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"Etoiles, garde à vous ! (Starship Troopers)", de Robert Anson Heinlein

Publié le par Nébal

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HEINLEIN (Robert Anson), Etoiles, garde à vous ! (Starship Troopers), traduit de l’américain par Michel Demuth, Paris, J’ai lu, coll. Science-fiction, [1959, 1974] 2003, 314 p.
 
Etoiles, garde à vous ! (plus connu sous son titre original de Starship Troopers, mais j’aime bien ce titre français… étrangement repris d'une chanson de Guy Béart !) est un roman important dans la carrière de ce grand nom de la SF de « l’âge d’or » que fut Robert Heinlein, et qui, aujourd’hui encore, se traîne une assez triste réputation. En gros : Heinlein, plutôt libéral jusqu’alors, aurait tourné casaque et serait devenu un gros enculé de faf militariste… Et l’excellent film de Paul Verhoeven Starship Troopers, en jouant à fond la carte du second degré et de l’outrance pour mieux ridiculiser une certaine Amérique va-t-en-guerre avec une jubilation cynique, n’a sans doute guère arrangé les choses de ce point de vue (au passage, les différences sont très nombreuses entre le film et le roman, et pas seulement pour ce qui est du ton employé). Tout n’est pas si simple, pourtant, et on aurait tort de reléguer aux oubliettes cet excellent roman de science-fiction en raison d’a priori idéologiques mesquins.
 
Le roman, écrit à la première personne, nous place dans la peau de la jeune recrue de l’Infanterie Mobile Johnnie Rico, de son incorporation et sa rigoureuse formation jusqu’à une bataille décisive dans la guerre sans pitié que livre la Fédération humaine contre les terribles Arachnides. On est ici clairement dans un « roman d’apprentissage » (et j’ai par ailleurs cru comprendre que ce roman était dans un premier temps destiné à la « jeunesse », mais avait été refusé par l’éditeur habituel d’Heinlein en raison de son contenu « polémique » et de sa violence). Et, de ce point de vue, c’est d’ores et déjà une très grande réussite. On s’identifie en effet avec aisance à ce sympathique Johnnie Rico, très humain, très simple, capable d’exploits comme de bêtises, et ce en dépit des divergences idéologiques que l’on pourrait légitimement avoir à son encontre (j’y reviendrai). Rico est profondément crédible : ce n’est pas un héros, dont la moindre action est destinée à changer le monde, et qui va de combat en combat en triomphant nécessairement de ses ennemis ; non, c’est un type normal, un troufion parmi les troufions, qui se plante régulièrement. Et cette humilité est très appréciable.
 
Le roman, par ailleurs, est un modèle de rigueur pour ce qui est de la construction. Le premier chapitre, ainsi, nous plonge directement au cœur de l’action, tandis que le jeune soldat Rico, terrorisé, saute en compagnie de sa section des « Têtes Brûlées » sur une planète étrangère pour y effectuer un raid contre les Squelettes alliés des Arachnides ; l’action, remarquablement bien menée, a un parfum d’authenticité assez exceptionnel : on a vraiment l’impression d’accompagner ces soldats sur le terrain, d’être éjecté avec eux dans une capsule, puis de « sauter » à l’aide de son scaphandre en terrain ennemi, tandis que les explosions retentissent et que les ordres fusent. On y est, réellement. Puis, subitement, flash-back, et Rico de nous expliquer comment et pourquoi il a intégré l’armée : le droit de vote, sans doute ; en effet, dans la société de la Fédération, seuls ceux qui ont effectué leur service militaire ont le statut de citoyens et peuvent en conséquence voter. Mais Rico n’est pas un surdoué, ni un pistonné ; le seul horizon qui s’offre à lui est l’Infanterie Mobile, autrement dit l’armée, la vraie. Commence alors sa formation, d’une cruauté effarante (et qui occupe une bonne moitié du roman), puis on en arrive à son service actif, et puis ce sera l’école d’officier, etc. Et ce n’est qu’à la fin du roman que l’on retrouvera véritablement le combat, dans une parfaite symétrie… à ceci prêt que Rico découvre alors dans la douleur le contrepoids à l’autorité qu’il a fini par acquérir : la responsabilité.
 
Il n’y a donc guère d’action, finalement, dans ce roman guerrier (les Arachnides, d'ailleurs, ne sont quasiment pas mentionnés avant les deux-tiers du roman)… Mais on ne s’y ennuie pas pour autant ; le style fluide, les personnages attachants et tangibles, les anecdotes « authentiques » et les dissertations plus ou moins nauséabondes mais néanmoins cohérentes (voir plus bas…) font que l’on est tenu en haleine de la première à la dernière page. Un très bon divertissement, donc.
 
L’idéologie, dès lors, est-elle vraiment gênante ? Pas vraiment. En ce qui me concerne, du moins. D’ailleurs, même si le roman est très connoté « à droite », il ne faudrait probablement pas pour autant le cataloguer hâtivement comme « facho » (terme si souvent galvaudé, hélas, et je dois moi-même plaider coupable à l’occasion…). Il est une chose indéniable, ici : c’est l’éloge de l’armée. Pas de la guerre, du militarisme, de l’impérialisme, etc., non : de l’armée ; et la nuance est de taille… Heinlein, on le sait, est un militaire frustré, et c’est bien son amour de l’armée et de la discipline soldatesque qu’il clame ici (« amour », oui ; je vais probablement me faire huer pour cette pseudo-psychanalyse bidon machin chose, à laquelle je n’adhère pas totalement d’ailleurs, mais, en certains passages, j’ai vraiment eu l’impression qu’il y avait un côté érotique dans cet éloge très mâle, teinté d’un brin de perversion d’ailleurs, avec une complaisance pour la douleur subie passablement masochiste…). C’est là l’aspect principal du roman, et qui pourrait déjà en rebuter quelques-uns ; mais, pour hostile à l’uniforme que je sois, ça ne m’a pas vraiment gêné.
 
Au-delà, cependant, il est d’autres aspects polémiques, notamment dans les « cours d’histoire et de philosophie morale » du professeur Dubois, ancien de l’I.M., qui sont évoqués à l’occasion : Dubois, s’il ne fait pas à proprement parler l’apologie de la violence, est cependant ce que l’on appellerait en relations internationales un « réaliste », lointain disciple d’un Thucydide ou d’un Clausewitz, pour qui la violence peut être nécessaire, et a en tout cas été en maintes occasions un puissant moteur de l’histoire. Le lien avec Clausewitz, d’ailleurs, s’il n’est pas explicite, me paraît assez clair ici : on connaît la fameuse phrase du grand stratège selon laquelle « la guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens » ; c’est un peu cela que l’on retrouve ici, même si l’on aurait plutôt tendance à inverser la formule : la société de la Fédération est issue de la guerre, elle a été crée au lendemain d’une énième guerre mondiale par d’anciens combattants désireux de rétablir l’ordre et de créer une société viable (pour ma part, cela m’a fait penser, avec un certain frisson, aux projets de certaines Ligues de l’entre-deux-guerres, et notamment des Croix-de-Feu du colonel de la Rocque...). La justification du droit de vote accordé aux seuls individus ayant accompli – volontairement, il est important de le noter – leur service militaire (et non aux soldats en service, d’ailleurs : on l’oublie souvent quand on évoque le roman, mais les soldats, pas plus que les civils, n’ont le droit de vote, qui est réservé aux vétérans) n’est pas « aristocratique » à proprement parler, on ne leur confie pas le pouvoir parce qu’ils sont les meilleurs, les plus capables ou les plus intelligents (ni a fortiori en raison d’un autre critère tel que la richesse, la race, la religion ou le sexe…) ; simplement parce qu’ils ont su, au moins pour un temps, sacrifier leur individualité au bénéfice du groupe. Mais Dubois lui-même n’est pas forcément totalement convaincu par ce dernier argument, et, au final, en bon réaliste, en homme pragmatique par-dessus tout, il se contente très bien de ce simple constat : ça marche...
 
Cette société n’est effectivement pas démocratique ; l’éloge de l’armée, la valorisation du sacrifice de l’individu au bénéfice du groupe, tout cela peut sentir assez mauvais. Mais ce n’est en fin de compte qu’un point de vue bien limité. Il est en effet un aspect que les critiques d’Heinlein, quelque peu donneurs de leçons, ont tendance à oublier : c’est que l’armée est loin de correspondre à l’ensemble de la société ; et, en de nombreux passages du roman, on peut à vrai dire déterminer que celle-ci n’est en rien autoritaire, ni a fortiori totalitaire, et que le système décrit par l’auteur ne saurait donc être qualifié de « fasciste » : au-delà de l’armée, c’est même, semble-t-il, une société très libérale. Du coup, si l’on tient à tout prix à chercher un modèle historique à ce système, on fait à mon sens fausse route en le cherchant du côté du IIIe Reich ; cette caractéristique centrale du soldat citoyen, ce corps électoral restreint à l’individu prêt à se sacrifier pour son groupe, m’ont bien davantage fait penser aux cités de la Grèce antique, une sorte de fusion entre la démocratie athénienne, malgré tout, et, de manière plus évidente, Sparte (dont la constitution vertueuse et le mode de vie rigoureux faisaient jadis l’admiration de nos révolutionnaires, rappelons-le : un Robespierre, un Saint-Just, étaient bien plus adeptes de Lycurgue que de Solon).
 
Certes, il y a bien, de temps à autre, quelques dérapages qui ne plaident pas forcément en faveur de l’auteur – ainsi, contexte oblige, quelques piques anti-communistes à l’occasion (dont une contre la notion marxiste de « valeur » qui tombe quand même un peu comme un cheveu sur la soupe, et une critique du « communisme » platonicien qui vient relativiser le modèle antique que je décrivais à l’instant, je l’admets…), un discours sécuritaire sur les « jeunes délinquants » qui fait particulièrement froid dans le dos au vu de l’actualité, ou encore une sorte d’apologie des châtiments corporels… Tout ça ne sent pas très bon, certes. Mais ce n’est à mon sens pas rédhibitoire, d’autant plus qu’Heinlein n’est pas dupe des inconvénients du système qu’il décrit (même si celui-ci est assurément crédible, à l’inverse des absurdités vanvogtiennes…), et qu’il ne fait, après tout, que présenter le point de vue, pas forcément très assuré, du jeune Rico découvrant, avec une certaine naïveté parfois, l’âge adulte et ses complications.

Etoiles, garde à vous ! est ainsi un roman honnête et fort, très réussi, et qu'il serait dommage d'ignorer au nom du « politiquement correct »...

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"Les Marchands d'armes", d'A.E. Van Vogt

Publié le par Nébal

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VAN VOGT (A.E.), Les Marchands d’armes
, traduit de l’américain par Michel Deutsch et Jean Cathelin, Paris, Gallimard – Club du livre d’anticipation – J’ai lu, coll. Science-fiction, [1943, 1951, 1961, 1965] 2003, 522 p.
 
Un beau jour, Jean-Pierre Dionnet a publié dans Métal hurlant une critique légendaire, à propos de je ne sais plus quoi, tenant en tout et pour tout dans cette simple phrase : « Je n’aime pas dire du mal des gens. » Simple et efficace. J’aime. Et j’ai été un peu tenté de me limiter à cette citation pour rendre compte de mon éprouvante lecture de cette intégrale du « cycle » des marchands d’armes d’A.E. Van Vogt. Mais non. Ca ne serait pas très honnête, et il faut que les gens sachent à quel point c’est affligeant, et pourquoi ; ça tient presque de la protection de la santé publique… Ceci dit, je vais essayer de ne pas m’étendre inconsidérément sur le sujet, qui ne le mérite vraiment pas (je ne reviendrai en tout cas pas sur la présentation de l’auteur et sur mes a priori à son égard, voyez ma note sur La Faune de l’espace ; pas que ça à fout’, non mais ho…). A vrai dire, cette énième chance que j’ai pu accorder à papy AEVV dans mon effroyable témérité n’a abouti qu’à ce tragique constat : non, décidément, Van Vogt, c’est pas pour moi (manière pondérée et polie de dire que C’EST VRAIMENT DE LA MERDE !!! Heu… pardon…) ; c’est même franchement une circonstance aggravante. Et pourtant, ces deux romans aussi, on en a dit du bien, beaucoup de bien même… Alors moi y’en a pas comprendre, mais alors vraiment pas du tout.
 
L’histoire… pardon, « l’histoire » (oui, je sais, déjà faite, celle-là) se déroule environ 7000 ans dans le futur. Depuis des milliers d’années règne sans partage la maison impériale d’Isher ; mais la société d’Isher a instauré un contrepouvoir permanent : la Guilde des Armuriers, en effet, est à même de fournir à tout citoyen des armes ultra-perfectionnées à même de garantir sa sécurité et de protéger sa liberté contre les velléités tyranniques du Gouvernement. Pour l’Impératrice actuelle, la jeune (et stupide…) Innelda, cette situation ne saurait perdurer ; à ses yeux, les Armuriers ne sont pas un contrepouvoir acceptable et même nécessaire, garantissant en fait la survie de l’Empire et son maintien entre les mains de la lignée d’Isher, mais une organisation subversive qu’il est de la plus urgente nécessité d’abattre.
 
En gros, voilà ; c’est cette trame narrative qui court sur les deux romans. Et là, on a déjà un premier problème. Parce qu’il faut quand même reconnaître que cette « utopie » politique est, au choix, a) ignoble ; b) stupide ; c) les deux. Et pas de critique ou de second degré, ici (à la différence, par exemple, du pourtant très vanvogtien Loterie solaire de Philip K. Dick, présentant de même une utopie bizarre et peu crédible, mais en train de se casser la gueule, en dépit de quelques aspects séduisants au milieu de l’abjection générale…) ; Van Vogt ne cesse de répéter tout au long des deux romans que ce système est merveilleux, et cherche à en persuader le lecteur.
 
Bon, admettons. Perso, les idées politiques des écrivains, quand bien même elles seraient fondamentalement opposées aux miennes, ne m’ont jamais empêché de me régaler à la lecture de certains de leurs ouvrages, et ce même si leurs idées y transparaissent, voire y sont martelées : par exemple, j’adore Lovecraft, même si c’était un bel enfoiré réactionnaire, raciste, antisémite et un temps séduit par le nazisme (ce qui, quoi qu’on en dise, ressort sacrément de certaines de ses nouvelles, notamment parmi les meilleures) ; j’aime beaucoup, de même, Huysmans, en dépit de ses délires de catho hystérique ; pareil pour Dick dans sa phase de quasi-gourou ; et, de par ma formation, je suis même amené à lire certains théoriciens aux idées répugnantes, et j’aime ça (les extrémistes sont de toutes façons plus rigolos que les modérés, hein…) : Maurras ou Carl Schmitt, par exemple, ben ça fout une boite, quand même. Etc. Je pourrais continuer comme ça longtemps. Seulement voilà : non seulement ces écrivains écrivent bien (étonnant, non ?), mais, en outre, leur pensée est au minimum argumentée, solide et en principe cohérente, même si l’on n’y adhère pas.
 
Van Vogt, non. Son monde ne se contente pas de puer du zboub : il est aussi absurde, inconcevable, et ne tient pas la route deux secondes. Plutôt gênant, hein, quand c’est ce système politique qui est censé faire l’originalité des romans et se retrouve au cœur de l’histoire… La société d’Isher a en effet tout de la monarchie absolue : l’Impératrice Innelda détient tous les pouvoirs, et, même s’il y a un Conseil pour la tempérer, c’est néanmoins elle qui tranche en dernier ressort ; dès sa première apparition, on la voit ordonner la mise à mort d’un pauvre type, comme ça, pour le fun. Elle ne tolère aucune opposition – c’est même la clé de voûte de tout le système (l’opposition, la division, sont présentées comme nécessairement dangereuses) –, et les concepts d’alternance ou de progressisme sont tombés dans les oubliettes. Les citoyens, en outre, sont profondément endoctrinés (on le voit rapidement avec le personnage – bien falot, mais là, dans un sens, c’est presque tant mieux – de Fara Clarke ; et Van Vogt nous annonce plus tard avec joie une nouvelle technique d’éducation centrée sur la « moralité » des citoyens qui fait franchement froid dans le dos…) et les administrations abominablement corrompues (toujours dans Les armureries d’Isher, voyez les pilotes de ligne et plus encore l’armée, avec son système – officieux, certes – de vénalité des charges). En prime, un peu de délire eugéniste, tant qu'à faire...
 
Pourtant, Van Vogt nous explique que ce n’est pas une tyrannie, qu’est-ce qui vous ferait penser ça, voyons, c’est même un régime idéal, non ? Car il y a un contrepouvoir, donc : les Armuriers, qui fabriquent des armes ultra-perfectionnées, incomparablement plus destructrices que les armes traditionnelles (qui foisonnent quand même, semble-t-il), afin que chaque citoyen puisse se protéger contre le Gouvernement et empêcher la tyrannie ! Ah ben voui, ça a l’air super-efficace, à vue de nez… On reste assez pantois devant cette argumentation « ultra-libérale » (pas de procès d’intention, ici, s’il vous plaît : j’entends par là une version extrémiste de la « liberté des modernes », prônée par Benjamin Constant, et centrée sur la possibilité de résistance de l’individu face à une autorité politique qui ne saurait être envisagée que négativement, à la différence de la « liberté des anciens » consistant en la participation à l’autorité politique), par ailleurs totalement incompatible avec l’éloge parallèle de la dynastie autoritaire d’Isher. C’est une sorte de melting pot invraisemblable fondé sur une mauvaise lecture de la Constitution des Etats-Unis d’Amérique faisant allègrement l’impasse sur ses sources (Locke, voire Hobbes, pour cette question des armes) et sur le contexte (en période révolutionnaire, on a toujours vu ressurgir ce genre d’argumentation ; voyez la France en 1848, par exemple – j’évoque cette question dans mon mémoire de Master 2, que je compte mettre en ligne prochainement). Bref, dans le vide, ça sonne bien plus comme les délires de « libertaires » (au sens américain) paranoïaques beuglant devant un discours bourrin de Charlton Heston lors d’un meeting de la NRA que comme une argumentation politique rationnelle et intéressante, quand bien même on n’y adhèrerait pas.
 
Avec les mêmes contradictions, d’ailleurs. Ces armes, mises entre de mauvaises mains, ne risquent-elles pas de favoriser au contraire les tentatives de coup d’Etat, ou ne serait-ce que la délinquance ? Mais non, voyons, nous répond Van Vogt avec un sourire : ce sont des armes intelligentes, qui ne peuvent être utilisées qu’en cas de légitime défense ! Quelle horreur… Non seulement on retrouve la NRA ici, mais, qui plus est, sur le plan de la « suspension de l’incrédulité », c’est quand même beaucoup nous demander que d’admettre la possibilité de ces armes capables de trancher en une fraction de seconde la question si délicate et largement subjective, pour ne pas dire controversée, de la légitime défense… Mais bon, à vrai dire, on s’en fout : égal à lui-même, Van Vogt n’en fait pas trop pour ce qui est de la cohérence, et on se retrouve confronté, lors de plusieurs scènes, à l’utilisation de ces armes (parfois même des missiles atomiques !) dans un contexte où j’aimerais bien qu’on me dise où c’est qu’elle est, au juste, la légitime défense !
 
C’est que Van Vogt n’en est pas à une contradiction près, et, sur le plan de la thématique politique, il y a encore de quoi aggraver ce tableau pour le moins pathétique. En effet, pour maintenir « l’harmonie » dans ce système « idéal » (allez, faisons l’effort d’y croire), il est un homme qui joue le rôle de balancier, Robert Hedrock (au rôle secondaire dans le premier roman, mais héros du second) ; celui-ci, dont les motivations sont assez floues – travaille-t-il pour lui, pour les Armuriers, pour la maison d’Isher, pour un dessein plus vaste ? au fur et à mesure des Fabricants d’armes, toutes ces réponses semblent plausibles – a en effet conçu ce système il y a de cela plusieurs millénaires (faut dire qu’il est immortel, qu’il est le seul, et que personne ne s’en est rendu compte alors qu’il est toujours au premier plan de la scène politique ; encore un gros coup de « suspension de l’incrédulité », là…), et entend bien le préserver par tous les moyens, en tirant les ficelles dans l’ombre (autant pour la lutte contre la tyrannie). Et, chose remarquable, ce conservateur acharné, désireux de maintenir contre vents et marées ce système absurde vieux de plusieurs millénaires, n’a qu’un mot à la bouche pour dénigrer ses adversaires politiques, au sein de la maison d’Isher comme au sein de la Guilde : ce sont nécessairement… des conservateurs. Et je le répète : pas d’ironie ici, pas de second degré, Robert Hedrock est bien le véritable héros du cycle, et Van Vogt semble très sérieux et convaincu dans tout ce qu’il écrit à son sujet.
 
Bon. Nous savons d’ores et déjà qu’il s’agit de deux romans très cons et à l’idéologie puante. Mais c’est pas forcément totalement rédhibitoire (enfin, presque quand même…) : supposons, l’espace d’un instant, que ça soit malgré tout divertissant, riche en rebondissements intéressants, avec une intrigue solide, des personnages attachants, une écriture agréable ou raffinée : on pourrait (presque) faire l’impasse sur les incohérences de l’univers décrit, ça serait pas la première fois… Sauf que non. C’est du Van Vogt, hein… Donc c’est mal écrit et très chiant (pas autant que le « non-A », mais des fois ça s’en rapproche), les personnages sont inconsistants au possible, leurs motivations sont floues, ils sont souvent très très cons… sauf Robert Hedrock, qui est lui insupportable. Quant à l’intrigue, c’est à mourir (il s'agit à nouveau de fix-up, semble-t-il, mais particulièrement mal gérés...) : Les armureries d’Isher est clairement fait de bric et de broc, on passe sans transition d’un personnage inintéressant à un autre personnage inintéressant, sans jamais comprendre vraiment ce qu’ils font ou cherchent à faire, au juste. Et si Les fabricants d’armes semble de prime abord bénéficier d’une plus grande unité, dans la mesure où il est cette fois centré sur le personnage de Robert Hedrock, on doit vite déchanter : après quelques chapitres introductifs relativement attrayants, on retombe bien vite dans le nawak intégral, les séquences s’enchaînent au petit bonheur la chance, au mépris de la logique, de la cohérence, du rythme ou du simple bon goût ; c’est bien simple, il s’agit, avec Le monde du non-A du même auteur, d’un des romans les plus mal construits que j’ai jamais lus…
 
Plus
 
Jamais

Ca...

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"Minuscules flocons de neige depuis dix minutes", de David Calvo

Publié le par Nébal

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CALVO (David), Minuscules flocons de neige depuis dix minutes, Lyon, Les Moutons électriques, 2006, 253 p.
 
Suite de mon périple au pays merveilleux des jeunes pousses de l’imaginaire franchouille : après Damasio, un Calvo, sinon rien. (Pardon.) C’est-à-dire un autre de ces jeunes auteurs (Daylon, l’illustrateur de la chouette couv’ de ce roman, a promis des bouffes à qui parlerait encore de « jeune auteur » pour désigner Calvo, mais merde, quoi, à 33 ans on est encore jeune, non ? Voyez le hippie à la filiation ambiguë de Nazareth, ou Camille Desmoulins – remarquez, z’ont mal fini, tous les deux…) à propos desquels il est super tendance de dire beaucoup de bien, ou beaucoup de mal, au choix, la modération étant nécessairement signe de déficience intellectuelle. Alors, Calvo, génie injustement razzié, ou raté injustement publié ? Je voudrais bien me forger une opinion, histoire de pouvoir à mon tour briller dans les salons virtuels (bon, c’est pas pour tout de suite, hein…). J’exclue d’emblée les collaborations Calvo – Colin, mais il reste quand même un certain nombre de bouquins porduits par le Monsieur tout seul ; finalement, j’opte pour ce Minuscules flocons de neige depuis dix minutes, parce que :
 
1° Ca, c’est un chouette titre, ma bonne dame, long, énigmatique, et qui en jette.
 
2° La couverture est jolie (mais ça je l’ai déjà dit).
 
3° On en a dit vraiment beaucoup de bien et beaucoup de mal.
 
4° La quatrième de couv’ est alléchante, avec son catalogue de références improbables (j’y reviendrai).
 
5° Enfin, un éditeur qui s’appelle « Les moutons électriques », ça marche bien sur les gogos dans mon genre (d’ailleurs, petit hors-sujet : cette jeune maison d’édition a un catalogue assez sympa, avec plein de jeunes auteurs et quelques originalités ; elle publie en outre l’excellente anthologie périodique Fiction ; et les bouquins sont souvent assez jolis, celui-là, notamment, puisque la couv’ est bien chouette – je l’ai déjà dit ? –, y’a des photos et des dessins dedans, et des jeux typographiques, faut voir ce que ça peut donner, non ? Par contre : lesdits bouquins ne sont pas toujours agréables à lire – leur police de hobbit presbyte me pète les yeux – et c’est quand même bourré de coquilles, et souvent – même si ça ne s’applique pas ici, bien sûr – de traductions très hasardeuses : encore un petit effort, les gens !)
 
J’achète. (En plus, y paraît que c’est un bouquin qu’il est bien pour draguer les gonzesses ; ça vient peut-être de la couverture, qui est jolie donc, mais aussi rose ; bon, pour moi, ça a pas marché, hein…)
 
Parlons un peu de l’histoire, maintenant. Pardon : de « l’histoire ». Enfin, essayons de parler de… truc, là. Le roman est écrit à la première personne, et le narrateur, qui n’est pas nommé, est clairement un faire-valoir de Calvo lui-même : dès le début, on apprend qu’il est né à Los Angeles, mais qu’il est Français et a vécu en France toute sa vie, sauf que là il retourne à Los Angeles pour une histoire de jeux vidéo – comme Calvo, quoi. Petit haussement de sourcil ; parce cette pratique de la quasi-autobiographie virtuelle, si elle peut donner des merveilles – voyez Dick dans ses derniers romans, ou Houellebecq –, a aussi tendance à générer du lisier (voyez, au bas mot, 90 % de la littérature générale contemporaine). Pas de jugement hâtif, on y retourne.
 
Le narrateur se rend donc à Los Angeles pour assister à l’E3, vous savez, le gros salon de jeux vidéos avec des vrais morceaux de geeks en cosplay dedans (oui, un de ces endroits qui donnent envie de poser des bombes, mais finalement non, parce qu’on est gentil après tout) ; c’est un journaleux pour un machin de jeux vidéos, et il est censé traquer dans le salon l’énigmatique Dillinger, qui aurait développé un super système de réseau destiné à révolutionner les MMORPG et autres trucs du genre. Pas facile de trouver ledit bonhomme ; mais y’a plein de rencontres amusantes et improbables, de geeks en tout genre, le cerveau cramé et le costume défraîchi, à force – comme cet ancien type de Babylon V qui écume les salons en clochard céleste, sa casquette de la NASA vissée sur le crâne. Et puis il y a Pong, une connaissance virtuelle, croisée sur un forum consacré à la culture des années 1950 ; Pong, et sa passion, notamment, pour Walt Disney, qui va bientôt foutre le bordel ; partant de la brève période où Chuck Jones avait bossé pour tonton Walt, il va commencer à s’intéresser à « Marceline », l’étrange souterrain de son studio de Burbank, à sa rencontre avec Osamu Tezuka en 1954, à un ordinateur secret peut-être ? Et si on allait y faire un tour, hein ? Et là, c’est le drame. La suite n’est pas racontable, mais impliquera, entre autres, des fans sectaires de kaiju eiga, des fans non moins sectaires de Tron, des fichiers d’aide, des hélicoptères, des moustachus, des ordinateurs en carton, des extraterrestres en cœur de palmier, des Japonais, des nanites, de la neige et un fauteuil. Rouge, le fauteuil. Et le narrateur d’errer, complètement paumé (et plutôt attachant, voire touchant, il faut le reconnaître), dans une L.A. plus ou moins onirique, ou bien…
 
Parlons des thématiques, justement. Ici, y’a pas photo, le sujet est clair : le virtuel qui s’insinue dans le réel, ou en fait non, peut-être est-ce le réel dans le virtuel, sauf que non parce que les deux sont en fait la même chose (pour faire simple). C’est très intéressant, tout ça, et plutôt bien mené. Seulement voilà : content d’apprendre que Calvo aime lire des gens comme J.G. Ballard, William Gibson, et probablement – même si c’est un peu différent – Philip K. Dick, mais le truc c’est qu’il n’est pas tout seul ; tiens, par exemple, moi aussi j’aime beaucoup ces auteurs. Et du coup j’ai eu un peu l’impression d’avoir déjà lu tout ça, mais en mieux. Y’a de très jolies scènes, quand même – l’E3, un délire avec Groucho Marx, la passionnante « interview » de Victor Haboush, l’entreprise en carton… – mais, dans l’ensemble, passé l’investigation de « Marceline », me suis quand même un peu fait chier ; la faute à cet omniprésent sentiment de déjà-vu, à quelques scènes dispensables, à une ambiance de délire glauque un peu forcée et pas toujours bien gérée (Calvo aime probablement beaucoup David Lynch, aussi ; pareil en ce qui me concerne, mais… tiens, ça me fait penser qu’il aime aussi sans doute Matrix : pour le thème, c’est sûr que c’est approprié, mais ça en pète quand même moins que les auteurs précédemment évoqués, et du coup ça casse un peu l’ambiance, des fois, trouvé-je, surtout vers la conclusion…), et enfin à un style qui devient franchement éprouvant, avec ses interminables descriptions souvent inutiles, sa surabondance d’infinitifs et sa ponctuation, heu, « postmoderne », peut-être ? Ce mot a du succès ces derniers temps… Oui, c’est assez postmoderne, tout ça.
 

Bref, y’a du potentiel, c’est pas mal, mais je suis pas totalement convaincu (et probablement intellectuellement déficient, puisque d’un sentiment mitigé). Affaire à suivre.

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"Thor, 1983-1984", de Walter Simonson

Publié le par Nébal

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SIMONSON (Walter), Thor, 1983-1984, [s.l.], Panini Comics / Marvel, coll. L’intégrale, série Thor, [1983-1984] 2007, [s.p.].
 
Dans la longue série des grands super-héros Marvel, Thor est probablement un de ceux qui me paraissent le moins intéressants ; j’ai toujours trouvé notre blondinet baraque au langage ampoulé vite lourd, et manquant (et pour cause) de l’humanité et des faiblesses qui font la richesse des meilleurs personnages Marvel. Ben oui, c’est un dieu ; alors, en tant que Donald Blake, c’est sûr qu’il la ramène moins, mais bon ; à faire tout le temps intervenir cette seule et unique faiblesse, on se répète un peu. Et puis, finalement, qu’est-ce qu’il peut être plat ! C’est souvent juste un type balaise avec des fringues ridicules et un gros marteau. On lui préférera, et de très très loin, son pendant dans l’univers Ultimate, créé par le très bon Mark Millar : Thor, en alter-mondialiste néo-babos potentiellement schizo et résolument pacifiste, même s’il a toujours son gros marteau, est beaucoup plus sympathique, tout de même ; et accessoirement, quand il s’énerve, ben là on sent vraiment que c’est un dieu…
 
Alors, quand j’ai vu l’autre jour dans les rayonnages de ma librairie préférée ce premier volume d’une « intégrale » (en fait, pas vraiment) consacrée au fils d’Odin, j’ai été pour le moins surpris, et un brin sceptique. Mais, la curiosité et la collectionite aiguë aidant, le gros volume n’en a pas moins fini dans mes achats.
 
Première surprise : le nom, unique, de l’auteur, Walter Simonson ; je savais que le sieur Simonson avait eu son heure de gloire, à la fois en tant que dessinateur et scénariste, fut un temps. J’ignorais, par contre, que Marvel avait eu l’audace de lui confier le scénario et le dessin d’une même série (et pas n’importe laquelle, qui plus est) ; ça arrive pas tous les jours, quand même : il y a bien eu Frank Miller sur Daredevil (et, semble-t-il, David Mack de même), ou encore Todd McFarlane sur Spider-Man, mais je n’en vois pas 36 000 autres exemples. Et, en tout bien tout honneur, il faut bien reconnaître que Simonson n’est pas vraiment McFarlane, et encore moins Miller… La couverture laisse déjà entendre que son dessin, s’il peut être sympathique et dynamique, est parfois, mmf, « contestable » (j’aime bien l’anatomie qui part en couille, encore faut-il l’utiliser à bon escient, et c’est pas toujours le cas ici).
 
Mais, heureusement, le scénario est beaucoup plus intéressant… et, au final, j’ai passé un excellent moment à lire ce gros recueil qui a nettement contribué à faire remonter Thor dans mon estime.
 
Simonson, qui est semble-t-il un fan de la première heure, a en effet l’intelligence de ne garder que ce qui fait le meilleur de Thor, et d’éliminer au plus tôt les diverses casseroles qu’il peut se traîner. Il sait, par exemple, que Thor n’est guère convaincant dans des aventures super-héroïques traditionnelles, pour les raisons évoquées plus haut ; il s’agit, par contre, d’un personnage de choix pour des récits de fantasy ou de « science-fiction » (encore que cette dernière appellation ne soit pas très juste ; j’entends par-là les récits « cosmiques » qui, chez Marvel, fourmillent de dieux et autres entités inconcevables). Le premier épisode, ainsi, commence par poser, en trois pages fort énigmatiques, les premières bases d’une saga (et, du coup, le terme est pour une fois particulièrement approprié) destinée à se prolonger, semble-t-il, sur l’ensemble du run de Simonson ; puis, après un bref passage « terrestre » centré sur le falot Donald Blake, Thor fait son apparition, et prend immédiatement le chemin de l’espace. Il y fait une rencontre déterminante, celle de l’alien surpuissant Beta Ray Bill, destiné à endosser à son tour l’armure de Thor et à brandir Mjolnir ! Un personnage très réussi, à l’apparence monstrueuse, mais incarnant une certaine bonté supérieure, avec un charisme triste qui n’est pas sans évoquer Elric le Nécromancien. Je ne vais pas rentrer dans les détails, mais sachez seulement qu’au terme de cette rencontre, la vie de Thor sera entièrement bouleversée : exit Donald Blake, Thor sera désormais toujours Thor ; et, étrangement, cela fera ressortir d’autant plus ses véritables faiblesses, et lui forgera enfin un caractère… Et il sera bientôt impliqué dans de nouvelles aventures, généralement cosmiques ou mystiques – un petit tour en Faërie, par exemple, dans le sinistre royaume des Elfes noirs et de leur cruel chef Malekith –, récits tous plus palpitants les uns que les autres, constituant peu à peu la saga, jusqu’à parvenir à un final apocalyptique… et un cliffhanger particulièrement frustrant ! M’est d’ores et déjà avis que le prochain volume de cette « intégrale » pourra se résumer par la sentence favorite de la Chose : « Ca va castagner ! » Chouette…
 
Mais il y a aussi bon nombre d’autres bonnes idées, ici ; Simonson sait, le temps d’un interlude, mettre de côté son héros pour se concentrer sur d’attachantes figures secondaires, par exemple celle de Balder le Brave, cet ancien héros reclus dans la dépression et l’obésité, terrassé jour et nuit par le souvenir des innombrables morts qu’il a sur la conscience. Les divers personnages du Walhalla sont employés à merveille, ainsi le sympathique Volstagg, ou encore Odin, souvent ambigu, et, bien sûr, Loki, plus fourbe que jamais… Et certains récits sont portés par un souffle épique très appréciable, comme, par exemple, celui racontant le destin du dernier des vikings. Un peu d’humour de temps à autre, un peu de romance également (avec ce qu’il faut de manipulations et de tromperies pour rendre la chose intéressante…), viennent de temps à autre faire quelque peu diversion, sans qu’on ne tombe jamais dans la gratuité.
 
Ce premier volume d’une « intégrale » de Thor (comprenant en fait uniquement les épisodes créés par Walter Simonson) constitue donc en fin de compte une bonne surprise et une lecture agréable ; j’attends pour ma part la suite avec impatience...

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"La faune de l'espace", d'A.E. Van Vogt

Publié le par Nébal

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VAN VOGT (A.E.), La Faune de l’espace
, traduit de l’américain par Jean Rosenthal, Paris, Gallimard – J’ai lu, coll. Science-fiction, [1939, 1943, 1950, 1952, 1971] 2003, 308 p.
 
A.E. Van Vogt est généralement considéré comme un des plus brillants auteurs de la SF américaine de « l’âge d’or », aux côtés d’Isaac Asimov, Robert Heinlein, Clifford Simak et Theodore Sturgeon. Mais j’étais passé complètement à côté de la plupart (tous sauf Asimov, à vrai dire) lors de ma première période de dévotion à la SF – aka mon adolescence boutonneuse. Or l’on dit souvent que ces auteurs gagnent à être découverts jeune… Je sais pas. Je relis toujours Asimov avec plaisir, j’ai découvert très récemment Heinlein, que j’aime bien, de même pour Simak et Sturgeon, ce dernier m’ayant plus particulièrement intéressé. Quant à Van Vogt…
 
Il y a de cela un an ou deux, j’entame ma redécouverte de la SF… avec la quasi-intégrale de Philip K. Dick. Et je lis, par-ci par-là, diverses références notant la forte influence de Van Vogt sur ses textes, notamment parmi les plus anciens (et en premier lieu Loterie solaire). Pourquoi pas, donc, aborder la lecture de ce précurseur à mon auteur fétiche ? Je me rends dans ma libraire préférée, et saisis un exemplaire du Monde du non-A, premier volume du célèbre « cycle du non-A » ; et là, que vois-je ? « Traduit par Boris Vian ». Ah ouais, tiens, bon, d’accord. Raison de plus, non ? Je prends, et les deux volumes suivants (Les joueurs du non-A et La fin du non-A) dans la foulée. J’entame la lecture ; voui, c’est plutôt sympa jusque-là, très dickien avant Dick, effectivement ; pas très bien écrit, ceci dit, mais bon… Et là, c’est le drame : passées les premières pages plutôt attrayantes, on se retrouve bien vite dans un nawak space op’ bourrin, stupide et prétentieux, largement incompréhensible, écrit avec les pieds, et, pour ainsi dire, chiant comme la pluie. Humf, peut-être était-ce une réaction thalamique ; vite, la « pause » ; zen, j’entame le deuxième : pareil. Je dois vraiment être très thalamique… Obstiné, j’essaye le troisième (bien plus récent, et pas traduit par Vian cette fois) : c’est un peu plus rigolo, mais quand même… Pas convaincu, mais alors vraiment pas du tout. J’essaye son autre classique, A la poursuite des Slans : je parviens à la fin sans trop souffrir, mais c’est quand même pas top… J’en arrive à la conclusion que Van Vogt, ben c’est pas pour moi, quoi…
 
Et puis, récemment, navigant sur le forum du Cafard cosmique, je tombe sur un débat « pour ou contre Van Vogt » et un compte-rendu élogieux de La faune de l’espace. Je regarde un peu, sans vraiment intervenir ; visiblement, la communauté SF est assez divisée sur le Monsieur, qui a ses idolâtres et ses contempteurs. Je suis intrigué, quand même, et je veux bien redonner une chance à papy Alfred Elton ; d’où l’achat (toujours dans ma librairie préférée) de La faune de l’espace, et, dans la foulée (parce que je suis particulièrement stupide / masochiste / courageux / de bonne volonté, rayez les mentions inutiles), son autre « grand titre », Les marchands d’armes (c’est-à-dire, en un volume en poche, Les armureries d’Isher et Les fabricants d’armes).
 
Alors, alors, ça donne quoi, La faune de l’espace ? Ben, déjà, comme pas mal de trucs de Van Vogt, c’est plus ou moins un fix-up, semble-t-il, c’est-à-dire un roman formé de différents textes reliés entre eux, plus ou moins à la va-comme-je-te-pousse, des fois. Ici, le lien, c’est la mission du « Fureteur », un « vaisseau cosmique terrien » (dixit la quatrième de couv’) sillonnant l’espace pour une mission d’exploration de plusieurs années, avec à son bord pléthore de scientifiques en tout genre. On comprend mieux, du coup, le titre original, The Voyage Of The Space Beagle. Mais ça rappelle aussi autre chose, non ? Allez, un petit effort… « L’espace. L’ultime frontière… » Ouais. Il y a effectivement fort à parier que Gene Roddenberry, quand il a créé la série Star Trek, avait lu et adulé La faune de l’espace, parce que ça y ressemble pas mal, quand même. Ce qui, à vrai dire, n’est pas forcément rassurant ; parce que si Star Trek, à l’occasion, ça peut être assez sympa à visionner, sous une forme romanesque, ça peut par contre vite devenir lourd… Mais bon, baste les a priori.
 
Le principal héros du roman s’appelle Grosvenor, et c’est le nexialiste du vaisseau. Un nexialiste ? Qu’est-ce que c’est donc que cette chose ? Eh bien, un nexialiste, c’est un spécialiste… du nexialisme ; c’est-à-dire d’une « science fictive » ou d’une « pseudo-science » (selon que l’on est gentil ou méchant), comme Van Vogt, semble-t-il, les appréciait particulièrement, celle-ci consistant semble-t-il en une forme d’encyclopédisme, de polymathie recoupant les diverses branches de la science ; bon, c’est un peu vague… On n’est pas avare en procès d’intention, parfois, à l’encontre de AEVV ; certains, qui ne lui ont pas pardonné son intérêt avoué, fut un temps, pour la « dianétique » de L. Ron Hubbard, ont voulu y voir quelque chose de très louche dans ce goût-là… Mais c’est peu probable : le roman est de toutes façons antérieur à La Dianétique. Et à vrai dire, perso, je m’en fous un peu… Plus gênant, le nexialisme, en dépit de ce que Grosvenor prétend lui-même, a des accents un peu faf, des fois… Mais bon. Pas grave. C’est pas aussi agaçant, de toutes façons, que la « conception cyclique de l’histoire » de « l’archéologue » Korita, qui est lui carrément à baffer…
 
Grosvenor, Korita, et tous les autres scientifiques du « Fureteur » (parmi lesquels on accordera une place particulière à Kent, chef des chimistes, politicard ambitieux et le pire ennemi de Grosvenor et du nexialisme), se retrouvent ainsi embringués dans un long voyage dans de lointaines galaxies, à la recherche de faune ou de civilisations extraterrestres. Et c’est ainsi que l’on va voir se succéder quatre récits de rencontres, très inégaux. Le premier, avec Zorl, est assez correct ; le deuxième est chiant comme c’est pas permis ; le troisième, avec Ixtl, est de très loin le moment le plus intéressant du roman (on l’a souvent noté, mais c’est très vrai : ici, Van Vogt préfigure pas mal Alien de Ridley Scott) ; le quatrième aurait pu être bien, mais est perturbé par un délire politique agaçant, et s’achève en queue de poisson.
 
Alors, VV remonterait-il dans mon estime ? On s’en doute : non, pas du tout. Même si la lecture en est moins pénible que celle du « non-A » (encore heureux !), La faune de l’espace est quand même franchement médiocre, pour rester poli, sur le plan de l’écriture. Les personnages sont totalement creux, et le peu de relief qui leur est donné à l’occasion les rend presque invariablement antipathiques : impossible de s’y attacher. Les intrigues, si l’on excepte celle avec Ixtl, donc, sont généralement mollassonnes et peu divertissantes. Pas ou peu d’intérêt scientifique a priori, et les quelques réflexions d’ordre philosophique ou social sont le plus souvent risibles, quand elles ne sont pas plus ou moins nauséabondes.
 

Bref, on s’en passera…

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"Temps", de Stephen Baxter

Publié le par Nébal

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BAXTER (Stephen), Temps (Les univers multiples, t. 1), traduit de l’anglais par Sylvie Denis et Roland C. Wagner, Paris, Fleuve noir, coll. Rendez-vous ailleurs, série Science-fiction, [1999] 2007, 545 p.
 
Il y a de ça quelques années – j’étais encore un adolescent boutonneux –, ma mère m’offrit un jour un bouquin. C’était Les vaisseaux du temps, de Stephen Baxter, qui venait de paraître en Ailleurs et demain. Ah ? Tiens donc ? Mais pourquoi ? « Oh, ben, j’étais à la Librairie, et me suis dit que je pouvais en profiter pour te prendre un roman… » Merci beaucoup, c’est très gentil… Mais… pourquoi celui-là ? « Oh, ben, je sais que tu aimes bien ces trucs bizarres, là, de science-fiction et compagnie, moi j’y connais reun’ à ces machins, alors j’ai demandé, et le libraire m’a dit que celui-là, c’était vraiment très bien. » Ah bon. Ah, ben, merci beaucoup, hein, c’est super gentil, vraiment. Je regarde la bête d’un peu plus près : hein ? Une « suite » de La machine à explorer le temps d’H.G. Wells ? 100 ans plus tard ? A l’époque, j’étais déjà con (peut-être plus encore que maintenant) ; du coup, je suis un brin sceptique : Ah ah, encore un de ces écrivaillons sans talent qui cherchent à tirer profit des vrais génies, c’est du propre… Par ailleurs, je n’avais pas lu La machine à explorer le temps ; je me dis, tant qu’à faire… Je l’achète, je l’entame… et je m’arrête parce que je m’emmerde (j’étais vraiment très très con à cette époque…). Et du coup le Baxter prend la poussière dans ma bibliothèque. Bon. L’an dernier, je retrouve le bouquin de Wells. J’ai rien d’autre à lire : allez hop, test. Et je me régale de ce chef-d’œuvre, comme de bien entendu. Alors je me souviens de l’autre, là, comment déjà, Baxter ? Ouais. Bon. J’ai vraiment rien à lire, alors essayons. Et je me régale de ce chef-d’œuvre, comme de bien entendu… Un roman d’une intelligence remarquable, sans doute le meilleur et le plus solide que j’ai pu lire sur le thème du voyage dans le temps, ce thème si fascinant mais qui a une si vilaine tendance à filer la migraine s’il est bien employé…
 
Vous vous en foutez, hein ? C’est compréhensible. Mais c’est une manière comme une autre d’aborder la « chronique » de ce nouveau (enfin, il date de 1999, hein… vive la France…) roman de Stephen Baxter, sobrement intitulé… Temps. Ah ben décidément… C’est le premier tome de la « trilogie des univers multiples », et ça paraît en France au Fleuve noir (ce qui, il y a quelque temps encore – aha –, m’aurait définitivement dissuadé de le lire ; ouais, finalement, je dois être un peu moins con maintenant…).
 
Et de quoi ça parle ? Ben, de beaucoup de choses. Enormément, même. L’écrivain anglais n’y est pas allé de main-morte ce coup-ci : paradoxes temporels, univers parallèles, conquête de l’espace, mutants / surhommes, fin du monde… Tout y passe, ou presque. A l’ancienne, par contre. On sent dans ce roman une assez nette influence de la SF de « l’âge d’or », j’aurais l’occasion d’y revenir.
 
Nous sommes au tout début du XXIe siècle. Reid Malenfant, après avoir été renvoyé de la NASA, est devenu un richissime homme d’affaires. Mais sa passion pour l’espace ne l’a pas abandonné. Il se désole (et c’est bien naturel) de l’impasse dans laquelle se trouve la conquête de l’espace ; il a la conviction que celle-ci est une avancée fondamentale, que l’homme se doit d’en passer par là… et accessoirement que ça peut rapporter beaucoup d’argent. Alors il se lance dans une vaste entreprise, passablement illégale, pour renvoyer l’homme dans l’espace (à terme : il commence par… des calmars !), afin de récupérer les précieuses richesses pour l’heure laissées à l’abandon dans les astéroïdes. Mais il est un jour contacté, via son ex-femme Emma, qui travaille toujours pour lui, par l’énigmatique Cornelius Taine, jadis mathématicien de génie, et désormais potentiellement dingue… Taine affirme à Malenfant que son projet, bien loin de n’avoir que des implications bassement mercantiles, est destiné à sauver l’humanité ; et ce n’est pas une métaphore : en se fondant sur les calculs probabilistes dits de la « catastrophe de Carter », la société Eschatologie Inc., à laquelle appartient Taine, a déterminé que l’humanité n’en avait plus que pour deux cents ans à vivre, à moins de relancer la conquête de l’espace. Et, bientôt, en se fondant sur des données scientifiques a priori farfelues (enfin, pour les ignorants dans mon genre, mais là je sais que je ne suis pas tout seul…) mais pourtant très sérieuses – toujours, chez Baxter –, les deux hommes en viennent à découvrir des messages provenant du futur et confirmant le bien fondé de leur action. Pendant ce temps, à travers le monde entier, apparaissent ponctuellement des « enfants bleus », des surdoués plus ou moins autistes capables, avant l’âge de 10 ans, de révolutionner la physique et les mathématiques, entre autres… ce qui ne manque pas de susciter l’inquiétude et la haine du commun des mortels.
 
Ca fait beaucoup de choses, donc. Mais c’est remarquablement traité, et l’on ne s’ennuie pas un seul instant tout au long de ces 540 pages. On jettera un voile pudique sur le style (anodin, pour ne pas dire inexistant, pour ne pas dire nul – c’est limite, des fois… Dommage, je n’avais pas eu cette impression pour Les vaisseaux du temps, mais cela tient sans doute à la dimension « pastiche » de ce dernier). Il y a malgré tout amplement de quoi satisfaire ici le lecteur exigeant.
 
On a pu discuter de la qualification « hard SF » parfois avancée pour désigner les œuvres de Stephen Baxter ; en tant que non-scientifique, je dois dire qu’elle me semble plutôt appropriée. Mais attention, rien de rebutant pour autant, même s’il y a quelques passages fort complexes. C’est que Baxter, qui connaît bien son affaire, se fonde sur des données scientifiques récentes parfaitement fascinantes pour le quidam : la science, ici, la « vraie » science, celle d’aujourd’hui, nous parle de la fin du monde avec la « catastrophe de Carter », de l’intelligence des céphalopodes, de la « radio de Feynman » permettant de capter des messages émis depuis le futur, et de bien d’autres étrangetés encore ; pour celui qui, comme moi, n’est pas au fait des plus récentes avancées scientifiques dans ces domaines souvent fort hermétiques, cela tient à peu de choses près de la magie, du surnaturel ; et pourtant, non… « Sense of wonder » : l’expression, ici, prend tout son sens ; on est véritablement dans le merveilleux scientifique, dans la fascination pure et simple face à des choses qui nous dépassent, tout en étant parfaitement rationnelles ; les dernières pages de ce roman – dans l’ensemble très pessimiste – amènent le lecteur abasourdi à se poser des questions confinant à la métaphysique qui lui avaient probablement échappé jusqu’alors. Une très grande réussite, sous cet aspect-là, d’autant plus que Baxter fait dans l’ensemble preuve d’un certain sens de la pédagogie plutôt appréciable. Quand on referme le livre, on se sent un peu moins con, et ça fait du bien…
 
Et puis il est un autre aspect de ce roman qu’il me paraît important de noter, qui peut séduire ou rebuter, c’est selon (moi, ça ne m’a pas déplu) : c’est son indéniable classicisme. Si les données scientifiques employées sont dans l’ensemble très récentes, nombre de thèmes et de personnages ne manquent pas de faire penser à diverses œuvres importantes de la SF, qui se voient ainsi perpétuées, et dans un sens renouvelées. Déjà, sans trop de surprises, le Britannique Baxter s’inscrit dans la tradition très britannique de la SF « catastrophiste » (je pense notamment à Ballard, mais on pourrait sans doute évoquer aussi Aldiss, Moorcock, etc.). Mais il franchit également l’Atlantique à l’occasion. Le personnage de Reid Malenfant, ainsi, sorte d’archétype du héros (héraut ?) du libéralisme économique, à la fois rêveur attachant et ordure cynique, ne manque pas d’évoquer L’homme qui vendit la Lune, de Robert A. Heinlein (à mon sens le meilleur texte de « L’histoire du futur »), certaines scènes y faisant assez directement écho (je pense par exemple au passage consacré à l’application du droit dans l’espace, notamment pour ce qui est du droit de propriété). De même, les « enfants bleus » de Baxter nous renvoient à toute la littérature américaine consacrée au thème des mutants et des surhommes, abondante dans les années 1940-1950, pour le meilleur et pour le pire (pour ma part, ces enfants surdoués et persécutés parce que trop intelligents et donc inquiétants m’ont beaucoup fait penser à A la poursuite des Slans, de A.E. Van Vogt, un classique, même s’il m’a semblé plutôt médiocre). Et l’on pourrait sans doute continuer longtemps ainsi. On appréciera ou pas ; mais cela m’a semblé plutôt bien vu, un renouvellement plutôt qu’une redite.

Temps
est ainsi un excellent roman de science-fiction, solide et passionnant, et qui vaut amplement le détour. Et j’attends d’ores et déjà avec impatience la suite, Espace, qui devrait paraître au Fleuve noir d’ici la fin de l’année…

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"La Horde du Contrevent", d'Alain Damasio

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DAMASIO (Alain), La Horde du Contrevent, [s.l.], La Volte, 2004, 521 p.
 
O_o Néb le Benêt peinait sur l’âpre pente de l’Acritique. Succombant à la morphlemme, il avait chu de son char à beaufs, et était désormais seul, pouleillant de peur dans la triste solennité de la Colline Insurmontable. Le vent violent virulait à ses oreilles transies, porteur des menaces iconoclastes et des itératives malédictions proférées jadis par les primitives hordes de lectueurs. Les dangers abondaient en ces terres pourtant si souvent parcourues. Parce que si souvent parcourues. Les Herméticianistes, ces terribles pirates à la communication défaillante montés sur de fringants canassons hauts sur pattes et carapaçonnés de papiers imprimés, avaient bien failli terrasser Néb, qui n’avait dû son salut qu’à la providentielle apparition d’un terrier de lapin où se calfeutrer et laisser faire. Les nomades filèrent bien vite, mais ce fut bientôt tempête. Exorbité, suant, le Peigne-cul labourait son triste gîte de spasmes incontrôlables, confronté qu’il était à de vigoureuses résurgences incongrues du Premier Œil : « Fouchtra ! La pagination inversée ! » Et : « Tudju ! Les dédicaces similipoétiques et l’exergue plateaunicienne ! » Et bien vite, nouvel assaut : « Assaaaaaaaaaaaah ! Les ch’tits glyphes ! »
 
Et puis il y eut un répons :
 
- Pouacre, un Peigne-cul…
 
A l’orée du terrier, face à Néb, deux bottes tressées de cuir. Le Benêt redressa la tête. C’était un lectueur, le regard fier, le sourire narquois. A son brassard, Néb reconnut un membre éminent de la 3207e ; un Caritique, à en juger par les épais volumes qui parsemaient sa ceinture cloutée. Derrière, il y avait la Horde entière, rigolarde et l’air mauvais ; le Peigne-cul, terré dans sa lapinaderie, offrait à ces Damasiens une distraction fort bien venue.
 
Le Caritique hissa Néb d’un geste brusque ; puis s’avança un de ses comparses, l’air tout aussi noble, le Styloscribe à la plume alerte, plus débonnaire d’aspect :
 
- Salut à toi, quidam ! Et bénis ce jour : tu as devant toi la 3207e Horde des Lectueurs, celle qui aura l’audace d’atteindre le sommet de l’Insurmontable !
 
Et les autres de répondre en chœur :
 
- AHOU !
 
Avant d’entonner, testostéronisants :
 
Les Nous-autres, c’est pas des pédés !
Moi j’te dis qu’on va y arriver !
AHOU !
 
Ils saluèrent la cime du poing droit, et restèrent en contemplation extatique le temps d’une Citation. Au loin, portée par le vent, on discernait une hideuse et ridicule musique ; Néb en trembla de tous ses membres. Mais le Styloscribe le prit par l’épaule :
 
- Laisse, bouseux. Ca n’est jamais qu’un écho raggaïsant de l’odieux « Cappizzano » alyvanesque. A cette distance, ça n’est pas bien méchant… Mais ceux qui ont emprunté la Onzième Piste n’y ont pas survécu.
 
Tous, ils semblèrent se recueillir. « Kaïïï ! Kaïïï ! », hurla le Caritique, chevauchant les contre-temps. Puis ils se tournèrent à nouveau vers Néb, avec un sourire à la chaleur calculée.
 
- Qui es-tu, Peigne-cul ?
 
- Oh, ben, j’étions l’Néb le Benêt, humble bouseux de la campôgne, là, en bôs. Vouaye, tout en bas, là-bôs… Et j’avions monté la butte avec mes bestiaux, mais je m’a tombé…
 
Ils éclatèrent d’un rire sardonique. Puis le Styloscribe reprit :
 
- Tu t’as tombé. C’tions pô d’chance, hein… Ou plutôt, si ! Car tu vas avoir l’honneur d’assister à une Présentation !
 
Ils sautillèrent sur place en battant des mains. Cela faisait bien longtemps qu’ils n’avaient pu se livrer à ce petit jeu. Le Caritique s’avança, c’était à lui de procéder :
 
- Vois, la Fiente ! Et admire ! Nous sommes la Horde, la seule, la vraie ! Pour ma part, je suis Ex-Huber, Caritique de son état et trouvère à ses heures gagnées ; ou plutôt devrais-je dire §² !
 
Néb, interloqué : « §² ? »
 
Ex-Huber rit à s’en briser les côtes : « Mais oui ! Comme tu es O_o ! »
 
- O_o J’étions O_o. Ah. Bon.
 
Néb se sentit quelque peu dépossédé, mais s’abstint de protester. Le Styloscribe lui adressa un sourire amical :
 
- C’est facile, l’ami. Il suffit de se reporter à la Liste, et cela coule de source !
 
- O_o Ben voui, mais ça servions à quoi ?
 
- §² C’est plus joli, voilà. Une différence qui ne coûte pas grand chose, et peut bien occuper la conversation pour une quinzaine de lignes. Il va falloir t’y faire… Mais reprenons : le brave homme qui te prend si sympathiquement sous son aile protectrice » – il ricana à pleine dents – « c’est notre Styloscribe, notre guide et maître, le puissant et incomparable Hagar, c’est-à-dire >&&<.
 
Le grand homme s’inclina, et fit la révérence. Puis il pointa le doigt en l’air, face à la cime, et claqua de la langue, avant de noter sur son cahier :
 
                                                            _________~~é~_____________                  >&&<
 
                                                                                                                _____
            ________                    __
____                            __
 
Il montra alors à la Horde ce qu’il venait de griffonner et salua de la dextre. Tous l’applaudirent. Néb suivit – il ne voulait pas commettre d’impair – mais demanda néanmoins :
 
- O_o Heu… C’étions quoi ?
 
- §² Ce que je venais de dire. Ne trouvez-vous pas que c’est, hey ! joli ?
 
- >&&< Hey !
 
- Bof…
 
Celui qui venait de s’exprimer était un petit homme trapu, tout de noir vêtu, et couvert de breloques argentées d’un goût douteux. Ex-Huber cracha à ses pieds.
 
- §² Je n’en attendais pas moins de notre Pousse-moderne… Mais la tradition exige pourtant qu’un de ces ersatz de sous-Caritique sans âme accompagne toute horde ; nous avons hérité du pire, le bouffi, l’arrogant, le vilain Bobobov ! » Il se tourna vers Néb : « Traduis. »
 
- O_o Heu… Heu… *$ !) ?
 
- §² Tu vois quand tu veux ? C’est presque ça : *$ !)°, voilà. Oui, c’est moche. Mais cela sied à merveille à ce grotesque randonneur du dimanche…
 
Bobobov rota. Et Ex-huber poursuivit dans un soupir :
 
- §² Bon, on achève, parce que ça commence à me saouler.
 
- >&&< Caritique ! Tu as une tâche à accomplir !
 
- §² Certes, Maître. Veuillez pardonner cet écart. Je disais donc : le temps presse, et l’art me coûte ; l’hydromel me monte à la tête, et ma raison chavire ; allons, à l’inévitable, la Fin qui se dresse là-bas au loin, ultime refuge, salutaire hospice ! Vois-tu ce nain signifiant ? Il s’agit de Jo Moder, notre Inentendu. Et il ne sert à rien. Alors, Néb, Jo Moder, aka… ?
 
- O_o Eh bien, je dirions ¤.
 
- §² Voilà.
 
- ¤ Salut…
 
- O_o Et les autres, là derrière ? » Ils étaient bien encore une vingtaine.
 
- §² C’est des figurants, on s’en fout. Pardon : ces tristes hères sont quantité négligeable, et il n’est guère nécessaire que l’on s’y attarde. Leur unique tâche, c’est, hey ! de m’applaudir.
 
Et ils applaudirent.
 
Hagar se tourna vers Néb.
 
- >&&< A toi, maintenant. Dis-nous tout. Qu’en penses-tu, si tu penses ?
 
- O_o Oh, ben, moué, j’trouvions ça plutôt chouette, hein, et pis…
 
- §² AAAAAAAAAAAAAAARGH ! Halte ! C’en est trop ! Suffit ! Kaïïï ! Kaïïï !
 
- *$ !)° Cela m’est fort pénible, mais je suis bien obligé d’appuyer le pédant. L’élocution du bouseux est blasphématoire, et nous n’y survivrons pas… Qu’il avale donc ceci !
 
Il tendit au Peigne-cul une petite flasque d’Edithe. La boisson était renommée pour ses qualités syntaxiques. Néb avala, et s’en trouva bientôt transfiguré.
 
- *$ !)° Ce qu’il dira ne sera pas plus intelligent, mais nous pourrons au moins le suivre, avec un petit effort. Reprends, petit.
 
- O_o Merci, Pousse-moderne. Et veuillez m’excuser, Caritique. Je disais donc : dans l’ensemble, j’ai vraiment aimé. Il y a de la recherche, les personnages sont attachants, et quelques passages sont particulièrement réussis, avec une atmosphère riche et une action trépidante. Le style, s’il n’est pas parfait – j’y reviendrai – est quand même le plus souvent intéressant, très sonore, et j’ai toujours aimé ce genre de textes qui donnent envie d’être lus à voix haute… Une lecture très agréable, que je ne regrette en rien ; à vrai dire, je jetterais même volontiers un œil sur les autres productions du damasial. Ceci dit je ne crierai pas au chef-d’œuvre, comme beaucoup l’ont fait : il y a quand même de nombreuses lourdeurs et autres maladresses qui viennent gâcher la lecture, et sont même parfois franchement agaçantes ; faut reconnaître que c’est effectivement très prétentieux, et que ça n’a pas toujours les moyens de ses ambitions ; on se serait allègrement passés des assez nombreuses gratuités qui parsèment ce roman à mon sens trop long, par exemple les divers « exercices de style », totalement injustifiés, et, qui pis est, souvent guère convaincants, qui cassent le rythme du récit et donnent un peu l’impression d’un auteur qui apprécie par-dessus tout se regarder écrire. Le damasial ne se prend pas pour de la merde, et, à bien des égards, il a raison ; mais, pour parler crûment, un coup de pied au cul lui aurait probablement fait le plus grand bien, en l’incitant à gommer ces travers. Là, on aurait pu parler d’un excellent roman, et même d’un chef-d’œuvre ; en l’état, c’est « seulement » très bien. Pour ce qui est de la « profondeur » attribuée à l’œuvre, par contre, j’avoue rester assez sceptique. Et je ne comprend vraiment pas pourquoi on s’est autant pris la tête dessus. Je n’en vois pas l’intérêt, si ce n’est de jouter stérilement contre d’autres lectueurs, pour déterminer qui c’est qu’a la plus grosse, d’intelligence (ou de culture…). C’est pourquoi j’ai entamé l’ascension de la Colline Insurmontable : je ne sais pas, et voudrais savoir. Heu… voilà.
 
Ils le regardèrent un instant, l’air perplexe. L’inentendu oscilla de la tête. Puis ils explosèrent de rire ; Ex-Huber, qui avait l’hilarité franche, en vint à se rouler par terre ; on eut dit qu’il allait succomber d’un instant à l’autre, tant son teint rougissait. Puis il se calma, s’assit sur la pente herbeuse, aspira à grande goulées, et :
 
- §² Le rustique Néb ne saurait éristiquer…
 
- *$ !)° Certes. Ce que tu dis, bouseux, n’a aucun intérêt.
 
- >&&< Il est vrai… Allons, Néb, tiens ta place : candidise, Peigne-cul, et laisse l’exégèse aux Panglossateurs !
 
- §² Prenons le style, par exemple. Tu dis des bêtises… Damasio, c’est bien, Damasio, c’est beau. Je suis Caritique, alors je sais de quoi je parle.
 
- *$ !)° Tu avoueras que ça boursoufle, quand même…
 
- §² Oui-da, et pour le mieux. C’est qu’il s’agit de poésie, vois-tu. Et, de toutes façons, il n’y a pas que cela. C’est un texte puissant, mâle. C’est un texte adroit.
 
- *$ !)° Oui, c’est plein de mâle adresse.
 
- §² Ah. Je te vois venir : les ruptures de ton, les anglicismes incongrus, les niveaux de langage qui voltigent, les jeux de mots laids… Sache que ces attentats musicaux sont le fruit d’une volonté inébranlable. Sache que c’est de l’arythmie.
 
- *$ !)° C’est arthritique…
 
- O_o C’est l’art qui trique ?
 
- *$ !)° Ou qui trinque…
 
- >&&< Ah. Après les jeux de mots, déboulent les jeux de veaux…
 
- O_o Les jeux de mots démoulent les je te vaux ?
 
- *$ !)° C’est caca ! C’est cacaaaaaaaaaaa !
 
- §² C’est divin ! C’est diviiiiiiiiiiiiiiin !
 
- *$ !)° Je dis vain.
 
- ¤ Je dis fin ! Paix, paix !
 
- *$ !)° Pet !
 
- §² Fi des vœux de Jo ! La Damasionnaise est bonne !
 
- *$ !)° Au début, elle est froide… Et sur le tard, elle est périmée.
 
- §² Je te pède à la gueule ! Mange ce smash, charogne !
 
- *$ !)° Evité ! Evité ! Nananananère-euh !
 
- ¤ Mes frères ! Je vous en prie ! Ce n’est qu’exercisage à l’appréhension de la technicité, putain !
 
- >&&< Et si nous abordions le sens, peut-être le débat sera-t-il moins rance ?
 
- O_o Ben, moi, j’aimerais bien, vu que c’est surtout pour ça que…
 
- *$ !)° Le sens, au direct comme au figuré, c’est celui de la poubelle…
 
- §² Ah, non ! Je ne saurais permettre que l’inkulture de Bobobov souille de ses doigts graisseux et probablement perryrhodaniens ce tétanisant artefact inégalé et lable ! C’est que cela ne se contente pas de boursoufler, voyez-vous, bande de mécréants antikhagneux : cela deleuze ! Cela gattarise !
 
- O_o Cela présocratise ? Il y a ici un peu de grec, me semble-t-il…
 
- *$ !)° Dans un sens, jeune présomptueux, cela socratise bien profond les drosophiles.
 
- §² Honte sur toi, le crapaud perclus d’ignorisme ! L’important, ici, c’est le Devenir !
 
- O_o C’est quoi ?
 
- §² Lis, le gland, et laisse faire les grands. En d’autres termes : Deviens !
 
- ¤ Oui, deux « viens » valent mieux qu’un « dégage »…
 
- §² Serait-ce persiflage ?
 
- *$ !)° J’en revendique le monopole ! Moi je souffle, et toi tu cuistres. La distribution des rôles est inamovible.
 
- O_o La distri quoi ?
 
- *$ !)° Pardon : le casting.
 
- ¤ Assurément. D’ailleurs, je…
 
Mais ils ne purent prolonger l’interminable débat. Surgit en effet un puissant vortex aux effets stylistiques virevoltants, qui balaya la pente sur toute sa largeur, et duquel émergea bientôt un Cône.
 
- §² Là, voyez, je vous le disais ! Je vous le disais ! » Ex-Huber sautillait, une joie juvénile déformait ses nobles traits. « Le Cône ! Il finit par nous accorder sa grâce ! Voyez, mes frères ! C’est là l’instrument du Devenir ! »
 
Ils s’avancèrent tous vers le vortex. Seul Néb, terrorisé, n’osa approcher l’étrange phénomène, et préféra retrouver l’abri de son terrier. Il regarda cependant.
 
- §² Le Cône ! Le Devenir !
 
Et ils devinrent. Après le passage du Cône ne resta que du foin. Le vortex disparut comme il était arrivé, et Néb surgit de son antre, ahuri ; il se trouvait désormais au milieu d’un agréable champ, qui, se dit-il, serait probablement du plus grand intérêt pour ses bœufs.
 
Puis il y eut un mini-vortex. Néb sursauta devant cet écho inattendu, mais il n’avait semble-t-il rien à craindre : le tourbillon ne demeura qu’un bref instant, se contentant de métamorphoser une souche en… un téléphone ? Celui-ci se mit à sonner. Néb, d’un geste hésitant, finit par décrocher :
 
- O_o Heu… Allô ?
 
- @ Allô, Monsieur Néb ? Bonjour ! Je suis la fin du roman, et j’ai l’honneur de vous…
 
- O_o Je crois que vous avez fait un faux numéro.
 
Il raccrocha, et s’assit un instant, dos à la pente. L’effet de l’Edithe s’amenuisait, et le Peigne-cul coupa un brin de paille, qu’il se mit à mâchonner. « Tout ça pour ça », se dit-il. « Et finalement j’en savions point plus qu’avant. »
 

Il se releva et fixa le sommet au loin. Puis il se retourna, haussa les épaules, prit son élan, et entama la descente à tape-cul de la colline, conscient qu’en aval l’attendaient d’innombrables lectures, non moins fascinantes, et dont on ne parlait pas.

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"Superman, 1959", de Bill Finger, Otto Binder, Wayne Boring et Curt Swan

Publié le par Nébal

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FINGER (Bill), BINDER (Otto), BORING (Wayne) et SWAN (Curt), Superman, 1959, [s.l.], Panini Comics / DC, coll. Archives DC, série Superman, [1959] 2007, 236 p.
 
 
Ce deuxième volume des « Archives DC » consacrées au Superman de « l’âge d’argent » constitue à bien des égards une invitation au voyage dans le temps. On est très loin, ici, des comics contemporains, et a fortiori de la période « sombre et dure » qui a suivi le génialissime Watchmen d’Alan Moore et l’excellent Dark Knight de Frank Miller. Ici, nulle violence, le réalisme se voit gentiment congédier, et les questionnements existentiels de même. Superman vit dans un monde coloré et innocent, et ses aventures visent clairement un public enfantin ; on comprend d’autant mieux l’importance, quelques années plus tard, de la création de l’univers Marvel par Stan Lee et Jack Kirby (sans oublier Steve Ditko, John Buscema, etc.). En 1959, on n’en est pas encore là. Et, autant le dire de suite, c’est franchement niais ; c’en est même souvent consternant. Et le lecteur, à maintes reprises, ne pourra que difficilement se retenir d’éclater de rire, ou de murmurer avec un sourire, la main devant les yeux, un « Oh la la » un rien moqueur…
 
Est-ce inintéressant, alors ? Est-ce illisible aujourd’hui, surtout pour un lecteur adulte ? Sûrement pas. C’est même franchement divertissant. Il y a une contrepartie agréable à la naïveté enfantine de ces épisodes antédiluviens, et c’est que tout y est permis. L’imagination ne saurait rencontrer de limites ; la vraisemblance, la cohérence et le bon goût sont relégués aux oubliettes, et tout devient possible (avec Superman, c’est de suite plus convaincant qu’avec le nabot arriviste, non ? Mais je m’égare…). Le point de départ des aventures laisse souvent pantois, les retournements de situations sont tous plus ahurissants les uns que les autres, et la résolution du mystère fait souvent appel à des trésors d’inventivité. Oui, dans ces pages, l’imagination prend le pouvoir. Et toc. Du coup, c’est extrêmement rafraîchissant et très drôle, pour peu que l’on accepte, le temps d’une BD, de retrouver son âme d’enfant (enfin, ce qu’elle a de mieux à nous proposer, faut pas déconner non plus…) et de se laisser emporter dans un monde fantaisiste et coloré oublieux des soucis de la vie quotidienne, les grands comme les petits (enfin, pour peu que le lecteur consente à débourser 26,00 € quand même ; ouch…).
 
Superman est de toutes façons un personnage qui m’a toujours semblé particulièrement inintéressant dans ses aventures sérieuses. L’est parfait, le bonhomme. Il sait tout faire. En plus il est beau, intelligent et Américain (enfin, sauf dans l’excellent Red Son de Mark Millar, à lire tout prix…). Autant dire que ce surhomme par excellence est vite lassant… Seulement voilà : il suffit qu’il enfile des lunettes, et il devient le journaleux maladroit Clark Kent ; et personne ne reconnaît en lui Superman ; et c’est déjà pas crédible pour un sou… Pour peu que l’on accepte ça, dès lors, on pourra s’amuser en feuilletant le présent volume, dont ce n’est que la moindre des invraisemblances. Et c’est avec plaisir, finalement, que l’on retrouvera ici "l'homme de demain" et ses vieux potes, Lois Lane, bien sûr (particulièrement perfide et prête à tout pour percer le secret de l’identité de Superman, elle en mériterait des baffes, franchement ; l’est bien gentil, le Clark Kent ! Ah, l’amour…), Perry White, et enfin Jimmy Olsen, qui en vient ici à péter un plomb et à déclarer la guerre à Superman ! Autre moment intéressant, et qui vient un peu contredire ce que je disais jusque-là, mais pas complètement non plus, l’histoire plus sérieuse (relativement) et surtout un tantinet tristounette qui vient rappeler au bon souvenir de Kal-El une de ses premières amourettes, et probablement la plus touchante, avec la sirène Lori Lemaris… Plus anecdotique, on croisera à l’occasion la « super-famille » de Superman, avec l’inénarrable Krypto le super-chien… Du côté des vilains, il y a aussi du beau monde : Lex Luthor, bien sûr, plus intelligent et machiavélique que jamais, qui devient le temps d’un épisode le terrible (et puéril…) Kryptonite Man ! On notera aussi l’arrivée de Bizarro dans les aventures de Superman (il avait déjà rencontré Superboy auparavant ; et qui c’est qui le ramène ? Ben oui, Luthor, bien sûr…) : un personnage finalement plus touchant (si l’on est bon prince) que méchant, et qui vit avec Lois une romance à la King Kong… Et puis Titano, Metallo, ou encore le gueudin Mr. Mxyzptlk… Rien de trop méchant, on le voit (en-dehors du nazillon du premier épisode, responsable d’un « projet X » particulièrement original…). Mais de quoi connaître un certain nombre d’aventures amusantes.
 
Car l’humour est au final le maître mot de ces vieux comics. C’est souvent très drôle, et les auteurs n’hésitent d’ailleurs pas à ridiculiser leur héros de temps à autre, par exemple en en faisant le doyen arthritique de Métropolis, ou en suivant le temps d’une aventure Clark Kent en pompier, qui use et abuse de son légendaire et ridicule super-souffle… pour, comme de bien entendu, en arriver à l’éloge de ces authentiques héros de tous les jours (ben oui, on est ici dans une BD morale, Môssieur…). Des fois, on a même franchement le sentiment que les auteurs s’amusent beaucoup, jusqu’à glisser des blagounettes douteuses : pour ma part, le costume de plomb de Superman m’a comme qui dirait un peu surpris ; enfin, surtout l’emplacement de la caméra, quoi…
 

Bilan : si vous voulez lire un truc très couillon mais divertissant, c’est fait pour vous ; et si vous voulez faire de l’archéologie des comics, c’est fait pour vous aussi. Régalez-vous… puis relisez Suprême d’Alan Moore, eh eh eh…

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"Ex Machina", t. 2 : "Tag", de Brian K. Vaughan et Tony Harris

Publié le par Nébal

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VAUGHAN (Brian K.) et HARRIS (Tony), Ex Machina, 2. Tag, introduction des Frères Wachowski, [s.l.], Panini, coll. Panini Comics – Wildstorm, 2007, [n.p.].

 
La série Ex Machina a été créée par le brillant scénariste Brian K. Vaughan (plus connu pour l'excellente série thriller / SF / Fantastique Y le dernier homme – bientôt adaptée en film, semblerait-il ? – et le troublant graphic novel Pride Of Baghdad), auréolé d'Eisner Awards, et le dessinateur Tony Harris (qui en a également quelques-uns à son actif) ; elle est publiée aux Etats-Unis chez Wildstorm, et en France chez Panini.
 
Le principe est simple, original et pertinent. La série se déroule dans un monde uchronique dans lequel il existe un super-héros. Un seul. « L'Illustre machine », de son vrai nom Mitchell Hundred, a acquis dans d'étranges circonstances un pouvoir de contrôle sur les machines, qui lui confère une puissance assez remarquable. Difficile, cependant, de devenir un super-héros : Mitchell se rend bien vite compte que la « vraie vie » diffère de celle des comics, et qu’il n’a rien du Superman dont les aventures le réjouissaient enfant. C'est un peu un loser, en fait, comme le Yorick Brown d'Y... Son costume, ses pouvoirs, son identité secrète... Finalement, tout cela ne l'aide guère à combattre le crime. Le vrai. Alors il décide de se présenter aux élections à la mairie de New York comme candidat indépendant. Et il gagne, contre toute attente. Il faut dire que, le 11 Septembre, ses pouvoirs lui ont été bien utiles, même s'il n’a pu sauver qu'une seule tour...
 
Brian K. Vaughan nous entraîne ainsi dans une réjouissante uchronie mélangeant brillament SF, thriller et politique, dans une Amérique post 11 Septembre plus vraie que nature (les frères Wachowski, dans leur très dispensable et racoleuse préface à ce tome 2, ont bien raison d'évoquer à cet égard la Californie de Governator, entre autres...) A part Watchmen, et dans une certaine mesure les Ultimates de Mark Millar, je ne connais pas de comics « de super-héros » (faut l'dire vite…) qui aient autant joué la carte du réalisme, à tous les niveaux. Le résultat est passionnant, intelligent et remarquablement bien ficelé, les séquences d'action (parfois passablement gores) s'intégrant parfaitement dans les embrouilles mesquines des couloirs de la mairie de New York et les questionnements du héros, des plus élevés aux plus sordides. Comme dans Y, on a un peu l'impression de regarder une des ces séries télé dont il est impossible de décrocher (la narration y emprunte beaucoup ; chaque épisode contient généralement au moins un cliffhanger ou une image forte en guise de conclusion, à même de séduire le plus blasé des lecteurs). Cela me semble franchement être une des séries les plus originales, intrigantes et enthousiasmantes de ces dernières années. Bon, a priori, je ne suis pas le seul à le penser, loin de là... Et il faut vraiment que je me calme sur les superlatifs.
 
Difficile, par contre, d’en dire beaucoup sur ce tome 2 plus particulièrement, sous peine de spoiler considérablement… Alors on va faire simple : de quoi nous parle-t-on, ici ? En vrac, de meurtres gores, de manipulations, de mariage gay, de mutilations, d’espionnage, de fondamentalistes chrétiens, d’opportunisme, de suicide, du 11 Septembre, d’hypocrisie, de la NSA, de glyphes bizarres, des pompiers, du système éducatif, d’amour, de machines, d’architecture, de tags… De beaucoup de choses. Les thèmes, nombreux et riches, s’imbriquent à merveille et, si l’action à proprement parler est rare, il est néanmoins impossible de s’ennuyer.

N’hésitez pas à vous jeter sur cette excellente série
.

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"Tom Strong", t. 3, d'Alan Moore & Chris Sprouse

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MOORE (Alan) & SPROUSE (Chris), Tom Strong, t. 3, [s.l.], Panini, coll. Panini Comics / America's Best Comics, 2007, [n.p.]

Le 3e tome de Tom Strong est – enfin – sorti en français il y a quelques semaines chez Panini/ABC, et il est vraiment excellent.

Petite présentation du personnage à tout hasard ? Tom Strong est un des héros créés par le génial Alan Moore quand il a lancé son propre label de comics, modestement dénommé America's Best Comics (ou ABC pour les intimes ; et le pire, c'est qu'il a raison, le bougre). C'est un héros « archétypal », fort, beau, honnête et intelligent, qui traverse tout le XXe siècle. Fruit d'une expérience « scientifique » menée sur lui par ses parents qui voulaient en faire un surhomme, il a effectivement acquis des capacités phénoménales ainsi qu'une longévité impressionnante en consommant de la racine de goloka. Il est le plus souvent accompagné dans ses aventures par sa femme Dhalua, leur fille Tesla, le robot majordome so british Pneuman et le gorille parlant Samson, so british de même. La BD se veut un hommage à la littéature « pulp » et aux comics de « l'âge d'or » (un peu à la manière de ce que Moore avait déjà fait avec l'excellent Suprême). Il n'y a pas vraiment de trame narrative à long terme : un épisode situé en 2000 peut très bien être suivi d'un épisode en 1945, etc. Les histoires sont généralement assez courtes.


C'est particulièrement vrai pour ce volume, très différent des deux précédent (lesquels m'avaient à vrai dire moins convaincu que Suprême, sauf pour ce qui est du dessin limpide de Chris Sprouse, qui apporte une homogénéité manquant parfois à la série Awesome). Ici, les petites histoires s'enchaînent, et sont souvent passablement débiles, et parfois même franchement hilarantes. Du coup, bien plus qu'aux précédents Tom Strong, ou même aux Tom Strong's Terrific Tales, cela fait davantage penser aux géniales Tomorrow Stories (dont seul Jack B. Quick, enfant prodige a été traduit jusqu'à présent ; à quand la suite ?). La famille Strong se retrouve en effet entraînée dans des histoires toutes plus improbables que les autres, à base, entre autres, de paradoxes temporels (très joliment employés) ou d'univers parallèles : ainsi dans l'hilarant Funnyland, où le « héros de la science » se retrouve projeté dans un monde cartoonesque où les lois de la comédie l'emportent sur celles de la physique ; la rencontre avec son alter ego Warren Strong vaut son pesant de carottes.

Seule véritable exception, mais tout sauf désagréable, la saga en deux épisodes (11 et 12) qui prépare le sympathique spin-off Terra Obscura (plus ou moins une histoire d'univers parallèle, mais en fait non...). A quand une traduction, là aussi ?

En conclusion, une excellente lecture, qui contient tout ce que l'on aime dans les productions les plus récentes d'Alan Moore : beaucoup d'humour, d'inventivité et d'érudition, qui servent une narration fluide, pour avoir au final une BD à la fois intelligente et divertissante. Gloire à Lui.
Et à suivre.

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