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Le Livre des Merveilles, de Lord Dunsany

Publié le par Nébal

Le Livre des Merveilles, de Lord Dunsany

DUNSANY (Lord), Le Livre des Merveilles, ou Chronique de petites aventures au Bord du Monde, [The Book of Wonder : A Chronicle of Little Adventures at the Edge of the World], nouvelle édition revue, augmentée et illustrée, traduit de l’anglais par Marie Amouroux, traduction revue et corrigée par Anne-Sylvie Homassel, illustrations de S.H. Sime, préface de Max Duperray, Rennes, Terre de Brume, coll. Terres Fantastiques, [1912, 1924] 2002, 127 p.

 

De temps en temps, un petit recueil de contes de Lord Dunsany, ça ne se refuse pas, hein ? Le Livre des Merveilles (qui a un « jumeau » plus tardif, Le Dernier Livre des Merveilles) est le cinquième recueil de nouvelles d’Edward John Moreton Drax Plunkett, 18e baron Dunsany, l’auteur irlandais cher à mon cœur et à celui de Lovecraft – lequel est sans doute aujourd’hui, par une ironie de l’histoire des littératures de l’imaginaire, le principal passeur incitant à la redécouverte d’une œuvre hélas largement oubliée.

 

Par un curieux hasard ou presque, j’ai lu jusqu’à présent ces recueils dans l’ordre – en commençant par l’extraordinaire Les Dieux de Pegāna, puis en enchaînant sur son « complément » Le Temps et les Dieux, après quoi il y eut L’Épée de Welleran, enfin les Contes d’un rêveur. Autant de très brefs recueils, tournant généralement autour de la centaine de pages, mais comprenant néanmoins nombre de textes très courts, parfois même de simples vignettes. Autant d’occasions, aussi, d’embarquer pour de délicieux et subtils périples oniriques, sous la houlette d’un guide particulièrement avisé, dont la finesse essentielle est à la fois la condition et le remède à ce que son art de conteur pourrait avoir de « naïf » en apparence ; à vrai dire, le bonhomme n’était certes pas sans humour, et sa féerie, aussi enchanteresse soit-elle, n’était pas sans ironie – douce-amère.

 

Mais, en dépit des apparences, Dunsany n’était pourtant pas tant que cela un écrivain « à formule » ; les similitudes de format (ici nous parlons de nouvelles tenant à peu près toujours en cinq ou six pages) ne doivent pas tromper, et plusieurs ensembles peuvent être distingués dans l’abondante production de nouvelles de l’auteur ; à tout prendre, Les Dieux de Pegāna n’a pas forcément grand-chose en commun avec le présent Livre des Merveilles – issu de « pré-nouvelles » publiées pour la plupart dans la revue Sketch en 1910-1911 (le recueil est daté de 1912) –, et dont on dit parfois, d’ailleurs, qu’il inaugurait plus ou moins une nouvelle phase dans la carrière de l’auteur. Chaque recueil, en tout cas, a une cohérence qui lui est propre, au-delà des apparences là encore – et si l’on croise ici de nouveau de ces dieux un brin pathétiques coutumiers de la première manière de l’auteur, par exemple dans « Chu-Bu et Sheemish », de ces villes fantasques et légendaires qui sont peut-être ses plus symptomatiques créations, qui peuvent ici avoir nom Jamais ou Bombasharna, de ces récits épiques sous un voile de farces ou de ces farces sous un voile épique, le fait demeure : Le Livre des Merveilles a sa singularité.

 

Qui va au-delà, si ça se trouve, de ce cadre de « Bord du Monde », figurant dans le sous-titre, et qui a son importance dans un certain nombre de ces contes – lesquels entretiennent le cas échéant d’autres liens, tel personnage croisé ici pouvant réapparaître là… quitte à ce que ce ne soit qu’au travers de sa silhouette fugacement entraperçue tandis qu’elle plonge sempiternellement dans le vide cosmique, pour avoir fait un pas de trop. Ceci étant, le monde onirique du présent ouvrage n’a probablement pas la relative cohérence de Pegāna – et Dunsany s’y amuse tout particulièrement à brouiller les pistes, nous ramenant en Angleterre et dans la banlieue de Londres quand nous croyions vagabonder dans un monde secondaire, à moins bien sûr que ce ne soit l’inverse, et à la condition bien sûr que se poser la question fasse sens.

 

On y croise en tout cas bien des personnages fantasques – et parmi eux, j’ai l’impression, un certain nombre de voleurs, même si leur profession peut être dissimulée sous le titre trompeur de « joailler », ainsi pour Thangobrind, ou sous la simple dénomination d’ « art », ainsi celui de Maître Nuth. On y croise aussi des pirates désireux de prendre leur retraite sur une île flottante, des princesses à séduire (mais qui ne pleureront pas) ou à sauver d'un monstre (mais qui y trouveront un prétexte à devenir ennuyeuses), des dieux et plus encore leurs exigeants fidèles, des rêveurs enfin, qu’un dragon vient opportunément chercher ou qui, tel le Kuranes de Lovecraft, plus tard, ont choisi de privilégier l’onirisme à la grisaille d’un quotidien travailleur – qui leur en tiendrait rigueur ? Enfin, à part un sarkozyste ? Ou un macronien ?

 

 

Aheum.

 

Deux autres traits de ce recueil me paraissent devoir être mis en avant. Le premier est l’humour – qui n’était donc pas absent des précédents recueils, mais j’ai quand même l’impression qu’il occupe ici une place plus importante. L’auteur, en effet, en jouant des bizarreries de son onirisme, mais aussi du décalage consistant à faire s’entrechoquer ledit imaginaire avec la réalité prosaïque de l’empire britannique du début du XXe siècle, obtient un effet que nous pourrions dire so British, voire montypythonesque à l’occasion – le genre de choses qu’un Pratchett, bien plus tard, pourra reprendre à son compte. L’absurde est bien de la partie, éventuellement secondé d’une ironie aussi cruelle que réjouissante.

 

Point positif, sans doute. J’ai toutefois l’impression qu’il a un effet secondaire moins appréciable, ou plus exactement qu’il y participe : la précipitation, souvent, des « chutes », à supposer que ce terme convienne, ce qui n’est pas garanti. Peut-être est-ce aussi que Dunsany, dans le présent ouvrage, délaisse un peu la tentation de la fable ? Cette fois, ses contes, le plus souvent, ne s’embarrassent pas de produire un ultime effet autre que celui, disons, d’une frustration amusée ; aussi les contes n’en sont-ils plus tout à fait, qui relèvent parfois de la vision ou de la tranche de vie, et peuvent même, le cas échéant, sonner comme des blagues… plus ou moins drôles.

 

Mais le miracle opère le plus souvent – notamment du fait de cette langue unique, dont je ne suis pas bien sûr qu’elle soit toujours très « traduisible » (un jour, il me faudra lire Dunsany en anglais), mais qui, même dans ce doute, emporte le lecteur dans un imaginaire baroque mais également subtil. Les vignettes sont belles, les voleurs et les princesses brillent de la gloire des récits fondateurs, les villes sont inconcevablement fabuleuses, les destinées tragiquement drôles…

 

Aussi, si Le Livre des Merveilles ne m’a pas forcément autant convaincu que certains des précédents recueils de Dunsany (Les Dieux de Pegāna tout au sommet de la pyramide), il n’en est pas moins d’une lecture des plus agréable, et contient quelques très beaux moments. Thangobrind entendant pour la première fois la sinistre toux, Pombo qui prie bien trop et mal et n’importe qui, ce roi se faisant passer pour un barde et qui part en quête afin de faire pleurer sa princesse, ces idoles jalouses et qui s’échinent à provoquer un tremblement de terre – un tout petit, allez ! – ou, plus classiquement, cette fenêtre donnant sur ailleurs (et qui m’a pas mal fait penser à « Polaris » de Lovecraft, récit « des Contrées du Rêve », mais censément antérieur à la découverte de Dunsany par le gentleman de Providence ?)… Autant de beaux souvenirs de beaux rêves.

 

Une petite remarque, ici, que la référence à Lovecraft implique plus ou moins : cela avait déjà été épisodiquement le cas dans les précédents recueils, mais Dunsany tend ici à plusieurs reprises vers la peur… Non sans effet, parfois (Thangobrind, ou la Maison des Gnoles, ce genre de choses), même si le merveilleux et l’humour ont globalement bien plus d’importance, au point souvent d’atténuer considérablement un hypothétique effet horrifique. Ce n'est pas l'essentiel, disons.

 

Ce bel objet – qui bénéficie comme les autres des étonnantes illustrations de S.H. Sime, l'illustrateur attitré, dont les images, cette fois, ont semble-t-il été parfois la source des récits de Dunsany, la collaboration des deux artistes s’inversant le temps de quelques contes – est donc une fois de plus pleinement satisfaisant : Dunsany mériterait vraiment d’être davantage lu aujourd’hui…

 

La prochaine étape sera probablement Le Dernier Livre des Merveilles. Un de ces jours – quand la nécessité de l’évasion se fera impérieuse…

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Le Fusil de chasse, de Yasushi Inoué

Publié le par Nébal

Le Fusil de chasse, de Yasushi Inoué

INOUÉ Yasushi, Le Fusil de chasse, [Ryoju], traduit du japonais par Sadamichi Yokoo, Sandford Goldstein et Gisèle Bernier, Paris, Stock – LGF, coll. Le Livre de Poche – Biblio, [1949, 1963, 1982, 1988,1990, 1992] 2016, 87 p.

 

INOUE – NOUVELLE TENTATIVE

 

Je n’ai pas beaucoup lu Inoue Yasushi – et, pour l’heure du moins, il ne m’a jamais emballé plus que ça. Ceci étant, il faudrait peut-être que je retente, et c’était bien l’objet de mon acquisition de ce très court « roman » (très, très court, même pas 90 pages) qu’est Le Fusil de chasse, souvent loué, en dehors même de sa seule quatrième de couverture croulant sous les superlatifs et compagnie ; après tout, jusqu’alors, je n’en avais lu que trois romans historiques, et n’empruntant même pas un cadre japonais, mais plutôt chinois ou mongol – des romans lus il y a longtemps, et dont je n’ai à peu près rien retenu…

 

Je suppose que ce Fusil de chasse, bien antérieur, témoigne d’une approche radicalement différente de la littérature – d’autant que c’est une des premières fictions de l’auteur, assez tardives ; Inoue était jusqu’alors, sauf erreur, davantage tourné vers la poésie.

 

TOUT PART D’UN POÈME

 

Ce très court « roman » adopte une structure épistolaire, mais d’un genre relativement particulier, et qui suffit sans doute à en exprimer toute la singularité.

 

Nous commençons avec un narrateur poète, qu’il s’agisse d’Inoue lui-même ou d’une projection purement fictionnelle, et qui, par un jeu de circonstances plus ou moins improbables, est amené à écrire, pour une revue consacrée à la chasse éditée par un vieil ami longtemps perdu de vue, un poème sur le sujet – sujet dont à vrai dire notre poète se moque totalement, lui qui n’a jamais pratiqué ce sport, et n’en a jamais eu l’envie… Le poème s’en ressent, d’ailleurs, qui, au travers d’une réminiscence portant sur un chasseur une fois entraperçu par hasard, n’a pas grand-chose d’une apologie de ce loisir singulier… Sans doute n’était-il vraiment pas à sa place dans pareille revue ! Peut-être lui en voudra-t-on ? Mais non : sans doute les chasseurs ne le liront-ils pas, de toute façon…

 

Pourtant, quelques années plus tard, le poète reçoit une lettre d’une calligraphie aussi belle que déconcertante, et signée d’un certain Josuke Misugi (mais nous savons très vite qu’il s’agit d’un pseudonyme) ; le correspondant, chasseur occasionnel, s’est reconnu dans le portrait dessiné par le poète, et dont la perspicacité le stupéfie…

 

À vrai dire, la réalité du lien est ténue, et, si le poète avait bien trouvé son inspiration dans une rencontre du genre, rien ne garantit que « son » chasseur soit bel et bien ce Josuke Misugi.

 

Pour autant, le chasseur est bien loin d’écrire à la seule fin de se plaindre, comme le redoutait tout d’abord notre poète ; loin de là, il semble vouloir lui communiquer à quel point son intuition était juste, et en même temps y fournir une sorte de justification. C’est pourquoi il promet l’envoi prochain de trois lettres qu’il avait reçues alors successivement…

 

TROIS FEMMES, TROIS REGARDS

 

Le poète reçoit bientôt ces trois lettres, toutes écrites par des femmes, mais trois femmes différentes, et portant un regard qui leur est propre sur un drame vécu ensemble : la mort d’une femme… dont nous comprenons bien vite qu’elle était l’amante de Josuke. La première lettre émane de Shoko, la fille de la défunte ; la deuxième, de Midori, l’épouse de Josuke ; la troisième et dernière, enfin, de Saïko, la morte elle-même.

 

La question du point de vue est donc sans doute essentielle ; peut-être, à cet égard, y a-t-il dans ce Fusil de chasse quelque chose de « Dans les fourrés », la superbe nouvelle d’Akutagawa Ryûnosuke ayant inspiré le Rashômon de Kurosawa Akira ? Le fait que le dernier « témoignage » émane d’une morte m’incite d’autant plus à le croire – si le jeu fantastique est totalement absent de ce récit très « réaliste ». Je ne l’exclus pas, donc, mais c’est dans une sphère bien différente – moins « spectaculaire » à certains égards, plus sobre sans doute, car jouant de l’intime et du secret, dans les relations amoureuses…

 

L’idée n’est longtemps pas exprimée de manière frontale, mais se fait jour au fur et à mesure la probabilité que Saïko ne soit pas seulement morte de maladie, mais ait précipité son trépas en s’empoisonnant. Pour autant, le regard porté sur ce décès change selon les points de vue, le fait objectif se teintant, mais différemment à chaque fois, de rancœurs diverses, suscitées par la longue aventure amoureuse de Saïko et Josuke.

 

SHOKO, LA FILLE

 

Shoko, la fille de Saïko, ne comprend que tardivement que sa mère avait une affaire avec l’ami de toujours Josuke – en lisant le journal de Saïko, que celle-ci, dans une sorte d’acte manqué sans doute, lui avait confié pour qu’elle le brûle ; mais la tentation de le lire était bien autrement forte, comme de juste…

 

Shoko ne s’en remettra pas – et ses conceptions de l’amour comme de l’amitié en seront à jamais chamboulées. Elle est à vrai dire écœurée par le comportement « immoral » tant de sa mère que de ce Josuke qu’elle appréciait tant – la dizaine d’années de leur relation constitue à ses yeux une forme de trahison…

 

Aussi souhaite-t-elle couper les ponts, et ne plus jamais revoir l’amant de sa mère. C’est pour le lui signifier qu’elle lui écrit.

 

MIDORI, L’ÉPOUSE

 

Midori, l’épouse de Josuke, a un point de vue bien différent – car elle savait, et de longue date, ce qu’il en était, quant à elle – pour avoir un jour surpris les amants…

 

De mœurs plus ou moins « européennes » (à supposer que cela veuille dire quelque chose ici – j’ai en fait l’impression que la notion de « péché », à cet égard, pourrait être tout aussi « européenne », or elle a une importance cruciale dans le récit, j’y reviendrai), ou en tout cas plus libertines, à l’en croire, elle a multiplié les amants par vengeance autant que par jeu, tolérant autrement, mais sans jamais lui en faire part, les coucheries adultères de cet époux qu’elle aimait pourtant, et encore, par-dessus tout.

 

Mais, alors qu’elle est amenée, ainsi que les autres, à veiller Saïko malade, elle craque sur une impulsion, en voyant la maîtresse de son époux porter de nouveau, pour ses derniers jours, un vêtement de jeune fille, celui-là même qu’elle portait le jour, dix ans plus tôt, où Midori avait pris conscience de ce que son époux la trompait avec elle. La colère l’emporte, et, plus encore, probablement, la tentation de révéler in extremis « le secret » : elle savait, elle l’a toujours su, et sans doute, au-delà de la colère motivant en apparence cette révélation, éprouve-t-elle en son for intérieur une jubilation irrépressible, celle que l’on ressent toujours en se libérant d’un secret… et peut-être plus encore auprès d’une personne directement impliquée.

 

La révélation précipite d’ailleurs sans doute le suicide de Saïko ! Mais Midori rejoint Shoko sur un point : elle non plus ne veut plus entendre parler de Josuke : elle réclame le divorce – c’est l’ultime objet de la lettre.

 

SAÏKO, L’AMANTE

 

Reste Saïko, la défunte elle-même…

 

Sans doute n’est-elle pas tout à fait dans ce même registre de la « découverte » (forcément) et de la « révélation », même s’il y a un peu de ça ; elle se rapproche pourtant des deux autres femmes en ce qu’elle rompt elle aussi les ponts avec Josuke – quant à elle, par la mort, et même le suicide…

 

Demeure, dans ses ultimes confidences, la certitude de son amour pour Josuke (si la question se pose de ce qui est préférable, entre aimer et être aimé) ; mais, tout autant, le poids de la faute, qui l’a sans doute toujours oppressée, même au pinacle du bonheur ? Saïko est obsédée par l’idée du « péché », mot qui revient sans cesse, tant dans sa conversation que dans son journal, imprudemment (ou pas…) confié à sa fille Shoko… Mais, à l’époque, elle l’avait formulé ainsi à son amant Josuke : quitte à être des pécheurs, autant être de grands pécheurs !

 

Mais la tranquillité, dès lors, n’est guère envisageable : Midori confiant qu’elle savait, voilà un grand coup de tonnerre ; mais, en même temps, la nouvelle que l’époux divorcé de Saïko s’est remarié ne joue-t-elle pas tout autant dans sa décision d’en finir ?

 

JOSUKE, SEUL

 

Dans tous les cas demeure ce fait cruel : Josuke, soudainement, est seul – les trois femmes de sa vie l’abandonnent peu ou prou en même temps. Peut-être était-il trop sûr de lui, guère à même d’envisager ce genre de conséquences ? Sans doute état-il aveugle, du moins, à la possibilité que d’autres, autour de lui, puissent appréhender son « secret ».

 

MON INDIFFÉRENCE

 

À vrai dire, c’est peut-être là l’unique point où, en tant que lecteur, je m’identifie au personnage, à la manière de ce même personnage s’identifiant au chasseur évoqué par le poète : mon aveuglement, en matière sentimentale, est tel qu’il peut passer pour de l’insensibilité – peut-être parce qu’il en est bel et bien ?

 

Mais c’est bien mon problème face à ce texte – que je suppose bien conçu, comme une miniature polie avec une attention de tous les instants, oui… Mais globalement, ces histoires amoureuses et douloureuses m’indiffèrent…

 

Peut-être m’indiffèrent-elles d’autant plus qu’elles se teintent d’une connotation de « faute », voire de « péché » donc, à peu près aux antipodes de ma manière de voir le monde (même si, sans doute, « rationalité » mise à part, à laquelle on ne peut pas toujours se raccrocher, je supporte bien un poids culturel saturé de faute et de péché…).

 

Je ne comprends pas ces « secrets », pas plus leur « révélation » ; aveugle à tout ce qui m’entoure en l’espèce, je ne suis sans doute guère à même d’appréhender toute la douleur qu’expriment, chacun à sa manière, tous les personnages de ce Fusil de chasse : les trois femmes bien sûr, Josuke tout autant, le cas échéant le poète (Inoue ?) aussi.

 

TOUJOURS PAS

 

Dès lors, les superlatifs entourant ce Fusil de chasse me dépassent largement – d’autant que la plume n’est pas forcément très « brillante », adoptant une relative retenue certes pleinement en accord avec le fond du propos, autant qu’avec la « nature » des personnages.

 

J’en ai tourné les pages sans passion, relevant un peu de sens ici ou là, mais peu ou prou sans que cela m’affecte jamais.

 

À vue de nez, c’est sans doute bien différent des trois romans historiques chinois et/ou mongols que j’avais lus il y a bien longtemps de cela, mais, pour le coup, ça ne m’a pas davantage parlé...

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L'Argent du déshonneur, de Hiroshi Hirata

Publié le par Nébal

L'Argent du déshonneur, de Hiroshi Hirata

HIRATA Hiroshi, L’Argent du déshonneur, [Kubidai hikiukenin], traduction [du japonais par] Tetsuya Yano, adaptation de Patrick Honnoré, préface de Pierre Jovanovic, postface de l’auteur, [s.l.], Akata, [1971, 1973, 1999] 2014, 392 p.

 

DÉCOUVERTE ALÉATOIRE

 

Poursuite de ma découverte aléatoire du manga… avec un titre qui, semble-t-il, n’en est en fait pas un – on parle plutôt de gekiga, dont la dimension adulte est plus marquée, faut-il croire, et qui, ici, relève en même temps d’un sous-genre disons « historique », jidaimono, par un des maîtres du registre : Hirata Hiroshi.

 

Inculte de moi, je n’en avais probablement jamais entendu parler jusqu’à une époque très récente… Un camarade dont le nom m’échappe (mais mille merci à lui!) avait cependant attiré mon attention (et celle d’autres, espérons-le) sur ce titre en particulier qu’est L’Argent du déshonneur, sur quelque réseau social ou forum – ma mémoire est défaillante… Curieux – et séduit par le peu que j’avais vu du graphisme, dès cette superbe couverture à vrai dire –, j’ai eu envie de tenter l’expérience, et donc voilà. Ce fut au passage l’occasion de découvrir l’éditeur Akata, longtemps associé à Delcourt, leur collaboration ayant débouché sur un bon paquet de parutions de gekigas signés Hirata Hiroshi, entre autres… Voici en tout cas un très bel objet, de bonne taille par ailleurs, et qui fait honneur à la bande dessinée.

 

 

MAIS QU’EST-CE QUI LEUR A PRIS ?

 

Il est hélas une chose qui lui fait nettement moins honneur, et dont je ne comprends pas ce qu’elle fout là : la « préface » d’un certain Pierre Jovanovic ; à la lecture de ces quelques lignes maladroites et idiotes, on suppose que le bonhomme est passablement funky, et quelques recherches en ligne l’associent à des mouvements charmants, sans vraie surprise… Mais qu’est-ce qui leur est passé par la tête ? Offrir à quelqu’un de rédiger une préface, éventuellement militante, sur le rôle de l’argent, eu égard au thème bien précis de la bande dessinée, cela fait sens, aucun doute à cet égard – mais ce guignol ? Franchement ?

 

D’autant que le propos de la BD, même au-delà des préconçus que l’on pourrait se forger à cet égard, s’avère bien autrement subtil – et si l’auteur est peut-être impliqué dans l’idéalisation du Bushido ne serait-ce que parce qu'elle va souvent de pair avec le genre, ce qui peut d’une certaine manière expliquer, j’imagine, les louanges d’un Mishima Yukio (tout de même) quant à son œuvre, par exemple, il se montre cependant très fin, et suffisamment impartial, au fond, pour que l’on puisse le prendre au sérieux dans son rôle de « moraliste ». Même dans ces histoires d'argent, forcément immorales...

 

LA SOUILLURE DE L’ARGENT RACHETANT LA MORT

 

Le titre est certes éloquent : L’Argent du déshonneur… Que l’argent se mêle d’une chose aussi pure qu’est censée l’être la voie du samouraï, voilà qui ne peut déboucher que sur une souillure ! Dès lors, cet ensemble de récits situés pour l’essentiel au début de l’ère Edo véhicule une atmosphère sombre et violente, décadente aussi éventuellement, signant, comme souvent, la fin d’un monde presque entrevue comme la fin du monde – et ceci alors même que le Japon pacifié par Tokugawa Ieyasu entame une longue et improbable époque de paix intérieure… laquelle, certes, ne fait qu’entériner le fait : à bien des égards, les samouraïs sont déjà des anachronismes.

 

Tout tourne autour d’une pratique qui s’était développée à cette époque, même si, ai-je cru comprendre, les témoignages ne sont pas forcément très nombreux, permettant de bien identifier le procédé honni. Cela implique peut-être tout d’abord de se replonger dans le contexte des affrontements féodaux de la fin du Sengoku, dont quelques-uns persistaient semble-t-il encore début Edo : la guerre était une activité « normale », et n’impliquait en rien la haine de tel camp pour tel autre ; les samouraïs, en professionnels, se battaient au gré des circonstances, et, s’ils faisaient sans doute de leur mieux, au service de leurs maisons respectives, ils n’étaient pas dans une optique idéologisée d’extermination de l’Ennemi. Rien d’étonnant, somme toute, dans ce contexte, si des guerriers vaincus ont enfin tenté de « racheter » leur vie – c’est dans le contexte idéalisé du Bushido que c’est problématique… le samouraï n'étant certes pas censé redouter la mort au point de s'abaisser à la marchander.

 

Voici ce qui se passait : un guerrier vaincu, au moment de recevoir le coup de grâce de son adversaire, l’interpellait, et lui proposait de racheter sa vie ; à même le champ de bataille, les deux contractants négociaient le montant de la vie ainsi rachetée ; le samouraï vaincu, ou tireur, signait alors de son sang, via le sceau infalsifiable et dramatique de sa propre main, une sorte de reconnaissance de dette, qu’emportait avec lui le vainqueur, ou preneur. Cette dette n’était pas limitée dans le temps, et le preneur, à tout moment, pouvait se présenter chez le preneur, ou le cas échéant chez son suzerain, disons, pour exiger le paiement convenu…

 

La pratique était d’emblée emprunte de « déshonneur », sans doute, mais, comme de juste, elle a connu diverses évolutions qui n’ont fait que la rendre plus détestable : ainsi, par exemple, les preneurs se sont-ils mis à exiger des sommes de plus en plus démesurées, profitant de leur position de force pour exercer un odieux et cupide chantage, lequel pouvait le cas échéant s’exercer par contrecoup sur la maison dont dépendait le tireur ; un mauvais payeur devait faire face à bien des ennuis, sans doute, mais la répercussion de la dette sur sa maison était peut-être plus encore néfaste, d’autant qu’elle pouvait devenir un nouveau motif de guerre privée…

 

Par ailleurs, certains preneurs – a fortiori s’ils accumulaient ce genre de reconnaissances de dettes – ne souhaitaient guère s’embarrasser de la tâche pénible, et éventuellement dangereuse, de sommer les tireurs de payer ; s’est donc développée une nouvelle profession, celle de « recouvreur de vies humaines » (kubidaï-hikiukenin) ; ces professionnels, éventuellement des rônins, cumulaient ainsi les fonctions, disons, d’huissier à titre privé et de chasseur de primes… Enquêteurs et combattants – car le risque était grand que la réclamation du paiement de la dette débouche sur un affrontement ; et, si le tireur refusait de payer, le recouvreur était censé emporter sa tête... –, ces personnages se devaient de se montrer aussi intelligents qu’habiles au sabre, mais aussi rusés enquêteurs et peut-être enfin habiles négociateurs.

 

C’est là le sujet abordé par Hirata Hiroshi dans L’Argent du déshonneur, dans tous les récits composant le recueil – le premier (1971) consistant en une sorte d’introduction détaillant les limites du procédé, tandis que les six suivants (1973), de taille très variable, sont autant d’aventures mettant en scène le « recouvreur de vies humaines » Kubidai Hanshirô, bonhomme taciturne mais charismatique, et sans doute moins « mercenaire » qu’il ne le prétend (il m’a fait penser à « l’homme sans nom » de Sergio Leone, davantage qu’à son modèle nippon le « yojimbo » Sanjuro – une question d’humour, pour l’essentiel) ; cela dit, c’est un personnage avant tout mystérieux, et dont, au fond, on ne sait rien...

 

UN PROPOS MORAL MAIS SUBTIL

 

Je ne sais pas ce qu’il faut penser de ce sujet au regard de la véracité historique… Hirata Hiroshi a semble-t-il la réputation d’être un bon connaisseur de l’histoire du Japon, mais je ne suis pas bien certain que ce soit le propos ; après tout, et jusque dans l’arrière-plan du Bushido, éventuellement malmené dans une perspective moraliste, mais dans un cadre d’une extrême noirceur et baigné de cynisme, nous sommes largement ici dans les codes du chanbara, plus connu sans doute en Occident que ce genre de gekiga (avec toutefois des passerelles, Baby-Cart, Zatoichi, etc.).

 

Or, comme dit plus haut, cette dimension morale me paraît essentielle ici – mais auréolée de noirceur et de cynisme, donc. Le Japon féodal tel qu’il est décrit par Hirata Hiroshi, au-delà du mythe du Bushido, n’est certes pas un monde tranché, manichéen : les personnages « noirs » ou « blancs » font défaut, tous sont gris, et le reste est affaire de nuances… pas toujours faciles à délimiter.

 

Les preneurs ne sont pas unilatéralement des salauds cupides, les tireurs ne sont pas unilatéralement des couards abjects ; les pires menteurs peuvent avoir une raison tout à fait charitable de mentir, tandis que les adeptes les plus acharnés du Bushido s’avéreront des monstres froids d’une ingratitude répugnante, etc. Hanshirô, dans le rôle de l’inconnu qui arrive en ville pour y réveiller les vieux souvenirs et provoquer le chaos, voire des bains de sang, n’est pas sans états d’âme, en fait de mercenaire – et combine les deux aspects sans même que l’on puisse véritablement l’accuse d’hypocrisie… En fait, par la force des récits, le « recouvreur de vies humaines » côtoie sans cesse des tireurs – et la honte censée marquer ces derniers est donc plus qu’à son tour relativisée, même si l’on ne va pas jusqu’à en faire des personnages « admirables » ou même simplement « bons ». C’est peut-être le seul bémol à cette noirceur générale ?

 

Dans ce sens, le thème de la dette d’argent sur la vie est dès lors un merveilleux prétexte à la description d’un monde complexe et éventuellement hideux – les connotations de décadence sont donc peut-être de la partie, sans doute même, mais le fait demeure : tout cela est infiniment plus subtil qu’une bête de question de « bien » ou « pas bien ». Les circonstances pèsent de tout leur poids sur les principes, et l’honneur si essentiel de prime abord se révèle parfois pour l’absurdité qu’il est tout au fond. Approche tout à fait bienvenue, et peut-être même un peu surprenante – pour le mieux.

 

UN GRAPHISME ÉPOUSTOUFLANT

 

Or l’étonnante subtilité des récits, par ailleurs très efficacement conçus sur le plan scénaristique – le lecteur est promené par l’auteur, mais avec délice – se double d’un graphisme absolument superbe, d’une très grande maestria visuelle ; pour le coup, d’ailleurs, le trait n’adopte à peu près rien des codes traditionnellement associés aux mangas (une toute petite exception, peut-être : lors de l’épisode « Pleine Lune du huitième mois », d’une cruauté ahurissante, figurent des enfants, dont la représentation emprunte davantage à ces codes, têtes rondes, yeux ronds, pas de rayures marquant le visage, etc.) ; il peut semble-t-il évoquer celui d’autres classiques du gekiga (comme Lone Wolf and Cub, le très grand titre du genre, source si je ne m’abuse des Baby-Cart) ; mais, à prendre des références côté occidental, je suis instinctivement tenté de me tourner vers l’Italie, pour parler au moins de Hugo Pratt, peut-être aussi de Sergio Toppi ? Peut-être à tort…

 

Quoi qu’il en soit, c’est beau – très beau. Le dessin est à même d’exprimer tant une certaine majesté protocolaire, même puant le vice, que la violence ahurissante quand bien même sèche des affrontements sabre en main – ils font très mal, d’ailleurs, le sang se répandant en noires giclées d’encre contaminant la page, et les têtes volant plus qu’à leur tour…

 

Tout ceci est d’une adéquation parfaite au propos, et se double d’un montage dynamique impressionnant (même si pas toujours très lisible dans les scènes d’action – ça, c’est moi), très à même de mettre en valeur les personnages, ainsi bien sûr Hanshirô, avançant de son pas lent et irrépressible, en début d’épisode, vers le tireur dont il exigera paiement…

 

UN APERÇU DES HISTOIRES

 

Contrairement à une mauvaise habitude que j’ai développée depuis quelque temps, il ne me paraît pas opportun de détailler ici chaque épisode outre mesure. Je vais néanmoins en donner de très vagues aperçus, en guise de témoignages de la variété des situations que le thème de base autorise, aussi étonnant cela soit-il.

 

Dans le « prologue », « Le Sceau de la main », Hirata Hiroshi nous présente le procédé qu’il a à cœur de mettre en scène ; ici, c’est peut-être son aspect le plus « évident » qui semble tout d’abord exposé : le tireur a menti, il a donné un faux nom, et refuse de payer sa dette, car exorbitante, alors que le preneur vient réclamer à la maison du tireur de payer cette somme colossale. L’affaire prend des allures de récit policier, mais la politique n’est jamais bien loin – et l’ambiguïté est essentielle : le tireur est un menteur, le preneur abuse de sa position de force, tous sont autant d’ordures, et les plus héroïques des sacrifices, ici, sonnent absurdes et vains…

 

« Vivre pour le faux et mourir pour le vrai » introduit le personnage de Hanshirô – de la plus belle manière, avec ces trois pleines pages successives où le « recouvreur de vies humaines » s’avance sans un mot, et impitoyable, vers le lecteur… C’est l’occasion de mettre en scène toute l’hypocrisie du procédé, mais – de manière inattendue et tout à fait bienvenue – en dénonçant avant tout l’inhumanité du Bushido ; de tous ces récits, c’est peut-être celui où la part de morale est la plus saisissante, et en même temps la plus difficile à exprimer, car d’une noirceur redoutable…

 

« Les Rancuniers » (le plus long récit du recueil, une centaine de pages) m’a considérablement surpris dans son introduction – qui reprend très exactement ou presque le point de départ du superbe film de Kobayashi Masaki Harakiri : des rônins se rendent auprès d’une riche maison au prétexte d’y commettre le seppuku, quand ils cherchent en fait à obtenir un poste ou quelques pièces, certainement pas à se suicider… et les samouraïs en place abusent de leur position de force avec une cruauté impensable. Influence directe, ou simplement inspiration commune ? Je ne peux m'empêcher de noter que le héros du film de Kobayashi s'appelle... Hanshirô. Mais l’affaire est ici autrement complexe (façon de parler, Harakiri n’était pas exactement schématique !), qui traite des responsabilités à long terme, et tourne avec l’aisance d’une mécanique bien huilée – la ruse est de la partie, du « recouvreur de vies humaines » notamment, et tout manichéisme est absolument hors de propos, quand bien même notre héros a bel et bien quelque chose d’héroïque, plus ici qu’ailleurs.

 

« Recouvrement à Hida » est très étonnant, qui délaisse le cadre des riches maisons nobles, Hanshirô étant sur la piste d’un ex-samouraï, devenu paysan, qui a tenté de se faire oublier dans un coin perdu du Japon… Sur place, le recouvreur se retrouve au beau milieu d’un affrontement entre deux villages : lui, par la force des choses, est amené à combattre dans le camp de celui qu’il devine être sa cible, tandis qu’en face les paysans ont engagé un rônin – et impossible de savoir au juste qui est dans son bon droit, si seulement cela veut dire quelque chose ! Le récit se conclut sur une pirouette, sans doute, mais pas malvenue : elle ne fait qu’appuyer davantage sur l’absurdité du monde, et confère à Hanshirô une mélancolie de fond qui ne le lâchera plus…

 

Changement radical avec « Les Onze Salopards » (bon, le titre, bon…), qui traite à nouveau d’ingratitude, mais sur un mode presque surréaliste – passant par la torture la plus atroce. L’atmosphère est résolument horrifique, le résultat dérangeant ; mais c’est probablement le récit qui m’a le moins parlé, à vue de nez – il est court, faut dire, et plus « direct » que la plupart des autres. Il reste bon quand même, hein !

 

« Pleine Lune du huitième mois » adopte une approche à nouveau très différente, si la cruauté est là aussi de mise – et Hanshirô n’y est d’ailleurs qu’à peine entrevu. On y voit les conséquences terribles d’une dette somptuaire, dans un monde qui, en mettant « l’honneur » au-dessus de tout, réclame les sacrifices les plus cruels : la dette du samouraï dépensier, (un preneur, cette fois) par ricochet, affecte ici sa mère, son épouse et leurs enfants… Hanshirô ne pourra que constater l’absurdité du monde. Malsain…

 

Enfin, « Les Aspirations d’un homme de peu » renoue avec les complexes fresques du début du volume, avec une égale réussite – les personnages, tous plus ou moins secrets, sont baignés dans un flou éthique qui empêche longtemps le lecteur autant que le « recouvreur de vies humaines » de déterminer s’il existe un hypothétique bon droit quelque part… Heureusement, nous ne sommes que des « mercenaires », hein ? Et n’avons donc pas à nous poser ces questions...

 

CHEF-D’ŒUVRE

 

Bilan sans appel : c’est absolument superbe, ça louche sur la perfection. Faites donc l’impasse sur la préface débile, le cas échéant – ou lisez-la à titre d’édification personnelle, mais sans surtout que cela oriente votre lecture de la suite : L’Argent du déshonneur combine maestria graphique et subtilité du propos avec bonheur – la BD est à cet égard à peu près tout ce que n’est pas la préface. On peut parler de chef-d’œuvre, et il faudra que je poursuive la découverte de cet immense artiste qu’est à l’évidence Hirata Hiroshi.

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Gotland, de Nicolas Fructus et Thomas Day

Publié le par Nébal

Gotland, de Nicolas Fructus et Thomas Day

FRUCTUS (Nicolas) et DAY (Thomas), Gotland, textes de Thomas Day et Nicolas Fructus, illustrations de Nicolas Fructus, mise en scène graphique de Franck Achard, [Saint-Mammès], Le Bélial’, coll. Wotan, [2014] 2016, 151 p.

 

FRUCTUS (Nicolas), Le Petit-Neveu de Pickman, introduction d’Olivier Girard, [Saint-Mammès], Le Bélial’, coll. Wotan, 2016, [80 p.]

 

NÉBAL À SON TOUR JOUE À TROUVER LE CORBEAU

 

Le crowdfunding s’inscrit de plus en plus dans le paysage éditorial français – au sens large : l’édition de jeu de rôle a, j’ai l’impression, intégré la méthode, au point qu’elle en devient « normale ». Il y a peut-être davantage de résistance en littérature ? Ceci dit, dans les genres de l’imaginaire, si la situation n’est probablement pas encore comparable à celle du jeu de rôle, la pratique s’est développée… Très honnêtement, je ne sais pas ce qu’il faut en penser – je préfère réserver mon opinion, le temps de digérer les atouts et inconvénients de la méthode, et son évolution à terme ; d’autant que j’ai l’impression que nous sommes encore largement dans le flou – peut-être même certaines conséquences d’ordre juridique doivent-elles être envisagées ? On verra, j’imagine.

 

Reste que, moi qui n’avais jusqu’alors jamais eu recours à ce procédé, j’ai enchaîné trois financements participatifs au printemps dernier – dans l’ordre, Les Contrées du Rêve, gros supplément ou ensemble de suppléments (du coup) pour le jeu de rôle L’Appel de Cthulhu, chez Sans-Détour ; ensuite « l’intégrale » des œuvres de fantasy de Clark Ashton Smith chez Mnémos ; enfin cet étonnant objet qu’est Gotland, aux éditions du Bélial’ – et qui, sans que ce soit forcément très étonnant, d’ailleurs, est finalement le premier de ces trois projets à être livré ; c’est allé très, très vite, en fait…

 

(Oui, vous aussi vous avez noté qu’il y avait comme une passerelle entre ces trois financements ?)

 

UN BEAU LIVRE – TRÈS BEAU

 

Gotland se pose d’emblée comme un objet à part ; c’est même ainsi que le livre définit par l’exemple la collection « Wotan » qu’il inaugure – après « Une Heure-Lumière », admirable, et « Pulp », c’est la folie des nouvelles collections aux éditions du Bélial’ ! Mais il est vrai que ces trois ensembles sont on ne peut plus opposés…

 

Gotland relève donc du « beau livre » ; c’est un très bel objet, oui, qui associe texte et image, et l’œuvre pour l’essentiel de Nicolas Fructus – que nous connaissons surtout en tant qu’illustrateur, mais qui livre ici deux nouvelles, forcément illustrées par ses soins ; tout cela dans une optique résolument lovecraftienne (avec le nom du gentleman de Providence qui figure en gros sur la couverture – j’avoue ne pas savoir qu’en faire en rédigeant la notice bibliographique de Gotland), qui ne surprend pas forcément, mais réjouit probablement, l’amateur qui s’était déjà régalé du précédent projet de l’illustrateur dans ce registre, le très beau Kadath : le guide de la Cité Inconnue, publié en « Ourobores » chez Mnémos il y a quelques années de cela. Il n’est toutefois pas seul aux commandes de Gotland : une troisième nouvelle s’y inscrit tout naturellement, « Forbach », de Thomas Day, qui avait été en son temps publiée dans le n° 73 de Bifrost, consacré à H.P. Lovecraft. Entre les trois récits, Nicolas Fructus livre des interludes purement graphiques. L’ensemble, sans doute, doit aussi beaucoup à Franck Achard, responsable de la « mise en scène graphique ». Le résultat, disons-le, est de toute beauté – à la hauteur des attentes que l’on pouvait placer dans pareil projet.

 

Oui, tout cela est vraiment très, très joli. Le livre, amélioré par paliers lors du crowdfunding, est un véritable objet de collection, et Nicolas Fructus y démontre avec passion et application la variété de sa palette, même en traitant du seul registre lovecraftien : les trois récits ont ainsi tous une approche graphique qui leur est propre, des délires « géométriques » de « Gotland » aux photomontages de « Mémoire des mondes troubles, ou la Faille Maréchal », tandis que « Forbach », entre les deux, joue l’intermédiaire entre la nature dont on ne sait si elle est avant tout vivace ou malade, qui fait également l’objet du premier interlude, et une approche plus « BD » qui se déploie ensuite, dans le second interlude, en un ensemble de visions lovecraftiennes plus « organiques » que celles qui précèdent, en mettant cette fois la faune mythique davantage en avant. Mais si la palette est variée, elle n’a pour autant rien d’incohérent – c’est bien plutôt qu’elle renvoie aux multiples approches qu’un même genre autorise, chez un illustrateur aussi talentueux qu’enthousiaste.

 

Après, les goûts de chacun entrent sans doute dans la partie, esquissant des « préférences » toutes personnelles – plus ou moins communicables, d’ailleurs. Ainsi, amateur pourtant de photomontages en temps normal, j’avoue n’avoir pas été tout à fait convaincu par les illustrations du troisième récit (par ailleurs le moins séduisant à mes yeux, mais j’y reviendrai), que je trouve un peu trop « propres »… Les croquis purement naturalistes du premier interlude m’ont sans doute plus ou moins parlé, par ailleurs. Mais – est-ce classicisme de ma part ? Je n’exclus rien... – je me suis surtout retrouvé, d’abord et avant tout, dans la démesure grotesque (au bon sens du terme) du second interlude, mais les géométries absurdes et autres constructions cyclopéennes de « Gotland », ainsi que la relative réserve des illustrations de « Forbach » – comme une sorte de « gothique paradoxal et modernisé » m’ont elles aussi pleinement convaincu ; à vrai dire, il s’agit de modèles en matière d’illustrations : elles accompagnent à merveille le texte, tout autant que le texte les accompagne ; il y a ainsi une belle synergie entre les deux dimensions de l’œuvre, qui, par phénomène d’émergence disons, produit une super-œuvre émanant des deux mais les enrichissant encore jusqu’à définir un registre qui leur est propre. Globalement, c’est donc absolument superbe – et la très belle mise en page, toujours appropriée, relativement sobre par ailleurs, mais s’autorisant des pages dépliantes du plus bel effet, contribue à son tour à la perfection graphique de Gotland.

 

LES TEXTES

 

Quelques mots sur les textes, maintenant.

 

Gotland

 

Par un bête réflexe que je suppose assez commun, moi qui « connaissais » (…) Nicolas Fructus en tant qu’illustrateur, je n’en attendais pas grand-chose en tant que nouvelliste. Mais je me rends bien compte que ça a quelque chose d’absurde – après tout, les gens qui cumulent les talents, ça existe… Alors je n’irais pas jusqu’à prétendre que les deux récits signés Nicolas Fructus dans cet ouvrage sont des chefs-d’œuvre – ils ne le sont pas.

 

Mais « Gotland » fait plus qu’assumer sa fonction. Le récit adopte un point de départ relativement étonnant, notamment du fait de sa dimension historique : il prend place au VIIe siècle après Jean-Claude, et donc sur l’île de Gotland, au large de la Scandinavie.

 

J’ai dit « récit »… En fait, c’est peut-être à débattre – mais de manière assez bien vue, car éminemment lovecraftienne : « Gotland » emprunte aux odyssées chtoniennes récurrentes chez l’auteur, où le narrateur est avant tout témoin, rapportant fébrilement ses découvertes hallucinées, dans des souterrains antédiluviens martelant l’insectoïde humain qui les arpente de son insignifiance cosmique ; en ce sens, la nouvelle peut éventuellement tenir au moins autant de la « vision » que du récit – ce qui est pour le mois à propos, puisqu’il s’agit d’illustrer la chose… Chez Lovecraft, cela a pu donner des choses comme « The Nameless City », en plein dans ce schéma, ou plus tard des choses plus ambitieuses, dans At the Mountains of Madness et « The Shadow Out of Time » ; d’autres exemples pourraient sans doute être cités.

 

Nicolas Fructus relève le défi avec un certain brio. Il introduit, dans le périple dans l’espace autant que dans le temps auquel est compulsivement attelé le narrateur, une thématique graphique globale, évoquant plus que jamais M.C. Escher, insinué dans une débauche cyclopéenne immédiatement connotée (et empruntant peut-être aussi à d’autres œuvres sous influence – Nicolas Fructus aime les œufs, qui font penser à Alien, le cas échéant via Giger…).

 

Pour autant, comme au travers d’un clin d’œil complice, il en revient en fait au récit – qu’il conclut sur une pirouette passablement pulp et en même temps très bien trouvée, et plus habile qu’on ne le croirait tout d’abord. La plume a peut-être quelques rares défaillances, très passagères, encore que je n’en sois pas tout à fait certain – globalement, dans son registre bien particulier, et dans son rapport essentiel à l’image, « Gotland » m’a fait l’effet d’une réussite.

 

Forbach

 

Nouvelle plus ancienne, et due cette fois à Thomas Day, « Forbach » s’inscrit tout naturellement dans l’objet fructussien. Ce texte me paraît représentatif de préoccupations formelles relativement récentes chez l’auteur, en tout cas prégnantes dans un certain nombre de ses nouvelles de ces dernières années – ce qui peut inclure la novella Dragon, parue récemment, mais j’y ai largement préféré « Forbach » ; bon, sans surprise, j’imagine…

 

Cette préoccupation première transparaît dans la structure même du texte – lequel, plutôt que de suivre une narration parfaitement chronologique ou, au contraire, se projeter dans tous les sens au travers d’un complexe séquençage temporel, adopte une solution étrangement plus rare, j’ai l’impression, mais tout à fait pertinente ici, en procédant à l’envers. Chaque séquence, dans Forbach, est postérieure à celle qui la suit. Les écarts chronologiques d’abord limités tendent, sans surprise mais avec pertinence, vers un ultime vertige cosmique qui n’aurait pas manqué, je suppose, de séduire notre cher HPL, qui prisait tant les durées préhistoriques voire préhumaines dilatées sous les auspices d’une science révélant toujours un peu plus le statut de fœtus cosmique de l’humanité – peut-être aussi son camarade CAS ? « Forbach », approche « noire » mise à part, certes, a peut-être quelque chose du vertige tétanisant d’un « Ubbo-Sathla »… Bon, je m’égare sans doute.

 

Pour le reste, le récit tient presque de la mise en abyme (re ; et d’autant plus qu’il y a à nouveau ici du périple chtonien, si l’auteur semble prendre plaisir à tourner autour plutôt qu’à le mettre véritablement en scène, jusqu'à ce que...), soit de Lovecraft… soit de ce que le jeu de rôle en a fait ? Là encore, je dis peut-être des bêtises ; mais l’histoire d’héritage, telle qu’elle est gérée, me paraît relever de ce cliché du registre, néanmoins très joliment employé ici – car la narration à rebours autorise bien des miracles en matière d’ambiance.

 

Et c’est bien l’ambiance qui prime, ici – et elle est parfaite. Le « récit », au sens le plus strict ? Peut-être est-il secondaire, dès lors – ou peut-être pas, mais tout en s’en accommodant assez bien. Un point intéressant, d’ailleurs, dans cette chronologie inversée, réside dans le rapport ambigu avec un autre procédé lovecraftien typique : celui de la corrélation de documents ; l’ignorance, ici, s’accumulant par strates, renouvelle de manière assez bien vue cette approche, en construisant une chape de secrets, secrets terribles en eux-mêmes, à moins que leur dévoilement en tant que tel constitue le véritable terrible dans tout cela…

 

Note au passage : quand la nouvelle avait été publiée dans le Bifrost n° 73, j’avais vu chez plusieurs membres avisés de la blogosphère qu’après avoir lu la nouvelle dans le sens imposé par l’auteur, ils l’avaient relue dans l’ordre chronologique – et avaient unanimement trouvé que ça ne marchait pas. La drôle d’idée… Ce n’était sans doute pas fait pour marcher dans ce sens, non ? Mais en l’état, oui – ça marche.

 

Mémoire des mondes troubles, ou la Faille Maréchal

 

Je suis nettement moins enthousiaste pour le dernier texte, « Mémoire des mondes troubles, ou la Faille Maréchal », dû à nouveau au seul Nicolas Fructus.

 

Sans être mauvaise à proprement parler, cette nouvelle, si c'en est bien une, ne me paraît pas vraiment s’élever au-dessus de la médiocrité… D’autant qu’elle a un côté inabouti, qui s’exprime peut-être tout particulièrement au regard de sa dimension relative d’ « exercice de style ». Certes, de l’ « exercice de style », il y en a, et de manière flagrante, dans les deux textes qui précèdent… Mais là où « Gotland » en exprimait une unicité de propos entre texte et dessin, là où « Forbach » ménageait une ambiance gothique moderne plongeant soudainement dans le gouffre d’un temps intimidant et terrible, « Mémoire des mondes troubles » use d’effets moins efficaces et plus grossiers – le « récit » au sens le plus strict n’étant guère de la partie, il en ressort une inféodation relative du texte à l’illustration plutôt qu’une symbiose des deux dimensions.

 

Or non seulement le texte est ici davantage subordonné au dessin, mais c’est aussi, du coup, pour les illustrations qui, globalement, m’ont le moins parlé… Certes, elles ne sont pas moches pour autant : le livre est beau de bout en bout, il est simplement moins bon ici. Mais l’association de ces deux travers aboutit à cette conséquence inéluctable que « Mémoire des mondes troubles » se lit sans qu’on s’y attache vraiment, et qu’on en tourne les pages finalement sans guère d’enjeu – la dernière page tournée, on se souvient que le livre est beau, mais cet ultime texte a déjà disparu dans les limbes, là où « Gotland » et « Forbach » demeurent, titulaires d’une majesté grotesque qui fait bien trop défaut à ce dernier développement, au style par ailleurs moins convaincant.

 

BILAN

 

Ne pas attacher trop d’importance à ce dernier jugement : j’ai été pleinement satisfait par ce Gotland, vraiment un très bel ouvrage, et qui vaut le détour. Je crois volontiers qu’il n’aurait jamais pu être édité hors crowdfunding ; à cet égard, c’est une belle illustration de ce que ce procédé peut produire d’intéressant. Je ne suis guère collectionneur, a fortiori de beaux livres, mais Gotland figure une appréciable exception, dont je ne doute pas que j’en tournerai régulièrement les pages, à l'instar de mon Kadath, pour m’imprégner de ces lovecrafteries graphiques – celles que l’on dit souvent, et souvent à bon droit, particulièrement périlleuses, mais pour le coup des plus convaincantes.

 

PS : LE PETIT-NEVEU DE PICKMAN

 

Ah, une dernière chose au passage : le financement participatif a débloqué une sorte de « bonus » intitulé Le Petit-Neveu de Pickman, petit livre supplémentaire constitué de quarante « dédicaces » de Nicolas Fructus, en noir et blanc cette fois, s’enchaînant pour former un semblant de récit – un semblant, hein… C’est plus léger que Gotland – plus pulp aussi… et s’autorisant en même temps un bref éclat pornographique. Amusant, du coup, mais rien d’exceptionnel non plus.

 

En tant que contrepartie pour Gotland, c’était tout à fait bienvenu – ainsi que les divers tirés à part, cartes, marque-pages, etc. L’achat séparé (possible) me paraît plus superflu… Ceci étant, c’est un témoignage, à sa manière, du sérieux autant que de l’enthousiasme investis dans le projet Gotland – mené à terme rapidement, plus que satisfaisant, et laissant désirer de nouvelles entreprises un peu « folles », dans ce goût-là ou dans d’autres. Et longue vie à Wotan !

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Gunnm, t. 1 : Un ange de rouille (édition originale), de Yukito Kishiro

Publié le par Nébal

Gunnm, t. 1 : Un ange de rouille (édition originale), de Yukito Kishiro

KISHIRO Yukito, Gunnm, t. 1 : Un ange de rouille (édition originale), [銃夢, Gannmu], traduction depuis le japonais [par] David Deleule, Grenoble, Glénat, coll. Manga Seinen, [1990-1995, 2014] 2016, 216 p.

 

RETROUVAILLES

 

Gunnm… Pour moi, c’est un peu une exception. La fameuse série de Yukito Kishiro, lorsqu’elle avait été publiée par Glénat (déjà) dans les années 1990, aux côtés d’Akira et quelques autres, n’avait pas été pour rien dans la grosse baffe suscitée par cette phase initiale, ou peu s’en faut, de découverte des mangas en France. Pour moi, cela avait tout particulièrement été le cas ; en fait, Gunnm avait été une des rares séries, alors, à provoquer mon enthousiasme, suffisamment en tout cas pour que je me risque à aller plus loin qu’un premier contact ; peu d’autres titres à l’époque étaient dans ce cas, hormis Akira (donc), même si j’avais feuilleté quelques Dragon Ball et compagnie (mais pas Z, sûrement pas, faut pas déconner), ou, dans un registre bien à part, les Gon de Tanaka. Je n’avais certes pas poussé jusqu’au bout (ni, a fortiori, lu Gunnm Last Order plus tard – la question ne se pose même pas pour la récente déclinaison Gunnm Mars Chronicle, dont la publication française débute parallèlement à celle qui nous intéresse aujourd'hui) pour telle ou telle raison, mais j’en gardais un bon souvenir – peut-être un peu idéalisé…

 

La BD, si elle avait compté à cette époque, était toutefois indisponible depuis pas mal de temps déjà. Il y avait pourtant sans doute un marché, de jeunes amateurs de mangas frustrés d’une bonne édition française et récente de cette série… Et Glénat, dans la foulée de ce qui a été fait pour Akira, a donc annoncé la publication d’une nouvelle édition de Gunnm, baptisée du coup (paradoxe ou presque) « édition originale », et conservant notamment une chose jugée aussi superflue, à l’époque de la première parution française, que le sens de lecture… Autres temps, autres mœurs ? Tant qu’à faire, la traduction a été révisée.

 

Sur ce dernier plan, je ne peux pas me livrer à une comparaison des deux traductions : après tout, c’est bien parce que j’ai égaré mes vieux exemplaires, et l’occasion faisant le larron, que je me suis procuré ce « nouveau » premier tome « original »… La question du format est différente – et pour un résultat qui m’a surpris. Naïvement, et sans aucune raison au fond, je supposais que cette « édition originale » emploierait un format relativement grand – celui, d’ailleurs, utilisé par l’éditeur pour Akira ; il me semble qu’une précédente réédition l’avait adopté, mais je dis peut-être n’importe quoi ? Ici, ce n’est de toute façon pas le cas : Gunnm édition originale adopte un format poche… [EDIT : et parfaitement normal, je disais des bêtises dans la première version de cet article (pour changer)...] Autre surprise au passage, mais à la limite de la déconvenue cette fois : la BD est très, très, TRÈS souple, et le papier très, très, TRÈS fin – aussi ai-je peur que tout cela ne s’abîme assez vite… d’autant, à vrai dire, que mon exemplaire a été quelque peu malmené par la Poste, aheum.

 

L’ESQUISSE D’UN MONDE

 

Mais passons à la BD en elle-même. Un de ses atouts essentiels sans doute, ou en tout cas était-ce un aspect qui m’avait marqué à l’époque de mes premières lectures, consiste en l’exposition finalement assez subtile d’un univers à la fois très référencé, et, pourtant, ne manquant pas de personnalité. Gunnm est une BD de science-fiction, et pioche un peu partout dans le vaste patrimoine du genre, mais parvient à s’approprier les éventuels lieux communs pour les tourner à sa sauce. Avec éventuellement quelque chose de relativement « original » le cas échéant, d’ailleurs ; s’il y a, dans Gunnm, des clins d’œil assez marqués tant au cyberpunk qu’au post-apocalyptique, je n’étais peut-être pas en mesure, jeune ado, d’y repérer ses thèmes lorgnant sur un transhumanisme ambigu… Et il y a aussi de l'utopie/dystopie pour faire bonne mesure.

 

Très vite, le monde, dans sa structure la plus schématique, se déploie sous forme d’opposition : il y a Zalem, la cité des nuages, flottant au-dessus de la « Décharge », ou Kuzutetsu ; classiquement, on y devine une utopie close et donc inaccessible, intraitablement opposée à un « sous-monde » tout de chaos et de violence – littéralement le monde de ses déchets, et dont les habitants, à tout prendre, sont tout autant de déchets.

 

Car il y a des habitants, à Kuzutetsu – et pas forcément, d’ailleurs, uniquement des brutes tout droit sorties d’un Mad Max. Ainsi Ido, souriant cybernéticien, qui fouille dans les montagnes d'ordures en quête de pièces utiles… Car la cybernétique est ici une activité essentielle : un humain « purement humain » y serait probablement une aberration (à ceci près que, pour certaines raisons, on ne peut exclure qu'Ido lui-même soit une aberration de ce genre...). Qu’on aille jusqu’à parler de cyborgs ou pas (et pour l'heure de transhumanisme ou pas ?), le fait est que les habitants de Kuzutetsu mêlent à leur chair quantité d’implants et autres « ajouts » technologiques, à même de faciliter un peu leur rude vie, voire de simplement permettre de vivre au jour le jour… La base humaine demeure, mais la qualité d’homme-machine n’en est pas moins la norme. Et ces éléments se remplacent, on répare les hommes : le rapport à la violence physique en est forcément affecté.

 

GALLY

 

Un jour, Ido, en fouinant dans les détritus, tombe sur une belle pièce – à tous points de vue : un tronc cybernétique surmonté d'une tête d'une femme. Il parvient à « remettre en marche » la créature, et lui donne un nom : Gally.

 

Ici, je vous dois des excuses, parce que j'avais (encore !) dit des bêtises dans la première mouture de ce compte rendu... Depuis ma première lecture de la BD, ado, et qui avait donc sans doute conditionné cette récente relecture, j'avais tout naturellement considéré que Gally était purement artificielle ; autant dire une androïde, voire un robot, « l'autre côté » par rapport aux humains cybernétisés qui sont la norme à Kuzutetsu. La représentation de l'artefact déniché dans les ordures, ses branchements divers, son absence prolongée sur des siècles, autant de choses qui me confirmaient dans cette vision... Un camarade m'a cependant dit que je me trompais, et que Gally était bien humaine. Le fait est que, dans ce premier tome, Ido se contente d'évoquer son « cerveau », bien conservé « comme en hibernation ». Je n'en avais pas déduit qu'il s'agissait d'un cerveau humain, j'imaginais plutôt quelque chose de bionique. Mais je me trompais et, à ce que m'en a dit ledit camarade, la deuxième série, Gunnm Last Order, lève toute ambiguïté à ce propos, si ambiguïté il y avait (chose vite confirmée en fouinant rapidement sur le ouèbe). Toutes mes excuses, donc, et il me faut reprendre cette chronique ainsi que celle du deuxième tome : cette prise de conscience change bel et bien la donne...

 

Mais revenons à Ido et à sa trouvaille. Ido est possessif : il tend à vouloir gérer la vie de Gally, sur tous les plans. Car elle est son rêve... En cela, il nie sans forcément en être très conscient, cette qualité humaine qu’il lui reconnaît autrement (et j'en reviens à l'ambiguïté, pour le coup...). Or Gally s’en accommode mal… Car, aussi mignonne soit-elle, et frêle d’aspect – mais cela se modifie, donc –, Gally pense bien par elle-même ; mais, en même temps – ce qui ne rend le personnage que plus complexe encore –, elle a un instinct, ou des aptitudes, qui semblent résulter d’un conditionnement antérieur… dont, amnésique, elle n’a pas la moindre idée. Quelle identité faire sienne ? De quelle liberté dispose-t-elle vraiment ? L’évidence se fait bientôt jour : Gally n’a rien d’une poupée douce et tendre, destinée unilatéralement à apporter un peu de beauté dans un monde qui, il est vrai, en a sans doute bien besoin… Non. Elle a des souvenirs d’ordre martial – elle recourt instinctivement au panzerkunst, une technique de combat antique et particulièrement redoutable ! Elle est une guerrière ; et ne peut être autre chose ?

 

En effet, très vite, confrontée à la violence de la Décharge, Gally doit se battre… Ce qu’Ido fait lui aussi, par ailleurs. Notre gentil cybernéticien a sa part d’ombre, et joue, la nuit, au chasseur de primes, au hunter warrior, traquant et massacrant les criminels – et peut-être bien dans une certaine mesure parce qu’il aime ça… Gally, dans sa relation ambiguë avec Ido, son « père » d’une certaine manière, veut suivre ses traces – littéralement ; et ce quoi qu’il en dise d’abord… Il devra pourtant accepter le fait accompli : Gally sait se battre, peut-être même qu’elle doit se battre – dès lors, il lui faut un corps adapté, et non cette armature de jolie poupée, mignonne mais fragile, qu’il lui avait d’abord attribuée…

 

PREMIÈRE PRIME

 

Devenue chasseuse de primes, Gally a d’emblée affaire à forte partie – le cinglé Makaku, à la fois « ver » et montagne colossale, mais psychopathe avant que d’être une brute ; d’autant, à vrai dire, que changer de corps, dans ce monde-là, est parfaitement dans l’ordre des choses… Il s’approprie d'ailleurs le corps d’un champion/gladiateur, et n'en sème que davantage le chaos dans une Décharge déjà suffisamment chaotique comme ça !

 

Le maniaque suceur de cerveaux fait peur – même aux plus hardis chasseurs de primes, soudainement tout timides dès qu’on leur en parle : eux font cela pour vivre, pas question de s’engager à l’aveuglette dans une mission aussi périlleuse, au seul principe de faire régner la « justice » ! Et la prime a intérêt à être sacrément plus élevée pour qu’elle les décide à agir… Ido et Gally, par la force des choses, seront pourtant amenés à affronter le monstre. Et à plusieurs reprises ; c’est comme si Makaku, d’emblée, affichait des traits de Némésis de Gally : l’affaire est personnelle… Mais Gally a de la ressource !

 

COMME UNE RÉSONANCE

 

Je me demandais tout naturellement, au moment même d’acquérir ce premier tome « édition originale », si mon ressenti serait le même qu’à l’époque de ma première lecture, ado. Forcément, ce n’est pas tout à fait la même chose…

 

En fait, et avant tout, cette relecture a peut-être été affectée par mon abord récent de One-Punch Manshônen d’action raillant le shônen… Et ce même si on considère Gunnm comme un seinen. L’ultraviolence est certes de la partie – mais ça ne m’avait certainement pas empêché de lire cette BD jeune ado ; je me souviens bien des critiques, alors, de nos bonnes âmes s’inquiétant de l’ultraviolence des mangas en général, mais sans doute avec des choses comme Akira et Gunnm en tête ; il est vrai qu’à tout prendre les éditeurs de mangas alors, ou d’animes pas toujours très bien distingués des mangas à l'époque, n’étaient pas les derniers à mettre l’accent sur l’ultraviolence ! Remember le générique de Manga Vidéo, avec du Sepultura en guise de bande son ?

 

Mais je m’éloigne : ce que je voulais dire, c’est que Gunnm, public cible mis à part, est bien un manga d’action, où le combat occupe une place essentielle. Dès lors, ma lecture ne pouvait qu’entrer en résonance avec celle de One-Punch Man… au bénéfice cependant de Gunnm, mais justement parce que cette vieille série use d’un certain nombre des codes raillés par One-Punch Man. Le combat est certes omniprésent (et globalement très lisible, ce n’est pas toujours le cas dans d'autres mangas de ma très vague connaissance, loin de là), mais le texte ne fait pas pour autant défaut – y compris en plein combat, sans atteindre au bavardage des comics de super-héros, mais sans doute davantage dans cet esprit-là tout de même ; ce qui me convient bien mieux…

 

Là où la critique portée par One-Punch Man se montre sans doute plus efficace, c’est donc au regard des codes narratifs. Quand j’avais livré mon compte rendu du premier tome du manga inspiré par l’œuvre originale signée One, un aimable lecteur m’avait fait découvrir le terme de nekketsu – comme une forme de schéma sempiternellement repris. Or, à voir les différents points qui permettent de qualifier un nekketsu, j’ai l’impression que Gunnm rentre pleinement dans ce cadre, pour bon nombre d’éléments déjà présents dans ce premier tome, ou figurant dans mes vagues souvenirs de la suite des opérations. La très relative originalité par rapport à ce schéma… serait le sexe de l’héroïne (dans ce monde cybernétique…) ; je n’ai aucune idée de ce que ce type de « femme forte » pouvait avoir d’original ou de convenu alors (au Japon ; la question ne se pose peut-être pas tout à fait de la même manière pour la France des années 1990 ?), même s'il semblerait que cela ait participé du succès de la série – mais, au-delà de cette interrogation aux connotations éventuellement absurdes, le fait demeure : tout ceci est globalement assez banal… Bien plus en tout cas que ce dont je me souvenais.

 

MAIS ÇA MARCHE

 

Pour autant, cette relecture n’a en rien constitué une déception. Le fait est que ça marche, et même très bien… Il y a sans doute plusieurs raisons à cela, que je ne suis pas bien certain d’entrevoir toutes.

 

Une fois n’est pas coutume, je mettrai le dessin en avant. Dans le registre éventuellement étouffant du manga d’action, Yukito Kishiro fait d’emblée très fort : son sens du montage s’accompagne d’un beau dynamisme, condition probablement sine qua non du genre ; mais il se singularise par d’autres aspects, qui contribuent à hisser Gunnm au rang des plus belles réussites en l’espèce – par exemple, dans son usage des personnages, esquissés avec un certain sens du détail qui leur confère d’emblée une vie, sans pour autant abuser d’un « expressionnisme », disons, pouvant loucher sur la caricature, et qui me paraît à vue de nez assez récurrent dans le genre : Ido, par exemple, dès sa première apparition, avec sa bonne bouille souriante et ses grosses lunettes, suscite immédiatement la sympathie du lecteur – ce qui ne fait que rendre plus troublante encore la possibilité qu’il ait un côté plus sombre… À l’autre bout du spectre, Makaku est tout en excès ; pour lui, la quasi-caricature est à propos, parce que c’est un personnage d’essence outrancière, dès lors plus propice à l’expressionnisme – son faciès dément ne laisse pas indifférent, ainsi dans cette séquence assez marquante, où il se livre à un petit jeu sadique de grimaces avec un bébé…

 

En fait, la dimension caricaturale intervient peut-être davantage dans un autre registre, tenant au rapport des proportions – et découlant immédiatement de la dimension « cyborg », voire « transhumaine », de l’univers : un corps, ici, n’a pas à être conventionnel, et peut se permettre mille et un écarts sur la norme ; à vrai dire, pour l'heure, seuls Ido et Gally (parmi les personnages principaux, du moins) relèvent bien de cette « norme », qui n’en est donc pas une à Kuzutetsu… La démesure de Makaku, d’emblée, s’inscrit dans cette méthode – et peut-être encore davantage quand le ver acquiert son corps de champion. Cela confère une certaine folie aux planches, qui peuvent se permettre des incongruités morphologiques, pour un résultat tout à fait appréciable.

 

Au-delà, le trait le plus admirable du graphisme de Yukito Kishiro est peut-être ailleurs, et en même temps dans la continuité : c’est la manière dont il bâtit un univers cohérent et relativement singulier, de manière visuelle avant que d’être textuelle ; le dessin fourmille de détails dans le décor ou les figurants qui participent de la genèse de ce monde fictionnel, et c’est assez remarquable. La conjonction, en fait, de cet univers et de ce dessin, fait à mon sens et pour l’heure tout l’intérêt de la BD.

 

Un bémol, peut-être ? Je suppose… ou peut-être pas. Il concerne Gally – c’est bien le problème. La « jeune fille » (qui n’est donc pas jeune, si plus ou moins fille) est certes très mignonne, et l’auteur sait lui conférer, outre sa chevelure unique, un minois charmant, tout en inscrivant sur ce dernier, le cas échéant, les stigmates de ses sentiments – de la peur à la haine, en passant par l’amour et l’incompréhension. Tout cela est bel et bon… Ce que je regrette un peu, mais peut-être était-ce inévitable, c’est la tendance à lui faire adopter des poses langoureuses de pin-up à tout moment ou presque – avec un autre attribut, cette bouche systématiquement ouverte sur un petit « o » de stupéfaction, qui lui donnerait presque un air de cruche… J’exagère peut-être ; mais c’est là une chose que je n’avais pas ressentie ado, étrangement, ou pas si étrangement que cela. Demeure, certes, ce rendu essentiellement pertinent d'un individu à part entière, en pleine quête d'identité...

 

Le reste ? Eh bien, ça tourne – efficacement. Le propos est certes très banal, au fond, mais l’attention au monde et au graphisme qui l’exprime suffit largement à compenser tout caractère convenu. L’action est omniprésente, mais sans être lassante, et en demeurant toujours lisible. Les personnages sont attachants, et suffisamment complexes, même par petites touches, pour qu’on s’intéresse à leur sort. Que demander de plus, dans ce cas ?

 

Probablement le deuxième tomeA priori, c’est pour janvier.

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A Weird Writer in Our Midst : Early Criticism of H.P. Lovecraft, de S.T. Joshi (ed.)

Publié le par Nébal

A Weird Writer in Our Midst : Early Criticism of H.P. Lovecraft, de S.T. Joshi (ed.)

JOSHI (S.T.), (ed.), A Weird Writer in Our Midst : Early Criticism of H.P. Lovecraft, New York, NY, Hippocampus Press, 2010, 263 p.

 

Tiens, un petit peu de critique lovecraftienne, ça faisait longtemps... Avec cet étonnant volume, coordonné par l’inévitable ou presque S.T. Joshi, qui constitue une somme de documents à même de ravir l’amateur ou un peu plus que ça puisque affinités – le revers de la médaille étant que, plus que jamais, je crains que tout cela ne laisse sur le carreau bon nombre d'autres lecteurs, même portés sur Lovecraft et les lovecrafteries…

 

LA PART DES MYTHES

 

La légende s’est tôt emparée de la figure de Lovecraft autant que de son œuvre. Enfin, tôt… Avec un bémol de taille : après la mort du bonhomme… Mais c’est presque un lieu commun.

 

L’objet de la présente compilation est de se replonger dans la réception peu ou prou immédiate de Lovecraft (pour l'essentiel dans les années 1930 et 1940) – et, le cas échéant, de tordre le coup à certains mythes, mais plus encore de voir comment d’autres mythes ont pu être mis en place, et, régulièrement, perdurer de manière inattendue. Des exemples ? Le « Mythe de Cthulhu », bien sûr (voyez notamment ici, ici, et ici), fondé sur la « black magic quote », que j’ai déjà eu maintes fois l’occasion d’évoquer – merci August Derleth, surtout ; l’idée du « Reclus de Providence », aussi, forcément – au point où il est difficile de revenir à la source de cette imposture (même si, à vrai dire, Lovecraft lui-même n'y est pas pour rien...) ; ou encore l’image de cet homme dont l’œuvre la plus aboutie serait sa propre vie – selon la formule de Vincent Starrett, très vite systématique !

 

Parallèlement, certaines idées reçues sont sans doute à tordre – concernant par exemple la réception de l’œuvre dans les pulps : j'ai été tout particulièrement intéressé, ici, par la partie centrée sur les courriers des lecteurs de Weird Tales (surtout) et Astounding Stories. Mais c’est sans doute dans la suite que les éléments les plus étonnants sont à relever – à partir des compilations de Lovecraft effectuées par August Derleth et Donald Wandrei après la mort de l’auteur, sous l’étiquette spécialement créée dans cette optique des éditions Arkham House : en ressort une étonnante diversité dans l’accueil – où les fans de la première heure peuvent à l’occasion se montrer plus sévères que ceux de la génération suivante, où la critique académique ou dans la presse la plus prestigieuse n’est pas aussi unilatéralement hostile qu’on le dit souvent, ce genre de choses… Mais il est vrai que ce lectorat « secondaire », gobant sans le moindre recul tout ce que Derleth et quelques autres pouvaient prétendre concernant la vie et l’œuvre de Lovecraft, a eu sa part, essentielle, dans le colportage des mythes dès lors systématiquement rapportés jusqu’à ce que la nouvelle critique lovecraftienne fasse un peu le ménage dans les années 1970…

 

Il faut ici préciser quelque chose – qui m’a paru un peu regrettable : cette compilation ne prétend pas à l’exhaustivité, ayant surtout rassemblé des documents, sinon oubliés, du moins rarement ou jamais repris par la suite. Du coup, des articles essentiels manquent à l’appel, car jugés trop « connus » – et c’est surtout le cas pour la cruelle recension d’Edmund Wilson, « Tales of the Marvellous and the Ridiculous » (New Yorker, 24 novembre 1945), qui est en quelque sorte le mètre-étalon de la critique « légitime » hostile à Lovecraft ; on s’y réfère d’ailleurs à l’occasion… Bizarrement, cette raison ne semble pas avoir autrement affecté Joshi pour un certain nombre de textes également connus, voire davantage encore – ainsi, sauf erreur, plusieurs articles de Derleth. Il est vrai que, si ces articles avaient fait défaut, le caractère lacunaire de l’ouvrage aurait été autrement frappant, et, à bien des égards, il aurait été incompréhensible ; mais, tout de même, l’article de Wilson aurait à mes yeux tout autant eu sa place ici…

 

L’idée est donc plutôt de mettre à la disposition des textes généralement moins connus – mais, avouons-le, d’un intérêt intrinsèque régulièrement limité. Nombre de ces articles ne valent en effet rien pour eux-mêmes – nombreux sont même ceux qui s’avèrent complètement à côté de la plaque, ou ridicules pour quelque autre raison… Leur intérêt réside, a posteriori, dans la représentation de Lovecraft qu’ils contribuent à générer puis entretenir – et c’est à ce titre-là que leurs nombreuses approximations ou même inexactitudes se révèlent enrichissantes, là où certains jugements à l’emporte-pièce, dans un sens ou dans l’autre, figurent de précieux témoignages d’une histoire littéraire sans doute plus complexe que ce que l’on est souvent porté à croire.

 

Les textes ici rassemblés sont de format variable, allant de quelques lignes à peine pour les extraits du courrier des lecteurs de Weird Tales ou Astounding Stories, à la dizaine de pages pour les articles les plus bavards (bavards, oui : en effet, ce n’est pas parce qu’ils sont plus longs qu’ils sont pour autant plus pertinents, et c’est même régulièrement le contraire – médite, graphomane Nébal, médite !). Dès lors, il m’est bien évidemment impossible de décortiquer le recueil pièce par pièce – ouf. Vous l'échappez belle, hein ?

 

Avançons tout de même quelques éléments, prélevés çà et là, qui, à défaut de rendre parfaitement compte de l’ouvrage, donneront je l’espère une idée de ce que l’on peut en retirer.

 

SOUVENIRS DE LOVECRAFT

 

La compilation rassemble ces (très) divers textes sous cinq étiquettes générales – dont la distinction peut parfois être limite spécieuse, sur le tard du moins.

 

La première de ces étiquettes porte sur les « souvenirs » concernant la personne même de Lovecraft – c’est, en tant que tel, sans doute la partie du recueil la moins enthousiasmante, toute empathie mise à part dans ces témoignages régulièrement émus sinon émouvants. J’ai tendance à croire qu’ils ne font véritablement sens qu’à la condition d’envisager ensuite les développements qu’ils susciteront éventuellement, soit qu’il s’agisse de reprises sans autre vérification, soit qu’il s’agisse, le cas échéant, d’en prendre le contrepied.

 

À la limite, j’imagine que l’on peut y relever avant tout que certains de ces témoignages – déjà ! – sont plutôt suspects : dans ce sens, ils témoignent, ainsi que certains articles plus orientés vers la critique qui paraîtront dans la foulée des recueils d’Arkham House, de ce que le « mythe » Lovecraft nait en même temps que se développe un bien improbable « culte » pour son œuvre.

 

Dans cette optique, les témoignages hautement suspects de deux dames de la même famille, Muriel E. Eddy, l’épouse de C.M. Eddy, Jr. (qui avait fréquenté Lovecraft et lui avait soumis au moins quatre textes à « révision », voyez ici et ici, et qui, sauf erreur, devait également travailler avec le maître sur l'essai The Cancer of Superstition, commande de Houdini restée inachevée du fait de la mort du prestidigitateur), et leur fille Ruth M. Eddy, sont peut-être les plus intéressants, paradoxalement ou pas – le dernier tient même de la nouvelle, à certains égards, entendre par là « fantasme »…

 

LA CRITIQUE DU VIVANT DE LOVECRAFT

 

La deuxième partie porte sur la critique du vivant de Lovecraft – hors simples mentions dans le courrier des lecteurs de tel ou tel pulp, ça, on y reviendra juste après. Il n’y a pas forcément grand-chose, en fait… Mais c’est sans doute l’occasion de repérer les noms de quelques camarades, que l’amateur aura déjà notés dans les biographies de Lovecraft ou dans sa correspondance – même si, de ceux-là, seul Frank Belknap Long a eu un semblant de postérité (devant toutefois beaucoup à Lovecraft, et c'est peu dire).

 

On notera que le premier article critique portant sur Lovecraft, dû à Reinhart Kleiner et datant de 1919, porte sur la poésie de l’auteur – comme de juste.

 

La fiction, c’est, plus ou moins dans la foulée, W. Paul Cook qui s’en charge – et pour cause là encore : ledit Cook a été pour beaucoup dans la décision de Lovecraft de se remettre à écrire de la fiction, avec « Dagon », « The Tomb », etc. Pour la forme, je relève d’ores et déjà que ce fan de la première heure, qui a donc eu, qu’on s’en souvienne ou pas, une importance cruciale dans l’orientation de l’œuvre lovecraftienne et donc dans sa postérité, sera par la suite un des premiers à rejeter la tendance rampante au « culte » lovecraftien (c’est son expression), et notamment les publications d’Arkham House – même les toutes premières ! –, car elles ne s’embarrassaient pas suffisamment à son goût de trier le bon grain de l’ivraie…

 

Pas grand-chose de plus à relever ici – même s’il y a quelque chose d’un peu visionnaire, le cas échéant, dans l’article de Vrest Orton « A Weird Writer is in Our Midst », qui donne du coup son titre à ce recueil. Le dernier article de cette section, « What Makes a Story Click ? », signé J. Randle Luten, est à vrai dire une bonne occasion de ricaner – et, pour ceux qui en douteraient, l’occasion de vérifier que l’on n’a certes pas attendu l’émergence de la blogosphère pour pondre des articles « critiques » parfaitement ineptes ainsi que d’une étonnante prétention…

 

COURRIERS DE LECTEURS

 

Suit une longue partie consacrée aux réactions de lecteurs, dans les colonnes mêmes de leurs revues de prédilection (du vivant de Lovecraft, mais aussi après, du fait des republications régulières) ; sans surprise, l’essentiel de ces lettres provient de « The Eyrie », la rubrique du courrier des lecteurs de Weird Tales – avec quelques compléments, bien moins nombreux, dans Astounding Stories. Cette partie est des plus instructive et enrichissante, de manière globale.

 

Elle est aussi, disons-le, l’occasion de voir les effets d’un éventuel copinage, qui pouvait parfois passer au-dessus de la tête des lecteurs lambda du temps, j’imagine… En tout cas, nombreux parmi ceux qui ont fait part de leur enthousiasme dans « The Eyrie » sont les lecteurs ou éventuellement auteurs avec lesquels Lovecraft était en correspondance… ou qui deviendraient du coup bien vite de ses correspondants (un exemple en particulier : Robert E. Howard – j’ai eu l’occasion d’en causer ailleurs). Notez que je ne réfute en rien la sincérité de ces témoignages ! Mais ils sont parfois amusants, pris avec un certain recul (et pas uniquement en ce qui concerne le seul Lovecraft, d’ailleurs : Henry Kuttner qui dit bien aimer Lovecraft, mais préférer quand même C.L. Moore, c’est assez mignon…). Et ils témoignent, sans vraie surprise, de ce que le fandom en gestation avait déjà des traits de grande famille – ou de microcosme, je ne sais quelle expression est la plus appropriée…

 

En tout cas, la majeure partie, et de loin, de ces retours de lecteurs sont éminemment positifs : même quand Farnsworth Wright s’est mis à rejeter texte sur texte de Lovecraft, les échos favorables parmi les lecteurs demeuraient – appelant aussi bien à la publication de nouveaux textes qu’à la reprise d’autres plus anciens mais jugés parmi les meilleurs jamais publiés par le pulp ; et sans doute à bon droit ? Ça n’a rien d’une évidence – mais le « culte » ultérieur avait ici quelques présages et, même si Lovecraft n’avait pas alors la popularité d’un Seabury Quinn, par exemple, il semblait néanmoins considéré comme un des plus brillants auteurs de la revue, et peut-être même le premier d’entre eux. Bémol éventuel : je ne sais pas à quel point la compilation par S.T. Joshi est exhaustive ou pas… Il peut donc y avoir un (sacré) biais.

 

En tout cas, le contraste est marquant, qui oppose le courrier des lecteurs de Weird Tales à celui d’Astounding Stories – et qui relève en partie d’une querelle de chapelles hélas appelée à perdurer dans le petit monde des littératures de l’imaginaire, opposant fantasy/fantastique et science-fiction. Et là aussi, je redoutais un biais – du fait de la présentation à vue de nez partisane qu’en livre S.T. Joshi dans son introduction : il oppose en effet d’emblée le courrier des lecteurs de Weird Tales, globalement de bonne tenue, ou tolérable, et celui d’Astounding Stories, largement plus « pauvre »… Connaissant les affinités globales d’un Joshi, je supposais là aussi un biais ; mais, pour le coup (est-ce le fait de sa sélection, encore une fois ?), à la lecture des extraits ici repris, on ne peut que lui donner raison ; et si les lecteurs de Weird Tales n’étaient peut-être pas toujours très regardants, un certain nombre de ceux d’Astounding Stories se montrent tristement bornés, et en même temps sans doute bien moins exigeants encore en termes de qualité littéraire (ce qui à vrai dire ressort de la rédaction même de leurs lettres)… et, d’un point de vue critique, ils tendent bien davantage à se contenter d’un lapidaire « c’est bien » ou « c’est pas bien », ce dernier étant souvent accolé à un tout aussi têtu « ce n’est pas de la science-fiction » (rappelons que les textes en cause sont At the Mountains of Madness – à noter qu’une lettre de « The Eyrie », je ne me souviens plus de son auteur, appelait l’air de rien, ou plutôt via des allusions cryptiques, Farnsworth Wright à publier ce texte qu’il avait refusé… – et « The Shadow Out of Time ») ; par ailleurs, on discute au moins autant les illustrations que les textes...

 

Ceci étant, il ne faut pas généraliser ce constat – et le courrier d’Astounding Stories, quand il parvient à s’élever au-dessus des banalités coutumières, est peut-être plus enrichissant ici, dans la mesure où il oppose, et parfois vertement, admirateurs et détracteurs de Lovecraft, ou du moins des textes science-fictifs de Lovecraft. Si « The Eyrie » était peu ou prou unanime (dans les courriers « critiques », je ne relève guère que celui de cet amateur de « ghost stories » expliquant que les nouvelles de Lovecraft ne sont pas de bonnes « ghost stories », parce qu’elles rompent avec la tradition du genre – eh bien, comment dire…), la rubrique correspondante d’Astounding Stories est autrement plus clivante et même sanguine – et, en faisant la part des choses, on y trouve des points soulevés assez intéressants, dans les deux camps d’ailleurs.

 

Une note pour le principe, aussi : j’ai été surpris de voir revenir régulièrement, dans Astounding Stories, chez les défenseurs du texte, un appel du pied pour que Lovecraft écrive une suite à At the Mountains of Madness, portant sur l’expédition Starkweather-Moore… Auraient-ils apprécié Par-delà les Montagnes Hallucinées ?

 

LA CRITIQUE AU SEIN DU FANDOM

 

La quatrième partie porte sur la critique de Lovecraft au sein du fandom – qui se voit ainsi opposée à la critique du monde littéraire… Tous jugements de valeur mis à part, dont je ne suspecte pas nécessairement S.T. Joshi, je trouve cette distinction un brin spécieuse – de manière tout particulièrement flagrante quand des noms passent d’une rubrique à l’autre… Mais c’est bien ainsi que l’on aborde la critique posthume, très tôt liée aux publications d’Arkham House (pour l’essentiel – mais en fait, après un temps de réaction, d’autres maisons d’édition sont de la partie, et reçoivent leur lot de critiques, bonnes ou mauvaises).

 

Quoi qu’il en soit, l’intérêt à mes yeux principal de ces deux parties jumelles consiste surtout à voir comment des « mythes » concernant Lovecraft et son œuvre se sont très tôt – vraiment très, très tôt ! – mis en place, éventuellement du fait d’une sentence un peu irréfléchie tout d’abord (c’est ainsi que j’ai tendance à interpréter la phrase de Vincent Starrett sur Lovecraft qui serait lui-même, en tant que personnage, son œuvre la plus aboutie – mon point de vue est bien sûr à débattre), mais bientôt reprise pour argent comptant, et systématiquement encore…

 

Ceci étant, il est d’autres déformations qui sont plus suspectes et redoutables – et, bien sûr, cela vaut surtout pour la « black magic quote », qui apparaît dans un article de Derleth... de juin 1937 ! Quoi, trois mois à peine après la mort de Lovecraft ? Cette citation apocryphe (allez, je vous la redonne : « All my stories, unconnected as they may be, are based on the fundamental lore or legend that this world was inhabited at one time by another race who, in practising black magic, lost their foothold and were expelled, yet live on outside ever ready to take possession of this earth again. » Il faut y ajouter, mais cette fois de la plume du seule Derleth, l’assimilation de cette conception générale à la théologie chrétienne et au discours portant sur la chute de Satan et le Jardin d’Eden) sera hélas promise à un long avenir : parmi les articles qui suivent, très nombreux sont ceux qui citent à leur tour cette « forgerie », et aucun ne la remet en cause… même si plus d’un relève à quel point cette citation, de la part d’un athée et matérialiste notoire, avait quelque chose de « surprenant » ! Mais il faudra attendre l’avènement de la nouvelle critique lovecraftienne dans les années 1970 (en fait après la mort de Derleth, il n’y a pas de hasard…) pour que la véracité de cette citation soit enfin mise en cause… et enfin balayée comme le mensonge (plus ou moins conscient) qu’elle était ; je vous renvoie donc aux études à ce sujet contenues dans Dissecting Cthulhu, ainsi que dans The Rise, Fall, and Rise of the Cthulhu Mythos.

 

Il en va de même pour un certain nombre d’autres mythes – d’autant plus inexplicables, le cas échéant, que l’on voit des personnalités bien placées pour en connaître la fausseté (parmi les correspondants de Lovecraft au premier chef) laisser passer ces traficotages… et même, éventuellement, y participer à leur tour ! Ainsi, bien sûr du « reclus de Providence »… Dans cette optique, il faut sans doute mentionner ces anecdotes systématiquement rapportées, cette fois pas fausses en elles-mêmes, mais qui participent bien du « mythe » en construction : Lovecraft détestait la mer et les fruits de mer, il adorait les glaces et en mangeait des quantités invraisemblables, il ne supportait pas le froid et même la simple fraicheur, il adulait par-dessus tout les chats… Autant de choses qui, au fond, ne nous apprennent à peu près rien d’utile sur le bonhomme, mais permettent d’en dessiner à gros traits une caricature (même sympathique) appelée à perdurer – un schéma bien pratique, dont on ne s’éloignera guère, à tel point qu’aujourd’hui tout fan de Lovecraft connaît ces différents aspects de son comportement, là où des traits autrement essentiels sont laissés dans l’ombre – ce qui est parfois préférable, certes, tant le risque est grand qu’on les déforme à leur tour…

 

Toutefois, il est un autre aspect important à noter dans ces recensions fandomiques : elles sont sans doute bien moins unilatérales que celles figurant dans le courrier des lecteurs de Weird Tales. Comme dit plus haut concernant W. Paul Cook, il y a même parmi les amateurs originels de Lovecraft une tendance à dénoncer le « culte » qui s’est développé autour de l’auteur après sa mort – critique qui apparaît notamment devant certains choix éditoriaux d’Arkham House qui, après le programme originel (déjà ambitieux !) de compléter le « best-of » qu’était censément The Outsider par un deuxième volume de fictions (avec quelques compléments), Beyond the Wall of Sleep, puis un unique (et étonnant dans ce contexte, trouvé-je) volume de Selected Letters, tend en fait à repousser ce terme en éditant d’ici-là des Marginalia et autres textes, de Lovecraft ou de ses camarades, toujours plus « mineurs » ; tandis que les Selected Letters, entreprise de longue haleine, connaîtront en définitive cinq volumes – couvrant certes une part infime de l’abondante correspondance du gentleman de Providence. Le culte bourgeonnant s’accompagne donc de sa contestation, et les rôles ne sont pas aussi clairement définis qu’on pourrait le croire à première vue.

 

Il suffira somme toute de quelques années pour asseoir une réputation de Lovecraft comme « classique » dans son genre, quel que soit ce genre à proprement parler – ce qui, à son tour, suscitera la controverse : un exemple éloquent, bien que tardif au regard des autres documents ici reproduits, l’article du jeune John Brunner intitulé « Rusty Chains » et les réponses qui lui furent adressées par Sam Moskowitz, Fritz Leiber et Edward Wood – des textes que j’avais déjà lus (ainsi que d’autres dans cette compilation, d’ailleurs, par exemple de Hyman Bradofsky et bien sûr August Derleth) dans le fort sympathique volume édité par James Van Hise, The Fantastic Worlds of H.P. Lovecraft.

 

LA CRITIQUE « LÉGITIME »

 

Ces aspects fandomiques, éventuellement inattendus d’ailleurs, sont en outre à adosser à d’autres critiques – émanant cette fois de la « communauté littéraire », dit Joshi ; autant dire, mais ça c’est moi, de la critique littéraire « légitime ». C’est une partie intéressante à plus d’un titre – mais déjà, comme dit plus haut, parce qu’elle est en fait bien moins unilatérale que ce que l’on pourrait croire de prime abord, a fortiori si l’on a en tête le sévère article d’Edmund Wilson cité plus haut, un peu la pierre de touche de la critique « officielle » portant sur les œuvres de Lovecraft – dans les quelques années ayant immédiatement suivi sa mort en tout cas.

 

En fait, si certains aspects reviennent régulièrement dans ces articles – raillant volontiers la suradjectivation lovecraftienne, on ne leur en voudra pas, mais il y aurait d’autres exemples –, d’autres sont en fait tout aussi récurrents, mais autrement positifs. Un T.O. Mabbott, par exemple, alors reconnu comme une autorité sur Poe, loue globalement l’œuvre lovecraftienne – à ses yeux, Lovecraft, avec qui il avait brièvement échangé, figure sans doute et dès cette époque le plus impressionnant des héritiers du poète au corbac, et par ailleurs un des rares à l’avoir vraiment « compris ».

 

Si assez nombreux, dans cette rubrique, sont ceux qui ne peuvent concevoir la littérature « weird », de fantasy et/ou de science-fiction (éventuellement accolées voire assimilées) que comme, au mieux, une paralittérature, sinon une sous-littérature, même eux semblent ne guère douter que, dans ce registre « que Lovecraft avait fait sien », il était bien d’une habileté remarquable – on parlera alors du gentleman de Providence comme d’un « petit maître »…

 

Certains, cependant, commencent à comprendre que cette littérature-là peut constituer un objet d’étude sérieux, et éventuellement, soyons fous, une forme de littérature aussi valable qu’une autre. Ici, Robert Allerton Parker étudie les pulps, et, un peu plus tard, J.O. Bailey livre probablement une des premières études critiques « sérieuses » sur la science-fiction en tant que genre : l’article du premier, l’extrait de l’ouvrage du second, qui sont ici rapportés, ne sont pas des plus enthousiasmants pour un lecteur contemporain, et, tout particulièrement dans le cas de Bailey, le contenu proprement critique peut paraître assez « mince » (l’auteur paraphrase longuement At the Mountains of Madness et « The Shadow Out of Time », plus qu’il ne les analyse à proprement parler), mais une étape est sans doute franchie ; et, dans les deux cas, Lovecraft est considéré comme un auteur essentiel – et pleinement dans le genre.

 

Cette critique « légitime », qu’elle soit favorable ou pas, est toutefois peut-être aussi édifiante par ses failles que par ses qualités… Ainsi que je l’ai avancé plus haut, nombreux ici sont les chroniqueurs qui reprennent sans la moindre hésitation les affabulations plus ou moins fandomiques (et tout particulièrement celles, ô combien néfastes donc, d’un August Derleth), qu’ils ne se sentent sans doute guère de « vérifier » ; on peut difficilement leur en vouloir, j'imagine. Mais, à côté, certains articles sont tout simplement… mauvais. Parfois au point d’en devenir drôles, tant le manque de sérieux qui les caractérise ressort de manière particulièrement fâcheuse ! Difficile de ne pas ricaner, ainsi, devant la très brève recension de Beyond the Wall of Sleep dans la New York Times Book Review (1944), due à un certain William Poster : en à peine plus d’une page, le critique écrit systématiquement « Cthulu » pour « Cthulhu » (bon, OK…), « Nyarlothep » pour qui vous savez, « Clark Wandrei » pour « Donald Wandrei » (sans doute fusionné avec Clark Ashton Smith…), etc. Là encore, les blogs, c’est pas si pire, hein…

 

Pour l’anecdote, on y trouve aussi une très brève recension par Algernon Blackwood, mais figurant originellement dans une correspondance parfaitement privée – sa place ici est donc sans doute critiquable… L’auteur anglais n’est pas très fan, disons.

 

ET POUR LE PLAISIR…

 

Notons d’ailleurs que l’ouvrage se conclut sur quelques très brefs jugements « indépendants » de personnalités ; parmi les « maîtres modernes » identifiés par Lovecraft dans Supernatural Horror in Literature, outre Blackwood donc, nous trouvons également M.R. James, moqueur, ou encore Lord Dunsany, plus charitable – et supposant que Lovecraft avait créé ses récits des « Contrées du Rêve » de manière autonome, minimisant sa propre influence ; ce qui est en partie vrai au départ… mais par la suite l’influence de l’aristocrate irlandais avait été revendiquée par Lovecraft, et sans la moindre ambiguïté.

 

Un autre nom à relever enfin, dans cette bizarre conclusion : celui de Jean Cocteau – et je suis content : c’est la première fois que je lis directement (enfin, en anglais, broumf...) la fameuse remarque du Français sur Lovecraft qui gagne à être traduit dans la langue de... Maupassant, disons. Amusant par ailleurs – ou un brin consternant ? – de noter que Cocteau cite Lovecraft, pour La Couleur tombée du ciel…aux côtés de L’Atlantide et les Géants de Denis Saurat, et de Lueurs sur les soucoupes volantes d’Aimé Michel. Je vous renvoie à ce que Michel Meurger a pu écrire sur cet étrange état d’esprit de l’intelligentsia française d’alors, qui mettait sans sourciller dans un même panier ésotérisme et science-fiction – Lovecraft tout particulièrement en a fait les frais (voyez notamment l’article « ʺAnticipation rétrogradeʺ : primitivisme et occultisme dans la réception lovecraftienne en France de 1953 à 1957 », dans Lovecraft et la S.-F./1).

 

CONCLUSION

 

Finalement, on peut en retenir pas mal de choses, de ce bouquin, hein… Même si je suppose décidément que cet ouvrage s’adresse avant tout aux acharnés dans mon genre. En fait, son optique assez particulière (dans le sens où c’est largement une étude des représentations et tout particulièrement de la construction d’un mythe, même si bien d’autres aspects pourraient être mis en avant) nécessite peut-être un minimum de bagage pour être pleinement appréciée – bagage dont je ne dispose pas forcément, d’ailleurs : outre ce qui concerne Lovecraft, une meilleure connaissance de l’histoire des pulps, puis de l’édition de SF en volume, enfin de la perception de la SF en tant que genre durant les années 1940, et les relations entretenues entre les différents genres de l’imaginaire alors, sont autant de prérequis ou presque pour bien appréhender la chose – et sur ces terrains je suis plus qu’à mon tour défaillant…

 

Mais la lecture demeure instructive. Et, pour pasticher la fameuse sentence de Vincent Starrett qui revient très régulièrement dans ces pages, non, Lovecraft n’est pas lui-même son œuvre la plus aboutie – mais il est peut-être bien l’œuvre la plus aboutie d’une critique en gestation, comme un prérequis avant d’aborder les textes... Aussi, en fait de citations, je vais conclure avec un gros classique : « When the legend becomes fact, print the legend. » Au pire, ça excitera des amateurs ultérieurs…

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20th Century Boys, t. 3 (édition Deluxe), de Naoki Urasawa

Publié le par Nébal

20th Century Boys, t. 3 (édition Deluxe), de Naoki Urasawa

URASAWA Naoki, 20th Century Boys, t. 3 (édition Deluxe), [20 seiki shônen, vol. 5-6], scénario coécrit par Takashi Nagasaki, traduction [du japonais par] Vincent Zouzoulkovsky, lettrage [de] Laura Iacucci, Nice, Panini France, coll. Panini Manga – Seinen, [2000] 2014, [424 p.]

 

LA RUPTURE – MAIS QUI MARCHE

 

Suite de 20th Century Boys d’Urasawa Naoki, avec toujours un peu les mêmes préventions – la bizarrerie étant que, pour le coup, elles s’avèrent particulièrement justifiées… et en même temps totalement hors de propos : j’ai en effet pleinement marché, cette fois !

 

Je savais que ce troisième tome de l’édition « Deluxe » (rassemblant les tomes 5 et 6 de l’édition originelle) marquait la fin d’un « cycle », ou d’un « acte », dans la trame narrative de la bande dessinée au long cours. J’étais un brin inquiet à ce sujet, dans la mesure où, dans le tome précédent, le parti-pris de passer brutalement à tout autre chose – en abandonnant pour un temps Kenji et même le Japon, pour voir briller (bof...) « Shôgun » (donc Otcho) en Thaïlande – ne m’avait guère convaincu… Le procédé, ici, est pourtant à maints égards plus brutal encore. En fait, à ce stade du développement du récit, j’ai été tenté d’adopter l’un ou l’autre de ces deux avis extrêmes : soit Urasawa Naoki se fout de notre gueule, soit il est bien plus habile encore que tout ce que nous pouvions imaginer – avec quelque chose de diabolique dans cette habileté...

 

Mais, en l’état, disons-le, c’est vers la deuxième possibilité que je tends. À tort ou à raison, la suite le dira – ce que je sais pour l’heure, c’est que j’ai pris beaucoup de plaisir à la lecture de ce troisième tome « Deluxe », qui m’a emballé de bout en bout, outre qu’il m’a profondément surpris – mais dans le bon sens du terme. Je l’ai donc trouvé bien meilleur que le précédent – d’une lecture agréable, oui, mais dans lequel le long passage sur « Shôgun » m’avait semblé bien trop banal pour mériter que je m’y attarde davantage…

 

LE 31 DÉCEMBRE APPROCHE !

 

N’allons pas trop vite, toutefois : au départ, nous retrouvons Kenji et sa bande – une vraie bande, cette fois : ses camarades d’enfance répondent à son appel pour « sauver le monde », et le vieux gang de gosses se reconstruit autour de Kenji et Otcho. La prophétie – réinterprétée par l’inquiétant Ami ? – affirmait la nécessité qu’ils soient neuf, un chiffre pas facile à atteindre… D’autant plus, à vrai dire, si Kenji s’autorise quelques bêtises, comme de ne pas rallier Yukiji, parce que femme, alors que cette dernière était probablement pour l’heure celle qui s’était le plus investie dans la lutte contre Ami…

 

Mais la bande doit être secrète : aux yeux des médias, Kenji et ses camarades (anonymes quant à eux) sont des terroristes… et le Parti de l’Amitié incarne tant l’autorité que le bon droit. Par ailleurs, en fait de terrorisme, la secte s’est faite plus discrète ces dernières années – au point de faire douter Kenji de sa réelle nocivité et de la pertinence de sa mission. Mais le 31 décembre approche sans cesse, censé faire basculer le monde dans le XXIe siècle… ou pas : la menace d’Ami porte sur rien moins que la fin du monde ! Robot géant à la clef…

 

Nous en arrivons au tournant de la série dans ce volume – alors disons SPOILER pour le principe.

 

TOUT AUTRE CHOSE...

 

Brutalement, alors que tout nous oriente vers la confrontation fondamentale entre Kenji et Ami (éventuellement esquissée dans le tome 2, avant la Thaïlande)… Urasawa nous plonge dans un autre univers.

 

Où une jeune fille des plus charmante (Urasawa Naoki a un don pour les visages, mais peut-être tout particulièrement pour les enfants et les femmes, ce qui fait sens ici, du coup – voir plus loin) s’installe dans un immeuble connu pour avoir abrité nombre de mangakas, Tezuka Osamu en tête (ce qui autorise bien des références éventuellement cryptiques pour un béotien dans mon genre) ; si elle a l’âge d’une lycéenne, nous ne la voyons pas suivre des cours, mais bien plutôt faire la serveuse dans un restaurant minable d’un quartier très mal famé, où les mafias thaïlandaise et chinoise s’entretuent perpétuellement – un quartier à « pacifier » d’ici à la prochaine venue du pape en personne !

 

Où sommes-nous ? Ce n’est pas vraiment la question – il faut plutôt se demander quand. Et la réponse arrive bien vite : nous sommes en 2014.

 

Kenji et ses amis auraient donc réussi à empêcher la fin du monde voulue par Ami ? Ils auraient défait son terrifiant robot géant ? La Terre aurait survécu aux hémorragies endémiques qui, de par le globe, entraînaient la mort soudaine de tant d’individus ? Il semblerait…

 

Mais que s’est-il passé au juste en ce 31 décembre fatal ? Nous n’en savons absolument rien – nous n’avons pas assisté à l’aboutissement de la quête de Kenji, et n’en saurons pas davantage pour le moment ; tout au plus nous indique-t-on qu’il y a eu, au tournant du siècle, un « grand bain de sang »… Un mémorial a été bâti pour en honorer les innombrables victimes. Ce monde, pourtant, n’a rien de post-apocalyptique à vue de nez.

 

Mais quelque chose ne va pas… Ce monde présente des incongruités. On y envisage une immense et redoutable prison dans la baie de Tokyo, où figure, parmi les détenus destinés à y crever avec le temps, un jeune mangaka – dont le seul crime à l’en croire était bien d’avoir dessiné un manga (héroïque, semble-t-il – les mangakas de la résidence de Tezuka peuvent raconter des histoires d’amour, et ont peur de sortir de ce registre…). Le chaos urbain du quartier chaud est au moins autant l’occasion de mettre en scène la corruption de la police que la violence des gangs. Ailleurs, tout n’est… qu’amitié – lisse. La fin du monde a été évitée, mais Ami semble pourtant avoir triomphé ! Et c’est le logo inventé par Otcho et accaparé par la secte qui, ironiquement, défigure le mémorial dédié aux victimes du « grand bain de sang »...

 

Et notre jeune fille ? Elle n’aime pas les policiers… Ce qu’elle aime, c’est diffuser sans cesse et à fort volume une vieille cassette audio (l’archaïsme que vous supposez en 2014), sur laquelle figure un enregistrement amateur d’une chanson de son oncle… Ledit oncle, c’était Kenji – et notre jeune fille est donc Kanna… censée être la fille d’Ami !

 

MAIS POURQUOI EST-CE QUE ÇA MARCHE ?

 

Le brusque changement de cadre produit un effet déconcertant ; étrangement, la frustration de ne pas avoir assisté aux événements du 31 décembre fatidique ne l’emporte pas – chez moi, en tout cas : j’ai immédiatement acquiescé au procédé et à sa charge impressionnante de mystère…

 

Pourtant, au fond, l’intrigue au sens le plus resserré de cette première incursion en 2014 ne brille guère – et notamment guère plus que celle centrée sur « Shôgun » dans le tome précédent : semblant de dystopie aseptisée pour le fond général, ersatz nippon d’Alcatraz avec tous les clichés de rigueur pour une histoire dans pareil cadre, corruption policière et même implication directe de la police dans la criminalité…

 

Qu’est-ce qui peut bien expliquer, dès lors, que cette rupture brutale ait entraîné d’emblée mon adhésion et ma curiosité ? Outre l’art narratif d’Urasawa Naoki, qui sait assurément poser une ambiance, et en induire une tension haletante, je suppose que cela tient beaucoup à Kanna, qui est un très chouette personnage. La jeune fille têtue et hyperactive, qui fricote volontiers avec le sous-monde – au fil notamment de séquences essentielles en compagnie de travestis –, ne peut qu’emporter la sympathie du lecteur. C’était peut-être même déjà le cas dans la première partie du volume, en fait – quand Kanna enfant, dans les trois ou quatre ans, s’amusait dans les pattes de son tonton Kenji qu’elle idolâtrait. Mais elle a, faut-il croire, développé d’autres relations avec des tontons ou tatas… Du moins croise-t-on en 2014 une Yukiji toujours aussi dure… et pourtant portée aux excuses, allons bon. Là encore, la question se pose : que s’est-il passé au juste ?

 

En fait – et c’est là, j’ai l’impression, qu’Urasawa Naoki, peut-être aidé par son coscénariste Nagasaki Takashi (je ne sais pas dans quelle mesure), démontre tout son art narratif –, l’ensemble des développements de cette trame de 2014, à maints égards indépendante de la trame de la fin des années 1990, et sans doute plus encore de celle des années 1960, n’en est pas moins sous-tendu par cette interrogation permanente. Et la série, du coup, commence à prendre l’allure d’un gigantesque puzzle temporel, dont on a hâte d’assembler les pièces – le cas échéant au fil de tentatives avortées ? Ça, on verra,,,

 

Mais, en l’état, j’ai pris beaucoup de plaisir à la lecture de ce tome 3 « Deluxe » – bien plus qu’avec le tome 2, qui m’avait presque refroidi. Parce que l’auteur, cette fois, a pleinement su me manipuler, au point que j’en redemande – ce qu’il avait (à mon sens) raté avec « Shôgun », il est joliment parvenu à le faire avec Kanna.

 

La suite bientôt...

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Vie de Wankyû, d'Ihara Saikaku

Publié le par Nébal

Vie de Wankyû, d'Ihara Saikaku

IHARA SAIKAKU, Vie de Wankyû, [Wankyû Issei no Monogatari], traduit du japonais par Christine Lévy, [préface et notes de Christine Lévy?], illustrations de Makieshi Genzaburô, Arles/Paris, Philippe Picquier, [1685] 1990, 109 p.

 

SAIKAKU ET LE GENRE UKIYOZÔSHI

 

Côté littérature classique japonaise, je me suis engagé il y a quelque temps de cela dans un gros morceau : Le Dit des Heiké. Mais entrecouper la chose peut s’avérer bienvenu… Par exemple avec ce livre autrement court (c’est peu dire : la centaine de pages de cette édition n’est atteinte qu’au travers de nombreux sauts de pages et illustrations, sans même parler des abondantes notes de fin de chapitre ; on en fait un « roman », à bon droit sans doute dans son contexte éditorial, mais selon nos critères contemporains cela relèverait bien plus de la nouvelle – peut-être même pas de la novelette ou novella), signé Ihara Saikaku, nom de plume (plus souvent abrégé en Saikaku tout court) de Hirayama Tôgo.

 

Saikaku, je l’avais déjà croisé dans la fort belle anthologie Mille ans de littérature japonaise, où j’avais beaucoup apprécié les extraits de son roman (le premier) Un homme amoureux de l’amour. Convaincu par cette expérience, je m’en suis depuis procuré plusieurs autres œuvres, dont le présent roman est la plus courte. Je m’attendais à y retrouver les thèmes essentiels de Un homme amoureux de l’amour, et il y a bien de ça… et en même temps c’est tout autre chose.

 

Une belle illustration, dès lors, de ce genre romanesque dont on a fait de Saikaku le fondateur, à savoir l’ukiyozôshi, ou « écrits du monde flottant » (parent du style pictural ukiyo-e ?), souvent caractérisé par son réalisme bourgeois à l’extrême limite du prosaïsme, et, en même temps, par une certaine prédilection pour les thèmes galants voire clairement érotiques, bien distincts en cela de leur traitement dans les œuvres plus « aristocratiques » des ères précédentes. Au fur et à mesure, toutefois, et en fait dès Saikaku, le genre en est venu à traiter d’une multitude de sujets…

 

Mais rappelons, au passage, que le développement de cet art romanesque à cette époque (disons la deuxième moitié du XVIIe siècle, en pleine ère Edo) tient pour partie à des bouleversements dans l’économie du livre, accompagnant des évolutions sociales notables ; dans ce contexte, les romans de Saikaku font clairement figure d’œuvres populaires – et ont d’ailleurs remporté très vite un beau succès commercial. Ce qui n’a pas été sans s’accompagner d’inévitables jugements de valeur : une littérature populaire n’est au mieux qu’une sous-littérature, c’est notoire… C’était alors son image. Mais les jugements ont changé : aujourd’hui, Saikaku est unanimement considéré comme un des trois grands écrivains de l’époque Edo – lui en tant que romancier, à ses côtés Bashô pour la poésie, et Chikamatsu Monzaemon pour le théâtre.

 

LA FIGURE DE WANKYÛ (ET QUELQUES AUTRES)

 

La Vie de Wankyû date de 1685 ; son attribution à Saikaku ne fait aujourd’hui plus aucun doute, s’il y a eu une hésitation à ce sujet pendant quelque temps. L’auteur s’inspire d’un personnage authentique, du nom de Wanya Kyûemon, un jeune bourgeois porté à dépenser sans compter, tout particulièrement auprès des courtisanes des quartiers de plaisir (en l’espèce surtout celui d’Osaka, cadre essentiel du roman).

 

Le bonhomme, à la fois galant et un brin ridicule, peut, je suppose, évoquer un ersatz plus moderne de Heichû dans Le Dit de Heichû ; en sens inverse, le tableau de ses déboires n’a pas été sans me rappeler – très fortement – une œuvre postérieure d’un siècle, la Fricassée de galantin à la mode d’Edo signée Santô Kyôden – ce dernier a-t-il été inspiré, ou était-ce simplement un thème commun sur lequel broder ? Aucune idée…

 

Peu importe. Notons simplement que, déjà à l’époque, avant même que Saikaku, son contemporain, n’écrive son roman, le personnage avait été intégré à la littérature – plus particulièrement au théâtre, et Saikaku lui-même l’évoque.

 

LA VIE DE WANKYÛ ET UN HOMME AMOUREUX DE L’AMOUR

 

Le point de départ pourrait être similaire à celui d’Un homme amoureux de l’amour – avec un même bourgeois dépensant à tour de bras dans les quartiers de plaisir… Mais le ton est pourtant bien vite différent, si les tous premiers chapitres peuvent s’accommoder de cette éventuelle parenté.

 

Un homme amoureux de l’amour, pour ce que j’en ai lu, est un roman enjoué et drôle, où l’érotisme exacerbé a quelque chose de ludique et badin qui se libère très vite, et en ricanant, des prescriptions morales… La Vie de Wankyû a une approche assez différente – et si le héros a d’emblée quelque chose de comique (via le ridicule, à la différence de l’Homme amoureux de l’amour), il se mue pourtant au fur et à mesure en une figure autrement plus sombre, et peut-être même tragique…

 

Et la morale refait peut-être ainsi son apparition – même si je ne suis pas bien certain de ce qui doit être pris au pied de la lettre et de ce qui est avant tout ironique, chez un auteur qui, à maints égards, avait fait de la débauche bourgeoise son commerce…

 

Quoi qu’il en soit, si l’on rit au début, on ne rit plus à la fin – et Wankyû, qui tantôt agaçait, tantôt faisait rire, susciterait presque à la fin, sinon des pleurs (mais pourquoi pas ? C’était semble-t-il l’optique adoptée par le spectacle théâtral dont Saikaku se fait l’écho), du moins une certaine compassion…

 

DÉPENSER – TOUJOURS PLUS

 

Tout commence pourtant très bien : Wankyû est un bourgeois d’Osaka, dont le commerce autorise un train de vie relativement dispendieux. Mais tout change quand Benzaiten, déesse de l’abondance, dans un rêve débarrassé de toute pompe religieuse, attribue à Wankyû une fortune considérable… dont elle semble aussitôt savoir qu’il en fera mauvais usage.

 

En effet : Wankyû ainsi béni dépense sans compter dans les quartiers de plaisir et ailleurs. Ce bourgeois n’en est pas un au sens où nous l’entendons en Occident dès lors qu’il s’agit du rapport aux choses matérielles et à l’argent : bien au contraire, il se montre dispendieux et fastueux à l’instar d’un noble… Et le trésor dont Wankyû hérite, dans ces conditions-là, ne peut faire long feu.

 

LA PENTE FATALE

 

Le roman consiste en une succession de très brefs chapitres, séparés en deux parties : dans la deuxième, le liant est essentiel, les tableaux se suivent directement, là où la première partie est plus libre – et cela participe sans doute de l’effet produit sur le lecteur.

 

Nous enchaînons donc tout d’abord les séquences où Wankyû dépense sans compter, tout particulièrement pour s’attacher les services des plus belles des courtisanes – tant qu’à faire ces rares tayû qui sont l’élite de la profession. Mais l’argent lui glisse décidément entre les doigts – en fait, il ne « s’attache pas », dépensant au gré des circonstances sur des impulsions irrépressibles…

 

Une mendiante, dans une scène assez forte, lui donne à cet égard une « leçon de dignité » qu’il n’est tout simplement pas en mesure de comprendre – aussi jette-t-il dans la rivière la coquette somme qu’il comptait donner à la mendiante quand celle-ci l’a refusée, lui demandant une simple piécette…

 

La chute est ici entrevue, qui devient inévitable à partir d’une scène où l’on conçoit plus que jamais le caractère pathologique du rapport de Wankyû à l’argent : sa propre femme, en dépit des dettes qui s’accumulent, lui offre une somme assez conséquente… pour s’attacher les services d’une tayû tout particulièrement notable, du nom de Matsuyama ! Qui n’était d’ailleurs pas sans éprouver quelque sentiment pour notre bourgeois frivole… Mais celui-ci, en chemin, dépense toute cette somme sur un nouveau coup de tête : il ne « libère » donc pas (ou ne « rachète » pas…) Matsuyama… qui ne s’en remettra pas. Son couple pas davantage...

 

LA FOLIE S’EMPARE DE WANKYÛ

 

Wankyû non plus ne s’en remettra pas. Matsuyama hantera ses pensées jusqu’au terme – fatal. Quoi que fasse pour lui son entourage, et tout particulièrement son compagnon Sôhachi, autrement sensé et admirablement dévoué, Wankyû s’enfonce dans une spirale de dettes : accumulant les obligations auprès de tous, il ne s’en libère jamais, et sa prodigalité insane lui interdit d’accomplir les beaux gestes généreux qu’il promet à tout va – peut-être même sincèrement (la scène la plus forte, ici, concerne un jeune garçon que Wankyû prétendait tirer de la misère et abriter dans une jolie maison…).

 

Et, les dettes s’accumulant, Wankyû perd bien plus que sa crédibilité de bourgeois : il sombre peu à peu dans la folie… Mendiant sans bien s’en rendre compte, moine même sans même percevoir ce que cela devrait impliquer, Wankyû erre de par le monde, des paroles incompréhensibles aux lèvres, et le souvenir de Matsuyama l’obsédant sans qu’il sache bien pourquoi.

 

Les aumônes dont il bénéficie, il les dilapide aussitôt, bien sûr – ce sont autant d’attaches qui se perdent à chaque fois… jusqu’à ce qu’une provocation dont il n’avait pas bien conscience sans doute lui vaille d’être précipité dans les flots, et de s’y noyer…

 

SE RECONNAÎTRE EN WANKYÛ

 

Je ne m’attendais franchement pas, après Un homme amoureux de l’amour, à tomber sur un Saikaku « moraliste »… C’est au point, en fait, où je ne suis pas bien certain d’avoir perçu comme il le faut le propos de l’œuvre, d’une ironie qui a pu m’échapper après les premiers tableaux ouvertement cocasses…

 

Mais il y a sans doute à cela une autre raison – et c’est que, toute galanterie, guère dans ma nature (hein), mise à part, je me suis identifié au dépensier Wankyû… J’ai, encore que dans des proportions inévitablement bien moindres – je n’ai bien sûr jamais eu de fortune entre les mains… – un même rapport pathologique à la dépense, une même propension à me laisser aller à des coups de tête regrettables (pour moi, mais éventuellement aussi pour d’autres). Aussi le récit de Saikaku ne m’a-t-il pas laissé indifférent sous cet angle… L’ai-je trop pris au sérieux, du coup ? C’est possible – je n’en sais rien…

 

L’HABILETÉ DE SAIKAKU

 

Quoi qu’il en soit, j’ai retiré de cette brève lecture un indéniable plaisir – aussi masochiste puisse-t-il paraître, ces éléments pris en considération. La langue habile de l’auteur s’allie à la finesse de ses portraits psychologiques et à l’authenticité des cadres qu’il met en scène pour produire un effet d’immersion admirable – le réalisme affiché de Saikaku introduit le lecteur dans un monde qui, au travers de son art romanesque, garde tout son cachet, et demeure étonnamment vivant.

 

Cette Vie de Wankyû m’a donc surpris – mais aussi pleinement convaincu, illustrant joliment combien l’ukiyozôshi, dès Saikaku, pouvait en fait évoquer des thèmes très différents, éventuellement sous une similarité de façade. Et je ne m’en tiendrai pas là...

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CR 6 Voyages en Extrême-Orient : Lame, l'arme, larmes (03)

Publié le par Nébal

CR 6 Voyages en Extrême-Orient : Lame, l'arme, larmes (03)

Troisième séance du scénario de Fabien Fernandez « Lame, l’arme, larmes », tiré de 6 Voyages en Extrême-Orient. Vous trouverez les éléments préliminaires ici, et la précédente séance .

 

Je maîtrisais. Le joueur incarnant Sekine Senzô, l’onmyôji, était absent – il ne reprendra a priori pas, le personnage est donc géré en PNJ. Les PJ présents étaient donc Goto Yasumori, la voleuse, Hira Ayano, la montreuse de marionnettes, Kuzuri Hideto, l’apothicaire, et Masasugi Takemura, l’ancien soldat.

 

I : DANS LE DOUTE, À HIZOTACHI

 

[I-1 : Ayano, Hideto, Yasumori, Takemura : Takeshi ; « le Messager », Bentei] Les personnages s’entretiennent avec Takeshi, chef du village de Hizotachi, sur la suite des événements. Il leur a mentionné la forteresse d’Ashiga Tomo (assez loin d’ici, à environ deux semaines de marche), où il pense qu’ils pourront trouver des éléments concernant l’histoire du sabre – ils ne savent par contre pas rien des périples du « Messager » avant son passage éclair à Hizotachi, ou il n’a guère vu que le forgeron, Bentei. Mais Takeshi, qui a développé avec l’âge certaines connaissances ésotériques, n’a pas manqué d’évoquer la « mauvaise étoile » de l’étranger… mais tout autant celle des personnages ; il a compris à demi-mots leur situation, en dépit des précautions de Ayano et Hideto notamment, évoquant un voyage jusqu’aux environs de Fukuoka, et une halte dans un hameau à quelque distance de Hizotachi (pour expliquer pourquoi ils ne s’attardaient pas sur place). La question du mariage annulé de Yôko, la fille de Takeshi, pour cause de disparition du fiancé Ito, n’a guère été évoquée – le vieil homme semblant considérer que cette affaire, si elle l’affecte énormément, n’a pas de vrai lien avec les préoccupations des personnages.

 

[I-2 : Yasumori, Takemura : Takeshi ; Kuchi] Yasumori se demande ce que Takeshi pourrait savoir de Kuchi la Vieille, la grand-mère intrigante du chef du village de Kengo – ses connaissances ont l’air vastes… Peut-être même sait-il quelque chose concernant leurs ancêtres et les liens les unissant, les liant aussi au sabre – ainsi que Kuchi, justement, avait laissé entendre ? Takeshi revient sur l’idée que le sabre est lié aux guerres avec la Corée dans une époque très reculée – mais ne sait rien de plus précis ; c’est bien pour cela qu’il avait mentionné la forteresse d’Ashiga Tomo. La généalogie maudite peut remonter à quinze siècles… ce qui explique assez que cinq personnes aussi différentes en soient aujourd’hui affectées ; à vrai dire, qu’ils aient tous conservé un lien avec Kengo, plus ou moins, est en soi étrange, pour le coup, et évocateur d’une forme de fatalité. Concernant Kuchi, quand Yasumori lui demande s’ils auraient pu se connaître enfants, Takeshi hésite un instant, puis confesse qu’il ne l’a jamais connue petite fille – quand lui-même était un petit garçon, elle était déjà vieille… Yasumori le remercie humblement pour ses réponses. Takemura reste en retrait, mais hoche la tête à la réponse concernant Kuchi – il partageait à son égard le même sentiment que Yasumori.

 

[I-3 : Ayano, Hideto : Ito, Yôko, Akane, Takeshi] Ayano est intriguée par la disparition d’Ito, et aimerait s’en entretenir avec Yôko, ou peut-être d’abord Akane, l’épouse de Takeshi, « entre femmes ». Ni Yôko ni Akane ne sont dans la pièce où ils discutent avec Takeshi, mais Ayano, qui est déjà venue à Hizotachi, suppose qu’elle pourra sans trop de difficultés trouver Akane dans la maison commune pour évoquer la question. Elle dit à Takeshi qu’elle souhaiterait parler à son épouse, il n’y voit pas d’inconvénient – il n’indique pas de direction, mais laisse visiblement à Ayano la possibilité de déambuler dans la demeure. Hideto se joint à elle.

 

[I-4 : Yasumori : Takeshi] Yasumori rassure Takeshi : ils ne lui causeront aucun ennui, et partiront après déjeuner – peuvent-ils d’ici-là refaire leurs provisions dans le village ? Takeshi acquiesce. Il y a une sorte de magasin général où ils trouveront sans doute de quoi faire. Takeshi se montre courtois – il leur faudra partir le soir au plus tard, il le laisse entendre sans le dire frontalement, mais d’ici-là, et en dépit de tout, ils sont les bienvenus.

 

[I-5 : Yasumori, Ayano, Hideto, Takemura : Takeshi, Sekine Senzô, Bentei, Akane, Noboru, Sanzo] La conversation avec Takeshi achevée, tous se retirent – à l’exception de Senzô, qui souhaite poursuivre la conversation avec le chef du village : certes arrogant et hautain de nature, il a pourtant compris que Takeshi disposait de véritables connaissances ésotériques… Les autres ont chacun affaire de leur côté, mais Yasumori leur propose de se retrouver après le déjeuner à la forge de Bentei. Tandis qu’Ayano et Hideto partent à la recherche d’Akane, Yasumori, qui prend donc sur elle de s’occuper de l’intendance, fait signe à Takemura, pour échanger quelques mots en privé. Quelle que soit la destination qu’ils emprunteront, il leur faudra être parés à toute éventualité : la rixe au relais de Noboru avec Sanzo n’était guère qu’un amuse-bouche… Takemura saisit l’occasion : encore qu’il proteste du contraire, il en veut toujours à la jeune fille pour l’avoir dissuadé de dégainer son sabre face au rônin ivre – le combat était trop inégal, dans ces conditions… et l’issue aurait très bien pu être fatale ! Yasumori lui présente platement ses excuses. Quoi qu’il en soit, en cas de nouveaux affrontements, Ayano et Hideto ne seront sans doute guère utiles – seul Takemura sait se battre, si Yasumori elle-même se débrouille avec un arc…

 

[I-6 : Takemura : Takeshi] Mais Takemura avait gardé pour lui quelque chose qui le tracassait… Il retourne brièvement voir Takeshi, qui n’en est guère surpris. Outre la malédiction à proprement parler, le sabre a-t-il d’autres facultés sortant de l’ordinaire, à ce qu’il en sait ? Mais il n’en sait rien… Takemura sait qu’il s’agit d’une très bonne arme. [Concrètement, elle lui donne, à lui qui sait se servir d’une telle arme, un bonus de Compétence ainsi que de Dégâts.] Takemura est obnubilé par l’arme, mais n’en apprendra rien de plus de la sorte… Frustré, il se retire à nouveau. Supposant qu’il a mieux à faire, il décide de parcourir les environs, en faisant une sorte de repérage – notamment pour un endroit où passer la nuit, et éventuellement trouver des passages « dangereux » ou présentant d’autres particularités utiles… Il chasserait bien, mais n’a pour arme que le katana, qui n’y est guère approprié… Il espère reprendre ses esprits en arpentant ainsi la forêt.

 

[I-7 : Ayano, Hideto : Akane ; Ito, Yôko] Ayano et Hideto se rendent auprès d’Akane pour la saluer ; Hideto, évoquant la situation de Yôko sans autres préambules, propose ses services d’apothicaire itinérant – avec succès, il sait se vendre et mettre en avant son petit commerce : les servantes d’Akane sont intéressées elles aussi. Akane est usuellement d’un naturel conciliant, ils le savent pour être déjà maintes fois passés par Hizotachi. Ayano perçoit cependant, sous sa dignité de vieille bonne femme maîtresse du village, une tristesse marquée – probablement en lien avec le mariage annulé ; elle essaye de le masquer, mais n’y parvient pas très bien… Cependant, le bagout commerçant de Hideto la dégrise peut-être un peu. Ayano lui fait part de sa compassion. Hideto lui demande où se trouve Yôko. Akane explique que sa fille est très triste, et erre ces temps-ci de par le village, ou dans la forêt parfois… Ayano, théâtrale et démonstrative, tout en faisant preuve du minimum de retenue, s’approche de la vieille femme ; Takeshi leur a appris la disparition d’Ito, mais ils n’en savent pas davantage. Peut-être peuvent-ils faire quelque chose ? Un malheur l’accable ainsi que ses camarades de route, peut-être y a-t-il un lien entre ces affaires ? L’évocation à demi-mots du drame du mariage replonge Akane dans sa morosité – elle ne cesse de ruminer ; elle aimerait s’en libérer, mais sa position de mère et d’épouse du chef du village le lui interdit… Ayano dit comprendre son malheur ; si elle en a l’occasion, elle parlera avec Yôko, dont elle garde un bon souvenir… Akane approuve, mais retourne bien vite à ses tractations avec Hideto – habile à vendre ses produits. C’est pour elle le meilleur moyen de remiser de côté ses ruminations…

 

[I-8 : Ayano : Akane] Ayano comprend qu’il pourrait être efficace, pour changer les idées d’Akane, de mettre en scène un petit spectacle – mais il lui manque son matériel habituel, ses marionnettes notamment ; et, elle a beau chercher, elle ne trouve pas de vrai spectacle de substitution – ses marionnettes lui manquent, et faire autre chose, contrainte et forcée, l’ennuie profondément : elle pourrait se contenter de faire la conteuse, mais, au fond, cela la frustre plus qu’autre chose, et, peu inspirée, elle préfère donc faire l’impasse. La ville lui manque, par ailleurs… Elle songe à Fukuoka, qui n’est pas forcément sur leur route – mais doit faire face à ce pénible souci : même si elle se procurait de nouvelles marionnettes, la malédiction lui interdirait de les transporter, comme avant, à dos de mule…

 

[I-9 : Yasumori : Ito, Bentei] Yasumori se rend au magasin, opérant une commande de divers achats – elle repense à tout ce qui leur a manqué jusqu’alors, d’autant qu’ils sont partis précipitamment de Kengo : des provisions (viande séchée, riz, un peu de saké…), davantage de corde, de quoi faire du feu, de l’huile, deux lanternes, un manteau de paille, des linges, du fil… Il faudra répartir le poids entre tous. Elle discute un peu avec le marchand, le flattant – ce qu’elle fait toujours ; le marchand joue le jeu, mais ne se fait pas d’illusions sur la qualité de ses produits… A-t-il vu le monde ? Non, il n’a guère quitté ce village, ayant hérité ce magasin… Yasumori évoque alors la disparition d’Ito – apprenant qu’il était le fils du chef d’un village voisin ; le mariage était bien sûr arrangé ; la population se réjouissait d’avance des festivités, et a du coup été frustrée dans ses attentes. Le marchand trouve certes cette disparition étrange – comme tout le monde : on ne conçoit pas qu’Ito soit parti tout seul sans raison, il a dû lui arriver quelque chose… Les environs du village sont-elles dangereuses ? Pas forcément – en cette ère de décadence, il y a bien des bandits ou autres, mais pas plus qu’ailleurs… Et le marchand n’a pas de noms à proposer. Yasumori le quitte le temps qu’il prépare sa commande – disant qu’elle a rendez-vous à la forge de Bentei ; un très bon artisan ? Oui, oui, bien sûr…

 

[I-10 : Yasumori : Sekine Senzô, Takeshi] Yasumori retourne à la maison commune. Senzô monopolise toujours la conversation de Takeshi – ils parlent à voix basse. Yasumori, l’air de rien, veut épier leurs paroles, mais tant le volume sonore de leur conversation que leur emploi de notions éventuellement pointues l’empêchent de saisir quoi que ce soit ; elle n’est pas suspecte pour autant.

 

[I-11 : Hideto : Yôko] Hideto, ses affaires terminées, décide d’aller faire un tour dans la forêt – dans le vague espoir d’y croiser Yôko… mais ce n’est pas le cas. Il trouve cependant des plantes et racines utiles pour préparer de futures potions.

 

[I-12 : Takemura : Yasumori] Takemura était parti repérer les environs. Il cherche un endroit abrité du vent, prêt d’une source d’eau, et relativement discret ; ayant en tête l’histoire du fiancé disparu, même si elle le préoccupe moins que le sabre, il garde les yeux ouverts. La région est assez idyllique, la forêt est giboyeuse (peut-être Yasumori pourrait-elle faire la démonstration de ses talents avec un arc…) autant que belle – mais il est trop oppressé pour en retirer véritablement du plaisir. Il ne croise personne ; il trouve des endroits où ils pourraient s’installer, pas très loin du village – son entrainement de soldat a laissé son empreinte. Par contre, il ne trouve rien qui sorte de l’ordinaire, et pas davantage en ce qui concerne des lieux propices à des embuscades ou ce genre de choses. Pragmatique, il en prend acte et retourne au village.

 

[I-13 : Ayano, Yasumori, Takemura : Sekine Senzô, Fuji Motohiro ; Ito, Yôko] Ayano est restée dans la maison commune – ainsi que Senzô ; Yasumori puis Takemura y reviennent également, tandis que Hideto parcourt encore les bois. Il y a un autre visiteur : un moine au biwa du nom de Fuji Motohiro, aveugle (a priori…), conteur voyageant d’un village à l’autre pour réciter devant son public Le Dit des Heiké, qu’Ayano avait déjà eu l’occasion de croiser ; elle le sait sympathique, mais un peu filou sur les bords – faisant partie du métier, elle n’a toutefois rien à craindre de sa part. Elle discute aimablement avec lui – il est arrivé le lendemain de la disparition d’Ito, soit cinq jours plus tôt ; son séjour n’est guère enthousiasmant – il ne va pas s’attarder beaucoup plus, et semble un peu las de conter toujours les mêmes histoires pour un public qui ne s’en lasse pas après des siècles de récitation… L’ambiance ici ne lui pèse pas ? Un peu, forcément… mais c’est un sujet de ragots au village ; ça tiendra ce que ça tiendra – et les villageois ont besoin de se changer les idées, alors… Ayano lui demande s’il n’a pas vu Yôko – il la reprend avec un sourire : il ne voit personne… On parlait d’elle, mais c’est son problème avec les jolies jeunes femmes : il ne peut pas en profiter comme tout le monde… Pas la moindre idée d’où elle pourrait se trouver ? Non… Ça aussi, c’est moins facile pour un aveugle… Ayano dit qu’elle sera ravie de l’assister s’il donne une récitation dans l’après-midi : c’est effectivement le cas, et il accepte volontiers.

 

[I-14 : Takemura, Hideto : Bentei ; « le Messager »] Après avoir déjeuné à la maison commune, les personnages se retrouvent à la forge de Bentei – qu’Ayano et Hideto avaient déjà croisé. Il y a une cassure assez franche entre son rôle et l’image qu’on lui accole d’une part, et son comportement d’autre part : c’est un colosse, mais étrangement timide – ça va plus loin qu’une simple déférence. À voir tout ce monde débarquer dans sa forge, il a presque un mouvement de recul – mais, commerçant, il doit faire avec… Takemura s’approche, lui tendant le sabre (dans son propre fourreau, ils avaient opéré une substitution : le fourreau du sabre maudit, et le vieux sabre de Takemura dedans, sont dans le sac de Hideto), avec un rien de grandiloquence ; il en sort dix centimètres du fourreau, et dit au forgeron qu’ils auraient des conseils à lui demander à propos de cette arme sortant de l’ordinaire. Passé un sursaut de surprise, Bentei s’approche, et reconnaît visiblement le sabre ; il s’étonne : où est le fourreau ? Takemura explique la substitution, et offre de lui montrer le fourreau, s’il veut le revoir – pas forcément, c’est simplement qu’il avait travaillé dessus… Takemura avait repéré des marques de réparation récente, mais ça lui était sorti de la tête. Le forgeron a-t-il remarqué quoi que ce soit durant son travail ? L’excellente finition du sabre, bien sûr – avec ces gouttes de rosée… Le fourreau était d’ailleurs une belle pièce aussi, simplement un peu abîmé : son client lui avait dit qu’il allait bientôt « transmettre » le sabre, et qu’il fallait que tout soit « parfait » – c’est pourquoi il lui a confié ce travail portant sur des anneaux du fourreau. Takemura demande si c’était bien à eux qu’il devait le remettre ? Bentei n’en sait rien… Simplement l’étranger parlait d’une « libération » toute proche, il ne cessait de marmonner ce mot, et que tout devait être « bien », et même « parfait ». Cet homme avait-il l’air malade, ou oppressé ? Non… Il était distant, par contre, et même désagréable… C’est tout. Sa mise n’était guère adéquate, certes – comme le plus pouilleux des paysans, mais jamais un paysan ne se serait promené avec une antiquité pareille… D’ailleurs, Bentei note qu’il l’a payé rubis sur l’ongle, et même assez cher ! Enfin, au niveau de son travail, mais… Il n’a pas rechigné, en tout cas. Ne sont-ils pas satisfaits de son travail ? Si… Mais à cause de ce sabre ils ont dû quitter leur village, et ne savent même pas pourquoi on le leur a remis… Cet homme, avait-il dit d’où il venait ? Non, rien – pas davantage où il se rendait, d’ailleurs. Il était pressé, a demandé à ce que ce travail soit exécuté au plus tôt, et est parti sitôt fait… A-t-il vu d’autres villageois ? Takeshi, forcément… C’est tout, probablement. Il était vraiment pressé : il a payé Bentei pour qu’il laisse tomber ce sur quoi il travaillait et se mette aussitôt à la réparation du fourreau ! Il s’est appliqué autant que possible – un travail pareil en moins d’une journée, ça n’avait rien d’évident… Mais le forgeron s’est attelé à la tâche, a fait vite sans bâcler pour autant, l’étranger a apprécié son travail, l’a payé, et est parti sans dire un mot… A-t-il eu besoin d’un matériau particulier pour cette réparation ? Le métal était-il commun ? Mais Takemura sait très bien qu’il s’agissait d’or… Bentei n’en disposait pas, mais l’étranger, si – pile la quantité nécessaire, aucune idée d’où il l’avait trouvé.

 

[I-15 : Takemura, Yasumori : Bentei] Takemura se retourne vers ses camarades, voir s’ils ont autre chose à demander. Yasumori s’avance, et lui rappelle son hypothèse d’une lame peut-être « reforgée », éventuellement avec un acier d’importation – est-ce le travail de Bentei ? Non, non ! C’était un travail le dépassant, seul un maître forgeron a pu s’en occuper… Travaillant sur le fourreau, il n’a de toute façon qu’à peine observé la lame… Oui, c’est peut-être une arme « reforgée » ; mais dire par qui, où et avec quel matériau, cela dépasse ses capacités.

[I-16 : Hideto : Bentei] Hideto essaye une autre approche : que peut-il dire de la symbolique abondante du fourreau et de la lame ? Pour ce qui est de la lame, Bentei parle bien sûr des gouttes de rosée – une fausse imperfection, d’un à-propos remarquable, d’une esthétique par ailleurs étonnamment moderne. Mais autrement, et concernant le fourreau (arborant des caractères et autres dessins), il n’a rien à dire (d’ailleurs, il ne sait probablement pas lire).

 

[I-17 : Yasumori : Bentei] Yasumori, pendant ce temps, scrute la boutique, voir si quelque chose vaudrait d’y être volé… Mais ce sont pour l’essentiel de simples outils de paysans. Elle soupèse quand même quelques dagues, d’assez bonne qualité. S’enquérant de la formation de Bentei, elle apprend qu’il a été formé ici-même, auprès de son oncle, le précédent forgeron de Hizotachi

 

[I-18 : Ayano : Bentei ; Ito, Yôko, Takeshi] Ayano s’avance alors : Bentei sait-il si cette arme, d’une manière ou d’une autre, a été présentée à Ito ou Yôko, avant la disparition du premier ? Bentei n’en sait rien… Après avoir rendu la visite nécessaire à Takeshi, l’étranger s’est directement rendu à sa forge pour lui confier son travail ; certes, il s’est absenté pendant que Bentei s’exécutait – quelques heures, revenant quand le fourreau était réparé. Il n’a pas passé de nuit au village ? Non : il est arrivé dans la matinée, et reparti dans la soirée.

 

[I-19 : Ayano, Takemura, Yasumori : Sekine Senzô ; Fuji Motohiro, Takeshi] Ayano retourne à la maison commune, où Motohiro ne va sans doute pas tarder à entamer sa récitation. Takemura confirme à Yasumori avoir trouvé un endroit où passer la nuit. D’ici-là, ils pourraient peut-être faire un tour du village… Sekine Senzô a-t-il appris quelque chose auprès de Takeshi ? Pas grand-chose, répond-il – en tout cas rien en rapport avec leur tâche. Le bonhomme est plus compétent et érudit que ce que Senzô supposait, et il était pleinement conscient de ce qu’une malédiction pesait sur eux. Ils se sont entretenus de semblables malédictions, de yôkai, de kami ou autres manifestations du surnaturel… Rien de vraiment pertinent quant à leur affaire. Il revenait par contre toujours à cette aura néfaste les accompagnant… Yasumori se montre sarcastique – elle espérait que cette longue discussion déboucherait sur un remède ! Senzô l’ignore complètement – il n’a par ailleurs aucune envie d’arpenter le village, et se moque totalement des problèmes de cœur de Yôko : s’ils veulent perdre leur temps avec ça, grand bien leur fasse, mais lui s’en passera très bien ! Aller de soi-même dans une porcherie, allons bon…

 

[I-20 : Ayano : Fuji Motohiro, Yôko] Ayano se renseigne auprès de Motohiro sur le programme de sa récitation : celle-ci ne sera pas suivie, mais consistera en enchainements sur le thème essentiel de l’inconstance du monde ; Ayano, connaissant l’œuvre, voit très bien où il veut en venir : l’optique est celle d’un monde qui s’est poursuivi quand le dit annonçait originellement la fin du monde… Il s’accompagne lui-même au biwa, mais Ayano peut l’accompagner sur un autre instrument, et intervenir dans la narration le cas échéant. Compétente, la montreuse de marionnettes s’adapte très bien à la récitation de Motohiro, négociant au mieux ses bifurcations – il lui facilite la tâche : c’est un bon conteur, et ils livrent ensemble un bon spectacle. Ayano scrute la salle, guettant les arrivées, les réactions de l’audience… Rien que de très normal ; Yôko est cependant venue, avec un petit peu de retard, et y a assisté dans son coin. Dès la fin de la représentation, Ayano envisage d’aller la voir – mais le spectacle est long, elle ne pourra guère s’attarder longtemps après : il leur faudra bientôt quitter le village…

 

[I-21 : Yasumori, Hideto, Takemura : Takeshi, Fuji Motohiro, Hira Ayano] Yasumori et Hideto discutent du fonctionnement exact de la malédiction – sur les animaux, sur les hommes, à quelle vitesse… Yasumori supposait que cela pouvait être une méthode de chasse enthousiasmante ! Elle supposait par ailleurs que c’était le passage de la nuit qui provoquait le décès… Hideto pense plutôt que c’est le passage du temps (une douzaine d’heures ?) en compagnie de quelqu’un – sans seuil automatique tenant à la tombée de la nuit ou quoi que ce soit de « fixe ». Hideto n’a d’ailleurs aucune envie de s’attarder à Hizotachi… Et Takeshi leur a adressé de plus en plus de regards appuyés à mesure que le temps passait. Takemura souhaite tout de même visiter un peu les lieux – au moins le temps que la représentation de Motohiro et Ayano s’achève ; Yasumori l’approuve, et Hideto, un peu contraint et forcé, les suit.

 

[I-22 : Yasumori, Takemura, Hideto : Bentei, Kino, Hira Ayano, Sekine Senzô, Fuji Motohiro] C’est un petit village, même si un peu plus gros que Kengo. Peu de bâtiments, hors la maison commune au centre, sortent de l’ordinaire : la forge de Bentei, où ils se sont déjà rendus, le magasin où Yasumori a fait ses emplettes, et, plus à l’est, un entrepôt plus ou moins communal et en face la porcherie de Kino – assez grande, en comparaison des établissements semblables dans d’autres villages, et le bruit des porcs attire l’attention. La majorité des habitants se sont rendus à la récitation, mais d’autres continuent de travailler, les plus pauvres surtout – éventuellement des employés de paysans plus riches. Les rizières se trouvent essentiellement au sud de Hizotachi, non loin. À simplement se promener ainsi, ils ne remarquent rien de particulier – Yasumori concède qu’il vaut mieux pour eux récupérer leurs achats, plutôt qu’errer ainsi en se fiant à une chance qui ne leur a guère souri jusqu’alors, puis quitter le village dès qu’Ayano sera libre. Ils vont chercher les fournitures et se les répartissent (Sekine Senzô aussi aura à porter des affaires, ça lui fera du bien, suggère Yasumori !) : Takemura prend la deuxième corde (Yasumori garde la première), Hideto une lanterne et l’huile, ils confient à Ayano l’autre lanterne… Ils vont ensuite assister à la fin de la représentation de Motohiro et Ayano.

 

[I-23 : Ayano, Takemura : Fuji Motohiro, Yôko ; Akane, Ito, « le Messager »] Ayano, se repérant dans les méandres du dit, devine la fin prochaine de la représentation ; après avoir salué l’assistance comme il est d’usage et remercié Motohiro, elle attend l’occasion d’approcher Yôko – laquelle est seule dans son coin. Le moment venu, elle se rend auprès d’elle. Yôko s’en étonne – elle avait assisté dignement à la séance, et comptait retourner dans sa chambre. Ayano exprime son soulagement de la revoir, et se rappelle à son bon souvenir – sauf que visiblement la jeune fille ne la remet pas, et Ayano le comprend. Elle veut bien lui accorder quelques minutes, Ayano ayant fait part de sa conversation antérieure avec Akane. Elle s’étonne cependant quand Ayano suggère qu’elles s’entretiennent à l’écart, mais elle s’exécute. Ayano dit que ses camarades et elle-même sont dans une situation délicate, et qu’elle suppose qu’il pourrait y avoir un lien avec le drame affectant la fiancée délaissée – ce à quoi Yôko répond en faisant de gros yeux. Quand Ayano évoque directement le sort d’Ito, Yôko baisse la tête – Ayano sent que c’est à la fois par timidité voire honte, et peut-être aussi par désir de ne pas en révéler davantage. Ayano adopte un comportement assez maternel, lui priant d’en parler, ce qui pourrait être profitable pour beaucoup de monde ; n’y a-t-il pas un lien avec « l’étranger » arrivé la veille au village ? Yôko se referme de plus en plus – mais c’est comme si elle n’avait pas le moins du monde envisagé quoi que ce soit de la sorte ; elle n’a vraiment pas envie de parler… à une inconnue qui plus est. Ayano doit partir dans l’heure, mais elle conjure Yôko : si jamais elle changeait d’avis, qu’elle n’hésite pas à venir lui en parler… Yôko, agitée de soubresauts d’épaules, attend visiblement qu’elle s’en aille. Ayano prend congé poliment. Elle rejoint ses compagnons, et ils quittent le village.

 

II : SUR LA ROUTE D’ASHIGA TOMO

 

[II-1 : Takemura, Hideto, Ayano, Yasumori : « le Messager », Ito, Takeshi] Les personnages se rendent à l’endroit choisi par Takemura, au nord-est de Hizotachi, près du torrent. Là, il leur faut définir leur destination… Takemura est clairement désireux de prendre la route de la forteresse d’Ashiga Tomo ; Hideto l’appuie – peut-être par ailleurs, en passant de village en village, apprendront-ils quelque chose ? Ayano confirme que c’est leur seule piste sérieuse. Yasumori est d’accord, un peu embêtée par ailleurs de n’avoir pas la moindre idée d’où pouvait venir « le Messager » ; mais elle suppose qu’il y a bien un lien entre ce dernier et Ito – deux événements aussi rapprochés ne peuvent pas être indépendants. Peut-être, sans s’attarder au village, peuvent-ils passer un peu de temps dans les environs – questionner les paysans travaillant dans les rizières, ou les forestiers, etc. ? En même temps, ce n’est pas leur affaire… Ils peuvent partir dès le lendemain. Mais elle serait donc plutôt favorable à rester un jour de plus dans les environs – l’idée étant qu’un de ces pauvres auxquels on ne prête jamais attention pourrait avoir vu « le Messager » et Ito ensemble. Takemura suppose que c’est possible… En même temps, leur présence aux environs, si elle parvient aux oreilles de Takeshi, pourrait leur attirer des problèmes ; il semble redouter, lui le combattant, que les villageois recrutent des rônins pour se débarrasser d’eux… Quant à la « route » pour Ashiga Tomo, elle emprunte des régions de basse montagne et de forêt, relativement accessibles, mais sans vrai chemin délimité. Entendu : ils partiront le lendemain matin – même s’attarder dans les rizières serait vain : rechercher ainsi la piste du « Messager » reviendrait à traquer une aiguille dans une botte de foin…

 

[II-2 : Takemura, Hideto, Ayano, Yasumori : Sekine Senzô] Il faut environ deux semaines pour rejoindre Ashiga Tomo depuis Hizotachi. Takemura se montre prudent, scrutant toujours les environs – mais rien de spécial n’attire son attention. Cela faisait bien longtemps qu’il n’avait pas fait d’aussi longue marche… Hideto et Ayano y sont habitués par la force des choses, mais Yasumori et Senzô peinent sur leurs jambes fragiles en fin de journée… Et l’hiver débute – ce sont les premières neiges, assez abondantes dans la région ; il y en a de plus en plus au fur et à mesure qu’ils approchent de leur destination, ce qui les ralentit un peu.

 

[II-3 : Yasumori, Takemura : Razan Masayuki, Iruma Asayi] Yasumori se rend compte que quelque chose la chiffonne à mesure qu’ils avancent : les gens dans les hameaux croisés sur la route restent souvent cloitrés chez eux – et ça n’implique pas que les chutes de neige : elle comprend, Takemura également du fait de son expérience, que c’est là une campagne affligée par la guerre… Ils n’ont pas croisé de troupes, mais cette attitude de la part des paysans est très révélatrice – et ils n’ont guère envie de parler à quiconque, de craintes de répercussions… Les personnages tentent parfois de se ravitailler dans les fermes, ce qui confirme cette hypothèse ; ils sont mal accueillis… Il y a bien une guerre dans les environs – et, en fait, à Ashiga Tomo même ! Le seigneur de la forteresse, Razan Masayuki, est en guerre avec son voisin, Iruma Asayi ; en fait, la forteresse est assiégée, apprennent-ils en approchant. La forteresse est très grande, et les effectifs engagés relativement importants – pour des petits féodaux de ce genre ; disons au moins un bon millier d’hommes de part et d’autre.

III : LE SIÈGE – ET COMMENT L’ABORDER

 

[III-1 : Takemura, Hideto, Yasumori, Ayano] Ils arrivent à proximité de la forteresse, et s’arrêtent un peu avant pour déterminer leur approche. Takemura veut rester très prudent – et craint que la vision ou la simple mention du sabre n’arrange pas leurs affaires. Hideto propose d’infiltrer la ville – mais, en fait de ville, il n’a guère le choix : la forteresse lui est inaccessible, étant assiégée… Par contre, il peut tenter de se rendre dans le campement des assaillants. Yasumori pense que c’est une bonne idée : il faut sans doute aller à la pêche aux renseignements, et garder leur histoire pour eux – les soldats, face au sabre antique, pourraient être autant de brigands… Leur sexe, à Ayano et elle, ne leur donne par ailleurs guère d’opportunités dans ce camp militaire… En même temps, peut-être Hideto pourrait-il jouer au maquereau, accompagné de son garde du corps Takemura, et Ayano et Yasumori étant ses employées ? À moins qu’elles ne puissent être engagées pour l’intendance – la cuisine, ce genre de choses… Yasumori relève que rentrer s’annonce difficile, mais ressortir peut-être plus encore.

 

[III-2 : Yasumori, Takemura, Ayano] À moins d’attendre que le siège s’achève ? C’est ce que suggère Yasumori. Mais leur malédiction se prolongera d’autant… Le siège, combien de temps durera-t-il ? Difficile à déterminer – d’autant que le coup de sang a sans doute sa part dans la décision militaire, déjouant toute entreprise de stratégie… ce que laisse déjà entendre ce siège entamé au début de l’hiver ! Takemura suppose qu’ils pourraient être amenés à prendre parti – trouver à se montrer utiles dans le camp des assaillants, pour, le moment venu, accéder à la forteresse… et à ses archives – en espérant que la bataille ne les réduise pas en cendres ! Sont-ils prêts, toutefois, à de telles exactions – qui plus est sans en savoir davantage sur les raisons du conflit et les torts de chacun ? C’est un cas de force majeure, aux yeux du vieux soldat – lui se déclare prêt à agir ainsi. Ayano lui fait cependant remarquer qu’il est le seul homme ici doté d’une expérience martiale… Comment les autres pourraient-ils justifier leur présence ? Takemura suppose en tout cas que les soldats engagés dans cette affaire n’ont peut-être pas son expérience, justement – s’il pouvait se rendre utile…

 

[III-3 : Yasumori] Yasumori fait part de ce qu’ils ont une arme dotée de capacités uniques… D’une certaine manière, dit-elle, leur malédiction pourrait faire des ravages utiles… Quelques nuits dans le camp ou à ses abords pourraient peut-être diminuer drastiquement le nombre des assaillants – les assiégés apprécieraient ? Mais ils risquent trop de se faire repérer et soupçonner après les premiers décès…

 

[III-4 : Yasumori, Hideto, Takemura, Ayano : Razan Masayuki, Iruma Asayi] Une autre piste – fourbe également, et là encore suggérée par Yasumori : si Hideto s’infiltre, peut-être pourrait-il empoisonner les réserves d’eau ? Yasumori préfèrerait se rallier au camp de Razan Masayuki plutôt qu’à celui d’Iruma Asayi – et peu importe qui a raison dans l’affaire : si l’assaillant prend la forteresse, les risques de destruction ou de pillage des archives seraient en effet plus élevés… Yasumori quête l’approbation de Takemura, qui ne peut qu’acquiescer : oui, aider les assiégés serait plus raisonnable. Mais l’eau n’est sans doute pas une cible appropriée : après tout, la forteresse est adossée à un lac, seul un de ses quatre côtés donne sur la terre ferme – et c’est donc là que se concentre le siège… Mais peut-être y aurait-il d’autres pistes : Ayano suppose que le poison n’aurait pas à tuer les soldats, simplement à les affaiblir pour leur faire abandonner le siège… Déjà affectée par une malédiction, Ayano n’a aucune envie de s’attirer encore davantage le courroux des dieux en commettant un massacre aussi fourbe !

 

[III-5 : Ayano, Yasumori, Takemura, Hideto] Ayano se demande aussi s’il ne serait pas possible d’infiltrer quelqu’un à l’intérieur de la forteresse ; Yasumori l’approuve ; mais Takemura suppose que seule Yasumori pourrait éventuellement faire preuve des dons d’escalade suffisants tout en restant discrète… Et ce n’est même pas sûr ! Ainsi impliquée, Yasumori revient aussitôt à la base : d’abord s’informer dans le camp des assaillants… D’autant qu’ils ne pourraient pas s’attarder dans la forteresse, il faudrait y faire un passage très rapide ! Mais introduire à l’intérieur de la forteresse l’un d’entre eux, pour signifier aux assiégés qu’ils ont des alliés à l’extérieur, pourrait être utile, c’est vrai. Yasumori préfère ne pas « griller » le déguisement de Hideto simplement pour récolter les ragots habituels – mieux vaut réserver son intervention pour l’empoisonnement, le cas échéant. Peut-être Yasumori pourrait-elle s’y rendre elle, pour trouver une faille ? Et peut-être déterminer un passage pour l’intérieur qui serait passé au-dessus des considérants stratégiques… Le lac pourrait être la meilleure solution, d’ailleurs. Des diversions sont enfin envisageables : mettre le feu au camp, ce genre de choses… Yasumori propose cette fois ses services – et apprécierait au passage de mettre la main sur un de ces fusils que les barbares ont introduit au Japon

 

[III-6 : Ayano, Yasumori, Takemura, Hideto : Sekine Senzô] En faisant le point, Ayano suppose que Yasumori et Takemura pourraient se livrer à ces actions en principe discrètes, et éventuellement infiltrer la forteresse, là où Ayano et Hideto pourraient intégrer le camp des assaillants, sous quelque prétexte que ce soit – des journaliers en quête de travail (Ayano a de quoi se grimer en paysanne)… Et Maître Senzô ? À l’évidence, il ne se sent pas d’escalader une muraille… Mais commencer par introduire l’un ou plusieurs des leurs dans le camp – pas lui ! – serait sans doute un préalable utile. Reste ensuite à se rassembler…

 

[III-7 : Yasumori : Razan Masayuki, Iruma Asayi] D’ailleurs, Yasumori aimerait en savoir plus sur les chefs des camps opposés – ce qui pourrait permettre de déterminer qui serait le plus ouvert, ou manipulable, des deux. Mais des paysans des environs ont pu indirectement les renseigner : ils n’ont pas les détails, mais il semblerait que le problème soit d’ordre matrimonial : le fils de Razan Masayuki devait épouser la fille d’Iruma Asayi, mais, pour une raison ou une autre, ça n’a pas eu lieu – du jour au lendemain, les bons voisins d’avant se sont mis à se détester unilatéralement. Tout laisse à supposer que l’offensé, dans cette histoire, est Iruma Asayi, puisqu’il a lancé le siège. Mais sont-ils des hommes d’honneur, ou des fourbes, des tyrans, etc. ? Les gens de la région (sa région…) apprécient plutôt Masayuki – comme un homme assez digne ; ce qui ne signifie pas qu’Asayi n’est pas lui aussi un homme digne ; par ailleurs, les paysans ne connaissent pas les raisons exactes de la rupture de fiançailles.

 

[III-8 : Hideto, Yasumori, Ayano] Hideto suppose qu’il pourrait se présenter dans le camp en tant qu’apothicaire, ce qu’il est bel et bien – mais Yasumori lui rétorque que cela ferait de lui quelqu’un de particulièrement suspect : si des rumeurs d’empoisonnement se mettent à courir, il sera un coupable tout désigné ! Mais, pour tous, l’exfiltration serait de toute façon un problème : Ayano, notamment, en fait la remarque.

 

[III-9 : Ayano, Yasumori, Hideto, Takemura] Finalement, la suggestion initiale du maquereau et de ses filles est à nouveau envisagée – même si Ayano et Yasumori sont rétives, et ne le cachent pas : aucune envie de passer à la casserole… encore que la seconde ait bien des ambitions de mère maquerelle – mais à la condition que cela lui rapporte ! Mais il faut y aller – pas le choix, ils ne peuvent pas se permettre d’attendre trop longtemps ; au pire, Yasumori est prête à se sacrifier seule si Ayano refuse – mais cette dernière est impliquée elle aussi, et suppose que c’est la seule solution ; qui a en outre l’avantage de ne pas les séparer, et de jouer par ailleurs sur plusieurs tableaux. Hideto jouera le maquereau, et Takemura le « chien de garde ». Le cas échéant, Hideto pourra se livrer à l’empoisonnement sur place…

 

IV : DANS LE CAMP DES ASSAILLANTS

 

[IV-1 : Takemura, Yasumori] Le camp est forcément surveillé, mais Takemura constate un semblant de relâchement chez les assaillants – sans doute parce que ce sont des troupes de petits féodaux, guère habituées aux opérations de ce genre ; et, si la forteresse d’Ashiga Tomo est grande et vieille, ses troupes ne sont probablement guère plus solides – et pas plus nombreuses : environ un millier d’hommes dans chaque camp. Le lac est relativement délaissé – le siège n’a pas vraiment de dimension navale. Côté terre, des béliers et des échelles ont été préparés, mais impossible de dire pour le moment s’il y a un projet d’assaut. Yasumori apprend avec plaisir que, oui, les troupes sont armées de ces fusils qui l’intriguent tant…

 

[IV-2 : Takemura, Ayano] Le relâchement des gardes est tout de même bien sensible : ils les arrêtent un temps, forcément, à l’orée du camp, mais gobent sans suspicion l’histoire du maquereau et de ses employés – ils libèrent le passage contre un banal pot de vin. Takemura, en lui-même, s’en étonne… Excès de confiance ? Ou incompétence ? Il tend plutôt vers la deuxième solution… mais suppose que les soldats seraient tout de même en mesure d’emporter la bataille, en péchant moins dans la seule dimension martiale. Ils ne sont toutefois pas laissés sans surveillance à l’intérieur du camp – et ne passent pas inaperçus. Ayano s’intéresse à l’état d’esprit des troupes, mais n’en retire rien de bien utile : les troufions râlent à propos des corvées, pour le principe, mais rien d’inhabituel. L’intendance, en matière de provisions notamment, est bien gérée par l’armée assaillante, qui ne s’en remet pas à la seule activité des locaux – même si un espace du camp est plus ou moins réservé aux auxiliaires de ce genre.

 

[IV-3 : Yasumori, Ayano] [Yasumori détermine son approche et fait un jet de Charme ; j’avais adapté les règles sur les réussites critiques, ainsi que je l’expliquais dans le prologue du scénario, mais, même ainsi, elle a enchaîné un très bon jet de dés initial, et trois relances du dé libre explosif ! Sa réussite étant extraordinaire, à ce stade, la tâche des joueurs a été considérablement facilitée…] Yasumori attire l’attention, et son charme juvénile fait des miracles – le camp est littéralement à ses pieds, et lui fait instinctivement confiance ! C’en est au point où les soldats n’osent même pas la siffler ou faire des remarques graveleuses : elle les charme tant qu’elle les intimide, et ils lui mangent dans la main… À ce stade, Ayano est même un peu vexée… Et, en dépit de ses efforts, elle se montre beaucoup moins avenante que la petite peste. [En fait, elle passe juste à côté de l’échec critique selon mes règles retravaillées – et aurait bel et bien fait un échec critique selon les règles normales du D6 Light…] Mais le magnétisme de Yasumori est tel qu’elle se sent autorisée à demander où se trouve la tente du commandement, pour y donner un « spectacle ». On l’y conduit avec plaisir, ainsi que ses « camarades ».

 

[IV-4 : Yasumori, Ayano, Takemura, Hideto : Iruma Asayi, Iruma Katsumasa, Sekine Senzô] Yasumori propose donc ses services dans la tente des officiers – dont les documents ne sont toutefois pas à la vue de tout le monde… mais ça pourrait s’arranger. En tout cas, le seigneur lui-même s’y trouve, Iruma Asayi, ainsi que son fils Katsumasa (mais pas sa fille offensée). Ce sont des samouraïs de rang intermédiaire. Asayi dévore des yeux Yasumori dès qu’elle arrive dans la tente – et elle sait qu’elle lui inspire confiance… et qu’on la considère d’une classe largement supérieure, par rapport à la prostituée de base qu’elle pensait incarner en pénétrant le camp. Ayano entre également, mais Takemura (armé… Yasumori a par ailleurs laissé son arc de côté, à la garde de Hideto – elle a toutefois gardé deux dagues dans ses longues manches…) et Hideto doivent patienter dehors. Consciente de cette situation particulière, Yasumori décide donc de jouer l’aristocrate – et dit tout de go qu’elle a des recherches généalogiques à faire dans les archives d’Ashiga Tomo ; et ce fut un long voyage, pour y parvenir… Le siège est à cet égard une surprise un peu fâcheuse. La requête surprend les officiers – qui écarquillent un peu les yeux à sa remarque portant sur le siège ; mais c’était un malentendu, elle ne déplore rien… Quant aux recherches, elle doit s’y livrer avec son père, qui a un peu de retard (Yasumori envisage d’en confier le rôle à Sekine Senzô le cas échéant). Asayi explique avoir été contraint à ce siège pour une question d’honneur, mais il ne doute pas d’emporter bientôt la forteresse – c’est avec plaisir que, le moment venu, il autorisera Yasumori et son père à travailler dans les archives. Il s’étonne cependant de l’objet exact de leurs recherches… Yasumori évoque des ancêtres dans la région – en rapport avec les guerres de Corée du temps jadis : la forteresse, lui a toujours dit son père, renferme des trésors de documentation – c’est un homme de livres… Elle s’y intéresse beaucoup moins pour elle-même, mais la piété filiale… Asayi confirme la réputation d’Ashiga Tomo à cet égard. Yasumori, s’abritant derrière son éventail, dit craindre la guerre et son cortège de morts, elle faible femme… Les officiers, dès lors, se montrent un peu condescendants, même s’ils sont avant tout charmés… Asayi, toutefois, même s’il en fait la remarque avec tout la courtoisie nécessaire, se demande ce qu’il en est de ce « spectacle » dont parlait Yasumori à ses hommes – même si elle joue désormais à l’aristocrate. Yasumori préfèrerait exprimer ses talents sur un sol dur, plutôt que sur de la boue… Asayi comprend bien l’allusion – et Yasumori aime les hommes valeureux ! De son côté, Ayano, qui n’a guère l’habitude de jouer le faire-valoir, est boudeuse…

 

À suivre…

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Ecoutez-moiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiii !!!

Publié le par Nébal

Ecoutez-moiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiii !!!

Je vais tenter un truc…

 

Parce que je suis un suiveur obnubilé par les tendances trendy de la hype, parce que, en outre, je tends à faire des chroniques de plus en plus longues et on, euh, m’en a fait la remarque, broumf, je me suis dit que tenir en parallèle du blog une chaîne YouTube reprenant mes chroniques en audio pourrait éventuellement en intéresser quelques-uns. Je me plante peut-être, hein – mais ça ne coûte pas grand-chose d’essayer, j’imagine… Et le texte demeure, bien sûr.

 

Et donc voilà : la chaîne YouTube de Welcome to Nebalia. J’ai commencé à diffuser mes chroniques depuis le début de ce mois, m’autorisant aussi quelques retours en arrière occasionnels. À partir de maintenant, toutes mes chroniques (non, bien sûr, ça n’inclut pas mes comptes rendus de parties de jeu de rôle, et pas davantage mes vagues tentatives pour écrire des nouvelles…) s’ouvriront sur une version audio, suivie bien sûr de la chronique écrite – comme d’hab.

 

Vos retours sont bienvenus, à tous points de vue. N’hésitez pas, donc.

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