand tremblement de terre remodèlera totalement la région, noyant certaines zones et transformant les côtes continentales actuelles en îles. Le souvenir demeure du tremblement de terre de 1906, qui a fait beaucoup de mal à la ville et détruit bon nombre de ses plus vieux bâtiments – en fait, les bâtiments antérieurs à 1906 y sont très rares de manière générale. Les pertes humaines ont été relativement limitées (dans les 600 morts) pour un séisme de cette taille (8,5 sur l'échelle de Richter, le plus important jamais enregistré aux États-Unis), et plus de la moitié de ces victimes ont péri en raison des incendies ayant suivi le séisme, plutôt que du fait du séisme lui-même (comme souvent à l'époque). Mais la majeure partie de la ville – tout l'est, en gros, son cœur historique – a été ravagée, et il a fallu tout reconstruire au presque... La ville, très dynamique, y a cependant très tôt remédié dans l'ensemble.

 

(Ici une parenthèse plus « humaine », et pas seulement historique, car elle peut faire sens dans le cadre d'une partie de L'Appel de Cthulhu, où les investigateurs ont pour réflexe bien légitime de fouiner dans les archives, etc. : le tremblement de terre de 1906 a causé beaucoup de destructions, et les archives, les bibliothèques et les musées ont été au premières loges... Nombre de collections ont été affectées par le cataclysme, et beaucoup d'archives ont brûlé. Au moment de la partie – j'ai choisi de placer son point de départ au lundi 2 septembre 1929 –, plus de vingt ans après, la ville, vite reconstruite et prospère à nouveau, ne s'en est toutefois pas complètement remise. Cela ne signifie bien sûr pas que ce genre de recherches est impossible, certainement pas, mais il y a deux particularités qu'il faut prendre en compte : d'une part, les trouvailles sont peut-être plus aléatoires qu'ailleurs, et d'autre part les documents ne sont pas nécessairement centralisés – il faut donc éventuellement se partager entre plusieurs sites, certains publics, certains privés ; par exemple, si les institutions publiques disposent d'un annuaire très bien conçu et régulièrement mis à jour, l'état-civil, et notamment le registre des naissances, pour les documents antérieurs à 1906, ont souffert lors du tremblement de terre, alors que les registres de baptême pour la même époque ont été globalement mieux conservés, etc.)

 

Enfin, la région dans son ensemble, en raison de ce qui précède, présente un relief biscornu – le Golden Gate et les baies sont bien sûr en eux-mêmes les illustrations les plus flagrantes de cette activité géologique sur le long terme (ou à moins long terme, il y a des théories farfelues qui circulent encore à ce propos en 1929...) ; mais, en outre, la ville de San Francisco elle-même, pourtant d'une superficie relativement limitée, tout au nord, et surtout au nord-est, d'une étroite péninsule donnant sur le Golden Gate, est bâtie sur plus de quarante collines – tant pis pour Rome... ou Providence. Toute la baie est environnée de semblables collines, et parfois escarpées ; le mont Tamalpais, au nord du Golden Gate, culmine ainsi à 770 m.

Histoire et société

 

Le San-franciscain moyen n'est probablement pas très au fait de la préhistoire ni de la présence indienne dans la région (une histoire ancienne de toute façon ; au moins sait-il qu'il s'y trouvait plusieurs tribus différentes avant l'arrivée de l'homme blanc, tribus que les Espagnols qualifiaient ensemble de costanoanes, « Ceux de la côte », sans s'embarrasser de faire dans le détail), mais il sait à peu près certainement que la région a été colonisée, à la toute fin du XVIIIe siècle seulement, par les Espagnols, et notamment des évangélisateurs franciscains qui ont fait de la future ville le point central de leurs missions dans la région. Le plus vieux bâtiment de la ville est ainsi la Mission San Francisco de Asis (plus tard appelée Mission Dolores), et c'est d'ici que viendra le nom de la ville – et de son plus vieux quartier : Mission. En fait, on considère généralement que la date de la fondation de la ville correspond à la première messe célébrée dans la mission. Avec un bémol à noter, cependant : les Espagnols appelaient le site Yerba Buena ; le nom, même hispanique, de San Francisco, n'a en fait été adopté officiellement qu'au moment de l'annexion américaine, vers le milieu du XIXe siècle (et le nom de Yerba Buena a été recyclé pour désigner une petite île de la baie, entre San Francisco et Oakland, sur laquelle s'appuiera le Bay Bridge reliant les deux grandes villes à partir de 1936).

 

Quand le Mexique s'est émancipé de l'Espagne, dans la première moitié du XIXe siècle, la future San Francisco, avec l'ensemble de la Californie (entendue bien plus largement que le seul État américain qui porte aujourd'hui ce nom), lui est revenue ; mais San Francisco n'était pas alors une ville très importante, et pas non plus la capitale de la province – laquelle était la ville de Monterrey (toujours mexicaine selon nos frontières contemporaines).

 

La donne a changé vers le milieu du XIXe siècle quand, coup de bol, les jeunes États-Unis ont conquis la Californie (au sens large, donc), après une brève guerre contre le plus jeune encore Mexique, quelques années à peine avant la découverte des filons d'or dans la région, qui allait susciter la grande ruée vers l'or, dont San Francisco serait la plaque tournante. D'où un afflux considérable et très soudain de nouveaux colons, aux origines extrêmement variées. L'épuisement des filons susciterait quelques années plus tard une sévère crise économique, mais somme toute brève, car il y eut ensuite une ruée vers l'argent, moins colossale, mais qui eut néanmoins son impact ; après quoi la ville était devenue suffisamment développée et riche pour prospérer dans des activités plus variées et moins aléatoires.

 

C'est un point crucial de l'histoire de la ville – à maints égards, la ruée vers l'or a constitué la vraie naissance de San Francisco, et non seulement la source de sa puissance économique et l'origine de son développement, mais aussi une raison essentielle à un caractère très important de la ville, qui est son cosmopolitisme : San Francisco est en fait alors la ville la plus cosmopolite des États-Unis, devant même New York (Ellis Island ou pas – en fait, San Francisco a son équivalent sur la côte ouest d'Ellis Island, qui se nomme Angel Island ; mais ce dispositif peut fonctionner à l'envers, car on y garde aussi pour un temps les Chinois sous le coup de la loi d'exclusion...) ; bien sûr, le quartier si particulier de Chinatown en est une illustration flagrante, mais cela va au-delà.

 

Parmi les spécificités historiques et culturelles à noter dans la région, certaines sont peut-être à mettre en avant dans le contexte d'une partie de L'Appel de Cthulhu : ainsi, dans cette ville au développement parfois anarchique, on a vu à plusieurs reprises des « Comités de Vigilance », temporaires, se mettre en place, qui se substituaient aux autorités jugées défaillantes pour « rendre la justice » – généralement des sociétés plus ou moins « secrètes », conçues et dirigées par des membres en vue de l'élite san-franciscaine, mais promptes à manœuvrer les masses populaires pour susciter des lynchages ; ces comités étaient dissous quand leur mission était jugée « accomplie », mais ils ne cessaient de ressusciter de leurs cendres. Il y a toujours un de ces comités en 1929 : au-delà de ses attributions de principe, sous couvert de protection des honnêtes gens, il s'en prend essentiellement et très violemment à tout ce qui pourrait ressembler à du socialisme dans la région...

 

Il faut dire que la ville est idéologiquement active, voire turbulente – et qu'à cette époque et dans ce contexte, la propagande socialiste peut se montrer « dure », voire prendre une forme que l'on jugerait plus tard terroriste.

 

Dans une dimension pas si éloignée que cela, les ouvriers (éventuellement guidés par les élites) sont souvent les premiers à s'en prendre aux immigrés – et tout particulièrement aux Chinois, ethnie victime de très fortes discriminations, ciblées et institutionnalisées, en sus des lynchages occasionnels et du simple mépris populiste teinté d'angoisse : on est à fond dans le « péril jaune ».

 

La ville est cependant assez libérale dans l'ensemble – et on s'y est accommodé avec beaucoup de souplesse de la Prohibition, par exemple... Notez qu'elle est cependant toujours en vigueur en 1929, théoriquement du moins. Il y a un revers de la médaille – consistant en de nombreuses affaires de corruption (plusieurs maires ont été mouillés dans de sales affaires, et la police est notoirement au cœur d'un système de pots-de-vin) et autres scandales en tous genres, souvent liés à la prostitution endémique (éventuellement liée au commerce des bootleggers, même s'il serait plus pertinent de présenter les choses en sens inverse), mais pouvant aussi prendre des proportions colossales, comme dans le cas de Roscoe « Fatty » Arbuckle ; en fait, pour le meilleur et pour le pire, la relative proximité d'Hollywood (à environ 500 km, certes, et pourtant, dans ce contexte, on considère cette distance limitée et nombreux sont ceux qui font l’aller-retour) avait justement un certain poids à cet égard, tant en ce qui concernait un certain laxisme en matière de mœurs, d'abord plutôt apprécié, qu'eu égard aux implications plus scabreuses des plaisirs excentriques de cette élite bien particulière – le retour de bâton moraliste était sans doute inévitable.

 

Dans un registre éventuellement lié, il faut noter la puissance de la presse dans la région – une presse surtout populiste et sensationnaliste, pas étouffée par la déontologie, pratiquant le « yellow journalism ». À San Francisco, entre la fin du XIXe et le début du XXe siècles, on voit s'affronter plusieurs richissimes magnats, s'inspirant des modèles de la côte est (comme surtout Joseph Pulitzer), qui sont à la tête de tous les titres importants de la ville. La concurrence est très violente, et le ton des journaux s'en ressent : ce n'est pas une presse portée sur la réserve – l'objectivité est hors-sujet, la virulence des allégations même les plus douteuses voire outrancièrement mensongères assure de bien meilleures ventes...

 

Mais, en 1929, le vainqueur de cette guerre est désigné : c'est William Randolph Hearst, qui détient alors la quasi-totalité des grands journaux de la ville, à diffusion d'ailleurs bien plus large, dans l'État et même au-delà (il reste par contre toujours à San Francisco même de très nombreuses feuilles « indépendantes » à tout petit tirage, d'opinion ou communautaires, et éventuellement dans d'autres langues que l'anglais). Hearst était un personnage « excentrique », comme on dit, mais aussi prêt à tout pour gagner de l'argent : c'est notoire, à la fin du XIXe siècle, il a délibérément « provoqué » la guerre hispano-américaine pour accroître ses tirages... Il a aussi tiré profit de la campagne de presse lancée à l'époque du Lusitania pour engager les États-Unis dans la Première Guerre mondiale, et plus encore en couvrant de manière très scabreuse et en même temps hypocritement « moraliste » le scandale Roscoe « Fatty » Arbuckle. Pour l'anecdote, mais vous le savez sans doute, c'est le personnage historique qui a inspiré à Orson Welles son Citizen Kane – et Xanadu et compagnie ne sont pas des exagérations... Quant à « Rosebud », je vous laisse juges !

 

Géographie humaine – généralités

 

Un point important à mentionner d'emblée : la carte postale de San Francisco, le pont du Golden Gate, n'existe pas encore en 1929 ; les projets étaient déjà anciens, mais la construction ne débute qu'en 1933, et le pont n'est achevé qu'en 1937 (le Bay Bridge, lui, qui relie San Francisco à Oakland via l'île de Yerba Buena, ouvre en 1936). Pour traverser la baie, il faut donc emprunter le ferry – mais le système est bien rôdé, et la traversée ne prend en principe pas plus d'une heure au pire. Comme dit plus haut, les eaux de la baie peuvent s'avérer traîtresses, et il y a de temps à autre des naufrages, mais, au regard du trafic, les accidents demeurent très rares, et les San-franciscains n'y pensent pas, de manière générale : pour eux, emprunter le ferry relève des activités quotidiennes, d'autant que la seule liaison avec les grands axes de circulation, autrement, ne peut se faire que par le sud avec la voie ferrée, San Francisco se trouvant au bout d'une péninsule et étant environné par le Pacifique à l'ouest, la baie à l'est, et le Golden Gate au nord ; le grand terminus ferroviaire de la Bay Area se trouve cependant au nord-est de la baie de San Pablo, à Vallejo, extrémité occidentale du chemin de fer transcontinental.

 

Autre carte postale à relativiser : l’îlot d'Alcatraz, au milieu de ses eaux foisonnantes de requins, n'est pas encore la prison fédérale de haute sécurité que nous connaissons tous, et « dont on ne s'évade pas », qui n'ouvrira ses portes (façon de parler, aha) qu'en 1934. Cependant, il s'agit déjà d'une prison, même si pas encore le symbole intimidant de la politique carcérale la plus brutale. Mais ses « pensionnaires » sont particuliers : elle a beaucoup servi à « héberger » des détenus politiques, voire des espions, etc., notamment durant la Première Guerre mondiale (elle dépendait alors de l'armée), et (depuis sa cession au ministère de la Justice) elle accueille exceptionnellement dans les années 1920 et au début des années 1930 des prisonniers hors-normes – peu de temps après 1929, ce sera le cas d'Al Capone ou de « Machine Gun » Kelly, par exemple. En fait, la grande prison de la région se situe sur une autre île de la baie, davantage éloignée de San Francisco, plus au nord, et c'est San Quentin – mais c'est une prison d'État, pas fédérale ; les conditions de détention y sont notoirement très dures.

 

La ville de San Francisco n'est pas très étendue – elle se tasse sur une péninsule où les places sont chères ; mais elle est donc assez densément peuplée. A l'instar de bon nombre des grandes villes américaines, sa cartographie obéit plus ou moins au système de la « grid », dont New York est emblématique ; mais c'est une dimension à relativiser, car la ville s'avère en fait davantage « anarchique » dans son développement, au-delà des apparences.

 

Ceci étant, elle bénéficie, de manière générale, d'un bon réseau de transports en commun, ce qui inclut les célèbres « cable-cars », conçus justement pour dompter les nombreuses collines de San Francisco.

Géographie humaine – les principaux quartiers de la ville

 

San Francisco comprend bien sûr plusieurs quartiers, assez clairement délimités. Je ne vais pas m'étendre sur le sujet, mais voici tout de même quelques noms et brèves descriptions que les PJ san-franciscains connaissent forcément ; par ordre alphabétique :

Chinatown : au nord-est de la ville, ce quartier appelle des développements plus approfondis que tous les autres, car il ne faut pas se tromper sur ce que représente au juste Chinatown en 1929... C'est littéralement une ville dans la ville, voire un État dans l'État : les Blancs ne s'y rendent qu'exceptionnellement, ça n'a rien du « Disneyland pittoresque » qu'on s'imagine parfois aujourd'hui ; c'est un autre monde, et où la communauté chinoise « s'autogère », avec les Six Compagnies (de marchands, mais liées à des organisations criminelles telles que les Triades et aux sociétés secrètes typiques de la Chine d'alors, comme celle des Boxers aux environs de 1900, etc.) qui en règlent les affaires et y exercent dans les faits le pouvoir politique et répressif, dans une optique communautariste et mettant en avant la défense des intérêts des habitants chinois de San Francisco – les autorités de l'État et de la ville ainsi que la police laissent faire, peu désireuses de s'impliquer dans ce monde qu'elles ne comprennent absolument pas. C'est la plus grande communauté chinoise de tous les États-Unis. Les Chinois avaient immigré en masse durant la deuxième moitié du XIXe siècle et au début du XXe, espérant faire fortune en Amérique, sinon lors de la ruée vers l'or, du moins, par exemple, en travaillant sur la construction du réseau de chemin de fer transcontinental ou en exerçant d'autres métiers dont les Blancs ne voulaient pas (celui de domestique, notamment, c'est très fréquemment le cas à San Francisco à l'époque – outre le cliché en fait fondé du blanchisseur chinois) ; mais il leur était quasiment impossible de s'intégrer, dans une société extrêmement xénophobe à leur encontre, et d'autant plus qu'ils n'entendaient certainement pas se couper de leur culture et de leurs traditions, bien au contraire – elles sont pour eux un refuge ; d'où Chinatown, en fait... Nombre de ces immigrés envisageaient leur séjour aux États-Unis comme temporaire, et pensaient regagner la Chine après avoir gagné de l'argent ; un retour rendu plus hypothétique du fait des bouleversements au pays à partir de la révolution de 1912, même si les autorités américaines l'encouragent... En fait, l'expression « il est retourné en Chine », en 1929, a des implications éventuellement sinistres – c'est parfois, pas toujours mais parfois, un euphémisme pour signifier que ledit personnage est mort et qu'il vaut mieux ne pas poser de questions... Car Chinatown exprime en fait des réalités sociales et criminelles sous-jacentes avec lesquelles il faut compter – les impitoyables Combattants Tong qui chapeautent le système de sociétés secrètes recourent volontiers à la violence, les homicides sont fréquents jusque dans les rues... où l'on trouvait même affichées des annonces publicitaires de tueurs à gages proposant ouvertement leurs services ! C'en est arrivé au point où la mairie et la police ont fini par s'en plaindre aux Six Compagnies et aux Combattants Tong, qui ont bien voulu se montrer plus « discrets »... Les règlements de compte sanglants demeurent, c'est juste qu'ils sont moins voyants. Et le quartier abrite nombre de trafiquants divers (d'armes, notamment), de salles de jeu illégales, de fumeries d'opium (note par rapport au cliché : les Blancs sont donc très rares à s'y rendre, qui disposent de leurs propres installations en dehors de Chinatown, même si souvent liées), et (surtout ?) de maisons de passe : la prostitution est endémique, et les jeunes filles en provenance de Chine sont pour la plupart clairement des esclaves (le marché aux esclaves peut aussi concerner des hommes, cela dit, mais c'est moins systématique). On trouve quelques organisations caritatives (blanches, chrétiennes) qui luttent contre ce trafic d'esclaves et notamment de prostituées – Donaldina Cameron est une figure célèbre de ce mouvement ; mais, en tant que telle, elle est vraiment une exception.

Downtown/Financial District : est, nord-est ; le quartier des affaires, avec tout ce que cela implique : toutes les principales banques de la ville s'y trouvent, mais aussi nombre d'activités commerciales luxueuses, ainsi que les hôtels les plus rupins ou les rédactions des grands journaux de Hearst.

Mission District : à l'est de la ville, le site originel de San Francisco, autour de la Mission Dolores (anciennement San Francisco de Asis), le plus vieux bâtiment de la ville, très austère par ailleurs (absolument tout sauf monumental) ; c'est un quartier très populaire, où vivent des populations immigrées des classes laborieuses – plusieurs communautés différentes, qui affichent leur singularité, et ne s'entendent pas toujours très bien entre elles.

Nob Hill : nord-est ; c'est le quartier résidentiel le plus riche de la ville ; Nob Hill fait donc figure d'îlot surnageant au-dessus des brumes (et de la pauvreté, le cas échéant), et on y trouve de très riches demeures, autant dire à ce stade des manoirs, et souvent extravagants, pour ne pas dire d'un goût déplorable. En même temps, ça fait partie du charme…

North Beach : nord-est, avec de nombreuses collines escarpées (Telegraph Hill, Russian Hill, Nob Hill) qui redescendent brusquement vers la baie, mais en laissant de la marge pour une plage ; c'est le cœur de la communauté italienne de San Francisco, mais aussi un quartier notoirement bohème, où se concentrent les artistes en tous genres.

Pacific Heights : nord, à l'ouest de Nob Hill, c'est toujours un quartier résidentiel, mais davantage « classe moyenne » dans l'ensemble ; on y trouve également de très, très riches demeures, mais globalement moins tape-à-l’œil que sur Nob Hill.

Présidio : tout au nord, nord-ouest, au bout de la péninsule, à l'orée du Golden Gate mais donnant sur l'océan, ce « quartier » n'en est pas tout à fait un, et reprend le nom d'une vieille forteresse espagnole toujours en place ; le Présidio a conservé en 1929 toute sa dimension militaire, les États-Unis y ayant adjoint divers forts (comme Fort Point ou Fort Winfield Scott) et bases navales et aériennes (comme Crissy Field, le seul terrain d'aviation dans la ville ; interdit aux civils jusqu'en 1927, il commence donc tout juste à se « libéraliser » sous cet angle). En fait, le Présidio est alors la plus grande base militaire de tous les États-Unis se situant à l'intérieur d'une ville. La zone a été très active durant la Première Guerre mondiale, et le terrain d’entraînement du Présidio était une plaque tournante dans l'effort de guerre. Des manœuvres y ont lieu régulièrement. Pour autant, le Présidio n'est pas réservé aux seuls militaires, et les civils peuvent se rendre en nombre d'endroits du « quartier » qui sont perçus comme autant de lieux de promenade ; on trouve à la lisière du Présidio quelques institutions remarquables, d'ailleurs. Le grand Cimetière National est également ouvert au public, avec ses alignements de tombes blanches toutes semblables.

Richmond District : plus à l'ouest, jusqu'à l'océan, encore un quartier résidentiel, accueillant surtout les classes moyennes supérieures ; c'est un ajout bien plus récent à la ville, et un endroit qui se flatte d'être paisible (qui a dit « ennuyeux » ?).

 

Ce sont les « grands » quartiers de la ville ; mais d'autres peuvent être mentionnés, aux dimensions souvent plus réduites, mais qui peuvent avoir leur singularité, comme Fisherman's Wharf, associé à North Beach, un ensemble de ports et de jetées très fréquenté, ou le Tenderloin, quartier correspondant à l’est de Downtown, où la prostitution a peu ou prou pignon sur rue, notamment via les soi-disant « restaurants français » offrant toute une gamme de services pas uniquement gastronomiques... et guère français de manière générale, c'est plus une affectation qu'autre chose, à base d'accent simulé et des clichés que vous supposez.

 

Parmi les autres noms, on peut relever Butchertown, Castro (qui n'est pas à l'époque le haut-lieu de la culture gay américaine qu'il deviendra après la guerre), Civic Center (à nouveau dans Downtown, mais plutôt sud, sud-ouest), Haight (la future Mecque des hippies), Hayes Valley, Marina, Outer Mission, Potrero Hill, Russian Hill (associée à North Beach et également bohème), South of Market, South Park (rien à voir), Sunset, Telegraph Hill, Twin Peaks (non, rien à voir non plus)...

 

Au-delà, c'est la Bay Area – une zone assez large autour des deux baies, voire se prolongeant davantage encore vers le sud. Certaines villes peuvent être citées : Alameda et ses chantiers navals, Benicia vaincue par le développement de San Francisco, Berkeley où se trouve l'Université de Californie, Oakland la grande rivale à tous points de vue, Palo Alto où se trouve l'Université de Stanford, Redwood City et ses scieries, Richmond avec son industrie pétrolière, San José l'ancêtre avec ses missions et son agriculture, la station balnéaire de San Rafael, ou encore Vallejo, le terminus ferroviaire de l'ouest.

 

Je ne m'étends pas davantage sur la question, mais la Bay Area compte bien sûr nombre d'endroits intéressants, que ce soit au regard de la géographie physique ou humaine.

 

Géographie humaine – lieux et institutions notables (et quelques personnalités)

 

Le Golden Gate Park est un immense parc tout en longueur ; situé à l'ouest de San Francisco, entre Richmond au nord et Sunset et Twin Peaks au sud, c'est une bande rectiligne de 5 km de long pour 800 m de large, s'étendant tout droit d'est en ouest. Il a été conçu en 1870 et entretenu depuis avec goût, notamment en raison du long « règne » d'un administrateur doué et sérieux, qui détestait la statuaire, qu'il jugeait vulgaire (il s'est toujours débrouillé pour entourer les statues de végétation les dissimulant largement – et tout particulièrement pour la statue dressée en son propre honneur, qu'il a noyée dans les buissons !). Mais ce n'est pas seulement un joli et même très joli parc – il a également un côté zoo, et abrite des bâtiments distingués d'importance culturelle ou scientifique : ça va du musée botanique ou d'histoire naturelle au conservatoire, en passant par l'académie des sciences, les Beaux-Arts, etc. Ça peut évoquer une sorte de Smithsonian de la côte ouest, à cet égard. Hearst avait le projet un peu fou d'y reconstruire un monastère qu'il avait acheté en Espagne et fait démonter pierre par pierre, mais ça ne s'est jamais fait. Ouf ?

 

La ville comprend plusieurs universités et collèges, etc., éventuellement accessibles au public, de même que des musées, dont un certain nombre sont privés (la collection Sutro, etc.), couvrant toutes les disciplines culturelles, artistiques et scientifiques. Mais les plus grandes universités « de San Francisco » ne se trouvent en fait pas dans la ville, mais dans sa « banlieue » (le terme est sans doute impropre). À 50 km au sud de San Francisco, à Palo Alto, on trouve la très prestigieuse université privée de Stanford – en fait déjà une des universités les plus prestigieuses au monde, statut qu'elle a encore plus développé jusqu'à nos jours ; elle couvre toutes les disciplines, mais est souvent associée en premier lieu à la technologie de pointe, alors (c'est le point de départ de la radiophonie commerciale américaine, et c'est aussi là que l'on réalise les premières expériences de télévision, en 1927) comme aujourd'hui (c'est le centre de ce que l'on appelle désormais la « Silicon Valley »). Sa « rivale » (théorique) est l'Université de Californie, d'abord privée mais devenue ensuite publique (elle l'est en 1929), et qui se trouve à Berkeley, au nord-est (et donc de l'autre côté de la baie) ; l'Université de Los Angeles en est en fait une extension.

 

Parmi les célébrités de l'Université de Californie, il faut probablement mettre en avant l'anthropologue Alfred Louis Kroeber, le plus grand spécialiste des Amérindiens de l'ouest et du sud-ouest. Il avait acquis une certaine célébrité au-delà des seuls cercles académiques – notamment en raison de son association avec Ishi, « le dernier des Indiens sauvages d'Amérique », comme on l'envisageait (« Ishi » n'était pas son vrai nom, c'était un terme de sa tribu anéantie, les Yahi, pour désigner « l'homme » ; Kroeber l'appelait ainsi devant les journalistes, car, en dépit des pressions incessantes de la presse, Ishi voulait garder pour lui son vrai nom). Ishi avait été capturé en 1911, et promis à un sort guère enviable sans doute, mais Kroeber avait exigé sa libération et l'avait accueilli à Berkeley ; c'était une source de première main pour connaître les sociétés amérindiennes de la région, leur culture, leur rites, etc. – mais aussi un homme d'une grande amabilité, et non sans charme ; et l'association Kroeber-Ishi a parlé à beaucoup de monde en dehors du seul milieu scientifique : la presse s'y intéressait, parce que la foule, séduite autant qu'intriguée, s'y intéressait. Ishi est mort en 1916, mais Alfred Kroeber ne mourra qu'en 1960, et il est en 1929 probablement la plus grande sommité de Berkeley – et, pour l'anecdote, oui, c'est accessoirement le pôpa d'une certaine Ursula K(roeber) Le Guin (Theodora Kroeber, la mère de cette dernière et l'épouse d'Alfred, anthropologue également, publiera en 1961 une biographie d'Ishi, Ishi in Two Worlds, qui rencontrera un grand succès).

 

On trouve de même et dans toute la région de très nombreux hôpitaux, très divers, publics, privés, confessionnels, communautaires, etc. À noter que les institutions psychiatriques de San Francisco et de la Bay Area sont globalement progressistes, en visant davantage à soigner qu'à contrôler et punir ; mais le manque de moyens ne permet pas toujours à ces généreuses ambitions de se réaliser... N'empêche : comparativement, c'est bien mieux qu'ailleurs.

 

Dans ce registre d'avant-garde, il faut aussi relever que la police de San Francisco bénéficie d'une approche « scientifique » très novatrice, avec répertoire d'empreintes digitales, etc. On trouve même, à Berkeley, un corps de police réservé aux seuls agents titulaires d'un diplôme universitaire, et qui accueille, à terme, des policiers noirs, sans vraiment susciter la polémique – la Bay Area n'est décidément pas le Sud profond. Hélas, le manque de moyens, là encore, et la corruption endémique, pénalisent ces efforts par ailleurs... Et, forcément, les « Comités de Vigilance » trouvent la police insuffisante et inefficace, en dépit de bons résultats occasionnels – certes, leurs préoccupations sont tout autres...

 

Mais le travail policier peut de toute façon s'effectuer en dehors de la seule police « officielle » : l'agence Pinkerton, ainsi, est bien implantée dans la région, qui fournit des détectives privés affiliés. Pour l'anecdote, l'un d'entre eux est tout particulièrement célèbre aujourd'hui : un certain Dashiell Hammett... qui a cependant quitté l'agence en 1921, suite à la mort pour le moins douteuse d'un « wobbly » (un syndicaliste internationaliste), sur lequel Pinkerton enquêtait... Il avait eu l'occasion de travailler sur Roscoe « Fatty » Arbuckle, par ailleurs. En 1929, il n'est pas encore connu pour être le maître du récit policier « hard-boiled », même si on l'estime sans doute déjà dans le milieu des pulps, où il publie des nouvelles dès 1922 ; mais 1929 est en fait l'année où il publie son séminal roman Moisson rouge, qui redéfinira le genre policier (même s'il avait été en fait publié en serial entre 1927 et 1928). Le Faucon maltais sortira en 1930, et popularisera, au travers du personnage de Sam Spade, le « private eye » – une expression empruntée à Pinkerton – indépendant, dur à cuire, en imper et chapeau mou. Mais il y a bien sûr déjà de tels détectives hors Pinkerton.

 

(Bien évidemment, dans le registre des écrivains, et plus directement lié à L'Appel de Cthulhu, on pourrait aussi citer Clark Ashton Smith – mais c'est un ermite, qui vit dans une région assez reculée de la Bay Area.)

 

San Francisco compte de nombreux hôtels, dont certains, gigantesques, suintent le luxe, et trois sont clairement hors-concours :

Au premier chef, le Palace Hotel, avec ses 800 chambres : il est très prisé des élites, incroyablement rupin, et deux chefs d'État y sont morts, dont le président Warren G. Harding, allez savoir pourquoi.... Pour l'anecdote, juste devant se trouve Lotta's Fountain, unanimement considérée comme le plus atroce monument de la ville ; dix-neuf projets pour la remplacer sont proposés en quelques années, aucun n'aboutit, et un des artistes en devient même fou… ce qui, vous en conviendrez, est passablement lovecraftien.

Aussi, l'Hôtel St Francis, 450 chambres, peut-être un peu plus bohème, ou en tout cas davantage au goût des stars d'Hollywood, ce qui n'est sans doute pas tout à fait la même chose – il est d'ailleurs directement lié au Plus Colossal Scandale de l'Époque : c'est ici que débute la si délicieuse affaire Roscoe « Fatty » Arbuckle (où la presse, et nommément Hearst, jouent un rôle crucial).

L'Hôtel Fairmont, lui, compte 550 chambres ; moins renommé que les deux palaces précédents, il offre pourtant toute une gamme de services dont ces derniers font parfois l'économie, en s'appuyant sur leur seul prestige...

LES PERSONNAGES JOUEURS

 

J’ai créé six PJ pour ce scénario. Je n’ai pas rédigé pour eux de background précis et linéaire, simplement quelques indications, à charge pour les joueurs de se les approprier.

 

[EDIT 07/10/2017 : j'ai largement augmenté cette section, avec les caractéristiques techniques des personnages, ainsi que les indications de background que j'avais fournies dès le départ. Ils peuvent ainsi faire office de prétirés.]

Bobby Traven, 34 ans, détective privé

C’est Sam Spade en moche – ou, plus exactement, c’est comme ça qu’il se voit. C’est une montagne, et sa face de brute, à ses yeux, implique qu'il doit être une brute ; alors il en rajoute quand il joue au dur. Mais, au fond, c'est une bonne âme... Son franc-parler, propice à irriter les bonnes gens, ne le dissimule peut-être jamais tout à fait ; mais il déteste qu’on lui en fasse la remarque, ne jouant alors que davantage le gros dur... Ceci étant, il est parfaitement compétent, et éventuellement redoutable. Il a ses habitudes dans son quartier de Mission, ainsi que dans le Tenderloin, où il fréquente assidûment le « restaurant français Chez Francis », là où il a rencontré son premier et dernier amour, « Antoinette », décédée de la tuberculose il y a déjà quelques années de cela...

 

Gordon Gore lui a confié du travail à plusieurs reprises, et l'a recommandé à certains de ses amis. Zeng Ju lui a peut-être bien sauvé la vie lors d'une filature à Chinatown qui avait mal tourné. Son rapport aux femmes intéresserait très probablement le Dr Sutton…

 

Résidence : San Francisco, un appartement dans Mission District qui lui sert aussi d’agence

Lieu de naissance : San Francisco, Mission District

Caractéristiques : FOR 60 ; CON 60 ; TAI 85 ; DEX 65 ; APP 50 ; INT 70 ; POU 50 ; EDU 60

Caractéristiques dérivées : PV 14 ; PM 10 ; SAN 50 ; Chance 30 ; Mouvement 7 ; Impact +1d4 ; Carrure +1 ; Aplomb 1

Compétences : Art et métiers (photographie) 25 ; Baratin 15 ; Bibliothèque 50 ; Combat à distance (armes de poing) 60 ; Combat rapproché (corps à corps) 60 ; Crédit 15 ; Crochetage 35 ; Discrétion 40 ; Droit 40 ; Écouter 60 ; Esquive 32 ; Estimation 20 ; Grimper 40 ; Imposture 50 ; Intimidation 60 ; Langue maternelle (anglais) 60 ; Langues (chinois) 20 ; Psychologie 56 ; Sauter 30 ; Trouver objet caché 70

Combat :

* Corps à corps 60, dommages 1d3+1d4

* Coup de poing américain 60, dommages 1d3+1d4+1

* Cran d’arrêt 60, dommages 2d4

* Automatique cal. 45 60, dommages 1d10 +2, portée 15 m, attaques 1 (3), munitions 7, panne 100

 

Équipement et possessions : imperméable et chapeau mou, matériel de bricolage, un pied-de-biche, une paire de menottes, un appareil photo « Brownie », un poing américain, un cran d'arrêt, un automatique cal. 45. Richesse : dépenses courantes 10 $, espèces 30 $, capital 750 $ ; Bobby loue un appartement à la lisière de Mission District, qui lui sert aussi d’agence ; il s'y trouve notamment une machine à écrire Remington et du matériel de développement.

Description : Bobby est une force de la nature au visage guère avenant – cependant, il se croit bien plus laid qu'il ne l'est réellement. Il suppose que son physique de brute doit décider du cours de sa vie, et joue donc les durs, même s'il a bon fond.

Idéologie et croyances : Bobby prétend ne croire en rien et ne s'intéresser qu'à l'argent. C'est une façade, car il a bon cœur et est toujours prêt à aider les autres (en pestant pour la forme).

Personnes importantes : Bobby n'a guère d'attaches – a fortiori vivantes... Mais il a un lien particulier avec Zeng Ju, qui lui a très probablement sauvé la vie lors d'une filature qui avait mal tourné, à Chinatown ; depuis, il se considère redevable, mais doute de pouvoir un jour rembourser sa dette. Il n'est pas dit que le Chinois soit bien conscient de tout ça.

Lieux significatifs : Bobby revient toujours « Chez Francis », un « restaurant français » du Tenderloin où il a rencontré son premier (et dernier...) amour, « Antoinette » – décédée de la tuberculose il y a déjà quelques années de cela.

Biens précieux : Bobby garde toujours sur lui une photographie d' « Antoinette » – et c'est une photographie « pas exactement romantique »... Mais elle l'est pour lui, c'est tout ce qui compte.

Traits : Bobby aide toujours ceux qui sont dans le besoin ; il joue au dur, il a un physique de dur, mais cela ne dissimule pas toujours très bien son cœur d'or... Par contre, il s'énerve quand on en fait la remarque !

Séquelles et cicatrices : Bobby a perdu plusieurs dents au cours de nombreuses bagarres.

Phobies et manies : Bobby est d'une extrême timidité avec les femmes.

 

Eunice Bessler, 19 ans, actrice

Née Rebecca Reuben (dans une famille juive russe, et pauvre, de Brooklyn, dont elle ne veut plus entendre parler), Eunice est une toute jeune (mineure, en fait) starlette d'Hollywood : un vrai miracle, avec tout pour elle. Si elle joue la dinde devant les inconnus, c'est un rôle de composition, en forme de test : à ceux qui le franchissent, elle se révèle comme bien plus qu’un joli minois, et tout sauf une jeune fille évaporée et superficielle. Le problème, c'est que, d'autant plus qu'elle est assurément brillante à tous points de vue, et a connu une ascension extrêmement rapide, elle est affligée de pulsions plus ou moins autodestructrices – qui vont bien au-delà de son goût pour les drogues, et notamment la cocaïne. En fait, d’une certaine manière, si elle a bien sûr des modèles dans les stars de cet Âge d’Or d’Hollywood qui passe alors, éventuellement dans la douleur, du muet au parlant, elle préfigure en fait James Dean : sa devise pourrait être « Vivre vite, mourir jeune et faire un beau cadavre ». Mais d'ici-là, donc, elle compte bien vivre à fond, et grimper tous les échelons en même temps ; elle est parfaitement qualifiée pour cela.

 

C'est la maîtresse (principale ?) de Gordon Gore – en fait, elle vit avec le dilettante coureur de jupons une relation étonnamment longue au regard des habitudes de ce dernier. « Objectivement », ça serait « bien » si le Dr Sutton, par exemple, la prenait en charge, mais elle ne veut pas en entendre parler (et, en fait, le Dr Sutton non plus, tant que Gordon Gore est son patient, elle considère ne pas pouvoir prendre en charge les deux en même temps.

 

Résidence : San Francisco (surtout chez Gordon Gore, à Nob Hill ; elle a un appartement dans Pacific Heights, mais n’y met jamais les pieds), sinon Hollywood

Lieu de naissance : New York, Brooklyn

Caractéristiques : FOR 40 ; CON 60 ; TAI 55 ; DEX 70 ; APP 85 ; INT 75 ; POU 70 ; EDU 70

Caractéristiques dérivées : PV 11 ; PM 14 ; SAN 70 ; Chance 45 ; Mouvement 8 ; Impact +0 ; Carrure +0 ; Aplomb 1

Compétences : Arts et métiers (comédie) 60 ; Arts et métiers (danse) 40 ; Baratin 55 ; Charme 80 ; Combat à distance (armes de poing) 35 ; Conduite 30 ; Crédit 55 ; Discrétion 60 ; Écouter 55 ; Esquive 50 ; Grimper 25 ; Imposture 60 ; Langue maternelle (anglais) 70 ; Langues (russe) 36 ; Langues (yiddish) 16 ; Nager 30 ; Persuasion 60 ; Psychologie 35 ; Sauter 30 ; Trouver objet caché 55

Combat :

* Corps à corps 25, dommages 1d3

* Derringer cal. 25 35, dommages 1d6, portée 3 m, attaques 1, munitions 1, panne 100

 

Équipement et possessions : une infinité de toilettes de luxe et de chaussures, mais assez peu de bijoux (seulement le collier de perles de sa mère) ; au moins une dose de cocaïne à portée. Une voiture Pierce Arrow. Richesse : dépenses courantes 50 $, espèces 275 $, capital 27 500 $ ; Eunice est propriétaire d’un appartement à Hollywood, et d’un autre à San Francisco, Pacific Heights (mais elle n'y met quasiment jamais les pieds, elle réside en temps normal chez Gordon Gore, à Nob Hill).

Description : Eunice est une très jolie jeune femme, en fait d'une beauté telle qu'elle en est presque inhumaine. Elle joue volontiers le rôle de la dinde devant les inconnus, mais ce n'est qu'une façade en guise de test : avec les gens qui en valent la peine, elle révèle bien vite qu'elle n'a rien à voir avec ce rôle de composition que l'on attend d'une charmante starlette.

Idéologie et croyances : Eunice croit en elle-même, et en sa capacité à dépasser sa condition ; mais, tout au fond, elle redoute en fait le retour de bâton du déterminisme social...

Personnes importantes : Gordon Gore – ils ne se l'avouent pas, mais sans doute prennent-ils conscience que leur relation n'est pas une simple amourette, quoi qu'ils prétendent... 

Lieux significatifs : Eunice déteste être seule ; quand elle n'est pas avec Gordon ou sur un plateau, elle va aussitôt se réfugier dans un speakeasy réservé à l'élite, à Hollywood comme à San Francisco – où on la voit aussi régulièrement à l'Hôtel St Francis.

Biens précieux : un seul – le collier de perles qu'elle a volé à sa mère quand elle a fugué de chez ses parents ; c'était la seule richesse de sa mère...

Traits : Eunice est hédoniste au possible. Elle entend profiter de la vie au maximum, et grimper au plus tôt tous les échelons. Une génération plus tard, on aurait pu lui accoler le slogan « vivre vite, mourir jeune et faire un beau cadavre ».

Phobies et manies : Eunice ne supporte pas d'être seule – ce qui provoque chez elle de terribles crises d'angoisse. Elle est également cocaïnomane.

Gordon Gore, 29 ans, dilettante

Horriblement riche, horriblement charmeur (mais surtout du fait de ses manières et de sa repartie – il est bel homme, mais d’une constitution fragile, en raison d’épreuves traversées durant son enfance), Gordon Gore est aussi agaçant (au premier abord en tout cas) que fascinant. Il connaît tout le monde et a tout le monde dans sa poche. Fils de bonne famille, il a hérité d’un capital plus que conséquent, avec des nombreux biens immobiliers à San Francisco, en Californie, ou même au-delà. Il a une mentalité d’aristocrate, pas de bourgeois : il ne compte certes pas « travailler ». Certes, il peint un peu, mais sans guère d’application. Ses véritables loisirs sont tout autres : courir les jupons, et « partir à l'aventure », pour pimenter son quotidien de bien né dans les deux cas. En l’espèce, il s’agit surtout pour lui de régler de manière discrète des affaires affectant la bonne société san-franciscaine ; Gordon Gore n’est pas un enquêteur hors-pair sur les modèles du chevalier Dupin ou de Sherlock Holmes, mais il a un gros atout, en dehors de son compte en banque, qui est de savoir s'entourer des meilleurs.

 

Il a de ce fait un rôle pivot parmi les PJ : c’est lui qui a été contacté pour « régler une affaire », et qui a suscité le groupe d’investigateurs afin de mener cette enquête à bien. Il a déjà confié du travail à Bobby Traven et Trevor Pierce. Eunice Bessler est sa (principale ?) maîtresse, et Zeng Ju son majordome. Quant à Veronica Sutton, elle est sa psychiatre – car, sous sa façade de golden boy à qui tout réussit, il y a des failles, et nombreuses…

 

Résidence : San Francisco, un manoir sur Nob Hill

Lieu de naissance : San Francisco, Nob Hill

Caractéristiques : FOR 50 ; CON 45 ; TAI 50 ; DEX 70 ; APP 70 ; INT 65 ; POU 55 ; EDU 70

Caractéristiques dérivées : PV 9 ; PM 11 ; SAN 55 ; Chance 50 ; Mouvement 8 ; Impact +0 ; Carrure +0 ; Aplomb 1

Compétences : Arts et métiers (peinture) 35 ; Baratin45 ; Bibliothèque 35 ; Charme 75 ; Combat à distance (armes de poing) 50 ; Conduite 40 ; Crédit 90 ; Écouter 25 ; Esquive 35 ; Estimation 30 ; Histoire 20 ; Langue maternelle (anglais) 70 ; Langues (chinois) 21 ; Langues (français) 41 ; Mécanique 20 ; Occultisme 40 ; Persuasion 65 ; Psychologie 50 ; Sciences (histoire de l’art) 66 ; Trouver objet caché 45

Combat :

* Corps à corps 25, dommages 1d3

* Luger modèle P08 50, dommages 1d10, portée 15 m, attaques 1 (3), munitions 8, panne 99

 

Équipement et possessions : toute une garde-robe extrêmement luxueuse ; un Luger modèle P08. Une voiture Rolls-Royce Phantom I. Dépenses courantes 250 $, espèces 1800 $, capital 180 000 $ ; Gordon est propriétaire de plusieurs biens immobiliers de grande valeur, à travers l’État de Californie et au-delà (notamment à New York) ; à San Francisco, il vit dans son manoir à Nob Hill, mais possède aussi, entre autres, une résidence secondaire sur le flanc du mont Tamalpais – à Nob Hill surtout, il dispose d’une riche bibliothèque et d’un cinéma privé ; on trouve du matériel de peinture dans toutes ses demeures.

Description : Gordon est un jeune homme horriblement charmant – mais pas tant du fait de son apparence (sa constitution est par ailleurs assez chétive), ce sont plutôt sa mise et son comportement qui jouent ; il est toujours impeccablement vêtu, coiffé, etc. Il suinte le luxe.

Idéologie et croyances : Gordon est franc-maçon, aussi prétend-il croire au « Grand Architecte de l'Univers » ; en réalité, il ne croit guère qu'en lui-même... et qui plus est pas toujours.

Personnes importantes : Gordon est bien plus attaché à Eunice Bessler qu’il ne l’admettrait. Il voue un vrai culte à William Blake, dont il aimerait avoir le talent – au moins de peintre ; il en est loin...

Lieux significatifs : son manoir familial sur Nob Hill – où il a grandi et dont il a hérité récemment ; c'est toute sa vie – et un havre de luxe.

Biens précieux : sa voiture, une Rolls-Royce Phantom I entretenue avec amour (par un vrai mécanicien ; il s'y est essayé, mais sans grand succès).

Traits : Gordon est un coureur de jupons invétéré. Sa compagne du moment, Eunice Bessler, semble très bien s'en accommoder, et c'est sans doute en partie pour cela que leur relation dure autant, et se singularise toujours un peu plus.

Phobies et manies : Gordon est arachnophobe. Il est obsédé par son image. Il éprouve parfois comme un complexe de culpabilité pour sa richesse. De manière générale, il est sujet à de sévères crises dépressives – mais il faut bien le connaître pour s'en rendre compte, il dissimule tout cela autant qu'il le peut.

Ouvrages occultes, sorts et artefacts : Gordon dispose d'une petite bibliothèque comportant des ouvrages maçonniques ou théosophiques ; de la culture générale pour l'essentiel, rien que de parfaitement inoffensif.

 

Trevor Pierce, 31 ans, journaliste d’investigation

Chétif, des suites d’une longue maladie, mais doté d'une grande force de caractère qui, croit-il, lui a permis de la surmonter, Trevor Pierce est un homme en croisade – contre la corruption des élites politiques et financières. Il travaille au San Francisco Call-Bulletin, un journal récemment racheté par Hearst (qu'il méprise) et engagé dans une croisade de ce genre – c’est parfait ! Trevor Pierce n'est certainement pas dupe : cet engagement de la part de son journal est « intéressé ». Mais il s'en accommode, car c'est pour lui un moyen d'agir, et il ne se pince donc même pas vraiment le nez quand il se rend à la rédaction. Il faut dire que son travail est tout pour lui : il n’a pas de loisirs, en dehors de sa méticuleuse et maniaque collection de timbres. Il révère Upton Sinclair, c’est son modèle, qu'il entend égaler – et même dépasser, car il n’est pas sans ambition : rien d’aussi sordide que l’argent, le crédit ou le pouvoir – ce qu’il veut, c’est être le meilleur, et qu’on ne puisse faire autrement que le reconnaître. Idéologiquement, Trevor Pierce a quelque chose de socialisant de longue date, mais il est en train de virer pleinement socialiste à cette époque. C’est aussi une usine à troubles obsessionnels compulsifs…

 

Gordon Gore lui a régulièrement fourni des missions, et, occasionnellement, il l'a aiguillé sur des scandales passablement juteux (Trevor Pierce ne travaillerait pas en dehors de son journal seulement pour de l’argent). Zeng Ju, voire Bobby Traven, ont pu enquêter avec lui, de temps en temps.

 

Résidence : San Francisco, un appartement de Mission District

Lieu de naissance : un village perdu dans le fin fond de la Californie

Caractéristiques : FOR 40 ; CON 55 ; TAI 65 ; DEX 60 ; APP 60 ; INT 75 ; POU 80 ; EDU 72

Caractéristiques dérivées : PV 12 ; PM 16 ; SAN 80 ; Chance 30 ; Mouvement 7 ; Impact +0 ; Carrure +0 ; Aplomb 1

Compétences : Arts et métiers (photographie) 25 ; Baratin 60 ; Bibliothèque 70 ; Combat à distance (armes de poing) 36 ; Comptabilité 55 ; Crédit 20 ; Crochetage 21 ; Discrétion 60 ; Droit 55 ; Écouter 40 ; Esquive 30 ; Histoire 20 ; Imposture 45 ; Langue maternelle (anglais) 79 ; Langues (espagnol) 21 ; Persuasion 40 ; Psychologie 40 ; Trouver objet caché 75

Combat :

* Corps à corps 25, dommages 1d3

* Revolver cal. 32 36, dommages 1d8, portée 15 m, attaques 1 (3), munitions 6, panne 100

 

Équipement et possessions : des tenues fonctionnelles ; un appareil photo « Brownie » ; un revolver cal. 32. Richesse : dépenses courantes 10 $, espèces 40 $, capital 1000 $. Trevor loue un petit appartement dans Mission District ; il contient une petite bibliothèque, des montagnes de dossiers d'enquête, et du matériel de développement.

Description : Trevor est un homme longiligne et sec. On sent qu'il est passé par des épreuves douloureuses, qui l'ont marqué à vie, mais sa force de caractère rayonne littéralement.

Idéologie et croyances : Trevor est en croisade contre la corruption des élites politiques et financières. Il profite de ce que le San Francisco Call-Bulletin joue de cette carte, mais ne se leurre pas sur le caractère « intéressé » de cette politique éditoriale - et il déteste Hearst. Jusqu'alors socialisant, il devient de plus en plus ouvertement socialiste.

Personnes importantes : Trevor voue une admiration sans borne au journaliste et écrivain Upton Sinclair : c'est son modèle, il voudrait faire comme lui, être comme lui, ou même se montrer encore meilleur dans sa partie. Il hait William Randolph Hearst – pourtant (ou parce que) son patron.

Lieux significatifs : Trevor est un bourreau de travail : s'il n'enquête pas sur le terrain, on le trouvera le plus souvent à la rédaction du San Francisco Call-Bulletin ; il ne rentre chez lui que quand c'est indispensable – « physiologiquement » ou non.

Biens précieux : sa collection de timbres, très soigneuse : c'est son seul passe-temps, sa seule détente.

Traits : Trevor est ambitieux : ce n'est pas (du tout) qu'il court après la richesse ou même le pouvoir, c'est qu'il veut être « le meilleur » – et qu'on le reconnaisse et l'admire comme tel.

Séquelles et cicatrices : Trevor était un enfant chétif, et il n'a triomphé de la maladie que grâce à sa force de caractère – ou du moins en est-il convaincu ; mais son corps en porte encore les marques, éloquentes.

Phobies et manies : Trevor est affecté de toute une collection de troubles obsessionnels compulsifs.

Veronica Sutton, 47 ans, psychiatre

Chirurgienne de formation, et douée, le Dr Sutton a progressivement délaissé les blocs opératoires pour s’intéresser à la psychiatrie – et, chose qui ne passe pas forcément très bien aux yeux des bonnes âmes de son temps, à la psychanalyse : qu'une femme adhère à cette théorie qui accorde une place si fondamentale à la sexualité, c'est terriblement choquant ! Elle le sait, et ça lui va très bien ; en fait, c’est un intérêt qui s’accorde tant avec sa curiosité intellectuelle globale qu’avec son caractère militant – car le Dr Sutton est une féministe assez radicale pour l’époque ; philosophiquement, elle est aussi matérialiste, rationaliste, et vigoureusement athée. Elle a beaucoup lu, dans bien des matières – notamment, bien sûr, elle a lu tout Freud, dans le texte, et même échangé quelques courriers avec le fameux docteur ; mais ses centres d’intérêt vont au-delà, par cycles éventuellement, et, ces dernières années, outre les langues vivantes ou mortes, elle s’est beaucoup intéressée à l’anthropologie (elle relit sans cesse Le Rameau d’or, de Frazer, un de ses livres fétiches, ou encore The Witch Cult In Western Europe, de Margaret Murray). Elle envisage des passerelles entre ses différents centres d'intérêt. Physiquement, le Dr Sutton, si elle est demeurée sobrement élégante, commence à accuser son âge, et a notamment des difficultés pour se mouvoir – elle use d’une canne devenue indispensable. Ceux qui la rencontrent sont parfois un brin gênés en sa présence, parce qu’elle donne systématiquement l’impression de les étudier, voire de les disséquer – et pour cause : c’est exactement ce qu’elle fait.

 

Gordon Gore est un de ses patients, et il considère qu'elle lui a sauvé la vie. Il aimerait qu'elle s'occupe également de Eunice Bessler, mais ça ne s'est pas fait – tant la starlette que la psychiatre semblent penser que ce serait une mauvaise idée.

 

Résidence : San Francisco, un appartement coquet qui fait aussi office de cabinet, à la lisière de Fisherman’s Wharf.

Lieu de naissance : San Francisco

Caractéristiques : FOR 40 ; CON 45 ; TAI 60 ; DEX 45 ; APP 60 ; INT 75 ; POU 80 ; EDU 79

Caractéristiques dérivées : PV 10 ; PM 16 ; SAN 74 ; Chance 75 ; Mouvement 6 ; Impact +0 ; Carrure +0 ; Aplomb 1

Compétences : Anthropologie 51 ; Archéologie 11 ; Bibliothèque 75 ; Crédit 45 ; Écouter 50 ; Esquive 22 ; Histoire 25 ; Langue maternelle (anglais) 79 ; Langues (allemand) 51 ; Langues (grec ancien) 21 ; Langues (latin) 31 ; Médecine 81 ; Occultisme 30 ; Persuasion 30 ; Premiers soins 65 ; Psychanalyse 56 ; Psychologie 80 ; Sciences (biologie) 17 ; Sciences (chimie) 41 ; Trouver objet caché 40

Combat :

* Corps à corps 25, dommages 1d3

 

Équipement et possessions : tenues féminines très ordinaires, deux blouses de médecin, du matériel médical (elle fait toujours suivre au moins une trousse de soins). Richesse : dépenses courantes 10 $, espèces 90 $, capital 2250 $. Veronica est propriétaire d’un appartement/cabinet coquet encore qu’assez modeste, à la lisière de Fisherman's Wharf ; il contient une bibliothèque assez bien fournie (médecine, psychologie, psychanalyse, anthropologie, un peu d'histoire et d'occultisme).

Description : Veronica est une femme entre deux âges, qui commence à se tasser et à avoir des difficultés pour se mouvoir – depuis quelque temps, elle s'est munie d'une canne. Son visage donne l'impression d'étudier tout le monde – pour la bonne et simple raison que c'est exactement ce qu'elle fait.

Idéologie et croyances : Veronica est une féministe militante ; elle est par ailleurs rationaliste, matérialiste et athée.

Personnes importantes : Personne... Mais elle a des connaissances dans les milieux médicaux et universitaires qui apprécient toujours d'échanger avec elle. Sinon, elle admire quelques grands intellectuels, comme Freud ou Frazer.

Lieux significatifs : Veronica se promène tous les soirs sur les jetées de Fisherman's Wharf.

Biens précieux : Sa chatte, Bastet ; elle se fait vieille et un peu lourde – comme sa maitresse... Veronica a trois autres chats, plus jeunes, mais sa relation avec Bastet est très singulière.

Traits : Veronica adore les animaux, et tout particulièrement les félins.

Séquelles et cicatrices : Aucune à proprement parler – mais elle vieillit et a de plus en plus de mal à se mouvoir.

Phobies et manies : Veronica est agoraphobe.

Ouvrages occultes, sorts et artefacts : la bibliothèque de Veronica comprend quelques traités sur l'occultisme, plutôt qu'occultes par eux-mêmes ; elle n'y croit pas, c'est de la culture générale... Mais c'est une grande lectrice du Rameau d'or de Frazer, ouvrage qui la passionne et auquel elle revient presque aussi souvent qu'à Freud.

SPÉCIAL : Veronica ayant une longue expérience en tant que médecin, et notamment chirurgienne, elle est immunisée contre les pertes de SAN résultant de la vue d'un cadavre ou d'une sale blessure.

 

Zeng Ju, 52 ans, majordome

Ce Chinois est né à Shanghai, et a pris le bateau pour les États-Unis alors qu’il n’était qu’à peine un adolescent. Aujourd’hui, il est un peu vieillissant, et se tasse de plus en plus… même s’il a conservé une certaine dextérité qui peut surprendre. Il est depuis des années attaché à la famille Gore, et tout particulièrement à Gordon, qu'il a vu grandir ; que le petit ait développé un goût pour « l'aventure » en devenant adulte n'est pas pour lui déplaire – ça lui rappelle ses jeunes années dans Chinatown... et à l’époque il se livrait à nombre d'activités « pas très catholiques ». Autant le dire, c'était un criminel : il a fait le pickpocket, quelques cambriolages aussi, et surtout joué du couteau... Or quelques souvenirs de cette époque demeurent, notamment parce que sa loyauté exemplaire lui interdit de causer du tort aux Combattants Tong, ce qui serait en outre causer du tort aux Chinois de San Francisco – et ça, pas question ! Sa loyauté est tout aussi poussée concernant Gordon Gore ; il s'agit dès lors d'éviter les conflits d'intérêts... Sa fille Ling, qui vit dans un appartement minable qu’il loue à Chinatown (il a toujours refusé les invitations de son patron à l'héberger dans son manoir), lui permet de faire le pont entre ces multiples facettes : Zeng Ju est plus que jamais un homme entre deux mondes.

 

Il a plusieurs fois travaillé avec Bobby Traven (et lui a très probablement sauvé la vie, en une occasion), ainsi qu'avec Trevor Pierce (mais plus rarement). Discret et réservé par nature quant aux amourettes de son patron Gordon Gore, il est cependant intrigué par Eunice Bessler – qui est incomparablement plus brillante mais aussi, trouve-t-il, sympathique, que toutes celles qui l’ont précédée, nombreuses ; mais il en perçoit bien le côté sombre, qui le chagrine, de manière presque paternelle…

 

Résidence : San Francisco, Nob Hill (chez Gordon Gore) ou Chinatown (l’appartement de Ling).

Lieu de naissance : Shanghai

Caractéristiques : FOR 55 ; CON 55 ; TAI 65 ; DEX 65 ; APP 40 ; INT 80 ; POU 50 ; EDU 58

Caractéristiques dérivées : PV 12 ; PM 10 ; SAN 49 ; Chance 35 ; Mouvement 7 ; Impact +1d4 ; Carrure +1 ; Aplomb 1

Compétences : Arts et métiers (cuisine) 55 ; Combat à distance (armes de poing) 65 ; Combat rapproche (corps à corps) 75 ; Comptabilité 15 ; Crédit 10 ; Crochetage 31 ; Discrétion 45 ; Écouter 70 ; Esquive 62 ; Estimation 20 ; Grimper 30 ; Intimidation 30 ; Langue maternelle (chinois) 58 ; Langues (anglais) 43 ; Pickpocket 50 ; Premiers soins 50 ; Psychologie 30 ; Survie 20 ; Trouver objet caché 65

Combat :

* Corps à corps 75, dommages 1d3+1d4

* Grand poignard 75, dommages 1d8+1d4

* Automatique cal. 38 65, dommages 1d10, portée 15 m, attaques 1 (3), munitions 6, panne 99

 

Équipement et possessions : plusieurs uniformes de majordome, tous impeccables ; un costume chinois traditionnel (populaire) ; un grand poignard ; un automatique cal. 38. Richesse : dépenses courantes 10 $, espèces 30 $, capital 750 $. Zeng Ju loue un appartement minable à Chinatown pour héberger sa fille Ling (il ne s'y rend en principe que le dimanche ; en semaine, il vit dans le manoir de Gordon Gore à Nob Hill).

Description : Zeng Ju est un Chinois vieillissant, un peu rabougri, pourtant étonnamment vivace. Il est borgne (œil droit) et a une mine quelque peu patibulaire. Il n'est jamais parvenu à avoir l'air à l'aise dans les costumes de sa fonction, même s’il les entretient avec grand soin.

Idéologie et croyances : Zeng Ju est un ardent défenseur des intérêts de la communauté chinoise de San Francisco – ça lui tient lieu de religion.

Personnes importantes : sa fille, Ling – elle donne un sens à sa vie, qui en a bien besoin. Mais il envisage aussi peu ou prou Gordon Gore comme un fils, s’il n’est pas du genre à se répandre en témoignages ostentatoires d’affection.

Lieux significatifs : son appartement minable de Chinatown, où vit Ling ; malgré les offres répétées de Gordon Gore, Zeng Ju n'a jamais accepté que sa fille s'installe dans le manoir de Nob Hill – Gore lui laisse ses dimanches pour qu'il aille s'occuper d'elle à Chinatown.

Biens précieux : sa pièce « porte-bonheur » – il la considère comme telle depuis son voyage à fond de cale entre Shanghai et San Francisco ; elle est plus qu'émoussée maintenant, à peine lisible.

Traits : Zeng Ju est extrêmement loyal – envers Gordon Gore, et envers la communauté chinoise de San Francisco et d'abord les Combattants Tong ; il fait en sorte d'éviter les conflits d'intérêts...

Séquelles et cicatrices : Zeng Ju est borgne (œil droit).

SPÉCIAL : la langue maternelle de Zeng Ju est le chinois. Du fait de son passé en tant que criminel violent, Zeng Ju est immunisé contre les pertes de SAN résultant de la vue d'un cadavre, du fait d'être témoin ou acteur d'un meurtre, ou de la vue de la violence à l'encontre d'un être humain.

 

Pour le compte rendu de la première séance, c’est par ici...

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CR Imperium : la Maison Ptolémée (29)

Publié le par Nébal

Le Navigateur Iapetus Baris, représentant de la Guilde Spatiale sur le marché-franc de la lune de Khepri.

Le Navigateur Iapetus Baris, représentant de la Guilde Spatiale sur le marché-franc de la lune de Khepri.

Vingt-neuvième séance de ma chronique d’Imperium.

 

Vous trouverez les éléments concernant la Maison Ptolémée ici, et le compte rendu de la première séance . La séance précédente se trouve ici.

 

Tous les joueurs étaient présents, qui incarnaient donc Ipuwer, le jeune siridar-baron de la Maison Ptolémée, sa sœur aînée et principale conseillère Németh, le Docteur Suk Vat Aills, et l’assassin (maître sous couverture de troubadour) Bermyl.

 

I : TIRER LE BILAN, PRÉVOIR LA SUITE

 

[I-1 : Ipuwer, Bermyl, Németh, Vat] Ipuwer et Bermyl sont au Palais de Cair-el-Muluk, où ils tirent le bilan de la catastrophe, une fois l’alerte tombée (soit aux environs de 23h ou minuit). Németh, quant à elle, se trouve au relais de chasse de Darius, au nord-est de Memnon, avec les invités de la Maison Ptolémée et quelques notables. Tenue au courant des événements durant son voyage en ornithoptère, sitôt arrivée, après une brève allocution destinée à rassurer ses compagnons de voyage, elle s’isole dans une pièce pour entrer en communication radio avec le Palais – dès lors, c’est comme si elle se trouvait avec Ipuwer et Bermyl. Le Docteur Suk Vat Aills, quant à lui, est encore en route – il vient de monter à bord d’un ornithoptère à la base du Mausolée, sur le Continent Interdit, et survole actuellement l’océan à l’ouest de Cair-el-Muluk ; sitôt arrivé, il se joindra aux autres.

 

[I-2 : Ipuwer, Bermyl : Vat Aills, Apries Auletes, Ngozi Nahab] Ipuwer et Bermyl, d’ici-là, font le point sur les informations reçues – et tout d’abord le bilan des victimes dans les grandes villes : on compte plusieurs milliers de morts à Cair-el-Muluk, le nombre précis est encore à déterminer ; il s’agit pour l’essentiel de victimes des mouvements de panique et des bousculades, puisque le tsunami n’a finalement pas frappé la ville ; néanmoins, les pluies diluviennes ont provoqué des inondations dans une agglomération clairement pas conçue pour affronter ce genre de catastrophes impensables – si la partie « somptuaire » de la ville, soit le Palais, le Sanctuaire d’Osiris, et les jardins qui les ceinturent, n’a pas été vraiment affectée, plusieurs zones des quartiers populaires sont quant à elles sous les eaux, ce qui les rend inhabitables et pourrait présenter des risques sanitaires : au Docteur Suk de prendre en charge la situation (déjà, en vol, il réfléchit aux mesures à prendre – aux effectifs à déployer, à la mise en place de point de ravitaillement et de traitement, à la sécurisation des points d’eau, à la prévention des épidémies...). La situation est bien moins préoccupante à Heliopolis : il y a eu des victimes, mais moins d’une centaine ; là encore, il s’agissait de mouvements de panique, mais d’une ampleur bien moindre qu’à Cair-el-Muluk, puisque seulement provoqués en écho de ce qui se passait là-bas – la tempête n’a jamais véritablement menacé la capitale administrative. Ce qui peut s’avérer préoccupant, sur place, c’est la manière dont la crise a été gérée : le chef de la police, Apries Auletes, s’est avéré totalement inefficace (sans doute parce qu’il avait peur… pour lui), et ce sont en définitive les hommes de Ngozi Nahab, autant dire la pègre, qui ont fait régner l’ordre dans la ville... Mais les pertes les plus lourdes ont été subies en dehors de ces grands centres urbains, dans les archipels à l’est de Cair-el-Muluk et au nord-ouest d’Heliopolis, qui ont eux été balayés par le tsunami ; la zone n’est guère peuplée, mais il s’y trouve tout de même nombre de villages de pêcheurs, et les premiers ornithoptères à avoir survolé la zone après la levée de l’alerte ont fait état d’une situation apocalyptique…

 

[I-3 : Ipuwer, Vat, Bermyl : Ngozi Nahab] Se pose la question des camps de réfugiés, à Cair-el-Muluk, car il faut prévoir l’hébergement temporaire des victimes qui ne sont pas en mesure de regagner leurs quartiers inondés – ce qui inclut nombre de logements tout simplement inhabitables, même si les destructions au sens propre sont finalement assez rares ; il faut cependant compter avec des fondations fragilisées, etc. Outre les infrastructures, telles que les égouts qui ont débordé, autre problème à prendre en compte... Il est difficile pour l’heure de chiffrer les besoins – mais, dans l’immédiat, on peut tabler sur 500 000 personnes qui auraient besoin d’un hébergement d’urgence, à très court terme : une fois les inondations jugulées, l’affaire de quelques jours en principe, le nombre des réfugiés devant rester dans les camps tombera sans doute à 50 000 personnes, 100 000 au plus. Les jardins semblent appropriés pour établir ce genre de campements temporaires (éventuellement aussi les cours du Sanctuaire d’Osiris et du Palais qui accueillent encore les femmes et les enfants suite à la décision d’Ipuwer). L’urgence de la situation, et les capacités limitées de réaction de la Maison Ptolémée en l’espèce, compliquent la tâche… Il y a bien, à ce moment même, 500 000 personnes sans logis à Cair-el-Muluk, en proie à la nuit froide et à la pluie inhabituelle, dans les jardins, le Palais et le Sanctuaire ! Dans l’immédiat, ce sont des moyens militaires qui vont être déployés ; mais ça ne suffira pas – il faudra faire appel à des aides extérieures : on envisage des « appels d’offre », dans l’urgence, mais Ipuwer suppose que le plus efficace dans l’immédiat serait de faire appel directement… à la Maison mineure Nahab, qui n’aurait certes aucun scrupule à tirer profit de la situation – Ipuwer lui-même dira à Ngozi Nahab qu’il pourra sans doute, le moment venu, tirer de juteux profits de la reconstruction… et il a déjà des fantasmes haussmanniens et somptuaires en tête ! Ceci étant, la ville n’est pas détruite, loin de là, elle n’est pas à reconstruire intégralement… Vat approuve cette politique : ce serait un très bon moyen de s’assurer la fidélité de la Maison mineure Nahab durant cette période de crise – car les Ptolémée ne peuvent se l’aliéner : un prétexte tout trouvé, donc ! Et le Docteur Suk serait à vrai dire tout disposé à jouer de la table rase dans les quartiers les plus populaires et insalubres, des nids à vermine… Il est très optimiste, au fond, Ipuwer en fait même la remarque – non sans une vague gêne ? Mais il est vrai que Vat n’a pas assisté au phénomène et à la panique qu’il a suscité, à la différence d’Ipuwer et Bermyl… Dans l’immédiat, cependant, le Docteur Suk relève aussi que, outre ces campements dans les jardins, on peut sans doute abriter une partie de la population réfugiée dans des bateaux attachés au port de Cair-el-Muluk – c’est effectivement une solution bien pensée, et qui plaît à Ipuwer, même si, suite au traumatisme de la tempête, certains des habitants de la ville rechignent à s’installer ainsi sur la mer…

[I-4 : Bermyl, Ipuwer : Taho, Vat Aills, Elihot Kibuz, Kiya Soter, Németh, Hanibast Set] Se pose aussi, bien sûr, la question de la sécurité : Bermyl rappelle les soucis de loyauté dans ses services, et son manque d’agents fiables – a fortiori depuis la mort du fidèle Taho (dont il a fait transférer le cadavre dans les services du Docteur Suk)… Il lui faut retrouver des agents fiables, et il va s’atteler à la tâche ; mais, d’ici-là, il ne quittera pas Ipuwer d’une semelle. Le risque d’assassinat est non négligeable en cette période, et, d’ailleurs, on a tenté de tuer Bermyl via Taho, quelques heures à peine plus tôt ! Ipuwer en convient – que Bermyl mène son enquête, et, s’il le juge bon et dispose de preuves convaincantes, on se débarrassera d’Elihot Kibuz, plus suspect que jamais ; Ipuwer aimerait le faire parler, mais si Bermyl doit le tuer, qu’il n’hésite pas ! Maintenant, organiser une épuration en pleine crise risque d’être très problématique, et cela pourrait aggraver encore la situation… En même temps, sous le coup de la panique, les agents déloyaux pourraient commettre des erreurs dont il serait possible de tirer parti. Enfin, la sécurisation de la ville et du Palais est aussi une question militaire : il faut y associer le général Kiya Soter. Et, d’ores et déjà, rapatrier des troupes, plus utiles à Cair-el-Muluk que partout ailleurs – ainsi celles de la base du Mausolée sur le Continent Interdit.

 

[Je demande alors des jets à chaque PJ, en guise d’actions longues : Sécurité pour Bermyl, Stratégie pour Ipuwer, Médecine pour Vat Aills, et Lois pour Németh (à défaut de Commerce, l’apanage du Conseiller Mentat Hanibast Set, encore indisponible), pour voir comment ils gèrent la crise en tâche de fond. La réussite de Vat en Médecine garantit une situation sanitaire au pire correcte dans les jours qui viennent ; les autres jets sont bons sans être exceptionnels, ils appelleront à être complétés sans bonus ni malus en fonction des actions précises entreprises.]

 

[I-5 : Bermyl, Ipuwer] Bermyl fait aussi la remarque à Ipuwer qu’il ne faut pas laisser l’avantage en matière de communication à leurs adversairesIl faut se rallier la population, en lui faisant comprendre qui sont ses véritables ennemis ! Ipuwer le sait bien, il l’avait prévu – sans doute lui faudra-t-il parler lui-même à son peuple… même s’il déteste cet exercice pour lequel il sait ne pas être doué.

 

[En termes de jeu, Ipuwer a beau être un noble et même le siridar-baron de sa Maison, il est totalement inepte en matière sociale – il ne dispose d’aucune Compétence en l’espèce, à l’exception d’un Niveau de Maîtrise de 4 en Étiquette, qui est en soi déjà insuffisant pour son rôle ; en pareille affaire, c’est encore pire, puisqu’il ne peut se reposer que sur son score de 2 en Aura, sans Compétence liée… Ce handicap est en fait une dimension essentielle du personnage.]

 

[I-6 : Ipuwer : Abaalisaba Set-en-isi, Németh, Suphis Mer-sen-aki, Hanibast Set] Il lui faudra prononcer un discours dans la journée du lendemain ; incapable de l’écrire lui-même, il devra se reposer pour ce faire sur quelqu’un d’autre – en l’occurrence, même si la décision ne sera prise que bien plus tard, il s’agira en définitive d’Abaalisaba Set-en-isi (Németh et le grand prêtre Suphis Mer-sen-aki avaient d’abord été envisagés, avec l’assistance d’Hanibast Set) ; or Abaalisaba, même surchargé de travail ces derniers jours, est toujours à même de faire des merveilles !

 

[Concrètement, Abaalisaba obtient un score proprement exceptionnel de 10 succès à son jet de Rhétorique ! Mais Ipuwer n’a pas son aisance pour s’exprimer : même sur la base d’un discours aussi parfait, même en prenant la précaution d’éviter de s’exprimer en direct, en définitive, l’Aura limitée d’Ipuwer pourra anéantir tous ces efforts… On verra bien lors de la prochaine séance ; par ailleurs, j’ai demandé au joueur incarnant Ipuwer de rédiger lui-même un bref discours.]

 

[I-7 : Ipuwer, Németh, Vat : Hanibast Set] Ipuwer et Németh se posent aussi la question, plus que jamais pressante, du retour du Conseiller Mentat Hanibast Set – isolé dans une institution de repos à quelque distance de Memnon par ordre du Docteur Suk Vat Aills, afin d’y récupérer de son « gel du Mentat »… Il n’est pas totalement remis, ses capacités ne sont pas optimales, mais, devant la gravité de la situation, et quoi qu’en disent les soignants, il décide de lui-même de retourner à Cair-el-Muluk pour faire bénéficier la Maison Ptolémée de son assistance.

II : CE QU’IL EN EST DE LA GUILDE

 

[II-1 : Németh : Iapetus Baris] Németh, ulcérée par le comportement de la Guilde dans cette affaire, considère qu’il est bien temps de tirer les choses au clair, et donc d’avoir une petite conversation avec le Navigateur Iapetus Baris, représentant de la Guilde Spatiale sur le marché-franc de la lune de Khepri.

 

[II-2 : Németh : Iapetus Baris] Mais Németh aimerait « court-circuiter » Iapetus Baris, même si elle doute de pouvoir le faire, car il est le plus haut gradé de la Guilde sur place, pour autant qu’elle sache, et elle ne dispose pas d’autres contacts ; toutefois, un rapport lui avait fait part que deux Navigateurs anonymes s’étaient rendus sur la lune de Khepri il y a quelque temps de cela… Mais comment les joindre, le cas échéant ? Ils pourraient être d’un grand secours, dans l’hypothèse où ils seraient des représentants sur place de la Guilde intègre, et Iapetus Baris seulement un agent d’une faction interne corrompue, sur lequel ils seraient venus enquêter… Mais ce n’est qu’une hypothèse : au fond, la Maison Ptolémée n’en sait absolument rien.

 

[II-3 : Ipuwer, Németh : Iapetus Baris] Mais ce serait un pari, quitte ou double, qui permettrait peut-être d’être fixé sur la question – Ipuwer suggère qu’une visite très démonstrative et en grande pompe pourrait décider ces Navigateurs anonymes à contacter Németh, car ils en auraient forcément vent. Iapetus Baris, à l’évidence, prohibera tout contact direct du fait de ses prérogatives, mais ce serait un moyen indirect de s’entretenir quand même avec eux, et d’en savoir un peu plus quant aux éventuelles factions au sein de la Guilde Spatiale.

 

[II-4 : Németh, Ipuwer : Nathifa, Mandanophis Darwishi, Abaalisaba Set-en-isi ; Iapetus Baris] Mais le timing est important dans cette affaire ; ils en discutent, et décident enfin que Németh se rendra sur Khepri et s’entretiendra avec Iapetus Baris (au moins…) avant que le discours d’Ipuwer ne soit diffusé par radio dans tout Gebnout IV, dans la journée du lendemain (probablement en milieu de journée, éventuellement dans la soirée, mais ce serait peut-être jugé un peu tardif dans ce cas). Németh quitte donc Darius pour se rendre à Heliopolis, et y monter à bord d’un vaisseau d’interface pour gagner Khepri (ce qui devrait prendre au moins six heures). Elle fait brièvement ses adieux à ses « invités », les rassure quant à leur prochain rapatriement à Cair-el-Muluk, confie à un des rares militaires sur place, la commandante Nathifa, la tâche de les chaperonner (pour rien au monde elle ne laisserait Mandanophis Darwishi s’en occuper), et à Abaalisaba Set-en-isi, pourtant surchargé, la tâche de travailler sur les contrats liant la Maison Ptolémée à la Guilde. Quatre heures plus tard, arrivée à Heliopolis, elle prévient cette dernière de sa visite (officiellement ; officieusement, la Guilde le savait déjà, puisqu’elle gère les vaisseaux d’interface entre Heliopolis et Khepri).

 

[II-5 : Ipuwer, Bermyl : Németh, Iapetus Baris] À Cair-el-Muluk, et quoi qu’en dise Bermyl, Ipuwer ne pense décidément pas avoir grand-chose à craindre, aussi ordonne-t-il finalement à son maître assassin réticent de gagner lui aussi Heliopolis pour assurer la protection de Németh sur Khepri (il n’a aucune confiance en « ce con de Baris »…) ; ils se rejoindront à l’astroport, où ils arriveront en gros en même temps. Bermyl renâcle un peu, mais obéit, après avoir désigné deux gardes du corps qu’il suppose fiables, chargés de suivre partout Ipuwer.

 

III : LES MAÎTRES D’HELIOPOLIS

 

[III-1 : Ipuwer : Bermyl, Apries Auletes, Németh, Iapetus Baris] Sitôt Bermyl parti, Ipuwer contacte Apries Auletes à Heliopolis. Il explique au chef de la police que Németh va arriver, et qu’il faut assurer sa sécurité à l’astroport. Mais Ipuwer ne veut pas d’un protocole « discret » : il s’agit cette fois de faire sentir qu’un personnage important va arriver, et se rendre officiellement sur Khepri, en grande pompe même – expressément, pour dénoncer la responsabilité de la Guilde et plus particulièrement de Iapetus Baris dans la catastrophe qui vient de se produire. Apries Auletes sait qu’il n’a pas été à la hauteur lors de la tempête, et cela ressort dans son comportement : à ce stade, il n’est même plus mielleux, mais très obséquieux, et sa consommation de zha ne suffit pas à masquer sa nervosité.

 

[III-2 : Ipuwer : Ngozi Nahab ; Apries Auletes] Après quoi Ipuwer contacte Ngozi Nahab, à Heliopolis également, et lui tient le même discours, à ceci près qu’il le félicite en outre pour sa « gestion de l’événement… ou plutôt du non-événement ». Il sait que la Maison mineure Nahab est désormais en position de force dans la ville – et Ngozi Nahab sait qu’il le sait… Il impute devant lui également la responsabilité du drame à la Guilde. Mais c’est le jour et la nuit, par rapport à Apries Auletes : Ngozi Nahab est digne, froid, austère, compétent… et un peu inquiétant aussi – comme il a toujours été. Ipuwer essaye de lui faire croire que la menace ayant pesé sur Heliopolis, de la part de la Guilde, était délibérément dirigée contre la Maison mineure Nahab, mais il n’est guère doué pour ce genre de subterfuges, même s’il s’applique ; Ngozi Nahab n’y croit pas deux secondes. Il ne s’embarrasse pas de répondre, d’ailleurs – de manière générale, il ne le fait pas s’il n’y a pas absolue nécessité ou demande expresse. Mais Ipuwer devine son avis sur la question ; il devine aussi que le chef de la Maison mineure Nahab n’a pas manqué de noter que le siridar-baron s’adressait maintenant directement à lui, plutôt que de passer par Apries Auletes en guise d’intermédiaire avec la pègre… D’ailleurs, Ipuwer conclut sa communication en disant qu’il « ne sera pas oublié » quand il faudra songer à la reconstruction, à Cair-el-Muluk – et cette fois Ngozi Nahab laisse passer, délibérément à l’évidence, un large sourire.

IV : UN POISON

 

[IV-1 : Vat] Vat Aills a convoqué à Cair-el-Muluk des médecins compétents pour s’occuper des questions sanitaires et épidémiologiques dans la capitale, qu’il déploie afin de quadriller au mieux les zones sensibles – il faut porter une attention particulière aux points d’eau. Ses bons réflexes en arrivant, et sa capacité à s’entourer de médecins compétents, jouent en sa faveur, mais il n’est guère formé à gérer des opérations de cette ampleur : ça devrait aller, mais quelques délais sont sans doute à envisager.

 

[IV-2 : Vat : Taho ; Bermyl] Mais Vat a d’autres tâches à effectuer – et il lui faut notamment se livrer à un examen du cadavre de Taho (qui avait été déposé à la morgue dans ses services ; dans l’agitation de la tempête, personne ne s’en est encore occupé) ; le Docteur Suk connaît les circonstances de la mort du loyal agent en raison du rapport de Bermyl il s’est précipité sur lui dans la rue, l’air affolé, s’est effondré dans ses bras et a rendu son dernier soupir ; Vat sait aussi que Bermyl a été affecté par le poison responsable de la mort de Taho, mais trop faiblement pour que cela présente un réel danger – la mithridatisation à laquelle se livre le maître assassin a pu le protéger ; hélas, Bermyl est parti pour Heliopolis sans que le Docteur Suk ait pu lui prélever du sang ou d’autres échantillons… Cela peut laisser supposer une transmission cutanée – mais on peut envisager des modes plus précis, le sang, la transpiration, etc.

 

[IV-3 : Vat : Taho ; Bermyl] Vat avait pu croiser Taho dans le Palais : un beau jeune homme, aux traits quelque peu androgynes, voire elfiques… Le cadavre témoigne cependant de son empoisonnement, au-delà de la rigor mortis : il a les traits tirés, des rides marquent son front, le pourtour de ses yeux est très sombre, et ses veines, sur tout son corps, ressortent, bleues et saillantes (ce dernier symptôme était également sensible chez Bermyl, mais pas les autres). Mais impossible de déterminer quoi que ce soit sur la base de ces seuls symptômes très apparents, même s’ils vont dans le sens d’un principe de transmission cutanée.

 

[IV-4 : Vat : Bermyl, Elihot Kibuz] Vat se livre donc à un examen plus approfondi. Très vite, sans même identifier très précisément le toxique, il peut supposer qu’il n’y a pas lieu de redouter un poison particulièrement rare : ces symptômes laissent plutôt envisager l’emploi d’une substance somme toute banale (plusieurs pourraient correspondre), ce qui ne rendra que plus difficile la tâche de désigner un mode opératoire particulier – propre à telle Maison, par exemple ; ceci, de toute façon, ne serait pas du ressort du Docteur Suk, mais plutôt de Bermyl (évidemment, Elihot Kibuz, en tant que principal suspect, est hors-jeu…). Ce poison mis à part, comme de juste, le corps de Taho était celui d’un jeune homme en bonne santé. L’examen du Docteur Suk n’a guère d’autres résultats médicaux à livrer – et l’approche plus « policière » ne donne pas grand-chose, Vat ne sait pas dans quelle direction chercher.

 

[IV-5 : Vat : Taho ; Bermyl] Cependant, les poisons qui pourraient correspondre, à la connaissance du Docteur Suk, ont un effet rapide, et Bermyl n’a donc rien à craindre maintenant : si le poison avait dû le tuer, il l’aurait déjà fait. Par contre, on peut supposer que l’empoisonnement de Taho avait sans doute été calibré pour affecter aussi Bermyl – la durée, peut-être, et la résistance aux poisons du maître assassin, lui ont permis de s’en tirer à bon compte, mais il était probablement une cible indirecte.

 

[IV-6 : Vat : Bermyl, Hanibast Set] Vat sait qu’il n’en tirera rien de plus – pour l’heure, du moins. Il rédige un rapport à destination de Bermyl (qui est en route pour Khepri), mais aussi pour Hanibast Set – le Docteur Suk suppose que les capacités de déduction du Conseiller Mentat pourraient s’avérer utiles pour en savoir davantage.

 

[IV-7 : Vat, Ipuwer] Vat retourne ensuite à ses tâches d’ordre sanitaire – en liaison avec Ipuwer, qui gère (avec compétence, si guère d’autorité) le rapatriement des troupes du Mausolée et des autres bases temporaires dont le maintien n’est pas prioritaire en cette heure de crise ; il s’adjoint les services de Kiya Soter à cet effet.

 

[IV-8 : Vat : Ipuwer, Anneliese Hahn] Quand Vat lui fait son rapport, Ipuwer l’enjoint aussi à se rendre au chevet d’Anneliese Hahn, ce qu’il fait aussitôt. Un examen médical superficiel confirme qu’elle n’a pas de blessures physiques – tout au plus quelques égratignures. Sur ce plan, elle est en parfait état. Au moral, c’est autre chose… Mais son état empêche d’en savoir plus pour l’heure ; elle a de toute évidence besoin de repos, et le Docteur Suk lui donne un tranquillisant. Il redoute une chose, cependant – s’agit-il bien de « la vraie » Anneliese Hahn, de « l’originale » ? Un examen plus approfondi serait nécessaire pour avoir une certitude à cet effet, examen auquel il ne peut pas se livrer maintenant.

V : UN POISSON

 

[V-1 : Németh, Bermyl : Apries Auletes, Ipuwer, Iapetus Baris] Après la poussée d’adrénaline qui les avait maintenus éveillés jusqu’alors, Németh et Bermyl, conscients que leur corps ne pourra pas encaisser longtemps pareil surplus d’activité, profitent de leurs voyages respectifs à destination d’Heliopolis, de quatre heures environ, pour se reposer un peu. Ils arrivent peu ou prou en même temps à l’astroport, où Apries Auletes a suivi à la lettre les consignes d’Ipuwer. La Guilde, avertie de la venue de Németh et Bermyl, a tenu à leur disposition un vaisseau d’interface spécial, et ils montent à bord, direction la lune de Khepriet un entretien tendu avec Iapetus Baris.

 

[V-2 : Németh, Bermyl : Iapetus Baris, Ra-en-ka Soris, Ipuwer] Montés à bord de la navette à destination de Khepri, Németh et Bermyl discutent de leur approche. Németh doit rencontrer Iapetus Baris – mais ce sera un entretient de pure forme, car chacun sait très bien ce qu’il en est. Peut-être Bermyl devrait-il alors enquêter auprès de Ra-en-ka Soris ? Toute information serait bonne à prendre – mais tout particulièrement concernant les deux mystérieux Navigateurs qui s’étaient rendus sur Khepri il y a quelque temps de cela… Bermyl a cependant de nombreuses questions de sécurité en tête, et souhaite veiller sur Németh – il ne pense pas que la Guilde, ou du moins Baris (car il ne conçoit par ailleurs pas que la Guilde puisse être « inféodée » au Bene Tleilax), tentera quoi que ce soit ici, mais, dans ces circonstances, on n’est jamais trop prudent… Il souhaite donc accompagner Dame Németh auprès du représentant de la Guilde Spatiale ; ils pourront voir Ra-en-ka Soris ensemble par la suite – elle a beaucoup de choses à voir avec lui, il serait regrettable que Bermyl soit seul à s’entretenir avec le chef de la Maison mineure marchande Soris… Par ailleurs, la « couverture » de Bermyl ne leurre certainement pas la Guilde, il n’a rien à perdre à cet égard. Németh est d’abord hésitante, mais se plie enfin aux recommandations de son maître assassin. Mettre ainsi en avant que la Maison Ptolémée « se méfie » pourrait d’ailleurs inciter des éléments « secrets » (les Navigateurs anonymes ?) à passer à l’action et à les contacter ? C’était ce qu’Ipuwer pensait...

 

[V-3 : Németh, Bermyl : Iapetus Baris, Ipuwer, Ra-en-ka Soris, Vat Aills, Soti Menkara, Ngozi Nahab] Difficile de « présager » grand-chose concernant Iapetus Baris (Bermyl est cependant convaincu que le Navigateur a, de son côté, prévu leur visite, et la possibilité qu’ils « déballent tout », comme Ipuwer le leur avait suggéré avant leur départ)… mais Németh et Bermyl profitent de ce trajet pour faire le point concernant Ra-en-ka Soris et l’aide qu’il pourrait leur apporter. Le vieux bonhomme s’est toujours montré très sympathique à leur égard (Németh et Vat lui ont rendu visite à plusieurs reprises), loyal (même s’il faut prendre en compte son rapprochement récent avec Soti Menkara contre Ngozi Nahab ; cela n’affecte pas directement ses relations avec la Maison Ptolémée mais c’est tout de même un aspect à prendre en compte – en relevant que, dans cette affaire, Soris n’était visiblement pas très enthousiaste et donnait à tout prendre l’impression d’un homme à qui on avait forcé la main…), et éventuellement de bon conseil. Mais Németh et Vat ont eu l’occasion de percevoir une dimension déconcertante du personnage – qui est certes un bon marchand, mais relativement aveugle sur les plans social et politique : un peu « autiste », Ra-en-ka Soris est souvent totalement inconscient de ces réalités qui le dépassent – ou, plus exactement, il n’en mesure pas la portée, généralement. Il bénéficie par contre d’une force de concentration et d’une capacité de calcul, disons, hors du commun (pour un non-Mentat, mais sans doute use-t-il de divers expédients pour accroître encore ses capacités de calcul et de projection, des drogues notamment) : s’il est un bon marchand, c’est parce qu’il sait compter. Mais il est aux premières loges, sur Khepri : peut-être ne pensera-t-il pas de lui-même à « révéler » des choses importantes – mais, en le « guidant », il devrait être possible d’en retirer bien des informations intéressantes : il faut simplement le mettre sur la bonne voie – les Ptolémée ont eu l’occasion de voir ce que cela pouvait donner concernant les « cargaisons disparues ».

 

[V-4 : Németh, Bermyl : Iapetus Baris] Németh et Bermyl arrivent sur Khepri. Sans plus attendre, ils se rendent très officiellement à la représentation de la Guilde sur le marché-franc, exigeant de voir Iapetus Baris. Mais le Navigateur et ses services, à leur habitude, les font d’abord patienter un bon moment… Leur moyen habituel de rappeler qui est le maître, ici. Németh n’est pas reçue avant trois quarts d’heure – durant lesquels elle fulmine et ne cesse d’interpeller les agents de la Guilde, afin de susciter le scandale ; ce qui ne produit certes aucun effet : « le représentant Iapetus Baris vous recevra bientôt... » Pas d’autre réponse. C’est la Guilde : elle « accorde » des audiences, elle « octroie » des faveurs… Il en a toujours été ainsi, et c’est bien une chose qui ne changera jamais : Németh, et les Ptolémée avec elle, peuvent être tentés de se poser en « partenaires » de la Guilde, mais cette dernière est plus pragmatique – elle se sait infiniment supérieure à la médiocre Maison Ptolémée, qui n’est certes pas en position « d’exiger » quoi que ce soit : la Guilde est surpuissante, aussi n’a-t-elle pas à se montrer courtoise, et les faufreluches ne s’appliquent pas vraiment à son cas.

 

[V-5 : Németh, Bermyl : Iapetus Baris] Puis un domestique – même pas déférent – annonce que le représentant Iapetus Baris va recevoir Németh et Bermyl dans la salle d’audience. Les Ptolémée s’y rendent, et y trouvent le Navigateur, indescriptible, flottant dans sa cuve – deux de ses agents, d’apparence encore humaine, restent à ses côtés. La salle est bien sûr sécurisée, et entièrement protégée par des cônes de silence propres à la Guilde (et qui empêchent tout enregistrement). Baris salue froidement « Dame Németh », sans s’enquérir de la raison de sa visite. Németh réclame des « éclaircissements » sur la cause des milliers de morts qui ont endeuillé Gebnout IV la veille, et rappelle les « engagements » de la Guilde en matière de contrôle climatique ; à sa connaissance… Baris l’interrompt – indéchiffrable sous son aspect résolument non humain, mais clairement pas le moins du monde impressionné : « À votre connaissance ? » Németh est un peu déstabilisée, mais poursuit : ces phénomènes ne sont pas normaux sur Gebnout IV, ils ne peuvent qu’avoir été provoqués. « Et ? » Németh insiste : ils ont un contrat, dont les termes doivent être respectés ! Iapetus Baris lui demande si elle compte intenter un procès à la Guilde devant le Landsraad. Németh dit que la Maison Ptolémée « étudiera toutes les possibilités ». Silence… Puis Iapetus Baris ajoute laconiquement : « Bien. Autre chose ? » Németh s’attendait à ce genre de discussion, mais n’en est pas moins décontenancée par la sécheresse du Navigateur ; cependant, elle parvient dans l’ensemble à se contrôler – sa discipline paye en définitive. Toutefois, il est impossible de le « lire », du fait de son apparence, et les agents mutiques qui l’accompagnent, s’ils ont toujours un aspect humain, ne sont guère plus déchiffrables – c’est comme s’ils n’avaient pas d’âmes, d’une certaine manière. Németh avance enfin que les Ptolémée ont « des alliés ». Iapetus Baris ne répond pas.

 

[V-6 : Bermyl, Németh : Iapetus Baris] Bermyl glisse à l’oreille de Németh qu’elle devrait lui demander de s’expliquer sur le « dysfonctionnement » qui a provoqué la tempête, de manière plus précise – car elle est restée très évasive à ce sujet. Ce que fait Németh – qui décide d’évoquer en outre la Tempête permanente dans le Continent Interdit : s’il ne leur dit rien à ce propos, alors elle saura à quoi s’en tenir ! Mais Baris lui rétorque qu’elle sait déjà à quoi s’en tenir… « Un dysfonctionnement. Un léger dysfonctionnement. Un problème vite réglé, et tout va maintenant pour le mieux. Les satellites de la Guilde, en orbite autour de Gebnout IV depuis des millénaires, ont pu connaître un léger raté – c’est dans l’ordre des choses : ces technologies vous dépassent, de toute façon. » Németh exige un rapport écrit et détaillé sur ce « dysfonctionnement ».

 

[V-7 : Bermyl, Németh : Iapetus Baris ; Rauvard Kalus IV] Bermyl, qui perçoit bien que Németh est contenue par le protocole, décide de brusquer les choses en prenant la parole, en surjouant l'homme du commun : Iapetus Baris se moque d’eux ! La Tempête du Continent Interdit, est-ce encore un « dysfonctionnement » ? Et la catastrophe climatique qui a affecté Cair-el-Muluk et les archipels à l’est de la capitale, elle n’a bien évidemment aucun rapport avec les investigations menées par la Maison Ptolémée sur ce phénomène clairement artificiel dans le grand désert de sable ? La Maison Ptolémée est certes de peu de poids face à la Guilde – mais l’affaire sera bien portée devant l’Imperium, car elle dépasse la seule Gebnout IV ; et aussi puissante soit la Guilde, elle ne pourra s’en tenir à ce mépris inqualifiable quand la Maison Corrino et le Landsraad lui demanderont des comptes, ce qu'ils ne manqueront pas de faire ! Iapetus Baris prend son temps, mais répond – sur un ton différent : « Je crois que vous n’avez pas compris comment les choses fonctionnent dans l’Imperium. Vous n’arriverez certainement à rien de cette manière. Je ne vous présenterai pas d’excuses. La Guilde ne vous présentera pas d’excuses. Elle n’en présentera à personne, pas même à l’empereur Rauvard Kalus IV, pas même au Landsraad. Elle n’en a pas besoin. Nous sommes la Guilde. Nous sommes le pouvoir. » Bermyl rétorque qu’il n’attend pas d’excuses – ce qu’il dénonce, c’est que la Guilde « fricote » avec des « ennemis de l’Imperium », et ceci sera porté à l’attention des autres pouvoirs de la galaxie. Iapetus Baris émet comme un soupir : « C’est bien ce que je disais, vous ne comprenez pas comment les choses fonctionnent. Vous avez l’air horripilé par cette idée d’un simple dysfonctionnement, vous mettez en avant que c’est totalement improbable… Bien sûr que c’est totalement improbable. Mais c’est justement ce qui est magnifique dans cette situation : si d’autres factions venaient à enquêter sur ce qui s’est passé sur cette planète, nous leur répondrions exactement la même chose – qu’il s’agit d’un dysfonctionnement… Et tous comprendraient les implications de ce terme. » Bermyl l’interrompt : tous comprendraient que la Guilde s’est compromise avec le Bene Tleilax ? « Inutile d’envisager cette hypothèse. Non, ils comprendrait simplement que c’est la Guilde qui tire les ficelles – depuis le début, et pour l’éternité encore. Ils comprendraient que si la Guilde "ment" en parlant d’un "dysfonctionnement", ma foi, elle peut se le permettre, étant la plus puissante… Les autres intérêts de l’Imperium ne souhaiteront certainement pas souffrir à leur tour de ce genre de "dysfonctionnements" ; clairement, ils ne feront… rien. Personne ne fera jamais rien contre la Guilde. Ne le comprenez-vous toujours pas ? Croyez-vous que la menace d’un procès au Landsraad, ou que sais-je, dissuaderait d’autres "dysfonctionnements" ? Plus conséquents le cas échéant ? Vous le croyez vraiment ? » Bermyl est plus colérique que jamais – mais sait ne pas avoir d’arguments à lui opposer…

 

[V-8 : Németh, Bermyl : Iapetus Baris] Németh n’est guère plus à l’aise… mais, si son « visage » demeure indéchiffrable, elle perçoit bien que Iapetus Baris, attiré sur un terrain moins protocolaire par Bermyl, jubile, d’une certaine manière, à faire la démonstration de sa puissance écrasante. Ce n’est certes pas un imbécile qui se laissera prendre au piège de la conversation, et sans doute ne dira-t-il pas davantage que ce qu’il devrait, mais il y a peut-être moyen de le titiller ?

 

[V-9 : Németh, Bermyl : Iapetus Baris] Németh tente donc une autre approche : les choses sont claires, dit-elle, à un point près – est-ce à la Guilde qu’elle s’adresse, ou au Bene Tleilax ? À moins qu’il n’y ait pas de différence ? Qui dirige vraiment cet univers ? Iapetus Baris reprend, sur un ton subtilement différent : « Voyez les choses autrement. Nous autres à la Guilde n’avons aucun intérêt à nous... "séparer" des Ptolémée. Les Ptolémée ne sont certes pas grand-chose, mais, ma foi, en 5000 ans de présence conjointe sur cette planète, nous avons pu conclure des arrangements profitables aux deux partis – dans la mesure bien sûr où ces deux partis sont totalement asymétriques. Il n’y a aucune raison pour que cela cesse. Vous devez prendre conscience de ce que la Guilde peut faire en pareil cas – sur cette planète, sur d’autres, peu importe. Vous semblez croire que l’on peut nous menacer – or vous ne le pouvez pas, personne ne le peut. Personne ne peu arguer d’un vieux bout de papier et de quelques considérations éthiques ou religieuses en sus pour dire que la Guilde ne respecte pas ses "engagements" et qu’elle doit être sanctionnée : il n’y aura pas de procès, de quelque manière que ce soit, il n’y en aura jamais. Soyons francs – la Guilde pourrait atomiser la Maison Corrino, et on ne dirait pas autre chose, dans l’Imperium entier, que ceci : la Guilde a le pouvoir… Ce qui est la vérité. Et c’est la seule chose qui compte. Encore une fois, ce petit… "dysfonctionnement"… est un simple "rappel" de la situation dans laquelle se trouve la Maison Ptolémée, qui ne peut pas, ou ne devrait pas, succomber à la folie des grandeurs, ne serait-ce qu’en s’imaginant régner sur "sa" planète, non, nous savons très bien, vous et moi, ce qu’il en est. Quand un… "domestique" tend à devenir pénible de par son ambition, eh bien, on le remplace. Cela pourrait se produire – les candidats à la succession ne manquent pas. Mais pourquoi se séparer autrement d’un… disons, par exemple, un bon maître d’écurie, qui connaît ses chevaux, qui sait les soigner, les maintenir au meilleur de leur forme ? Si les relations entre la Guilde et la Maison Ptolémée peuvent demeurer cordiales, tout le monde en profitera. Ce "dysfonctionnement", dès lors, pourrait être perçu non pas comme une menace, ou un avertissement, mais comme… une main tendue. »

 

[V-10 : Németh, Bermyl : Iapetus Baris] Mais Németh fait alors valoir que, si la Maison Ptolémée n’est rien aux yeux de la Guilde, ce n’est visiblement pas le cas de Gebnout IV. Pour le coup, Iapetus Baris marque un temps d’arrêt, puis revient à sa sécheresse originelle : « Et ? » Bermyl chuchote à l’oreille de Németh que c’est bien joué de sa part… et elle poursuit – en gardant pour elle le contenu implicite de sa remarque, mais peut-être le Navigateur la comprend-elle très bien : elle menace en fait la Guilde, peu ou prou, de faire sauter Gebnout IV ! Et, techniquement, c’est tout à fait possible... Németh poursuit donc dans cette voie : la Guilde fait aux Ptolémée la faveur de s’adresser à eux comme à des domestiques raisonnables ; sans doute sont-ils des domestiques, guère plus… mais sont-ils si raisonnables que cela ? Iapetus Baris, sur un ton plus nerveux, répond : « Vous êtes des marchands – il n’y a rien au monde de plus raisonnable que des marchands. Je ne peux toutefois exclure qu’avec le temps vous soyez devenus de mauvais marchands – et, encore une fois, on peut