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Articles avec #nebal lit des bons bouquins tag

"50° au-dessous de zéro", de Kim Stanley Robinson

Publié le par Nébal

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ROBINSON (Kim Stanley), 50° au-dessous de zéro, traduit [de l’américain] par Dominique Haas, [Paris], Presses de la Cité, [2005] 2007, 487 p.
 
Chose promise, chose due (dans la mesure où je ne suis pas un homme politique) : après Les quarante signes de la pluie, voici donc le deuxième volume de la nouvelle trilogie de Kim Stanley Robinson, intitulé 50° au-dessous de zéro. Bon, je ne vais pas revenir ici sur la présentation de l’auteur, sur les thématiques de la trilogie, et sur le résumé de l’épisode précédent, pas que ça à fout’ non mais ho. On va faire plus court, cette fois-ci, et reprendre directement là où les choses s’étaient arrêtés.
 
C’est-à-dire à Washington sous la flotte. Une vilaine inondation catastrophique, comme un avant-goût des perturbations sévères que le réchauffement climatique risque de susciter prochainement. Washington est encore une zone sinistrée, où les sans-abris pullulent. Parmi eux, il en est un qui tranche quelque peu, dans la mesure où ce ne sont pas les brouzoufs qui lui manquent : Frank Vanderwal. Le scientifique cynique et obsédé par la sociobiologie des Quarante signes de la pluie est en effet clairement le personnage principal de 50° au-dessous de zéro, roman beaucoup moins marqué par les points de vue multiples que le précédent (certains, comme K2R2 sur le Cafard cosmique, se félicitent de cette relative évacuation du charmant couple Quibler ; pas moi, mais j’aurai le temps de revenir là-dessus…). Frank, à la fin du volume précédent, était déjà censé abandonner son appartement, désireux dans un premier temps de retourner à San Diego pour se livrer à nouveau à la recherche ; mais, rappelez-vous, sur une impulsion due à la rencontre d’une étrange femelle dans un ascenseur, il profite du quasi-ultimatum narquois de sa supérieure, Diane Chang, l’enjoignant de remodeler de fond en comble la NSF pour lui donner les moyens de lutter efficacement contre le changement climatique, et éventuellement d’aboutir à un salutaire changement de paradigme. Frank relève le défi, mais ne s’en retrouve pas moins à la rue, et trouver un logement à Washington après le déluge n’est pas chose aisée…
 
Ce n’est finalement pas un problème pour Frank, qui décide de profiter des événements pour se livrer à une petite expérience : convaincu que l’homme contemporain ne pourra trouver un bonheur relatif que dans la perpétuation des activités et des réflexes de son primate d’ancêtre, il décide tout simplement de se construire une cabane dans un arbre et de se contenter à peu de choses près du minimum. Il essaye même de retrouver les réflexes du chasseur, mais en partie seulement : en adhérant à une association vouée au repérage et éventuellement à la capture des animaux exotiques échappés du zoo lors du déluge et qui se sont réfugiés dans le parc où il a établi en toute illégalité et dans l’ignorance totale de ses collègues sa résidence, ou en accompagnant une bande de squatters végétariens vaguement néo-babas se livrant à un étrange sport à base de course façon steeple-chase et de lancer de frisbee. Et puis il y a les Potes, un petit groupe de clodos pour qui l’inondation n’a sans doute pas changé grand chose, et qui vivote sur une aire de pique-nique dans le parc abandonné…
 
En même temps, il faut bien qu’il travaille, directement en relation avec Diane Chang cette fois. L’inondation de Washington n’était en rien un aboutissement, ne constituant tout au plus qu’un premier symptome. Les événements s’enchainent bien vite : notamment, le gulf stream se retrouve totalement bouleversé par la fonte d’une partie de la banquise arctique (libérant accessoirement le légendaire passage du Nord-Ouest, ainsi qu’on le constate au cours d’une scène surréaliste), ce qui risque de susciter un changement climatique brutal, plongeant une bonne partie de l’hémisphère nord dans une nouvelle ère glaciaire. L’hiver à Washington est ainsi catastrophique, la température chutant parfois aux 50° en-dessous de zéro du titre… Parallèlement, l’hémisphère sud n’est guère plus gâté : le Khembalung disparaît ainsi sous les flôts… Puis un immense iceberg se détâche de l’Antarctique, menaçant d’une rapide montée des flots d’environ 7 m, destinée à remodeler entièrement le littoral de la planète entière… La NSF se lance donc dans des projets mégalomanes pour sauver les meubles.
 
Mais le réchauffement climatique est plus que jamais une question politique. Face à l’attentisme et aux dénégations suicidaires de la Maison-Blanche, Phil Chase, plus ou moins poussé par son conseiller Charlie Quibler, décide de se présenter à l’investiture démocrate pour l’élection présidentielle : il se veut le candidat efficace de l’écologie et de la lutte contre le changement climatique, et ressemble à vrai dire beaucoup à la modélisation réalisée par la NSF du « candidat scientifique », opposé à l’aveuglement des Républicains qui n’ont que le vain mot de « terrorisme climatique » à la bouche pour évoquer ces tragiques événements…
 
Mais il y a peut-être quelque chose de plus. Les autorités, d’une manière ou d’une autre, semblent bien s’intéresser malgré tout aux travaux de certains chercheurs en la matière, et les ont placés sous surveillance. C’est le cas, notamment, de Frank ; et la femme de l’ascenseur a bien des révélations à lui faire…
 
Voilà voilà… Bon. Bilan ?
 
Ben c’est pas fameux. J’ai franchement un sentiment radicalement opposé à celui de K2R2 dans sa chronique précédemment évoquée. Autant Les quarante signes de la pluie m’avait plutôt séduit en dépit de ses allures de long prologue, autant 50° au-dessous de zéro a constitué à mes yeux une assez cruelle déception. Ca y est, ça devait bien arriver un jour : Kim Stanley Robinson ne m’a pas convaincu avec ce roman… Non qu’il soit abominablement nul, hein : il est toujours plutôt agréable à lire, et fourmille de bonnes idées, comme d’habitude. Seulement il abonde aussi en défauts…
 
Premier constat : il tire atrocement à la ligne. De même que dans Les quarante signes de la pluie, mais sur 100 pages de plus, et sans l’excuse du « prélude », il ne se passe pas grand chose dans ce roman. La faute en incombe probablement au parti pris de l’auteur de se focaliser sur le personnage de Frank Vanderwal, ce qui est à mon sens désastreux. Frank était un personnage plutôt intéressant dans Les quarante signes de la pluie, plus complexe, moins unilatéral que les autres. Ici, il devient bien vite agaçant ; dans son expérience paléolithique, il est assez souvent ridicule, absurdement bobo dans ses courses à frisbee, d’une condescendance répugnante dans son comportement avec les Potes. Et l’auteur, à mon sens, manque de distance par rapport à ce personnage avec lequel il tend à s’identifier. Sous cet angle, 50° au-dessous de zéro m’a un peu rappelé Des parasites comme nous d’Adam Johnson : là encore un roman raté car beaucoup trop long, mais reposant en partie sur une expérience du genre ; Johnson, ceci dit, et en dépit des nombreux défauts de son roman, avait le bon goût de traiter cette question avec humour et dérision, de souligner le ridicule et la mesquinerie de la chose… Ce n’est pas le cas ici ; du coup, la bondieuserie écolo-bobo dégoulinante et l’éventuelle tentation réactionnaire de l’écologisme, que Kim Stanley Robinson avait su exposer avec lucidité et en toute honnêteté dans sa géniale « Trilogie martienne », et qui ne venait pas parasiter excessivement Les quarante signes de la pluie, tend ici à se retrouver au premier plan, sans être véritablement critiquée, ce qui est plutôt triste…
 
D’autant que Frank Vanderwal ne fait pas grand chose, en définitive : si les scènes « bureaucratiques » à la NSF sont toujours aussi réussies (et si les solutions scientifiques qui y sont exposées sont passionnantes), elles sont néanmoins bien rares, et tendent à se faire attendre ; en lieu et place, on est contraint de subir de bien trop longues séquences affreusement niaises sur la vie dans les bois de Frank Vanderwal… Kim Stanley Robinson, en outre, essaye à l’occasion d’insérer dans son roman une certaine dimension de thriller : objectivement, c’est plutôt bien fait, et les scènes finales sont assez haletantes ; mais on peut craindre le pire pour ce qui est de la suite des événements, et en tout cas rester un peu perplexe pour le moment devant ce nouvel ingrédient qui tombe un peu comme un cheveu sur la soupe…
 
Frank étant au centre du roman, les autres personnages ne peuvent guère rattraper ces écueils. Les Quibler, que l’on a donc pu juger horripilants car trop gentils (oui, certes, mais terriblement attachants aussi, et finalement moins gnan-gnan que ce Frank rupestre…), passent clairement au second plan ; Anna n’est quasiment pas évoquée, et Charlie à peine, et seulement pour deux thématiques qui déçoivent un peu dans la manière dont elles sont traitées : il en va ainsi de la candidature de Phil Chase à l’élection présidentielle, à laquelle on pouvait s’attendre certes, mais qui présente deux travers assez agaçants ; d’une part, son discours est – de manière très réaliste, hélas… – abominablement démagogique, sans que l’on sente pointer véritablement l’ombre d’une critique à nouveau ; d’autre part, la thématique politique manque à trouver son équilibre entre l’universalisme du problème (qui suscite parfois des discours étranges…) et la politique politicienne à l’américaine : Kim Stanley Robinson manque terriblement de subtilité dans ces passages-là, et aboutit bien plus encore que dans le premier volume à un triste manichéisme opposant les gentils Démocrates aux méchants Républicains (et à leur trifouillages électoraux, bien sûr…). La deuxième thématique justifiant l’intervention de Charlie et de son charmant bambin Joe est quant à elle tout simplement ridicule : là où le bouddhisme des Khembalais, dans Les quarante signes de la pluie, autorisait une réflexion sur la science que je ne trouvais franchement pas inintéressante, il n’intervient ici que pour quelques séquences assez pathétiques avec une légère teinte de fantastique parfaitement inappropriée…
 
Tout ça n’est donc pas glorieux. 50° au-dessous de zéro ne me semble pas tenir les promesses des Quarante signes de la pluie, et tend de plus en plus à ressembler à ce que je craignais par rapport au thème du réchauffement climatique… Ce roman, sans être totalement nul, m’a donc terriblement déçu, ce qui est une première pour Kim Stanley Robinson. Ceci dit, je maintiens qu’il est un des auteurs de science-fiction les plus intéressants à l’heure actuelle, et suis prêt à lui pardonner la maladresse de ce roman raté. On verra bien quand Sixty Days and Counting paraîtra en français…

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"V.", de Thomas Pynchon

Publié le par Nébal

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PYNCHON (Thomas), V., traduit de l’américain par Minnie Danzas, [Paris], Editions du Seuil, coll. Points, [1961, 1963, 1985] 2001, 632 p.
 
Croyez-le ou non, il se trouve dans mon entourage des personnes charitables, désireuses de me sauver des flammes de l’Enfer. Des gens consternés par mon goût immodéré pour la science-fiction, et qui pensent que, n’étant pas complètement idiot après tout, je serais parfaitement en mesure de lire des vrais livres. D’où cette heureuse initiative d’une valeureuse croisée du bon goût littéraire, qui a insidieusement profité de mon anniversaire pour m’offrir V. de Thomas Pynchon. Nébal remercie donc Coco.
 
Et ça tombe bien. Parce que si Pynchon, que l’on considère généralement comme un des plus grands auteurs américains contemporains, est en principe publié dans des collections de littérature « blanche », il n’est pas pour autant si éloigné que cela de mes préoccupations habituelles. Rien d’étonnant, dans un sens, à ce que l’on trouve une fiche biographique du Monsieur sur le site du Cafard cosmique, vantant notamment, de même qu’ActuSf d’ailleurs, les mérites de ce que l’on considère parfois comme son chef-d’œuvre, L’Arc-en-ciel de la gravité, roman inclassable et unique, véritable objet de culte, et d’une influence considérable semble-t-il sur les écrivains du mouvement cyberpunk (entre autres…). Et V., à vrai dire, ne déroge guère à cette première impression : à nouveau un ouvrage inclassable, complexe et fou, au croisement des genres, de ceux que Gérard Klein, dans sa préface au Codex du Sinai d’Edward Whittemore (je vous entretiendrai bientôt de cette merveille qui ne manque effectivement pas de faire penser à V.), regroupe dans une étrange et fascinante cohorte regroupant entre autres et dans le désordre Vladimir Nabokov et Jorge Luis Borges, Lewis Caroll et Franz Kafka, Laurence Sterne et Rabelais, etc. : V. est expressément cité. Et on est bien, ici, dans cette séduisante littérature qui a le bon goût et l’audace de bafouer les étiquettes, au risque de susciter la perplexité des intégristes de part et d’autres des frontières littéraires ; on peut bien parler, me semble-t-il, de ces « transfictions » évoquées par Francis Berthelot, et V. serait tout à fait à sa place, par exemple, dans l’excellente collection « Interstices » de Calmann-Lévy dont j’ai déjà eu l’occasion de vous parler (voyez ma note sur Les Mille et Une Vies de Billy Milligan) et dont je vous reparlerai bientôt (pour L’Oiseau impossible de Patrick O’Leary) (ah, et de toute façon, vous devez lire La Cité des saints et des fous de Jeff VanderMeer, je sais, je me répète, mais c’est un monument, alors merde, quoi). V., en effet, jongle avec audace et humour entre littérature « générale », et littérature « de genre » (espionnage surtout, mais aussi science-fiction et fantasy). Un premier roman extrêmement ambitieux et plutôt original, quand bien même encore maladroit ici ou là à mon sens, mais j’y reviendrai.
 
Ceci dit, j’aurais mis un peu de temps pour le lire, celui-ci (les plus anciens de mes hypothétiques lecteurs se souviendront peut-être que j’en avais évoqué la dévoration prochaine dans mon compte rendu des Métamorphes de Moluk, ce qui n’a effectivement rien à voir, il y a de ça plusieurs mois…). J’avoue, j’ai été faible pendant un bon moment. Je n’avais encore jamais (honte sur moi) lu la moindre ligne de Thomas Pynchon ; je connaissais déjà cependant sa réputation, celle d’un auteur dont « les romans […] ne sont pas faciles à lire », pour reprendre le constat lapidaire de Mr. Cafard. Un auteur pour lequel il vaut mieux, sans doute, se préparer ; qu’on ne peut pas lire dans n’importe quelles circonstances ; aucune envie, en somme, de renouveler ma douloureuse expérience avec l’incontournable Ulysse de Joyce, une des influences probables de ce roman d’ailleurs, mais que j’ai dû abandonner après plusieurs tentatives infructueuses (je le lirai un jour, c’est promis ; je sais, à en croire certains, que je ne devrais même pas prétendre être en mesure de causer littérature tant que je n’ai pas lu Ulysse… ça va viendre, si si).
 
Pourtant, ça faisait un bail que je voulais lire Pynchon. Pour sa personnalité unique et son œuvre inclassable, donc (pas un hasard si les auteurs cités plus haut par Gérard Klein figurent pour bon nombre d’entre eux dans mon panthéon personnel, et en premier lieu Sterne pour son extraordinaire et injustement méconnu La Vie et les opinions de Tristram Shandy, et Kafka, bien sûr…). Mais aussi, je dois le reconnaître, en raison du mystère entourant le bonhomme, qui a su se forger une image mythique en réduisant la communication à néant. Pynchon est en effet un inconnu célèbre. Tout le monde révère ses livres, et en même temps on ne sait à peu près rien de lui ; de cet auteur guère prolifique (cinq romans en une cinquantaine d’années !), on ne dispose que de rares photographies datant des années 1950, et semble-t-il d’une seule interview. On a même supposé que Thomas Pynchon n’existait tout simplement pas, entendons par-là qu’il n’était que le pseudonyme dissimulant un fameux écrivain américain… Bon, peu importe, au final, quand bien même la communication autour de l’œuvre peut à certains égards être considérée comme faisant partie de l’œuvre elle-même (tendance que la littérature contemporaine a cultivé pour le meilleur et surtout pour le pire) ; on peut bien se contenter des romans de Pynchon.
 
Il est bien temps, je vous l’accorde, d’en venir enfin à ce V., premier roman de l’auteur, datant du début des années 1960 et lauréat en 1963 du prix William Faulkner du meilleur roman.
 
Où l’on commence par (vaguement) suivre le périple improbable d’un marin paumé répondant au nom tout aussi improbable de Benny Profane. Lequel est avant tout un jocrisse, qu’on se le dise. On suit vaguement, donc. Parce que ça part dans tous les sens dès le début : d’une page à l’autre, on croise une multitude de personnages, prétextes à de nombreuses digressions où le temps, l’espace, la continuité et la cohérence partouzent frénétiquement entre deux bastons de marins arrosées de whisky frelaté. On y croise donc tout d’abord des marins, et des barmaids qui s’appellent toutes Béatrice. Et ça boit, ça chante, ça frappe, ça aime, ça rompt, dans un joyeux bordel où le lecteur se paume, commence par revenir quelques lignes en arrière (hein ? quoi ? qui ?), et puis se laisse entrainer dans la ronde infernale des soirées enivrantes, n’esquissant qu’un bref salut à un type de passage pour rejoindre bien vite le prochain bar à matelots, la prochaine baston, la prochaine Béatrice. Et l’on suivra ainsi tant bien que mal, en jouant des coudes à l’occasion, Benny Profane et ses potes, mi-prolo mi-bobo, ramassis d’artistes ratés, de clodos, d’intellectuels et de filles qui apparaissent et disparaissent comme dans une interminable fête anarchique, un squat sans règles où les impressions et les sentiments surnagent entre deux trous noirs éthyliques. Benny Profane se rend bien vite à New York, où il est l’ami des clochards, quand il ne fréquente pas la Tierce des Paumés ou les petits voyous portoricains avec qui il chasse l’alligator dans les égoûts. L’occasion de bon nombre de rencontres plus ou moins marquantes : Esther, par exemple, petite juive un brin écervelée qui entend bien se faire refaire son pif aquilin perçu comme un stigmate ; ou encore Herbert Stencil, et son obsession pour V.
 
Et c’est ainsi que le roman, déjà passablement confus, se met à vaguement suivre deux lignes vaguement narratives résolument différentes, bien que quasi nécessairement vouées à se rejoindre. Nous avons donc d’un côté les séquences « contemporaines » (fin des années 1950), avec tous ces personnages et leur vie au jour le jour, dans une ambiance qui ne manque pas de faire penser à Kerouac et notamment à Sur la route, ou plus simplement et plus largement à la beat generation. A vrai dire, c’est peut-être davantage William Burroughs que l’on aurait envie de convoquer ici, le « réalisme » sec et sordide de ces premières séquences s’enchaînant bien vite avec d’autres, plus précieuses, plus hallucinées, et paradoxalement (ou pas) plus cohérentes.
 
Herbert Stencil (qui parle de lui à la troisième personne, ce qui est toujours bon signe) est obsédé par une ligne mystérieuse extraite du journal intime de son défunt père : « Il y a plus derrière V. et dans V. qu’aucun de nous n’a jamais soupçonné. » Comme de bien entendu, cette sentence étrange s’applique parfaitement au roman. Stencil entend bien découvrir qui, ou ce qui, se cache derrière cette lettre « V. ». Une femme, peut-être ? Ou bien cette rate élevée par un prêtre dingue dans les égoûts ? A moins qu’il ne s’agisse de Vheissu, ce pays fantasque dont l’existence réelle n’a jamais été avérée, mais qui pourrait se trouver, voyons, du côté de l’Afghanistan, peut-être, ou bien non, vers l’Antarctique, ou dans les souterrains du monde ? Vheissu, quoi qu’il en soit, a nécessairement des agents. Et Stencil de rassembler ainsi tous les indices lui permettant de découvrir enfin le mystère de V. Et de reconstituer le tout, de le revivre. Ainsi qu’il le répète à tout bout de champ, tout cela n’a rien à voir avec de l’espionnage. Mais l’on croisera, dans ses récits anciens prenant place au Caire ou à Malte, en Italie ou en Afrique du Sud, bien des agents secrets, des non-dits, des complots, des gens qui ont quelque chose à cacher ; tout tourne nécessairement autour de V. Stencil, dans sa quête paranoïaque, élabore comme un romancier pervers une succession de conspirations et de coïncidences improbables (pour citer cette fois un auteur récent, pour le coup, ça m’a fait un peu penser à Paul Auster, dans le fond... mais aussi, bien sûr, à Edward Whittemore, encore une fois), repoussant toujours plus loin la résolution de l’énigme. Car Stencil sait bien vite que la solution se trouve probablement à La Valette. Mais il préfère errer, rassemblant les indices, d’un pays à l’autre, d’une époque à l’autre, en avant, en arrière, complètement à l’Ouest ou un peu plus au Sud. V. doit être mis en rapport avec l’incident de Fachoda, avec le génocide des Hottentotes et Héréros en 1904 (séquences hautement cauchemardesques ; une fois de plus, difficile de ne pas faire le lien avec, plus tard, la tragédie de Smyrne telle qu'elle est superbement décrite dans Le Codex du Sinaï de Whittemore), avec ces révolutionnaires paraguayens fricotant à Florence avec de pittoresques aventuriers désireux de s’emparer de la Naissance de Vénus (nécessairement) de Botticelli, avec les bombardements de La Valette. Tout tourne autour de V. Et les liens, progressivement, s’établissent entre le complot délirant de Stencil et les beuveries et coucheries de la Tierce des Paumés, comme une prophétie révélatrice d’une soudaine apocalypse, inévitable en dépit de la fuite perpétuelle des différents protagonistes.
 
La littérature « réaliste » des séquences contemporaines (encore que ce réalisme doive souvent être relativisé, ainsi pour ce qui est de la chasse aux alligators, ou de l’opération de chirurgie esthétique d’Esther, séquence hilarante et douloureuse évoquant le docteur Benway dans ses œuvres… la bizarrerie et le rire sont de toute façon omniprésents) se trouve ainsi balancée par une littérature plus folle et lorgnant insidieusement (et avec beaucoup d’humour) vers les contrées troubles de l’imaginaire, à base de royaumes fantasmagoriques, de rencontres fatales, d’être quasi cybernétiques, de quasi réincarnations, de mystérieux signaux magnétiques et de manifestations vaporeuses. V., dans les délires de Stencil, obéit ainsi à l’étrange logique des rêves et des cauchemars, la cohérence forcée du récit sentant l’artifice un peu honteux, où la volonté vient combattre la fatalité, pour un résultat très efficace et perturbant, hautement paranoïaque pour ne pas dire dickien (l’interrogation sur la nature de la réalité est centrale dans le roman, et pas seulement dans l’enquête de Stencil).
 
Le tout étant servi par une plume alerte et fine (un peu malmenée par la traduction, je le crains, mais il faut reconnaître qu’il y avait sans doute là un fameux challenge…). Le style de Pynchon, si l’on passe sur l’incongruité et la confusion du récit, est d’une grande fluidité, souvent fort, parfois drôle, et généralement juste.
 
Ceci dit, tout cela n’est pas sans défauts. Je n’ai guère été surpris d’apprendre que V. était le premier roman de Thomas Pynchon : il est en effet marqué par une ambition débordante, pas toujours bien canalisée, succombant parfois à l’exercice de style type poésie en prose (ou pas, d’ailleurs : les chansons et poèmes abondent dans le récit), et se perdant parfois presque autant que le lecteur d’un personnage à l’autre, d’une ligne narrative à l’autre ; il en résulte à l’occasion un sentiment de trop-plein, éventuellement générateur d’ennui, que j’ai pour ma part surtout ressenti dans les passages « contemporains » (les moins originaux, pour le coup ; et, en ce qui me concerne en tout cas, Pynchon n’a pas ici l’aisance et le naturel d’un Kerouac, par exemple). Cela n’exclue pas quelques très jolies séquences, ainsi l’opération d’Esther, la psychanalyse de Stencil par son dentiste, la chasse aux alligators, etc. Mais les récits paranoïaques de Stencil me paraissent bien plus convaincants, à la fois prenants et absurdes, drôles et terrifiants, presque toujours saisissants. Plus personnels, en tout cas.
 
Peut-être est-ce que je cherchais davantage cela chez Pynchon… Quoi qu’il en soit, cette première expérience s’avère sans aucun doute concluante, et j’ai bien envie de poursuivre dans la découverte de cet auteur hors-normes, probablement avec L’arc-en-ciel de la gravité, récemment réédité si je ne m’abuse, ou bien avec Vente à la criée du lot 49, que l’on prétend parfois plus accessible… On verra bien. En attendant, j’ai passé dans l’ensemble un très bon moment à la lecture de ce très bon V.
 
Alors merci encore, Mademoiselle. Maintenant, il s’agit juste de faire encore mieux pour mon prochain anniversaire (quoi, j’abuse ?).

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"Les quarante signes de la pluie", de Kim Stanley Robinson

Publié le par Nébal

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ROBINSON (Kim Stanley), Les quarante signes de la pluie, traduit [de l’américain] par Dominique Haas, [Paris], Presses de la Cité, [2004] 2006, 396 p.
 
L’Américain Kim Stanley Robinson est clairement pour moi l’un des meilleurs auteurs de science-fiction de ces dernières années avec le Canadien Robert Charles Wilson, et devant (oui, devant) l’Anglais Stephen Baxter et l’Australien Greg Egan. Ce qui fait trois auteurs sur quatre plus ou moins assimilés au sous-genre « hard science », et croyez bien que la quiche en sciences dites « dures » que je suis en est le premier étonné…
 
On s’accorde généralement à placer Robinson dans ce courant, et l’abondance de digressions scientifiques dans ses romans est à vrai dire assez révélatrices des intérêts du bonhomme. Pourtant, à la différence de bon nombre de ses collègues, il n’est pas lui-même un scientifique (il est de formation littéraire ; au passage, sa thèse, récemment éditée chez les Moutons électriques, portait sur Les Romans de Philip K. Dick…) ; cela ne rend pas son discours moins pertinent, semble-t-il, le fond scientifique de ses écrits étant qualifié de solide par les plus compétents des amateurs du genre (quand bien même, en cherchant la petite bête, on peut déceler quelques erreurs ici ou là, mais bon, ça va…) ; cela explique peut-être, en contrepartie, sa clarté d’expression, son sens de la pédagogie, son indéniable curiosité d’amateur, qui tranchent par exemple sur l’austérité d’un Egan, et rendent probablement ses ouvrages plus accessibles pour les béotiens dans mon genre. Notons d’ailleurs que l’attrait pour les sciences de Kim Stanley Robinson ne se limite pas, loin s’en faut, aux seules sciences dites « dures » : les sciences humaines et sociales (essentiellement l’histoire, mais aussi la sociologie et la science politique, y compris dans ses aspects juridiques et institutionnels) y jouent un rôle tout aussi important, et les réflexions en la matière sont souvent pertinentes (ce qui est plutôt appréciable, tout de même !). Autre atout du Monsieur, et non négligeable : si la science joue un rôle important dans ses œuvres, l’auteur ne se contente pas pour autant de livrer une froide littérature d’ingénieur, dans la mesure où il accorde une grande importance à ses personnages, généralement très humains et attachants (ce qui le rapproche à certains égards de Wilson, je trouve ; on aura l’occasion d’y revenir). Il donne en tout cas l’image d’un passionné, à l’enthousiasme communicatif, et aux centres d’intérêt variés, de l’alpinisme au bouddhisme en passant par la physique quantique et l’histoire, et qui ne rechigne pas à exposer ses opinions, notamment d’ordre politico-économique, dans une perspective résolument humaniste et écologiste : ainsi, Kim Stanley Robinson ne se contente pas de bêtement critiquer le capitalisme, ce qui est à la portée du premier venu, mais entend bien y proposer des alternatives. On a pu, assez souvent, le juger « naïf », « trop gentil », etc. Etant d’un naturel cynique, je serais tout disposé à renchérir sur ces critiques, mais le fait est que l’honnêteté de Robinson me désarme…
 
Autant de caractères que l’on retrouve dans ses plus fameuses œuvres, et notamment dans la d’ores et déjà incontournable « trilogie martienne » (Mars la rouge, Mars la verte et Mars la bleue ; on peut y rajouter le recueil de nouvelles, et quasi fix-up, intitulé Les Martiens, lequel, si je ne m’abuse, avait fait l’objet de mon premier compte rendu miteux sur ce blog miteux, c’est dire si ça doit pas être glorieux…). Le fruit de plusieurs années de travail, décrivant rien moins que la colonisation et la terraformation de la planète rouge, dans une perspective résolument historique et humaine, où l’aventure et la fascination scientifique, la petite histoire et la grande, les catastrophes les plus noires et les utopies les plus lumineuses, s’entremêlent avec bonheur pour former une somme incomparable et indispensable. On peut dire la même chose de son autre chef d’œuvre, The Years of Rice and Salt, superbe uchronie bêtement traduite sous le titre imbécile de Chroniques des années noires : sept siècles d’histoire revisitée, dans un monde où l’Europe a succombé à la grande peste du Moyen-Âge, laissant la première place à la Chine et au monde arabe. Une merveille, vous dis-je.
 
Et Kim Stanley Robinson s’est donc lancé il y a peu dans une nouvelle trilogie, dont Les quarante signes de la pluie constitue le premier volume (le second, 50° au-dessous de zéro, est paru il y a peu en français ; je le lis prochainement et vous en parle illico ; le troisième n’existe pour l’instant qu’en anglais, et s’intitule Sixty Days and Counting). L’amateur de Kim Stanley Robinson est tout d’abord surpris par la taille du roman : 400 pages seulement, là où les précédents ouvrages avoisinaient généralement le double, voire plus… Le thème, par contre, n’étonne guère : le réchauffement climatique.
 
Je ne sais pas vous, mais moi, j’en ai soupé, du réchauffement climatique. Impossible de passer à côté à l’heure actuelle, et difficile de faire la part des choses, l’alarmisme obtus et les bondieuseries écolo-bobo dégoulinantes de certains me paraissant tout aussi horripilantes que les réfutations hypocrites et scandaleuses des acharnés de l’ultra-libéralisme économique, qui se complaisent dans une vision (non, un aveuglement) à court terme typique de l’actionnaire moyen. Je crois volontiers, pour ma part, au réchauffement climatique, et à la nécessité de faire des efforts sous peine de Gros Bordel Imminent (par contre, les « solutions » proposées tendent à m’agacer quelque peu, mais bon, là n’est pas la question…) ; je regrette, ceci dit, l’attitude résolument doctrinaire des adhérents à la cause, leurs tours de passe-passe rhétoriques (Al Gore et compagnie, sous cet angle, ne valent pas forcément mieux que leurs adversaires…) et leur tendance à crier au haro sur l’hérétique quand on se permet la moindre critique… La question scientifique et politique est devenue question de foi et d’orthodoxie scientiste ; il me semble, quant à moi, que ce terrible problème devrait favoriser, plutôt que ce bête repli sur soi, un salutaire questionnement sur la place de la science dans la société, sur son rôle politique, et sur ses conséquences à long terme : à peu de choses près un changement de paradigme…
 
Pour tout dire, là, comme ça, je n’avais pas vraiment envie de lire un bouquin de plus sur le réchauffement climatique. Sauf que celui-ci est de Kim Stanley Robinson ; oh, il n’y a aucun doute sur le positionnement du bonhomme dans ce débat : Les Quarante signes de la pluie constitue bien un antidote à Michael Crichton… Mais j’avais trouvé Robinson remarquablement pertinent dans son questionnement sur l’écologie dans la « trilogie martienne » (à tel point qu’il a pas mal modifié mon point de vue, l’enfoiré…), alors pourquoi pas, après tout ? Bonne surprise en ce qui me concerne, qui plus est : la réflexion sur la science et son rôle social que j’évoquais à l’instant est bien au centre du roman…
 
Une chose franchement terrifiante, d’entrée de jeu : on n’a vraiment pas l’impression d’être dans un roman de science-fiction. Ou, plus exactement, dans un roman d’anticipation. Si l’on doit parler ici de futur (ce que ne fait pas l’auteur), c’en est un vraiment très proche, où Bush pourrait bien être encore le président des Etats-Unis (le président n’est pas nommé dans le roman, mais c’est un républicain… qui a une réputation, sans doute très exagérée, de crétin fini). Autant dire que ça se passe demain. Les effets du réchauffement climatique sont encore très limités, et, si l’on excepte la fin du roman (Washington qui disparaît sous les eaux dans une inondation catastrophique ; ce n’est pas un spoiler, on sait dès le début – dès le titre – ce qui va se produire), la question n’est à vrai dire évoquée qu’en filigrane, comme par une suite de dépêches qui ne retiennent guère l’attention : un morceau de la banquise qui se détache, « l’Hyper-Niño » permanent, etc. Tous les événements sont envisagés par l’intermédiaire d’une brochette de personnages, généralement très attachants (quand bien même on a pu les juger trop gentils mignons).
 
A Washington, on suit ainsi le charmant couple formé par Anna et Charlie Quibler (ce qui occasionne de très touchantes scènes familiales – horreur glauque, je viens d’écrire ça, moi ? – qui ne sont pas sans rappeler la jolie nouvelle « Mars la violette », dans Les Martiens). Anna est une scientifique de formation, mais son travail est essentiellement administratif, en tant que chef de projet à la National Science Foundation (NSF), ce qui fournit le prétexte à une savante étude de cette institution chargée d’attribuer des subventions à la recherche scientifique, mais qui manque cruellement de moyens… On compte notamment, parmi ses collègues, le cynique et désabusé Frank Vanderwal, qui applique une grille de lecture sociobiologique aux rapports humains, tout comportement contemporain se rapportant à ses yeux au primate d’antan et à sa lutte pour la survie dans la savane ; Frank déplore le manque de moyens de la NSF, et entend bien, en fin de compte, la révolutionner de fond en comble, pour aboutir à ce changement de paradigme qui lui paraît indispensable. Tous ces scientifiques, en effet, sont conscients du désastre imminent, à la différence des charlatans obtus qui forment l’entourage direct du président. Cela, Charlie Quibler le sait mieux que personne, lui qui joue le rôle de conseiller pour l’environnement du sénateur démocrate Phil Chase, probablement plus sympathique et volontaire que la grande majorité de ses collègues, mais guère efficace pour autant. Charlie, le seul non-scientifique parmi les personnages principaux, est particulièrement attachant : homme moderne et papa-gâteau, c’est lui qui s’occupe du bambin Joe, tandis qu’Anna travaille d’arrache-pied à la NSF ; et il le traîne partout sur ses épaules… jusque dans le bureau ovale. Ce qui occasionne nombre de très jolies scènes (… mais bordel, c’est pas possible, c’est pas moi, j’ai pas pu écrire ça…). A Washington, enfin, il ne faut pas oublier ces étranges ambassadeurs khembalais, représentants d’une minuscule nation de Tibétains exilés dans l'océan Indien, sur une petite île inondable, et qui viennent dans la capitale de l’hyperpuissance pour y tenter un lobbying indispensable mais voué à l’échec… Les Quibler, cependant, et sans qu’ils sachent trop pourquoi, entendent bien faire de leur mieux pour leur venir en aide. Enfin, de l’autre côté des Etats-Unis, le roman revient de temps à autre sur les employés d’une petite start-up de bio-ingénierie, dont les recherches pourraient bien s’avérer cruciales, quand bien même ils semblent pour l’instant se livrer à un vain et tragique massacre de souris ; mais peut-être l’arrivée d’un jeune mathématicien de génie dans l’entreprise pourra-t-elle changer la donne ?
 
A vrai dire, on n’en saura guère plus. C’est là le principal défaut des Quarante signes de la pluie : c’est un roman sans intrigue, et, pour ainsi dire, un simple prologue. Une succession de tranches de vie et de débats passionnés (scientifiques, politiques, philosophiques), très intéressante, mais totalement dénuée d’action, et avançant comme si de rien n’était vers la catastrophe imminente. Ce qui est sans doute assez réaliste, finalement, quand bien même on a pu critiquer ici ou là une certaine tendance au manichéisme avec tous ces personnages si sympathiques (personnellement, je n’en suis pas si sûr, il me semble qu’il y a là une erreur de lecture, et une méprise sur le profond humanisme de l’auteur…). Reste que, si l’on sait où l’on va, il n’y a pas de véritable récit pour autant. Attention, on ne s’ennuie pas un seul instant : l’écriture de Kim Stanley Robinson est toujours aussi agréable, et ses personnages sont peut-être encore plus émouvants qu’à l’ordinaire. Mais on est néanmoins un peu perplexe devant ce long jeu de pistes, dont certaines se révèlent étrangement des impasses, tandis que d’autres peuvent laisser un peu sceptique (la thématique bouddhiste tendant à la limite vers le fantastique, du moins pour ce qui est de l’atmosphère). Et si le final est très réussi, il est sans doute avant tout frustrant.

Les Quarante signes de la pluie ne constitue ainsi qu’une introduction, très agréable en tant que telle, mais dont je ne saurais pour l’instant conseiller sans hésitation la lecture. Les amateurs de Kim Stanley Robinson passeront sans doute un très bon moment avec ce roman (c’est mon cas), et ceux qui s’intéressent au réchauffement climatique et aux innombrables questions qu’il soulève (bien au-delà des seuls champs scientifique et économique) y trouveront sans doute une lecture pertinente, à même d’ouvrir un certain nombre de pistes de réflexion. Au-delà, je ne saurais véritablement me prononcer, dans la mesure où je n’ai pas l’impression d’avoir fini un livre ; alors je lis 50° au-dessous de zéro dans quelques jours, et on en reparle…

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"Fournaise", de James Patrick Kelly

Publié le par Nébal

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KELLY (James Patrick), Fournaise, traduit [de l’américain] par André-François Ruaud et Christophe Duchet, Lyon, Les moutons électriques, [2006-2006] 2007, 161 p.
 
Les moutons électriques, c’est pas la première fois que je vous en cause sur ce blog interlope. Une jeune maison d’édition dont le simple nom provoque en moi des spasmes irrépressibles et dévorants m’incitant à l’achat compulsif rien que pour dire merci (salauds de commerciaux, j’aurai votre peau un des ces quat’, z’allez voir ça…). Il y a Fiction, déjà, l’excellente anthologie périodique que j’ai déjà eu l’occasion de vanter pour son superbe 5ème opus riche en merveilles. Mais il y a aussi bon nombre d’autres publications, qui ont le bon goût d’être assez originales ; c’est vrai pour ce qui est des auteurs français (voyez par exemple ma note sur Minuscules flocons de neige depuis dix minutes de David Calvo), mais aussi pour un certain nombre d’auteurs étrangers à peu de choses près inconnus jusqu’alors en France.
 
C’est par exemple le cas de James Patrick Kelly, un auteur américain né en 1951, assez réputé semble-t-il outre-Atlantique, d’autant qu’il a été récompensé par un certain nombre de prix, mais qui n’avait pas bénéficié jusqu’alors de traductions françaises, allez savoir pourquoi. Les moutons électriques ont donc décidé de pallier à ce manque, mais en procédant d’une manière assez inhabituelle, avec la publication de ce bref volume intitulé Fournaise, sélectionné au prix Hugo 2006 et prix Nebula de la meilleure novella en 2007. Il est vrai que l’on se trouve ici sur une frontière imprécise entre le court roman et la longue nouvelle, qui contribue sans doute pour une bonne part à l’atmosphère assez étrange de ce récit hors-normes, prenant pourtant pour point de départ des thèmes assez classiques.
 
Sur la quatrième de couverture, on parle d’un « parfait équilibre entre l’aventure pastorale à la Clifford Simak et l’anticipation politique à la Robert Silverberg », et ces références sont semble-t-il assez largement acceptées. Mouais… Admettons pour Simak (n’ayant lu que le superbe Demain les chiens, je ne saurais trop m’étendre sur cette filiation supposée), et je n’en sais rien pour ce qui est de Silverberg, n’ayant toujours rien lu du prolifique auteur… On a également comparé Fournaise, ici ou là, à ces célèbres dystopies que sont Le meilleur des mondes d’Aldous Huxley et 1984 de George Orwell. Là, j’avoue n’être franchement pas d’accord : si le thème essentiel de Fournaise relève bien de l’anticipation politique utopique (ou dystopique, ou anti-utopique, ou contre-utopique, comme vous voudrez), on ne saurait pourtant y voir l’évocation d’une quelconque forme de totalitarisme, et encore moins la dénonciation vigoureuse qui caractérise ces œuvres (et surtout 1984) ; j’aurais bien davantage tendance à rejoindre le forumer Ubik sur le Cafard cosmique et le très critique Arkady Knight d’ActuSF, et évoquer avec eux l’œuvre d’Ursula Le Guin. Dans l’interrogation, comme dans la méthode, il y a bien ici quelque chose d’assez comparable à ce que la grande dame de la SF a pu faire, par exemple, dans Les Dépossédés, ou encore, semble-t-il, dans Le Nom du monde est Forêt (en bonne place dans ma pile à lire) : nulle dénonciation, ici, mais plutôt la peinture d’une société originale où l’utopie se trouve questionnée (sans être explicitement louée ou critiquée) par l’arrivée en son sein d’éléments étrangers.
 
L’action se déroule sur la planète Walden, ainsi nommée par son acquéreur en référence à l’œuvre d’Henry David Thoreau, prônant une sorte d’utopie écologique fondée sur le retour à la terre et la « simplicité volontaire » (un versant de l’auteur que j’avoue ne connaître guère, pour n’avoir eu l’occasion de lire jusqu’à présent que le célèbre essai De la désobéissance civile). Le Président Winter accueille sur son monde tous les « vrais humains », qui ont fait le choix de ce mode de vie, et n’ont pas été « souillés » par la technologie (sous forme d’implants, etc.) Mais la cohabitation de « l’Etat transcendant » de Walden avec les Pukpuks, les anciens colons de la planète (appelée auparavant le Pois de Moroboe), lesquels n’entendent pas s’imposer ce genre de limitations et maintenir une certaine ouverture à l’égard de l’En-Haut, les Mille Mondes colonisés par l’homme, pose bien vite problème. Le président Winter décide de forcer les choses par une sorte de guerre écologique, en implantant sur sa planète des forêts à croissance rapide, radicalement incompatibles avec le mode de vie des Pukpuks, et qui recouvrent bien vite l’ensemble de Walden. Face à cette agression que les habitants de l’Etat transcendant sont bien entendu loin de considérer comme telle, les Pukpuks acculés ripostent et déclarent une étrange guerre incendiaire : certains d’entre eux en viennent à adopter un comportement de kamikazes, se transformant volontairement en torches humaines qui viennent embraser les quatre coins de Walden. Les « soldats » de l’Etat transcendant deviennent dès lors des pompiers, menant une lutte de tous les instants, et à certains égards perdue d’avance, pour contenir les incendies (ils ne disposent guère de moyens efficaces pour les éteindre, du fait de leur mode de vie), sauver leurs forêts, et garantir ainsi la pérennité de leur utopie.
 
Spur – de son vrai nom Prosper Grégoire Leung – est un de ces soldats du feu, un volontaire qui a bien failli perdre la vie lors d’une précédente intervention, où, cauchemar suprême, il a assisté en personne à la mort de son beau-frère Vic, lequel avait trahi la cause de l’Etat transcendant en se transformant en torche. Terrible affaire, à propos de laquelle il entend bien garder le secret au risque de nuire à sa rémission, d’autant que le décès de Vic semble devoir précipiter la dissolution de son mariage raté avec Confort, la sœur de ce dernier. En attendant de rejoindre la communauté rurale de Petitbourg, pour y retrouver son épouse, mais aussi son père, qui semble témoigner plus d’attachement à ses vergers qu’à sa famille, Spur se remet dans un hôpital ultra-moderne, entorse à la « simplicité volontaire » tolérée par le président Winter, directement en contact avec l’En-Haut. Spur, qui s’ennuie, occupe le temps en adressant de bien vaines salutations à ses homonymes ou quasi-homonymes à travers les Mille Mondes, en quête peut-être d’un lointain parent inconnu et inaccessible en temps normal du fait de la « quarantaine volontaire » de Walden. Ses milliers de messages restent sans réponse… Sauf un. Alors que Spur s’attendait à être refoulé par un bot, comme toujours, il se retrouve soudainement en communication avec un certain Phosphor Grégoire L’ung, ou plus exactement « le Haut Grégoire, Phosphorescence de Kenning, énergisé par la Tortue de Radiation Eternelle ». Un enfant d’une douzaine d’années, mais de toute évidence remarquablement éveillé, et qui bénéficie semble-t-il d’une considération et d’une adoration tenant du culte. Un « porteur de chance ». Spur, interloqué, se met à entretenir le Haut Grégoire de la situation sur Walden et de la guerre contre les Pukpuks incendiaires, la traduction hasardeuse ne facilitant guère les explications détaillées. L’incompréhension est à vrai dire quasi totale. Puis la communication s’interrompt…
 
Mais, alors qu’il prend le chemin du retour à Petitbourg, Spur est bien vite arrêté par une visite inattendue : le Haut Grégoire, intéressé par le récit du convalescent, a fait le déplacement depuis Kenning, accompagné d’une cohorte d’étranges enfants surdoués formant collectivement le L’ung, déconcertante entité politique « parfaite », et plus ou moins contenue par la très dévouée et austère Memsen. Le L’ung désire visiter Walden, et a choisi Spur comme guide. Celui-ci n’a à vrai dire guère le choix, mais la tâche s’annonce délicate : ces enfants issus d’un monde ultra-technologique si différent de l’Etat transcendant, et si insolents et curieux, par ailleurs, risquent de causer le trouble dans la communauté rurale de Petitbourg, coupée du reste du monde depuis trois générations… Comme si Spur n’avait pas assez de soucis, lui, le grand brûlé, le « héros », avec sa femme qui le fuit et son père qui l’ignore !
 
On le voit, les thèmes abordés sont relativement classiques. Fournaise, pourtant, est un texte indéniablement original, prenant place dans un cadre riche et fascinant. James Patrick Kelly, et c’est tout à son honneur, a le bon goût de ne pas juger, de ne jamais prendre parti, ni pour l’utopie réactionnaire de Walden, ni pour les attentats suicides des Pukpuks. Toute l’action est envisagée au travers du prisme des personnages, en premier lieu le plutôt pathétique Spur, mais aussi ces étranges enfants du L’ung, bien plus sensés qu’il n’y paraît au premier abord, et qui recèlent bien des secrets. Le récit, cependant, a clairement une place secondaire par rapport au cadre, comme souvent dans ce genre de littérature. Et le cadre est d’autant plus séduisant que la brièveté de Fournaise en impose une vision relativement floue, comme à travers le voile asphyxiant d’un feu de forêt, ne laissant émerger à l’occasion qu’un simple détail, et dissimulant systématiquement le tableau d’ensemble ; Spur lui-même évoque une sensation comparable quand, prenant place à bord du glisseur du L’ung, il entrevoit soudain l’immensité de Walden, lui qui n’avait à peu de choses près jamais quitté son village, dans cette société où le voyage d’agrément est inconcevable, et où les forêts gigantesques dissimulent le monde extérieur, au-delà des quelques hectares des petites exploitations de l’Etat transcendant ; il n’y a que les étendues désolées par la fournaise pour lever un bref instant le voile, mais Spur et ses semblables ne tolèrent pas cette vision d’horreur… On a pu se plaindre ici ou là de cette impression de flou ; bien au contraire, c’est à mon sens une des forces de ce court roman, que de multiplier ainsi les questions tout en se montant très réservé sur les réponses éventuelles, lesquelles ne pourraient être qu’artificielles. Il n’est à vrai dire guère pertinent à mon sens de remettre en cause la cohérence intrinsèque de ce monde tenant de la fable…
 
Et si l’histoire, de toute façon secondaire, donc, peut sembler quelque peu téléphonée, peu importe. La plume de James Patrick Kelly, assez subtile, entraîne le lecteur sans jamais l’ennuyer. Contre l’usage de la littérature utopique/dystopique, si l’on excepte l’humour noir et le rire jaune, Fournaise est un texte assez souvent drôle, fortement teinté d’absurde, celui-ci étant entretenu par le flou du cadre et l’incompréhension mutuelle des protagonistes (l’abondance de vocables créés de toute pièce renforçant cet aspect aux yeux du lecteur). Mais Fournaise est également un texte assez touchant, avec quelques très beaux personnages, très humains : Spur, bien entendu, mais aussi son épouse Confort, et, sans doute plus encore, le père de Spur, ce vieux fermier un peu bougon, mais dévoré d’amour pour ses vergers, véritable incarnation en chair et en os de l’esprit de Walden.

Fournaise a pu laisser sceptique. On y a souvent vu une semi-réussite. Pour ma part, j'y ai vu un court texte brillant, assez original et pertinent, qui laisse augurer du meilleur pour d'éventuelles nouvelles traductions.

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"Freakshow!", de Xavier Mauméjean

Publié le par Nébal

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MAUMEJEAN (Xavier), Freakshow!, [s.l.], Baleine, coll. Club Van Helsing, 2007, 189 p.
 
Club Van Helsing, épisode 4. Enfin, en ce qui me concerne, puisque je les lis comme je les trouve… Or Freakshow! est le dernier épisode – le huitième – de cette première « saison » de la collection. Le terme de « saison » n’est pas anodin, et employé par Xavier Mauméjean lui-même, co-directeur de la collection avec Guillaume Lebeau-non-je-n’en-dirai-pas-davantage, et qui signe ce final. Le Club Van Helsing a bien une base feuilletonesque, dans un sens passablement télévisuel, chaque volume constituant un récit à part entière, s’insérant néanmoins dans une « méta-histoire » plus vaste. Je ne reviendrai pas plus en détail sur le Club Van Helsing ici, j’ai d’autres chats à fouetter (curieuse expression, j’aime bien…) ; voyez mes notes sur l’excellent Délires d’Orphée de Catherine Dufour, le très sympathique Mickey Monster de Bretin et Bonzon, et, mais seulement si vous l’osez, l’étronesque Tous ne sont pas des monstres de Maud Tabachnik-non-je-ne-ferai-pas-de-jeu-de-mots.
 
Abordons directement cet ultime opus. Qui m’alléchait, je dois dire, because of que Xavier Mauméjean est quelqu’un qui m’inspire plutôt confiance (bien qu’étant diplômé en philosophie, ce qui a de quoi faire peur, je vous l’accorde). Je m’étais en effet régalé avec le superbe La Vénus anatomique, uchronie déjantée et réjouissante mettant en scène La Mettrie (auteur supposé de la recension), Casanova, Vaucanson et Fragonard (pas le peintre, l’anatomiste, avec ses fameux écorchés), entre autres, un petit bijou d’érudition hilarante et d’aventure foutraque qui avait très légitimement remporté le prix Rosny-Aîné. Autant de points positifs laissant augurer, bien que dans un genre très différent, un Freakshow! pour le moins jouissif.
 
C’est Noël. Youpie… Au Bedlam Asylum, c’est la fête, comme partout ailleurs. Enfin, façon de parler, dans la mesure où nos chasseurs préférés s’emmerdent quand même plus qu’un peu. Pas très longtemps, ceci dit, le papa Noël débarquant bien vite sous la forme d’un commando vicelard de vampires et de loups-garous, blanc cadavre et rouge sang. Les convives s’en prennent plein la poire, en dépit de l’intervention musclée du Giri, trouble organisation nippone qui sent fort le ninja et le yakuza. On compte quelques fâcheuses pertes pour le Club, et Hugo Van Helsing doit bien vite se rendre à l’évidence : le chasseur qu’il était est désormais chassé, et les rôles s’inversent pour la plus grande joie des lecteurs (et au mépris de la « règle » imposant en principe « un chasseur, un monstre », mais bon, c’est pas la première fois, et puis on sait bien que les lois n’existe que pour être violées…).
 
Van Helsing identifie bien vite son ennemi : ce ne peut être que le légendaire Phineas Taylor Barnum, le fameux homme de cirque, le maître des freaks. Qui n’est pas mort, bien entendu, de même que ses fidèles serviteurs l’arrogant Tom Pouce ou les Siamois Chang et Eng, parmi bien d’autres. Les monstres ont déclaré la guerre aux chasseurs, et leurs méthodes ont évolué avec le siècle : tous les comptes bancaires de Van Helsing sont gelés, et il se retrouve dans l’incapacité d’agir…
 
Il se rend donc aux Etats-Unis pour y affronter son ennemi, accompagné de la survivante ultime, l’ex-tueuse du KGB Tatiana Dovchenko, impatiente de jouer de la faucille et du marteau (en uranium de Tchernobyl, s’il vous plaît) contre la parade des monstres, et d’un avocat hippie et incompétent, tandis qu’un autre rescapé du Club, James Citrin, mène son enquête et prépare la riposte en Angleterre, bien vite rejoint par la top model psychopathe Farimba Rochelle ; l’occasion de retrouver ce bon vieux Turkish Delight, l’éternel indic qui sait tout sur tout, ou encore de croiser l’énigmatique Aidan Most, légendaire auteur de comics indépendants et amateur de magie, qui ne manque pas de faire penser à un certain Alan Moore (c’est-à-dire Dieu), bien au-delà de ses seules initiales…
 
Sur cette base hétéroclite, Xavier Mauméjean a concocté un épisode jubilatoire et débile, ne laissant aucun répit au lecteur, comme un chouette épisode de 24 heures chrono. Il en résulte une certaine dispersion, les scènes d’action invraisemblables mais néanmoins menées de main de maître entrecoupant des digressions improbables mais érudites sur la biographie de Barnum, les grands illusionnistes, les compagnies militaires privées ou le must en matière d’armement en ce début du XXIe siècle. Freakshow! va à fond la caisse et dans toutes les directions, ce qui aurait sans doute été rédhibitoire pour tout autre que Xavier Mauméjean ou en dehors du contexte du Club Van Helsing.
 
Mais le fait est que là ça marche très bien : l’auteur se fait plaisir, mais n’oublie pas le lecteur pour autant. Et cet épisode totalement foutraque et riche en références ou allusions (de Lenny Kravitz à Hugh Jackman en passant par Le Prisonnier, outre les évidents Alan Moore et Tod Browning, mais on pourrait sans doute en citer bien d’autres) constitue ainsi un divertissement de haut vol, prenant et drôle comme une bonne série B accompagnée de bières et de chips, où l’action ne connaît pas de pause et où l’imagination ne se voit imposer aucune limite, la vraisemblance et le bon goût étant remisés au fin fond d’un placard bordélique et poussiéreux pour laisser la place à l’outrance et à la baston qui tranche et qui gicle.
 
Tout ce que j’espérais avec le Club Van Helsing, sans vraiment l’avoir rencontré jusque-là (sauf peut-être avec Mickey Monster, mais dans une ambiance beaucoup moins délirante). Une littérature populaire joyeusement débile et efficace, prenante et outrancière ; on rit avec le roman et jamais de lui. Comme le dit le lieu commun, Freakshow! n’a probablement pas d’autre prétention que celle de faire rire ; mais, ainsi que le remarquait le grand, l’unique, l’incomparable Pierre Desproges, avec un fiel et une verve que je ne saurais imiter, elle est énorme, cette prétention… Et Xavier Mauméjean s’en est bien montré digne avec Freakshow!. De même que Catherine Dufour, il a su plier le cadre du Club Van Helsing à sa propre personnalité, jouer avec les contraintes sans se renier lui-même.
 
Alors j’applaudis, et je refais des provisions de bières et de chips, dans l’attente d’une deuxième saison que j’ose espérer meilleure que la première, ce Freakshow! final ayant placé la barre assez haut.
 
D’ici là, je compte bien me lire le volume de Johan Héliot dont on a dit le plus grand bien, celui de Jean-Luc Bizien plus polémique, et peut-être même me risquer à tenter l’expérience des Guillaume Lebeau et Philip Le Roy, parce que je suis bon public, et sans doute un grand malade, aussi…

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"Harry Potter et les Reliques de la Mort", de J.K. Rowling

Publié le par Nébal

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ROWLING (J.K.), Harry Potter et les Reliques de la Mort, traduit de l’anglais par Jean-François Ménard, [Paris], Gallimard, coll. Jeunesse, 2007, 809 p.
 
ATTENTION LES GENS ! Parler d’Harry Potter sans spoiler est au-dessus de mes forces ; surtout, je n'aurais pas grand chose d'intéressant à dire... (Oui, je sais, là non plus, mais bon...) Il y aura donc, dans le compte rendu qui suit, un certain nombre de révélations, concernant l’ensemble de la saga. Pour faire simple : que ceux qui n’ont jamais lu Harry Potter parce que « commerce, blah blah, gamins, blah blah, forcément nul, blah blah » sachent qu’ils se trompent ; que ceux qui ont commencé la saga mais n’en sont qu’aux premiers volumes sachent que ça se poursuit très bien ; que ceux qui n’ont pas encore lu ce dernier volume et comptent le lire, bavant d’impatience après avoir passé plusieurs mois à fuir tous les articles parlant dudit phénomène et abondant en « révélations » vraies comme fausses, n’aillent pas plus loin, sous peine de gâcher leur plaisir… Les autres, vous pouvez continuer. Merci de votre attention.
 
Harry Potter, donc. Pas la peine de le présenter, on le connaît tous. Qu’on l’aime ou pas, on peut difficilement y échapper. Harry Potter en bouquins, Harry Potter au cinéma, Harry Potter en jeux vidéos, Harry Potter partout et tout le temps. Evidemment, à force de surcharge, ça peut être agaçant. On ne compte pas les critiques et/ou sarcasmes à l’encontre de la saga, émanant généralement de gens qui ne l’ont pas lue (et même de Benoît XVI, mais lui, après tout, c’est juste un con). Face à ces tristes énergumènes, on en trouve d’autres tout aussi navrants, les fans ultimes qui ont fait la queue en cosplay pour être les premiers à lire ce dernier opus… Et puis il y en a heureusement plein d’autres au milieu, dont moi.
 
Ouais, j’aime bien Harry Potter. J’aime beaucoup, même. Je ne trouve strictement rien de scandaleux à ce succès, que j’estime même assez mérité, quand bien même démesuré. Franchement : pourquoi se plaindre que la sortie d’un livre devienne un événement ? A ce point, c’est du jamais vu. Ultime camouflet à des générations de pédagogues ineptes et de profs de français plus ou moins compétents, pour en rester à notre sinistre pays : il s’est bien trouvé quelqu’un pour redonner le goût de la lecture aux gamins, et c’est une Anglaise qui écrit de la fantasy. C’est certainement pas moi qui vais m’en plaindre ; bien au contraire, ça me donnerait presque envie de brûler un cierge… Tiens, acte de foi : mon cher Dieu, si tu existes, merci beaucoup pour J.K. Rowling et son apprenti sorcier ; sinon, ça montre bien qu’on peut se débrouiller sans toi.
 
Après, il se pourrait que Harry Potter soit effectivement nul, mal écrit, tout ça. Sauf que non. N’étant pas un fan hystérique, je lui reconnais volontiers bien des défauts : ce n’est effectivement pas très original, les derniers volumes tiraient méchamment à la ligne, et, bien souvent, j’avoue avoir nettement préféré les amusantes saynètes prenant place à Poudlard plutôt que l’histoire de chaque volume, souvent assez poussive (avec une exception, Le prisonnier d’Azkaban, qui reste clairement à mon goût le meilleur de la série), ou à la « méta-histoire » plutôt convenue et qui tendait à me laisser froid.
 
Mais il y a bien des qualités, au-delà. Déjà, j’avoue être fasciné par la pertinence du concept d’un héros qui grandit en même temps que ses lecteurs (pertinence à tous les niveaux, d’ailleurs ; sur le plan littéraire, la progression entre les différents volumes est à la fois nette et subtile, pour ainsi dire réalisée de main de maître ; et sur le plan mercantile, je ne peux que reconnaître cyniquement que c’est très très fort…). Au-delà, J.K. Rowling s’est montrée très astucieuse dans son recyclage des thèmes les plus éculés de la fantasy, constituant au final un univers particulier, riche et bien construit, où l’on prend beaucoup de plaisir à vadrouiller au fil des volumes. D’autant que ses romans sont bien terriblement addictifs : bien que de plus en plus longs, ils se lisent toujours avec beaucoup de plaisir, et l’on tourne les pages sans même s’en rendre compte. Il faut également reconnaître que J.K. Rowling a su créer de bons personnages, auxquels on s’identifie facilement : Harry Potter lui-même, à vrai dire, est probablement beaucoup moins intéressant que bon nombre de seconds rôles, et notamment le superbe professeur Severus Rogue. Ce qui m’amène à un point important en faveur de la saga : sa relative absence de manichéisme ; celui-ci étant le fléau d’une bonne part de la fantasy « commerciale » et a fortiori de la littérature jeunesse, l’aspect davantage « gris » d’Harry Potter (notamment dans ce dernier volume, d’ailleurs) est très séduisant et bienvenu, et confirme que J.K. Rowling ne prend pas ses lecteurs pour des cons. C’est d’ailleurs un dernier point positif que j’aurais envie d’évoquer : J.K. Rowling a su créer un univers finalement plutôt sombre et déprimant, de plus en plus violent aussi, et autorisant à l’occasion chez ses jeunes lecteurs la réflexion sur des thématiques graves, comme la présomption d’innocence, la peine de mort, le racisme, le pouvoir de la presse, la violation des libertés individuelles, la délation, la résistance à l’oppression, etc. On sent à vrai dire la militante d’Amnesty International pointer à l’occasion sous l’auteur, et pour le mieux, dans le sens où elle a le bon goût de ne verser que rarement dans le moralisme à dix balles pour favoriser bien au contraire la réflexion personnelle de ses jeunes lecteurs. Pour tout ça, chapeau.
 
Mais je dois reconnaître que je redoutais ce dernier volume. Etant d’un naturel pessimiste, je crains toujours d’être déçu par les choses que j’aime… Or j’avoue sans l’ombre d’un doute que, quand bien même je ne regrette pas la lecture des volumes 4 à 6, ils m’avaient paru néanmoins beaucoup moins convaincants que les trois premiers. Certes, le ton enfantin disparaissait au fur et à mesure, l’univers devenait plus sombre et violent, ce qui était positif. En même temps, j’y retrouvais moins le charme des scènes scolaires à Poudlard (sans surprise absentes de ce dernier volume, où ces petits cons anarchistes d’Harry, Ron et Hermione font très légitimement l’école buissonnière), sans que la trame de fantasy banale (et même de plus en plus banale au fur et à mesure que les poils poussaient au menton d’Harry) m’intéresse véritablement pour autant : des six premiers, seul Le prisonnier d’Azkaban me paraissait véritablement avoir une bonne histoire, encore une fois ; d’autant plus que les romans s’achevaient assez souvent (sauf celui-ci, donc) sur une queue de poisson, ne lésinant pas éventuellement sur le deus ex machina. Certes, ce n’était pas le cas pour Le Prince de Sang-Mêlé, qui avait une fin que l’on pouvait bien dire dramatique : le meurtre d’Albus Dumbledore par Severus Rogue. Et là, problème en ce qui me concerne. Que le vieux Dumbledore crève, c’était une bonne chose. Mais que Rogue (clairement mon personnage préféré, donc) soit l’assassin me laissait un peu perplexe. Je craignais la suite. Il me paraissait hors de question de ressusciter Dumbledore, comme on le voit trop souvent dans les comics, et J.K. Rowling n’a bien entendu pas joué cette carte mesquine. Mais ma véritable crainte concernait les motivations de Rogue : soit Rogue devenait résolument méchant, et c’était du gâchis, le manichéisme ressurgissant en fin de saga comme un triste passage obligé ; soit Rogue n’était pas si méchant que ça (hypothèse heureusement la plus probable), mais je souhaitais bien du courage à J.K. Rowling pour expliquer de manière crédible son attitude ambiguë…
 
Ben elle a réussi. Les doigts dans le nez, même. Rogue s’en retrouve encore grandi en fin de volume, devenant à certains égards le véritable héros de la saga, et, en tout cas, de très loin son plus courageux protagoniste. Le plus humain et le plus émouvant, aussi. Bref : une très grande réussite. Chapeau, une fois de plus.
 
Mais là, je commence un peu par la fin… Revenons donc au début de ce dernier tome. Guère attrayant, d’ailleurs, trouvé-je, avec un Rogue très méchant, zélé serviteur du cruel Voldemort, puis une scène très enfantine et à mon sens plutôt dispensable chez les agaçants Dursley, et de très nombreuses références aux précédents volumes qui m’échappaient un peu depuis le temps ; le ton change vite, ceci dit. Bientôt, Harry, Ron et Hermione, le trio inséparable (ou presque…), obéit aux dernières instructions de Dumbledore et se met en quête des Horcruxes, ces objets dans lesquels Voldemort a dissimulé son âme ébréchée, pour les détruire. Un point très intéressant, ceci dit, c’est que cette quête croise bon nombre d’histoires parallèles, tissant un maillage tout d’abord extrêmement complexe mais pourtant très limpide et cohérent à l’arrivée (trop, peut-être ? c'est un peu artificiel, parfois...) : se pose ainsi, au bout d’un certain temps, la question de ces « Reliques de la Mort » qui donnent son titre au roman, objets légendaires à l’existence douteuse, mentionnés à l’origine dans un conte pour enfant ; parallèlement, les « révélations », plus ou moins authentiques, sur le passé trouble de Dumbledore se multiplient, dressant un portrait beaucoup moins unilatéral qu’auparavant du gentil papa gâteau directeur de Poudlard. Plus tragique, enfin, voire surtout (décidément, à mon goût, le cadre l’emporte sur le récit, chez J.K. Rowling…) : Voldemort prend clairement en main les rênes du Ministère de la Magie, qui met dès lors en place une politique raciste et cruelle, visant ni plus ni moins qu’à l’éradication progressive des Sang-de-Bourbe (rebaptisés de manière très politiquement correcte « Nés-Moldus »…) ; politique qui ne suscite d’ailleurs guère d’opposition : un mince réseau de résistance constitué essentiellement des débris de l’Ordre du Phénix et, à Poudlard, de l’Armée de Dumbledore conduite par Neville Londubat (mon deuxième personnage préféré de la saga, si je dois poursuivre dans les aveux…) tente bien de réveiller l’espoir des opprimés par les émissions radios clandestines de « Potterville » et de poursuivre la lutte de mille et une manières, mais bien plus nombreux sont ceux qui se terrent dans une lâche indifférence, ou, pire encore, dans la collaboration éhontée, à base de délation et de chasse au « sang impur ». Il y a bien du Vichy dans cette Angleterre des sorciers, réaliste et horrifiante… De quoi méditer, en somme.
 
Et tout ça fonctionne terriblement bien, une fois de plus. Si le roman, de même que les deux précédents volumes, aurait à mon avis gagné à être un peu écourté, il se lit néanmoins avec un plaisir constant, voire grandissant au fur et à mesure que la résolution de la saga approche. On n’a pas envie de refermer le roman, on se dit que, décidément, c’est bien ennuyeux d’avoir à dormir des fois, ou à manger aussi, que l’on perd du temps de la sorte quand tout ce qui compte est la destinée d’Harry Potter. Le retour à Poudlard, après bien des scènes remarquables et éventuellement cruelles (les scènes d’action sont parfois franchement impressionnantes, ainsi pour l’évasion du 4, Privet Drive, l’intrusion dans le Ministère ou le cambriolage de Gringotts, scènes vraiment haletantes) laisse présager une bataille épique entre le bien et le mal (mais avec beaucoup de nuances, fort heureusement), parfaitement bien menée et captivante.
 
Ce qui me fait penser, tiens : on a beaucoup glosé sur les morts de ce dernier volume. On a même fait des paris… Bon, sans surprise, ni Harry, ni Ron, ni Hermione ne meurent ; je ne souhaitais pas pour ma part la mort d’Harry (ce qui lui aurait donné une tonalité trop christique, franchement pas appropriée…). Ron ou Hermione, par contre, peut-être… Bon. Mais je dois dire qu’à ce niveau on a fait beaucoup de bruit pour pas grand chose, la plupart des décès de cet ultime opus (assez nombreux, il faut bien le reconnaître) ne concernant que des personnages secondaires, aussi réussis soient-ils (Fol-Œil et Lupin, notamment). Un bon point à nouveau, ceci dit : la mort la plus marquante est incontestablement celle du sympathique Elfe de maison (non, Elfe libre, d’ailleurs…) Dobby. Une scène très touchante. Et il ne faut pas oublier, dans cette optique, la mort absurde de Rogue, éclairée a posteriori par les révélations de la Pensine ; on a pu trouver le procédé artificiel, mais ce n’est pas mon cas : j’aime ce personnage, nom de Lui…
 
Inutile d’épiloguer. Enfin, si, d’ailleurs, puisque épilogue il y a. Manière pour l’auteur, sans doute, et en dépit des nombreuses pressions en sens inverse, de mettre un terme bienvenu, quand bien même tout gentil mignon, à sa saga.
 
On pourra donc dire ce que l’on voudra d’Harry Potter et de son incommensurable succès. Pour ma part, j’y ai vu une série parfaitement attrayante et tout à fait estimable, un très bon divertissement et même un peu plus que ça, dont Harry Potter et les Reliques de la Mort constitue sans doute la meilleure conclusion que l’on pouvait espérer. Les amateurs ne seront pas déçus. Moi, en tout cas, j’ai passé un excellent moment à la lecture de ce pavé. Et j’attends désormais avec curiosité la carrière ultérieure de J.K. Rowling, qui pourrait nous apporter encore bien des bonnes choses. C’est tout le mal que je lui souhaite.

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"Le Miroir aux éperluettes", de Sylvie Lainé

Publié le par Nébal

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LAINE (Sylvie), Le Miroir aux éperluettes, préface de Jean-Claude Dunyach, Paris, ActuSf / Les trois souhaits, 2007, 87 p.
 
Voici donc enfin venu le temps de rendre compte de ma lecture du troisième petit recueil publié il y peu par ActuSf, via sa toute jeune branche de micro-édition Les trois souhaits (on peut y préférer les expressions d’Eric Holstein dans une récente et sympathique interview chez les abominables gauchistes de la Salle 101, et parler de « plateforme multimodale d’alter-édition », ce qui en pète plus, hé hé…). Blague à part, j’ai déjà eu l’occasion de dire tout le bien que je pensais de ce genre d’initiatives en évoquant Appel d’air et Cendres de Thierry Di Rollo (et on peut remonter plus loin avec H.P.L. de Roland C. Wagner, d’ailleurs).
 
Aujourd’hui, je vais donc vous entretenir d’un recueil de nouvelles de Sylvie Lainé intitulé Le Miroir aux éperluettes (dédicacé par l’auteur, ce que je ne savais pas, mais qui fait donc bien plaisir !). Et avant d’aller plus loin, je saisis mon vieux dictionnaire et cherche à « éperluette ». Rien. Zut. Rhalala, ces écrivains de SF et leur manie des mots bizarres… Bon, en cherchant sur le ouèbe, je tombe sur une page faisant le lien avec le mot « esperluette », ce qui me parle déjà davantage… Voyons voir… Ah, oui ! Le singe de Yorick Brown dans l’excellente bande-dessinée de Brian K. Vaughan Y le dernier homme. Rien à voir ? Probablement. Alors c’est quoi donc que cette esperluette / éperluette ? A en croire mes fouilles, ce serait donc ce que l’on connaît plus prosaïquement sous le nom de « et commercial », c’est à dire « & », symbole bien connu dérivé de la ligature du mot latin « ET », ou plus simplement des lettres « E » et « T ». Ce qui est finalement assez approprié, maintenant que j’y pense : la rencontre de deux lettres (êtres ?), et pas n’importe lesquelles, qui fusionnent ou sont liées… Hein ? Je brise la poésie avec ma misérable et creuse tentative d’interprétation à vol d’oiseau ? Pardon. C’est vrai. Honte sur moi et ma curiosité maladive. On peut bien se contenter des jolies et mystérieuses sonorités de ce titre singulier.
 
Je plaide coupable (une fois de plus) : je n’avais jamais entendu parler de Sylvie Lainé auparavant. Je sais maintenant qu’elle a publié plusieurs nouvelles, dont certaines ont été récompensées, et que c’est là son premier recueil, contenant cinq textes déjà publiés auparavant, dont « Un signe de Setty », Prix Rosny Aîné 2003, et un inédit (déjà ancien). Six textes sur le thème de la rencontre et de l’autre, comme le précise la quatrième de couverture. L’autre comme inconnu, voire inaccessible, avec toutes les difficultés dans la communication que cela implique, pourrait-on ajouter.
 
Après une préface hagiographique de l’ami et collaborateur Jean-Claude Dunyach, le recueil démarre très fort avec ce qui est à mon sens une de ses plus belles réussites, « La Bulle d’euze » (pp. 13-23). Sous ce titre une fois encore très énigmatique se dissimule un très beau texte, touchant et poétique, assez original également, belle histoire d’amours frustrées, difficilement résumable. Je n’en dirai pas davantage afin de ne pas gâcher le réel plaisir que l’on éprouve à la lecture de ce petit bijou.
 
Le texte qui suit immédiatement, « La Mirotte » (pp. 25-42), s’il n’est pas mauvais, est néanmoins beaucoup moins intéressant à mon sens. Un texte de science-fiction plus traditionnel, où les thématiques très fortes soulevées dans les premières pages sont finalement traitées d’une manière plutôt décevante à mon sens. Il me paraît à vrai dire assez difficile de faire le lien entre ce texte et les autres…
 
« Thérapie douce » (pp. 43-50) est autrement plus convaincant. Rencontre et amour frustré, à nouveau, dans une atmosphère quelque peu paranoïaque, cette fois-ci.
 
Avec l’inédit de 1985 « Question de mode » (pp. 51-56), on retombe un cran en dessous. Si l’atmosphère aigre-douce de cette saynète hautement féminine n’est pas sans charme, sa conclusion m’a laissé plutôt froid.
 
Les deux derniers textes, heureusement, sont bien meilleurs, et retrouvent le niveau et les thématiques de « La Bulle d’Euze », en y rajoutant à mon sens une nouvelle dimension, au travers d’un amour passionnel passant par l’abandon total aux mains de l’inconnu adoré. Ainsi, tout d’abord, avec « Un rêve d’herbe » (pp. 57-62), joli conte fantastique à l’atmosphère unique, naviguant avec brio entre rêve et cauchemar. Une réussite incontestable.
 
Le recueil s’achève enfin sur l’excellente nouvelle de science-fiction intitulée « Un signe de Setty » (pp. 63-88), qui fut donc très justement récompensée par le Prix Rosny Aîné 2003. La jeune Léa s’ennuie dans son « p’tit monde » virtuel ; elle y introduit alors un élément de surprise, en construisant un homme avec les données d’une intelligence artificielle extraterrestre captée par le projet SETI… Je n’en dirai pas davantage. Une excellente nouvelle, avec quelques idées brillantes, et un remarquable sens de l’atmosphère.
 
La plume de Sylvie Lainé, sans être extraordinaire, est cependant le plus souvent remarquablement sensible et juste, évitant les pièges du pathos outrancier et de l’exercice de style poétique pour privilégier la communication d’émotions authentiques et touchantes. Une jolie performance, assez rare dans le milieu de la SF.

Le Miroir aux éperluettes
constitue ainsi un recueil très intéressant quand bien même inégal, et l’on peut bien remercier une fois de plus ActuSf / Les trois souhaits pour cette compilation bienvenue. J’y ai en tout cas pour ma part découvert un auteur intéressant, dont je suivrai dorénavant avec plus d’attention la carrière, en espérant de nouvelles publications de ce niveau.

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"Tous ne sont pas des monstres", de Maud Tabachnik

Publié le par Nébal

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TABACHNIK (Maud), Tous ne sont pas des monstres, [s.l.], Baleine, coll. Club Van Helsing, 2007, 189 p.
 
Cette rubrique s’intitule « Nébal lit des bons bouquins ». Et, dans l’ensemble, c’est vrai. Si si. C’est bien pour ça que je les lis, d’ailleurs. Seulement, des fois, un naïf enthousiasme bibliophage, une curiosité malsaine ou un certain masochisme inavouable m’amènent à lire des grosses merdes. Et, aujourd’hui, je vais donc vous parler d’une grosse merde, en l’occurrence ce pathétique Tous ne sont pas des monstres de Maud Tabachnik qui a ouvert la collection du Club Van Helsing.
 
Le Club Van Helsing, j’ai déjà eu l’occasion d’en parler, avec l’excellent Délires d’Orphée de Catherine Dufour et le très sympathique Mickey Monster de Bretin et Bonzon. Inutile de revenir là-dessus. Une chose est claire, en tout cas : Tous ne sont pas des monstres ne soutient pas la comparaison deux secondes. Ce qui ressortait déjà des commentaires que l’on pouvait lire ici ou là, et notamment de la polémique ridicule suscitée par le co-directeur de collection Guillaume Lebeau contre Thomas Day, qui avait eu le malheur d’exprimer une opinion très négative sur ce premier opus. Thomas Day est un critique qui me paraît parfaitement estimable, même si je suis loin d’être toujours d’accord avec lui (normal ; d’autant qu’il a plus d’une fois exprimé son mépris d’Asimov et de Dick, là où j’aime bien le premier et je révère le second ; par contre, étrangement, on est d’accord pour ce qui est de Van Vogt…). Et là, je dois dire que j’ai choisi mon camp, camarades. Je l’ai lu, ce bouquin ; je pense même l’avoir lu sans trop d’a priori négatifs, d’autant qu’il s’était trouvé quelques lecteurs pour émettre un avis bien différent, comme Jérôme Vincent d’ActuSf, par exemple, ou encore Joseph Altairac. Je l’ai même lu jusqu’au bout (ce qui m’a coûté, en dépit de sa brièveté). Et je crois donc pouvoir dire, aujourd’hui, que c’est bel et bien – à mon sens, hein… – une grosse merde. Je sais, je me répète, mais c’est que cette « métaphore » commune et vulgaire me paraît particulièrement appropriée en l’espèce : Tous ne sont pas des monstres ne se contente pas d’être mauvais et désagréable, il est aussi puant et répugnant.
 
Déjà, on se demande franchement ce que ce bouquin vient foutre dans la collection du Club Van Helsing. Maud Tabachnik, qui vient du polar (ce qui n’est pas une tare, hein), maîtrise de toute évidence très mal le fantastique, et accumule les maladresses dans son récit ; le fantastique n’y est d’ailleurs qu’un prétexte totalement gratuit, n’intervenant que ponctuellement au travers d’un ramassis de clichés, sans l’humour ou la distance ironique qui permettraient de sauver le tout, à tel point que j’en viens même à me demander si cela témoigne seulement d’un manque de savoir-faire de l’auteur en la matière, ou bien de son mépris pour le sujet et pour les lecteurs… Le rattachement à la « méta-histoire » du Club est particulièrement artificiel, et tient à peu de choses près du foutage de gueule pur et simple, Hugo Van Helsing et son Club de chasseurs de monstres n’apparaissant que dans un prologue et un épilogue qui n’apportent strictement rien à l’histoire. Enfin, le Club Van Helsing, en principe, c’est « un chasseur, un monstre » (même si cette « règle » a connu pas mal d’entorses…) : or ici il n’y a pas de chasseur, et il y a deux monstres, clairement relégués au second plan. Déjà, ça commence mal. On pourrait en rester là, ceci dit : Tous ne sont pas des monstres se contenterait alors d’être un mauvais roman, mal écrit, terriblement mal structuré (les points de vue multiples sont gérés avec une maladresse qui tient de la performance), plat, sans saveur, et tout simplement chiant. Il y en a plein, des comme ça ; ce qui n’est pas glorieux, certes.
 
Seulement voilà, Tous ne sont pas des monstres est encore pire. Car il sent vraiment très très mauvais. Je vous recommande donc de vous pincer le nez, on va devoir s’enfoncer dans le cloaque…
 
« L’histoire » (aha). C’est le gros bordel en France, où les banlieues se soulèvent, agitées par de vilains islamistes barbus qui ont la racaille à leurs babouches. Ces gens-là veulent tout simplement détruire la République française et la convertir à l’Islam, en s’en prenant en premier lieu à une cible de choix : les Juifs. Nathan est un intellectuel juif, rationaliste au possible ; effrayé par la tournure des événements, et poussé par une impulsion mystérieuse (autant dire que ses motivations sont très très floues, et qu’il a la consistance, la profondeur et la vraisemblance d’un figurant d’Independance Day, comme tous les autres personnages du roman, à vrai dire), il se rend à Prague pour ramener à la vie le Golem, protecteur du peuple juif (et par extension du monde…) contre la perfidie des Arabes fanatiques, qui invoquent de leur côté un Djinn. Hop.
 
Moi, je trouve que ça pue, quand même. On s’interroge sur ces émeutes banlieusardes qui forment la toile de fond du récit. Le CVH n’étant pas une collection de science-fiction et ne jouant en principe pas sur l’uchronie, on ne peut s’empêcher d’y voir les émeutes de 2005. Et là, problème : on a eu l’occasion de dire beaucoup de conneries sur ces émeutes, mais y voir une insurrection islamiste destinée à l’éradication de la République française, laïque et trop tournée vers la « compromission » voire la « collaboration » (si si, j’vous jure, texto) et des Juifs (comme d’hab’), c’est quand même pas mal. Il faut dire que Maud Tabachnik va très loin dans l’amalgame : à Prague, Nathan apprend que le Golem n’est pas intervenu lors de la seconde guerre Mondiale, mais qu’il doit intervenir maintenant en France. Comparer la Shoah et ces émeutes a déjà de quoi laisser pantois ; et en tirer cette conclusion, ça me laisse franchement sans voix… Et cette comparaison absurde revient tout le temps, que ce soit dans les dialogues des personnages juifs, ou dans de nombreuses allusions impersonnelles à la « collaboration » des autorités, etc. Bon, à vrai dire, ce n’est pas la seule invraisemblance en la matière : la description que fait Maud Tabachnik des banlieues embrasées évoque quand même plus un mélange improbable de la Bande de Gaza et de l’Arabie Saoudite que le 9-3…
 
Alors on a parfois cherché à défendre Maud Tabachnik par rapport à cet étrange discours. Moi même, c’est ce que j’ai voulu faire, dans un premier temps : j’ai supposé tout d’abord que cette vision très contestable d’événements bien réels correspondait au regard biaisé de Nathan, paranoïaque qui succombe régulièrement à des hallucinations. Ce qui rendrait le discours acceptable, comme émanant d’un personnage torturé et anxieux, qui y aurait à vrai dire gagné une certaine humanité. Le problème est que très vite on ne peut plus accréditer cette lecture, du fait de la multiplication des points de vue : outre Nathan, d’autres personnages témoignent bientôt de la « véracité » de cette analyse des banlieues et de leur crise, et notamment les méchants terroristes islamistes caricaturaux au possible, et les flics français, tous jusqu’au dernier aussi convaincants que les protagonistes d’un épisode de Navarro. Bon, d’accord. Il s’agit alors de montrer que Maud Tabachnik n’a pas une vision manichéenne de ces événements. Il y a bien quelques brèves lignes, en fin de roman, qui vont dans ce sens. Et le titre aussi, sans doute (on notera d’ailleurs que le roman devait être intitulé dans un premier temps En lettres de feu…).
 
Sauf que je ne suis pas du tout convaincu. Tout, dans ce roman, est beaucoup trop caricatural. Et peu importe, au final, les discours éventuellement bien différents qu’a pu tenir Maud Tabachnik dans d’autres ouvrages, etc. Je ne saurais dire si ce résultat ne témoigne que de sa maladresse dans une entreprise de subversion louable, d’une provocation gratuite et sans fond, ou bien d’une conviction plus ou moins consciente. A vrai dire, et parce que j’aime bien faire des comparaisons débiles, je dirais que sur ce plan Tous ne sont pas des monstres m’a fait penser au pitoyable Cannibal Ferox d’Umberto Lenzi, où le prétexte anti-raciste emprunté (non, volé) au Cannibal Holocaust de Ruggero Deodato se retrouve totalement invalidé par une affreuse collection de clichés tout droit sortis des pires exemples du cinéma colonial… Je trouve que c’est un peu la même chose ici : peut-être Maud Tabachnik a-t-elle sincèrement la conviction de prôner la tolérance et l’amitié entre les peuples et tout et tout ; dans les faits, elle se contente de montrer de méchants musulmans, typiques de la vision qu’en ont les partisans de Le Pen, Mégret, ou peut-être plus encore De Villiers (je rejoins tout à fait Thomas Day sur ce dernier exemple).
 
N’en déplaise à l’auteur, et en dépit du bref passage évoqué plus haut, tous les musulmans envisagés dans ce roman sont des islamistes : les « Barbus » (au fait, moi aussi je suis barbu, et je ne suis pas musulman pour autant, et même pas antisémite ! Impressionnant, non ?) viennent de « l’Etranger » (à la fin, on les y ramène en charters sous les applaudissements des électeurs) pour prêcher la haine de la France et des Juifs. Les jeunes caillera, de simples délinquants qu’ils étaient tous, deviennent tous des terroristes convaincus. Et la « seconde génération » de convertir la première. Tous, de tout âge, n’ont qu’Allah en tête, ils sont violents, haineux, antisémites et misogynes. Seule exception (qui confirme la règle) : Laya, victime du fanatisme de ses frères et de son père.
 
Qu’on ne se méprenne pas, je ne suis pas naïf au point de nier la véracité de certains de ces aspects. Oui, l’Islam tend, en France, à se radicaliser, la communautarisation n’arrangeant rien à l’affaire ; oui, il y a bien des imams qui viennent de l’étranger prôner un discours de haine ; oui, il y a probablement des cellules terroristes dormantes sur notre territoire ; oui, l’antisémitisme se développe terriblement, notamment chez les jeunes (petit aparté : bien que n’étant pas Juif, j’en ai malgré tout fait l’expérience, le jour où trois lascars se fondant uniquement sur mon apparence m’ont traité de « sale feuj ! » à la sortie d’une station de métro, ce qui m’a fait comme un choc…) ; oui, la condition de la femme est parfois terrible dans les banlieues, avec son lot d’insultes misogynes, de mariages arrangés, de violences conjugales et de « crimes d’honneur » (qui sont bien interdits en France, Madame Tabachnik, au passage…). Il faudrait être le dernier des crétins pour le nier. Ces problèmes sont bien réels, il ne faut pas se voiler la face. Et il faut y trouver une solution.
 
Ce que ne fait pas Maud Tabachnik dans Tous ne sont pas des monstres. Son « analyse » (un bien grand mot !) est unilatérale, caricaturale, et mensongère. Au mieux, simplement naïve ; au pire, islamophobe et xénophobe. Elle pue. Il s’en dégage – joli paradoxe ! – un sordide parfum de « complot musulman » pour la domination du monde, rappelant les pires obsessions sur le « complot juif ». Peut-être Maud Tabachnik pensait-elle sincèrement faire un roman prenant le prétexte de la littérature populaire pour livrer une analyse brillante et humaniste, et constituant au final un pamphlet en faveur de la tolérance ; moi, j’ai eu l’impression d’y lire ce qu’on pourrait appeler « Les protocoles des sages d’Islamabad ». Une caricature stupide et haineuse, se contentant de jeter de l’huile sur le feu, et faisant preuve d’un aveuglement qui a de quoi faire peur.
 
C’est en tout cas mon point de vue. Comme tous les compte rendus miteux que je fais sur ce blog miteux, il n’engage que moi. Ce qui m’autorise, à mon sens, à conclure par où j’ai commencé : ce roman est bel et bien une grosse merde.

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"Un chapeau de ciel", de Terry Pratchett

Publié le par Nébal

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PRATCHETT (Terry), Un chapeau de ciel, illustrations de Paul Kidby, traduit de l’anglais par Patrick Couton, Nantes, L’Atalante, coll. La dentelle du cygne, [2004] 2007, 357 p.
 
Bon, j’imagine qu’il n’est pas vraiment nécessaire de procéder à une petite présentation de Terry Pratchett, hein ? Le Disque-monde, tout ça… On connaît tous. On en a même fait, à ma grande stupéfaction, un emblème de la geekitude. Moi, naïvement, j’ai longtemps cru que le geek était ce passionné d’informatique au langage bizarre qui ne décolle que rarement de son écran, et encore, seulement pour parler de Linux avec un autre geek. Et puis, récemment, j’ai découvert que, dans la mesure où je lis de la science-fiction et des comics, où je regarde des films de zombies, où j’aime Terry Pratchett et les Monty Python, et où je sais que la réponse est 42, je serais moi-même, à en croire les avis autorisés, un geek (alors que j’y connaissons reun’, moué, à tous tyeulé machins d’informe à tiques, là…). Ah. Bon. Il y a débat, ceci dit : d’aucuns prétendent en effet que je serais plus nerd et/ou dork que geek. Ah. Bon. Va comprendre, Charles…
 
En tout cas, pour cette raison, on crache un peu sur Pratchett, parfois (comme sur tout ce qui a du succès, quoi). « Oui, voyez, les Annales du Disque-monde, ça n’est pas si drôle, en fait ; et puis c’est de pire en pire, d’ailleurs ; et puis c’est mal écrit, n’est-ce pas ; et puis c’est de la fantasy, et il n’y a que des geeks pré-pubères mais néanmoins acnéens pour lire ce genre de bouillabaisse, n’est-ce pas, qui n’est pas vraiment de la littérature, n’est-ce pas, hein, c’est l’évidence même, enfin, certes. » Blah blah blah.

C’est donc l’heure du coming-out :

EH BEN MOI J'AIME LES BOUQUINS DE TERRY PRATCHETT ET JE TE MERDE, VIL CUISTRE !!!!!

C’est con, mais ça fait du bien.

Ce qui fait encore plus de bien, ceci dit, c’est la lecture d’un bon bouquin de Terry Pratchett. Comme Un chapeau de ciel, par exemple. Celui-ci, pourtant, sort un peu de l’ordinaire, ainsi qu’en témoigne déjà la couverture : on le présente bien comme étant « un roman du Disque-monde », ce qu’il est indéniablement, mais il ne se place pas dans la volumineuse série « officielle » des Annales du Disque-monde (même éditeur, et même collection, pourtant). Il y a à cela une explication fort simple, même si elle n’apparaît nulle part dans ce petit volume : Un chapeau de ciel, de même que Le fabuleux Maurice et ses rongeurs savants et Les ch’tits hommes libres, a été publié originellement dans une collection destinée à la jeunesse. On aurait tort, toutefois, de vouloir à tout prix distinguer les « Annales » destinées aux « adultes » de ces volumes-là, réservés aux « petits n’enfants ». Les différences sont à vrai dire minimes : les romans sont plus courts (ce qui n’est d’ailleurs pas plus mal) et structurés en chapitres, légèrement illustrés, et les personnages centraux sont différents (et souvent des enfants). Et c’est à peu près tout. Oh, on aurait bien envie de dire, surtout en début de roman, que le style est un peu plus simple, que l’humour délirant se voit imposer quelques chastes limites, ou que les thèmes sont plus gnan-gnan. Sauf qu’en fait pas vraiment, et on s’en rend compte très vite. Ces romans ne dépareillent franchement pas dans le cycle des « Annales ». Et, comme toute bonne littérature jeunesse, ils régaleront les adultes tout autant que les ados ; et peut-être même plus, en fait, car il est un point que l’on néglige un peu trop, trouvé-je, quand on parle de Pratchett : c’est que ses bouquins sont loin d’être aussi cons qu’ils en ont l’air… L’éditeur, s’il a donc donné une allure différente à ces romans-là, a à mon sens parfaitement eu raison de ne pas mettre en avant ce caractère « jeunesse », assez contestable, et qui ne doit de toute façon constituer, ni un argument de vente, ni un repoussoir.

On aurait bien tort, en effet, de négliger ces romans en en réservant dédaigneusement la lecture à nos cadets : Pratchett y a bien fait la preuve de son talent (Le fabuleux Maurice et ses rongeurs savants a été très justement plébiscité), et peut-être plus encore, à certains égards, que dans ses plus récentes productions « adultes » : ces romans sont plus courts, plus denses, éventuellement mieux construits, et Pratchett s’y montre (paradoxalement ?) plus subtil dans les (nécessaires) interrogations morales qui les sous-tendent.

Envisageons donc de plus près cette toute récente parution française. Un chapeau de ciel, s’il est bien entendu parfaitement possible de le lire indépendamment, reprend néanmoins les personnages et le cadre des Ch’tits hommes libres, et c’est avec un plaisir non dissimulé que l’on retrouve ces teigneux Nac mac Feegle au langage déroutant (et magnifiquement rendu par Patrick Couton, dont on ne vantera jamais assez les traductions). Deux années se sont écoulées depuis que l’apprentie sorcière (remarquablement douée pour le fromage) Tiphaine Patraque a vaincu sans trop savoir comment la reine des fées, assistée de ces fiers combattants Pictsies dont elle a un temps été la kelda. Elle a désormais onze ans, et il est temps pour elle de parcourir un peu le monde, en se mettant au service d’une vieille dame, comme toute jeune fille de son âge. Elle quitte donc, pour la première fois de sa vie, son Causse natal et ses collines où les moutons pullulent, accompagnée de la « dénicheuse de talents » Miss Tique, pour se mettre au service de Mademoiselle Niveau. C’est un prétexte, bien sûr : Mademoiselle Niveau est une sorcière, qui va s’empresser de prendre en main l’éducation de la petite bergère (d’autant que des mains, elle en a quatre) ; Tiphaine n’aura même pas à faire le ménage, d’ailleurs, Oswald s’en charge avec délectation (il faut dire que c’est un ondageist, le contraire d’un poltergeist…).

Mais il y a un problème. Tiphaine, « précoce à faire peur », est devenue la proie d’une entité étrange, un « rucheur » ; une sorte d’esprit qui agit un peu à la façon du légendaire babar-l’ermite, l’éléphant timide des terres d’Howonda : il se niche chez quelqu’un, et il est impossible de l’en faire partir, et encore plus de le tuer… Face à ce terrible danger, le fourbi des sorcières n’est pas d’une très grande utilité ; il faudra au moins tout le courage et l’envie irrépressible de filer des coups de boule à tout ce qui bouge caractérisant les Nac mac Feegle pour en venir à bout. Et sur l’ordre inflexible de sa kelda Jeannie (ah, les femmes…), le chef Rob Deschamps se met donc en route pour « sauveu la ch’tite michante sorcieure jaeyante du rukeu. Miyards ! » Et le grand pouvoir de la sorcière de référence Esméralda Ciredutemps (« Mémé… mais pas techniquement... ») sera également bienvenu…

Ben c’est donc pas Un chapeau de ciel qui va me faire revenir sur mes sentiments à l’égard de Pratchett. Il abonde en scènes particulièrement hilarantes, notamment celles impliquant ces décidément fort sympathiques Ch’tits hommes libres : Rob Deschamps souffrant le martyre dans son rude apprentissage de la lecture et de l’écriture, quelques épiques scènes de ménage avec la kelda, ou encore et surtout le déguisement en « jaeyant », ça vaut son pesant de cacahuètes. Mais, même au-delà, on trouvera souvent matière à rire, avec le maniaque Oswald (une idée géniale), la confection du fourbi, les « signatures » des plantes, les troubles de Mademoiselle Niveau, les ragots du jugement des sorcières, etc. Et puis j’ai toujours adoré Mémé Ciredutemps, à mon avis un des meilleurs personnages des Annales du Disque-monde, et qui, ici, se révèle même touchante à l’occasion (mais ne le lui répétez pas !). Car il y a des choses plus graves, de temps à autre, dans ce roman « jeunesse » : souffrance, cruauté, et même mort… Et de la poésie, parfois (la fin est superbe). Enfin, dans sa dimension de « roman d’apprentissage » très appuyée, Un chapeau de ciel contient de fort jolies réflexions, d’ordre éthique notamment, mais pas seulement : sans jamais sombrer dans la lourdeur, Pratchett amène son supposé jeune lecteur à s’interroger quelque peu sur l’altruisme, la responsabilité, les lois, l’éducation, l’apparence et la réalité, et peut-être plus encore, ainsi avec ce Cheval blanc du Causse (« C’est pas à ça que ressemble un cheval, mais c’est certainement ce qu’il est. »)…

Que du bonheur. Les amateurs du Disque-monde seront comblés ; les plus jeunes lecteurs y trouveront une porte d'entrée tout à fait appropriée. Quant aux autres, on peut bien les laisser à leurs sarcasmes : nous, pendant ce temps, on se marre bien, sans s'abrutir pour autant.

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"Espace", de Stephen Baxter

Publié le par Nébal

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BAXTER (Stephen), Espace, traduit de l’anglais par Sylvie Denis et Roland C. Wagner, Paris, Fleuve noir, coll. Rendez-vous ailleurs, série Science-fiction, [2001] 2007, 555 p.
 
Vous vous souvenez de Temps, de Stephen Baxter ? Nan ? Ben vous devriez. Tout d’abord parce que je m’étais esquinté le sphincter à vous en pondre un compte rendu élogieux à l’époque où je débutais ce blog (et où c’était donc, enfin je crois, encore pire qu’aujourd’hui) ; ensuite, parce que, effectivement, Temps était (et est toujours, d’ailleurs) un très très bon roman de science-fiction tendant vers la « hard science », sans doute un des meilleurs parus en France en 2007, et qui m’avait foutu une baffe métaphysique gigantesque (et je sais de source sûre que je ne suis pas le seul dans ce cas). Bref, au boulot. Et plus vite que ça.
 
 
* Sifflote *
 
 
Ayé ? Bien. Et que je ne vous y reprenne plus ! Je disais donc :
 
Vous vous souvenez de Temps, de Stephen Baxter ? Oui ? Vous avez bien raison. Je suis tout à fait d’accord avec vous pour reconnaître que c’était (et c’est toujours, d’ailleurs) un très très bon roman de science-fiction tendant vers la « hard science », sans doute un des meilleurs parus en France en 2007, et… Oui, vous avez raison, vous le savez déjà, tout ça.
 
Passons donc à quelque chose d’un peu plus actuel, avec Espace, toujours de Stephen Baxter. Qui est donc la suite de Temps. Enfin, « suite » n’est pas un terme très approprié… Comme vous avez lu et adoré Temps, vous n’êtes pas sans savoir que la fin ne laissait guère présager de suite. Espace, s’il s’agit bien du deuxième tome de la « trilogie des univers multiples », ne constitue donc pas la suite chronologique de Temps. Comme le nom générique de la « saga » le laisse entendre, il en est en fait une sorte de « variation » dans un univers parallèle. Et on y retrouve bon nombre de personnages du premier tome, et notamment et surtout Reid Malenfant.
 
Reid Malenfant, cette fois, ne s’est pas fait virer de la NASA, et n’est pas devenu un richissime homme d’affaires. Il est par contre toujours aussi obsédé par la conquête de l’espace, et ne cesse de déplorer la décadence dans laquelle les Etats-Unis ont sombré ; tout ça pour ça, après avoir marché sur la Lune ? Désormais, ce sont les Japonais qui dominent en la matière. Ils ont même installé une base permanente sur notre satellite. Et Malenfant est un jour contacté par une jeune chercheuse de cette base, Nemoto, qui connaît bien ses obsessions, pour avoir à peu de choses près les mêmes.
 
Le paradoxe de Fermi. Formulé d’une manière particulièrement lapidaire en exergue du roman : « S’ils existaient, ils seraient là. » « Ils », ce sont les extraterrestres, bien sûr. Tout amateur de science-fiction (et pas uniquement, loin s’en faut) connaît, au moins approximativement, ce troublant questionnement dû à l’un des plus grands scientifiques du XXe siècle. Depuis, on a pu apporter bien des réponses, plus ou moins pertinentes, au paradoxe de Fermi (pour ceux, s’il y en a, qui découvriraient pour la première fois ce questionnement, cette page Wikipédia – avec ses défauts inhérents, hein… d’autant que certaines « solutions » pas scientifiques pour un sou, à base de délires religieux ou conspirationnistes, etc., sont répertoriées à côté d’explications bien plus sérieuses – peut constituer une première base de réflexion). Baxter – qui ressemble décidément beaucoup à Malenfant, et sans doute plus à ce Malenfant-là qu’à celui de Temps – est lui aussi obsédé par cette question, et Espace tente d’y apporter une explication.
 
Car Nemoto vient d’obtenir la preuve, enfin, de l’existence d’extraterrestres… dans le système solaire, et plus précisément dans la ceinture d’astéroïdes. Cela dit, cette nouvelle certitude n’est pas sans soulever à son tour bon nombre de questions : pourquoi ici ? Pourquoi maintenant ? Est-ce une chance ? Une menace ? Mais pourquoi ces « Gaïjins », comme Nemoto les désigne, semblent-ils nous ignorer et ne pas chercher à prendre contact avec nous ?
 
Et d’ailleurs, pourquoi est-ce que tout le monde ou presque, sur Terre, semble s’en foutre complètement ? Passé l’énorme effet médiatique de la révélation, les humains semblent bien vite se désintéresser des Gaïjins et retourner à leurs petits tracas quotidiens ; jusqu’aux gouvernements qui semblent n’y prêter aucune importance ! Il se trouvera bien, cependant, quelques individus pour s’attaquer à ces épineuses questions – Malenfant et Nemoto, donc, mais aussi, par exemple, Frank Paulis, richissime ingénieur totalement cynique qui reprend ici les commandes du « Pied à l’étrier »… Et le paradoxe de Fermi va bientôt ressurgir, sous ses formes les plus apocalyptiques. Les phénomènes relativistes aidant, Stephen Baxter va ainsi nous conter une histoire s’étendant sur plusieurs milliers d’années, et émaillée de rencontres stupéfiantes et de massacres incompréhensibles, levant le voile sur la naissance, le développement et l’extinction de la vie, partout dans la galaxie, selon un cycle qui semble inéluctable.
 
Baxter semble décidément avoir un don pour nous faire prendre conscience de la petitesse, de l’insignifiance de l’humanité, en soulevant le voile, nous laissant ainsi entrevoir l’inconcevable immensité de l’univers, dans l’espace comme dans le temps. On ressent à la lecture d’Espace cette déconcertante sensation d’ailleurs évoquée par Malenfant lui-même : celle du petit enfant, allongé dans un champs, qui se perd, qui se noie, dans la contemplation du ciel étoilé. On peut bien à nouveau parler ici de « vertige métaphysique ». Et Espace, à cet égard, constitue bien le pendant de Temps.
 
Ceci dit, je ne le placerais pas pour ma part au même niveau. La densité de la narration joue sans doute un rôle, ici ; le récit d’Espace, s’étendant sur plusieurs milliers d’années, est nécessairement plus décousu que celui du premier volume (certes pas avare en vertigineux bonds temporels, mais où l’action était néanmoins plus concentrée) ; certains passages d’Espace, d’ailleurs, avaient déjà été publiés séparément dans des versions différentes. D’où, à l’occasion, un sentiment de dispersion, voire de superflu ; même si j’ai apprécié ce roman, je considère néanmoins qu’il a une fâcheuse tendance à tirer à la ligne, et qu’il aurait sans doute gagné en puissance à être expurgé de 100 à 200 pages, pas inintéressantes en tant que telles, mais qui n’apportent pas grand chose au roman…
 
En même temps, et en sens inverse, là où Temps brassait de très nombreux thèmes de la science-fiction et de tout aussi nombreuses théories scientifiques, Espace se focalise bien davantage sur la seule thématique de la vie extraterrestre (je schématise, hein…). Cela ne serait guère un problème si Baxter ne retombait pas, à l’occasion, dans certains lieux communs de la science-fiction à l’ancienne, risque à vrai dire difficilement évitable en partant d’un sujet aussi largement traité. Par moments, Espace sombre ainsi dans une certaine paranoïa à mon sens maladroitement justifiée concernant « l’invasion » extraterrestre – voir le personnage finalement plutôt agaçant et peu crédible de Nemoto –, tendant même par endroits, heureusement assez rares, vers le space opera relativement bourrin, ce qui s’accorde assez mal avec l’atmosphère bien plus éthérée, voire contemplative, de l’ensemble…
 
Enfin, dernière critique en ce qui me concerne, très personnelle celle-ci : le personnage de Malenfant tend cette fois à prendre une allure un peu christique, et la tonalité assez légitimement mystique du roman débouche hélas sur une certaine tendance à l’héroïsation, avec une sorte de thème de « l’élu », qui m’agace énormément. Avec des nuances, n’exagérons rien : la fin d’Espace est indéniablement brillante, et permet d’oublier ces quelques travers passagers.
 
Qui aime bien châtie bien, braves gens : ces critiques ne doivent pas faire perdre de vue qu’Espace reste un très bon roman de science-fiction, souvent fascinant, plutôt pertinent, et un digne successeur de Temps. Mais je ne le placerais pas au même niveau pour autant.
 
Le troisième tome devrait bien arriver un de ces jours. Affaire à suivre, donc…
 
Enfin, façon de parler.

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