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"Le cycle de Tschaï", de Jack Vance

Publié le par Nébal

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VANCE (Jack), Le cycle de Tschaï
, traduit de l’américain par Michel Deutsch, Paris, Opta – J’ai lu, coll. Science-fiction, [1968-1971, 2000] 2004, 862 p. (Contient : Le Chasch ; Le Wankh ; Le Dirdir ; Le Pnume.)
 
Une fois n’est pas coutume, c’est d’une relecture que je vais vous entretenir cette fois. Le cycle de Tschaï, je m’en étais en effet régalé gamin, dans ma première phase de dévotion à la SF. C’était alors une édition en quatre volumes plus ou moins poussiéreux, empruntés dans une bibliothèque ; j’avais été attiré par les sonorités étranges des titres – Le Chasch, Le Wankh, Le Dirdir et Le Pnume – et ces couvertures représentant chaque fois le portrait de l’espèce bizarroïde qui était au cœur du roman (au passage, je regrette un peu ces couvertures, celle du présent recueil, pour être du grand Caza, n’en étant pas moins clairement inappropriée, moins poétique et saisissante ; probablement plus racoleuse, par contre…). Un vrai bonheur, ça, je m’en souvenais très bien, à défaut d’autres choses.
 
La question était de savoir si cela me ferait toujours le même effet aujourd’hui, presque quinze ans plus tard. Entre temps, entamant ma rééducation science-fictionnelle, j’avais lu un peu de Vance, mais n’avais guère été convaincu – les intrigues me semblant clairement poussives et l’écriture inintéressante, que ce soit dans les « Alastor » ou dans Les chroniques de Durdane, ces dernières m’ayant d’autant plus déçu que le premier tome me semblait de loin être le plus intéressant, du fait de la découverte du monde de Durdane et des sociétés qui l’habitent.
 
Car c’est bien là que réside le plus souvent l’intérêt des romans de Jack Vance. Celui-ci n’est clairement pas un styliste, c’est le moins qu’on puisse dire (même si on a lu bien pire) ; ses intrigues sont généralement plutôt convenues et bourrines, efficaces ceci dit, mais aussi un peu agaçantes (je n’aime pas les « héros », là, c’est dit… Du coup, faudrait probablement que je jette un œil à Cugel l’astucieux, une de mes nombreuses lacunes – honte sur moi –, qui a l’air plus intéressant à cet égard). Non, Vance, avant d’être un conteur, est surtout un créateur d’univers. C’est bien dans l’élaboration de mondes et de sociétés que réside ce que l’on peut très légitimement appeler son génie. Vance est un démiurge, qui s’amuse de toute évidence comme un petit fou à bâtir des civilisations, fournissant un cadre exotique à ses récits, et prenant en définitive souvent la première place du roman, l’intrigue – comme un vulgaire « passage obligé » – étant reléguée au second plan. Vance est un amateur de voyages et de descriptions ethnologiques, et cela se sent. Il est bien un maître de ce que l’on a pu qualifier « d’ethno-SF » (aux côtés, dans un genre bien différent, d’une Ursula K. Le Guin, ou, dans le sous-genre du « planet opera » – dont Le Cycle de Tschaï est par ailleurs une belle réussite –, d’un Frank Herbert – Dune – ou d’un Brian W. Aldiss – Helliconia).
 
D’où mon envie de relire Tschaï. D’autant que, si je me souvenais du plaisir que j’avais éprouvé à la lecture de ces quatre volumes, je n’en avais pas moins totalement oublié de quoi que ça parlait donc, tout ça… La mémoire vous joue de ces tours, ma bonne dame… Je me saisis donc de cette intégrale en un volume (et en poche, qui plus est), et hop, vaccins OK, passeport OK, et bon voyage Nébal !
 
Je ne m’étendrai guère sur l’histoire précise de ces quatre tomes, pas forcément palpitante de toute façon, ce qui évitera toute révélation inopportune. Contentons-nous de poser le point de départ. Dans un lointain futur, la Terre a découvert le secret de la navigation interstellaire, et s’est lancée dans un vaste processus d’exploration de la galaxie. Une émission radio vieille d’environ deux siècles, signe d’intelligence extraterrestre, a été captée, en provenance du système 4269 de la Carène ; le vaisseau terrien Explorator IV s’y rend donc pour établir le contact avec une éventuelle civilisation inconnue. Mais à peine a-t-il le temps d’éjecter une petite navette d’exploration qu’il est anéanti par un missile… La navette se pose en catastrophe sur la planète hostile. Seul survivant de la catastrophe : Adam Reith, qui devra dès lors mener une lutte de tous les instants pour survivre dans ce monde étrange, et trouver, peut-être, un moyen bien hypothétique de le fuir et de regagner la Terre, à 212 années-lumière de là…
 
Ca s’annonce pas facile. D’autant plus que Tschaï, ainsi que ses habitants la nomment, est une planète assez unique en son genre, théâtre de bien des luttes tout d’abord incompréhensibles pour le Terrien abandonné. Si tous les habitants de Tschaï parlent une même langue – petit tour de passe-passe, facilité peu crédible mais rendue presque nécessaire pour le déploiement du récit –, ils n’en sont pas moins extrêmement variés. Adam Reith comprend bien vite que la seule race autochtone est celle des énigmatiques et discrets Pnume, la plupart du temps confinés dans leurs souterrains. Mais il faut y ajouter trois races dominantes, en provenance d’autres systèmes, également répartis sur toute la surface de Tschaï, et se livrant à l’occasion une guerre impitoyable. C’est tout d’abord le cas des Chasch, par ailleurs divisés en sous-groupes, une race belliqueuse, mais dans l’ensemble assez décadente, la barbarie des uns rivalisant avec le sadisme raffiné des autres. Mais il y a aussi les Wankh, impénétrables et hautains, qui vivent presque coupés du reste du monde. Et, enfin, les Dirdir, agressif et farouche peuple tribal ayant maintenu d’ancestrales traditions de chasseurs, mais bénéficiant néanmoins d’une technologie remarquablement évoluée.
 
Mais les surprises ne s’arrêtent pas là pour le pauvre Adam Reith. Il est en effet une cinquième espèce qu’il rencontre sur Tschaï : des humains. Oui, des humains, exactement semblables à lui (du moins sur le plan biologique…). Ils sont sans doute l’espèce « intelligente » la plus répandue sur Tschaï, même s’ils n’en sont probablement pas natifs (Adam Reith suppose bien vite que ces humains ont été pris sur Terre pour être transplantés sur Tschaï il y a bien longtemps par une des espèces extraterrestres, probablement les Dirdir – la mythologie semble en témoigner) ; ils sont néanmoins dans une position d’infériorité flagrante par rapport aux quatres espèces non-humaines. Chacune a en effet « dressé » des humains pour en faire des serviteurs directement rattachés à leur espèce, et souvent dotés d’un fort esprit de caste : on parlera donc « d’hybrides » pour désigner ces Hommes-Chasch, ces Hommes-Wankh, ces Hommes-Dirdir et ces Pnumekin. Mais il faut y rajouter une infinité d’humains « libres », ou plus exactement « non affiliés », maintenus dans une position sociale inférieure (les « hybrides » les qualifient de « sous-hommes », et les envisagent à peu de choses près comme de vulgaires animaux), et qui forment une mosaïque bigarrée de sociétés toutes plus hétéroclites les unes que les autres. Dès le début du cycle, Adam Reith fait ainsi la rencontre des Hommes-Emblèmes, au système tribal complexe, chaque individu étant défini socialement par l’emblème – et donc la fonction – dont il a hérité ou qu’il a gagné au combat, cette fonction définissant par avance les comportements sociaux, jusqu’aux émotions, et prohibant par là-même toute initiative individuelle. Mais on peut très vite opposer à cette société « barbare » d’innombrables autres groupes sociaux, prétextes à de savoureuses descriptions ethnographiques, et qui font de Tschaï un monde complexe et fascinant.
 
C’est en effet dans le détail des institutions et des comportements sociaux que Jack Vance laisse s’exprimer à plein son talent. Chaque société, chaque ethnie, est construite avec une minutie exemplaire, pour donner au final un résultat à la fois exotique et cohérent, intriguant et crédible. C’est ici que le lecteur se régale, bien plus qu’à suivre les aventures plutôt viriles et un brin laborieuses d’Adam Reith (pleines de bruit et de fureur, de traîtrises et de punchlines, et d’inévitables jeunes vierges enlevées par des meuchants…). Le personnage d’Adam Reith est d’ailleurs bien falot, et l’on s’intéressera davantage à ses compagnons de route, plus colorés, et notamment l’Homme-Emblème Traz Onmale et l’Homme-Dirdir Ankhe at afram Anacho, qui l’accompagnent tout au long du cycle. Adam Reith n’a qu’une seule chose pour lui : son ignorance de Tschaï et de ses coutumes lui confère de l’audace, et il triomphe souvent de ses ennemis, non parce qu’il est plus fort ou plus rusé qu’eux, mais parce qu’il pense à faire des choses impensables pour eux (« parce que ça ne se fait pas, tout le monde le sait ! »), ce qui, on en conviendra, ne manque ni de sens ni d’intérêt.
 
Mais Adam Reith n’est de toute façon qu’un prétexte. Le cycle de Tschaï est un guide de voyage, empruntant aux plus savoureux récits de voyages philosophiques et autres « lettres édifiantes » sur les sociétés lointaines. L’imagination sans limites de Vance est une garantie de dépaysement, et « Tschaï » est sans doute une de ses plus belles réussites. Un type-idéal du divertissement de qualité, un modèle de rigueur dans la création d’univers, et, autant le dire, un incontournable du planet opera, de « l’ethno-SF », et au-delà de la science-fiction en général.

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"Cabale", de Clive Barker

Publié le par Nébal

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BARKER (Clive), Cabale, traduit de l’anglais par Jean-Daniel Brèque, Paris, Albin Michel – J’ai lu, coll. Fantastique, [1988, 1990-1991] 2003, 317 p.
 
Après m’être régalé au visionnage du Maître des illusions de Clive Barker, j’ai eu comme qui dirait l’envie de prolonger un peu plus avant mes pour l’heure fort maigres lectures dudit maître de l’horreur. Va pour ce Cabale, qui me faisait de l’œil sur les étals d’un bouquiniste (et qui a par ailleurs été adapté au cinoche par l’auteur himself ; aucune idée de ce que ça vaut…).
 
En tout cas, y’a pas tromperie sur la marchandise. Dès les premières pages, on est dans du Clive Barker pur jus : l’horreur s’installe très vite, très glauque, éventuellement gore (pas vraiment érotique, par contre, cette fois), et, si l’on reconnaît bien quelques thèmes déjà lus et vus (et relus et revus) ailleurs, il y a ce petit quelque chose en plus, cette patte toute personnelle et difficilement définissable, qui fait tout l’intérêt de la production littéraire de Clive Barker.
 
Nous sommes au Canada. Le roman commence par s’intéresser à la figure d’Aaron Boone (que tout le monde appelle Boone). Un type « mal dans sa peau », comme on dit, sujet à des crises d’angoisse, de profondes dépressions, des sautes d’humeur… Très logiquement, un type comme lui consulte un psychiatre, le docteur Decker, en l’occurrence. Un type compétent, sympa. Mais, par un beau jour de printemps, le docteur, visiblement inquiet, rompt la routine éternelle des séances et s’adresse à son patient : « Boone. Je crois que nous avons de graves ennuis, vous et moi. […] Je croyais que vous alliez mieux. […] Je le croyais vraiment. Nous le croyions tous les deux. » Boone ne se souvient pas de ses récits sous hypnose, bien sûr, et Decker ne lui en avait jusqu’alors rien dit. Seulement voilà : Boone revenait sans cesse sur des images horribles, des meurtres sanguinaires, de véritables massacres… Et Decker tend à son patient les photographies de douze victimes atrocement mutilées. Tout semble indiquer que Boone est cet abominable tueur sanguinaire qui terrifie la région. Sans même en avoir conscience… Il n’y a pas de certitude, ceci dit, mais…
 
Boone, accablé de remords d’autant plus tragiques qu’il ne se souvient de rien, rongé par l’angoisse et la dépression, ne peut prolonger plus avant les investigations de Decker, qui ne veut pas confier son patient – son échec – à la police tant qu’il n’a pas davantage de preuves. Mais Boone ne peut plus attendre ; d’autant plus qu’il craint, lui, le monstre sanguinaire, de s’en prendre sans même le savoir à sa douce compagne, Lori… Il tente de se suicider. Il échoue, comme de bien entendu…
 
Et sa vie bascule à nouveau à l’hôpital où on le soigne. Il y rencontre un étrange individu, foncièrement déviant, au discours difficilement compréhensible. Mais il est une chose qui revient sans cesse dans ses paroles, une chose qui réveille d’étrange réminiscences chez Boone…
 
Il parle de Midian. Midian, une ville fantôme, perdue dans la campagne canadienne, et qui ne figure sur aucune carte. Il sait comment s’y rendre, néanmoins. Et attend qu’on l’y invite, qu’on veuille bien de lui, là-bas. Car la ville abandonnée de Midian, et tout autant l’inquiétante nécropole qui la jouxte, sont un refuge. Pour les monstres. Pour les Enfants de la Nuit.
 
Un refuge pour les monstres… C’est peut-être ce que cherche Boone, en définitive, lui, le tueur assoiffé de sang, un des pires de l’histoire du Canada, probablement… Il s’enfuit de l’hôpital, et se met en quête de la ville fantôme. Il y trouvera la mort.
 
La nouvelle atteint brutalement une Lori déjà effondrée par la subite disparition de Boone. Son amour, un assassin sanguinaire ? Impossible… Pourtant, les preuves sont là. Mais Lori a du mal à entamer son travail de deuil. Elle décide de se rendre à son tour sur les lieux du drame. Midian. Et ce n’est qu’alors que la véritable horreur va débuter…
 
Du Clive Barker à l’état pur, donc. Malsain, glauque, terriblement angoissant. Ce n’est pas donné à tout le monde de susciter ainsi la peur par l’écriture. Et Barker est bien, en la matière, un authentique maître, digne des plus grands du genre, d’un Lovecraft ou d’un Matheson, aujourd’hui d’un Stephen King ou d’un Dan Simmons. Il parvient souvent, qui plus est, à créer un monde parfaitement original, une atmosphère qui lui est propre, en renouvelant des thèmes pourtant classiques.
 
Ici, entre autres – et je ne pense pas que l’on puisse considérer cela comme un spoiler, les indices étant vite nombreux et l’histoire ne s’arrêtant pas là, bien au contraire (ce thème « classique » ne constituant à bien des égards qu’un cadre) –, c’est notamment le mythe du vampire qui passe à la moulinette barkerienne. Comprendre par là que les Enfants de la Nuit sont des vampires, et n’en sont pas en même temps (le terme n’est pas employé, d’ailleurs, il me semble). Si l’atmosphère, le fond thématique, est celui du vampirisme, tout l’attirail gothique – crocs inclus – disparaît, pour laisser la place à d’étranges et fascinants métamorphes qui ont trouvé dans Midian un havre d’exil. Des monstres ? Si l’on en reste au critère de « l’humanité » au sens le plus strict, indubitablement. Pourtant, il est des monstres qui n’ont pas leur place à Midian, et sont bien plus répugnants que les Enfants de la Nuit. Des monstres authentiques, qui cachent leur visage humain derrière un masque de poupée de chiffon, jusqu’à devenir la poupée elle-même, ou du moins tout aussi dénués de conscience… Et, à vrai dire, les rednecks des environs, consternantes sommes de mesquinerie beauf et réac, ne valent guère mieux.
 
Sur le plan de l’atmosphère, Cabale est une brillante réussite. Pourtant, j’avoue avoir été au final un peu déçu par ce roman. En effet, la géniale introduction et les premières étapes du périple de Lori me semblent bien plus réussies et intéressantes que la suite du roman. Attention : c’est loin d’être mauvais, et on ne souffre pas à attendre désespérément la fin comme un lointain soulagement. Ca coule tout seul, et efficacement. Seulement voilà : ça finit par se contenter d’être efficace. La fin n’a plus guère le charme, l’inventivité, et même, pourquoi pas, la subtilité du début, et donne dès lors un peu l’impression d’avoir été bâclée. Dommage…
 
Ceci dit, Cabale reste une lecture agréable, un roman d’horreur efficace. Une bonne série B, quoi. C’est déjà bien, même si l’on pouvait espérer mieux…

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"Sympathies for the Devil - Redux", de Thomas Day

Publié le par Nébal

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DAY (Thomas), Sympathies for the Devil – Redux
, ouvrage publié sous la direction d’Olivier Girard, illustré par Guillaume Sorel, Avon/Fontainebleau, Le Bélial’, 2004, 286 p.
 
Re-Thomas Day, donc. A la base, j’étais supposé enchaîner sur la suite de La Voie du Sabre, à savoir L’Homme qui voulait tuer l’Empereur. Mais une personne bien informée me l’a déconseillé (pour des raisons toutes personnelles, à savoir que ça serait très axé hommage aux mangas), et m’a plutôt suggéré la lecture de Sympathies For The Devil. Dont acte, parce que je suis un jeune garçon charmant et docile (ce qui n’exclut certes pas une lecture ultérieure de L’Homme qui voulait tuer l’Empereur, parce que je suis aussi un gros con borné…).
 
Sympathies For The Devil, donc. Et Redux, au passage ; lire : nouvelle édition, un brin retravaillée, avec une nouvelle et des commentaires en moins, et deux nouvelles en plus. Pour ce que j’en ai compris, ce serait la première publication (en volume, s’entend) du sieur Day. Un recueil de six nouvelles (donc), paru aux éditions du Bélial’, petites mais chouettes, et qui publient accessoirement la fort sympathique revue Bifrost (dans laquelle Thomas Day écrit, par ailleurs). Au programme, en gros : six apocalypses. Miam ! Mais en gros, hein… Etrangement, ça s’annonce pas très joyeux… Mais rock’n’roll, par contre. Et qu’on ne s’y trompe pas : si le dandy démoniaque de la couv’ (de Guillaume Sorel à nouveau, qui livre également une illustration intérieure en tête de chaque récit) colle certes bien au thème, c’est ici en pleine science-fiction que l’on va naviguer, teintée à l’occasion d’un léger soupçon de fantastique. Manière de dire que le petit Jésus peut rester peinard chez lui, on ne réclame pas ses services. Loki, par contre… mais j’y reviendrai.
 
Détaillons un chouia. On commence dans la joie et l’allégresse… pardon, dans le chaos, la pestilence, le stupre et les maladies de peau avec « Une forêt de cendres ». L’Angleterre, dans un futur indéterminé. Ca va pas fort. Autant dire que c’est même Le Gros Bordel, celui contre lequel on ne peut pas faire grand chose, un « cercle de ténèbres » s’étendant progressivement sur le monde et infectant la population d’une étrange maladie. Pour lutter contre ce mal et ses incidences diverses et variées, tous les moyens sont bons ; ça massacre à tout va, quoi. Il en va ainsi pour le sinistre, violent, immoral et charismatique Paul of Perth, duc du Dragonshire, lequel arbore sur son armure (où l’archaïsme le dispute à la plus haute technologie) les répugnants reliquats de ses innombrables victimes. Paul of Perth est atteint par la maladie, et sévèrement perturbé dans sa tête. Il n’attend plus rien de la vie. Reste une seule chose, pour celui qui aime à rappeler qu’il serait un lointain descendant d’Arthur Pendragon : passer de l’histoire à la légende, pour demeurer à jamais dans la mémoire des hommes, quand bien même cela devrait lui être fatal. Or il se pourrait que la jeune reine d’Angleterre lui en fournisse l’occasion ; et Paul of Perth de se rendre dans un Londres lépreux pour y tenir son ultime rôle… Je ne peux guère me permettre ici d’entrer davantage dans les détails, mais l’univers créé pour cette nouvelle me paraît plutôt riche et assez fascinant, fournissant un cadre idéal que moi, perso, ben je serais pas contre de le retrouver un de ces jours, voilà. Ceci dit, cette richesse a un effet pervers, l’intrigue à proprement parler, plutôt convenue, n’étant guère à la hauteur de ce que l’on pouvait espérer après une entrée en matière très attrayante, bien qu’un peu trop précieuse. Je ne serais pas surpris d’apprendre qu’il s’agit là d’un texte de jeunesse, il en a à la fois le charme et les maladresses. Une semi-réussite donc, qui laisse un peu sur sa faim, mais se lit néanmoins avec plaisir.
 
Je serais bien plus réservé pour ce qui est du second texte, le plus court du recueil, intitulé « A l’heure du loup », avec son homme-arbre et ses gamins tout droit sortis de La nuit du chasseur (en pire) ; vois pas vraiment où c’est donc qu’y voulions en venir, le m’sieur Day, là…
 
La nouvelle suivante, « L’Erreur », me paraît bien plus réussie, bien qu’assez obscure également. On se prend cependant au jeu de ce cyberpunk sous acide, violent et drôle tout à la fois. Un texte très référencé (mais agréablement : de William Burroughs à Nine Inch Nails en passant par Scarface, entre autres…) et prenant, avec des vrais morceaux de drogue, de skinheads et d’exploits terroristes. Chouette.
 
« La Mécanique des profondeurs » (joli titre au passage) conserve à son tour quelques connotations cyberpunk, avec ses tueurs mutants dans un monde ravagé (plus précisément, une Hollande sous les flots). La mutante Ozzie est une tueuse (donc) qui officie dans une Amsterdam submergée, confrontée de jour en jour aux trafics les plus lugubres qui ont pris place dans les « bulles » épargnées par la mer. Mais elle est aussi en quête d’un mystérieux serial killer aux innombrables victimes… qui n’est autre que son père. Là encore, un texte très prenant, fourmillant de bonnes idées.
 
Mais le meilleur reste à venir, les deux dernières nouvelles étant à mon sens de très loin les plus réussies du recueil, et notamment « La Notion de génocide nécessaire » (encore un chouette titre, d’ailleurs). Un cadre original en science-fiction : la Mongolie. Ismaël Kashoggi l’arpente, au nom de l’ONU, pour recenser les populations nomades de la steppe, encore relativement nombreuses, et très récalcitrantes ; l’idée même du recensement, et a fortiori les méthodes de « surveillance » proposées par l’ONU, vont à l’encontre des principes de ces hommes et de leur attachement à leur liberté. Le problème est qu’ils n’ont guère le choix : le recensement est une condition sine qua non imposée par une puissance extraterrestre, les Archontes, pour faire profiter la Terre de sa technologie extrêmement avancée. Or, dans les autres pays où le recensement a dû être arraché à des populations nomades, la situation a vite dégénéré, la corruption omniprésente et les ambitions autoritaires des Etats concernés, désireux d’abolir ce mode de vie traditionnel difficilement gérable, débouchant rapidement sur des guerres civiles rendues encore plus horribles par les innombrables massacres de la « purification ethnique » que ce grand chamboulement ne manque pas de susciter… Or Kashoggi se sent bien désarmé, lui, le spécialiste du monde arabe, confronté à une société qu’il ne comprend guère mais qui ne tarde pas à le fasciner ; sa vie privée s’en ressent, d’ailleurs. Mais il lui faudra bien trouver une solution, avec le soutien du khan Lo Han Enkh-saïkhan tant qu’à faire (et de la jolie et très très très libre interprète Cinderella, gulp…). Une nouvelle très réussie, humaine, sensible et pertinente. Thomas Day idéalise bien quelque peu le mode de vie nomade (c’est dans l’air du temps…), mais donne, en-dehors de ce seul aspect, une image semble-t-il assez cohérente de la Mongolie (à en croire quelques sources autorisées, merci les gens au passage) ; les personnages sont humains et attachants, les différents niveaux de narration, du plus global au plus restreint, s’imbriquent à merveille… Pas grand chose à redire, une très bonne nouvelle.
 
Il en va de même – bien que l’atmosphère soit on ne peut plus différente – du dernier texte du recueil, intitulé « Démon aux yeux de lumière ». Le démon en question, c’est Loki, le fourbe asgardien (même s’il est plus prométhéen que réellement démoniaque, en fin de compte). Loki, ici, ne ressemble guère à la figure classique, « wagnérienne », ni même au méchant des comics de Stan Lee : c’est une rock-star, un punk nihiliste avec une énorme bite, un ego tout aussi surdimensionné et un sens de l’humour consternant. Son périple dans un monde plongé dans le Ragnarok de son propre fait, la jeune prostituée Cybèle à ses côtés, prend des allures de road-movie iconoclaste, sordide et jouissif, qui n’est pas sans évoquer à l’occasion les chouettes BD « for mature readers » du label Vertigo, entres autres, Preacher ou Hellblazer notamment, ou Sandman en plus trash. SF et fantastique se mélangent avec pertinence pour un résultat fort intéressant.
 
Alors, certes, Sympathies For The Devil est inégal (comme la plupart des recueils de nouvelles, à vrai dire) ; à l’occasion, le texte est émaillé de quelques maladresses, de quelques lourdeurs, parfois de gimmicks un peu superflus peut-être (notamment pour ce qui est des scènes de cul plus ou moins en mode automatique et vaguement trashouilles à l’occasion, mais bon, j’avoue que, bien qu’extrêmement libertaire dans les principes, je suis en même temps d’une pudeur parfois excessive et confinant à l’occasion à ce puritanisme que j’abhorre, alors cette critique n’est peut-être pas si fondée que ça…). Reste que ça se lit très bien. Un bon recueil de nouvelles, qui vaut bien que l’on s’y attarde.

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"La Science du Disque-monde", de Terry Pratchett, Ian Stewart et Jack Cohen

Publié le par Nébal

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PRATCHETT (Terry), STEWART (Ian) et COHEN (Jack), La Science du Disque-monde, traduit de l’anglais par Patrick Couton et Lionel Davoust, Nantes, L’Atalante, coll. La dentelle du cygne, [1999, 2002] 2007, 541 p.
 
Le Disque-monde, aujourd’hui, on le connaît tous. Un véritable emblème de la « fantasy burlesque », comme y disent à L’Atalante ; difficile, à vrai dire, de trouver quoi que ce soit qui y soit comparable (enfin, en tout cas, perso, j’irais pas chercher ça dans les parodies vulgos de chez vous savez qui…). Parce que voilà : « Les annales du Disque-monde », c’est effectivement très drôle – c’est le but, quand même –, mais d’un humour finalement assez relevé, so british, et tellement débile qu’il ne l’est finalement pas forcément tant que ça. De ce point de vue, la référence de Pratchett – outre ces incontournables de l’imaginaire humoristique que sont Fredric Brown et Douglas Adams – me semble avant tout devoir être cherchée du côté des Monty Python. Autrement dit : c’est extrêmement débile, mais pas que ; et notamment, c’est assez souvent passablement érudit, et éventuellement critique. Un exemple, là, comme ça, d’entrée de jeu : le Disque-monde en tant que tel. Un monde plat, reposant sur le dos de quatre éléphants, se trouvant eux-mêmes sur une tortue géante nageant à travers l’espace (« Et pourtant, elle se meut… »). Ah ouais, quand même… C’est débile, hein ? Sauf que cette idée dingue ne provient pas uniquement de l’imagination malsaine de l’auteur, boostée par un fumage intensif de la moquette un lendemain de cuite. Non, cette représentation saugrenue du monde provient d’une « authentique » mythologie – indienne, si je ne m’abuse. Ce qui change un peu la donne, je trouve. Et des exemples comme ça, on pourrait en trouver un paquet. Bref, « Les annales du Disque-monde », c’est beaucoup moins con que ça en a l’air au premier abord (enfin, si, c’est très con, mais pas que, donc).
 
D’où l’idée finalement pas si absurde que ça de l’ouvrage qui nous intéresse ici : faire un bouquin de vulgarisation (bouh le vilain mot…) scientifique (bouh le…) prenant le cadre du Disque-monde. Les mauvaises langues pourraient n’y voir qu’une énième dérive mercantile d’une série qui rapporte déjà beaucoup d’argent (et dont la qualité, il faut bien le reconnaître, a connu des hauts et des bas). Possible. Mais, comme j’aime beaucoup Pratchett à la base, je vais laisser le temps d’un compte rendu mon cynisme habituel de côté. Ne serait-ce que parce que j’attache beaucoup d’importance à la « pédagogie » (bouh le vilain mot, mais là je suis plus sérieux), et qu’il m’a toujours semblé légitime, possible et souhaitable de s’instruire en s’amusant (le problème étant que la majeure partie des tentatives en ce domaine sont des échecs cuisants, soit parce qu’on ne s’instruit pas assez – on nous prend pour des cons, quoi –, soit parce qu’on ne s’amuse pas : on trouvera difficilement plus tragique que l’humour imposé – voyez justement Pratchett, avec sa terrifiante guilde des fous –, alors l’humour imposé par le ministère de l’Education nationale et par sa horde de « pédagogues » diplômés, condescendants par principe…).
 
Au commencement était une expérience menée par le jeune, compétent et enthousiaste (et irresponsable ; un scientifique, quoi) Cogite Stibon sur le terrain de squash de l’Université de l’Invisible (Ankh-Morpork). Conséquence de ce déferlement de thaums : la création d’un monde. Mais un monde bizarre à la vérité : sphérique, déjà… Ca ne tient pas debout. Et dénué de chélonium et de narrativium, en plus ! Ca ne marchera jamais… Sauf que l’intelligence artificielle de l’UI, Sort, affirme que si, et qu’il ne faut surtout pas interrompre l’expérience. Les mages, qui ne sont pas que bornés et ridicules, mais aussi curieux et joueurs, laissent donc faire. Et rajoutent de temps à autre leur touche personnelle, parce que non, franchement, un monde qui tourne autour du soleil – et d’un soleil aussi gros, en plus –, ça ne marchera jamais… surtout s’il continue comme ça, à se transformer régulièrement en une grosse boule de neige, défoncée de temps à autre par un gros caillou psychopathe à qui on n’avait rien demandé mais qui se trouvait passer par-là. C’est qu’il en arrive, des choses, sur ce monde improbable. Ca pourrait être intéressant de voir ça de plus près, d’ailleurs, en y envoyant un observateur qualifié (ou dispensable, rayez la mention inutile), comme – ce n’est qu’un exemple – le fameux professeur de Géographie Insolite et Cruelle, l’inénarrable Rincevent…
 
Voilà pour la trame de l’ouvrage – assez limitée, reconnaissons-le, mais non dénuée d’intérêt. Elle occupe un chapitre sur deux, généralement assez bref, mais souvent drôle ; du Pratchett à l’état pur, quoi. Le reste est confié essentiellement à Ian Stewart et Jack Cohen, donc, lesquels développent plus sérieusement les thèmes esquissés dans les chapitres « narratifs », même si le ton reste éminemment pratchettien. Et les auteurs de se livrer ainsi à une vaste entreprise de vulgarisation scientifique, couvrant bien des domaines, et allant, en gros, du Big Bang à l’ascenseur spatial et au voyage interstellaire, en passant par Einstein et tout un paquet de gros lézards.
 
Bizarre, dans le cadre « magique » du Disque-monde ? Faut voir. En exergue, une citation d’Arthur C. Clarke, un véritable lieu commun (disent les persifleurs), mais qu’il est souvent bon de rappeler : « Toute technologie suffisamment avancée est indiscernable de la magie. » En guise de complément, cette citation de Gregory Benford : « Toute technologie discernable de la magie est insuffisamment avancée. » Et, surtout, Mark Twain : « Si la réalité dépasse la fiction, c’est parce que la réalité n’est en rien tenue à la vraisemblance. » Effectivement. La science du Disque-monde est l’occasion de s’en rendre compte : c’est étrange, un monde qui ne contient pas de narrativium (et pas de tortues géantes, accessoirement). Ca ne devrait pas exister. Que la vie s’y développe – entre deux ères glaciaires ou deux gros cailloux – est hautement improbable. Et pourtant…
 
S’instruire en s’amusant, un idéal inaccessible ? Ben non. C’est peut-être tout aussi improbable que ce que l’on vient de voir, et pourtant… (Voir d’ailleurs les intéressants développements sur les probabilités et les statistiques.) Les trois auteurs ont parfaitement réussi leur mission. Le fait est que, sans surprise, on s’amuse, et beaucoup. Les mages de l’Université – l’archichancelier, le doyen, l’économe (avec ses pilules), le bibliothécaire (ook), Rincevent et compagnie – sont toujours aussi drôles, et quelques scènes sont particulièrement tordantes (de la muzak dans un ascenseur spatial… j’adore…). Le ton des chapitres de vulgarisation ne s’en éloigne pas excessivement, et l’on trouvera là aussi souvent matière à rire.
 
Mais on apprend, aussi. Beaucoup de choses (enfin, je parle pour les ignares en sciences « dures » – bouh le… – dans mon genre, les autres n’étant pas le premier public de l’ouvrage). C’est que Terry Pratchett, Ian Stewart et Jack Cohen ont cette appréciable qualité de ne pas nous prendre pour des cons. Mais alors pas du tout. Autant le dire, dans certains passages, ça vole haut. Dans les premiers chapitres « scientifiques », de loin – et nécessairement – les plus abstraits, ça fait même régulièrement bobo à la tétête… Mais ça fascine, aussi. On est en plein dans cette science indiscernable de la magie, celle qui émerveille le quidam ; le sense of wonder de la SF, quoi. Sauf qu’il ne s’agit pas ici de fiction.
 
Enfin, la plupart du temps. On est après tout dans un ouvrage de vulgarisation, prenant place dans un cadre de fantasy. Alors, de temps à autre, on peut s’autoriser un petit délire, comme cette civilisation de crabes, disparue sans laisser de trace… Ce n’est pas gratuit, ceci dit. Les auteurs, non contents de faire de la vulgarisation – et de la faire bien – en profitent pour se livrer à une intéressante réflexion sur la vulgarisation, et plus largement sur l’apprentissage de la science. Ils évoquent ainsi – avec une honnêteté d’autant plus appréciable qu’elle est bien rare – les innombrables « mensonges pour enfants », comme ils les appellent, qui jalonnent la formation scientifique de tout un chacun. Comprendre : on nous apprend des choses qui sont « fausses », mais – en principe… – pour nous mettre en mesure de comprendre ensuite ce qui est « vrai » (deux exemples flagrants : la Terre est ronde, l’homme descend du singe). Mais Ian Stewart et Jack Cohen ont le courage – le mot ne me semble pas forcément trop fort – de briser quelques-uns de ces « mensonges pour enfants » qui n’ont pas toujours été suivis de l’étape ultérieure justifiant leur utilisation, et, quand ils emploient eux-mêmes de tels « mensonges », de le préciser. Et ça fait du bien, une fois de temps en temps, qu’on arrête de nous prendre pour des cons… Dans la même optique, on appréciera que les auteurs s’attaquent parfois à quelques « tabous » scientifiques ; une fois de plus, ça fait du bien…
 
Bilan ? Une franche réussite à mon humble avis. Mais qui s’adresse avant tout aux amateurs du Disque-monde qui ont envie de perfectionner leurs connaissances scientifiques (voire d’en acquérir un minimum, comme votre serviteur…). Si vous abominez Pratchett et le Disque-monde, passez votre chemin ; si vous êtes déjà hyper calés en sciences « dures », idem. Ca laisse quand même un assez large public, qui aura tout à gagner à la lecture de La science du Disque-monde.

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"Les représentations de "l'homme politique" en France", de Michel Biard (dir.)

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BIARD (Michel) (dir.), Les représentations de « l’homme politique » en France, Mont-Saint-Aignan, Publications des Universités de Rouen et du Havre, Les Cahiers du GRHis 2006 (17), 93 p.
 
La notion « d’homme politique » est aujourd’hui d’une banalité telle que l’on ne ressent généralement pas le besoin de la définir ; chaque jour, à la télévision, à la radio, dans la presse, on emploie l’expression « homme politique » comme allant de soi et parlant immédiatement. Mais c’est pourtant une notion très récente, dont les premières occurrences, si l’on excepte quelques très rares prédécesseurs guère significatifs, n’apparaissent en littérature que vers la fin du XVIIIe siècle et le début du XIXe. Rien de véritablement étonnant à cela, l’homme politique apparaissant en tant que tel en France au moment de la Révolution – laquelle retient comme par voie de conséquence l’attention de la plupart des intervenants de la journée d’étude dont ce 17ème numéro des Cahiers du GRHis rend compte. L’expression ne semble toutefois devenir courante qu’à partir de la Monarchie de Juillet (traduire : avec le développement du parlementarisme, l’image la plus récurrente de « l’homme politique » étant longtemps celle du député), et ce n’est qu’alors qu’elle va commencer, progressivement, à perdre la connotation assez clairement péjorative qui l’accompagnait jusqu’alors (Chateaubriand, ainsi, évoque à plusieurs reprises dans ses Mémoires d’outre-tombe, sa crainte de passer pour un « homme politique »… et les portraits qu’en dressera Balzac, notamment, ne seront guère plus flatteurs). La IIe République et l’instauration du suffrage universel semblent jouer un rôle déterminant dans l’évolution de la notion ; Sand s’en fait l’écho, chez qui la désignation « d’homme politique » devient de plus en plus positive, et, en 1848, elle devient même une distinction recherchée, ainsi par certains hommes qui se verraient volontiers entamer une carrière politique sur les barricades, comme Louis Hincker le rapporte dans le dernier article du recueil. Mais nous n’en sommes pas encore là ; contentons-nous donc pour le moment de poser dans toutes ses dimensions la notion et les connotations « d’homme politique », à travers ses occurrences, pour pouvoir ensuite procéder à l’étude de ses représentations, autant dire de sa construction. C’est ce que fait, très logiquement, Michel Biard, en tant que directeur de ce bref ouvrage, dans un court article introductif assez intéressant (« « L’homme politique » : quelques observations sur la diffusion en France, aux XVIIIe et XIXe siècles, d’une expression appelée à un avenir durable », pp. 9-15).
 
Corinne Gomez-Le Chevanton choisit ensuite, justement, de s’intéresser à une figure négative de l’homme politique, et à vrai dire une des pires qui se puissent concevoir, en la personne de Carrier (« Les figures du « monstre » Carrier : représentations et utilisations », pp. 17-42). Il ne s’agit certes pas, pour l’auteur, de se livrer à une apologie de celui dont on a fait le principal – et en fait le seul… – responsable des abominables « noyades de Nantes », ou de l’exonérer de ses crimes atroces. Cependant, force est de constater – et nul aujourd’hui, tout parti pris idéologique mis à part, n’oserait véritablement le contester – que Carrier, à bien des égards, a joué un rôle de bouc émissaire, a payé pour les autres, en étant accusé hypocritement par des terroristes tout aussi nauséabonds que lui-même, tels Fouché, Fréron ou Tallien, lesquels, en dirigeant en sous-main l'émission de pamphlets contre le représentant en mission, ont excité à son encontre la vindicte populaire, jusqu’à en faire le seul véhicule visible de la Terreur, et donc le symbole à abattre pour que les autres responsables des massacres – eux-mêmes et leurs collègues, mais aussi, à Paris, une bonne part du personnel administratif toujours en place après Thermidor et les députés de la Plaine qui avaient cautionné jusqu’alors le système au nom du « salut public » – puissent poursuivre leur carrière en paix… Carrier, ainsi, a été la victime – certes bien coupable – d’une flopée d’accusations injurieuses que l’on verra souvent reparaître pour discréditer les hommes politiques, et a fortiori les plus radicaux d’entre eux : Carrier, à en croire la « légende noire » qui se constitue autour de son nom, aurait été un fou criminel, un dépravé sexuel (nécessairement…), un authentique animal – les représentations de l’homme dans les pamphlets et au cours de son procès insistent souvent sur ses traits « animaux » – et enfin… un traître ! C’est de sa propre initiative, et sur sa seule responsabilité, qu’il aurait ordonné les massacres nantais, et il aurait ainsi trahi, non pas l’abject Robespierre qui venait de tomber, mais bien les députés naïfs et crédules, qui, en lui confiant les pleins pouvoirs pour mater la rébellion, ne s’attendaient certainement pas à l’usage qu’en ferait cet adepte supposé de la théorie de la « dépopulation »… On reste confondu par une telle hypocrisie. Et l’on constate déjà le terrifiant pouvoir de la presse pour construire ou briser une réputation, ainsi que les aléas d’une « justice politique » contradictoire dans son essence même : les représentants du peuple, dans la même foulée, envoient Carrier devant le Tribunal révolutionnaire, tout en prenant soin de renforcer les immunités parlementaires afin que ce fâcheux précédent ne se reproduise pas par la suite ; quant au procès du « monstre », c’est une authentique aberration, un chef-d’œuvre de mise en scène, accumulant les vices de procédure (l’expression, à vrai dire, est bien faible !), tout aussi scandaleux et faussé que les précédents « procès » de la Terreur, et probablement plus que celui, plus célèbre, du maréchal Ney, vingt ans plus tard, lequel jouera un peu le même rôle, tout en ayant une image moins sanguinaire. Peu importent au final les crimes – indéniables et abominables – de Carrier : il doit payer, non pour faire triompher la justice, mais pour que « les autres » restent en place… Un article passionnant et convaincant.
 
Christine Le Bozec retourne ensuite à des propos plus généraux, en se concentrant sur un groupe idéologique particulier, qui recoupe assez la première notion « d’homme politique », celui des libéraux (« « L’homme politique » libéral », pp. 43-52). Les « libéraux » envisagés ici sont avant tout les thermidoriens, tels Boissy-d’Anglas (même si ce que l’auteur en dit se révélera également vrai par la suite des « idéologues » et des libéraux de la Monarchie de Juillet – plus spécifiquement les « doctrinaires »). Il s’agit de voir comment la défense des acquis de 1789 passe, pour ces hommes qui ne souhaitent pas aller au-delà du suffrage capacitaire et valorisent avec la fougue que l’on sait la propriété, par des dérives autoritaires temporaires, parfaitement acceptées, et même considérées comme indispensables. Pas grand chose de nouveau, donc…
 
Plus intéressant, Olivier Blanc biaise quelque peu la notion – révélatrice… – « d’homme politique » pour revenir sur une importante « femme politique », la toujours controversée Olympe de Gouges (« Femmes en Révolution, l’exemple d’Olympe de Gouges », pp. 53-63). Au-delà de la caricature si courante dès l’instant que l’on évoque ces « femmes politiques », et a fortiori les révolutionnaires (un exemple triste et fameux : Théroigne de Méricourt), c’est une figure remarquable dont l’auteur dresse ici le portrait, avec certes bon nombre de défauts – et notamment un orgueil assez flagrant, ainsi que quelques illusions –,  mais aussi énormément de qualités, une vision lucide des événements, un courage politique rare, et une appartenance idéologique clairement marquée (dans les rangs des Girondins), contrairement à la dispersion dont on l’a longtemps accusée. Olympe de Gouges, ainsi, n’est pas que la féministe avant l’heure, astucieuse et sarcastique, de La Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne ; elle n’est certainement pas la caricature, tantôt harpie, tantôt écervelée, qu’en a fait une historiographie presque intégralement masculine et presque nécessairement condescendante. Elle était bien une « femme politique », une personnalité fascinante, dont l’œuvre et la vie politique seraient sans doute à redécouvrir aujourd’hui.
 
Vient ensuite ce qui a constitué à mes yeux une grosse déception, Jean-Philippe Chimot ayant à mon sens traité un peu trop superficiellement et de manière parfois contestable un sujet pourtant passionnant et en plein dans la thématique du recueil (« David a-t-il contribué à constituer la figure de « l’homme politique » ? », pp. 65-76). On ne retient pas grand chose de cet article très, et même trop, léger (le style, agaçant, en témoigne). Il y avait sans doute, pourtant, bien des choses à dire sur cet homme qui fut à la fois un des peintres majeurs de son temps, mais aussi un homme politique lui-même (l’auteur semble en douter, et se permet de passer outre les fêtes révolutionnaires mises en scène par David !). De l’esquisse du Serment du Jeu de Paume aux tableaux napoléoniens (Le Sacre, mais aussi bien d’autres) en passant par Marat assassiné, tableau « révolutionnaire » à tous les égards, David se fait peintre politique et peintre de la politique et des politiques. Certes, un aussi bref article ne pouvait prétendre à l’exhaustivité, et une étude plus complète nécessiterait un volume entier. Mais il n’en reste pas moins que cette communication est bien trop légère pour être véritablement saisissante…
 
On s’éloigne enfin, avec Louis Hincker, de la Révolution, pour aborder directement la IIe République (« Hommes politiques et journées révolutionnaires durant la Seconde République », pp. 77-93). C’est, en quelque sorte, un complément à la thèse de l’auteur (Être insurgé et être citoyen à Paris durant la Seconde République), ouvrant de nouvelles perspectives de recherches qui me paraissent très séduisantes. Cet article, à la différence du précédent, est assez dense, sans être aride pour autant. Mais Louis Hincker se montre très éclairant sur le changement de connotation de la désignation « d’homme politique », et développe encore sur certaines conséquences, et notamment l’opposition qui se crée dans les faits entre « l’homme politique » et le « citoyen armé » (à distinguer du « citoyen-soldat »), le premier ne concevant pas la prise d’armes comme pouvant déboucher sur le débat politique, le second y voyant un moyen quasiment nécessaire pour le peuple souverain de s’impliquer dans le débat et ne pas se faire « voler » la République par les « capacités ». Ces deux attitudes concomitantes sont ensuite éclairés par deux exemples très concrets issus des dossiers des prévenus des journées révolutionnaires, ceux de deux inconnus représentant les « capacités », une « petite élite intellectuelle », portés par les barricades, et qui auraient souhaité la reconnaissance en tant qu’hommes politiques de ce fait : le premier, Falaiseau de Beauplan, en arguant de sa qualité de conciliateur, d’intermédiaire entre les autorités et le peuple (et qui se retrouvera du côté « légal » lors des journées de Juin), le second, Delair, probablement plus radical, se mettant avec une certaine arrogance à la pointe des mouvements populaires au nom de la souveraineté du peuple (mais avec toujours cette mission « d’éclairer les foules » ; en Juin, il sera du côté des insurgés…). Article intéressant et riche, dont l’optique me paraît très séduisante, le rôle de ces « anonymes » de la politique étant trop souvent négligé, quand bien même il a pu être fondamental et l’on dispose de nombreuses archives, peu employées, à leur sujet (j’avais été amené à procéder quelque peu de la sorte – à un tout autre niveau, bien inférieur… – dans mon mémoire de Master 2, et souhaiterais poursuivre plus ou moins dans ce sens pour ma thèse…).
 
Au final, un recueil bref, composé d’articles courts et d’un abord aisé, très intéressant dans l’ensemble.

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"La République des faibles", d'Annie Stora-Lamarre

Publié le par Nébal

STORA-LAMARRE (Annie), La République des faibles. Les origines intellectuelles du droit républicain. 1870-1914, préface de Michelle Perrot, Paris, Armand Colin, coll. L’histoire à l’œuvre, 2005, 219 p.
 
Annie Stora-Lamarre, professeur d’histoire contemporaine à l’université de Besançon, s’est intéressée notamment à la législation morale de la IIIe République, ainsi qu’en témoignent les titres de quelques-uns de ses ouvrages : L’Enfer de la Troisième République. Censeurs et pornographes, ou encore Incontournable morale et La cité charnelle du droit. Thématique de recherches hautement intéressante et qui me parle fortement. Mais cette étude l’a en outre conduite à approfondir des questions qui m’intéressent encore davantage, en rejoignant, bien que très indirectement, ma propre thématique de recherches (et plus directement la méthode que je souhaite y appliquer), ainsi avec cette République des faibles.
 
Il semblerait qu’Annie Stora-Lamarre soit partie de la figure du sénateur René Bérenger, rencontrée à l’occasion des recherches précédemment évoquées. Si ce nom est aujourd’hui quelque peu oublié, ce n’est pas le cas du surnom qui lui avait été conféré par la presse satirique de l’époque, celui de « Père La Pudeur »… Bérenger est en effet, selon l’image d’Epinal, l’homme de la lutte contre la pornographie, au nom de l’élévation morale des Français, et avant tout des classes populaires. Autant dire quelqu’un d’a priori plutôt méprisable eu égard à nos conceptions aujourd’hui plus laxistes en la matière (même si ça ne va pas forcément durer, hélas…). Mais on aurait tort d’en rester à cette caricature, et de ranger immédiatement et sans recours le sénateur Bérenger parmi les hommes de « l’ordre moral », de la conservation, voire de la réaction.
 
Ce n’est ici qu’une facette du personnage, plus complexe qu’il n’y paraît. Car il est au moins une autre loi majeure de la IIIe République que l’on peut attribuer au « Père La Pudeur », dans un domaine a priori bien différent : c’est en effet à René Bérenger que l’on doit l’importante loi introduisant le sursis en matière pénale. Le conservateur supposé prend dès lors des allures de progressiste farouche, on aurait presque envie de dire radical, voire libertaire… Or on ne saurait accuser ici Bérenger « d’opportunisme » (au sens actuel et péjoratif), le représentant comme allant d’un bord à l’autre du spectre politique au gré des circonstances, selon le mouvement des idées, politicien cynique n’ayant guère d’opinions propres, seulement des intérêts personnels d’ordre carriériste. En effet, ces deux lois ont rencontré une forte opposition – celle des libéraux et des progressistes pour ce qui est de la pornographie, celle des conservateurs et des « hommes d’ordre » pour le sursis (on l’accusait de faire une loi favorisant « la canaille » et qui ne pouvait qu’augmenter la criminalité, notamment celle des jeunes ; tiens, ça me rappelle quelque chose…), et Bérenger a dû livrer une bataille de tous les instants pour les faire adopter.
 
Il y a bien une idéologie derrière ces lois, une pensée cohérente et exempte de contradictions, qu’il s’agit dès lors d’identifier. Et ce sera l’occasion de voir que Bérenger était loin d’être seul dans cette optique : on peut en effet identifier très nettement un groupe d’individus que tout oppose au premier abord, mais qui ne s’en retrouvent pas moins ensemble dans leur combat politique. Des hommes très divers, ceci dit : des catholiques libéraux (comme Bérenger) et des libre-penseurs, des monarchistes ralliés penchant plutôt à droite et des républicains convaincus penchant plutôt à gauche, des politiques, des juristes et des philosophes. Et non des moindres ! Quelques grands noms apparaissent en effet ici, parmi lesquels on retiendra notamment ceux des juristes Raymond Saleilles (qui a rompu avec l’exégèse classique et le cloisonnement des disciplines juridiques, un des pères de l’étude du droit international privé et du droit comparé – il est celui qui a traduit et introduit en France la pensée juridique allemande, et notamment le Code civil allemand – et, surtout, le promoteur de l’individualisation des peines) et Gabriel Tarde (un des pères fondateurs de la sociologie criminelle et de la criminologie, étrangement oublié en France, mais dont les idées ont fait leur chemin, notamment outre-Atlantique, et qui connaît aujourd’hui un regain d’intérêt dans nos contrées – la notion « d’imitation », centrale chez Tarde, prend tout son sens quand elle est insérée dans ce débat, au-delà des seules questions criminelles) et du philosophe libre-penseur Alfred Fouillée (à peu de choses près le penseur « officiel » de la IIIe République au tournant du siècle, l’inventeur un peu oublié du concept pourtant si souvent employé « d’idée-force »).
 
Ces hommes très divers – même si l’on pourrait tenter de les désigner comme « centristes », notion cependant fuyante et dont l’existence même est régulièrement remise en cause – se retrouvent en effet dans une conception particulière de la République, dont les racines, diverses, doivent être recherchées à la fois dans le passé – les libéraux, et notamment les juristes, de la Monarchie de Juillet, même si l’on pourrait remonter plus loin encore – et à l’étranger – la pensée juridique allemande (avec la figure majeure de Jhering, opposée à celle de Savigny) ; il y a également une certaine influence d’une pensée chrétienne plus ou moins laïcisée (protestante, notamment, mais aussi catholique, avec la renaissance thomiste). Ces hommes sont à la fois démocrates – ils n’envisagent pas un seul instant de remettre en cause le suffrage universel – et élitistes, « aristocratiques » au sens le plus pur. Précisons : il est légitime selon eux que le pouvoir appartienne au peuple ; cependant, celui-ci doit être instruit et guidé par les élites intellectuelles, qui doivent pour cela tout mettre en œuvre, en passant notamment par la loi, par les associations et par l’éducation (centrale dans leur pensée). Il s’agit, pour ces élites, de prendre en charge une mission d’ordre quasi sacrée, providentielle (à mettre en parallèle avec la question coloniale, d’ailleurs) ; il est de leur devoir de défendre, de protéger le peuple, éventuellement contre lui-même, en commençant par les plus faibles : les incapables, et notamment les femmes et les enfants. D’où la lutte contre la pornographie, mais aussi la prostitution (angle « de droite »). Mais il ne s’agit pas de s’arrêter là : ainsi, toute une législation est mise en œuvre, contre les traditions et les obsessions des conservateurs, visant, par exemple, à donner à la fille « séduite » des moyens de droit, à émanciper progressivement la femme mariée de la tutelle de son époux, à autoriser des actions en recherche de paternité, à relever la majorité pénale, etc. (angle « de gauche »). Les associations, les ligues de vertu, etc., jouent de même sur tous ces tableaux, dans l’optique de ces hommes : il s’agit de récompenser les attitudes morales et les comportements vertueux notamment chez les « humbles », de prôner aussi, d’abord la charité, ensuite l’assistance sociale (on retrouve encore le modèle allemand).
 
En chamboulant ces anciennes traditions autoritaires, héritées de l’ancien régime et du catholicisme et largement perpétuées par le droit napoléonien, selon une optique progressiste, ils n’entendent cependant pas pour autant favoriser le laxisme à tout crin, terrorisés qu’ils sont, comme la quasi-totalité de la classe politique, par le risque d’anarchie, ce qui légitime à leurs yeux le versant plus répressif et sévère de leur législation. Il s’agit bel et bien pour ces hommes de trouver une voie centrale : ils n’entendent pas gommer le passé au nom de la modernité et du positivisme (alors dominant, et que ces libéraux, même s’ils en sont presque nécessairement imprégnés, critiquent régulièrement, notamment en matière criminelle : Lombroso est leur bête noire, même si, sur certains points, ils peuvent être amenés à adopter des solutions finalement guère éloignées de celles prônées par l’école positiviste italienne – et donc, notamment, le sursis) ; ils n’entendent pas davantage se replier sur un passé qu’ils sont loin d’idéaliser (la notion d’évolution, a fortiori après Darwin, est au cœur de leur approche de la société, et notamment du droit : Saleilles en est un exemple particulièrement parlant, ainsi quand il se sépare progressivement de l’école de l’exégèse pour vanter certaines nouveautés introduites par le droit allemand – comme le conseil de famille, voire le patrimoine d’affectation – et développer l’idée de décloisonnement et d’individualisation du droit ; on comprend d’autant plus pourquoi ces juristes rejettent l’école « historique » de Savigny, qu’ils considèrent comme devant aboutir à une conception nécessairement fixiste, et donc contre-nature, du droit). La voie médiane vise à concilier l’ancien et le moderne, la spiritualité et le positivisme, l’autorité et la liberté ; c’est ici, notamment, que la pensée d’Alfred Fouillée et sa notion « d’idée-force » entrent en jeu.
 
Le sénateur Bérenger n’est donc pas isolé dans son combat qui nous paraît aujourd’hui si contradictoire. Il est, bien au contraire, représentatif d’un assez large courant de pensée, qui, s’il n’a pas été accompagné par des mouvements de masses – ce que son caractère élitiste prohibait de toutes façons à bien des égards –, n’en a pas moins eu une influence déterminante sur la législation de la IIIe République, et nous a transmis un héritage qui forme un socle majeur de notre droit républicain.
 
Une étude passionnante. J’approuve inconditionnellement, chez Annie Stora-Lamarre, cette volonté de briser quelques frontières, et de se livrer à une étude mêlant histoire « classique », histoire du droit et histoire des idées ; de même, au sein de l’histoire du droit, elle me semble avoir tout à fait raison de procéder au décloisonnement souhaité par Raymond Saleilles, en envisageant ensemble des questions de droit public, de droit civil, de droit pénal et de droit international qui ne prennent tout leur sens qu’à condition de les envisager conjointement (La République des faibles constituant au passage une démonstration pertinente des inconvénients de l’hyper-spécialisation, et des erreurs d’analyse qu’elle risque de susciter…). L’évocation de figures telles que Bérenger, Fouillée et Saleilles est très séduisante, et par moments fascinante. Enfin, cette approche des fondements idéologiques de la législation, passant tant par les archives parlementaires (relativement connues) que par l’étude de la doctrine et de la « littérature grise » (souvent négligée, a fortiori les thèses de droit du tournant du siècle, généralement méprisées mais souvent très révélatrices), étant à bien des égards celle à laquelle j’ambitionne de me livrer, je ne peux que m’enthousiasmer à la lecture de cet ouvrage original et pertinent.
 
La République des faibles, ceci dit, a les défauts de ses qualités. Dans ce format assez bref, on ressent immanquablement une certaine dispersion dans la forme, voire dans le fond, l’impression de passer du coq à l’âne à tout bout de champ, ce qui nuit quelque peu à l’unité du propos. Enfin, on ne peut que maudire l’éditeur qui n’a de toute évidence pas jugé une relecture nécessaire, comme c’est hélas trop souvent le cas dans la littérature « scientifique » : coquilles, fautes de français, répétions, omissions, ponctuation hasardeuse, parsèment l’ouvrage et en rendent la lecture parfois éprouvante…
 
Ce n’est qu’un détail (même si, en maniaque infect, j’avoue y attacher une certaine importance), qui ne doit pas dispenser ceux qui s’intéressent à ces questions de la lecture de cet ouvrage finalement assez unique et indéniablement enrichissant.

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"L'homme qui rétrécit", de Richard Matheson

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MATHESON (Richard), L’homme qui rétrécit, traduit de l’américain par Jacques Chambon, [Paris], Denoël – [Gallimard], coll. Folio Science-fiction, [1956, 1994, 1999] 2005, 271 p.
 
Je n’aime pas les araignées. Bouh les sales bêtes, là, avec leur huit grosses pattes velues, leurs mouvements furtifs de perfides monstres chitineux… Argh.
 
Je n’aime pas les araignées.
 
Alors j’ai eu envie de maudire Folio-SF pour cette couverture (moche, qui plus est) du classique de Richard Matheson L’homme qui rétrécit, qui a eu le succès que l’on sait au cinéma. Bon, je dois bien reconnaître que c’est assez approprié, en même temps. Mais brrrrrrrr quand même. Sale bête. Néanmoins, je me devais de le lire ; alors c’était pas une minuscule bestiole de rien du tout (même avec huit grosses pattes velues et des mouvements furtifs de perfide monstre chitineux gasp) qui allait m’en dissuader, hein ? Même pas peur, d’abord. Enfin, si, mais c’est un peu le but, alors ça va… C’est que Richard Matheson est un maître pour ce qui est de mêler le fantastique le plus horrifique et la science-fiction, ce que je savais déjà pour m’être régalé de son autre grand classique, le génial Je suis une légende (bientôt une énième adaptation… avec Will Smith ; bon, ben, je vais plutôt re-regarder La nuit des morts-vivants, tiens…).
 
L’homme qui rétrécit, c’est Scott. Un Américain tout ce qu’il y a d’ordinaire, avec sa petite vie tranquille, partagée entre son boulot et sa famille (sa femme Lou, sa fille Beth). C’est dans ce cadre parfaitement banal, pour lequel Matheson éprouve une certaine prédilection, que l’horreur va frapper. Non pas subitement, comme un monstre qui surgit de l’obscurité avec une stridence de violon pour faire sursauter le spectateur. Non. Avec la lenteur pesante de l’inéluctable, celle qui laisse le temps pour prendre conscience du drame qui se joue et pour en souffrir. Scott, sans qu’on sache trop pourquoi, s’est donc mis à rétrécir, à perdre quelques millimètres chaque jour ; on ne sait pas guérir ce mal étrange. Et Scott devient bientôt plus petit que son épouse, puis plus petit que sa fille ; pendant un moment on le prend pour un enfant ; il ne peut plus travailler, il ne peut plus conduire, il ne peut plus rien faire normalement. Scott, d’Américain banal qu’il était, devient progressivement un phénomène de foire. Et rien ne lui échappe ; il a conscience de tout ce qui se joue ; le phénomène ne semblant pas devoir s’arrêter, il peut même calculer une échéance fatidique, celle où sa taille sera devenue si minuscule qu’il ne sera à vrai dire plus rien. Le néant. Dans quelques jours…
 
Scott se souvient de son long calvaire, des différentes étapes de sa « maladie » – il se repère en fonction de sa taille. Ses relations avec Lou en ont pris un coup. Il l’aime toujours, bien sûr, et sans doute l’aime-t-elle aussi ; mais comment l’aimer vraiment quand on a la taille d’un enfant, si ce n’est moins ? Rien de grivois, ici ; mais la misère d’un homme qui devient progressivement autre. Et prend conscience que la taille, ça compte. Pour chaque millimètre qu’il perd, c’est un peu de son autorité qui disparaît : comment en imposer à sa fille Beth, jouer le rôle du père, quand il devient plus petit qu’elle ? Seul le corps de Scott rétrécit ; mais tout le monde semble se comporter avec lui comme avec un enfant – Lou, surtout. Mais il n’est pas un enfant ! Il est un homme ! Sauf qu’à force de le répéter et de piquer des colères au moindre prétexte, c’est bien à un enfant boudeur que l’on a l’impression d’avoir affaire. Scott doit s’adapter, et le monde qui l’entoure aussi. Bientôt, dans la cave où il s’enferme de lui-même pour fuir les regards indiscrets, il logera – pour un temps – dans une maison de poupées, dont le mobilier factice lui brise le dos ; il éprouvera de perturbants fantasmes pour la jeune fille qui vient garder Beth, dont le corps est plus adapté au sien ; puis, il y aura Madame Tom Pouce. Madame ? Juste un nom de scène… Mais il rétrécit encore.
 
Et, même s’il se sait condamné à très brève échéance, Scott ne parvient pas à se résoudre au suicide ; il veut survivre, jusqu’au dernier moment. Aussi a-t-il bien d’autres choses à faire que de ressasser le passé. Dès le début du roman, réduit à la taille d’un insecte et oublié des humains devenus pour lui des géants, il lui faut livrer un combat de tous les instants dans la cave de sa maison, désormais sa prison – vaste de plusieurs kilomètres à ses yeux ; il lui faut trouver de l’eau, de la nourriture, de la chaleur.
 
Et il y a l’araignée. Toujours plus grosse, nécessairement. Obstinée et terrifiante, elle harcèle sans cesse Scott, oppressé du matin au soir par le cliquetis insupportable de ses huit pattes – non, sept ; du temps où il était encore un peu plus grand, il lui avait brisée une patte en lui jetant un caillou… Mais aujourd’hui les rôles sont inversés. Scott est désormais plus petit que l’araignée ; et il n’a qu’une épingle pour se défendre contre le monstre titanesque. Et là où l’abominable bête triomphe de toutes les parois avec aisance, Scott, lui, peine avec son rudimentaire matériel d’escalade, confectionné avec de vagues débris égarés dans la poussière de la cave… Et si l’araignée ne le tue pas, il reste malgré tout bien des risques : Scott peut mourir de faim, ou se briser le dos en chutant… d’une chaise de jardin ; de toute façon, dans quelques jours, il ne sera plus rien…
 
C’est brillant, tout simplement. Le terme si souvent galvaudé de « chef-d’œuvre » prend ici tout son sens. Matheson a écrit avec une subtilité rare un classique instantané et éternel, poignant, prenant et terrifiant. Dans cet étrange récit au pitch improbable – un homme qui rétrécit ? Allons bon… –, tout sonne juste.
 
Scott est un personnage magnifique, touchant et crédible, humain malgré tout : sa douleur et ses angoisses sont communiquées avec une pertinence et un sens de l’à-propos qui n’appartiennent qu’aux plus sensibles connaisseurs de l’âme humaine. D’autant que Scott, dans sa taille réduite, reste un homme entier, avec ses qualités et ses défauts – ses nombreux défauts : il est bien des passages où il est à baffer… et donc vrai.
 
La construction du récit, de même, est un véritable modèle du genre. Après un très bref prologue, sorte de pré-générique intrigant, Matheson attaque en force, nous plongeant directement au cœur de l’action, à savoir le combat de Scott contre l’araignée, qui constituera une sorte de « fil rouge » du roman. L’action présente, dramatique et terrifiante, est entrecoupée à chaque pause de réminiscences qui éclairent le passé de Scott et les étapes de son calvaire, et jettent une lumière différente sur sa situation actuelle ; ici encore, l’à-propos est le maître mot. Rien n’est gratuit, et tout a un parfum d’authenticité d’autant plus saisissant. L’invraisemblable aventure de Scott, pour qui le sol poussiéreux d’une cave devient semblable à la plus impénétrable des forêts vierges, sonne vrai. Le sens du détail est ahurissant…
 
Et, en plus, ça fait peur. Vraiment. A la différence de ce que pratiquait souvent Lovecraft, autre grand maître de l’attaque en force, le pire, ici, n’a pas nécessairement déjà eu lieu. Il y a une vraie rivalité entre la lente descente aux enfers de Scott et le danger permanent de sa lutte pour la survie dans la cave. Et l’on ne saurait trop dire ce qui est le plus horrible dans tout ça. Certaines scènes sont de vrais modèles d’angoisse, ainsi celle où Scott, réduit à la taille d’un enfant de douze ans, est pris en stop par un étrange individu, un peu perturbé et à l’affection très démonstrative… De même, un peu plus tard, quand des « grands » en mal de « petits » à martyriser s’en prennent à lui… même après l’avoir reconnu. Le pire, dans tout ça, étant que Scott, s’il est désarmé comme un enfant, n’en a pas moins conscience de ce qui se passe comme un adulte.
 
Et puis il y a cette putain d’araignée. Abominable. Terrifiante. Argh. Parole d’arachnophobe, certaines pages sont difficiles à tourner…
 
Brillant. Tout simplement.

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"10 000 litres d'horreur pure", de Thomas Gunzig

Publié le par Nébal

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GUNZIG (Thomas), 10 000 litres d’horreur pure. Modeste contribution à une sous-culture, illustrations de Blanquet, Vauvert, Au Diable Vauvert, 2007, 247 p.
 
Le cinéma d’horreur connut une véritable révolution dans les années 1970, préparée par quelques œuvres fortes et originales telles que Psychose d’Alfred Hitchcock, Le masque du démon de Mario Bava et La nuit des morts-vivants de George A. Romero. L’horreur tend alors à se distancier de l’épouvante traditionnelle et de son attirail gothique puisé dans le folklore. Elle se fait plus sordide, plus graphique parfois, plus maladive.
 
Dans la foulée de Psychose et de sa célèbre scène de meurtre sous la douche se développe en Italie le genre du giallo, illustré notamment par un Dario Argento alors au sommet de son génie (L’oiseau au plumage de cristal, Le chat à neuf queues, Les frissons de l’angoisse…). On y retrouve la figure encore rare du serial-killer aux motivations difficilement discernables, et dont les meurtres tous plus atroces les uns que les autres, et généralement perpétrés à l’arme blanche (un long poignard dans une main gantée de cuir…), sont assez souvent teintés d’une forte atmosphère érotique, la pulsion meurtrière se faisant libération brutale d’une sexualité perturbée ; on nage dans le sang… et dans la psychanalyse. Le giallo mue à son tour, et, porté notamment par le culte mais néanmoins très décevant à mon goût La baie sanglante de Mario Bava, génère le slasher : le meurtrier est encore plus flou, l’aspect psychanalytique disparaît parfois totalement, l’immoralisme règne, et le meurtre devient l’objet central du film, toujours plus graphique et insoutenable. Les victimes – de préférence des jeunes gens aux hormones en ébullition, en un sens le type idéal du public de ces films, paraît-il (sauf que ledit public, plutôt masculin, raffole des victimes féminines à forte poitrine…) – se ramassent à la pelle, et on en redemande. Au mieux, cela a donné, par exemple, Halloween de John Carpenter, modèle du genre, hélas bien amoché par une flopée de séquelles dont on se serait bien passé, de même que pour le Freddy (Nightmare On Elm’s Street) de Wes Craven ou le Vendredi 13 de Sean S. Cunningham…
 
Parallèlement à ce genre proliférant, et pouvant plus ou moins y être rattachés, se développent également à cette époque d’autres sous-genre, portés par une même volonté, parfois scabreuse et parfois politique, de repousser les limites de la censure, que ce soit dans le cadre d’un pur cinéma d’exploitation ou dans celui, plus « respectable », du cinéma « d’auteur ». Parfois proche du slasher, on peut ainsi évoquer le genre très spécialisé du rape and revenge, avec au moins un film emblématique, l’excellent et terrible La dernière maison sur la gauche, premier film (officiel...) de Wes Craven, et peut-être (probablement ?) le meilleur, en dépit de ses nombreuses imperfections techniques. Le thème de la chasse à l’homme, apparu au cinéma avec Les chasses du comte Zaroff, génère à la même époque le genre du survival, dans lequel une brochette de citadins perdus dans une contrée sauvage et hostile se font massacrer par une horde de tueurs sadiques et dégénérés, de préférence des rednecks, tiens : ça a donné Délivrance de John Boorman, bien sûr, mais aussi, plus proches de nos préoccupations, La colline a des yeux de Wes Craven, ou encore, bien qu’avec une tonalité différente, le fameux (et excellent même si surestimé à mon avis) Massacre à la tronçonneuse de Tobe Hooper, où l’on retrouve nos jeunes gens stéréotypés du slasher, perdus dans un Texas sordide et répugnant. Le film gore dépasse en même temps les guignoleries d’Hershell Gordon Lewis (au passage, dans 2000 Maniacs, on trouvait déjà les jeunes gens et les rednecks…) pour aboutir, pour le meilleur et pour le pire, aux films de zombies (les chefs-d’œuvre de George A. Romero et les hilarantes abominations italiennes…) et au genre spécifiquement transalpin du film de cannibales, dans la foulée du célèbre Cannibal Holocaust de Ruggero Deodato, ou bien se teinter d’un délire outrancier qui rend la violence plus surréaliste qu’hyperréaliste, plus drôle qu’émétique, ainsi avec les Evil Dead de Sam Raimi (et ces jeunes gens dans une cabane isolée au fond de la forêt…), mais aussi les succulents Bad Taste et Brain Dead (la glorieuse époque de Peter Jackson, ça fait bizarre aujourd’hui…), ou encore le Street Trash de Jim Muro. Miam ! Rajoutons enfin quelques réactualisations de l’horreur classique, mise au goût du jour (Suspiria de Dario Argento, Fog ou encore le remake de The Thing par John Carpenter), mais aussi quelques objets filmiques non-identifiables – le Driller Killer d’Abel Ferrara, etc. – ; autant de motifs pour parler d’un âge d’or du cinéma d’horreur, qui n’avait jamais été aussi libre ni aussi inventif, et ne l’a jamais été depuis, même s’il revient au goût du jour (voyez les innombrables remakes, suites et prequels des films cités à l’heure actuelle, ou, plus sympathiques, les pastiches et hommages, comme le rigolo Cabin Fever d’Eli Roth, mais aussi, moins directement référencé et plus glauque, Wolf Creek, The Descent, Severance, 28 jours plus tard, Saw, et bien d’autres encore).
 
Autant de films qui ont fait le bonheur des cinémas de quartier aujourd’hui défunts (et des drive-in…), puis celui de ces jeunes gens qui ont vu apparaître au cours des années 1980 ce merveilleux accessoire qu’était le magnétoscope. C’était l’époque bénie où Vidéo-Futur n’existait pas, et où l’on pouvait louer pour un prix modique des films rares, des films « autres », et non uniquement le dernier blockbuster aseptisé et formaté, agrémenté des inévitables « scènes coupées » après avoir squatté les Multiplex…
 
Epoque bénie qu’a eu la chance de connaître, comme bien d’autres, le jeune écrivain belge Thomas Gunzig (j’y arrive enfin ! Ouais, mais d’abord, ce prélude n’est pas totalement gratuit, hein, et pis d’abord, je fais que c’que j’veux, na !). Et c’est à cette sous-culture si particulière – et si formatrice, parfois – qu’il entend rendre hommage avec ce sympathique 10 000 litres d’horreur pure (à vrai dire, ce sont surtout les survivals qui sont concernés, comme l’auteur le précise lui-même, et non les slashers au sens strict, comme le prétend la quatrième de couv’… Comment ça, je chipote ?). La chouette couverture de Blanquet – qui livre également quelques illustrations intérieures dans le même genre – donne le ton : ça dégouline, ça suppure, ça suinte, ça gicle et ça hurle. Re-miam.
 
Hommage, disais-je. Ca implique de jouer sur un certain nombre de stéréotypes, ainsi que l’auteur s’en explique dans une « petite introduction en guise de justification ». L’histoire, du coup, on la connaît, ou presque.
 
Prenons cinq jeunes gens, réduits à l’archétype. Patrice est un petit gros mal dans sa peau et maladroit, un chimiste à lunettes, bref, un nerd ; puceau comme de bien entendu. Marc est son meilleur ami, un jeune homme beau, intelligent – enfin, c’est ce qu’on dit, mais on peut légitimement en douter, des fois – et abominablement gentil, qui étudie la médecine ; sa copine, Ivana, étudie le droit, elle en a bavé, elle est belle, douce et intelligente (parfaite, quoi). Deux pièces rapportées par le trop gentil Marc : l’insupportable JC, gros con cynique et égocentrique de futur kiné pété de thune, et sa copine Kathy, immonde poufiasse blonde, superficielle au possible, méprisante et arrogante, petite pupute à la cervelle d’oiseau qui se prend pour Freud parce qu’elle fait une Licence de Psycho. Voilà pour les victimes. En gros, on y reconnaît les personnages de Massacre à la tronçonneuse, d’Evil Dead et de Cabin Fever, entre autres, à ceci près qu’ils ne sont pas Américains. Et ils ont bien entendu la même fonction : susciter l’attachement et / ou l’irritation, trembler, souffrir et agoniser sous les assauts d’une menace invincible incarnant le mal à l’état pur ; et le « spectateur » de se faire participant, de souffrir avec eux ou de ressentir une certaine jubilation sadique en maniant le hachoir, mouhahahahahaha ! Pas besoin de plus : ces personnages sont des fonctions, et remplissent fort bien leur rôle. On ressent à leur égard ce que l’on a pu ressentir, sur un ton rigolard, avec Ash, ou avec « l’héroïne » de Massacre à la tronçonneuse pour ce qui est du glauque ; ça marche dans tous les cas, et, mine de rien, c’est pas si évident.
 
Le cadre, maintenant. C’est la fin des exams. Patrice propose à Marc et à Ivana – dont il est secrètement amoureux, cela va de soi – de passer ensemble le week-end dans un chalet perdu au bord d’un lac (comme dans… oui, bon, vous avez compris), histoire de se délasser un peu. Marc, des fois, est un peu con, et trouve que ça serait une chouette idée de proposer à JC et Kathy de les accompagner ; ça n’enchante guère Ivana et Patrice, trop polis cependant pour protester ; quant à JC et Kathy, qui n’ont décidément rien en commun avec les autres, ils acceptent néanmoins, y voyant une occasion un peu originale de faire la fête à grands coups de cachetons et de baiser comme des oufs (JC veut enculer Kathy, qu’on se le dise). Bref, l’ambiance est maussade, les « amis » n’en sont pas vraiment, et quand les récriminations commencent à surgir du côté des deux pourris gâtés – parce que ça manque d’alcool et c’est vraiment trop la zone –, on commence à sentir une vilaine tension qui ne fait que s’aggraver au fil des pages.
 
Les jeunes gens s’arrêtent dans la dernière épicerie sur la route, paumée elle aussi, et à plusieurs kilomètres du chalet de Tante Micheline – celle qui a fini à l’asile. C’est l’occasion de voir qu’en Europe aussi on a des rednecks – si vous en doutez, regardez l’excellent Calvaire de Fabrice du Welz (tiens, encore un Belge), ou encore le JT de Jean-Pierre Pernaud ; vous pouvez sortir de chez vous, aussi, ça marche assez souvent : on en a plein, de ces jolis spécimens de consanguins, conservateurs et cons tout court ; la chemise à carreaux et la gapette ne sont qu’un bonus séduisant mais non indispensable… L’épicier, donc, est un joli spécimen : il est grossier, il pue, il n’a pas d’alcool à vendre (mais il veut bien lâcher une bouteille de vodka douteuse si Kathy lui montre sa moule) et il élève des chats qu’il dresse pour tuer les gens (ah ouais quand même…). Petit élément déstabilisant, préparant l’horreur ultérieure, et suscitant un premier malaise, encore pour l’instant teinté de rire ; mais, dans le fond, c’est un procédé courant du genre, et que Thomas Gunzig évoque d’ailleurs dans la préface, citant en exemples la scène de l’auto-stoppeur dans Massacre à la tronçonneuse ou encore celle du bar dans Wolf Creek. Petit malaise, quoi. Et pas d’alcool, merde.
 
Bientôt, c’est le deuxième malaise – le cadre est joli, mais la baraque guère confortable, et vraiment paumée dans la cambrousse, loin de tout (y’a même pas le téléphone…). Et puis troisième malaise : Patrice révèle qu’il n’est venu ici qu’une seule fois, dans son enfance, et qu’il n’y est jamais revenu depuis, parce que c’est ici qu’a disparu, dans des circonstances étranges, sa sœur handicapée mentale… Et puis, alors que JC, complètement défoncé, lèche sans trop d’efficacité sa blonde, celle-ci – défoncée elle aussi – aperçoit une silhouette par la fenêtre (comme dans…) : HIIIIIIIIIIIIIIIIII !!! Et l’horreur s’abat bientôt sur les jeunes gens…
 
Je n’en dirais pas plus histoire de ne pas gâcher le réel plaisir que l’on ressent à la lecture de ce très court roman. Simplement, au-delà de l’hommage réjouissant, Thomas Gunzig nous concocte ici une chouette histoire d’horreur, hautement référencée mais comprenant malgré tout quelques éléments originaux (ou du moins des références allant au-delà des slashers et survivals traditionnels). Le récit, découpé en bref chapitres jouant sur la multiplicité des points de vue, est rythmé et entraînant, et l’horreur y est bien réelle (avec les quelques gimmicks d’usage, moins lourds ici, car plus appropriés et mieux maîtrisés, que dans La Théorie des cordes) ; une touche de gore de temps en temps, pas mal d’humour aussi… 10 000 litres d’horreur pure constitue ainsi un divertissement éminemment sympathique, à condition d’aimer les séries B à Z d’horreur ; ben, heureusement, c’est mon cas, aussi Gunzig avait-il ici tendance à prêcher un converti… Mais si parmi vous se trouvent d’autres fidèles de la secte (j’en connais bien quelques-uns, eh eh…), il me semble qu’ils passeront eux aussi un agréable moment – bien que très court – à la lecture de ce roman finalement assez singulier.

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"Hank Shapiro au pays de la récup' ", de Terry Bisson

Publié le par Nébal

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BISSON (Terry), Hank Shapiro au pays de la récup’, traduit de l’américain par Gilles Goulet, Paris, Denoël, coll. Lunes d’encre, [2001] 2003, 277 p.
 
Camarades artistes, ça peut plus durer. Le disque dur de l’humanité est saturé, il n’y a plus de mémoire libre. Et c’est dramatique pour les artistes, comme vous vous en rendez compte tous les jours. Comment placer un nouveau roman, aussi extraordinaire soit-il, si les gens continuent de lire Flaubert et Joyce ? A quoi bon s’échiner sur une toile sublime, si le quidam n’a que les noms de Monet et Picasso en tête ? De même pour la musique, si l’on en reste à Mozart et aux Beatles… Non, ça peut plus durer. Camarades artistes, il est temps d’agir.
 
Ca a dû commencer comme ça. On en est bientôt arrivé à des attentats – la destruction de toiles du musée d’Orsay dans un incendie criminel a donné le signal. Les Alexandrins (« pour l’incendie, pas pour la bibliothèque ») ont commencé à faire parler d’eux. Et, progressivement, leur vision des choses a gagné quelques célébrités, des critiques, des universitaires. Des hommes d’affaires, aussi. Et il y a eu enfin institutionnalisation, avec la création du Bureau des Arts et Divertissements et l’officialisation du système de la récup’.
 
Hank Shapiro, justement, est un agent du B.A.D., et plus précisément un « roi de la récup’ », comme on dit. Son boulot, exigeant beaucoup de diplomatie, consiste à se rendre chez les individus que lui désigne son ardoise électronique chaque matin, pour y récupérer des œuvres d’art « condamnées à mort » par les autorités (un système aussi équitable que possible, avec une certaine dose d’aléatoire pour qu’on ne puisse parler d’injustice) ; aujourd’hui, un livre de SF de Walter M. Miller Jr., une VHS d’un western avec Clint Eastwood (probablement égarée dans un vieux carton), un tableau de Rockwell (pas Norman, un autre), etc. Hank Shapiro fait son boulot consciencieusement, et, même s’il y a toujours de temps à autre un aigri inconscient pour se plaindre du système (« Sinatra est immortel ! »), ça ne lui pose pas vraiment de problème ; il faut bien faire quelque chose…
 
Un jour, il doit récupérer un 33 tours d’Hank Williams. Et la pochette l’interloque, lui rappelle de vieux souvenirs. Ca ne lui était jamais arrivé jusqu’alors, mais il est pris d’une fâcheuse envie d’écouter ce disque, et donc d’enfreindre la loi. Pour cela, il lui faut d’abord trouver un tourne-disques ; une documentaliste, Henry (pour Henrietta), l’aiguille vers Bob l’Indien, un contrebandier qui devrait être à même de satisfaire ses désirs. Et tout dégénère : une descente de police, une fusillade – Hank est blessé, et Bob l’Indien meurt. Pire que tout, si Hank récupère la pochette du Hank Williams, le vinyle, quant à lui, ne s’y trouve plus ; or il n’a toujours pas pu l’écouter, et il lui faut le récupérer avant la fin du mois s’il veut conserver son boulot. Et notre héros de s’embarquer ainsi pour un étrange périple à travers les Etats-Unis, vers l’Ouest, avec à ses côtés sa chienne cancéreuse Homer artificiellement maintenue en vie, un cafard espion mécanique amoureux, une Henry plus dépressive que jamais (il faut dire que cela fait huit ans et demi qu’elle est enceinte) et le cadavre de Bob l’Indien – ressuscité temporairement si besoin est – à la recherche de ce foutu disque, qui doit être quelque part entre les mains d’un des 76 autres Bob l’Indien, sans doute ; ah, et puis Henry veut retrouver Panama, aussi, un artiste alexandrin (mais de l’incendie, ou de la bibliothèque ?), le père de son enfant encore à naître. Bref, elle est loin, la petite vie tranquille du fonctionnaire Hank Shapiro…
 
Premier roman de Terry Bisson que je me tape. Ben j’espère que plein d’autres vont suivre. Je ne sais pas grand chose de l’auteur ; à vrai dire, j’ai lu ce roman un peu au pif, armé du Petit guide à trimballer de la S.F. étrangère de Jérôme Vincent et Eric Holstein (de chez ActuSf). Je cite : « Terry Bisson n’aime pas George Bush. Il n’aime pas non plus la peine de mort. Ni même l’esclavagisme, le racisme, l’ultra-libéralisme, l’intervention américaine en Irak… Et il le dit, fait assez rare pour un auteur américain. De quoi lui assurer une popularité immédiate auprès des éditeurs et des lecteurs français. D’autant plus que Terry Bisson a non seulement du talent mais aussi un humour féroce. De quoi faire rire et réfléchir. » Peux pas mieux dire.
 
Effectivement, c’est à la fois hilarant et pertinent. Hilarant parce que, il faut bien l’avouer, après un début classique évoquant énormément Fahrenheit 451, ça part vite en vrille, dans un délire total où tout est permis. D’où bien des personnages dingues et des situations farfelues qui ne manquent pas de faire exploser de rire le lecteur.
 
Mais pertinent aussi. Mine de rien, Terry Bisson, que ce soit dans les chapitres consacrés à Hank ou dans les digressions historiques et un brin didactiques qui les entrecoupent, soulève des questions fort intéressantes avec ce Hank Shapiro au pays de la récup’ (ou, si l’on préfère le titre original, The Pickup Artist). On ne peut s’empêcher, très vite, de voir au-delà du délire apparent pour s’interroger sur la situation de l’art dans notre société, et, plus encore, sur celle du marché de l’art. A l’heure où le téléchargement, légal ou pas, change progressivement la donne pour ce qui est de la commercialisation des produits artistiques, où le numérique évacue peu à peu le support matériel et où les médias jouent à fond la carte de l’éphémère, de la mode musicale au nom plus improbable encore que celui de la précédente six mois plus tôt (pratique fort courante du côté de la perfide Albion) à la star « à la carte et au vote » des innombrables émissions de real TV, on est bien en droit, effectivement, de se poser la question : où en est l’art ? Où va-t-il ? Qui peut prétendre au statut « d’immortel » ? Et la réponse à ces multiples questions ne saurait en définitive être aussi tranchée que l’on pourrait le croire au premier abord.
 
A vrai dire, l’univers décrit par Terry Bisson dans ce roman de 2001 tend à certains égards à devenir finalement assez concret : je me souviens, par exemple, de cet « artiste » qui, récemment, avait essayé de détruire « l’urinoir » de Duchamp à coup de masse ; au-delà de l’effet médiatique et du « concept » (pas forcément au-delà, d’ailleurs, maintenant que j’y pense…), ne peut-on pas comparer cette attitude à celle des premiers Alexandrins ou Eliminateurs – des artistes – incendiant le musée d’Orsay ? Face aux tentations réactionnaires de certains, selon lesquels rien ne saurait être intéressant aujourd’hui, et qui font dès lors l’éloge d’un classicisme extrémiste (« retournons à l’antique, ce sera un progrès »), on trouve à l’autre bord un excès tout aussi perfide dans une volonté illusoire de faire abstraction du passé (les Beatles, c’est de la merde ; la figuration, c’est de la merde ; la littérature du XIXe, c’est de la merde, etc.) en prônant la nouveauté à n’importe quel prix… Transfigurée par la culture de masse et le rôle déterminant du numérique et d’Internet, c’est finalement l’éternelle querelle des anciens et des modernes qui se poursuit, et l’extrémisme, en la matière, peut conduire aux actions les plus absurdes – pas forcément la destruction « physique » des œuvres (quoique…), mais on n’en est pas toujours bien loin. Les incendiaires des deux bords sont parmi nous.
 
Rien à voir, ceci dit, avec les pompiers pyromanes du classique de Ray Bradbury. Le monde décrit par Terry Bisson ne donne pas, dans l’ensemble – même si la récupération empiète nécessairement sur les libertés individuelles –, l’impression d’un cauchemar totalitaire. Non, c’est bien notre société démocratique qui génère ces institutions délirantes ; derrière, il y a bien des réunions, des délibérations, la constitution de règles précises, aussi équitables et non arbitraires que possible (beau challenge !). En façade, il y a une absurdité bureaucratique toute kafkaïenne (oh le joli cliché !), qui fait sourire mais n’en est pas moins profondément tragique, et que nous connaissons à vrai dire déjà pas mal : voyez le pauvre Shapiro confronté aux répondeur automatiques, quand tout ce qu’il souhaite, c’est prendre des nouvelles de sa chienne à l’agonie… Et, tout derrière, il y a un autre pouvoir, sans doute le vrai pouvoir. L’homme d’affaires, « M. Bill » (avec son empire numérique, tiens tiens), n’est pas le simple observateur qu’il prétend être ; la récupération le sert ; comme elle sert des célébrités sur le retour, qui ne désirent rien d’autre qu’un dernier moment de gloire, prolonger de quelques minutes leur quart-d’heure warholien. La dissimulation, l’hypocrisie, la mauvaise foi, la naïveté, l’égoïsme parasitent nécessairement les intentions affichées, et les révolutionnaires, parfois, commencent un peu tard à se poser des questions, et à ne plus se contenter de répéter à longueur de manifestations des slogans préfabriqués (par qui, d’ailleurs ?) ; rien d’étonnant, dès lors, à ce que des Alexandrins de l’incendie se transforment en Alexandrins de la bibliothèque ; rien d’étonnant, non plus, à ce que les plus extrémistes des terroristes clamant haut et fort leur attachement à la subversion, finissent par devenir les plus efficaces et inconscients des auxiliaires des autorités…
 
La mesquinerie est à vrai dire omniprésente, le refus de faire face à une vérité gênante suscitant des échappatoires ridicules, et l'on retrouve ici encore un désir factice d’immortalité hautement problématique. Hank, ainsi, refuse de voir sa chienne mourir : le CupperTM la maintiendra donc en vie, même si elle n’est plus tout à fait la même chienne qu’avant, surtout quand elle se met à parler… Henry veut toujours croire que Panama reviendra auprès d'elle : aussi se gave-t-elle de HalfLifeTM pour que leur bébé reste bien tranquille dans son ventre. Depuis plus de huit ans. Le même HalfLifeTM peut donner une illusion d’immortalité, ainsi, dans un sens, que l’improbable LastRitesTM, originellement conçu pour ressusciter temporairement les morts afin d’en obtenir l’indispensable dernière confession ; une drogue à accoutumance, Bob l’Indien en fait bientôt l’expérience, lui qui n’est plus totalement mort que la plupart du temps… Si tout ça se vend et engendre des bénéfices, c’est que ça doit être utile, non ? Même si aucun des personnages du roman n’utilise ces produits de la manière initialement prévue…
 
Bref. Un roman riche, fou, drôle et intelligent. Court et rythmé. Un vrai petit bonheur, qu’on aurait tort de refuser.

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"La Voie du Sabre", de Thomas Day

Publié le par Nébal

DAY (Thomas), La Voie du Sabre, [Paris], Gallimard, coll. Folio Science-fiction, [2002] 2006, 294 p.
 
Thomas Day ne m’avait pas tout à fait convaincu avec L’Instinct de l’équarrisseur, ainsi que j’en avais fait part dans un article précédent. Ce n’était pas mauvais, ceci dit, et, quand on m’a conseillé de jeter un œil à un autre roman du Monsieur, en l’occurrence La Voie du Sabre, je me suis dit que ben ouais, pourquoi pas ?
 
Même si, en feuilletant le volume dans la librairie, j’avoue avoir eu un peu peur. Pour des raisons pas forcément pertinentes, certes. Mais déjà : la couverture est moche. Mais alors vraiment moche. Bon, c’est d’usage chez Folio-SF, il paraît (il y a pire, mais c’est vrai que leurs couvertures ne sont souvent guère fameuses). Surtout, il y a le résumé en quatrième de couv’, à mettre en parallèle avec cette illustration à mon sens ratée de Guillaume Sorel (qui a heureusement fait beaucoup mieux que ça à l’occasion…). Ca sent le manga. Aïe. Parce que le phénomène manga, honnêtement, il tend à me les briser menu. Je sais qu’il y a des choses vraiment excellentes dans tout ça, pas de souci ; reste que la surproduction actuelle me dissuade de faire le moindre effort pour dégager le bon du pathétique. Et Thomas Day semblant admettre volontiers – ce dont je ne lui tiendrais certainement pas rigueur – un indéniable attrait pour la littérature pop-corn, j’ai un peu craint que cela ne soit guère ma tasse de thé…
 
Par contre, j’aime bien les chambara, dont un certain nombre de ceux qui sont cités dans la filmographie en fin de volume. Et le Japon est un pays qui me fascine particulièrement, et dont l’histoire m’avait même intéressé il y a de cela quelque temps. Il y avait donc, par-ci par-là, quelques termes, quelques personnages, qui me séduisaient malgré tout ; ne serait-ce que la figure légendaire de Miyamoto Musashi, au cœur de l’histoire…
 
Détaillons-la un brin, justement. Nous sommes au XVIIe siècle, dans un Japon qui n’a jamais été. L’uchronie, ici, se teinte de fantasy, dans la mesure où la magie semble bien être une réalité palpable, et où le Japon, l’Empire des Quatre Poissons-Chats, est dirigé par un Empereur-dragon issu du clan Tokugawa… Le narrateur, Mikédi, laisse entendre qu’il va bientôt mourir, mais souhaite d’abord coucher sur le papier certains événements majeurs de sa vie, chamboulée par l’arrivée inopinée au château de son père, le seigneur de la guerre « moderniste » Nakamura Ito, d’un rônin puant et arrogant, qui a tôt fait d’humilier les meilleurs guerriers du fief. Ce rônin n’est autre que le fameux Miyamoto Musashi, sabreur de légende. Il ne vient cependant pas vendre ses services au seigneur de la guerre, mais propose néanmoins – avec une impolitesse qui aurait valu à tout autre les pires supplices – de former son fils aîné et héritier légitime Mikédi, alors âgé de 12 ans et qui n’a quasiment jamais vu son père de sa vie, en essayant de lui inculquer les principes de la Voie du Sabre ; cela lui permettra peut-être d’accomplir ce que son père n’a jamais pu faire jusqu’alors : à condition de récolter suffisamment d’encre de shô, le poison mortel responsable de la métamorphose de empereurs, peut-être Mikédi pourra-t-il approcher, épouser et féconder l’héritière du trône, et être ainsi le père d’une lignée d’empereurs…
 
Commence alors pour le jeune Mikédi un long et rude apprentissage, sous les ordres de ce maître impressionnant mais d’aspect si repoussant, et, qui plus est, arrogant et sarcastique. L’homme, cependant, impose le respect. Sa connaissance de la Voie du Sabre l’autorise à sculpter les vagues de la mer ou le sang jaillissant du cou de ses victimes décapitées. Mais il n’est pas qu’un guerrier, et la formation au combat se fait attendre. Musashi, cependant, enseigne à Mikédi bien des choses, et le décille quelque peu : dans un repaire de pirates récoltant pour leur compte l’encre de shô depuis que le seigneur Nakamura a rasé leur ancien village, Mikédi en apprend long sur son père, sur le samouraï qui l’a élevé, sur les motivations de son maître… et sur lui-même. Il y a en lui une soif de pouvoir, une tendance à l’autorité et au mépris des faibles et des humbles, qui n’en font guère un disciple de choix pour arpenter la rigoureuse Voie du Sabre, voie de la justice et de la défense des opprimés. Mais l’enseignement se poursuit, passant par les réjouissances et les difficultés du Palais des Saveurs et de la Pagode des Plaisirs. A l’horizon, cependant, Mikédi ne nous en cache rien dès le début de son récit, ce sont bien l’échec et la trahison qui attendent le jeune apprenti…
 
Ben c’est pas mal du tout, en fait. Un divertissement de qualité, qui se lit tout seul, avec quelques personnages hauts en couleurs – Miyamoto Musashi en premier lieu, bien sûr – ; quelques idées fort sympathiques, aussi : par exemple, j’ai bien apprécié l’interruption du récit, à plusieurs reprises, quand un individu que croise Mikédi lui rapporte un conte, ce qui confère à l’ensemble une atmosphère assez séduisante ; de même, l’idée des tatouages mouvants de Miyamoto Musashi m’a paru assez pertinente. Les quelques scènes d’action sont plutôt réussies, et ont notamment pour elles de ne pas s’éterniser. La philosophie du rônin, si elle est à l’occasion un peu naïve, est cependant assez attrayante dans ses démonstrations par l’exemple, qui émaillent le roman de jolies petites saynètes généralement assez bien vues. Thomas Day, enfin, évite de sombrer dans quelques travers de la littérature de gare qui auraient été déplacés dans le contexte du roman ; je craignais, au moment où Musahi laisse Mikédi dans la Pagode des Plaisirs, quelques scènes de sexe plus ou moins gratuites ; mais finalement, sans être pudibond pour autant, tout cela est très bien dosé et sert le propos du roman.
 
Il y a bien quelques défauts, ceci dit. On peut trouver, notamment, que la « couleur locale » est à l’occasion un peu poussive, notamment vers le début du roman (même si j’avoue que ces défauts n’en sont peut-être pas tellement, dans la mesure où j’ai abordé la lecture de La Voie du Sabre avec les quelques a priori mentionnés plus haut). De même, on peut trouver qu’il y a à l’occasion quelques abus dans les références, notamment quand des personnages, des événements ou des productions de l’histoire authentique se retrouvent un peu malmenés dans le roman. L’uchronie n’excuse pas tout, à cet égard. Et, même si cela n’est guère gênant – autant le dire : c’est même du pinaillage pur et simple, désolé… –, j’avoue avoir un peu tiqué devant ces empereurs Tokugawa, ce Genji Monogatari étrangement guerrier et spirituel ou ces allusions un peu convenues et surtout pas forcément bienvenues à la bataille des Thermopyles… Pas bien grave, mais le réalisme de l’uchronie en prend un peu un coup. Dans le même ordre d’idées, il faut de toute façon reconnaître que le Japon présenté dans ce roman est assez caricatural, empruntant effectivement beaucoup aux chambaras et aux mangas ; pas un problème, ceci dit : La Voie du Sabre se veut clairement un divertissement, et remplit parfaitement son rôle à cet égard.
 
Juste un petit bémol, ici : quelques ellipses sont plus ou moins fâcheuses. Elles sont dans un sens justifiées par les circonstances dans lesquelles Mikédi élabore son récit, et par quelques emprunts à la littérature du XVIIe siècle. Mais on ressent cependant à l’occasion une impression d’inachevé, et je dois avouer que le changement d’attitude de Mikédi, entraînant bientôt sa rupture d’avec Musashi, m’a paru franchement brusque, peu justifié, et pour tout dire peu crédible : dommage, dans la mesure où il est au centre du roman… Les derniers chapitres déçoivent quelque peu sur ce plan ; les longues ellipses s’enchaînent, avec un peu de remplissage pour faire bonne figure, et amener enfin une conclusion inéluctable. La Voie du Sabre, sous cet angle, me paraît donc, soit trop long, soit trop court.
 
Mais je ne boude pas mon plaisir. En dépit de mes préjugés, j’ai passé un très bon moment à lire ce roman, qui m’a bien plus convaincu que L’Instinct de l’équarrisseur, sans être époustouflant pour autant. Il me semble avoir entendu parler d’une « suite », et j’y jetterais volontiers un coup d’œil.

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