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Articles avec #nebal lit des bons bouquins tag

"L'Instinct de l'équarrisseur. Vie et mort de Sherlock Holmes", de Thomas Day

Publié le par Nébal

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DAY (Thomas), L’Instinct de l’équarrisseur. Vie et mort de Sherlock Holmes, [Paris], Mnémos – Gallimard, coll. Folio Science-fiction, [2002] 2004, 419 p.
 
Gilles Dumay, éditeur, directeur de la collection Lunes d’encre chez Denoël. Aka Cid Vicious, critique acerbe, qui a développé le concept des razzies awards dans le domaine de la SF, aujourd’hui dans les pages de Bifrost une fois par an, et s’est ainsi fait pas mal d’ennemis (pas moi ; mais je suis un jeune connard prétentieux, élitiste, bête et méchant, il est vrai). Aka Thomas Day, jeune auteur de l’imaginaire français, avec à son actif pas mal de nouvelles et de plus en plus de romans, dont certains écrits en collaboration avec Ugo Bellagamba, et qui, généralement, aime quand ça tranche et quand ça gicle, à en croire sa réputation. Un homme aux multiples facettes, donc, et aux multiples talents.
 
Moi aussi j’aime bien quand ça tranche et quand ça gicle. Du coup, un titre comme L’Instinct de l’équarrisseur, ça sonne bien à mon oreille. Mais je ne savais pas de quoi que ça parlait donc, ce machin. D’où surprise quand j’en ai fait l’acquisition : Sherlock Holmes ? Un bouquin de SF où le fameux détective cocaïnomane et violoniste existe bel et bien, mais dans un univers parallèle ? Eh bien oui. Et non, dans un sens. Parce qu’il faut bien reconnaître que ce Sherlock Holmes là est bien différent de la création d’Arthur Conan Doyle :
 
« Et vous êtes sans doute le plus grand enquêteur de votre génération ? lui demanda Wolcroft.
 
- Non, annonça Holmes avec une certaine nonchalance, j’ai bien peur que mes domaines d’excellence ne soient plutôt l’assassinat et la torture. »
 
Sherlock Holmes est en effet « l’Assassin de la Reine ». Un cas unique dans la Monarchie Libertaire Britannique : la reine Epiphany Ire lui a accordé, et à lui seul, le droit de tuer sans justification aucune. Et Holmes aime ça, tuer des gens. « Les méchants », en principe, les violeurs, les assassins ; mais, à l’occasion, une victime innocente, un psychiatre viennois du nom de Siegfried Fraulein, ou peut-être Sigmund Freud, par exemple ; ou encore un poète aigues-français du nom d’Arthur Rimbaud, qui fut en son temps son amant, mais a eu le tort de vaincre Holmes en duel. Or Holmes n’aime pas perdre… Et il ne compte surtout pas perdre dans la partie d’échecs qui l’oppose au cruel Professeur Moriarty, « le Napoléon du crime ».
 
C’est là, pourtant, le vrai Sherlock Holmes. Rien d’étonnant à ce que la plume d’Arthur Conan Doyle en dresse un portrait bien différent : le jeune auteur et médecin n’entend pas faire l’apologie d’un être aussi vicieux, violent et immoral, apôtre de la justice expéditive ; cela détonnerait quelque peu dans la société victorienne, et Conan Doyle ne partage pas cette vision du monde, lui qui a prêté serment de venir en aide à quiconque. Aussi ne manque-t-il pas de frémir, à chaque apparition tumultueuse du docteur Watson, le grand ami de Holmes, savant génial mais un brin fêlé, qui a mis au point un ondovibrateur permettant de passer de son univers à celui de Conan Doyle (il travaillerait accessoirement, avec son ami H.G. Wells, sur une machine à explorer le temps…).
 
Conan Doyle, pourtant, et quand bien même cela serait néfaste à son mariage avec Touie, n’hésite guère avant de suivre Watson dans la Monarchie Libertaire Britannique. C’est que ce monde parallèle est fascinant, bien plus avancé sur le plan technologique, et pour cause : les humains y vivent en bonne entente avec les énigmatiques Worsh – sont-ils des extra-terrestres ? ou bien le résultat d’une évolution parallèle ? cela fait débat – qui ont beaucoup apporté à l’humanité, et changé la face du monde. Peut-être ce monde-ci est-il celui des crédules, quand celui de Conan Doyle serait celui des incrédules ? Toujours est-il que c’est un monde mystérieux, où rêves et cauchemars prennent une forme concrète ; un monde de science et de magie, où Watson invente un prototype de téléphone portable et une « watsonmobile » à l’allure de side-car échappant aux lois de la gravité, mais où les vampires et les étranges divinités rôdent et ourdissent des plans diaboliques…
 
Conan Doyle se retrouve ainsi entraîné dans d’étranges aventures, et tout d’abord la chasse au Jack l’Eventreur de ce monde parallèle (dont il s’inspirera en partie pour chasser celui de notre monde en compagnie d’un autre détective de choc, à savoir Oscar Wilde), puis dans une longue quête destinée à éclairer sous un nouvel angle le mystère des Worsh ; car il est indispensable de contrer les plans de Moriarty, lequel, en suivant les principes cachés de « l’Instinct de l’équarrisseur », serait bien en passe de découvrir le secret de l’immortalité, et de mettre Holmes échec et mat…
 
Thomas Day nous a donc concocté un réjouissant divertissement, plein d’humour et d’action, à base d’univers parallèles et d’uchronie steampunk. On y retrouve ce qui fait généralement le sel de ce genre de récits : la multiplication des références. On a évoqué Freud, Rimbaud, H.G. Wells, Oscar Wilde ; mais on pourrait évoquer de même Thomas Edison, Jack London, Butch Cassidy, Bill Cody, et bien d’autres encore. Thomas Day s’appuie sur une solide documentation pour chacun de ces personnages, et le résultat n’est pas sans évoquer parfois la pratique similaire d’Alan Moore dans La Ligue des Gentlemen Extraordinaires (et a fortiori, bien sûr, From Hell, qui a, à l’évidence, inspiré l’auteur pour sa chasse à Jack l’Eventreur, même s’il ne rapporte dans sa bibliographie que leur source commune, privilégiant à nouveau la thèse de Stephen Knight faisant du docteur William Gull le coupable – dans notre monde –, même si ses motivations sont ici différentes).
 
Toutefois, à mon sens, Day n’a pas ici la subtilité de Moore. Là où le génial scénariste sait manier ses innombrables références avec une érudition et un sens de l’à propos véritablement stupéfiants, Thomas Day, je trouve, en fait un peu trop, bombardant à droite à gauche des références parfois inutiles, et qui ne parviennent pas toujours à susciter le sourire du lecteur, qui se lasse, à force, de ce petit jeu. Il en va de même pour certaines « blagues » : L’Instinct de l’équarrisseur est un roman très drôle dans l’ensemble, mais Thomas Day ne fait pas toujours mouche, et le récit devient même assez franchement lourdingue à l’occasion, notamment dans quelques scènes de la deuxième partie où l’humour et le délire sont placés un peu artificiellement au premier plan…
 
Reste que, malgré ces imperfections, ce roman se lit bien dans l’ensemble. Un sympathique divertissement qui devrait ravir les amateurs de steampunk et de pastiche érudit.

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"Tout Corum", de Michael Moorcock

Publié le par Nébal

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MOORCOCK (Michael), Tout Corum, traduit de l’anglais par Bruno Martin et Patrick Couton, Nantes, L’Atalante, coll. Bibliothèque de l’évasion, [1971-1973, 1988-1990] 1998, 862 p.
 
Pour certains, dont je suis, le jeu de rôles a pu constituer une invitation à la découverte des littératures de l’imaginaire. Attiré par Donjons & Dragons, Warhammer, et bien sûr JRTM, je ne pouvais qu’avoir envie de me plonger dans l’œuvre de Tolkien. Ma pré-adolescence pseudo-goth m’amenant à me régaler avec Vampire : la mascarade, j’ai fort logiquement enchaîné et dévoré bien des classiques de la littérature vampirique, de Dracula à Âmes perdues, en passant par Je suis une légende, Salem… et Anne Rice (oui, bon, hein, ça va…). Subjugué par l’horreur délirante de L’appel de Cthulhu, j’ai découvert, adoré, lu, relu et re-relu Lovecraft. De même, c’est le jeu de rôles Ambre qui m’a amené à Zelazny, etc.
 
Et c’est comme ça que j’ai découvert Moorcock. En feuilletant un catalogue de jeux de rôles, je suis tombé sur Elric, un nom que j’avais probablement déjà croisé auparavant. D’après la couv’, il avait pas l’air commode, l’albinos. Et puis on parlait de lui comme étant « Elric le nécromancien », et moi, les nécromanciens, ça m’a toujours botté. Bon. Page suivante : Hawkmoon, toujours d’après Moorcock. La description de l’univers me séduit énormément, et je décide d’entamer la lecture du cycle en question. Bilan : sept bouquins très brefs, écrits avec les pieds, mais qui se lisent tout seul ; une histoire franchement bof, mais un univers très sympa. Pas vraiment convaincu quand même…
 
Les années passent. Je m’intéresse beaucoup moins aux jeux de rôles et à la science-fiction. Mais j’entends toujours, à l’occasion, parler de Moorcock. Et j’apprends que l’Angliche n’est pas « que » l’auteur de ces grands cycles de fantasy que sont « Elric », « Hawkmoon », « Corum » et « Erekosë », et qui n’en forment un définitive qu’un, mais aussi un auteur reconnu et estimé dans le monde de la science-fiction, un éditeur important dans l’histoire du genre, une figure incontournable de la « new wave of science-fiction », etc. Du coup, quand je me suis enfin remis à dévorer toutes ces sortes de choses, je me suis dit que Moorcock méritait bien que je lui accorde une deuxième chance. Et surtout que je ne pouvais pas décemment parler de fantasy sans avoir lu l’incontournable cycle d’Elric… J’attaque la bête, et, dans l’ensemble, je m’emmerde franchement ; intrigues inintéressantes, univers flou, style médiocre pour rester poli, deus ex machina en veux-tu en voilà, … Seul le personnage même d’Elric, plutôt réussi, me semble à la hauteur de la réputation du cycle. Pas convaincu, mais alors pas du tout. Je veux bien croire, ceci dit, que ça m’aurait amplement contenté à l’âge de 12 ans, mais voilà, à 25, ça ne me fait pas le même effet… Mais, comme vous avez eu l’occasion de le constater si vous avez suivi mes comptes-rendus des romans de Van Vogt, je suis un brin masochiste, faut croire. J’avais lu « Elric » et « Hawkmoon » ; bon, ben autant lire « Corum » et « Erekosë »…
 
Corum, donc. Corum Jhaelen Irsei, le Prince à la Robe Ecarlate. Un avatar du Champion éternel, et donc d’Elric, d’Hawkmoon et d’Erekosë. Et, comme il se doit, une figure noble et tragique, un être d’une puissance incomparable mais au triste destin, un héros avec une part d’ombre et une certaine faiblesse. Et cette intégrale nous amènera à suivre ses aventures le long de deux cycles de trois romans chacun, écrits de 1971 à 1973 – Moorcock, qui a dédié certains de ses romans à ses créanciers, écrivait parfois un roman entier en moins d’une semaine ; il faut le rappeler, cela explique parfois bien des choses…
 
Commençons donc par la « trilogie des épées ». C’était il y a bien longtemps, dans un monde mystérieux, un monde de science et de magie, quand l’homme, primitif, était encore bien loin de dominer la Terre. Il y avait en effet d’autres races, plus anciennes, pour occuper le premier plan, les Vadhaghs et les Nhadraghs, qui se sont longtemps affrontés dans une guerre cruelle et sans merci, avant de sombrer lentement dans une molle décadence caractérisée par le repli sur soi et l’ignorance du monde extérieur. Aussi Vadhaghs et Nhadraghs n’ont-ils pas pris conscience de l’essor des hommes – les Mabdens –, et cela leur sera fatal. Il se trouve en effet, parmi les Mabdens, de sinistres personnages, tels que le cruel comte Glandyth-a-Krae, pour s’être donnés corps et âme aux Seigneurs du Chaos, les Maîtres de l’Epée, qui dominent ce plan du Multivers. Et le comte Glandyth s’est lancé dans une croisade sanguinaire pour éliminer les anciennes races de « démons ». Vhadhaghs et Nhadraghs, inconscients du danger, succombent bien vite, dans leur isolement et leur incompréhension, ainsi que tous ceux parmi les Mabdens qui ne partagent pas la haine du comte. Et la famille de Corum toute entière est ainsi massacrée par les cruels Mabdens, et son château réduit en cendres. Le Prince à la Robe Ecarlate, quant à lui, est capturé et torturé par Glandyth, qui compte s’amuser un peu avec celui qui est probablement le dernier des Vhadhaghs ; il lui tranche une main, et lui arrache un œil. Mais l’avatar du Champion Eternel – il n’a pas encore conscience de l’être – trouve cependant la force de fuir en usant de l’antique faculté des Vhadhaghs leur permettant de voyager entre les plans. Il trouve alors refuge auprès de la belle Rhalina, margravine d’Allomglyl, une Mabden certes, mais bien différente du comte Glandyth-a-Krae, et dont il finit par tomber éperdument amoureux. Mais la horde de Glandyth compte bien poursuivre son combat pour anéantir ce Vadhagh qui lui a échappé, ainsi que tous ceux qui seraient prêts à lui venir en aide. Commence alors la quête de Corum, qui devra tout mettre en œuvre pour sauver le monde des exactions des Maîtres de l’Epée et de leurs sbires, et se venger de son tortionnaire. Mais le prince mutilé ne sera pas sans ressources dans cette quête : un étrange sorcier lui confiera de puissants artefacts, l’œil de Rhynn et la Main de Kwll, pour pallier à son handicap et être en mesure de débarrasser le monde du Chevalier des Epées, le maître ultime de Glandyth, que les lecteurs d’Elric connaissent sous le nom d’Arioch. Et bientôt arrivera également un étrange individu du nom de Jhary-a-Conel, un petit chat ailé perché sur son épaule ; il dit être « le compagnon des héros », et voyager à travers les plans pour seconder le Champion Eternel, qu’il s’appelle Corum, Hawkmoon ou Erekosë ; et il explique au prince borgne que sa quête ne saurait s’arrêter à une mesquine vengeance : il doit débarrasser le monde des Maîtres de l’Epée pour restaurer le pouvoir des Seigneurs de l’Ordre ; c’est son destin, et il ne saurait y échapper…
 
C’est plutôt réussi. Corum, notamment, est un personnage intéressant, qui ressemble certes à bien des égards à Elric (qu’il croise à l’occasion), mais n’en a gardé que les aspects les plus intéressants, évacuant la puérilité et la tendance à l’auto-apitoiement qui pouvaient agacer chez le détenteur de Stormbringer. Corum est une figure noble et tragique, un jouet des Dieux qui entend bien se rebeller contre eux, un archaïsme égaré dans un monde qu’il ne comprend pas et découvre sous tous ses aspects, les plus horribles comme les plus séduisants. Le monde de Corum est d’ailleurs bien plus intéressant que celui d’Elric, qui est toujours resté un peu flou à mon sens. Il y a par moments de brillantes idées, quelques scènes très fortes, notamment les plus cauchemardesques (ainsi la mutilation de Corum, les diverses utilisations de l’œil de Rhynn et de la Main de Kwll, ou encore la dantesque rencontre entre Corum et Arioch ou enfin l’intervention de Xiombarg). L’histoire, en outre, se tient bien, avec des personnages attachants – Rhalina, Jhary – ou repoussants – Glandyth en premier lieu, bien sûr, mais aussi Gaynor le Damné, subtil « vilain », parfois touchant, que l’on croise à l’occasion dans d’autres récits du Multivers. Chaque roman, centré sur le combat contre un des Maîtres de l’Epée, a une certaine unité, mais les trois romans s’enchaînent bien pour former au final une saga fort distrayante. L’écriture n’est certes pas transcendante, mais cela passe tout de même nettement mieux qu’Elric dans l’ensemble ; on regrettera juste une fin un peu en queue de poisson… Bien plus convaincant qu’Elric à mon goût, donc.
 
Passons à la deuxième trilogie, celle de « Caer Mahlod ». Bien des années ont passé depuis la conclusion de la « trilogie des épées ». Le monde est calme, et l’harmonie règne. Mais Corum s’ennuie : Rhalina est morte, tandis que le Vhadhagh vivra encore potentiellement bien des siècles ; Jhary a disparu, parti aider un autre avatar du Champion Eternel ; quant aux Mabdens, que Corum a pris en sympathie maintenant que les fanatiques tels que Glandyth-a-Krae sont de l’histoire ancienne, il ne saurait véritablement les fréquenter pour autant : en effet, le temps réécrivant les souvenirs, les Mabdens voient désormais en Corum un Dieu, une figure héroïque digne d’un culte, ce qui agace le Prince à la Robe Ecarlate. Corum s’ennuie, donc. Il en viendrait presque à regretter ses anciennes aventures. Et, de temps à autre, il rêve ; il entend d’énigmatiques voix, qui l’appellent, qui le supplient de leur venir en aide. Sur ce Jhary refait brièvement son apparition, et explique cet étrange phénomène à Corum : oui, il y a bien des gens qui l’appellent ; ce sont des Mabdens, descendants du peuple de Rhalina, dans un lointain futur, pour qui Corum est un Dieu, seul en mesure de les aider. Or, si Corum ne peut plus à lui tout seul voyager entre les plans, l’invocation de ces hommes du futur peut l’amener parmi eux, à condition qu’il le veuille bien, et Jhary lui conseille d’accepter. Corum n’hésite guère, et rejoint bientôt les Tuha-na Cremm Croich dans leur forteresse de Caer Mahlod. Leur monde est près de succomber sous les assauts incessants des Fhoi Myore, sinistres créatures stupides et sans âmes, quasi divines, échappées des Limbes et qui entendent anéantir toute vie sur ce monde pour en faire de nouvelles Limbes, en le plongeant dans un rigoureux hiver perpétuel. A en croire les anciennes légendes, seul Cremm (c’est-à-dire Corum) pourra conjurer cette tragique destinée : il lui faut donc partir en quête, trouver d’anciens artefacts et des alliés, surnaturels ou non, pour triompher de la folie destructrice des Fhoi Myore, secondés du cruel et désespéré Gaynor le Damné. Mais il lui faudra, dit-on, se méfier de trois choses : une harpe, la beauté et un frère destiné à le tuer…
 
Après la sympathique « trilogie des épées », la « trilogie de Caer Mahlod » a tendance à tirer un peu sur la corde. Il y a de très bonnes choses, certes, dans ces trois romans ; le monde décrit, notamment, est assez intéressant, plongé dans un hiver perpétuel et mortel, et assailli par des adversaires finalement plutôt réussis (les Fhoi Myore, les spectres de glace, les chiens de Keranos, les Gooleghs et le Peuple du Pin, qui forment un assez joli bestiaire fantastique et donnent l’occasion de quelques mémorables batailles). Il y a là encore des personnages intéressants – Gaynor, le nain géant Goffanon – et Corum est toujours aussi crédible. Mais c’est pour ce qui est de l’intrigue que le bât blesse : le « mode quête » est très sensible et peu inspiré, les retournements de situation invraisemblables abondent, les Deux ex machina irritent particulièrement, et, au final, on tend à s’ennuyer quelque peu… Bref, on pourrait s’en passer.

Tout Corum a donc de quoi séduire les nombreux fans d'Elric, qui y trouveront à mon avis, non pas une déclinaison ratée, mais une variation bien plus intéressante, en tout cas dans sa première partie, laquelle devrait satisfaire, au-delà, tout amateur d'heroic fantasy n'y cherchant pas autre chose qu'un bon divertissement. Je serais plus réservé en ce qui concerne la seconde trilogie, qui ne retiendra vraisemblablement l'intérêt que des moorcockiens les plus intégristes.

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"Dr Adder", de K.W. Jeter

Publié le par Nébal

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JETER (K.W.), Dr Adder, postface de Philip K. Dick, traduit de l’américain par Michel Lederer, Paris, Denoël, coll. Présence du futur, [1972, 1979, 1984] 1985, 247 p.
 
Pan dans ta gueule. On pourrait résumer ainsi l’effet produit par ce Dr Adder, premier roman de l’écrivain de SF et de fantastique américain K.W. Jeter, probablement plus connu, et sans doute à tort, pour ses suites à Blade Runner et sa paternité blagueuse à l’égard du mouvement steampunk. Dr Adder, c’est très différent ; c’est parfois un peu immature, certes, mais c’est du costaud, du vilain, du sauvage, qui tape là où ça fait mal. Laissons la parole au personnage-titre : « Toute ma vie j’ai voulu que le monde, le monde entier ait besoin de moi, vienne vers moi, me supplie, m’aime, m’adore ! Et j’y étais presque arrivé ! Et je voulais juste ça pour... juste pour... parce que je m’imaginais que si j’y parvenais, je pourrais dire à tout le monde en même temps, à L.A., à Orange County, au monde entier, d’aller se faire foutre ! » Ca a le mérite d’être clair.
 
Rien d’étonnant, dès lors, à ce que ce roman écrit en 1972 n’ait pas trouvé d’éditeur avant 1984. Pourtant, Jeter avait des arguments de poids dans son dossier. D’une part, il n’était pas vraiment – comme on l’a dit un peu trop facilement – en avance sur son temps, mais en plein dedans : l’heure était à la provoc’, à l’outrance ; c’était l’époque des Dangereuses visions d’Harlan Ellison, et celle de Crash! de J.G. Ballard, c’était l’époque de Jack Barron et l’éternité de Norman Spinrad, roman avec lequel Dr Adder présente bien des similitudes. D’autre part et surtout, ce premier roman avait un fan de tout premier ordre en la personne de Philip K. Dick (d’ailleurs un brin caricaturé par l’auteur à travers le personnage de KCID), à qui un professeur de K.W. Jeter avait confié le manuscrit en 1972 en le présentant comme « bon » ; pour Dick, qui s’en explique dans une postface, ce n’est pas seulement « bon » : c’est « grand », et pour tout dire indispensable. Dick s’est par la suite lié d’amitié avec Jeter (aux lecteurs de Siva : Jeter serait plus ou moins le nihiliste passionné tenant à tout prix à demander à Dieu une explication pour la mort de son chat, semble-t-il – même si cette anecdote précise renvoie à une autre connaissance de Dick, d’après Lawrence Sutin), et n’a cessé de batailler pour faire publier ce roman. En vain : les éditeurs – américains, anglais, français… – restaient frileux devant ce brûlot acide, cru et sauvage. Et il faudra attendre douze ans, soit après la mort de Dick, pour que Dr Adder trouve enfin preneur…
 
En exergue du roman, une citation, que j’espère apocryphe (mais j’ai un gros doute, malgré l’énormité du machin…), d’une lettre adressée par un lecteur à la revue Penthouse en novembre 1972 donne le ton : « J’aimerais joindre ma voie à ceux qui réclament des images de femmes amputées dans votre magazine. Les femmes qui n’ont qu’un bras, et surtout celles qui n’ont qu’une jambe, sont particulièrement excitantes et des photos représentant de jolies amputées seraient certainement appréciées par un grand nombre de vos lecteurs… » Ambiance !
 
Le futur (?) décrit par K.W. Jeter est en effet terriblement glauque. Los Angeles est une mégalopole qui suinte, sombre, dégoulinante, gangrenée, parfois tout bonnement cauchemardesque. C’est pourtant là que décide de se rendre E. Allen Limmit, lequel travaillait jusqu’alors à l’Unité de ponte de Phoenix, où il tenait plus précisément le bordel. E. Allen Limmit n’a rien d’un héros, étant bien au contraire apathique et mal dans sa peau, obnubilé par le décès de sa mère et son abandon par son père, le génial et ignoble Lester Gass – criminel de guerre, authentique boucher, dont les inventions ont grandement contribué à la répression sanguinaire d’une tentative d’insurrection anarchisante aux Etats-Unis quelques années plus tôt… E. Allen Limmit en a un peu marre ; mais il possède quelque chose qui pourrait intéresser, lui a-t-on dit, le fameux docteur Adder, à Los Angeles. Mais qui est-il donc, ce docteur ? Le maître de l’Interface, un gigantesque et lugubre quartier de la débauche, en gros ; le psychochirurgien génial qui, en usant d’une drogue inventée par Lester Gass pour interroger les « terroristes », plonge au plus profond de l’inconscient de ses clients pour repérer leurs perversions les plus intimes, et agir en conséquence, notamment par le remodelage des prostituées, que ce soit par l’amputation d’un ou de plusieurs membres, ou d’une manière plus sinistre encore. Ainsi, tout le monde est content, à l’en croire, et Adder est une figure incontournable, une légende, de ce triste L.A.
 
Tout le monde ? Pas tout à fait. Il y a une opposition : l’évangéliste vidéo John Mox et ses Forces Morales, qui trouvent un appui certain dans les couches les plus aisées et âgées de la population d’Orange County, ainsi les membres de l’O.F.P., riches quadragénaires qui arpentent les égouts de la Zone-Rat, submergée par les crève-la-dalle et quelques reliques révolutionnaires, à la recherche du Fils Prodigue, et ont une manière bien particulière de tuer le veau gras… Car l’hypocrisie règne, dans ces soi-disant beaux quartiers que déserte une jeunesse vouant un véritable culte au docteur Adder, et les plus débauchés ne sont pas forcément ceux que l’on croit, quand les moralistes les plus austères rêvent en secret d’un gigantesque parc d’attractions du sexe et de putes amputées artificielles…
 
Pan dans ta gueule, donc. Le monde décrit par K.W. Jeter est uniformément noir et sordide, et certaines scènes tiennent de l'horreur pure. L’hypocrisie règne en maître, les « valeurs » sont en premier lieu violées par ceux qui s’en font une bannière, et le héros, dans l’histoire, est bien ce charismatique docteur Adder, qui joue le jeu au mépris des règles, poussé par un profond nihilisme et l’envie tenace d’envoyer au final tout le monde se faire foutre. Tout le monde : Mox et ses fafs en costume gris, mais tout autant ses innombrables « disciples », agités de la gâchette au cerveau cramé, les putes, les macs, les révolutionnaires qui ne craignent rien davantage qu’une révolution… Tous les mêmes, au final, tous dans le même panier. Et si Adder, par la force des choses, se trouve au premier rang dans la guerre civile imminente, il n’en voue pas moins le plus profond mépris pour tous ces délires, et peut bien se satisfaire, après tout, de régner sur des cendres. Adder incarne ainsi une facette de Jeter : celle d’une puissance nihiliste et ricanante, égocentrique et mégalomane, qui attire les regards et suscite l’adoration, ce qui lui donne toute légitimité pour cracher sa haine bien compréhensible.
 
Mais il y a l’autre face, E. Allen Limmit, apathique et irrésolu, paumé dans une L.A. dont il ignore tout, et se retrouve bientôt atteint par une sorte de fascination / répulsion pour le psychochirurgien : l’homme lui fait peur, il le dégoûte, mais il veut à certains égards devenir comme lui, voire devenir Adder lui-même ; qu’importe si cela choque son ex-compagne, révolutionnaire très à cheval sur les principes… Adder, au moins, est quelqu’un. Et Limmit n’aspire pas à autre chose, en définitive, même si, pour cela, il lui faut « tuer le père »…
 
Noir, perturbant, pertinent, Dr Adder est aussi dans l’ensemble un roman très prenant, mais il n’est cependant pas exempt de défauts, à vrai dire inhérents à un premier roman : Jeter, ainsi, tend à se disperser quelque peu à l’occasion, tout ne s’enchaîne pas à merveille (et notamment les deux parties du roman), et le propos évoque parfois une crise d’adolescence un peu tardive. Je ne le qualifierais donc pas pour ma part de chef-d’œuvre, comme cela a pu être avancé ailleurs. Mais Dr Adder reste un très bon roman – a fortiori premier roman – original, cinglant et délicieusement suversif, aujourd’hui encore. A lire.

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"La mémoire du vautour", de Fabrice Colin

Publié le par Nébal

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COLIN (Fabrice), La mémoire du vautour, Vauvert, Au Diable Vauvert, 2007, 305 p.
 
Allez hop, encore un bouquin qui partage. Pas toujours pour de bonnes raisons, d’ailleurs : quand l’éditeur croit bon de préciser (et c’est contestable) que Fabrice Colin « publie ici son premier roman de littérature générale », certains intégristes de la subculture SF se lèvent et clament leur indignation : « Bouh ! Vendu ! Traître ! Salaud ! » Bon, j’exagère un peu… mais à peine. Le sieur Colin s’en est pourtant expliqué : cette petite phrase, c’est de la responsabilité de l’éditeur ; lui, il s’en fout, et, que ce soit en solo (juste lu quelques nouvelles pour ma part) ou avec son compère David Calvo, il a de toutes façons souvent œuvré dans un genre à la frontière de l’imaginaire et de la littérature générale (on parle parfois de « transfictions », aujourd’hui ; bon, ce concept me paraît un peu foireux, mais, à la limite…) ; accessoirement, Au Diable Vauvert, c’est pas la première fois qu’on publie des choses de ce genre, bien au contraire (que celui qui en doute jette un œil aux derniers romans de William Gibson). Et on trouvera encore dans La mémoire du vautour quelques éléments que l’on pourrait très légitimement rattacher à la science-fiction ou au fantastique.
 
Mais on s’en fout, d’ailleurs ! Tout ce qui compte, c’est : est-ce un bon roman ? Ben oui. Très bon, même. Mais alors pourquoi tant de haine ? ou plus exactement de scepticisme ? Reportons-nous une fois de plus à la quatrième de couv’, qui contient une indication fatale : « […] au rythme d’un road movie à la David Lynch […]. » Traduction : on y comprend que dalle. C’est ça que ça veut dire, lynchien, aujourd’hui, semblerait-il ; en ce qui me concerne, La mémoire du vautour ne me paraît pourtant pas du tout lynchien, et pas du tout road movie… Si ce n’est que, comme certains films de Lynch, ce livre fait tout autant, sinon plus, appel à l’émotion, au ressenti, qu’à la raison.
 
Je dois le reconnaître : quand j’ai achevé ce roman (lu d’une traite, d’ailleurs ; généralement, chez moi, c’est bon signe), je n’avais aucun doute sur le fait que j’avais aimé, et j’étais probablement en mesure de dire en gros pourquoi. Mais je savais aussi une chose : j’avais pas tout compris. Avec un doute : j’avais potentiellement (probablement ?) rien compris. Et une hypothèse perfide qui surnageait de temps à autre : mais si ça se trouve, y’avait rien à comprendre ? On lui a déjà fait la remarque, au Colin, qui y a répondu : si, bien sûr, il y a quelque chose à comprendre ; il y a bien une histoire, et elle est même relativement simple (mais il ne dira pas ce que c’est, na).
 
Prends ta tête à deux mains mon cousin. Réflexionne un peu dans l’cerveau d’ta tête. Chez certains ça marche plutôt bien : le Transhumain, sur son blog Fin de partie, en est au troisième article sur la bête, et c’est pas fini (n’hésitez pas à vous y reporter, d’ailleurs ; qu’on y adhère ou pas, c’est incontestablement plus riche que le compte-rendu miteux que je m’apprête à faire : c’est assez intéressant jusque-là, même si parfois peut-être un peu à vol d’oiseau, et pas nécessairement de charognard ; mais bon, comme il le fait lui-même remarquer à grand renfort de Ricœur – parce que oui, attention, ça vole haut, donc –, le critique s’approprie un peu le livre, hein… Ca commence ici). D’autres restent campés sur leur position. Moi, je suis un flemmard de nature, mais là j’avoue que ça m’intriguait. Alors oui, j’ai préféré attendre un peu avant d’écrire ce compte-rendu, et y réfléchir un peu plus (remarquez, ça aussi, souvent, c’est bon signe). Il n'en est pas forcément sorti grand chose : ce livre, encore une fois, je l’ai avant tout ressenti ; j’y ai trouvé des questionnements intéressants, pas des solutions. Tout ça reste bien énigmatique, parfois confus, et je ne prétendrai pas avoir « compris » ce livre. Mais je vais en parler quand même (voyez l’adresse de mon blog pour une justification).
 
Alors, qu’est-ce donc qui se cache derrière cette couverture un brin émétique (mais ça, Au Diable Vauvert, c’est un peu une tradition) ? Résumons le premier chapitre, histoire d’introduire sans trop en dire : Los Angeles, 2007. Bill Tyron, ancien membre du groupe The Informers, et rescapé miraculeux d’un terrible accident au volant de sa Porsche en 2002, enchaîne aujourd’hui les petits boulots débiles, parce qu’il faut bien vivre. Un jour, il reçoit un coup de fil d’un type disant représenter D_Member, mais il précise aussitôt que c’est un faux nom dissimulant une agence gouvernementale. Ah. Il propose en tout cas à Bill un boulot d’un genre particulier, mais fort bien payé : surveiller une ancienne militaire atteinte de leucémie, Sarah, qui a subi une opération visant à ôter de sa mémoire un souvenir particulièrement traumatisant ; il faut faire en sorte qu’elle ne retrouve pas la mémoire. Bon, OK. Comme de bien entendu, Bill tombe amoureux de Sarah, et se met à enquêter sur cette courte période pour laquelle sa bien aimée n’a plus aucun souvenir. Un jour, elle disparaît ; et Bill de découvrir qu’elle avait été la victime d’un crash aérien (dans lequel il n’y aurait pourtant eu aucun survivant), plus ou moins orchestré par la CIA.
 
A partir de là, les chapitres s’enchaîneront sans véritable causalité linéaire, même s’il y a toujours une relation, plus ou moins diffuse : le chapitre 2 sera ainsi consacré à Sarah, à son passé en Indonésie et en Thailande ; le chapitre 3, Reeltoy, repose sur la succession de cinq protagonistes (un vautour, un tigre, un pirate complètement défoncé, un requin, un autre pirate) qui n’en font dans un sens qu’un (et c’est sans doute là que les lecteurs récalcitrants décrochent ; jusque-là, on pouvait à la limite voir dans La mémoire du vautour une sorte de thriller, pas crédible pour un sou, d’ailleurs, mais néanmoins prenant) ; chapitre 4 : Narathan, le fils de Sarah ; chapitre 5 : Io-Tancrède, un professeur d’art schizophrène dont les travaux intéressent Narathan.
 
Je souhaiterais n’en dire pas davantage histoire de ne pas spoiler, comme on dit, mais quelques révélations vont nécessairement apparaître dans les lignes qui suivent (libre à vous de poursuivre, donc : si vous craignez de gâcher votre plaisir, sachez juste que c’est un bon bouquin, intrigant et fort, et à la prochaine ; pour les autres, attention, je vais potentiellement – probablement ? – dire beaucoup de conneries, et pas voler bien haut en même temps…).
 
L’histoire, donc, n’est pas linéaire. A bien des égards, elle constitue en fait une sorte de cycle, un ouroboros, dirais-je si je voulais me la péter (mais si, vous savez : le serpent qui se mord la queue ; l’auteur y fait référence, d’ailleurs) : on retrouve en fin de compte Bill… mais pour « apprendre » qu’il est bien mort lors de son accident en 2002. Ah. Ca change pas mal de choses, du coup. Et, en fait de références cinématographiques, on pensera davantage à L’échelle de Jacob et Ouvre les yeux qu’à David Lynch (même si Lost Highway et Mulholland Drive à la limite, mais bon…) ; et donc, indirectement, à Philip K. Dick et à Ambrose Bierce. On n’avait pas besoin, ceci dit, d’attendre cet éclat final (de toutes façons amené par un certain nombre d’indices) pour comprendre que le thème central de La mémoire du vautour est la mort ; le charognard du titre est à vrai dire assez connoté en ce sens (pour les occidentaux, précise un des personnages), et il y a les Tours du Silence de Bombay… La mort, donc. Mais la mort en elle-même, devrait-on préciser. Pas ce qui se passe après, ça c’est affaire de croyances (même s’il y a plus ou moins une histoire de réincarnation, j’y reviendrai), mais l’instant précis : y’a, y’a pu.
 
Et, qu’on le veuille ou non, croyance ou pas, la mort est quand même un problème sacrément perturbant pour l’humanité dans son ensemble, et à bien des égards ce qui définit et donne sa valeur (éventuellement réduite à néant) à tout le reste. Et la mort fait peur, et appelle diverses stratégies de conjuration ; il me semble en avoir distingué trois dans le roman.
 
La première est la négation, le refus, qui est tout autant fuite (en avant, généralement, mais aussi éventuellement en arrière, dans la mémoire). Bill Tyron nie être mort en 2002 ; sa « vie » se poursuit dans une autre ville, auprès d’autres gens, avec un nouveau métier : il fuit son passé, ses souvenirs – sa mémoire – pour se maintenir dans un présent illusoire. A bien des égards, Sarah fait de même : si Bill Tyron est bien mort lors de son accident de voiture en 2002, il n’a pas pu rencontrer Sarah en 2007, et, à tout prendre, il y a fort à parier qu’elle est elle aussi morte, lors du crash de 2004 (seule survivante, miraculée ? et pourquoi donc ?). Elle aussi, elle fuit, tout au long de sa vie : à 19 ans, elle fuit l’Amérique pour la Thaïlande, puis la Thaïlande pour l’Indonésie, puis l’Indonésie pour l’armée, puis l’armée pour… pour quoi, au fait ? La maladie, déjà – et à terme la mort ? Son retour en Indonésie, dans son passé, dans sa mémoire, lui apporte en tout cas la mort. Fuite, à nouveau, vers Los Angeles, et la leucémie comme ultime cicatrice, remords peut-être. Mais elle a une attitude différente à l’égard de la mémoire : seule la période du drame aérien est gommée ; pour le reste, elle dit s’en souvenir, et vouloir à tout prix s’en souvenir, elle dit craindre que l’opération de la CIA ne vienne annihiler tout ce qui reste de sa folle jeunesse, et notamment le fait qu’elle a donné la vie, en la personne de Narathan, qu’elle n’a plus revu depuis (remords, à nouveau ; un critique porté sur les jeux de mots n’hésiterait peut-être pas à noter « re-mort », ce qui serait finalement assez approprié ici, mais, si je suis porté sur les jeux de mots, je ne suis pas un critique… ah, hypocrite, d’accord). Au chapitre 3, le vautour fuit également : il refuse d’admettre la mort de sa femelle et de son fils ; les temps s’embrouillent, il pense retrouver sa famille ; il mange lui aussi, pour autant que je m’en souvienne, de la viande empoisonnée ; mais il fuit les cadavres des Tours du Silence de Bombay pour l’Indonésie, où il apparaîtrait à une Sarah survivante du crash. Il meurt, pourtant (à nouveau ?), dévoré par un tigre, qui le mange, comme le vautour dévore les cadavres. Le tigre est abattu et mangé par un pirate junkie, qui fuit lui aussi. Le pirate est dévoré par un requin, mort personnifiée. Le requin, enfin, est dévoré par le dernier pirate, qui tue et fuit à son tour, emportant avec lui une jeune fille, symbole de vie, et potentiel de vie. L’histoire se poursuit avec le récit d’un fils, Narathan, qui fuit Paris et son travail pour l'Asie, et, là bas, ne cesse de fuir à nouveau, de l'Inde à Bangkok, puis de Bangkok à Phuket ; et surgit alors la mort massive, et la fuite massive (illusoire), quand le tsunami balaye les plages asiatiques. Le professeur Io-Tancrède, lui, fuit tout bonnement la réalité, trouvant un refuge dans la schizophrénie (attitude guère éloignée de l'autisme de la jeune fille dont la mère est violée puis tuée par les pirates) et dans l’art, autant dire dans le mensonge (voir l’exposition imaginaire, la consigne de mentir, et le rôle qu’il s’attribue lui-même dans l’exposition finale, celui de « raconteur ») ; de même, il fuit la vieillesse, dans ses coucheries estudiantines. Mais cette fuite en avant ne saurait être une solution. Inévitablement, la mort les rattrape. Ainsi, le professeur passe un coup de fil lapidaire à Bill Tyron : « C’est terminé. » Et la vérité surgit : la mort, inévitable.
 
Je pinaille un peu, peut-être, pour ce qui est de la deuxième forme de conjuration de la mort qu’il m’a semblé possible de distinguer dans le roman. En effet, il s’agit là encore d’une stratégie de fuite ; mais, à la différence de la course vers l’avant ou l’arrière (mémoire) précédemment évoquée, il s’agit cette fois d’un repli sur l’instant présent. Pas d’avenir, pas de passé : seul compte le moment, l’acte, infini à sa manière. C’est ce que l’on peut trouver, dans un sens, dans le simple impératif de survie au jour le jour qui marque un certain nombre de personnages du roman, qu’il s’agisse des petits boulots absurdes de Bill ou de l’instinct des animaux de « Reeltoy » (animaux au sens large, ce qui inclut les deux pirates). Mais, surtout, je distingue cette fuite dans la tentation hédoniste de certains personnages. On a déjà évoqué les coucheries du professeur Io-Tancrède. Mais il y a, plus important, le périple de Sarah en Thaïlande et en Indonésie, et celui de Narathan sur ses traces. Escapade décadente de citoyens de Boboland en quête de sens. Le trouvent-ils vraiment, dans les raves de Goa, dans la mystique asiatique-toc de l’allumé Maxime, dans les injections d’héroïne, dans l’amour sans lendemain ? Pas vraiment. Colin n’est pas Houellebecq, et ses personnages, dans ce cas précis, sont bien plus jeunes, mais c’est quand même dans un sens le même désenchantement, le même pathétique, le même ridicule, le même vide que l’on retrouve, face aux aspirations de ces jeunes gens à la jouissance pure et permanente. Cette fuite aussi est un leurre : les plages de Goa sont jonchées de cadavres, celles de Phuket également. Et Socrate l’orang-outan en a peut-être l’intuition, quand il évoque la mort à une Sarah sur le point de donner la vie.
 
Ce qui nous amène à la troisième forme de conjuration de la mort : la reproduction. Reeltoy reconnaît Sarah en Narathan (Sarah, d'ailleurs, dont l'aspect leucémique choque tout d'abord Bill : c'est une femme, et donc un symbole de vie ; mouais...) ; le vautour est obsédé par son rejeton, et le professeur par son image de modèle pour ses étudiantes, à la fois père et amant. Il s’agit, là encore, d’une projection vers l’avant, mais aussi vers l’autre, cette fois. Mais la reproduction peut être aussi métaphorique : cela vaut toujours pour Narathan sur les traces de sa mère (et de son père, qu’il le veuille ou non), cela vaut pour le cycle de Reeltoy (et l’on peut à nouveau parler ici de réincarnation), mais aussi et surtout pour l’art du professeur Io-Tancrède. Celui-ci entend conjurer la mort par sa reproduction, avec son installation évoquant le tsunami, puis avec les installations reproduisant les textes de Narathan (on peut se demander, dès lors, si Fabrice Colin n’agit pas de la sorte avec ce roman ; c’est après tout lui, en définitive, le « raconteur »). Mais ce n’est pas, une fois de plus, une solution viable, du moins me semble-t-il : Narathan n’est pas Sarah ; la parodie du tsunami ne libère ni Narathan, ni Io-Tancrède, de leurs angoisses. Et résonne enfin le dernier coup de fil, qui « démembre » les protagonistes et le roman. Annonçant malgré tout, peut-être, un recommencement ? On retrouve l’ouroboros… et la mort.
 
Pas très joyeux, tout ça. Ou pas : l’acceptation prosaïque pourrait être en définitive la seule solution acceptable. Mais il est fort possible (probable ?) que je me plante complètement… Il y aurait sans doute beaucoup d’autres choses à évoquer, ne serait-ce que dans la symbolique employée par le roman (les occurrences des nombres 5 et 512 – mais je déteste manier la symbolique des chiffres…–, la figure du tigre, les diverses connotations du vautour), la thématique du meurtre qui ressurgit en plusieurs endroits, et sans doute pas mal d’autres trucs que je suis trop aveugle pour avoir vu. Au final, j’en sais rien, et je laisse ça à des exégètes plus doués… Non, je n’ai probablement pas tout compris, je n’ai peut-être même rien compris ; oui, il y avait sans doute quelque chose à comprendre.
 
Mais dans un sens, et même si l’auteur proteste, au final, je m’en fous. J’ai ressenti quelque chose, j’ai ressenti les personnages, tantôt attachants, tantôt répugnants, souvent pathétiques. J’ai été séduit par l’écriture, et pris par le récit et sa structure inhabituelle. J’ai aimé. Comme j’ai pu aimer - rien à voir, pourtant - Le festin nu de William Burroughs sans rien y comprendre, comme j’ai pu aimer, oui, Lost Highway et Mulholland Drive, en y appliquant une analyse toute personnelle et finalement impossible à partager. Alors on pourrait peut-être conclure comme ça : foutez-vous de toutes les bêtises que je viens d’écrire, et lisez La mémoire du vautour. Vous y trouverez probablement quelque chose.

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"Fantômes et farfafouilles", de Fredric Brown

Publié le par Nébal

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BROWN (Fredric), Fantômes et farfafouilles
, traduit de l’américain par Jean Sendy, traduction révisée par Thomas Day, [Paris], Denoël – [Gallimard], coll. Folio Science-fiction, [1963, 2001] 2006, 310 p.
 
Après le très bon Lune de miel en enfer déjà évoqué par ici, voici un nouveau recueil de nouvelles du grand Fredric Brown, composées entre les années 1940 et 1960. Pas facile de le chroniquer, celui-là, même s’il est au moins aussi intéressant que le précédent. On remarquera déjà qu’à la différence de ce dernier, on ne saurait vraiment, du moins il me semble, déterminer ici un thème dominant. Le ton varie à nouveau énormément : certains textes sont hilarants, et parfois un brin grivois, d’autres tragiques, d’autres encore cauchemardesques ; on y trouve à nouveau de la science-fiction et du fantastique (sans nette prédominance de la première cette fois-ci), mais aussi du policier, des fables, des textes relevant de la « littérature générale »… On voit bien ici à quel point il serait réducteur de cantonner Fredric Brown à son rôle de père fondateur de la SF humoristique : le bonhomme était bourré de talent, et savait l’exercer de bien des manières différentes.
 
Mais il avait néanmoins une maîtrise rare de la forme courte, et même, autant le dire, de la forme vraiment très très courte : sur la quarantaine de nouvelles que comprend ce recueil, la plupart sont des histoires à chute ne s’étendant que sur deux ou trois pages, et la dernière, l’excellentissime « F.I.N. », sur une seule. Ce n’est qu’en fin de volume que l’on trouvera des textes plus longs, non moins réussis d’ailleurs (« L’assassinat en dix leçons faciles », « Sombre interlude », « Entité-piège », « Agnelle », « Moi, Flapjack et les Martiens », « La bonne blague », « Dessinateur humoristique » et enfin « Les Farfafouille »).
 
Bref : un recueil où l’on trouvera à boire et à manger, mais avec le standing d’un quatre étoiles ; la qualité est toujours présente, et les nouvelles composant Fantômes et farfafouilles, quelle que soit l’émotion qu’elles visent à provoquer, touchent généralement juste. Quelques exemples ? Allez : l’histoire d’un homme à la recherche d’une actrice prisonnière des Abominables Hommes des Neiges (« Abominable ») ; la sordide histoire d’un petit voyou dont tous les souhaits se réalisent (« Ricochet ») ; une série de « cauchemars », fantastiques ou pas, drôles (« cauchemar en jaune », l’histoire d’un homme qui tue sa femme…) ou tragiques (« Cauchemar en gris », le très éprouvant « Cauchemar en bleu ») ; un charmant repas de famille qui tourne au Conte de la crypte (« L’anniversaire de Grand-mère ») ; « Les grandes découvertes perdues » du fait d’un petit oubli fâcheux ; un crime parfait, si ce n’est une « Erreur fatale » ; une amusante variation sur les paradoxes temporels (« Les vies courtes et heureuses d’Eustache Weaver ») ; une parthénogenèse aux conséquences troublantes (« Jicets »)… Et puis quelques plaisanteries salaces de temps à autres (« Vilain », « Abominable », « L’anneau de Hans Carvel », « La corde enchantée », « Comme ours en cage », « Histoire de pêcheur »…). Tout cela est généralement très efficace, mais impossible à résumer…
 
On ne peut à vrai dire guère s’attarder davantage dans la description des quelques textes plus longs qui figurent en fin de volume sous peine de gâcher le plaisir du lecteur... Dans « Sombre interlude », par exemple, un homme du futur est confronté à la bêtise de l’Amérique profonde : on rit jaune… Le même thème se trouve dans un sens dans « Entité-piège », nouvelle sombre et passionnante sur l’improbable destin d’un dictateur américain de 23 ans habité par une intelligence (qui est ici tout autant incompréhension) extra-terrestre. Après le sombre récit vaguement policier « Agnelle », on retrouve le sourire (ou le ricanement) avec le très drôle « Moi, Flapjack et les Martiens », racontant comment un âne a sauvé la Terre de l’invasion des Martiens. Un texte très fort, ensuite : « La bonne blague », drôle et tragique à la fois. « Dessinateur humoristique » est bien plus léger, mais toujours fort sympathique. « Les Farfafouille », enfin, est un petit bijou de conte fantastique, qui fait froid dans le dos.
 
Bon, pas en forme pour ce compte-rendu, désolé, mais c'était pas évident, là… Fantômes et farfafouilles est un excellent recueil de nouvelles que le lecteur se doit de découvrir par lui-même.

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"Ici-bas", d'Emmanuel Jouanne

Publié le par Nébal

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JOUANNE (Emmanuel), Ici-bas, [Paris], Denoël, coll. Présence du futur, 1984, 250 p.
 
Je ne connais décidément rien à la science-fiction made in France. Triste constat, mais je suis bien incapable de citer 20 ouvrages de SF français qui m’aient vraiment botté, au point de figurer dans une « bibliothèque idéale ». Ca peut pas durer, j’ai du retard à rattraper. Du coup, l’autre jour, flânant entre les étals des bouquinistes sur la place du Capitole, je me suis dit, tant qu’à faire… Et c’est ainsi que j’ai fait l’acquisition de ce roman d’Emmanuel Jouanne, pas réédité à ma connaissance. Un peu au pif. Mais la quatrième de couv’ me paraissait alléchante, et la couverture, si elle n’est certes pas bien belle, évoque néanmoins des masques. Et moi, les histoires de masques, ça m’a toujours fait de l’effet… Allez hop (au passage, j'ai appris depuis que ce roman avait été récompensé par le prix Rosny Aîné).
 
Jouanne, j’en avais déjà entendu parler, à travers un dossier qui lui avait été consacré dans un numéro de Bifrost. Il y avait une nouvelle de lui, qui ne m’a pas marqué plus que ça, et une longue interview, à la tonalité un peu agaçante des fois. Bon, j’en avais au moins retenu ceci : Jouanne était un des fondateurs du groupe Limite (avec des gens comme Francis Berthelot ou Jacques Barbéri), désireux de renforcer l’importance accordée au style dans la SF française, de produire une SF « plus littéraire » en abolissant les frontières entre genre et « littérature générale », ce qui n’a pas manqué de susciter une certaine animosité chez quelques confrères. Cette ambition m’a toujours paru louable, même si : a) il y a le risque d’en arriver à une bouillie pédante et sans âme ; b) la SF n’a en soi rien de dégradant (non mais). Mais pourquoi pas, après tout ?
 
Ecran noir. Puis : Avon Deschamps, une trentaine d’années, antiquaire, résidant et travaillant à MicroParis, dans quelques siècles. Le narrateur. Il est marié, avec Tom. Car Avon est un Mister, mâle dominant, et Tom un Monsieur, dominé, dans un monde où il n’y a pas de femmes : les femmes, comme chacun le sait, sont un mythe, une fiction littéraire, un véhicule symbolique, le fruit de l’imagination collective. Le couple d’Avon et de Tom est ainsi tout ce qu’il y a de plus normal. Et comme tout couple, il connaît ses crises : Avon en a « un peu marre » ; Tom aussi, sans doute, qui, échappant de la vaisselle, court s’écrouler sur le lit conjugal pour y sangloter, attendant un réconfort qui ne viendra pas. Normal, quoi.
 
On sonne à la porte. Un homme un peu nerveux annonce à Avon qu’il a gagné un concours. Avon, pourtant, ne joue pas… Ah oui, mais c’est un concours « discret », voyez-vous, et le fait est que vous avez gagné. L’homme s’en va, laisse un imprimé à Avon : celui-ci doit retirer son cadeau – non précisé – aujourd’hui dernier délai. Bon… Et Avon de sortir, intrigué : il défait sa chemise, retire ses poignées en plastique de son torse – normal, il faut bien, pour les transports en commun – et se rend dans un magasin où il n’a jamais mis les pieds. L’accueil est misérable, l’ambiance oppressante. Puis Avon est conduit dans une salle poussiéreuse, où l’attend un sinistre individu de 2 m de haut : il dit s’appeler Sam, et c’est un Comédien – un de ces types masqués, à qui on ne peut pas faire confiance. Et le cadeau ? Dans le coffre, à côté.
 
Une femme. La dernière femme, congelée, qui sort lentement de son hibernation. Elle appartient à Avon – on lui avait plus ou moins fait comprendre que son cadeau pourrait être embarrassant… Elle dit s’appeler Lilas ; mais elle ment, sans doute : Lilas, c’est une fleur, pas un nom ! Il faudra pourtant faire avec. Et commence alors un étrange périple souterrain pour le Mister, le Comédien et la femme anachronique. Ah, et le gnome « prévisionniste » qui se cache dans les robes de Sam, aussi. Pas question de revenir à la surface et de déambuler nonchalamment entre les immeubles figuratifs, en forme de téléphone ou de voiture : les femmes, dans ce monde-là, n’existent pas ; et il semblerait même que, les dernières, on les ait mangées… Mais est-ce vrai ? Après tout, ses parents ne cessaient de menacer le petit Avon de le manger s’il n’obéissait pas, ou s’il ne trouvait pas acquéreur à l’âge de 10 ans ; mais ça, c’était une blague, non ?
 
Etrange, isn’t it ? Un peu, mon n’veu. Sacrément perturbant même. Et fascinant aussi. Les premières pages de ce roman sont incontestablement brillantes et fortes ; il s’en dégage très vite une atmosphère très noire, absurde, oppressante et claustrophobe, cauchemardesque en un mot. La bizarrerie omniprésente suscite bien vite le malaise, et, rapidement, on ne peut s’empêcher de dresser un parallèle entre cet Avon Deschamps, à la fois maladroit et arrogant, petit bourgeois mal dans sa peau sur lequel tend à se refermer un vaste piège flou, incompréhensible et terrifiant, et un certain Joseph K. aux prises avec la Justice inaccessible du grenier du Palais. Le lien ne saurait faire de doute, et est dans un sens revendiqué (le magasin d’Avon se cache derrière la reproduction – eh eh… – d’une scène tirée d’une adaptation cinématographique du Procès). Jouanne n’est pas Kafka, mais son roman n’en est pas moins remarquablement pertinent et déstabilisant. Belle performance d’écriture : le lecteur est promené, hagard, tout comme le narrateur, dans le dédale en cendres des catacombes de MicroParis, d’une interprétation à l’autre, d’une histoire à l’autre – les protagonistes agrémentant les pauses de leur voyage de nombreux récits – dans un monde étrange et étouffant où l’on ne sait qui ou quoi croire, ni même si cela a une quelconque importance.
 
Le mensonge est en effet au cœur du roman. Tout, ici, est mensonge, dissimulation, fiction, façade, masque, factice, artifice. Les hommes se mentent, les parents mentent, les visages mentent (qu’ils soient dissimulés derrière un masque de Comédien ou le maquillage indispensable aux relations sociales), les bâtiments mentent, les documents mentent, les institutions mentent, l’histoire ment. Jusqu’au corps des individus, qui est factice : pas d’os à l’intérieur, que du plastique (ce qui est pratique pour les poignées, mais vise surtout à ne pas fondre ; tous les hommes à la colonne vertébrale naturelle ont fondu, c’est bien connu). Jusqu’aux rêves qui seraient fabriqués, par la caste souterraine des Dormeurs. Mensonge, tout le temps et partout : l’antiquaire Avon ment sur ses compétences, et vend un électrophone en le prétendant vieux de 1730 ; le métier de Lilas, à l’en croire, était de poser des bombes au service du Gouvernement, bombes qui n’étaient pourtant pas censées exploser (enfin, c’est ce qu’elle dit… Elle pose bien une bombe, dans la maison abstraite, mais ce n’est qu’une feuille de papier avec inscrit « ceci est une bombe ») ; quant à Sam, si c’est bien son nom, c’est de par sa formation un maître es mensonges… Tous peuvent bien prétendre ce qu’ils veulent : ce sont peut-être des Margis, par exemple, ces terroristes souterrains qui surgissent à l’occasion de maisons mobiles ; mais doit-on accorder le moindre crédit à un homme se présentant de lui-même comme un Margi ?
 
« Je suis un menteur. » Le paradoxe est connu. Certains le font remonter aux jeux sur le langage des sophistes de l’Antiquité ; Barbara Cassin, notamment, semble faire le lien entre ce type de paradoxes et la seconde sophistique, celle qui, dit-on, aurait inventé le roman… Mise en abyme, ce qui est approprié pour une aventure souterraine. Ici-bas est ainsi un roman palpitant (malgré quelques longueurs vers le milieu), fascinant, troublant, pertinent, et le plus souvent remarquablement bien écrit. Mais libre à vous de me croire. Ou pas.

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"Invasions divines. Philip K. Dick, une vie", de Lawrence Sutin

Publié le par Nébal

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SUTIN (Lawrence), Invasions divines. Philip K. Dick, une vie, avant-propos de Paul Williams, traduit de l’américain par Hélène Collon, [Paris], Denoël – [Gallimard], coll. Folio Science-fiction, [1989, 1995] 2002, 721 p.
 
 
Philip K. Dick est un des plus grands écrivains du XXe siècle. Na. Il y a quelque temps de cela, lors d’une soirée un tantinet arrosée, c’est ce que j’avais sorti à deux vagues connaissances avec qui je causais littérature. Les deux explosent de rire : « C’est une blague ? » Non. Non, non. Philip K. Dick est un des plus grands écrivains du XXe siècle. Je ne suis pas bourré, et je vous assure que je suis sincère. Ils s’esclaffent à nouveau, et me regardent avec un air condescendant. « Attends… Oui, c’est pas mal… Mais… Bon, c’est pas très bien écrit, quand même… Et puis… C’EST DE LA SCIENCE-FICTION ! »
 
Là. Argument imparable. La science-fiction, c’est bien rigolo, ça divertit les nerds type ados attardés, mais, soyons sérieux, ce n’est pas de la littérature… Lawrence Sutin, auteur de cette biographie de Dick, on lui a aussi fait le coup, semble-t-il : « Philip K. Dick (1928-1982) reste un trésor enfoui dans le domaine de la littérature américaine parce que la grande majorité de ses œuvres a vu le jour dans le cadre d’un genre – la science-fiction – qui ne retient pratiquement jamais l’intérêt des gens sérieux. Car on ne saurait être sérieux en racontant des histoires de vaisseaux spatiaux, n’est-ce pas ? Une baleine blanche, voilà qui peut faire office de grande figure littéraire ; mais comment en dire autant d’un fongus de Ganymède télépathe ? » Et, effectivement, « la science-fiction fait ricaner la plupart des esprits sérieux : fusils à rayon maniés par des gaillards à chemise déchirée et pectoraux impressionnants, monstres aux yeux pédonculés malmenant des donzelles à soutien-gorge en cuivre… Le tout situé dans de « hardis mondes de demain » qui rappellent les pires séries B, avec leurs soucoupes volantes suspendues à une ficelle au-dessus d’une maquette de cité, ou encore ces super-héros un peu tartes issus des bandes-dessinées de notre enfance. » Ben tiens…
 
Ces abrutis parlent de ce qu’ils ne connaissent pas, et ne savent pas ce qu’ils perdent. Laissons-les à leurs préjugés, nous avons bien plus intéressant à faire que de batailler en vain avec eux. Lire des livres de science-fiction, par exemple, et notamment ceux de Philip K. Dick. Ou encore lire des ouvrages – hélas bien rares – tels que celui-ci, mélangeant biographie et essai pour dresser un portrait passionnant et souvent très pertinent de celui qui fut bien un des très grands écrivains de ce siècle. Car, pour citer à nouveau l’auteur, « Si Héraclite a raison de dire que « la nature des choses a coutume de se dissimuler », où chercher le grand art sinon dans un genre mineur ? »
 
Philip K. Dick a cependant une certaine réputation éventuellement nuisible, même auprès de ceux qui apprécient ses livres. En gros : écrivain totalement cinglé au cerveau cramé par la drogue… Cinglé, Dick ? Sutin multiplie les pages pour affirmer et réaffirmer que non, Dick n’était pas fou. Il n’était en tout cas pas schizophrène, ainsi qu’il s’était lui-même diagnostiqué. Mais bien perturbé, quand même, avec un certain nombre d’obsessions (concernant sa sœur jumelle Jane, notamment), de névroses (agoraphobie, etc.), une psychose maniaco-dépressive bien identifiée, et, tout de même, une indéniable tendance à la paranoïa… La drogue, il est vrai, n’arrangeait probablement pas les choses. Mais il est important de ne pas se tromper ici : non, Dick n’écrivait pas sous acide, contrairement à ce qu’on a pu prétendre (Harlan Ellison, notamment ; mais aussi Dick lui-même, en son temps…) ; il n’a d’ailleurs que rarement pris du LSD. Par contre, les amphétamines, c’est une autre histoire… Si l’on ajoute enfin que le bonhomme avait tout du mystificateur, on comprendra d’autant mieux qu’une extrême prudence est nécessaire avant d’avancer quoi que ce soit de péremptoire sur la vie et l’œuvre de Philip K. Dick. L’entreprise de Lawrence Sutin, dès lors, ne pouvait que requérir un travail colossal, de consultation de l’œuvre publiée, bien sûr, mais aussi des écrits « oubliés » ou plus intimes qui ont fini aux archives (et notamment la fameuse Exégèse de plus de 8000 pages, utilisée ici systématiquement pour la première fois) et enfin un grand nombre d’entretiens, plus d’une fois contradictoires, avec les gens qui l’ont connu (parents, épouses, amis, voisins, confrères…). Au final, la personnalité fort complexe de Philip K. Dick demeure floue sur bien des points ; reste que cet ouvrage fait figure d’incontournable si l’on désire appréhender au mieux l’œuvre dickienne. Et puis, il est temps de faire intervenir ce lieu commun : oui, la vie de Dick ressemble assez souvent à ses romans ; et elle est tout aussi passionnante.
 
Ca commence pas très bien, en tout cas, avec le décès après quelques semaines de sa sœur jumelle Jane, destiné à le marquer toute sa vie… On accompagne ensuite Dick à travers le siècle, de ses relations tendues avec sa mère Dorothy à son décès à la veille de la sortie en salles de Blade Runner, en passant par ses multiples échecs amoureux, parfois terriblement traumatisants, ses accès de délire paranoïaque, ses tentatives de suicide, ses problèmes de drogue, ses multiples internements (généralement à sa demande), son « expérience religieuse » de 1974 et le trouble qu'elle suscite en lui, imprégnant tous ses ouvrages ultérieurs et son Exégèse aux 8000 feuillets tantôt délirants, tantôt remarquablement lucides ; ses moments de bonheur, aussi, car il y en eut… Et l’on suit bien sûr sa carrière, celle d’un brillant écrivain de SF, écrivant parfois pour des raisons alimentaires, ceci dit, et terriblement frustré de ne pas être en mesure de percer dans la littérature générale ; chaque ouvrage étant en outre commenté et analysé, en fonction du contexte de son écriture et de ses retombées diverses, personnelles comme financières. Et reviennent tout le temps ces questions obsessionnelles, qu'il a su poser avec un talent incomparable : qu'est-ce que la réalité ? et qu'est-ce que l'humain ?
 
Cette biographie n’a en outre rien d’une hagiographie, même si Sutin éprouve une évidente sympathie pour son sujet. Si le personnage de Dick est le plus souvent attachant, avec son humour, sa générosité, son talent d’inventeur, sa passion, sa fragilité quelque peu puérile aussi, finalement attendrissante, il n’en a pas moins quelques côtés sombres : mauvais père, mauvais époux, parfois violent, aux sautes d’humeur incontrôlables, éventuellement dangereux pour lui et pour les autres, sans doute invivable au jour le jour (on est nécessairement pris d’une certaine compassion pour ses cinq épouses et ses autres amours passionnées), et puis mystificateur, donc… L’homme a préparé sa légende, et il en est conscient, ainsi dans cette lettre à Russel Galen datant de février 1981 : « Il est également clair que [avec Siva,] j’ai fait savoir au monde que j’avais traversé, durant la décennie écoulée, une mauvaise passe qui a duré plusieurs années. Mes futurs biographes s’apercevront que je leur ai mâché le boulot. Ma vie est un livre ouvert, et ce livre, c’est moi qui l’ai écrit. » Mouais…
 
Lawrence Sutin, dont le boulot n’a finalement pas été si mâché que ça, bien au contraire, nous livre ainsi une étude remarquable, rare et d’autant plus précieuse, de la vie et de l’œuvre d’un authentique génie. Une véritable référence, un ouvrage chaudement recommandé (pour ne pas dire indispensable…) à quiconque s’intéresse à l’auteur du Maître du haut château, du Dieu venu du Centaure, d’Ubik, de Substance Mort et de Siva, pour ne citer que ses plus grandes réussites.

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"Kane. L'intégrale 1/3", de Karl Edward Wagner

Publié le par Nébal

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WAGNER (Karl Edward), Kane. L’intégrale 1/3, traduit de l’américain par Patrick Marcel, avant-propos de Gilles Dumay, [Paris], Denoël, coll. Lunes d’encre, [1975-1976, 2002] 2007, 608 p.
 
Bon, c’est pas un scoop, hein : aujourd’hui, il y a comme qui dirait une surproduction en heroic fantasy, bien encouragée, il faut le reconnaître, par des éditeurs pas toujours très scrupuleux, et des lecteurs prêts à bouffer de la merde et à en redemander le long de cycles interminables tant qu’il y a sur la couverture de ladite merde un type avec une grosse épée ou une donzelle en string de cuir. Et on y retrouve un peu toujours la même chose, dans cette « big commercial fantasy » : les auteurs ont généralement lu et adoré Tolkien – et ça c’est pas moi qui les en blâmerais –, mais considèrent que ça constitue dès lors une raison suffisante pour plagier le Maître, ou du moins essayer, avec juste une petite variation pour prétendre que « ah mais non, c’est une œuvre originale »… D’où une infinité de bouquins fonctionnant à la manière d’une partie de Donj’, avec la petite équipe d’aventuriers, la quête, l’ancien artefact surpuissant, et le vilain sorcier / nécromancien / chef orque / Dieu du mal qui plonge le monde dans le chaos.
 
Il peut malgré tout y avoir de très bonnes choses dans tout ça, ou du moins des machins fort divertissants : fut un temps (ah, nostalgie…) où je m’amusais bien moi aussi à rôder dans les Royaumes Oubliés, et où je lisais volontiers Margaret Weis et Tracy Hickman, par exemple. Je serais gonflé de prétendre le contraire. Par contre, une chose m’a toujours un peu gêné dans ce genre de récits : le manichéisme à bloc. Les gentils contre les méchants, ça ne correspond pas vraiment à ma vision du monde, et, on dira ce qu’on voudra, je n’ai pour ma part jamais considéré que Le seigneur des anneaux tombait excessivement dans ce travers, à la différence de ses nombreux émules (enfin... bon, je m'explique : chez Tolkien, il y a des méchants vraiment méchants, et quelques gentils vraiment gentils - assez rares, finalement - ; mais, entre les deux, les "gris" me semblent bien plus nombreux qu'on ne le dit généralement). Alors il y a bien des œuvres qui tentent de pondérer légèrement cette vilaine tendance, par exemple les romans et nouvelles composant « l’hypercycle du Multivers », ou « du Champion Eternel », de Michael Moorcock : Elric n’est pas forcément très fréquentable, il est même un brin sadique, et fait appel à l’occasion au maléfique Arioch… mais au final il se retrouve quand même indéniablement dans le camp des « gentils ». Elric aussi a été bien plagié comme il faut, certes ; mais le manichéisme reste quand même assez largement présent, au-delà de l'éventuelle part d'ombre du héros.
 
Il y a eu pourtant des sagas d’heroic fantasy, ou, si l’on préfère, de sword’n’sorcery, pour éviter ce travers. Ne serait-ce que le grand ancêtre emblématique du genre : Conan, chez Robert Howard, est un barbare, un voleur, un assassin, qui ne rechigne pas à l’occasion sur une petite séance de débauche et est quand même marqué par une certaine ambition l’amenant à des exactions diverses et variées qui n’en font pas exactement un saint (d’ailleurs, petite digression : Bragelonne, éditeur emblématique de cette fantasy à brouzoufs que je stigmatisais à l’instant, devrait publier l’intégrale des Conan de Robert Howard dans leur version d’origine, non traficotée et « amoindrie » par Lyon Sprague de Camp, encore inédite en France ; chouette !).
 
Et puis il y a Kane. Le personnage créé par Karl Edward Wagner, titulaire de deux World Fantasy Awards, a semble-t-il depuis un certain temps un statut « culte » en Anglo-saxonnie. En France, par contre, il était à peu près inconnu jusque là. Pourtant, il se pose là, le Kane. Autant le dire tout de suite : c’est une enflure finie, une ordure, un salopard, un fourbe, totalement dénué de morale, égoïste au possible, cynique et ambitieux. Les bons sentiments, l’altruisme, le bien, tout ça il le prend, il le retourne, et IL L’ENCULE !!! La quatrième de couv’ dit de lui qu’il est « à la fois Conan et Sauron ». Y’a du vrai, là dedans, même si, comme un critique du Cafard cosmique a pu le faire remarquer, Sauron, finalement, on ne sait pas grand chose de lui… Néanmoins, ce que l’on peut entendre par là, c’est que Kane est à la fois (ou, si l'on préfère, alternativement) le héros du roman, celui que l’on suit avec plaisir et aux exploits duquel on applaudit, et aussi le pire vilain de l’histoire, prêt à mettre le monde à feu et à sang pour satisfaire son ambition…
 
Mais qui est-il, au juste, ce Kane ? Eh bien, on ne sait pas vraiment… Nul ne connaît ses origines, et il n’est guère loquace à ce sujet. Mais tout à porte à croire… qu’il est à peu de choses près immortel, et parcourt la terre depuis plusieurs siècles ! Le personnage, quoi qu’il en soit, impose le respect : colosse musculeux à l’épaisse chevelure rousse, d’une habileté mortelle au combat, il n’est cependant pas qu’une brute sanguinaire à la cervelle de moineau ; c’est aussi un érudit, d’une grande culture littéraire et maîtrisant parfaitement les langues anciennes, qui connaît les légendes les plus obscures et les sortilèges que l’humanité a préféré oublier ; c’est en outre un brillant meneur d’hommes, un général compétent, stratège et tacticien hautement qualifié, un administrateur talentueux, un politicien fourbe et ambitieux. Et c’est une ordure immorale : Kane n’agit que dans l’intérêt de Kane, il ne se reconnaît aucun maître et n’adhère à aucune cause, si ce n’est parce qu’elle lui procure un intérêt temporaire ; aussi Kane peut-il se trouver dans le camp des « bons » et dans celui des « méchants » successivement… ou en même temps. Car Kane est tout sauf manichéen, et il en va de même du monde dans lequel il vit ; ce ne sont que complots, trahisons, fourberies en tout sens, et les personnages, quels qu’ils soient, ne sauraient en définitive se voir accoler l’étiquette réductrice de bons ou de méchants, en-dehors de quelques cas extrêmes pour ce qui est de l’abomination. Ca ne les rend que plus crédibles. Et en plus, ça défoule !
 
Le présent volume est le premier d’une intégrale en trois tomes du « cycle » de Kane, comprenant en tout trois romans, quinze nouvelles et deux poèmes. On trouvera dans celui-ci les deux premiers romans du cycle, La pierre de sang (1975) et La croisade des ténèbres (1976).
 
Au début de La pierre de sang, Kane fait partie d’une minable troupe de brigands ; un jour, cependant, il remarque dans le butin une étrange bague, une « pierre de sang », qui éveille son intérêt ; il se l’approprie en massacrant ses compagnons, puis part faire quelques recherches qui semblent confirmer ses premières intuitions. Kane se rend alors à la cité-Etat de Sélonari, menacée par sa voisine Breimen, et propose un plan à son souverain : non loin de Sélonari se trouve le marais de Kranor-Rill, dont on dit qu’il abrite les ruines de l’antique cité d’Arellarti, riche en artefacts anciens à même de conférer un avantage décisif à l’armée sélonarie ; si on lui confie une troupe de mercenaires, Kane s’engage à découvrir la cité oubliée, et à en ramener les trésors. Le souverain, lui aussi très érudit et loin d’être un imbécile, accepte : après tout, au pire, il ne perdra que quelques mercenaires… mais il se méfie quelque peu du géant roux. Quoi qu’il en soit, Kane s’enfonce bientôt dans le sinistre marécage, et, tandis que ses hommes tombent comme des mouches, terrassés par les serpents ou les assauts incessants des Rillytis, hommes-crapauds dégénérés descendant de l’ancienne race d’Arellarti, la pierre de sang qu’il porte au doigt se met à briller d’un étrange éclat… Je n’en dirais pas plus. Il y a en tout cas énormément d’aventure, de personnages charismatiques, d’embrouilles politiques, de fourberies en tout genre et de trahisons en veux-tu en voilà. Wagner n’est pas un grand styliste, mais le récit se tient bien et se lit agréablement - je le préfère pour ma part cent fois à ce que j'ai pu lire de Moorcock, par exemple... Un roman très divertissant, qui fourmille de bonnes idées, et rend un hommage appuyé à la littérature pulp : aux Conan de Robert Howard, bien sûr, mais aussi à une certaine science-fiction « à l’ancienne » (aussi étrange que cela puisse paraître, on trouve dans ce roman des extra-terrestres, et, dans un sens, des ordinateurs ! Il y a par ailleurs une « réflexion » – faut le dire vite, hein : je vous rassure, tout ça n’est guère subtil… – sur la science incomprise et perçue comme sorcellerie, qui n’est pas inintéressante) ; enfin, on pense énormément à Lovecraft lors de certains passages, notamment vers la fin, au parfum d’apocalypse. Extrêmement divertissant.
 
La croisade des ténèbres est un roman totalement indépendant, le seul lien avec La pierre de sang étant le personnage de Kane et l’univers qu’il parcourt. La cité d’Ingoldi a connu une brusque révolution : Ortède, un ancien pillard qui s’était attiré les sympathies de la populace, a refait surface sous le nom d’Ortède Ak-Ceddi, prophète de Sataki, une obscure (si j’ose dire) divinité maléfique, et la foule fanatisée a renversé le pouvoir des marchands ; bientôt, la horde des satakistes, tout de noir vêtus et arborant un brassard (qui fait un peu nazi…), déferle sur tout le Chapelli pour y semer la destruction : ceux qui refusent d’adhérer au culte de Sataki sont impitoyablement éliminés, et la croisade pouilleuse d’Ortède Ak-Ceddi, secondée par des ombres démoniaques, semble invincible. Kane est alors le général de la cité-Etat de Sandotnéri, et surveille la montée en puissance de la croisade des ténèbres ; mais une intrigue de palais l’opposant à Jarvo, le favori de la princesse Esketra, l’oblige bientôt à prendre la fuite. Jarvo le remplaçant à la tête de l’armée de Sandotnéri, Kane, en toute logique, décide de se joindre à Ortède Ak-Ceddi, pour faire de la horde satakiste une véritable armée, à même de submerger le monde entier… Ce roman, plus bref et à certains égards plus bourrin que le précédent, est une fois de plus très divertissant. L’ambiance de cauchemar totalitaire du royaume satakiste est fort bien rendue, et on retrouve là encore une atmosphère quelque peu lovecraftienne qui fait plaisir. Kane est toujours un salaud, les autres aussi, les trahisons s’enchaînent, et le lecteur passe un bon moment.
 
Ce premier volume de l’intégrale du « cycle de Kane » constitue ainsi un divertissement de qualité, et j’attends pour ma part la suite avec une certaine impatience.

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"Lune de miel en enfer", de Fredric Brown

Publié le par Nébal

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BROWN (Fredric), Lune de miel en enfer
, traduit de l’américain par Jean Sendy, traduction révisée par Thomas Day, [Paris], Denoël – Gallimard, coll. Folio Science-fiction, [1958, 1964, 1986] 2007, 366 p.
 
Fredric Brown est incontestablement un des maîtres de la SF humoristique, un admirable précurseur de Douglas Adams et Terry Pratchett, entre autres (probablement plus doué encore, d’ailleurs ; j’avoue avoir été un peu déçu par le Guide galactique…). Comme beaucoup de monde, j’imagine, je l’ai découvert pour ma part à la lecture du jubilatoire Martiens, go home !, hilarant roman décrivant l’invasion de la Terre par une flopée de Martiens petits, verts, indiscrets, et terriblement mal élevés… Et j’ai poursuivi l’expérience avec le non moins réjouissant L’univers en folie, succulente parodie de la SF space op’ des pulps antérieurs à « l’âge d’or », riche en absurdités de génie (le voyage spatial rendu possible grâce à une machine à coudre… c’est grandiose…). Cependant, Fredric Brown était semble-t-il renommé avant tout pour ses nouvelles, tant en SF qu’en policier, et je n’avais jusqu’alors jamais eu l’occasion de le voir s’exercer au périlleux exercice de la forme courte. C’est désormais chose faite, avec cette réédition tant attendue de Lune de miel en enfer, recueil d’une vingtaine de nouvelles de science-fiction (surtout ; mais il y a aussi quelques textes relevant davantage de la fantasy ou du fantastique – « Rien ne cerf de courir », « Une chance sur plusieurs milliards », « Géométrie plane », « Vaudou », « Bruissement d’ailes »…), généralement très courtes (nombreux sont les textes courant sur seulement 2 ou 3 pages, même si l’on trouve des nouvelles plus longues).
 
Commençons par évoquer la première nouvelle du recueil, qui lui donne son titre. Si elle déroge à la présentation d’ensemble que je viens de dresser du fait de sa longueur (une soixantaine de pages, c’est le plus long récit du recueil), elle n’en présente pas moins un certain nombre de caractéristiques assez révélatrices de la tonalité générale de ce qui va suivre. Et tout d’abord pour ce qui est du contexte : la guerre froide. Celle-ci est en effet au cœur de ce recueil, et le thème ressurgit dans bien des nouvelles (la moitié environ, souvent les plus longs textes, composés généralement durant la première moitié des années 1950), que ce soit, comme ici, d’une manière largement humoristique (« Lune de miel en enfer », donc, mais aussi « Un homme de qualité » et « Un mot de notre direction »), ou, et cela m’a quelque peu surpris pour ma part, d’une manière bien plus sombre, voire totalement dénuée d’humour, mais non moins efficace (« Le dôme », « La sentinelle », « L’arène », « L’arme ») ; il y a en outre, entre ces deux extrêmes, une grande variété de degrés (« Le dernier Martien », « Une souris », « Les dieux en rient encore »). Dans « Lune de miel en enfer », ainsi, la guerre froide tend à devenir « chaude », le monde est près de basculer dans le conflit nucléaire, quand on constate une irrégularité statistique pour le moins perturbante : il ne naît plus que des filles… Ray Carmody, ancien astronaute et désormais opérateur du super-ordinateur « Junior », se voit dès lors confier une mission cruciale éventuellement à même de sauver la Terre : il va tenter de procréer sur la Lune ! On lui a choisi une épouse, d’ailleurs ; et, devant ce danger menaçant toute la Terre, il se trouve qu’il s’agit d’une Russe… C’est un brin grivois, sans être jamais vulgaire, c’est très drôle, mais pas seulement ; une excellente nouvelle, très bien ficelée, traitant la guerre froide par la satire, et lui cherchant une solution très « peace and love » avec quelques années d’avance…
 
Je ne vais pas détailler ainsi toutes les nouvelles du recueil – certaines sont trop courtes pour ne pas se retrouver plus ou moins contraint de lâcher le morceau –, mais revenir néanmoins sur celles qui m’ont paru les plus marquantes.
 
« Un homme de qualité », par exemple, retrouve le thème de la guerre froide, mais en le transposant, comme c’était souvent le cas à l’époque, sous la forme d’une invasion extraterrestre. Fredric Brown nous raconte ainsi comment Al Hanley a sauvé le monde entier sans même s’en rendre compte, tout simplement parce qu’il était complètement bourré… Ici, c’est le thème de l’incompréhension entre les deux blocs qui se trouve donc amené, avec un humour dévastateur.
 
Mais la crainte de la guerre nucléaire peut conduire à des textes bien plus sombres. Ainsi, par exemple, « Le dôme » : Le professeur Braden, conscient de l’inéluctabilité de l’holocauste atomique, s’est construit un abri et s’y est enfermé ; 30 ans plus tard, il hésite : osera-t-il enfin sortir ? A quoi peut bien ressembler le monde, désormais ? Y aura-t-il seulement quelqu’un pour l’accueillir ? Il est si seul…
 
La figure du savant plus ou moins sensé revient en maintes occasions, ainsi, par exemple, dans la jouissive et terrifiante « Expérience », mais aussi, plus tard, dans « L’arme », texte qui tient de la fable, avec sa morale lapidaire : « Seul un fou peut donner [une arme] à un idiot »…
 
« Le dernier Martien », parallèlement, joue la carte de l’ambiguïté : le texte est très drôle, certes, mais il y a quelque chose de plus, une angoisse sous-jaçante, celle de l’invasion dissimulée, de l’éventuelle subversion communiste cachée derrière une respectabilité de façade toute américaine (à la manière de Body Snatchers) : ici, un homme désespéré, au comptoir d’un bar, prétend à qui veut l’entendre ne pas être celui que ses papiers indiquent, mais bien le dernier survivant des habitants de la planète Mars, fauchés par une étrange épidémie… On retrouve ce thème avec « Une souris », mais aussi, de manière particulièrement brillante, avec l’excellent texte intitulé « Les dieux en rient encore ».
 
« L’arène » poursuit sur le thème de la guerre froide en la transposant sur un plan galactique, l’affrontement à mort de deux races parfaitement incapables de se comprendre mutuellement (ce que l’on retrouve aussi dans un sens dans le court et glaçant texte intitulé « La sentinelle »). Ici, la bataille qui s’annonce sera décisive, tout le monde en est conscient ; mais une étrange entité intervient, sélectionnant un membre de chaque race (un jeune éclaireur humain et son équivalent chez les « Externes », qui ressemble comme de bien entendu à une sphère rouge…), pour qu’ils se livrent dans une arène hors du temps à un combat à mort, qui décidera du destin de l’univers : le perdant verra sa race exterminée par un pouvoir supérieur, le vainqueur ne subira pas une seule perte. Un long texte très efficace et inventif, très noir aussi, qui m’a particulièrement touché (il faut dire que, dans une pathétique tentative de nouvelle, j’avais quasiment plagié ce texte sans le savoir, groumf…).
 
L’intervention externe pour mettre fin, d’une manière ou d’une autre, au conflit, revient elle aussi plusieurs fois, et notamment dans l’hilarante nouvelle intitulée « Un mot de notre direction », très sarcastique et fort bien vue, un petit bijou d’humour absurde.
 
Mais il est bien d’autres textes que l’on pourrait mentionner ici, par exemple le troublant « Bruissement d’ailes », traitant brillamment du thème de la superstition, ou encore diverses histoires à chute, parfois très prévisible (« Vaudou », « La première machine à voyager dans le temps »), mais souvent hilarantes (« Géométrie plane », par exemple, très chouette fable… sur la tricherie aux examens !).
 
Tout cela se lit fort bien, même si le recueil est – assez nécessairement – inégal. Les textes évoquant la guerre froide ont parfois quelque peu vieilli (et certains sont relativement connotés...), certains brefs récits sont tout au plus amusants. Mais c’est dans l’ensemble fort divertissant, un recueil de grande qualité qui se lit tout seul et ne pourra que satisfaire les nombreux admirateurs de l’auteur de Martiens, go home !, lesquels découvriront probablement ici des facettes qu’ils ne lui soupçonnaient guère.

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"L.G.M.", de Roland C. Wagner

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 WAGNER (Roland C.), L.G.M., [Saint-Mammès], Le Bélial’, 2006, 311 p.
 
Non. Ca ne s’est pas passé comme vous le croyiez, voyez-vous. Quand la sonde Arès 1 a touché le sol martien, le 18 juin 1967, elle a eu le temps de prendre une photo avant de cesser toute transmission ; et sur le cliché… un petit homme vert tire la langue. Evidemment, ça a quelque peu changé la donne. Les Etats-Unis et l’URSS se sont empressés de dire que l’objectif de la conquête de l’espace serait désormais Mars, et non la Lune. Mais ce sont les Soviétiques qui y sont parvenus les premiers ; et, au tournant du millénaire, les Rouges ramènent dans un de leurs vaisseaux spatiaux un singulier ambassadeur… qui disparaît bien vite sans laisser de traces. Commence alors pour le narrateur anonyme, agent des services secrets européens, une bien délicate mission : il faut retrouver le L.G.M., puis le protéger contre les malfaisants innombrables qui voudraient se l’approprier ; et, tant qu’à faire, déterminer pourquoi il est venu sur Terre : parce qu’à tout prendre, on dirait que c’est surtout pour le sexe, la drogue et le rock’n’roll…
 
Le cultissime Martiens, go home ! de Fredric Brown revisité à la manière de Le jour où la Terre s’arrêta de Robert Wise. Ou le contraire. Mais aussi de l’uchronie, de la satire politique, des agents secrets, des enlèvements, des hippies, des pédés… Ajoutez un seau de variétoche franchouille, compensez en épiçant de Dead Kennedys ; laissez mijoter et servez chaud, avec, pour la touche finale, du Jimmy Guieu et de la physique quantique. Y’a pas à dire, c’est une bien bonne tambouille que Roland C. Wagner nous a concoctée là.
 
Si l’hommage à Fredric Brown, mentionné dès la quatrième de couv’ (hideuse ; la couverture est très chouette, par contre : Philippe Gady a fait là un joli boulot, complété par de sympathiques vignettes introduisant chaque partie du roman), ne saurait faire de doute, on aurait cependant tort d’un rester là. Sûr que cet ambassadeur facétieux, fouteur de merde, petit et vert, renvoie à ces immondes petits salopards qui semblent éprouver un malin plaisir à appeler tout le monde « Toto ». Mais il y a bien plus, ici ; L.G.M., loin d’être un simple pastiche (très réussi par ailleurs), accumule idées et références savoureuses pour se constituer au final en roman à part entière, libéré de l’ombre de son prestigieux modèle. Il en a en tout cas retenu l’humour absurde et mordant, donnant lieu à quelques scènes particulièrement hilarantes ; tenez, au hasard, vous vous imaginez ce que ça peut donner, un Martien sous coco interrogé par des agents du KGB ? Je vous assure que ça vaut son pesant de schbrounniekks.
 
Mais il y a plus, et notamment cette savoureuse uchronie. L’URSS ne s’est pas cassée la gueule, le mur n’est pas tombé, et Gorby est toujours aux manettes, assurant la libéralisation du régime (mais y'a des réfractaires par-ci par-là). Chez les voisins d’en face, par contre, c’est pas top ; en-dehors d’un petit intermède Jimmy Carter après la victoire des Russes dans la conquête de Mars, ce sont des administrations républicaines pures et dures qui se sont succédées, le président actuel, le « Petit Buisson », n’en étant que le pire ersatz ; dans cette Amérique en crise qui a perdu son leadership sur le monde dit « libre », c’est la propagande et la réaction à tout va, les ennemis restant ces bons vieux Popovs (les barbus fanatiques ont eu le bon goût, dans cet univers, de s’abstenir de prendre des leçons de pilotage ; on notera d'ailleurs que le roman avait été entamé – ainsi que sa publication sous forme de fascicules – avant le 11 Septembre, qui y a mis un point d’arrêt jusqu’à une époque récente…). Pas étonnant que la Californie, emmenée par son charismatique Gouverneur Jello Biafra, ait préféré faire sécession ; en même temps, là-bas, c’est que des pédés, hein…
 
Ca tape dur, c’est le moins qu’on puisse dire, et un petit peu partout, quand bien même on voit se dégager une certaine cible privilégiée. Les mauvaises langues n’hésiteraient probablement pas à parler « d’anti-américanisme primaire » (d’ailleurs, c’est quoi le secondaire ? Cette question m’interroge depuis un bail…) ; je dois dire que, pour ma part, j’en ai pas été loin. Seulement voilà : c’est une uchronie, et, surtout, c’est terriblement drôle ; du coup, ça passe beaucoup mieux que le tabassage à grands coups de clichés haineux (que j’avais un peu ressenti pour ma part dans le néanmoins très bon AquaTM de Jean-Marc Ligny, par exemple). Ca passe même très bien. Car, comme le dit le plus grand philosophe contemporain, j’ai nommé Didier Super, « mieux vaut en rire que s’en foutre ». Du coup, L.G.M. n’est pas seulement une farce hilarante ; c’est aussi un intéressant miroir tendu aux travers les plus déplorables de notre société (notamment, mais pas seulement, celle de nos amis d’outre-Atlantique). Et puis merde, quoi, faut dire ce qui est : Jello Biafra président d’une Californie indépendante, c’est plutôt bandant, non ?
 
Accessoirement, L.G.M. est aussi un très bon roman de science-fiction, qui saura ravir les amateurs de clichés un peu oubliés (c’est vrai, ça : où sont-ils donc passés, tous ces petits hommes verts ?), mais aussi ceux qui veulent du vrai, du dur, du qui peut faire mal à la tête, et qui auront l’occasion de se régaler avec l’effondrement de la fonction d’ondes et le fameux chat de Schroedinger. Enfin : son schbrouniekk, donc.
 
L.G.M. est donc très bon pour plein de trucs. L’écriture est anodine ? On s’en fout, c’est drôle et efficace ! Y’a des coquilles à tout va ? On s’en fout aussi (mais y pourraient faire gaffe, au Bélial’, quand même). L.G.M. est un divertissement de haut vol, hilarant sans être con, et ça fait bien plaisir. Merci beaucoup Monsieur R.C.W.
 
Quant au mot de la fin, je vais le laisser à Beth Gibbons, chantant de sa voix unique le tubesque Glory Green de Portishead :
 
« Give me a reason to schbrouink you
Give me a reason to be
A Martian » (1)
 
(1) Authentique.

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