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Pluie noire, de Shôhei Imamura

Publié le par Nébal

Pluie noire, de Shôhei Imamura

Titre : Pluie noire

Titre original : 黒い雨 (Kuroi ame)

Titre alternatif : Black Rain (international)

Réalisateur : Imamura Shôhei

Année : 1989

Pays : Japon

Durée : 123 min.

Acteurs principaux : Tanaka Yoshiko, Kitamura Kazuo, Ichihara Etsuko, Ozawa Shôichi, Miki Norihei, Ishida Keisuke…

 

IMAMURA, QUE JE NE CONNAIS PAS ASSEZ

 

Parmi les réalisateurs nippons au succès mondial, Imamura Shôhei s’impose comme un des plus étonnants à avoir succédé à la première vague internationale de cinéma japonais – focalisée sur les Kurosawa Akira, Mizoguchi Kenji et Ozu Yasujiro. Avec son contemporain tout aussi brillant Oshima Nagisa, et d’autres peut-être moins connus, on en a fait un pilier de la « Nouvelle Vague japonaise » – qui emprunte sa dénomination à la « Nouvelle Vague » française, tout en s’en distinguant radicalement, et en se montrant en définitive bien moins rigide… et bien plus pertinente, mais ceci n’engage que cet ignare de moi.

 

Quoi qu’il en soit, Imamura a – étonnamment – su s’exporter. Il fait partie du cercle relativement retreint de réalisateurs ayant obtenu deux fois la Palme d’Or à Cannes – pour La Ballade de Narayama (1983) et L’Anguille (1997) –, et je me souviens encore qu’à la sortie de De l’eau tiède sous un pont rouge (2001 – déjà !), plus d’un avait pronostiqué qu’il en gagnerait une troisième… Ce qui n’a pas eu lieu. Mais peu importe.

 

Comme tant de réalisateurs japonais, qu’ils soient d’ores et déjà envisagés comme des « classiques » ou pas, il a livré une œuvre abondante, dont je ne connais pour l’heure que les échos les plus tonitruants – à savoir ces deux Palmes d’Or… J’ai beaucoup aimé L’Anguille (d’après une nouvelle de Yoshimura Akira, que je n’ai pas lue), mais j’ai adoré La Ballade de Narayama – ce qui m’a amené, tant qu’à faire, à lire le roman originel, de Fukazawa Shichirô (excellent lui aussi) ; mais pas à regarder sa première adaptation, par Kinoshita Keisuke, visiblement très différente. L’approche délibérément « anthropologique » du film d’Imamura – dimension que l’on trouve également dans le roman, mais avec des connotations différentes sans doute – m’a tout particulièrement parlé : tourné à la façon d’un documentaire matérialisant en images fortes la rudesse et la crudité d’un monde sauvage et hostile, c’est là une œuvre de tout premier ordre, de celles qui produisent sur le spectateur un effet inoubliable.

 

C’était sans doute une raison plus que suffisante pour poursuivre l’exploration de la filmographie du réalisateur, en creusant un peu ; je m’étais procuré il y a quelque temps de cela, outre De l’eau tiède sous un pont rouge, les deux films qui précédaient immédiatement La Ballade de Narayama, à savoir La Vengeance est à moi et Eijanaika… sans pour autant trouver l’occasion de les regarder. Pas davantage pour ce qui est de son adaptation du très chouette roman de Nosaka Akiyuki Les Pornographes, sous le titre Le Pornographe (introduction à l’anthropologie), un peu plus vieux. Il faudra…

 

PLUIE NOIRE… ET DES MALENTENDUS

 

Et c’est finalement, de manière très aléatoire – les envies d’un soir – avec Pluie noire que j’approfondis un peu le sujet. Pluie noire également est une adaptation de roman – en l’espèce celui, éponyme, de Masuji Ibuse (que j’ai également dans ma bibliothèque à lire…), qui a connu un grand succès en son temps (il est sorti en 1965) et par la suite (le film n'est pas en reste, qui a connu un beau succès critique, et a été doublement récompensé à Cannes, s'il n'a pas cette fois remporté la Palme d'Or...). C’était l’occasion, pour Imamura, de traiter à nouveau d’un tabou nippon, mais d’un ordre très particulier – et qui, aujourd’hui encore, reste difficile à traiter là-bas. Et pour cause : il s’agit d’évoquer le bombardement atomique de Hiroshima le 6 août 1945… et, plus encore, ses suites à très court terme.

 

Faussement vieux

 

Et mon visionnage a débuté sur un énorme malentendu : le visuel (moche) de la jaquette, les photographies du film, avec leur noir et blanc un peu sale et granuleux, m’avaient amené, instinctivement, à supposer qu’il s’agissait là d’un film relativement ancien dans l’œuvre d’Imamura… Mais pas du tout ! Manipulé, le Nébal – et d’autres aussi peut-être : le film date en fait de 1989 – il est donc postérieur à La Ballade de Narayama

 

Mais les choix techniques du réalisateur, qui n’ont à l’évidence rien d’innocent, forgent au préalable cette image faussée, qui questionne ainsi d’emblée la possibilité de la reconstitution historique – a fortiori d’un événement aussi singulier, et aussi horrible…

 

En fait, ce noir et blanc un peu sale, ce cadre éventuellement tremblant, mais s’inscrivant dans un montage sobre, l’emploi de la lumière, l’allure même des acteurs sinon leur jeu (à voir), sont autant de moyens de leurrer le spectateur – éventuellement en pleine connaissance de cause, là n'est pas la question ; il n’y a guère que la bande son qui, délibérément sans doute, ne joue peut-être pas ce jeu jusqu’au bout…

 

Mais l’impact demeure – qui renvoie sans doute à La Ballade de Narayama, et peut-être à d’autres œuvres antérieures réalisées (ou du moins présentées) dans une optique anthropologique. Ce choix s’avère donc bien vite très pertinent – et n’a rien d’une affectation.

 

Ce qui donne l’orientation du film dans ses premières séquences – qui, là encore, font preuve d’une singularité et d’une intelligence, cinématographique, narrative ou historique, qui hissent sans ambiguïté le film bien au-dessus des seuls clichés d’un cinéma-vérité plus ou moins sincère, et sans doute à craindre avec un sujet pareil.

 

Pas Hiroshima à proprement parler

 

En effet, oubliez l’affiche – ou son slogan : Pluie noire n’est pas un film sur Hiroshima – Hiroshima et son bombardement ne sont que des points de départ ; le film y consacre une dizaine de minutes à peine, au tout début – allez, un quart d’heure tout au plus… Par la suite, on y reviendra occasionnellement (deux flashbacks, je crois), mais guère longtemps à chaque fois. L’essentiel du film se déroule en fait cinq ans plus tard, et dans une campagne finalement assez souriante… de prime abord.

 

Contraste, bien sûr, avec la ville anéantie par l’atome… Mais, fidèle à son optique quasi documentaire, et forcément conscient des périls du sujet, Imamura adopte alors un dispositif cinématographique particulier, en usant – à une exception près, la seule image du champignon nucléaire de tout le film, qui arbore sans qu’on y appuie quelque chose d’une menace surnaturelle, démoniaque – de plans resserrés et d’une grande sobriété, à hauteur d’homme. Imamura évite ainsi tout pathos de mauvais goût, sans pour autant cacher pudiquement le drame – bientôt, les victimes apparaissent à l’écran, les morts carbonisés, peu ou prou en cendres, et les survivants pour un temps, la chair brûlée, fondue, flasque, comme autant de créatures de cauchemar (un papier lu avant de rédiger cet article mentionnait les zombies de George A. Romero, et c’est probablement pertinent – ceux de La Nuit des morts-vivants au premier chef, les deux films disposant de cette même approche quasi documentaire), et peut-être plus cauchemardesques encore… car toujours humaines.

 

LE JOUR DE L’ÉCLAIR-QUI-TUE

 

Au moment de l’explosion, les Shizuma, Shigematsu (Kitamura Kazuo, bonhomme, parfait) et Shigeko (Ichihara Etsuko), se trouvaient à Hiroshima, où ils habitaient ; leur nièce, Yasuko (Tanaka Yoshiko, lumineuse), venait justement leur rendre visite ce jour-là… Les Shizuma sont aux premières loges quand frappe la bombe (l'explosion n'est perçue qu'indirectement, au travers d'une foule ballotée par le souffle), mais s’en tirent sans trop de blessures – de blessures visibles du moins, car les victimes de Hiroshima n’ont alors en rien conscience de la menace sourde des radiations… Yasuko, qui était à bord d’une petite barque lors de l’Éclair (toujours ou presque qualifié ainsi, éventuellement en précisant Éclair-qui-tue par la suite), ne subit pas à proprement parler l’explosion, mais est souillée par une pluie noire qui en résulte, phénomène de bien mauvais augure et sans doute pas très bien compris… Après quoi, l’oncle, la tante et la nièce errent toute la journée dans une Hiroshima volatilisée, hantée par les victimes atterrées, et en proie aux flammes – l’incendie, conséquence immédiate du bombardement, est tout particulièrement à craindre…

 

CINQ ANS APRÈS

 

Mais cinq années passent. Nous sommes à la campagne, et le Japon a changé (même loin des villes). La guerre est terminée depuis « longtemps », et pourrait n’être réduite qu’à un bien triste souvenir, si ses séquelles n’étaient pas palpables au quotidien.

 

Un personnage exprime bien cette dimension, tragicomique et à l’origine de scènes que l’on hésite à qualifier de drôles ou de déchirantes – peut-être parce qu’elles sont les deux à la fois : il s’agit de Yuichi, un jeune homme habile de ses mains, sculpteur émérite dans un genre grotesque qui n’est pas sans charme… mais qui perd la tête au moindre bruit de moteur (heureusement assez rare dans sa campagne) : possédé par le démon militaire, il perçoit dans ces bruits mécaniques autant de vrombissements des chars d’assauts américains – il n’a alors d’autre choix que d’obéir aux ordres intraitables de ses supérieurs, et de se jeter sous les chenilles imaginaires pour y faire sauter une bombe hypothétique : « Mission accomplie ! » Scènes cocasses, burlesques, et pourtant terribles quant à leurs implications...

 

Yuichi tient du traumatisme visible – même s’il n’est qu’occasionnel. En cinq années, cependant, on en a appris davantage concernant ce qui s’est passé à Hiroshima… Et si des interrogations essentielles demeurent (dont la plus douloureuse, la plus lancinante : « Pourquoi ont-ils fait ça ? »), la réalité de la menace des radiations, malgré nombre de zones d’ombre, est globalement un fait connu : les Shizuma, comme tant d’autres, sont des hibakusha, reconnus comme tels, des « victimes de la bombe », des irradiés – autant dire, même si le cadre bucolique qui est désormais le leur, dans une campagne qui pourrait être de carte postale, ne semble tout d’abord pas affecté par cette dimension, autant dire donc qu’ils sont tous autant de morts en sursis…

 

LE MAL DES RADIATIONS

 

Car les morts s’accumulent toujours – les irradiés, fatalement, développent à terme une maladie, le véritable poison de l’Éclair-qui-tue, et meurent quoi qu’on fasse ; il est vrai que la médecine est largement désarmée, avec ses docteurs qui martèlent que « tout est affaire de volonté, même la maladie »… Mangez donc de ces légumes ! Surtout, ne forcez pas trop ! Cette dernière injonction passe d'ailleurs mal auprès de certains, pour qui les irradiés ont finalement la belle vie… On peut tenter de faire appel à d’autres garants, bien sûr – dans la foi, ou la magie : Shigeko, bonne femme superstitieuse, a recours à une médium dont la nature de charlatan ne fait pourtant aucun doute aux yeux de Shigematsu…

 

Mais le mal des radiations, s’il est grossièrement conçu, si l’on a globalement conscience de sa menace, n’est pas défini avec précision. On s’étonne – les irradiés « du moment », tels les Shizuma – que, en bien des occasions, il se trouve des « irradiés d’après », pas présents au moment même de l’explosion mais ayant parcouru les lieux sinistrés assez rapidement ensuite, qui meurent précocement, avant ceux que l’on aurait cru être les premières victimes… lesquelles, comme de juste, éprouvent alors un vague sentiment de culpabilité, à rester ainsi plus longtemps en arrière.

 

L’enchaînement des funérailles, avec leurs prières répétitives et plus ou moins sincères (Shigematsu, que l’on contraint de les lire, n’est sans doute pas le plus dévot des hommes, s'il a ses propres croyances, c'est-à-dire ses propres illusions), marque l’écoulement du temps – impitoyable, mais sans esbroufe, avec une simplicité lapidaire dans l’exposition qui ne rend ces scènes que plus absurdes, et donc tragiques…

 

LE DESTIN DE YASUKO

 

Ce qui illustre cependant, tout à la fois l’horreur des radiations et la méconnaissance que l’on en a, c’est le cas de Yasuko. La jeune femme va sur ses 25 ans, et est charmante comme tout. Elle vit, depuis Hiroshima, à la campagne, auprès de son oncle et de sa tante (sa mère, la sœur de Shigematsu, est morte à sa naissance ; quant à son père, brièvement entraperçu dans le film, elle n’a guère de relations avec lui…). Mais les Shizuma désespèrent de la marier un jour – car c’est là le seul moyen de concevoir pour elle un avenir, et le débonnaire bonhomme et sa gentille épouse envisagent Yasuko comme leur propre fille, celle qu’ils n’ont jamais eue… Mais personne ne veut épouser Yasuko – dans ce système de mariages arrangés où les Shizuma consultent nombre d’intermédiaires. Yasuko… Elle était à Hiroshima ! Elle a subi de plein fouet l’Éclair ! Elle tombera forcément malade – voire, et c'est bien pire encore, elle ne peut qu’être stérile !

 

Aussi les désillusions s’enchaînent-elles… au grand dam des Shizuma, et peut-être davantage que de Yasuko elle-même. Shigematsu n’en revient pas de ces rejets multiples ; il est obnubilé par cet ultime argument : mais non, elle n’a pas été irradiée ! Elle n’était pas vraiment là sur le moment… Tout ce qu’elle en a subi, c’est cette « pluie noire », et rien d’autre ! Elle n’est pas du tout irradiée ! Il n’en démord pas – et va jusqu’à fournir des « preuves » aux marieurs éventuels, ou directement aux beaux partis, probablement davantage encore à leurs familles : il recopie les passages de son journal et de celui de Yasuko qui traitent de la catastrophe – il va même jusqu’à les confier à un médecin pour expertise, supposant que le récit sincère de cette « pluie noire » suffira à convaincre le docteur de certifier la parfaite santé et la fécondité de Yasuko…

 

Bien sûr, le spectateur du film de 1989 sait ce qu’il en est… Et que ces journaux soient l'occasion de flashbacks oriente bien sûr notre ressenti. Oui, Yasuko est évidemment irradiée, elle tombera inévitablement malade, et…

 

Disons que Shigematsu à son tour, désarmé, sera amené à chercher un bien illusoire réconfort dans des actes de foi, aussi dénués de sens que la vie et la mort elles-mêmes.

 

Mais d’ici-là, les échecs amoureux de Yasuko – à supposer qu’il s’agisse d’amour – affectent probablement plus son oncle et sa tante qu’elle-même ; stoïque, si elle ne dit rien, Yasuko se doute bien de quelque chose. Et il n’y a rien d’étonnant, à cet égard, si elle ne trouve de véritable réconfort, tardif, qu’auprès de Yuichi – un autre traumatisé de guerre, au mal secret, mais qui, tout empêtré qu’il soit dans ses illusions d’assauts militaires, envisage peut-être la réalité pitoyable de son existence avec une lucidité faisant défaut aux aimables Shizuma…

 

TOUT SAUF UNILATÉRAL

 

Certes : Pluie noire n’est pas exactement un « feelgood movie »… Pour autant, il ne s’agit pas d’un film aussi unilatéral qu’on pourrait le croire, et, surtout, il sait se montrer suffisamment habile et juste pour éviter le pathos associé au sujet.

 

À vrai dire, il se montre d’autant plus pertinent à cet égard que, dans son optique quasi documentaire, il sait ménager des moments lumineux – dans ce cadre bucolique, où la bande de vieux copains irradiés passe ses journées à lézarder au bord d’un étang et à taquiner la carpe, même pas pour la manger, mais pour s’assurer de ce qu’elle grandit et continuera à grandir... Cet environnement a quelque chose de souriant sans même être véritablement forcé – et la communauté villageoise, avec ses amitiés autant que ses vagues disputes, est pleinement humaine, elle n’a rien d’un sanatorium transitoire, vague étape mesquine séparant la vie de la mort, sans autre propos. Les irradiés sont des morts en sursis, oui, mais ils ne sont pas que cela. Et, aussi tragique au fond soit la condition d’un Yuichi au milieu des cancéreux, le sourire peut étrangement être de la partie quand il cède à ses fantasmes de combattant – le rire, même. La chute n’en est sans doute que plus terrible…

 

LA JUSTESSE DE LA RÉALISATION

 

Bien sûr, la technique va de pair. La réalisation d’Imamura est sobre, caractère qui ressort peut-être d’autant plus en raison de son usage à la fois inventif et académique (disons, entre les deux, faussement académique) du noir et blanc, un peu sale, et pourtant lumineux le cas échéant. Les « effets » de réalisation, au sens le plus visible, sont somme toute rares durant la majeure partie du film – ce qui participe sans doute de sa dignité.

 

Au fur et à mesure, cependant, Imamura glisse des plans plus inattendus, et probablement de plus en plus à mesure que le film progresse – dans la dernière demi-heure, tout particulièrement, où les funérailles gagnent en horreur à être narrées au travers de lugubres travellings... Jusqu’aux sublimes plans de la conclusion, où la composition de l’image, littéralement, évoque au sens le plus matériel de l’expression une « nature morte » s’insinuant dans la carte postale bucolique. Il faut sans doute mentionner ici une scène assez forte, et qui tranche sur les dispositifs globaux du film sans que cela paraisse incongru pour autant : le récit douloureux par Yuichi, en pleine lumière, spots pointés sur lui, de son traumatisme – en écho savoureusement et tristement grotesque du traumatisme insidieux des irradiés, contraints à attendre la mort, sans même savoir « pourquoi »…

 

LE MONDE ET LA BOMBE

 

Le film n’est d’ailleurs pas neutre à cet égard, s’il n’a pour autant rien d’un pamphlet. Forcément, en ce qu’il est plus un film sur le traumatisme de Hiroshima que sur Hiroshima à proprement parler…

 

La perspective de « l’après » domine, qui justifie ces allusions bienvenues mais jamais vraiment développées au conflit qui se déroulait alors en Corée, où un Truman n’excluait pas le recours une fois de plus à l’Éclair-qui-tue – manière sans doute de désigner sans le dire MacArthur, fervent partisan de l’emploi de la bombe, alors même qu’il dirigeait l’occupation américaine dans ce Japon anéanti par ladite bombe…

 

Par allusions, donc, on évoque un monde « d’après » la bombe, un monde assez idiot sans doute pour en faire de nouveau usage, mais où le stoïcisme des victimes n’en fait pas pour autant totalement des statistiques résignées. Peut-être ne pourront-elles pas faire grand-chose en définitive... Mais dire non, c'est déjà beaucoup.

 

Très beau film, donc. Dur sans doute, poignant assurément, subtil souvent, pertinent toujours. Encore une réussite d’Imamura Shôhei, confirmant bien qu’il me faudra sous peu creuser davantage dans sa filmographie…

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Tomié, de Junji Itô

Publié le par Nébal

Tomié, de Junji Itô

ITÔ Junji, Tomié, [Tomie – The Complete Comics of Tomie ; Tomie Again – Tomie Part 3], traduction [du japonais], adaptation, lettrage et maquette : Éditions Tonkam [sans autre précision...], Paris, Tonkam, [1987-1990, 1992-1995, 1999-2001] 2012, 744 p.

 

RETROUVER ITÔ JUNJI

 

Il y a peu somme toute, ma lecture de Spirale, probablement l’œuvre la plus célèbre du mangaka d’horreur Itô Junji, m’avait collé une sacrée baffe – révélant des manières inédites à mes yeux d’exprimer l’horreur au travers d’une bande dessinée. Impression certes en partie relativisée par quelques lectures ultérieures – et tout particulièrement La Maison aux insectes d’Umezu Kazuo – fondateur dit-on du manga d’horreur moderne, et d’une grande influence sur Itô Junji ; on y revient.

 

Et même, on en arrive à Tomié, en fait – autre œuvre d’Itô Junji d’un format à peu près comparable à Spirale, et disponible de même en français en une intégrale en un volume. Les gens qui savaient m’en avaient recommandé la lecture, et à raison sans doute – même si je n’avais pas bien conscience au départ de ce dans quoi je m’engageais. Quelque chose de « différent », une fois de plus – et en même temps très éloigné de Spirale, et bizarrement proche à l’occasion… « Bizarre » étant sans doute un mot-clef, comme de juste. Feuilleter l’ouvrage s’avère éloquent – mais ayant pour ma part commandé ce tome auprès du Diable, sur la foi de ces chaleureuses recommandations, je n’en avais pas eu l’occasion… C’est peu dire que le style change ! Car Tomié est une série – ou un personnage... – qui a accompagné l’auteur sur une quinzaine d’années environ… Et ça se voit.

 

UN SHÔJO D'HORREUR ?

 

Le tout premier épisode, sobrement intitulé « Tomié », est plus globalement la première BD publiée de l’auteur – en février 1987, dans la revue Mensuel Halloween, et sous une étiquette « shôjo », c’est-à-dire, selon la classification japonaise des publics cibles, à destination d’un lectorat de jeunes filles ; et c’est un élément essentiel, sans doute, et qui impose d’emblée sa griffe sur les premiers épisodes, même si la suite a pu, j’ai l’impression du moins, sortir de ce carcan relatif… sans dédaigner d’y revenir à l’occasion, d'une manière joueuse.

 

On comprend mieux ainsi ce cadre lycéen, mettant en avant des personnages de jeunes filles, cadre très prégnant tout d’abord, puis connaissant au fil des années quelques distanciations n’en ménageant que davantage des résurgences éventuellement ironiques.

 

Cependant, le Japon n’a probablement pas ici la même approche des « mauvais genres » que l’Occident en général, ou la France en particulier : un manga d’horreur, et d’horreur horriblement horrible – Itô Junji n’y va pas avec la dos de la cuillère, et on y retrouve tout le côté dérangeant et insidieusement malsain de Spirale, œuvre pour partie ultérieure (j'y reviendrai), mais avec probablement un coefficient de violence et d’horreur graphique plus élevé –, un tel manga, donc, dans une publication destinée aux jeunes filles, ça n’a absolument rien d’inattendu là-bas, faut-il croire. Et, en fait, un précédent de taille est sans doute à relever : nul autre que cet Umezu Kazuo évoqué précédemment, qui avait percé dans le genre plus ou moins au travers de supports « shôjo », environ 25 à 30 ans plus tôt. Or ce « Tomié » d’Itô Junji s’inscrit clairement et sans ambiguïté dans la filiation d’Umezu Kazuo (plus tard, Itô Junji a eu l’occasion de le célébrer comme étant sa principale inspiration… l’autre, littéraire, étant un certain H.P. Lovecraft, eh) ; et peut-être l’aîné lui-même l’a-t-il bien perçu ainsi – toujours est-il que le jury du prix Umezu, présidé par ledit Umezu, a récompensé aussitôt ce « Tomié »… Pas mal, pour une première BD !

 

UN PEU D'ÂGE...

 

Ceci étant… Il a vieilli, ce premier épisode. Et graphiquement, notamment – ce qui saute de suite aux yeux. Il n’a en effet pas grand-chose de, disons, « l’élégance académique » d’œuvres ultérieures, dont le côté propret, finalement, ne fait que renforcer les délires graphiques de l’horreur sautant à la gueule du lecteur dans sa forme la plus surréaliste.

 

Le trait est ici nettement moins précis, la mise en page nettement moins complexe, c’est très anguleux et expressionniste, mais d’une manière flirtant j’ai l’impression avec l’amateurisme (connoté, cette fois) – à ceci près, sans doute, que l’auteur y fait déjà la démonstration de son goût des aplats de noir, qui, au-delà d’éventuelles références occidentales en l’espèce (Will Eisner, Frank Miller, Mike Mignola si on s’y autorise de la couleur...), peut une fois de plus nous ramener… à Umezu Kazuo ? Et de même pour l’allure générale des personnages ? En nettement moins bien, toutefois…

 

Oserais-je le dire ? Eh bien, ce premier épisode… m’a fait l’effet d’être passablement moche. J’ai redouté un moment que l’ensemble de la BD soit de la même eau… mais un feuilletage hâtif a vite démontré que non – mettant bien au contraire en avant une évolution, sensible à chaque épisode ou presque, jusqu’aux ultimes épisodes louchant nettement plus sur le style de Spirale, BD publiée bien après les premiers épisodes de Tomié, mais avant les derniers.

 

(Il y a peut-être des assistants à la clef ? Je n’en sais rien ; je le suppose, mais…).

 

UNE SÉRIE DÉCOUSUE (UNE SÉRIE ?)

 

C’est que la « série » (si c’est bien une série, c’est peut-être à débattre, en fait) s’étend donc, comme dit plus haut, sur une quinzaine d’années, avec des « groupes » de publication : après l’épisode originel de 1987, un autre en 1988, deux en 1989, deux en 1990 ; petite pause, puis un en 1993, un en 1994, et, accélération, quatre en 1995 ; enfin le gros cycle final, sous le titre Tomie Again ou Tomie Part 3 semble-t-il, comprenant deux épisodes publiés en 1999, et, enfin, six en 2000 – à noter, puisque c’est ma référence depuis le début, que la publication originelle de Spirale a eu lieu en 1998-1999, et donc entre le deuxième et le troisième cycles de Tomié.

 

Une série très décousue, donc – ne serait-ce qu’au regard des publications. Mais c’est que la série au sens narratif l’autorise… En effet, Tomié, en dehors de son personnage-titre récurrent et encore, tient surtout de la succession d’histoires courtes largement indépendantes – même si l’on y trouve quelques rares autres personnages récurrents, et au moins deux semblants d’arcs, un vers le début, l’autre à la toute fin.

 

LES DÉBUTS DE TOMIÉ

 

La base, ou le thème si l’on préfère, apparaît déjà dans l’épisode originel de 1987 – car il tient pour l’essentiel dans le rôle-titre. Tomié, donc, est une jeune fille d’une grande beauté – ses cheveux lui valent l’admiration de tous, même si, chez le lecteur, c’est un autre gimmick visuel qui attire immédiatement l’attention (et, par la suite, suffit à devenir un présage de l’horreur…), à savoir un petit grain de beauté juste sous l’œil gauche, qui n'est pas pour rien dans le charme surréel de la jeune fille… Las, Tomié est morte – assassinée, démembrée –, et tout le lycée, comme de juste, en est profondément affecté : quel sinistre fait-divers ! Professeurs et lycéens – et surtout lycéennes ? – s’en entretiennent, à la manière d’une communauté qui parle, qui doit parler, pour exorciser sa douleur… quand la jeune morte revient, fraîche et aussi belle qu'à son habitude, comme si absolument rien ne s’était passé. Situation inacceptable ! La possibilité de la surnature, à peine esquissée encore (on évacue le fantôme, puisqu'elle a des pieds ! Mais la suite de la série jouera plus frontalement de la carte du succube avec un peu de vampirisme de bon aloi, et une touche de délire SF par-dessus), choque plus encore la communauté que sa mort assumée. Il faut rétablir l'ordre du monde ! En résultent (logiquement, d'une certaine manière) de nouvelles atrocités – puisque la seule présence de Tomié suffit à rendre folles et fous ses camarades et professeurs… pris dès lors de l’irrépressible pulsion de la tuer et, bien sûr, de la démembrer.

 

UN SCHÉMA

 

Ce qui fait une histoire… Probablement pas une série. Pour franchir l’étape entre l’histoire courte et la saga, Itô Junji use cependant de son expédient originel – ce sont ses connotations qui changent. Car Tomié revient sans cesse ; et, sans cesse, elle rend les gens autour de lui tous plus fous les uns que les autres – tous intimidés par son incroyable beauté : les jeunes filles en sont jalouses, les hommes de tout âge forcément fous amoureux, au point de se déchirer entre eux (littéralement). La réapparition de Tomié déchaîne ainsi le plus souvent le carnage… mais cela va plus loin – car la scène initiale est amenée à se répéter : inévitablement ou presque, Tomié finit découpée en morceau par tel ou tel homme habité par le désir insatiable de la posséder. Et peut-être n'est-ce pas un problème pour elle...

 

Car elle revient, systématiquement… profitant de la moindre faille pour quitter le monde des morts et s’insinuer dans celui des vivants – comme le blasphème qu’elle est. Une greffe change la greffée en une nouvelle Tomié ; des radiations accélèrent la croissance de fœtus qu'elle a généré ; ici, une Tomié siamoise apparaît dans les cheveux de la Tomié « originelle » (mais, comme de juste, éventuellement rejeton elle aussi)... Tomié, au fond, est une maladie – et des pires, un virus que rien ni personne ne saura jamais contenir… Elle reviendra toujours, et toujours avec les mêmes conséquences. Elle est l'incarnation de la fatalité.

 

UN PERSONNAGE DE PLUS EN PLUS HAÏSSABLE (ET POURTANT ?)

 

Et sans doute, au fond… parce qu’elle aime ça. Dimension guère sensible tout d’abord, mais qui devient assez rapidement centrale : Tomié n’est pas qu’une jolie jeune fille – elle est une jolie jeune fille pleinement consciente de sa beauté, elle en est extrêmement fière, et elle entend bien en profiter autant que possible jusqu’à son prochain décès… et au-delà, dans un cycle sans fin. L’esprit, si c'en est un, est d’un matérialisme, au sens le plus vulgaire, parfaitement consternant. Plus globalement, elle est d’un égoïsme forcené, d’un mépris répugnant pour qui n’est pas aussi bien loti qu’elle, c’est-à-dire tout le monde, d’une arrogance inacceptable, d’une prétention qui n’a d’égale que la superficialité… Il faut y ajouter, comme de juste, des pulsions sadiques essentielles ; car Tomié aime faire souffrir les gens, de mille et une manières – à vrai dire, si elle suscite bien des meurtres et bien des tourments physiques, elle-même joue bien davantage de la torture psychologique, se réjouissant des souffrances atroces qu’elle inflige à tout un chacun…

 

Le rapport à ces drames est peut-être vaguement ambigu – même si je ne me sens pas de m’interroger ici avec pertinence sur la condition féminine au Japon… Il y a sans doute un peu de ça là-dedans. Mais bref : au tout début, Tomié est avant tout une victime ; dans les quelques épisodes qui suivent, une mutation s’amorce, mais elle semble encore ne faire le mal (car c’est bien de « mal » qu’il s’agit) que dans une optique de « vengeance » (à supposer que cela suffise à rendre ses exactions plus « légitimes »), et ses victimes, qui sont donc tout autant ses assassins, n’inspirent guère la sympathie… On peut, toujours, du moins, leur trouver telle ou telle chose à se reprocher ; probablement pas de manière à justifier de telles conséquences, quand même… Mais à mesure que la BD avance, c’est de moins en moins le cas – même s’il y a toujours, au moins, un petit quelque chose qui peut faire que… Bon, c’est pour le principe – on humanise en fait les victimes de Tomié en admettant comme faisant partie intégrante de leur être quelques torts plus ou moins bien admis…

 

Il n’en reste pas moins que Tomié, toujours plus odieuse, est l’incarnation du mal ultime dans cette BD – avec donc quelque chose d’un succube, qui séduit et fait souffrir, et raffole de toutes ces douleurs et horreurs.

 

HEUREUSEMENT, L'HORREUR FAÇON ITÔ JUNJI

 

Cela peut, j’imagine, avoir un rapport avec la dimension « shôjo » initiale, en tordant un peu le traitement du personnage de la lycéenne – pas forcément dans une perspective si moralisante que cela, d’ailleurs, contrairement à ce que l’on pourrait croire…

 

Mais je dois avouer que cet aspect – dont j’étais plus ou moins conscient au départ – s’est tout d’abord associé au dessin des premiers épisodes pour me faire craindre le pire… J’avoue ne guère raffoler des histoires d’ados et du cadre lycéen – à moins qu’il ne soit transcendé, d’une certaine manière, par… autre chose ; ainsi dans Spirale, d’ailleurs, où le lycée est un décor, avant tout inséré dans le cadre plus global de la ville (s'il faut citer une exception parmi mes lectures récentes, ce sera probablement Quartier lointain de Taniguchi Jirô). Ici, le lycée est tout d’abord autrement prégnant, et les rivalités et amourettes des ados en pleine poussée d’hormones ont eu tôt fait de me lasser… ou plutôt, cela aurait été le cas, si Itô Junji, déjà, ne faisait pas autant preuve d’un talent unique pour coucher sur le papier une horreur surréaliste et à même de foutre diablement mal à l’aise. « Mais où va-t-il chercher tout ça ? » Je vous le demande !

 

Le résultat est à la fois proche de certaines séquences de Spirale, et en fin de compte passablement différent – notamment en ce que le grotesque s’affiche plus franchement (jusqu'au rire le cas échéant, même si d'un humour tordu), en ne baignant pas dans une atmosphère de bizarrerie permanente ; aussi en ce que l’hémoglobine est davantage de la partie…

 

Mais c’est bien cette horreur improbable qui m’a d’abord tenu, et fait apprécier la suite de la BD – ou la majeure partie, disons : c’est-à-dire quand l’auteur ne cherche plus à établir des arcs narratifs avec personnages récurrents, mais s’adonne aux histoires courtes, sans personnages récurrents hors Tomié – mais est-ce pertinent de dire ainsi « Tomié » ? À tout prendre, plutôt qu’un unique personnage, nous avons bien plutôt une infinité de variations sur le même archétype…

 

LE RISQUE DE LA RÉPÉTITION

 

Ce jeu sur les histoires courtes n’est pourtant pas sans risque – le principal étant celui de la répétition. Au fond, chaque épisode ou presque obéit au schéma évoqué plus haut, et c'est de plus en plus flagrant : Tomié arrive dans un contexte rapidement esquissé, elle rend les gens fous, elle se montre toujours plus odieuse, les fous sont encore plus fous, on la tue, on la démembre, et on sait qu’elle ressurgira de toute façon…

 

Risque très présent, sans doute, et dont je conçois fort bien qu’il puisse lasser. Pour autant, c’est tout de même dans ces histoires courtes que j’ai le plus trouvé mon bonheur – justement parce qu’il s’agit de variations, en partie ; et le lecteur se régale (ou moi je me régale...) d’autant plus qu’il ignore encore quelle grotesquerie ignoble l’auteur infligera à son personnage ou via son personnage sur cette trentaine de pages… Les cadres ont leur importance – hâtivement posés, mais avec une certaine habileté ; et je préfère donc largement les épisodes s’éloignant du lycée, quels qu’ils soient, à ceux qui s’y déroulent… D’autant que les personnages récurrents sont plus ou moins ternes – la photographe cupide du principal arc du début est relativement correcte, mais sans susciter plus que ça mon adhésion, a fortiori mon empathie… L’arc final est un peu affecté des mêmes soucis – et de cette tendance malvenue à « expliquer » un minimum un phénomène qui ne saurait l’être (c'est toutefois bien la conclusion à laquelle on aboutit) ; on admettra tout de même que cette ultime « guerre des Tomié » n’est pas sans saveur, si sa toute fin est un peu plate…

 

Mais c’est entretemps que j’ai trouvé les épisodes qui m’ont le plus parlé – cette tragique randonnée en montagne, la séduction de l’enfant innocent par sa « mère de substitution », les frères meurtriers, les petits vieux qui n’ont pas de chance avec leurs enfants adoptifs… La variété des cadres, et finalement, de manière inattendue, des sentiments, suffit à mon sens à contrevenir au risque de répétition – mais c’est bien évidemment à débattre.

 

CONCLUSION

 

Bilan global ? Oui, c’est bien – voire très bien. Cependant, comparaison qui vaut ce qu’elle vaut mais il me faut bien y revenir encore, j’y ai largement préféré Spirale – œuvre autrement plus cohérente, et cela vaut pour le plan graphique aussi du coup, œuvre plus subtile à bien des égards, plus profonde si l’on y tient, et d’une singularité de tous les instants. Même si la présente variation sur le succube ne manque pas de bons moments, où l’auteur exprime pour notre plus grand plaisir malsain quelques échos de sa psyché forcément torturée, au travers d’un personnage que l’on adore détester… et redouter.

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CR L'Appel de Cthulhu : Arkham Connection (32)

Publié le par Nébal

CR L'Appel de Cthulhu : Arkham Connection (32)

Trente-deuxième séance de la campagne de L’Appel de Cthulhu maîtrisée par Cervooo, dans la pègre irlandaise d’Arkham. Vous trouverez les premiers comptes rendus ici, et la séance précédente .

 

La joueuse incarnant Romy était absente. Les PJ présents étaient donc Dwayne O’Brady, Michael Bosworth, et, en ce qui me concerne, le garde du corps aux ambitions d’écrivain Anatole « Froggy » Despart. Toutefois, le joueur incarnant Michael Bosworth n’est arrivé que tardivement ; la majeure partie de la séance a donc été jouée à deux PJ.

 

I : TOUT FEU TOUT FLAMME

 

[I-1 : Dwayne] Dwayne avait tenté de rester discret pour pénétrer dans la pièce, mais il a aussitôt croisé du regard le jeune homme qui s’y trouvait, moins de trente ans, et qui travaillait sur une table recouverte de feuilles annotées, tout en écoutant son mélange personnel de musique classique, et de cris de douleur et de supplication, diffusés en même temps par deux gramophones. Surpris, le jeune homme n’en a pas moins eu une réaction très vive – il s’est levé aussitôt, répandant par terre ses feuillets, et s’est réfugié derrière une armoire ; là, nous l’avons entendu psalmodier à voix basse…

 

[I-2 : Dwayne, Anatole : Cthugha] Dwayne, aussitôt, me dit de foncer sur l’inconnu – même s’il avance de son côté qu’il pourrait être utile de discuter… Un peu tard ; je me précipite sur le jeune homme, matraque en main, mais l’environnement encombré ne me facilite pas la tâche, et mon gabarit pas davantage… Quand j’arrive à proximité du jeune homme, sans avoir pu lui porter un coup, il s’arrête de psalmodier, l’air soulagé – et je perçois bientôt comme des grésillements… Un voile de flammes apparaît, qui le recouvre entièrement ! Ce n’est pas qu’il prend feu – plutôt qu’il est revêtu d’un manteau de flammes, qui le protège et, tout à la fois, émet une chaleur intense. Sur le moment, je me demande même si mes cheveux et vêtement ne vont pas y passer… Quoi qu’il en soit, l’étudiant s’exclame : « Loué soit Cthugha ! » Puis il tend ses mains dans ma direction – et je ressens une soudaine bouffée de chaleur… Je me recule prestement et dégaine mon .45 amélioré.

 

[I-3 : Dwayne, Anatole] Dwayne n’essaye plus de discuter ; lui aussi a dégainé son pistolet, mais je suis sur sa trajectoire de tir… Il se déplace pour ajuster au mieux son attaque, passant de l’autre côté de la table.

 

[I-4 : Anatole] Mon agresseur est plus rapide que moi, même si ça se joue à pas grand-chose. Je parviens cependant à éviter sa main enflammée, qu’il tendait dans ma direction. J’ai par ailleurs remarqué qu’il n’était pas en mesure de fermer le poing – il avait essayé, mais avait visiblement ressenti alors une vive douleur, et s’était brûlé lui-même… Il se contente donc de tendre les doigts, cherchant à les planter dans mon torse. Je ressens de plus en plus la chaleur…

 

[I-5 : Michael Bosworth, Romy] Michael est inquiet… pour son oiseau. Il se tient à distance, et caresse tendrement la petite tête du canari… Romy reste elle aussi dehors, mais prête à intercepter notre adversaire s’il venait à franchir la porte.

 

[I-6 : Dwayne, Anatole] Dwayne est maintenant en position, et fait feu par deux fois. Les balles passent bien à côté de moi, je ne courais aucun risque. Mais elles ne semblent pas atteindre leur cible… Par réflexe, je recule et constate qu’une des deux balles a fondu quand elle a atteint le manteau de feu ; quant à l’autre balle, elle a été déviée au tout dernier moment – par un courant d’air chaud ? Elle se loge dans un des crânes du mur, qu’elle fait exploser, répandant des éclats d’os partout…

 

[I-7 : Anatole] L’état de notre adversaire oscille en permanence : un moment il est pleinement confiant, certain de ce qu’il va nous détruire ; le suivant, il est bien obligé d’admettre qu’il n’est pas très sûr de ce qu’il fait au juste… Sentiment qui tend à s’accroître ? En tout cas, je le vois se brûler à plusieurs reprises… Ma manche droite, trop proche du manteau de feu, ne s’est pas enflammée : elle a instantanément été réduite en cendres… Je décide de tenter autre chose : je m’empare des papiers sur lesquels notre adversaire travaillait quand il nous a vus, et les lui jette dessus – espérant vainement qu’il y tiendrait trop pour risquer de les anéantir de ses flammes. Et je bouge en permanence, me trouvant toujours de l’autre côté de la table par rapport à lui. Le papier que je lui avais balancé à la figure brûle instantanément ; je ne sais pas s’il a conscience de ce dont il s’agit… Mais l’incandescence rapide l’aveugle un instant, et il s’en retrouve mal à l’aise. Il lève cependant de nouveau ses mains, et les tend devant lui ; je comprends qu’il ne cherche plus à me saisir, mais compte projeter des flammes dans ma direction. Toutefois, dans un soupir de soulagement, je constate qu’il n’est pas tout à fait au point à cet égard… Il pousse un cri de douleur – s’est-il à nouveau brûlé ? Mais il parvient après coup à projeter des flammes ainsi qu’il le souhaitait ! Cependant, elles ne sont pas en mesure de m’atteindre – elles filent vers l’armoire, qui s’enflamme aussitôt… Mais le sorcier est mal en point : il ne cesse de tousser, visiblement à deux doigts de l’asphyxie… Mais il reprend toujours ses esprits, et continue d’avancer sur nous…

 

[I-8 : Dwayne, Anatole] Dwayne s’est déplacé furtivement en longeant le mur ; il se poste à l’entrée de la pièce. Toujours sous la menace du sorcier, je lui balance sa table dessus. Il pousse un couinement de douleur et recule légèrement – je l’ai atteint avec la table, mais elle s’enflamme très rapidement. Je tente alors de me replier près de Dwayne… mais c’est une occasion pour notre adversaire de faire un tir groupé : il projette ses flammes dans notre direction – je m’en sors relativement bien (manche du bras gauche enflammée, toutefois), mais Dwayne est sévèrement touché, même s’il a pu esquiver une partie des flammes qui lui étaient destinées… Il prend feu aussitôt, et se roule par terre pour éteindre les flammes, franchissant ainsi la porte… Conscient de son état de torche humaine, je sors à mon tour – cette fois en prenant bien soin de ne pas susciter une nouvelle occasion de tir groupé, et, une fois dehors, je ferme la porte derrière moi.

 

[I-9 : Dwayne/« Leonard Border » : Romy, Michael Bowsorth] Romy tente d’aider Dwayne, mais n’arrive à rien. Ses propres vêtements commençant à s’enflammer, elle s’interrompt pour les éteindre. Michael, lui, n’accorde d’attention qu’à son pioupiou… De l’autre côté de la porte, le jeune homme nous traite de lâches, nous mettant au défi de revenir affronter notre mort ; il inonde la porte d’un torrent de flammes – elle commence à se gondoler, et de la fumée s’en échappe… Dwayne, cependant, n’est plus en feu. [Il a toutefois perdu un point d’APP – c’est sa véritable apparence qui est affectée, non celle de Leonard Border.]

 

[I-10 : Anatole] Jetant un coup d’œil au couloir, je me rends compte que la porte que nous avions franchie depuis l’abîme bouge… C’est notre cobaye, qui est ressorti, et qui la manipule pour nous enfermer dans le couloir ! Je me précipite dans sa direction, et l’atteins alors qu’il cherche à faire tomber la porte. Je n’ai toutefois pas le temps de le frapper : bien que surpris, et bien que handicapé, il laisse là la porte et se retire – mais son genou ne lui permet pas d’aller bien loin… Il s’étend par terre, incapable de quoi que ce soit. Je donne un grand coup dans son genou déjà très abimé, ce qui le fait hurler de douleur – il n’y reste plus guère que quelques lambeaux de peau en guise d’articulation… Il ne tarde pas à s’évanouir.

 

[I-11 : Dwayne, Anatole : Romy, Michael Bosworth] Dwayne voit la porte devant lui se gondoler ; au travers, il entend notre adversaire tousser fortement – l’asphyxie ? Quoi qu’il en soit, Dwayne dit à Romy qu’il leur faut partir (il ne prête plus attention à Michael, qui est dans son monde…). Ils voient tous deux que je suis retourné à l’entrée du couloir, et viennent me rejoindre – Romy en courant, Dwayne en peinant avec ses semelles fondues qui collent au sol… Michael suit lui aussi, à son rythme…

 

[I-12 : Dwayne, Anatole : Romy] Dwayne franchit la porte donnant sur la plateforme, puis emprunte à nouveau l’autre porte, ramenant à l’hôtel – en quête d’eau. Romy le suit et l’aide. Je les suis également, peu désireux de rester seul… Mais je leur dis que notre adversaire ne semble pas en mesure de continuer ainsi très longtemps : ça l’épuise et le blesse, il faut en profiter, ne surtout pas lui laisser le temps de se reprendre… Nous trouvons des seaux à champagne que nous remplissons d’eau. Dwayne se munit aussi d’un linge mouillé en guise de masque.

 

[I-13 : Michael Bosworth] Nous retournons dans le couloir de l’ossuaire. En chemin, nous croisons Michael, qui s’était arrête sur la plateforme, et qui désignait à son canari notre cobaye au genou éclaté : « Ça, c’est un méchant… C’est ce qu’on fait aux méchants… Mais moi je te protègerai ! »

 

[I-14 : Dwayne] De retour dans le couloir, nous voyons la porte du bureau de l’étudiant s’entrouvrir. Et la franchit une silhouette humaine littéralement carbonisée – elle n’a plus de cheveux, ses yeux ont fondu… Elle chancelle, sa respiration est douloureuse… puis elle s’effondre par terre. Dwayne s’en approche, et nargue l’apprenti sorcier : « Alors ? On est revenus… » Mais il n’obtient pas de réponse de la créature fumant de toutes parts. Dwayne lui déverse des glaçons dessus, ce qui suscite un mouvement réflexe… puis plus rien : notre adversaire est mort.

 

II : LAISSEZ BRÛLER LES PETITS PAPIERS

 

[II-1 : Anatole] Je vais jeter un œil à la pièce – elle est ravagée, comme après un incendie : tout le bois et le papier ont brûlé, les gramophones ont fondu… Il y a une porte à l’autre bout – faite du même métal que la première. Il y a encore des flammèches çà et là, et la chaleur demeure élevée.

 

[II-2 : Anatole, Dwayne : Michael Bosworth] Mais je rejoins les autres, et nous nous dirigeons vers la dernière porte du couloir. Dwayne tend l’oreille, mais n’entend rien. Il ouvre discrètement la porte – c’est une pièce très similaire à la précédente, mais mieux entretenue ; il n’y a pas ici de gramophones, mais davantage encore de papier, par contre. Dwayne dit à Michael que c’est un endroit sûr : « Parfait pour ton oiseau ! » Et il lui fait signe d’entrer. Mais Michael est sceptique : dans ce cas, pourquoi Dwayne n’y va-t-il pas lui-même ? Dwayne grommelle – reprochant à Michael de n’avoir absolument rien fait pour nous aider…

 

[II-3 : Dwayne, Anatole] Il y a là aussi une porte au fond de la pièce – la disposition laissant supposer qu’elle donne sur une autre salle, et la même que celle à laquelle on pourrait accéder depuis la porte du fond du bureau ravagé par les flammes. Une besace est accrochée à un fauteuil, à côté de la table de travail recouverte de papiers divers. Dwayne s’intéresse au sac, et moi aux papiers.

 

[II-4 : Anatole : Hippolyte Templesmith/« 6X », Andrew Stuart] Ces derniers sont bien rangés. Une note d’une encre relativement fraîche, et signée « 6X », est posée au centre de la table. Sinon, il s’agit pour l’essentiel de travaux d’ordre historique, surtout en rapport avec l’Antiquité gréco-romaine, d’essais astronomiques ou astrologiques également ; on y trouve enfin des documents moins définis, entre le carnet de notes et le journal – et ce sont ces derniers que je lis en priorité :

 

Elle ne craint rien, si ce n’est la magie et le signe des anciens ; je rigole en imaginant le pauvre bougre essayant de la libérer. Étonnant de voir qu’une créature si puissante et supérieure à nous poursuive des déplacements rémanents à son cycle d’existence. Dire que nous allons l’enfermer, l’assujettir. Qu’elle pourrait croupir pour l’éternité, si nous le désirions. Notre pouvoir est énorme… J’ai eu un instant un souvenir d’Andrew quand Hippolyte m’a adressé son plan. Il est vrai que le talent mathématique de Stuart m’aurait épargné des efforts, mais cet imbécile, de par sa naïveté et sa stupide bienveillance innée, n’aurait véritablement pu être utile qu’en tant que sacrifice. J’ai grande hâte que 6X m’avoue le but final de cette manœuvre et démonstration de force. Le rituel doit avoir lieu à minuit pile, lors de la veillée de Noël à la ferme des Gardner. Les feux d’artifices d’Arkham devraient totalement couvrir notre action….

 

[II-5 : Dwayne : Pierce Hawthorne] Dwayne soupèse le sac avant de l’ouvrir – des choses teintent à l’intérieur. Il pèse entre un et deux kilogrammes. À l’intérieur se trouve un crâne, recouvert d’une écriture aklo en spirale, et avec des billes de verre à la place des yeux. Mais cette dépouille n’est pas tout à fait humaine… Elle évoque à nouveau une sorte d’hybride entre l’homme et le reptile. Le reste du contenu du sac n’a pas autant de valeur : une pipe, du tabac… Probablement les affaires personnelles de Pierce Hawthorne ?

 

[II-6 : Dwayne, Anatole : Romy, Michael Bosworth ; Herbert West, Hardwicke, Hippolyte Templesmith/« 6X »] Dwayne décide alors d’étudier ainsi que moi les papiers – avec un objectif plus précis en tête : trouver comment sortir d’ici… Romy s’y met également, tandis que Michael fouille les armoires – où il trouve d’autres documents historiques (gréco-romains) ou astronomiques… ainsi que des bocaux évoquant immanquablement l’antre d’un sorcier, et contenant des herbes étranges, des dépouilles d’animaux inconnus, etc. Parmi les divers papiers, nous trouvons notamment une lettre courroucée contre « cet imbécile de Herbert West » qui a refusé de rejoindre leur alliance ; mais aussi un appel aux Hardwicke, afin qu’ils viennent les rejoindre ; le nom de « 6X » figure partout.

 

[II-7 : Dwayne, Anatole : Hippolyte Templesmith/« 6X »] Dwayne lit aussi le message signé « 6X » au centre du bureau ; à l’évidence récent, il emploie un ton très sec, impératif, ne laissant aucun choix aux destinataires : il exige qu’ils finissent leur travail à la ferme des Gardner, afin d’ « ouvrir les vannes » ; et il n’acceptera aucune excuse.

 

[La référence à la ferme des Gardner m’était inconnue, n’ayant jusqu’alors jamais mis les pieds à Arkham ; mais Dwayne, par contre, sait très bien de quoi il s’agit : cela renvoie à la « Lande foudroyée », à proximité d’Arkham, où la chute d’une météorite, il y a longtemps de cela, avait entraîné le dépérissement d’une famille de fermiers, les Gardnercf. « The Colour Out of Space ».]

 

III : DOES NOT COMPUTE

 

[III-1 : Dwayne] Nous nous rendons à la porte du fond – un très léger cliquètement métallique, régulier et multiple, en émane. Dwayne ouvre prudemment la porte. Nous voyons derrière comme un écran plat transparent, d’un mètre cinquante de hauteur pour deux à trois mètres de longueur, posé sur une table ; tout autour de l’écran, sur la table, se trouvent nombre de claviers de machines à écrire, soudés ensemble et reliés à l’écran ; tout autour, il y a comme des bornes fichées dans le sol, qui émettent un vague glougloutement – un système de refroidissement ? Les claviers, par ailleurs, ne sont pas tous adaptés aux caractères anglais – on y trouve bien d’autres langues, et même de l’aklo. Nous distinguons aussi un clavier particulier en ce qu’il arbore un gros interrupteur, marqué « on/off » (et qui est présentement sur « off »).

 

[III-2 : Anatole, Dwayne : Hippolyte Templesmith] Je me demande de quoi il s’agit, mais suppose que cela doit être une sorte de machine à calculer – les claviers servant à entrer les données. Dwayne se demande quant à lui si la machine fait usage des petites boîtes de Templesmith – pourraient-elles faire office de cerveau pour la machine ? Il y en a çà et là, reliées à l’ensemble… Je suis mortellement curieux, j’ai envie de l’utiliser… J’adresse des coups d’œil éloquents à Dwayne – qui est sceptique, mais me laisse faire… J’abaisse l’interrupteur sur « on ». De nombreux déclics se font entendre – mais aussi d’autres bruits, plus spongieux, et répugnants… Le système de refroidissement fait davantage de bruit, et les petites boîtes s’agitent très légèrement… Puis l’écran s’illumine – devenant une surface recouverte de caractères aklo ; la lumière donne l’impression d’un circuit imprimé sur l’écran. Pendant une minute, je ressens une certaine angoisse… puis la machine se met à diffuser des images mouvantes, comme au cinéma – mais pas en noir et blanc : en couleur. J’ai l’impression d’une vision de l’espace – avec la Terre, petite, dans le coin inférieur gauche de l’écran. Au centre se trouve un nuage massif d’une couleur indéfinissable, qui se meut lentement, croisant des astéroïdes ou des étoiles… Je crois aussi voir comme un bateau voguant dans le vide ! Mais le nuage retient bien davantage mon attention – j’y vois une forme de vie, gazeuse peut-être, protéiforme en tout cas, et qui se dirige vers la Terre. On trouve également sur l’écran des données écrites, comme des commentaires – mais en aklo… À gauche de l’écran, il y a une colonne de calculs, qui défilent sans cesse. Intrigué, je tape n’importe quoi sur un clavier : à l’écran apparaît la formule « Does not compute ». Les calculs s’interrompent un bref instant, mais reprennent aussitôt.

 

[III-3 : Dwayne] Dwayne, pendant ce temps, regarde à nouveau le crâne de sa besace ; il étudie tout particulièrement la séquence de caractères aklo qui en fait le tour – il est pris de l’envie de taper cette séquence sur un clavier – ce qui prend du temps : il lui faut bien identifier chaque caractère et trouver comment le taper…

 

[III-4 : Anatole : Dwayne O’Brady ; Hippolyte Templesmith/« 6X », Pierce Hawthorne] En attendant, je vais jeter un œil aux documents astronomiques de la pièce précédente. Ils me laissent comprendre qu’il s’agissait d’essayer de localiser précisément quelque chose dans l’espace. Ils disent que « la machine de ʺ6Xʺ », parfois appelée « ordinateur », leur a été d’un grand secours. Je comprends que la chose qu’ils cherchaient, et qui apparaît à l’écran, correspond à la « créature » mentionnée dans les notes de Pierce Hawthorne que j’avais lues un peu plus tôt. Mais les données ultérieures n’ont plus rien à voir avec de l’astronomie – elles relèvent des sciences occultes, détaillant nombre de sortilèges destinés à « entraver » la créature… Par ailleurs, suite aux remarques de Dwayne, j’établis un lien entre la créature et la « Lande Foudroyée » : « 6X » et ses alliés veulent la capturer, de toute évidence – je ne sais pas dans quel but, mais la mention « ouvrez les vannes » dans le précédent document m’inquiète ; les rituels sont décrits avec précision, ce qui inclut aussi bien les sacrifices « nécessaires » que d’improbables noms de divinités à contacter…

 

[III-5 : Dwayne : Hippolyte Templesmith/« 6X »] Dwayne a fini de taper sa séquence en aklo – qui s’est inscrite au centre de l’écran. Il voit que le clavier présente une touche « Entrer », et finit par appuyer dessus. Il y a un léger scintillement à l’écran – évoquant un travail de trop ? Mais apparaissent ensuite des choix – toujours en aklo, mais numérotés avec des chiffres arabes : 1, 2, 3. Dwayne hésite un instant, puis tape « 1 ». Nouveau scintillement. Apparaît cette fois un texte en anglais :

 

Traduction : S’il survit malgré lui, le concepteur de « 6X », incapable de comprendre la grandeur de sa réalisation, subira le martyre pour l’éternité – et pour mon plus grand plaisir. [Signé :] « 6X » [Suivent des insultes.]

 

[III-6 : Dwayne, Anatole : Hippolyte Templesmith/« 6X »] Dwayne comprend que le crâne appartenait à un grand-prêtre du Peuple Serpent, que « 6X » nargue… Il sent la mâchoire du crâne s’entrouvrir – à peine. Il y regarde de plus près – peut-être y a-t-il une cavité à l’intérieur ? Mais la mâchoire se resserre – et le crâne pleure des larmes de sang. Dwayne me demande de l'aider ; n’espérant plus tirer quoi que ce soit des documents astronomiques ou ésotériques, je le rejoins. En forçant, je parviens à abaisser la mâchoire inférieure du crâne – qui résiste pourtant, en dépit de l’absence de tendons : c’est comme si elle ne « voulait » pas être ouverte… Mais je finis par l’écarter suffisamment pour dévoiler un logement cubique destiné à accueillir une des petites boîtes de Templesmith – c’est ce que Dwayne cherchait, et il m’explique ce qu’il en sait : cela sert surtout à ouvrir des « portes », et il a quelques-unes de ces boîtes sur lui… J’acquiesce, me fiant à son expérience. Dwayne insère une boîte – sans effet… Sinon que la mâchoire « veut » à nouveau se refermer. Dwayne ôte alors cette boîte, et en essaye une autre – cette fois, la mâchoire se ferme aussitôt, dans un claquement bruyant, sans que j’aie rien pu y faire. Et nous nous évanouissons tous…

 

IV : COURS (MAGISTRAL)

 

[IV-1 : Dwayne, Anatole : Romy, Michael Bosworth ; Pierce Hawthorne] Nous reprenons connaissance tous les quatre dans un bureau ; à travers la fenêtre, nous voyons un parc qui semble terrien, un soleil « normal »… C’est un énorme soulagement : nous sommes enfin retournés chez nous ! Romy n’en revient pas… Mais Dwayne reconnaît les espaces verts du campus de l’Université Miskatonic, à Arkham. Nous sommes encore pâteux, toutefois – Michael surtout… Un examen un peu plus soutenu nous permet de déterminer que nous sommes au deuxième étage d’un bâtiment de l’Université – dans le bureau de Pierce Hawthorne. Michael se réveille enfin – mais, quand il s’était évanoui, il avait inconsciemment laissé échapper son canari ; le petit oiseau nous a suivis dans notre retour sur Terre, mais il volète çà et là, et Michael essaye de l’attraper délicatement. Je n’ai aucune idée d’où je suis – mais Dwayne me l’explique. Il précise quand même que « ce n’est pas fini »… Dwayne entreprend de fouiller le bureau de Pierce Hawthorne. Michael, obsédé par son oiseau, nous ignore totalement – au point de nous rentrer dedans à plusieurs reprises…

 

[IV-2 : Dwayne, Anatole : Michael Bosworth, Romy ; Pierce Hawthorne] Mais Dwayne entend alors des bruits dans le couloir – des bruits de pas qui s’approchent… Tendant l’oreille, il identifie la voix d’un policier – qu’il sait être corrompu par « le Milieu ». L’autre personnage est sans doute un employé – ils bavardent en chemin, mais aucun doute sur leur destination : c’est bien le bureau de Pierce Hawthorne… Ils arriveront bientôt – et il nous est impossible de nous cacher dans cette pièce… Je regarde à mon tour par la fenêtre : c’est le milieu de matinée, étudiants et professeurs se promènent dans les parcs en dessous… Une issue envisageable, malgré tout, mais nous manquons de temps ! Dwayne laisserait bien Michael attirer l’attention de nos visiteurs – il se cale contre un mur, moi de même à un autre endroit, tandis que Romy, plus leste et plus petite, parvient à se cacher.

 

[IV-3 : Anatole, Dwayne/« Leonard Border » : Michael Bosworth ; Pierce Hawthorne, Leonard Border, Danny O’Bannion/« M. O… »] La porte s’ouvre au moment même où Michael attrape enfin son petit oiseau… Le flic et l’employé sont ébahis. Ils ne reconnaissent pas l’intrus… pas plus qu’ils ne me reconnaissent moi, or ils m'ont très vite repéré. Le policier – alerté par ma carrure et mes vêtements dans un triste état après le combat contre l’apprenti sorcier – dégaine aussitôt son pistolet et me braque : « Qui êtes-vous ? Qu’est-ce que vous faites ici ? » Bien que peu porté sur le baratin, et en dépit de ma mise improbable, je tente instinctivement de prétendre avoir un rendez-vous avec le professeur Hawthorne – et de m’offusquer du comportement inqualifiable du policier. Bien sûr, il ne me croit pas un seul instant – mes vêtements brûlés suffisent amplement à le convaincre que tout cela est plus que louche… Je lui suggère de « discuter plus posément », sans grand espoir. Dwayne, qui n’avait pas encore été aperçu, se glisse discrètement dans le dos du policier, et lui cale son pistolet dans le dos – lui laissant cependant le champ pour se retourner. Mais Dwayne a toujours l’apparence de Leonard Border – le flic pourri connaissait bien Dwayne, mais ce n’est pas lui qu’il voit… Stupéfait, il lâche « Border ? Qu’est-ce que… » Incrédule, il avance que c’est bien la première fois qu’il se fait braquer par un journaliste… Mais il se reprend aussitôt, et, catégorique : « POSE TON ARME ! » Dwayne – qui ne camoufle pas sa voix, mais sans effet sur le flic – lui dit qu’ils vont discuter… Mais le policier n’est pas disposé à l’écouter : « Tu sais ce qui arrive à ceux qui agressent des flics ? » Visiblement nerveux, il répète : « POSE TON ARME ! » Dwayne lui dit alors qu’un certain « M. O… » ne sera pas très content – ce même « M. O… » qui lui graisse la patte… Il dit par ailleurs à l’employé de ne pas faire le moindre geste (ce dernier recule… mais je lui fais signe, du doigt, de ne pas déconner, en indiquant de la tête la scène qui se joue à côté de lui, et ça l’interrompt). Michael, quant à lui, recule de son côté et se plaque contre le mur, en tenant bien fort son petit oiseau contre lui…

 

[C’est à ce moment que le joueur incarnant Michael Bosworth nous a rejoints.]

 

[IV-4 : Dwayne] Mais le flic ne comprend rien à rien, tout cela est bien trop bizarre… Il enjoint encore Dwayne de poser son arme – préalable indispensable à une conversation au calme. Dwayne se dit prêt à le faire – à la condition que le policier fasse de même : ils seront ainsi à même de discuter posément. Quant à l’employé, pas de bêtise ! Dwayne baisse son arme. Le policier lui dit que ce n’est pas suffisant : qu’il la pose par terre ! Dwayne obtempère ; le flic pose le pied dessus, et sort des menottes. Dwayne : « On ne devait pas discuter ? » Si… mais pas sans ce préalable ! Dwayne prend les menottes… mais son geste trop brusque a surpris le policier, qui tente par réflexe de lui donner un coup de crosse dans les dents ! Dwayne l’évite sans souci : « Mais putain, pourquoi… ? »

 

[IV-5 : Anatole, Dwayne, Michael : Romy] Je m’approche instinctivement, et le policier s’en rend compte. Au même moment surgit Romy – dans sa tenue de bunny ! Elle pleurniche : « À l’aide, ils voulaient m’enlever ! » Elle se jette dans les bras du policier – mais pour le neutraliser ! Je fonce aussitôt sur lui, tandis que Dwayne essaye de faire tomber le pistolet de notre adversaire. Michael, bien que toujours dans la lune et obnubilé par son canari (qu’il tient dans sa main droite), vient néanmoins à notre secours ; il tente de donner un coup de coude au policier… mais, craignant de trop serrer son poing par réflexe et d’écraser son compagnon à plumes, il retient son coup. Peu importe : je donne au policier un coup de matraque sur le crâne, et l’assomme pour le compte.

 

[IV-6 : Dwayne] Mais l’employé s’enfuit… Dwayne se lance à ses trousses, mais, connaissant moins bien l’environnement que le fuyard, lequel le connaît par cœur, il ne tarde guère à se faire distancer.

 

[IV-7 : Dwayne : Romy] Dwayne retourne auprès de nous. Il prend soin d’écrire à la hâte un petit mot destiné au policier, pour l’heure inconscient : il doit camoufler cette histoire ! Il sait pour qui, et comment il en sera récompensé… Mais Romy ne tient plus en place : nous sommes pressés, il nous faut partir ! En effet : des gens sont sortis dans le couloir, alertés par les injonctions du policier et les bruits de lutte qui avaient suivi – et l’employé, en fuyant, n’avait pas manqué d’appeler à l’aide…

 

[IV-8 : Dwayne, Michael, Anatole : Romy] Peut-être pouvons-nous nous enfuir par la fenêtre ? Dwayne va y jeter un œil : une gouttière est accessible depuis le rebord… C’est notre issue – et tant pis pour les gens dans le parc ! Dwayne entame la descente. Romy, prestement, le suit – au point où elle est bien vite gênée par son prédécesseur, assez agile, néanmoins plus lent qu’elle. Michael suit – toujours obsédé par la crainte de faire mal à son canari… Insuffisamment concentré, il glisse… mais se rattrape in extremis à une fenêtre. La gouttière, cependant, en a été affectée, et a commencé à se détacher du mur… Je sais de toute façon qu’elle ne tiendra pas pour moi, je suis probablement trop lourd – mais je parviens à me débrouiller avec les rebords des fenêtres, je m’en tire même bien mieux que je ne le pensais.

 

[IV-9 : Dwayne : Danny O’Bannion] Dehors, les gens stupéfaits assistent à la scène – ils ne sont pas encore une foule, mais ça ne va pas forcément tarder. Et certains crient déjà : « Au voleur ! » Tandis que d’autres nous intiment de rester sur place… Mais pas question : nous fuyons ! Mais par où ? Dwayne réfléchit à la planque la plus proche et la plus appropriée : la villa de Danny O’Bannion ? Mais, dans l’immédiat, vaut-il mieux passer par le parc, ou rejoindre immédiatement la route ? Dwayne se décide pour le parc, et nous le suivons – plus par instinct qu’autre chose. En chemin, nombre de badauds nous interpellent, mais ils ne sont pas assez vaillants pour chercher à nous arrêter, ou même à nous suivre. En empruntant les zones les plus boisées, nous parvenons à les distancer – et débouchons sur un quartier résidentiel, où passent quelques voitures.

 

[IV-10 : Dwayne/« Leonard Border » : Leonard Border, Danny O’Bannion] Dwayne repère un taxi – et de la Compagnie du Trèfle ! Il lui fait signe. Le taxi s’arrête, mais le chauffeur est incrédule : « Mais c’est Border ! J’ai vu vot’ visage dans l’journal… Z’étiez pas disparu ? » Dwayne se contente de dire que non, sort un billet et indique sa destination – sans en donner l’adresse exacte, c’est bien de la villa de Danny O’Bannion qu’il parle. Sans doute le chauffeur le comprend-il très bien – je le vois cligner des yeux quand Dwayne lui donne cette adresse approximative. Mais il prend le billet, sans ajouter un mot de plus, et nous conduit tous quatre là-bas…

 

V : CHALEUREUSES RETROUVAILLES

 

[V-1 : Dwayne : Danny O’Bannion] Le chauffeur arrête son taxi un peu avant le portail de la villa de Danny O’Bannion. Dwayne le remercie, et nous sortons tous du véhicule – mais à peine avons-nous mis le pied dehors que le chauffeur appuie sur l’accélérateur, pour s’arrêter brusquement au niveau du portail : là, il dit quelque chose en irlandais aux gardes – il y a une bande de gars bizarres qui arrivent, faut s’en occuper ! Les gardes ouvrent le portail, ils sont armés – le chauffeur aussi, qui s’est précipité dehors pour ouvrir son coffre et en extraire un fusil de chasse…

 

[V-2 : Dwayne/« Leonard Border », Michael : Leonard Border] Les gardes nous disent de rentrer, armes en mains. Mais, de toute façon, nous sommes venus pour ça… Dwayne répond que nous arrivons – en irlandais. C’est alors seulement qu’un des gardes reconnaît Michael – il le saisit par le coude, et l’emmène en direction de sa guérite, tandis que nous autres sommes conduits à l’écart. Le garde demande à Michael avec qui il traîne… Avec qui il peut ! « Nous revenons de l’Enfer… » Le garde interloqué acquiesce, et lui dit de se calmer – il y a du café et du whisky, qu’il se serve… Mais Michael lui demande s’il n’aurait pas aussi de l’eau – c’est pour son petit oiseau… « Euh… ouais… » Dwayne, voyant que Michael est conduit à l’écart, lui dit d’expliquer qui il est. Mais les gardes l’interrompent aussitôt : « Ta gueule ! » Ils nous conduisent dans un cabanon… Michael est stupéfait : « Mais c’est Dwayne ! Pourquoi vous faites ça ? » Le garde lui tend un journal traitant de la disparition de Leonard Border. Michael explique que « ces gars ont fait des trucs extraordinaires… Lui, en apparence, c’est Leonard Border, mais, en dessous, c’est Dwayne… » Le garde est étonné… OK, ils vont attendre le patron. Michael prend un verre d’eau, et y fait boire son canari. Le garde plus que jamais décontenancé lui dit qu’il a l’air d’en avoir chié… Michael lui répond : « T’as pas idée ! Être à poil au milieu d’une bande d’Italiens, à côté, c’est rien ! »

 

[V-3 : Anatole, Dwayne/« Leonard Border » : Romy ; Leonard Border] Romy et moi entrons dans le cabanon – les gardes disent à « Border » de rester dehors. Je sais bien sûr que nous sommes au cœur de la pègre irlandaise d’ArkhamDwayne, dehors, parle – toujours en irlandais –, expliquant sans cesse qu’il n’est pas Leonard Border, mais Dwayne, qu’ils connaissent bien ; d’ailleurs, sa voix… Mais les gardes n’en sont que davantage énervés, ce discours les met profondément mal à l’aise ; ils s’en tiennent peu ou prou à une unique réplique : « Ta gueule ! »

 

[V-4 : Dwayne/« Leonard Border » : « .45 » ; Leonard Border, Vinnie] Mais c’est alors qu’une silhouette reconnaissable sort de la villa : Dwayne voit « .45 », qui s’approche de lui, et l’observe avec une grande attention. « C’est moi, ʺ.45ʺ ! Tu me reconnais, hein ? » « .45 » lui demande les noms de ses parents et grands-parents, et Dwayne répond : « OK, c’est bien lui… » Mais qu’en est-il des deux dans le cabanon ? Dwayne répond que, sans aller jusqu'à dire qu’ils sont de ses amis, ils sont du moins de son côté – de leur côté ; ils l’ont beaucoup aidé – il ne faut pas leur faire de mal. D’autant qu’ils ont encore du boulot… « .45 » ne relève pas, mais demande à Dwayne s’il a des nouvelles de Vinnie : non – il ne l’a pas vu depuis le gala ; sans doute est-il coincé « là-bas »… Mais justement : « .45 » lui demande où il était passé depuis. Dwayne, un peu gêné : « C’est difficile à croire… mais tu nous as vu faire un rituel ; il y avait de ça, et on a été… transportés… ailleurs, dans un autre endroit… »

 

[V-5 : Dwayne : Seth, Romy, Anatole « Froggy » Despart] C’est alors qu’une limousine fait son apparition – avec Seth à son bord ; sans se montrer menaçant, il nous invite tous à monter à bord, à ses côtés. Dwayne nous dit, à Romy et moi, de « laisser faire » : ça va se tasser…

 

[V-6 : Dwayne : « .45 » ; Hippolyte Templesmith, les Carlysle] Monté à bord, Dwayne demande s’ils ont des informations quant à ce qui s’est dit à propos du gala… « .45 » émet un rire nerveux. Nous sommes en route vers Le Trèfle, il y a d’autres gardes armés dans le véhicule – qui s’arrête à un kiosque à journaux, où un de ces derniers récupère de quoi faire une revue de presse ; il balance les journaux à Dwayne. L’Observateur et la Gazette d’Arkham donnent des versions différentes quant aux événements qui se sont produits au gala de Hippolyte Templesmith : on parle ici d’un attentat, d’une explosion, là d’une disparition, d’un enlèvement… Toutes les rédactions sont en fait dans l’expectative : certaines évoquent Templesmith « pris en flagrant délit », sans autre précision, et contraint à fuir ; d’autres vont jusqu’à parler d’un monstre ! La Gazette a même livré deux éditions, concernant la plus singulière étrangeté de cette soirée : il n’y a pas eu de blessés, quoi qu’il se soit passé, mais on compte beaucoup de disparus, dont on n’a pas la moindre nouvelle ; cependant, les invités qui se trouvaient au moment fatidique (?) dans le dancing room et le dining room sont toujours là – seuls ceux qui se trouvaient alors dans la salle principale, celle du gala à proprement parler, ont disparu ; mais elles ont toutes disparu… à l’exception semble-t-il de Miss Carlysle et de son frère, mais ils n’ont livré aucun commentaire, et sont aussitôt retournés à New York. Sinon, pas la moindre nouvelle des autres – ce qui concerne tant les employés que les invités, et Templesmith lui-même. Pas de traces de sang, pas de cadavres… C’est l’incertitude la plus totale – et les journaux ne se privent pas de dire qu’il y aura une ambiance très particulière pour Noël… c’est-à-dire demain soir.

 

VI : DEBRIEFING AU TRÈFLE

 

[VI-1 : Dwayne : Romy] Nous arrivons à proximité du Trèfle. Romy a beau avoir emprunté une veste et déchaussé ses talons hauts, ses bas résille n’en suscitent pas moins des sifflets… Un garde, la désignant, dit à Dwayne qu’il a visiblement pris du bon temps – cette femme ne pouvant être qu’une prostituée. « Si seulement j’avais eu le temps, mec… » Dwayne est agacé.

 

[VI-2 : Anatole, Dwayne, Michael : Seth] On nous escorte à l’intérieur du Trèfle – où nous entrons bien sûr par derrière. On nous conduit dans un salon privé, où nous attendent un petit verre de whisky chacun. On nous demande aussi si nous avons envie de manger quelque chose : oui ! Moi tout spécialement... Mais, avant cela, Seth demande à Dwayne de le suivre, il a des questions à lui poser… Il l’entraîne dans une pièce à part, où il se livre à un interrogatoire serré, et Dwayne raconte tout, tandis qu’un type tape son rapport. La scène se répète ensuite pour Michael… mais ses interrogateurs se rendent compte qu’il est bien « fatigué », c'est peu dire. Ils font enfin venir un médecin, qui lui administre une piqûre de sédatif, et ils le laissent dormir dans une chambre.

 

[VI-3 : Anatole : Seth ; Dwayne O’Brady, Goody Fowler, Romy] C’est à moi. Ils me demandent qui je suis, d’où je viens, pour qui j’ai bossé… Ils savent que je suis du Milieu. Dwayne leur avait un peu parlé de moi. Je me montre parfaitement honnête dans mes réponses, évoquant mes trafics de morphine dans les tranchées, comment je me suis réfugié aux États-Unis quand ça a commencé à sentir mauvais pour moi après la guerre, je suis d’abord allé à New York, après quoi ce fut Boston… Puis ils me demandent de rapporter mes toutes dernières expériences ; ils ne sont visiblement pas à l’aise quand j’évoque les éléments surnaturels – j’ai cependant toujours avec moi le Manuel de Goody Fowler, qui semble appuyer mes dires. Mais je le garde, et, surtout, qu’ils n’y touchent pas ! Seth veut y jeter un œil de plus près, mais je lui parle de l’effet de vieillissement… et de manière assez convaincante, sans doute, puisque Seth s’abstient de m'emprunter le grimoire. Par ailleurs, je laisse entendre que je cherche à me recaser… Ils me font une vague proposition d’embauche – rien de précis pour l’heure, mais si je me montre loyal et efficace, la famille pourrait avoir besoin de moi… Ils laissent entendre qu’un « non » pourrait avoir des conséquences fâcheuses, à ce stade – mais j’ai de toute façon envie de travailler avec eux ! Après quoi ils me laissent retourner au salon (ils n’interrogent pas Romy).

 

[VI-4 : Anatole, Dwayne/« Leonard Border » : Seth ; Michael Bosworth, Hippolyte Templesmith, Brienne, Leonard Border] Excepté Michael qui dort, nous nous retrouvons tous dans le salon privé. Les interrogatoires étant terminés, les employés nous amènent du whisky, et proposent d’autres « distractions » : des jeunes filles peu farouches sont à notre disposition… Mais ça ne me branche pas : j’ai surtout besoin de soins… Dwayne dit par ailleurs à Seth que nous n’en avons pas terminé : il va se passer quelque chose demain – il sait où, il sait quand… Il ne sait pas exactement quoi, mais c’est en tout cas en rapport avec Hippolyte Templesmith – et ce sera à la ferme des Gardner… Révélation qui met Seth mal à l’aise, encore un peu plus – mais il suppose que c’est important… Dwayne le confirme – d'ailleurs, il a besoin de matériel, et en quantité ! Seth lui propose toutefois d’aller rendre visite à Brienne… mais Dwayne préfère s’abstenir – il va seulement lui écrire un mot, à lui transmettre ; le fait qu’il arbore toujours l’apparence de Leonard Border n’y est sans doute pas pour rien…. Mais il insiste : demain soir, ça sera important…

 

[VI-5 : Anatole : Romy] Tandis que Romy se retire dans une chambre pour dormir, je bénéficie de quelques soins, et mange un peu. Je n’ai pas vraiment envie de faire des folies de mon corps – je ne me sens pas encore assez bien pour cela, je ressens le besoin de me reposer… Les prostituées, non sollicitées, s’en vont.

 

[VI-6 : Dwayne/« Leonard Border » : Brienne, Leonard Border] Dwayne veut se débarrasser de son apparence d’emprunt, qui lui pèse de plus en plus – et qui le coupe de son milieu, et, pire encore, de Brienne ! Il boit plus que de raison, prend une douche bien chaude – puis se gratte, voire se griffe de toutes parts ; mais cela ne change rien à son apparence globale : il demeure, aux yeux des autres, Leonard Border… Ulcéré, Dwayne fracasse le miroir qui persiste à lui renvoyer ce reflet honni ! Après quoi, abattu, il se met à rédiger un message pour Brienne – lui assurant qu’après Noël, comme promis, tout sera fini…

 

À suivre…

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Message de service : noir c'est noir, il y a quand même de l'espoir

Publié le par Nébal

Yo, les gens.

 

Il m'est arrivé de m'en rendre compte moi-même, et on m'en a signalé quelques autres cas : certains vieux articles du blog sont devenus illisibles avec le changement d'apparence ; c'est simplement qu'à l'époque j'avais malencontreusement utilisé la couleur de police noire plutôt qu'automatique (mais pas systématiquement).

 

A l'époque, ça ne changeait absolument rien au résultat... mais maintenant, ça donne du noir sur fond noir.

 

Ça se corrige très vite, hein ; mais si jamais il vous arrivait de tomber sur un de ces articles, merci de me le signaler, que j'y remédie !

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Dagon and other macabre tales, de H.P. Lovecraft (seconde partie)

Publié le par Nébal

Dagon and other macabre tales, de H.P. Lovecraft (seconde partie)

[Deuxième partie de mon article sur Dagon and other macabre tales. Pour la première, c'est ici.]

 

« EARLY TALES »… PLUS OU MOINS

 

Suivent cinq nouvelles assez courtes, rassemblées par August Derleth sous la désignation « early tales ». Elle n’est pourtant guère appropriée, à y regarder de plus près… En effet, seuls les deux premiers de ces cinq textes sont antérieurs à « Dagon », qui ouvre la partie « essentielle » du recueil ; étrangement, ces deux nouvelles, donc les seules à pouvoir mériter le qualificatif « early tales », sont probablement aussi les meilleures des cinq… Les trois qui demeurent (dont une collaboration, ce qui n’est pas précisé ici) datent en fait de 1919-1920.

 

Notons au passage qu’il existe en fait d’autres « early tales », antérieures – et pour certaines d’entre elles publiées. Mais ce sont pour l’essentiel des gamineries qui n’ont en tant que telles aucun intérêt – on n’attend pas d’un auteur de sept ans qu’il commette des chefs-d’œuvre impérissables…

 

The Beast in the Cave

 

(Titre français : « La Bête de la caverne » ; nouvelle écrite entre le printemps 1904 et avril 1905 ; première publication : The Vagrant, juin 1918.)

 

Mais est-on en droit d’attendre d’un auteur de quatorze ans qu’il commette des chefs-d’œuvre impérissables ? Probablement guère davantage. Mais, à cet égard, « The Beast in the Cave », que l’on peut considérer comme la première véritable nouvelle de Lovecraft, s’en tire étonnamment bien – au point que, treize ans plus tard, Lovecraft a jugé qu’elle pouvait décemment être publiée dans un journal amateur.

 

Bien sûr, Lovecraft n’est pas encore Lovecraft – à l’époque, son style est peut-être encore plus affecté qu’ultérieurement (si c’est possible), et forcément maladroit. Quant à l’histoire, on peut la juger relativement convenue…

 

Ceci étant, pour l’œuvre d’un ado, c’est quand même pas mal du tout. Et, surtout, on est tenté d’y voir des préfigurations de l’œuvre ultérieure – de l’œuvre à proprement parler. Il s’agit après tout déjà d’une nouvelle d’horreur, dans un cadre souterrain évocateur (une grotte que visite un touriste qui a la mauvaise idée de s’égarer…), et l’horreur finale est déjà imprégnée de ce mélange de survivances antédiluviennes et de dévolutions hideuses qui caractériseront un bon nombre des fictions lovecraftiennes par la suite…

 

Sans briller, ce n’est pas un simple document pour autant – et ça se lit bien.

 

The Alchemist

 

(Titre français : « L’Alchimiste » ; nouvelle écrite en 1908 ; première publication : The United Amateur, novembre 1916.)

 

La suite des opérations a lieu quand Lovecraft est âgé de 17 ou 18 ans. Il livre alors, avec « L’Alchimiste », une autre nouvelle fantastique, peut-être moins personnelle, néanmoins pas mauvaise.

 

Le théâtre est une France de carton-pâte ; le narrateur, issu d’une vieille famille noble, évoque la malédiction qui a frappé tous ses ancêtres, mourant tous au plus tard au même âge, depuis qu’un de ces vieux comtes a eu la mauvaise idée de s’en prendre à un sorcier un peu trop voyant…

 

La nouvelle est globalement très prévisible, et le cadre, absolument pas maîtrisé, en rend sans doute la lecture quelque peu amusante a fortiori pour un Français – qui appréciera de se retrouver confronté à des personnages ayant le bon goût de s’appeler « Mauvais » ou « Le Sorcier »… Erreurs de jeunesse, sans doute.

 

Ceci étant, on peut fermer les yeux sur ces travers – et considérer la nouvelle pour ce qu’elle est au fond : un texte assez correct, et probablement prometteur, où l’auteur se montre peut-être déjà un peu plus habile en termes de style et, disons, de mise en scène. Là encore, Lovecraft n’a pas rechigné à publier la nouvelle, des années plus tard, cette fois dans The United Amateur, l’organe officiel de son association de « journalisme amateur ».

 

Pourtant, « L’Alchimiste » une fois achevé, il s’écoulera pas loin d’une dizaine d’années avant que Lovecraft ne se remette à la fiction – avec « Dagon », « The Tomb », etc., ce qui nous renvoie au début de ce recueil. Les textes qui suivent sont donc en fait postérieurs à cette « résurrection » en tant que nouvelliste.

 

Poetry and the Gods

 

(Titre français : « La Poésie et les dieux » ; sous le pseudonyme de Henry Paget-Lowe, en collaboration avec Anna Helen Crofts ; nouvelle écrite en 1920 ? ; première publication : The United Amateur, septembre 1920.)

 

Un texte bien étrange… et avec ici un paratexte pour le moins lacunaire, et c'est fâcheux : il s’agit en effet à nouveau d’une collaboration, cette fois avec Anna Helen Crofts – et Lovecraft se déguise (plus ou moins) sous le pseudonyme « Henry Paget-Lowe ». On ne nous dit rien de tout ça dans cette édition...

Difficile, à maints égards, d’inscrire ce texte dans l’œuvre lovecraftienne – notamment parce que l’horreur n’est pas de la partie.

 

Le récit – si récit il y a vraiment – est centré sur une femme (hein ? Quoi ? Allons bon ! Merci la coauteure...), à la passion dévorante pour la poésie. Dans une sorte d’épiphanie parfaitement grotesque, elle a la vision de dieux et de poètes – l’idée étant que les poètes, par leur art exquis, ramèneront un jour les dieux antiques… Mouais. Et la jeune femme ? Eh bien, elle épousera un grand poète ! Youpi !

 

 

Nan, pas très lovecraftien, tout ça – même si le thème « poétique » n’est certes pas absent des récits des « Contrées du Rêve », où la pompe sera toujours de mise – mais avec plus d’à-propos : ici, c’est quand même passablement lourdingue…

 

La question que je me pose, sans oser avancer de réponse, c’est la part de la sincérité et de la parodie dans cette bizarrerie (la parodie me paraît plus que plausible dans le passage sur le vers libre, guère dans les mœurs de Lovecraft ; le problème se pose surtout pour les grotesques tableaux qui suivent…). Quoi qu’il en soit, nous ne sommes pas vraiment en présence d’un texte inoubliable…

 

The Street

 

(Titre français : « La Rue » ; nouvelle écrite fin 1919 ; première publication : The Wolverine, décembre 1920.)

 

Suit un texte que l’on préfèrerait oublier, pour le coup… « The Street » est probablement une des pires nouvelles de Lovecraft – je ne vois guère que la révision « Medusa’s Coil » pour rivaliser, à ce stade. Et, oui, dans les deux, le racisme outrancier de l’auteur n’est sans doute pas pour rien dans ce jugement…

 

Ce qui impose probablement quelques explications. C'est qu'il s’agit d’aller au-delà : car ces textes ne sont pas seulement racistes, ils sont tout autant ratés, et mauvais – bêtes, oui, mais aussi très mal exécutés. À titre de comparaison, « The Horror at Red Hook », tout aussi raciste, ne sombre pas autant dans l’abîme de la nullité (sans dépasser de beaucoup le seuil de la médiocrité il est vrai) ; quant à « The Call of Cthulhu », si l’on veut pointer cet aspect évoqué plus haut, ou « The Shadow over Innsmouth », de manière plus flagrante, ce sont des chefs-d’œuvre, en dépit de cet éventuel sous-texte (et j’ai failli écrire : « peut-être même en raison de ce sous-texte »…). Le problème n’est donc pas que le racisme, et c’est là ce que je veux souligner.

 

En fait de nouvelle, « The Street », sous sa forme d’évocation allégorique, tient probablement davantage du poème en prose (et évoque des poèmes antérieurs du même acabit). Si récit il y a, c’est dans le rapport des événements mondiaux et nationaux qui anéantissent peu à peu la glorieuse civilisation, ici celle de la plus belle Nouvelle-Angleterre, à grands renforts de hordes d’immigrés assoiffés de sang, et multipliant les plus terribles attentats, à moins que leur seule présence, par essence insidieuse, suffise à perdre à jamais les timides reliquats de la bonne société d’antan.

 

Le texte a ainsi tout d’un réquisitoire – et Lovecraft pioche dans l’histoire récente, et éventuellement dans l’actualité (surtout semble-t-il la grève de la police à Boston – dont jouera habilement Alan Moore dans le deuxième tome de Providence ; on est en droit de croire que « la rue » en question se trouve bel et bien à Boston – et ce texte est de toute façon antérieur à l’expérience new-yorkaise, qui exacerbera sans doute le racisme de Lovecraft, mais il prouve avec d'autres, à qui en douterait, que ce fond était déjà là de longue date), pour charger les immigrés, globalement, de toutes les horreurs possibles et imaginables, et au-delà. De l’indicible, quoi…

 

Le texte, submergé par une haine névrotique, tient du pamphlet bas du front, ne différant somme toutes guère sous cet angle de ceux que nos fachos contemporains sont toujours à même de pondre dans leur paranoïa idéologique – et avec, au choix, la même mauvaise foi, ou le même aveuglement.

 

Mais, par ailleurs, le texte est aussi étonnamment maladroit (à moins qu’il ne faille imputer ces manquements à la passion de l’auteur, c’est relativement plausible), d’une lourdeur invraisemblable, et d’une bêtise douloureusement transparente.

 

Pour dire les choses, Lovecraft, en tant qu’il est Lovecraft, ne permet pas de sauver quoi que ce soit de cette bêtise. On l’a pourtant vu, par la suite, ainsi que bien d’autres auteurs connotés, écrire des abominations semblables avec cependant un tel talent rhétorique et artistique qu’elles en deviennent d’une lecture douloureuse pour le lecteur assumant plus ou moins bien sa fascination pour la chose – pensez à cette répugnante mais si éloquente description de la population immigrée du Lower East Side, dans une lettre à Frank Belknap Long, souvent citée :

 

The organic things inhabiting that awful cesspool could not by any stretch of the imagination be call’d human. They were monstrous and nebulous adumbrations of the pithecanthropoid and amoebal; vaguely moulded from some stinking viscous slime of the earth’s corruption, and slithering and oozing in and on the filthy streets or in and out of windows and doorways in a fashion suggestive of nothing but infesting worms or deep-sea unnamabilities. They — or the degenerate gelatinous fermentation of which they were composed — seem’d to ooze, seep and trickle thro’ the gaping cracks in the horrible houses … and I thought of some avenue of Cyclopean and unwholesome vats, crammed to the vomiting point with gangrenous vileness, and about to burst and inundate the world in one leprous cataclysm of semi-fluid rottenness. From that nightmare of perverse infection I could not carry away the memory of any living face. The individually grotesque was lost in the collectively devastating; which left on the eye only the broad, phantasmal lineaments of the morbid soul of disintegration and decay … a yellow leering mask with sour, sticky, acid ichors oozing at eyes, ears, nose, and mouth, and abnormally bubbling from monstrous and unbelievable sores at every point …

 

C’est répugnant, idiot et obsessionnel, oui – mais ça n’est pas sans une certaine puissance d’autant plus douloureuse. Même « the degenerate gelatinous fermentation », même « one leprous cataclysm of semi-fluid rottenness », j’en passe et des pires, avec tout ce que ces expressions outrancières ont d’auto-parodique, témoignent d’un art incontestable.

 

Mais « The Street » n’est que bêtise puérile, et finalement très banale… On lira la même chose, sans cesse reproduite, dans les organes fafs pullulant sur le ouèbe ; on n'a pas besoin de Lovecraft pour cela.

Hélas.

 

The Transition of Juan Romero

 

(Titre français : « La Transition de Juan Romero » ; nouvelle écrite le 16 septembre 1919 ; première publication : posthume, in LOVECRAFT (H.P.), Marginalia, 1944.)

 

Dernière de ces « early tales » pas si « early » que ça, « The Transition of Juan Romero », sans affliger autant que « The Street », loin de là, n’est clairement pas une réussite. Il s’agissait plus d’un exercice qu’autre chose, dans le cadre du « journalisme amateur », Lovecraft pondant dans la journée cette nouvelle destinée à mettre en valeur un cadre conçu par un autre auteur. Exercice guère probant… et sans doute Lovecraft en était-il lui-même parfaitement conscient, puisqu’il a refusé de la voir publiée durant toute sa vie (mais, dans ses derniers moments, il aurait accédé à une demande de son jeune ami et futur exécuteur littéraire Robert H. Barlow, désireux au moins de taper le texte) ; elle apparaîtra aux yeux du public en 1944 seulement, bien après sa mort, dans un volume d’Arkham House intitulé Marginalia.

 

Nouvelle guère convaincante… En dépit des prétentions de l’auteur, il ne met guère en lumière son cadre, éventuellement séduisant, de mine inconcevablement profonde. Le narrateur et l’ouvrier mexicain donnant son titre à la nouvelle y errent, voient quelque chose (mais le narrateur refuse de dire ce que c’était – c’est peut-être bien le pire exemple du mauvais traitement de « l’indicible » dans l’œuvre précoce de Lovecraft…), puis le Mexicain meurt, paf, après une mention de Huitzilopochtli plus ou moins gratuite, et le narrateur est toujours là, fin.

 

La nouvelle est tellement abstraite, tellement allusive, tellement cryptique, qu’elle lasse bien vite – et, en définitive, elle paraît bien creuse – sans doute parce qu’elle l’est…

 

FRAGMENTS

 

Reste un tout petit dernier ensemble de « fictions », et les guillemets s’imposent d’autant plus qu’il s’agit de très courts « fragments », dont il n’est guère possible de tirer quoi que ce soit…

 

Azathoth

 

(Titre français : « Azathoth » ; fragment écrit en juin 1922 ; première publication : posthume, Leaves, 1938.)

 

C’est très court… Et guère narratif. Il semblerait que ce soit le tout début d’un projet de roman, qui ne serait cependant jamais allé plus loin, pour une raison ou pour une autre – un projet à base d’Orient façon Mille et Une Nuits ou Vathek. Cela n’a donc rien donné… Peut-être, cependant, y avait-il encore de cela dans The Dream-Quest of Unknown Kadath ?

 

On relèvera enfin, bien sûr, que c’est là la toute première mention d’Azathoth – mais dans le titre seulement, le nom n’apparaît pas dans ce très, très bref fragment…

 

The Descendant

 

(Titre français : « Le Descendant » ; fragment probablement écrit en 1927 ; première publication : posthume, Leaves, 1938.)

 

Pas grand-chose à dire là non plus… Cette mise en place est parsemée d’allusions référentielles – probablement trop : à l’œuvre de Lovecraft, à ses écrivains fétiches, etc. Reste l’idée de cet homme qui, littéralement, ne veut plus « penser » ; on peut y voir un écho de la peur que peut susciter la science, thème esquissé dans « Facts Concerning the Late Arthur Jermyn and His Family », et autrement développé dans « The Call of Cthulhu ». Le cadre est par ailleurs britannique, et peut évoquer « The Rats in the Walls ».

 

Sinon, nous avons un jeune rêveur… Reliquat peut-être d’une époque antérieure dans l’œuvre même de l’auteur.

 

Un Necronomicon qui tombe du ciel ou presque…

 

Ah, et des Romains…

 

Et un titre.

 

The Book

 

(Titre français : « Le Livre » ; fragment probablement écrit fin 1933 ; première publication : posthume, Leaves, 1938.)

 

En 1933, Lovecraft n’est pas exactement au plus fort en termes de productivité… Déçu par de trop nombreux rejets, mécontent de son œuvre antérieure, il ne baisse pas encore tout à fait les bras, mais « tente des choses ». C’est semble-t-il dans ce contexte que s’inscrit le fragment « The Book ».

 

Mais, de manière plus flagrante, il s’agit pourtant d’un nouveau développement d’une œuvre antérieure – en l’espèce, le cycle de sonnets Fungi from Yuggoth. « The Book » en reprend clairement, en prose, les premiers développements.

 

Pas grand-chose de plus à en dire… Cela demeure une variation sur le livre maudit – que la prose rend moins originale que la poésie.

 

The Thing in the Moonlight

 

(Titre français : « La Chose dans la clarté lunaire » ; fragment originel figurant dans une lettre à Donald Wandrei en date du 24 novembre 1927 ; première publication, avec un texte complété par J. Chapman Miske : posthume, Bizarre, janvier 1941.)

 

Une autre bizarrerie à la limite de la magouille – peut-être plus encore que pour « The Evil Clergyman ». Là encore, nous partons d’un rêve de Lovecraft, figurant dans une de ses lettres, cette fois en date du 24 novembre 1927, et adressée à Donald Wandrei (cofondateur d’Arkham House, j’imagine que cela peut avoir son importance). Mais la présente édition ne dit rien de tout ça…

 

Or c’est un point essentiel – parce que, au-delà du rêve de Lovecraft en lui-même, ce que nous retenons de ce « fragment » (du coup « complété », ce qui rend sa place ici un peu problématique), c’est peut-être avant tout l’enrobage de Miske, qui glisse dans son texte un personnage du nom de Howard Phillips, 66 College Street, Providence, ce qui, immanquablement, nous fait penser à quelqu’un…

 

Mais ledit quelqu’un ne se livre donc pas ici à ce jeu qu’on aurait pu vouloir qualifier de « post-moderne » (ou « post-post-post-post-post-moderne », j’aime bien employer cinq fois de suite « post- », je trouve de suite que ça sonne plus « funky »…).

 

Qu’en retenir, alors ?

 

Pas grand-chose…

 

Nous en avons fini avec la fiction pour ce volume. Reste cependant un gros morceau…

 

SUPERNATURAL HORROR IN LITERATURE

 

(Titre français : Épouvante et surnaturel en littérature ; essai originel écrit entre novembre 1925 et mai 1927, révisé en 1933-1934 ; première publication, dans sa forme originelle : The Recluse, 1927.)

 

Oui, un gros morceau. Pas seulement parce qu’il s’agit, et de loin, du plus long texte compris dans ce recueil – mais aussi parce que c’est un texte essentiel, dans l’œuvre de Lovecraft sans doute, mais probablement aussi au-delà.

 

Cet essai, rédigé initialement à la demande d’un ami, constitue en effet un des très grands moments de la critique en matière de littérature horrifique (« fantastique » ou « surnaturelle » si l’on y tient, mais cela peut aller au-delà), et probablement un des premiers. Lovecraft y dresse un très complet panorama du genre, où l’enthousiasme du lecteur transparaît régulièrement, sans pour autant nuire à ses capacités d'analyse et de critique. Une œuvre, qui, en ce sens, n’a guère eu de précédents, et probablement pas tant de successeurs que cela. Lovecraft s’y montre un commentateur pertinent, qui sait inscrire son sujet dans l’histoire, mais tout autant en préserver ce qui mérite de l’être.

 

Homme de goût en même temps que lecteur curieux, il produit une somme sur le genre… à l’heure même où son approche personnelle est largement chamboulée par le débarquement de Cthulhu et compagnie. Ce qui n’a probablement rien d’un hasard ! Mais cela me renvoie aussi à une remarque faite par Michel Houellebecq dans son H.P. Lovecraft : contre le monde, contre la vie (je crois m'en souvenir, en tout cas) : s’il est une chose qui déconcerte vaguement dans cet essai autrement très pertinent, voire uen chose qui déçoit quelque peu, tout en coulant de source, c’est que Lovecraft n’y prend pas lui-même la pleine mesure de son apport, considérable… Il ne pouvait sans doute guère se le permettre – et probablement n’avait-il pas bien conscience de ce qu’il apportait au genre.

 

Qu’importe : il dresse ici un panorama de la littérature horrifique, des temps les plus reculés à ses jours, et le fait avec habileté, érudition, enthousiasme et pertinence. Certes, il s’attarde pour l’essentiel sur le domaine anglo-saxon – le seul véritablement abordable pour lui –, mais ses excursions ailleurs n’en sont pas moins bien menées, qui l’amènent à traiter de la littérature germanique en la matière, surtout, éventuellement aussi de la littérature française… ou juive.

 

Avant d’en arriver là, cependant il s’agit de définir le genre – caractérisé par la quête de la peur, la plus forte des émotions humaines ; or il n’est peur plus puissante que celle de l’inconnu… On pourrait sans doute abondamment gloser sur cette entrée en matière – éventuellement en dehors du seul domaine littéraire, d’ailleurs… Mais on ne s’y risquera pas ici.

 

Demeure cette bizarrerie : que cette émotion si forte n’ait finalement obtenu droit de cité en littérature que bien tardivement… Bien sûr, les anciens ne manquaient sans doute pas de récits du genre – a fortiori quand la limite entre mythologie et fiction s’avère quelque peu floue. Plus tard, chansons de geste ou poèmes épiques accorderont éventuellement une certaine place à l’horreur et au surnaturel – et les plus grands auteurs, de tous pays et de tous styles, s’y sont régulièrement essayés : en Angleterre, cela vaut bien sûr pour Shakespeare, mais aussi pour bien d’autres.

 

Il n’en reste pas moins que la vraie révolution en la matière, celle qui inscrit la peur au registre des émotions que la littérature se doit d’exprimer, est bien tardive : la peur littéraire est fille du XVIIIe siècle. C’est la naissance du mouvement gothique, d’abord avec Horace Walpole et son curieux Château d’Otrante (très, très curieux… Le coup du heaume géant qui tombe du ciel au tout début du roman n’a pas fini de me laisser perplexe !), ouvrage que Lovecraft, pourtant, ne prise guère – il se montre même très sévère, peut-être à la mesure de l’estime qu’il semblait vouer à l’auteur quand il s’exerçait dans d’autres registres… Mais le succès est là, la peur et l’étrange deviennent des sujets dignes qu’on en parle, et suivent bientôt d’autres auteurs pour œuvrer dans le genre, avec plus de réussite – et pourtant toujours certains défauts, mais, à en croire Lovecraft, peut-être de moins en moins ; chaque œuvre (chaque œuvre essentielle, en tout cas – il fait l’impasse sur la plupart des pâles copies, comme il se doit) est meilleure que celle qui la précède. Nous passons de Horace Walpole et Otrante à Ann Radcliffe et Udolphe – l’auteure est plus subtile, mais hélas portée aux explications rationnelles (un trait qui agace considérablement Lovecraft – quand bien même sa propre approche du « weird » est globalement rationnelle, ou l’est de plus en plus, à cette époque même…), puis à Matthew Gregory Lewis, ou « Monk » Lewis, comme on disait en référence à son œuvre la plus célèbre, enfin et surtout à Charles Robert Maturin, dont le Melmoth est aux yeux de Lovecraft le sommet indépassable du genre.

 

Si l’aventure gothique au sens le plus strict s’arrête à peu près là, les auteurs qui comptent dans sa foulée ne manquent pas – Beckford pour son Vathek qu’adorait Lovecraft, plus encore Mary Shelley, dont il perçoit bien la puissance et l’inventivité du Frankenstein... Le XIXe siècle voit, dans toute l’Europe et aux États-Unis (certes, Lovecraft ne regarde pas vraiment ailleurs, ce qui n’a alors rien d’étonnant – je note pour le principe qu’il mentionne brièvement et apprécie Lafcadio Hearn pour ses histoires de fantômes japonais, ainsi Kwaidan…), bien des auteurs briller dans le genre – qu’ils s’y dévouent ou pas : les plus grands de ce que nous appellerions aujourd’hui « littérature générale », ou « blanche », s’y essayent volontiers à l’occasion. Dans le monde germanique, Lovecraft évoque Hoffmann, La Motte-Fouqué, Meinhold ou son contemporain Hanns Heinz Ewers ; en France, un peu de Hugo, davantage de Théophile Gautier, pourquoi pas Flaubert, Mérimée bien sûr, Maupassant par-dessus tous les autres… Dans la branche « sémitique », il accorde une place particulière à Meyrink…

 

Mais le monde anglo-saxon, comme de juste, le rend plus loquace. Toutefois, avant d’évoquer en détail quelques figures notables des îles britanniques ou des anciennes, aheum, « colonies », il est une idole qu’il lui faut à tout prix glorifier pour les siècles des siècles : nul autre qu’Edgar Allan Poe, qui se voit consacrer un chapitre entier de l’essai, fait unique. C’est son maître, son dieu a-t-il même dit à l’occasion. Pourtant, il ne l’épargne pas, le cas échéant – quelques traits, çà et là, sont bel et bien critiquables dans l’œuvre du géant… Pour le reste, eh bien, je n’ai pas grand-chose de plus à en dire ici : d’abord parce que je ne ferais que répéter des choses bien connues, et ensuite… parce que Poe, aheum, m’a toujours fait chier, en fait – ce qui me dépasse : tout chez lui devrait me parler – et pourtant, ça ne marche que très rarement sur moi… Je ne sais pas pourquoi. Mais bon – ce n’est pas moi le sujet, hein…

 

Poe envisagé, Lovecraft peut revenir à des panoramas plus globaux, centrés sur le monde anglo-saxon, donc. Étrangement – ou pas –, il commence par l’Amérique : l’occasion de parler (longuement) de Nathaniel Hawthorne (par exemple de La Maison aux sept pignons, qu’il adulait), d’Ambrose Bierce (longuement aussi), plus brièvement d’Olivier Wendell Holmes, de Henry James (pour Le Tour d’écrou), de F. Marion Crawford, de Robert W. Chambers (Le Roi en jaune, Yue Laou : le faiseur de lunes, En quête de l’inconnu), de Mary E. Wilkins, de Ralph Adams Cram, de Irvin S. Cobb (dont il cite Fishhead, évoqué plus haut comme une possible inspiration de « Dagon »), de Leonard Cline, de Herbert S. Gorman (pour le roman… A Place Called Dagon), de Leland Hall, d’Edward Lucas White… et d’un copain, quand même : un certain Clark Ashton Smith…

 

Lovecraft n’envisage donc les îles britanniques qu’après coup : Rudyard Kipling, Lafcadio Hearn, donc, en dépit de son exil nippon, Oscar Wilde bien sûr, d’abord et avant tout pour Le Portrait de Dorian Gray, Matthew Phipps Shiel, Bram Stoker évidement, Dracula en tête (il est autrement sévère pour Le Repaire du ver blanc), puis John Buchan, Clemence Housman, Walter de la Mare, William Hope Hodgson qu’il loue autant qu’il le critique (réservant cependant une place à part à La Maison au bord du monde), s’étendant volontiers à ce sujet, et regrettant déjà que cet auteur ne soit pas davantage lu… et beaucoup, beaucoup d’autres, dont quelques célébrités, aussi bien H.G. Wells qu’Arthur Conan Doyle, ou encore W.B. Yeats.

 

Reste enfin à parler des « maîtres modernes », quatre auteurs des îles britanniques que Lovecraft met en avant, délibérément – ce qui à vrai dire se justifie d’autant plus qu’insidieusement, en évoquant ces maîtres, ce sont en fait ses propres méthodes, ses propres questionnements, ses envies et ses ambitions, qu’il définit avec habileté et pertinence. Arthur Machen au premier chef, très longs développements ; Algernon Blackwood ensuite, envers qui il est globalement plus sévère, notamment en raison de son jargon « occultiste », mais dont il prise par-dessus tout les meilleurs textes – ainsi « Les Saules », nouvelle extraordinaire il est vrai, que Lovecraft qualifie ici de meilleur récit « weird » qu’il ait jamais lu, admettant bien volontiers qu’un Blackwood en forme est un maître insurpassable pour ce qui est de l’ambiance ; Lord Dunsany, bien sûr – et peu d’auteurs l’ont autant inspiré lui-même, si, à l’époque de la rédaction de cet essai, Lovecraft s’en est déjà un peu émancipé (mais, en même temps, il vient alors tout juste d’écrire The Dream-Quest of Unknown Kadath, comme une ultime révérence à cet auteur qu’il admirait tant) ; M.R. James, enfin, d’un apport plus discret, mais Lovecraft ne l’en loue pas moins avec enthousiasme – et il faudra que je me décide un jour à lire enfin ses fameuses histoires de fantômes… Je ne m’étendrai pas davantage sur le sujet ici (d’autant que j’en ai déjà causé, en fait, , si jamais) ; notons cependant que les éloges de Lovecraft sur ces auteurs ont ceci d’étrange… qu’aujourd’hui nous les avons largement oubliés (et, pour ce que j’en ai lu, c’est tout à fait regrettable !), là où Lovecraft, inconnu en son temps, est devenu aujourd’hui une sorte d’icône de la pop-culture sans beaucoup d’équivalents.

 

CONCLUSION

 

C’était bien appréciable, ma foi. L’appréciation de nombre des nouvelles ici compilées comme étant « mineures » pouvait me faire redouter, au début, une relecture un brin laborieuse. Mais s’il est bien des textes laborieux dans le tas, globalement, c’est très bien passé. Certes, on n’y atteint pas les sommets des grands textes compilés dans The Dunwich Horror and others ou At the Mountains of Madness and other novels, mais le résultat est globalement plus qu’honorable ; les récits des « Contrées du Rêve », notamment, sont bien mieux passés que ce à quoi je m’attendais – mais, dans les contes macabres, on trouve aussi à l’occasion de bien jolies pièces… Le recueil est certes l’occasion d’étudier l’évolution de Lovecraft, mais nombre de ces récits se tiennent très bien en eux-mêmes. C’est peu dire que Lovecraft était au-dessus du lot… et ces textes « inférieurs » en sont une démonstration aussi étonnante qu’éloquente.

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Dagon and other macabre tales, de H.P. Lovecraft (première partie)

Publié le par Nébal

Dagon and other macabre tales, de H.P. Lovecraft (première partie)

[Mon article est trop long pour être publié en une seule fois, arf... Bon, ben, je le coupe en deux... Ici, présentation générale, et nouvelles essentielles ; la suite là-bas.]

 

LOVECRAFT (H.P.), Dagon and other macabre tales, selected and with an introduction by August Derleth, Sauk City, Arkham House, [1939, 1943] 1965, IX + 413 p.

 

DES RÉCITS MINEURS ?

 

Je poursuis ma relecture de Lovecraft en anglais, dans les recueils d’Arkham House des années 1960, avec le seul qui me manquait encore côté fictions : Dagon and other macabre tales. Après The Dunwich Horror and others et At the Mountains of Madness and other novels, et à la condition bien sûr de conférer un statut à part à The Horror in the Museum and other revisions, le présent volume donne d’emblée une impression de fourre-tout, et, surtout, à s’en tenir aux œuvres de Lovecraft « seul », contient par la force des choses des récits globalement jugés « mineurs ». C’est vrai, à maints égards – et August Derleth, dans sa très brève introduction, ne dit pas autre chose ; en apportant toutefois ce complément qui s’avère en définitive tout aussi pertinent : même dans ces œuvres mineures, Lovecraft est globalement bien au-dessus du lot, très souvent…

 

Avant le « Mythe »

 

Pour l’essentiel, nous y trouvons des textes « anciens », ou en tout cas antérieurs à « The Call of Cthulhu », qui n’en devient que davantage une pierre blanche séparant le vieux du neuf. Il y a quelques exceptions, sans doute ; mais l’aménagement de la sorte de ces recueils chez Arkham House introduit ainsi, d’une certaine manière, un biais – a fortiori si l’on se lance dans les joutes critiques sur la pertinence ou pas, « contribution » de Derleth prise en compte, de la notion même de « Mythe de Cthulhu »…

 

Avant Lovecraft ?

 

Et une autre tentation surgit : celle de voir dans ces textes, du coup, une sorte de « pré-Lovecraft », pas encore abouti, les tentatives d’un auteur qui se cherche…

 

Là encore, ça n’est pas forcément tout à fait faux, en fin de compte ; et l’on pense inévitablement, à la lecture de ce recueil, à cette assertion dépitée de Lovecraft lui-même, à cette époque, qui déplorait trouver bel et bien dans sa bibliographie des textes « à la Poe » ou « à la Dunsany », mais cherchait désespérément ses textes « à la Lovecraft »…

 

Bien sûr, cette (auto)critique est passablement exagérée. Il n’en reste pas moins vrai que Lovecraft est alors, probablement bien davantage que par la suite, un auteur « sous influences », et nombre des contes macabres ici compilés renvoient bien au premier chef à Poe (sans exhaustivité – puisqu’on trouvait dans The Dunwich Horror and others, par exemple, d’autres récits très poesques, sans doute ses plus belles réussistes en la matière, comme « Cool Air » (enfin, on le dit, mais je n'apprécie pas vraiment cette nouvelle pour ma part...) ou « Pickman’s Model », ou encore, bien meilleurs, « The Rats in the Walls » ou « The Outsider ») ; tandis que nous y trouvons également, accroissant l’impression de fourre-tout, tous les textes dits « des Contrées du Rêve » à l’exception de ceux composant le « cycle de Randolph Carter », ou Démons et merveilles chez nous, textes compilés pour leur part dans At the Mountains of Madness and other novels – et cette fois c’est bien sur Dunsany que nous louchons (et faisons plus que loucher...).

 

Une œuvre en construction ?

 

Mais ces textes ne manquent pas d’intérêt – pour eux-mêmes en ce qui concerne les meilleurs, mais aussi d’une autre manière, certes moins immédiate, et davantage orientée vers une lecture critique. Nouvelle tentation : voir dans ces récits une œuvre en train de se construire. Car nombre des textes de ce recueil posent les bases de textes ultérieurs, généralement bien plus longs et bien plus complexes, et meilleurs, sans doute, mais cette archéologie des fictions ne manque pas d’intérêt en tant que telle.

 

Ordre du recueil : l’essentiel et les bonus

 

Les contes ici rassemblés le sont, globalement, dans l’ordre chronologique – mais il y avait quelques erreurs, corrigées ultérieurement pour la réédition coordonnée par S.T. Joshi…

 

Se pose aussi la question des « compléments », puisque Derleth distingue ici des « early tales » en fait pas si « early » que cela, puisque seules les deux premières des cinq nouvelles rassemblées sous ce titre sont antérieures à « Dagon », qui ouvre le recueil…

 

Au rang des plus ou moins gadgets, il faut y ajouter quatre « fragments », plus tardifs là aussi, ainsi que, glissée dans les « nouvelles » à proprement parler, « The Evil Clergyman », qui n’en est pas tout à fait une : c’est certes un récit qui se tient tout seul, mais il figurait dans une lettre dont Derleth l’a extrait – et lui-même concède que ce texte n’était sans doute pas destiné à être publié.

 

(Notons pour le principe que deux textes figurant dans le corps principal du recueil auraient peut-être davantage eu leur place du côté des « révisions » : « Imprisoned with the Pharaohs » – qui est entièrement de Lovecraft, certes, mais cela ne le distingue pas vraiment des « révisions » pour Zealia Bishop, par exemple – et « In the Walls of Eryx » ; parmi les « early tales », cela vaut aussi pour la collaboration « Poetry and the Gods » ; enfin, le dernier « fragment » est lui aussi une forme de « collaboration »... posthume.)

 

Par contre, dans un registre autrement plus enthousiasmant, le recueil s’achève sur de la non-fiction, avec la célèbre étude de Lovecraft sur la littérature fantastique et d’horreur, Supernatural Horror in Literature.

 

Retroussons nos manches, et décortiquons…

CONTES MACABRES ET CONTRÉES DU RÊVE

 

Dagon

 

(Titre français : « Dagon » ; nouvelle écrite en juillet 1917 ; première publication : The Vagrant #11, novembre 1919.)

 

Peut-être est-ce en raison de ce recueil, mais on fait souvent de « Dagon » le premier vrai récit de l’auteur « adulte ». C’est éventuellement discutable… Mais, au-delà de ses qualités propres (à débattre elles aussi, en fait), ce qui ne fait aucun doute, c’est l’importance de ce texte dans la carrière de l’auteur : déjà, il marque, avec quelques autres datant de la même période, le retour de Lovecraft à la fiction, genre qu’il avait délaissé les années précédentes, livrant dans le monde du « journalisme amateur » avant tout de la poésie et des essais ; mais c’est bien à la suggestion de camarades issus de ce milieu bien particulier qu’il s’est remis au travail dans ce domaine – on les en remercie ! Par ailleurs, si le texte a d’abord été publié dans ce contexte, il sera ultérieurement repris à titre professionnel dans Weird Tales – c’est la première nouvelle que Lovecraft publiera dans le fameux pulp, qui deviendra son principal débouché pendant quelque temps, et qui lui restera associé par-delà les décennies...

 

Si l’on en croit Lovecraft lui-même, la nouvelle – comme beaucoup alors semble-t-il – lui aurait été inspirée par un rêve (on a pu avancer une influence littéraire également, Fishhead, de Irvin S. Cobb) ; c’est assez vraisemblable – du moins dans la mesure où la nouvelle tient plus de la vision que du récit.

 

En tant que telle, elle ne manque pas de force, mais sans être tout à fait satisfaisante – l’emphase du début est problématique, notamment, qui voit le narrateur morphinomane en rajouter des caisses sur son horrible expérience ; et, quoi qu’ait pu en dire un S.T. Joshi, la fin aussi est bancale : même à supposer que, non, la vilaine bébête ne toque pas à la porte du narrateur suicidaire (ce qui serait bel et bien absurde), l’ambiguïté du propos, via ce journal tenu jusqu’à la dernière minute, et dans un style inévitablement oral sur le tard, peut à bon droit laisser un goût amer en bouche…

 

Mais la vision ne manque pas de puissance, donc. Par ailleurs, elle s’accompagne, même si cela ne saute pas aux yeux, d’un questionnement philosophique essentiel – que l’auteur révèlera et développera point par point dans le cadre du « Transatlantic Circulator », via un texte connu sous le nom de « In Defence of Dagon » (en français dans les Lettres d’Innsmouth). Et ces deux angles importants se combinent en fait pour laisser présager de l’œuvre à venir : « The Call of Cthulhu », surtout, doit beaucoup à « Dagon », mais aussi, peut-être à un niveau moindre, « The Shadow over Innsmouth ».

 

Précisions à cet égard : le nom « Dagon », ici, ne renvoie pas à un « Grand Ancien » créé par Lovecraft, mais à un corpus mythologique préexistant – c’est un nom « choisi » par le narrateur dans une véritable mythologie humaine, sans lien objectif avec sa vision ; c’est bien pourquoi le nom ne sonne pas aussi « étrange » et « non humain » que les noms des Grands Anciens à venir. Par ailleurs, la créature embrassant le monolithe n’est pas une divinité, et donc cet hypothétique « Dagon », mais le représentant (ultime ou pas) d’une race hybride antédiluvienne. Plus tard, « The Shadow over Innsmouth », avec son « Ordre Ésotérique de Dagon », suscitera une ambiguïté à cet égard, éventuellement – mais, à tout prendre, et s’il fallait établir une cohérence globale dans l’œuvre lovecraftienne (je ne suis vraiment pas persuadé que ce soit une approche pertinente…), la créature entraperçue dans « Dagon » serait bien plutôt un « Profond » que « Père Dagon » lui-même (et, bien sûr, on n’y mentionne pas « Mère Hydra »).

 

The Tomb

 

(Titre français : « La Tombe » ; nouvelle écrite en juin 1917 ; première publication : The Vagrant, mars 1922.)

 

« La Tombe » a en fait été écrite un tout petit peu avant « Dagon », même si dans le même mouvement – tant pis pour la chronologie telle que Derleth la présente ; par contre, elle ne sera publiée, dans la même revue amateure, The Vagrant, qu’en 1922.

 

C’est un texte nettement moins convaincant… même s’il est révélateur de préoccupations récurrentes à l’époque chez l’auteur, comme l’apologie du rêve (« My name is Jervas Dudley, and from earliest childhood I have been a dreamer and a visionary. »), et une troublante obsession pour la profanation de sépulture, virant le cas échéant à la nécrophilie, thème qui reviendra à plusieurs reprises dans le recueil, et que Lovecraft associe alors à l’esthétique « décadente », dont il en fait un trait essentiel. Avant les décadents (et les symbolistes, éventuellement), toutefois, il y a Poe, dont l’influence se fait sentir… assez lourdement ici. Car Lovecraft en fait trop – on pourrait dire qu’il en a toujours fait trop, même dans ses meilleurs textes, mais l’à-propos est quand même tout autre.

 

La nouvelle contient quelques images fortes, et si la fin se laisse tôt entrevoir, elle n’est pas mauvaise pour autant… Mais c’est tout de même là un récit passablement convenu, et, sur cette durée pourtant relativement modérée, c’est aussi un texte très bavard… Peut-être peut-on en sauver le principe du « narrateur non fiable » ? Il reviendra par la suite dans l’œuvre de Lovecraft, mais globalement avec davantage de pertinence.

 

Polaris

 

(Titre français : « Polaris » ; nouvelle écrite en 1918 ; première publication : The Philosopher, décembre 1920.)

 

On retourne à quelque chose de bien plus intéressant avec « Polaris » ; intéressant et déconcertant tout à la fois…

 

Un premier aspect à noter : on fait souvent de cette nouvelle la première des « Contrées du Rêve », et elle joue déjà sur l’ambiguïté essentielle de cet ensemble de fictions consistant à naviguer entre l’onirique et l’antédiluvien – l’histoire qui y est narrée, en fait, relève sans doute tout à la fois des deux. Lovecraft y emploie déjà un lexique très connoté, qui reviendra par la suite – y compris en dehors des seuls récits des « Contrées du Rêve », puisque, pour l’anecdote, c’est ici la première mention des Manuscrits Pnakotiques.

 

La ville d’ « Olathoe » dans le pays de « Lomar »… « on the plateau of Sarkia, betwixt the peaks Noton and Kadiphonek »… On se dit : pas de doute, c’est bien du Dunsany. Et pourtant il semblerait que non – Lovecraft, à l’en croire, ne découvrira l’auteur irlandais qu’un an plus tard… Et, dès lors, ne cachera en rien cette influence. « Polaris » serait donc une merveilleuse coïncidence, une conjonction de goûts communs ?

 

D’autres aspects sont à relever – ainsi l’éventuelle part d’autobiographie dans le récit : le narrateur, tel Lovecraft, se voit dénier le droit de combattre à la guerre (sa mère l’avait fait réformer quand il avait voulu s’engager dans l’armée américaine à la fin de la Première Guerre mondiale). Cependant, c’est la faute du narrateur qui importe avant tout – non-combattant, il avait néanmoins une tâche, qu’il n’a pas menée à bien : en résulte une catastrophe, et le poids oppressant de sa culpabilité, qui ne lui échappera jamais au fil des rêves comme des millénaires…

 

Cela fonctionne bien : l’évocation ne manque pas de puissance, le fatalisme de l’ensemble est angoissant, l’expression du remord troublante.

 

Ce qui permet de ne pas s’attarder plus que cela sur la dimension vaguement raciste du texte, avec ces conquérants barbares, les « Inutos », abattant la civilisation nordique des « vrais » hommes, avant de dégénérer en ces « squat, yellow creatures, blighted by the cold, whom they call ʺEsquimauxʺ »… On lira bien pire, de toute façon.

 

Beyond the Wall of Sleep

 

(Titre français : « Par-delà le mur du sommeil » ; nouvelle écrite en 1919 ; première publication : Pine Cones, octobre 1919.)

 

On arrive cette fois à un texte relevant plus clairement de la science-fiction, si le thème du rêve demeure – essentiel. Peut-être faut-il relever à cet égard une vague ambiguïté d’ordre philosophique ? Dans nombre des textes de cette époque, l’éloge du rêve a des connotations vaguement idéalistes, pour le moins surprenantes – à moins qu’il ne faille y voir que la conviction de Lovecraft de la supériorité du mental sur le physique, d’un ordre peut-être étendu ici au spirituel contre le matériel… Ce qui autoriserait un accord avec sa position matérialiste globale. Dans le présent texte, Lovecraft critique en tout cas « Freud et son symbolisme puéril ». Plus tard dans le récit, pourtant, il confère à sa conception du rêve une allure plus ouvertement matérialiste, et dès lors plus conforme à sa philosophie telle qu’on la connaît, quand le narrateur avance : « It has long been my belief that human thought consists basically of atomic or molecular motion, convertible into ether waves or radiant energy like heat, light, and electricity. » Avec le charme de l’époque ! Mais cela ne tire que davantage le récit du côté de la science-fiction.

 

D’autres éléments sont à relever, comme l’emploi de la thématique « white trash », qui débouchera plus tard sur « The Colour Out of Space » et « The Dunwich Horror »… mais le ton ici, à l’égard de ces ploucs dégénérés, est méprisant de bout en bout – plus encore que par la suite, bien plus. Le narrateur est dissocié de celui qui subit l’expérience « surnaturelle » ; par contre, le cadre est un asile (comme dans « The Tomb » avant, et bien d’autres récits ensuite). Enfin, la thématique de ces créatures extraterrestres se projetant via la pensée, à travers le temps et l’espace, dans des humains qui ne se remettent guère de l’expérience, annonce à sa manière un texte bien plus tardif, et sans doute bien meilleur : « The Shadow Out of Time ».

 

« Beyond the Wall of Sleep » demeure un texte intéressant, qui fonctionne assez bien – notamment sur la fin. Aussi peut-on l’apprécier pour lui-même, sans nécessairement le mettre en rapport avec l’évolution ultérieure de l’œuvre lovecraftienne – mais, dans ce registre, il y a sans doute beaucoup de choses à en tirer.

 

The Doom That Came to Sarnath

 

(Titres français : « La Malédiction de Sarnath », « La Malédiction qui s’abattit sur Sarnath » ; nouvelle écrite en 1920 ; première publication : The Scot, juin 1920.)

 

Retour aux « Contrées du Rêve », pour une deuxième excursion que j’ai toujours appréciée – et, cette fois, Lovecraft connaît Dunsany, et ne s’en cache en rien. Son style exubérant, ainsi quand il décrit les richesses de la ville de Sarnath, en émane directement. On y retrouve par ailleurs cette dimension évoquée plus haut, de ces « Contrées du Rêve » qui sont tout à la fois oniriques et antédiluviennes ; en fait, la légende de Sarnath fera ultérieurement partie des références obligées à un passé mythique, et pas toujours dans le seul cadre des « Contrées du Rêve ».

 

Le récit, au fond, est surprenant à maints égards… L’histoire de ce crime atroce, consistant en la spoliation et l’extermination des hideuses créatures d’Ib par les hommes de Mnar fondant dès lors Sarnath (nom inventé, ne renvoyant pas à la ville bien réelle où le Bouddha a enseigné), crime qu’il leur faudra bien payer un jour, a un contenu vaguement « moral » assez rare chez Lovecraft – mais on le croise parfois, tout de même, et tout particulièrement dans les contes ou « fables » des « Contrées du Rêve ». Par ailleurs, on peut se demander comment accommoder ce récit avec le racisme obsessionnel de l’auteur… du moins jusqu’à ce qu’on lise ceci, peut-être ? « … only the brave and adventurous young men of yellow hair and blue eyes, who are no kin to the men of Mnar. » Peut-être s’en sort-il ainsi, oui…

 

Un autre aspect éventuellement surprenant concerne la mise en scène de la malédic… pardon : de la MALÉDICTION. Le sort de Sarnath, en effet, est relativement expédié, et en tout cas mystérieux plutôt que spectaculaire : la nouvelle ne se conclut pas sur la scène apocalyptique que l’on pouvait supposer, mais se contente pour l’essentiel d’exprimer, non sans subtilité, qu’il « va » se passer quelque chose… Et l’on passe presque aussitôt à un état ultérieur : il « s’est » passé quelque chose, et Sarnath n’est plus…

 

Mais c’est très bien comme ça.


 

The White Ship

 

(Titre français : « Le Bateau blanc » ; nouvelle écrite en 1919 ; première publication : The United Amateur, Vol. 19, #2, novembre 1919.)

 

« Le Bateau blanc » relève également des « Contrées du Rêve », mais avec une approche bien différente. Encore que… La plupart des textes du « cycle », après tout, ont quelque chose d’allégories…

 

Mais c’est une dimension particulièrement marquée dans celui-ci : il s’agit d’un voyage philosophique (étrangement plus court que dans mon souvenir, au passage), et dont on a pu livrer des lectures relativement pointues (je me souviens vaguement d’un article de Paul Montelone, dans Lovecraft Studies, n° 36, sur une base schopenhauerienne…).

 

Le narrateur, le « héros », gardien de phare, monte à bord d’un bateau mystérieux pour naviguer vers des terres inconnues, toutes plus merveilleuses les unes que les autres… jusqu’à ce qu’on les aborde : en fait, il s’agit presque systématiquement de déconvenues, échos d’un passé glorieux qui n’est cependant plus guère palpable… Une exception, pourtant : Sona-Nyl, escale heureuse où le narrateur demeure longtemps ; mais il en part enfin, car il est curieux de l’inconnu – incarné dans la province censément plus merveilleuse encore de Cathuria : les fantasmes de merveilles l’emportent sur les merveilles bien réelles. Bien sûr, il n’aurait pas dû… Car il ne lui sera plus possible de revenir à Sona-Nyl, et, ne trouvant rien d’autre, il devra retourner à la monotonie de son existence antérieure de gardien de phare.

 

Le récit est très, très pompeux dans la forme. Sans que ce soit forcément désagréable… Je suppose, par contre, qu’on peut, ou peut-être même qu’on doit, établir une parenté avec la superbe nouvelle de Dunsany « Jours oisifs sur le Yann », dans Contes d’un rêveur ? À n’en pas douter, Dunsany l’emporte haut la main. Mais la variation pessimiste au possible de Lovecraft n’est pas inintéressante pour autant, loin de là.

 

Arthur Jermyn

 

(Titre original : « Facts Concerning the Late Arthur Jermyn and His Family » ; titre alternatif : « The White Ape » ; titres français : « Arthur Jermyn », « Faits concernant feu Arthur Jermyn » ; nouvelle écrite en 1920 ; première publication : The Wolverine, mars et juin 1921.)

 

Une nouvelle dont le titre a beaucoup changé au fil des publications… Mais c’est le titre complet, « Facts Concerning the Late Arthur Jermyn and His Family », qu’il faut retenir – pas, comme ici, le simple « Arthur Jermyn »… mais encore moins « The White Ape », titre imposé lors de la reprise de la nouvelle dans Weird Tales, et qui avait fait fulminer Lovecraft.

 

Et pas seulement parce que ce titre vend d’emblée la mèche : à tout prendre, la nouvelle ne vise pas forcément à surprendre le lecteur – des indices sont semés çà et là, nombreux, qui dénient en fin de compte tout caractère de « chute » à la conclusion…

 

Or la nouvelle, au fond, peut paraître risible. Témoignant de l’obsession lovecraftienne de la dégénérescence, elle est imprégnée d’un sous-texte raciste bien de son temps – mais, en même temps, c’est en partie son caractère névrotique chez Lovecraft qui la distingue quand même... et en rend la lecture « quand même » intéressante, ou du moins instructive. On avouera par ailleurs que, dans le genre, Lovecraft fera bien pire (le nadir étant probablement la « révision » de sinistre mémoire « Medusa’s Coil »). Mais il fera surtout bien mieux ? Les liens ne manquent pas, à simplement remplacer les poils par des écailles, avec « The Shadow over Innsmouth », pour un résultat aussi insidieusement raciste, mais en même temps bien plus convaincant – et terrifiant.

 

Il faut de toute façon probablement dépasser ce premier regard, pour en retirer d’autres choses plus instructives ou tout aussi emblématiques : ainsi le pessimisme désespéré de Lovecraft (nous n’en sommes pas encore à l’indifférentisme cosmique, ou pas tout à fait du moins ; en même temps, ce pessimisme s’accorde bien au racisme en tant que philosophie de l’histoire, ne serait-ce que chez un Gobineau), aux faux airs de fatalisme, exprimé dès la première phrase (souvent citée : « Life is a hideous thing. » Blam.), peut-être à mettre en rapport avec sa propre biographie (la folie héréditaire, emportant ses deux parents), et dont on trouvera d’autres échos par la suite (dans ce recueil, on peut citer « The Festival » ; plus tard et surtout, donc, « The Shadow over Innsmouth ») – mais cette question de la généalogie morbide va en fait bien au-delà, c’est un thème fondamental dans l’œuvre lovecraftienne ; l’éclairer par son racisme, quoi qu’en disent ceux qui ne veulent pas entendre parler de cet aspect du bonhomme, et voient rouge dès qu’on l’avance, cela fait sens, et sans contredit.

 

Autre aspect essentiel – lié, sans doute : le matérialisme, et le rôle de la science – avec cette idée qui sera davantage développée encore dans « The Call of Cthulhu », dès son célèbre premier paragraphe, d’une science qui rend fou en révélant le monde ; mais, bien sûr, c’est autrement efficace dans cette excellente nouvelle – puisque la « révélation », ici, ne porte que sur la « corruption raciale », mais à une échelle microcosmique, et même intime : comme dans « Medusa’s Coil », la nouvelle n’est au fond terrifiante que pour un raciste, à maints égards… Et c’est sans doute là que brille tout particulièrement, en comparaison, « The Shadow over Innsmouth ».

 

Par ailleurs, c’est l’occasion d’inscrire ce récit dans la thématique du « chaînon manquant », issue des conceptions darwiniennes (et plus encore post-darwiniennes ?) de l’évolution – je vous renvoie à ce sujet à Michel Meurger, tout particulièrement à « De l’homme au singe : dévolution et bestialité dans l’œuvre de H.P. Lovecraft », figurant dans Lovecraft et la S.-F./2, et qui, comme de juste, revient abondamment sur la présente nouvelle.

 

The Cats of Ulthar

 

(Titre français : « Les Chats d’Ulthar » ; nouvelle écrite en juin 1920 ; première publication : The Tryout, novembre 1920.)

 

Changement radical d’ambiance avec ce petit texte aux faux airs de fable (avec une touche ironiquement morale pouvant rappeler « The Doom That Came to Sarnath »), et peut-être aussi de farce, une très jolie fantasy macabre qui n’a sans doute guère d’équivalent, voire pas du tout, dans le reste de l’œuvre lovecraftienne. Nouvelle essentielle de ces « Contrées du Rêve » qui prennent de plus en plus forme au fur et à mesure que les textes contribuent à leur géographie et à leur mythologie, ce récit, pour être sous haute influence dunsanienne, n’en fait pas moins preuve d’une forte personnalité.

 

Cela pourrait n’être qu’une mauvaise blague, et en même temps un témoignage enjoué de l’amour irrépressible que le gentleman de Providence vouait à la gent féline, et dont il a maintes fois témoigné par ailleurs. C’est probablement bien davantage – parce que l’auteur y injecte subtilement de la couleur et de l’âme, magnifiant par des allusions sibyllines un cadre qui aurait pu être banal, mais ne l’est finalement en rien. La plume, forcément un peu baroque dans pareil contexte, se montre quand même plus sobre que souvent dans ces récits, pour atteindre le délicat et appréciable équilibre entre sublime et grotesque. L’humour, noir et ironique, de ce charmant conte révèle enfin en fiction un caractère qui transparaît sans doute bien davantage dans les lettres de l’auteur – dissipant quelques préjugés qu’on avait de longue date entretenus, et auxquels il avait pu contribuer lui-même…

 

Quoi qu’il en soit, Lovecraft, souvent très sévère pour ses propres textes, a toujours gardé une place à part pour celui-ci – un des rares dont il était vraiment heureux, et il le restera jusqu’à la fin. À bon droit !

 

Celephaïs

 

(Titre français : « Celephaïs » ; nouvelle écrite début novembre 1920 ; première publication : The Rainbow, mai 1922.)

 

Une autre nouvelle des « Contrées du Rêve », davantage dans la manière habituelle de Lovecraft – et de Lovecraft faisant du Dunsany (on a d’ailleurs pu établir une nette parenté entre cette nouvelle et un conte de l’Irlandais).

 

C’est sans doute une des plus marquantes de ces « apologies du rêve » dont Lovecraft était alors coutumier – avec une relative ambiguïté qui fait tout le sel de son propos. Mais certaines expressions se montrent très révélatrices, ainsi quand Lovecraft parle de « that world of wonder which was ours before we were wise and unhappy » (ce qui peut se lire de plusieurs manières, à l’échelle de l’individu comme à celle du monde).

 

Ici, nous avons donc un inconnu – dans notre monde – qui, à force de rêver, devient dans les « Contrées du Rêve » roi de la ville de Celephaïs sous son nom de rêveur, Kuranes. Parallèlement, le « vrai » Kuranes (qualificatif évidemment inapproprié…) meurt dans notre triste monde, réduit à l’état de mendiant qui se droguait tant et plus pour dormir et rêver…

 

L’histoire fonctionne bien en tant que telle. On peut y relever, par ailleurs, des éléments intéressants au regard de la mythologie lovecraftienne – ce qui inclut bien sûr Kuranes lui-même, à qui Randolph Carter rend visite dans The Dream-Quest of Unknown Kadath… et qui, insatisfait comme il se doit, se languit alors de cette Terre qu’il méprisait et où il était tout sauf un roi ! Mais on peut également s’arrêter à cette sentence : « the high-priest not to be named, which wears a yellow silken mask over its face and dwells alone in a prehistoric stone monastery in the cold desert plateau of Leng ». Ce qui nous conduit là encore à Kadath, et au plateau de Leng bientôt omniprésent, tout en dessinant quelque peu la figure de Nyarlathotep… Attention, par contre : il y est fait mention d’Innsmouth, mais c’est un nom emprunté, qui ne désigne pas alors la riante bourgade côtière que vous savez.

 

Une bonne nouvelle, oui – dans les réussites de la manière onirique de Lovecraft.

 

From Beyond

 

(Titre français : « De l’au-delà » ; nouvelle écrite en 1920 ; première publication : The Fantasy Fan, vol. 1, n° 10, juin 1934.)

 

Retour sur Terre, pour une nouvelle qui, en dépit de sa publication très tardive (14 ans après sa rédaction, et dans un cadre amateur alors que Lovecraft avait depuis longtemps percé dans les pulps), a connu une étrange postérité – d’autant plus étrange à vrai dire qu’elle est tout à fait médiocre… au mieux.

 

Le thème de la perception de la réalité y est à nouveau central – mais cette fois sans ambiguïté philosophique : le propos affiche d’emblée son matérialisme. La science, cependant, y est toujours portée à soulever le voile, révélant des horreurs sans nom… Des éléments déjà classiques, mieux illustrés avant, et qui le seront mieux encore par la suite.

 

Mais la vraie horreur, dans cette nouvelle, est ailleurs, à tout prendre : chez le Dr Tillinghast lui-même, le savant fou (et on ne peut plus savant fou) auquel notre narrateur rend une petite visite – le bonhomme est un maniaque homicide en même temps qu’un paranoïaque achevé… Herbert West est presque davantage crédible ! Voir plus loin, ceci étant…

 

Quoi qu’il en soit, la nouvelle est bien terne et ennuyeuse – même son outrance fatigue plus qu’elle ne réjouit.

 

À mon sens tout du moins – l’écho qu’elle a rencontré témoigne sans doute de ce que des avis différents sont envisageables ; sinon pourquoi Erik Kriek l’aurait-il adapté, sous le titre « L’Invisible », employé pour qualifier l’ensemble de son recueil d’adaptations de Lovecraft en bande dessinée ? Et, bien sûr, il y a le film de Stuart Gordon… qui a sa réputation chez les bisseux, sans que je n’aie jamais compris pourquoi : c’est un film parfaitement ridicule, certainement pas aussi enthousiasmant que le débile mais jubilatoire Re-Animator, ou dans des genres très différents Dagon ou encore The Dreams in the Witch-House… Et, sans surprise, on ne trouve pas dans la nouvelle de Lovecraft les séquences fétichiste-bondage-SM-soft du film – étonnant, non ?

The Temple

 

(Titre français : « Le Temple » ; nouvelle écrite en 1920 ; première publication : Weird Tales #24, septembre 1925.)

 

Suit une bien étrange nouvelle – mais qui s’avère probablement un ratage. C’est à vrai dire d’autant plus frustrant que son pitch est très enthousiasmant, qui niche l’horreur dans un sous-marin allemand à la dérive, en pleine Première Guerre mondiale ! Contexte pouvant évoquer « Dagon », et là encore pour un résultat final annonçant « The Call of Cthulhu »… Mais, et plus encore que pour « Dagon » (ou, dans un autre registre, « Beyond the Wall of Sleep »), cette comparaison avec le chef-d’œuvre ultérieur nuit au texte originel…

 

Tout est là, pourtant, qui devrait marcher ! Le mystère, la claustrophobie, la paranoïa, le passé oublié, la permanence d’une menace cachée, un sentiment de complot amenuisant l’homme de par sa seule existence… Mais la nouvelle se perd régulièrement en route, et est sans doute par ailleurs trop bavarde.

 

Au final, malgré tous ces éléments attrayants, on n’en retire pas grand-chose – si ce n’est une satire du patriotisme acharné du brutal capitaine teuton, tellement outrancière qu’elle en vient à colorer le texte d’absurde… mais à voir l’opinion de Lovecraft lui-même sur ces questions, on est en même temps tenté de parler de paille et de poutre – mais c’est là une mauvaise blague juive, certes…

 

The Tree

 

(Titre français : « L’Arbre » ; nouvelle écrite en 1920 ; première publication : The Tryout, octobre 1921.)

 

Un court texte un peu à part, même si dans la veine macabre de l’auteur, en raison de son contexte : la Grèce antique, où l’on nous conte l’amitié et la rivalité heureuse de deux sculpteurs. Le contexte fait tout l’intérêt de ce conte – qui, à vrai dire, évoque plus la manière des « Contrées du Rêve » que les autres récits macabres de l’auteur ; avec un côté assez lumineux, d’ailleurs…

 

Une déception pourtant – car, de ce joli cadre, finement mis en place, Lovecraft ne fait en fin de compte pas grand-chose… Les promesses sont là, mais ne sont guère tenues. Dommage…

 

The Moon-Bog

 

(Titre français : « La Tourbière hantée » ; nouvelle écrite en mars 1921 ou un peu avant ; première publication : Weird Tales, juin 1926.)

 

On retrouve quelque chose d’un peu plus typiquement lovecraftien – mais en même temps passablement classique. En fait, « The Moon-Bog » n’est pas seulement affectée par la malédiction, envisagée plus haut, du texte ultérieur qui fera plus ou moins la même chose mais en beaucoup mieux (ici, disons « The Rats in the Walls ») : c’est aussi un texte qui montre combien Lovecraft a pu murir après coup, pour développer ses propres thématiques dans un cadre qui n’a plus que l’apparence de la banalité…

 

Ceci dit, Lovecraft ne croyait probablement pas suffisamment en ce texte pour s’y appliquer vraiment : c’était plus ou moins une « commande », au sens où il a été écrit à l’arrache pour une rencontre de « journalistes amateurs » sur le thème de la Saint-Patrick – d’où ce cadre irlandais, guère approfondi par ailleurs.

 

La nouvelle n’est pas forcément mauvaise… mais elle est terne. Plus tard, « The Rats in the Walls », donc, en usant de principes relativement similaires, au moins dans la mise en place, s’avèrera non seulement plus réussie, mais aussi plus personnelle – les deux dimensions se renforçant l’une l’autre. Inutile, donc, de trop s’attarder sur ce « brouillon »…

 

The Nameless City

 

(Titre français : « La Cité sans nom » ; nouvelle écrite en janvier 1921 ; première publication : The Wolverine, novembre 1921.)

 

Voici un texte autrement important : s’il convainc plus ou moins par lui-même, il contient par contre nombre d’éléments qui méritent qu’on s’y attarde, car ils dessinent, sans doute inconsciemment, des contours essentiels de l’œuvre à venir.

 

Bien sûr, le plus flagrant de ces aspects est une mention qui aurait pu être anodine : c’est en effet la première apparition d’Abdul Alhazred, le poète fou, que l’on n’associe pas encore au Necronomicon, mais dont on cite déjà le fameux distique :

 

That is not dead which can eternal lie,

And with strange aeons even death may die.

 

Mais la nouvelle préfigure le « Mythe » par d’autres moyens : bien sûr, il y a l’idée de cette civilisation préhumaine, thème qui sera bientôt essentiel dans l’œuvre lovecraftienne, mais qui était sans doute dans l’air du temps.

 

L’odyssée cthonienne du narrateur, pourtant – et même si elle peut évoquer en partie d’autres textes, de Dunsany (on y trouve d’ailleurs des références un peu ambiguës aux « Contrées du Rêve », notamment à Sarnath, Ib et Mnar, même si la nouvelle est spécifiquement située en Arabie) ou d’Edgar Rice Burroughs (Lin Carter évoque aussi Poe, mais, euh…) –, a quelque chose de jusqu’au-boutiste qui singularise la nouvelle.

 

La part de récit, en même temps, est limitée : dans ce texte comme dans un certain nombre d’autres, le propos tient plus de la vision hallucinée (de source onirique, semble-t-il) que de la narration construite…

 

Mais l’idée d’étudier la civilisation disparue au travers des fresques qu’elle a laissées, et qui témoignent déjà en elles-mêmes d’une histoire millénaire, fait quelque peu figure de préfiguration, avec beaucoup d’avance, de la progression de Dyer et Danforth dans la Cité des Choses Très Anciennes, dans At the Mountains of Madness

 

En ce sens, ce texte compte – et inaugure plus ou moins ce procédé si lovecraftien des vertigineux abîmes du temps, appuyant d’autant plus sur l’insignifiance d’un homme qui n’a pas la moindre idée du monde où il a le hasard de vivre…

 

The Other Gods

 

(Titre français : « Les Autres Dieux » ; nouvelle écrite le 14 août 1921 ; première publication : The Fantasy Fan, novembre 1933.)

 

Retour, et sans ambiguïté cette fois, aux « Contrées du Rêve », et à l’influence affichée de Dunsany. Les références abondent, à la géographie et à la mythologie de ces terres oniriques. Peut-être tendent-elles même à la systématisation, cette fois ?

 

La nouvelle, en tout cas, reprend le dispositif ironiquement moral que l’on a déjà eu l’occasion de croiser dans ce genre de contes. L’hubris du prétendu sage, qui se sait digne de voir les dieux, mais a le malheur de tomber en fait sur d’autres dieux, les autres dieux, va presque de soi, mais l’atmosphère est joliment composée, et le résultat s’avère convaincant.

 

L’édifice se construisant au fur et à mesure, on trouve dans ce texte plusieurs éléments qui seront réemployés dans les autres récits oniriques (et tout particulièrement The Dream-Quest of Unknown Kadath), ou même ailleurs : sur le plan anecdotique, cela vaut pour Les Sept Livres Cryptiques de Hsan, qui apparaissent ici en même temps que réapparaissent les Manuscrits Pnakotiques ; sur un plan plus global, l’idée de ces « autres dieux », ne serait-ce que dans sa formulation, est promise à un brillant avenir…

 

The Quest of Iranon

 

(Titre français : « La Quête d’Iranon » ; nouvelle écrite le 28 février 1921 ; première publication : Galleon, juillet-août 1935.)

 

Autre titre des « Contrées du Rêve » (les références abondent, à « Polaris », à « The Doom That Came to Sarnath », etc.), mais dans une tout autre veine – et qui s’avère probablement plus subtile qu’il n’y paraît au premier abord.

 

À première vue, on pourrait y voir une reprise de thèmes anciens – ceux de la veine allégorique et « apologétique », qui avait donné notamment « The White Ship » et « Celephaïs », plus haut dans le même recueil ; dans l’optique récurrente de ce compte rendu, on pourrait alors être tenté d’établir des passerelles avec des textes ultérieurs – ceux mettant en scène Randolph Carter, et au premier chef « The Silver Key » et The Dream-Quest of Unknown Kadath.

 

Mais, en fait, non ? Pour deux raisons au moins : d’une part, le caractère allégorique est ici plus subtil – il apparaît, mais sous une couche de récit qui rend le propos moins abstrait, et probablement plus séduisant tout à la fois ; d’autre part, parce que la quête onirique, ici, s’avère parfaitement vaine, dès le départ, si l’on ne l’admet pleinement qu’à la fin… Il ne s’agit même pas du retournement ironique des récits de Démons et merveilles : l’approche est ici plus sombre, et l’accent est mis sur le pouvoir déceptif du rêve… Il y avait quelque chose du genre dans « The White Ship », sans doute, mais l’effet est autrement plus marqué ici : le rêve n’est plus libérateur – peut-être l’a-t-il été, mais « that night something of youth and beauty died in the elder world »… Lovecraft voulait croire à la valeur intrinsèque du rêve – ou du moins est-ce ce que l’on peut supposer à lire ses textes antérieurs ; si son allégorie du Bateau blanc traduisait déjà la possibilité pour l’homme d’être trompé et en définitive vaincu par ses fantasmes, ici, le discours est autrement dépressif… et lucide ? Car il s’applique au monde dans son entier. Oserait-on dire « réaliste », alors…

 

C’est en même temps ce qui fait de cette nouvelle une réussite – et non une simple variation sur un thème classique.

Herbert West–Reanimator

 

(Titre français : « Herbert West, réanimateur » ; nouvelle écrite entre octobre 1921 et juin 1922 ; première publication : Home Brew, en serial, de février à juillet 1922.)

 

Le jour et la nuit… De toutes les nouvelles de Lovecraft, peu ont une réputation aussi exécrable – S.T. Joshi va jusqu’à dire qu’elle est unanimement considérée comme la pire de toute l’œuvre du gentleman de Providence, mais je n’en suis pas pour ma part convaincu (et Joshi, de toute façon, emploie sans doute un peu trop facilement des expressions telles que « unanimement »)… surtout depuis cette relecture, en fait : surprise, mais c’était nettement moins mauvais que dans mon souvenir !

 

Bon, c’est pas glorieux pour autant, hein… Faut dire que Lovecraft pouvait difficilement être à l’aise avec un projet pareil – s’affichant d’emblée comme un remake éventuellement parodique du Frankenstein de Mary Shelley (roman qu’il appréciait beaucoup par ailleurs, et à juste titre, il y consacre quelques paragraphes dans Supernatural Horror in Literature, plus loin dans ce même recueil). Pour la forme, on peut créditer Lovecraft d’avoir glissé dans son texte autrement laborieux des vrais morceaux de zombies « scientifiques », à la manière des « infectés » auquel le cinéma nous a habitués, post-Romero. Pour le reste… La première apparition de l’Université Miskatonic, à Arkham ? Pas grand-chose…

 

Clairement, ce projet n’était pas pour Lovecraft – formellement pas davantage que dans le fond (même si, à cet égard, on peut relever un certain nombre de nouvelles de Lovecraft tournant autour de la mort et de son éventuel contournement par la science) ; la nécessité de découper son récit en chapitres d’égale durée à peu près, et s’achevant systématiquement sur un cliffhanger, ceci afin de publier le bousin en serial, c’était le meilleur moyen de s’aliéner l’auteur… Il se met cependant à la tâche, et il en résulte ceci, de passablement laborieux (un peu plus tard, la même histoire se répètera peu ou prou pour « The Lurking Fear », texte guère plus convaincant, cependant autrement personnel).

 

Cette structure en épisodes est en effet problématique : Lovecraft n’est visiblement pas à l’aise avec cette approche, et, s’il s’exécute, parce qu’on le lui a demandé (et qu’il n’a pas su dire « non » ?), c’est en peinant visiblement sur la chose. En résulte un texte trop long (probablement le plus long que Lovecraft ait jamais écrit jusqu’alors), et très, très, très répétitif (je dirais même plus : très, très, très, très répétitif)…

 

Mais moins mauvais que dans mon souvenir – sans doute parce que j’ai davantage perçu maintenant des traits délibérément humoristiques dans le récit : Lovecraft, confronté à son calvaire, semble vouloir sauver le temps qu’il passe dessus en le dynamitant à coups de traits on ne peut plus excessifs, qui achèvent de faire de son récit une parodie.

 

Alors ça ne brille pas, hein… Mais c’est quand même assez rigolo !

 

The Hound

 

(Titre français : « Le Molosse » ; nouvelle écrite en septembre 1922 ; première publication : Weird Tales, février 1924.)

 

Tenez, par exemple : « The Hound » est-il si meilleur que « Herbert West–Reanimator » ? Je n’en suis pas tout à fait certain – même si le texte est souvent sauvé pour la seule et unique raison qu’il contient la première référence au Necronomicon

 

Si, peut-être une autre chose quand même – mais dans l’excès, là aussi : cette nouvelle histoire de profanation de sépulture appuie plus que jamais sur la dimension « décadente », un Baudelaire ou un Huysmans semblant légitimer ce genre de vie hors-normes : la profanation de sépulture en est peu ou prou un trait essentiel ! D’où cette bizarre collection qu’entretient notre couple (masculin) de protagonistes… Humour ? Espérons.

 

C’est tout de même très, très convenu…

 

Hypnos

 

(Titre français : « Hypnos » ; nouvelle écrite en mars 1922 ; première publication : National Amateur, mai 1923.)

 

« Hypnos » est dans la même veine – et probablement un peu plus intéressante, sans casser des briques pour autant. Mais on y retrouve bien le délire décadent, figuré dans la vie hors-normes d’un nouveau couple masculin.

 

L’idée de base est chouette – celle de cet homme qui est progressivement terrifié par le sommeil, au point de tout faire pour repousser l’endormissement… jusqu’au moment où il n’a d’autre choix que dormir. Et là…

 

(Remarque débile : il y a quelques années de cela, j’avais écrit un machin sur un canevas en fait très similaire… mais ne me souvenais pourtant pas le moins du monde de « Hypnos », promis juré. À moins que mon inconscient… ? Bon, bref…)

 

La nouvelle est probablement moins convenue que celle qui précède. Mais elle ne brille pas pour autant : dans un cadre pareil, l’emphase, aussi poussée, sonne faux et un brin puéril…

 

Et le jeu sur « l’indicible » (plusieurs nouvelles s’enchaînent ici qui jouent frontalement de ce thème, non sans humour le cas échéant) ne fonctionne pas vraiment – sans doute parce que Lovecraft se contente de balancer le terme çà et là. Il sera autrement plus intéressant par la suite, quand ses textes joueront le jeu ambigu de l’affirmation du caractère indicible de l’événement rapporté, là où le texte ne tentera que davantage de dire, pourtant : c’est là, au fond, le véritable « indicible » lovecraftien ; mais il n’en est pas encore là.

 

C’est une occurrence de l’outil fictionnel du narrateur non fiable, sinon…

 

The Lurking Fear

 

(Titre français : « La Peur qui rôde » ; nouvelle écrite en novembre 1922 ; première publication : Home Brew, en serial, avril 1923.)

 

Composé peu ou prou dans les mêmes circonstances que « Herbert West–Reanimator », et pour la même revue, « The Lurking Fear » pâtit des mêmes obligations concernant le serial – le rédacteur en chef résumait chaque fois les épisodes précédents au cas où, ce qui soulageait un brin l’auteur, mais la nouvelle demeure assez répétitive…

 

Son principal problème est peut-être ailleurs – encore qu’il en découle probablement : c’est un côté un peu « patchwork » – le récit manque de vrai liant.

 

Il en résulte cependant quelques jolies scènes, ou plus précisément des images fortes – tout particulièrement dans les cliffhangers abhorrés, en fait…

 

Mais la nouvelle bénéficie peut-être surtout du joli cadre des montagnes Catskills, avec leur habitants dégénérés (mais il y a des degrés dans la dégénérescence… On est en plein dans la thématique lovecraftienne sur la question, la dévolution ou l’atavisme y étant plus radicaux que jamais). Peut-être faut-il y voir une mise en application des principes exposés au début de « The Picture in the House », vantant les délices d’horreur que l’arrière-pays de la Nouvelle-Angleterre est à même de procurer au « true Epicure in the terrible » ? À terme, cela débouchera notamment sur « The Colour Out of Space » ou « The Dunwich Horror »… C’est probablement le principal atout de ce texte autrement assez bancal – et sans doute trop abstrait, jusque dans ses moments les plus (délibérément) grotesques.

 

The Festival

 

(Titre français : « Le Festival » ; nouvelle écrite en octobre 1923 ; première publication : Weird Tales, janvier 1925.)

 

Voilà quelque chose de bien plus intéressant en ce qui me concerne ! Une nouvelle qui ne se contente pas de valoir pour ce qu’elle annonce – essentiellement « The Shadow over Innsmouth » – mais qui se tient déjà très bien en elle-même.

 

La scène est à Kingsport (inspirée par Marblehead – un périple sur place est directement à l’origine de la nouvelle), où le narrateur se rend à Noël, ou plutôt Yuletide, pour obéir aux traditions de sa lignée… dont il ne sait visiblement pas grand-chose. Et découvrir ce qu’est au juste sa famille – et donc, dans cette perspective, ce qu’il est lui-même – sera passablement traumatisant…

 

Ce résumé montre bien, je suppose, la parenté entre ce texte et « The Shadow over Innsmouth » ; l’approche est pourtant différente : il n’y a rien, ici, de la fuite haletante du touriste poursuivi par les hybrides et les Profonds… C’est vraiment dans le thème que le lien est flagrant.

 

Mais c’est aussi, peut-être, ce qui singularise ce premier texte, et évite, pour qui a d’abord lu « The Shadow over Innsmouth », de reléguer « The Festival » au seul rang de « brouillon ». Car la nouvelle parle pour elle-même, et exprime à sa manière d’autres veines du cauchemar, plus abstraites peut-être, plus poétiques sans doute.

 

On a parfois fait de cette nouvelle une des premières que l’on puisse rattacher au « Mythe de Cthulhu » ; à supposer que cela fasse sens (voyez ici, ici, ici…), je n’ai pas vraiment envie de trancher la question – ce qui compte, c’est que c’est une très bonne nouvelle.

 

(Pour l’anecdote, dans cette lignée, on peut éventuellement s’interroger sur le rôle, ici, d’un « masque de cire » : faut-il y voir également une préfiguration de « The Whisperer into Darkness » ?)

The Unnamable

 

(Titre français : « L’Indicible » ; nouvelle écrite en septembre 1923 ; première publication : Weird Tales, juillet 1925.)

 

On retourne à quelque chose de bien plus anodin – mais pas dénué d’humour, ceci dit. En fait, la dimension parodique est sans doute essentielle au début du texte – qui joue un jeu passablement hypocrite mais aussi assez réjouissant, quelque part entre l’autocritique et la déclaration d’intention (à la façon de « The Picture in the House », encore une fois ?)…

 

Car le personnage de Carter (ainsi désigné ; on peut supposer qu’il s’agit de Randolph Carter, héros de Démons et merveilles, que cela importe vraiment ou pas) prise « l’indicible », là où son compagnon, dans ce cimetière (!), fait preuve d’un « matérialisme » aux antipodes de la position philosophique de Lovecraft – c’est un « matérialisme » de puritain qui ne voit pas plus loin que le bout de son nez, qui se veut « pragmatique », mais n’est que « prosaïque »…

 

Puis la nouvelle change du tout au tout, quand Carter se met à narrer à son camarade une histoire étrange, une fois de plus à base de généalogie morbide – comme, avant, dans « Facts Concerning the Late Arthur Jermyn and His Family » ou « The Lurking Fear », comme plus tard dans « The Shunned House » ou The Case of Charles Dexter Ward… mais avec beaucoup moins d’à-propos : sans doute la dimension parodique est-elle toujours présente à ce moment du récit, pourtant.

 

Bien sûr, par la suite, surgit « l’Indicible », qui, à cette époque de l’œuvre lovecraftienne, et tout particulièrement dans ce texte qui se veut humoristique, est « parfaitement » indicible – comme avancé plus haut, je tends à croire que c’était plus ou moins une fausse piste, en tout cas bien éloignée de l’usage ultérieur de « l’indicible », autrement pertinent et subtil, qui consistera malgré tout à dire ce qui ne peut pas l’être.

 

En l’état, « The Unnamable » en reste au stade de la mauvaise blague, d’abord amusante, ensuite assez terne.

 

Imprisoned with the Pharaohs

 

(Titre original : « Under the Pyramids » ; titre alternatif : « Entombed with the Pharaohs » ; titre français : « Prisonnier des pharaons » ; nouvelle écrite en février 1924 ; première publication, sous le nom de Harry Houdini : Weird Tales, en serial, mai, juin et juillet 1924 ; attribuée à Lovecraft en 1939.)

 

« Imprisoned with the Pharaohs » est un texte étonnant – et je ne suis pas bien sûr de ce qu’il faut en penser au juste. Les circonstances de sa création auraient tout pour reléguer cette commande au même statut que « Herbert West–Reanimator », mais d’aucuns ont voulu mettre l’accent sur certaines qualités qu’elle présente pourtant… Je n’en suis pas très convaincu moi-même – encore qu’il y ait bien quelques bons moments, mais sur le tard. L’humour du texte me parle en fait davantage – et c’était pourtant un jeu dangereux de la part de Lovecraft…

 

Avec « Imprisoned with the Pharaohs », Lovecraft a joué à « l’auteur professionnel », ce qu’il ne prisait guère ; car il s’agit, dès le départ, de bien plus que d’une simple « révision » (même si certaines « révisions », notamment celles pour Zealia Bishop, sont en fait très comparables à cet égard) : il s’agit d’un travail de « nègre » (j’adore employer ce terme pour Lovecraft… mais vous pouvez préférer le terme anglais, « ghost-writer », sans doute plus à propos le concernant) de la première à la dernière ligne – une commande de J.C. Henneberger pour Weird Tales, désireux de s’associer le célèbre prestidigitateur Harry Houdini en ces temps de vaches maigres : la nouvelle est entièrement écrite par Lovecraft, mais paraît sous le seul nom de Harry Houdini ; il faudra attendre 1939, soit après la mort des deux bonshommes, pour que la nouvelle soit attribuée à Lovecraft.

 

Celui-ci a clairement écrit cette nouvelle pour l’argent – on ne lui avait jamais proposé autant… Il a même, anecdote fameuse, sacrifié sa lune de miel pour la rendre à temps, sa jeune épouse tapant sous sa dictée le texte malencontreusement perdu !

 

Bizarrement, la nouvelle a pourtant été plutôt bien reçue, et elle a même plu à Houdini… au point où le prestidigitateur a cherché à s’associer Lovecraft pour d’autres projets, dont l’essai The Cancer of Superstition, dont on a pas mal parlé ces derniers temps, mais qui devait rester inachevé, du fait de la mort précoce du « magicien ». L’essai, sans doute, montrait davantage ce qui pouvait rapprocher Houdini et Lovecraft… Bien plus en tout cas que cette nouvelle au ton étrange – car on sent régulièrement derrière la plume un auteur pas très à l’aise avec son « job ».

 

Le point de départ est de toute façon farfelu, puisqu’il s’agit de mettre en scène à la première personne le prestidigitateur, dont l’activité consistant à démasquer les charlatans n’était pas la moindre (c’est sans doute ce qui le rend intéressant, d’ailleurs – même pour Lovecraft, si ça se trouve). Pourtant, l’histoire, comme il se doit dans Weird Tales, vire en définitive à l’étrange, et même au fantastique… Très franchement, je me demande comment le lectorat dans son ensemble a accueilli un texte aussi invraisemblable.

 

D’autant qu’il se montre longtemps laborieux... La scène est en Égypte (ah bon ?), pays où, bien sûr, Lovecraft n’a jamais mis les pieds ; il construit donc les premiers temps de son récit (assez long au regard de sa production habituelle à cette époque) Baedeker en main, pour un résultat des plus factice.

 

Houdini – qui n’est d’ailleurs pas présenté sous un jour très favorable, même à la première personne : il se montre régulièrement arrogant, éventuellement méprisant, toujours désireux de se mettre en valeur – succombe, sur la grande pyramide de Khéops, à un complot improbable conçu par un étrange guide dans lequel il tient à tout prix à reconnaître le pharaon Khephren (associé à la reine-goule Nitocris), et donc le Sphinx. Enfermé dans un labyrinthe souterrain, notre maître de l’évasion n’a plus qu’une chose à faire : s’évader. C’est aussi gratuit que lourdingue… Et ce qui pourrait réjouir et fasciner sur une scène de music-hall ne fonctionne pas très bien en prose.

 

Mais le texte, progressivement, prend alors une autre tournure – non sans humour, sans doute : le « magicien », en parfaite caricature de « héros » lovecraftien, s’évanouit trois ou quatre fois à la suite ! J’ai du mal à croire que Lovecraft n’ait pas rédigé ce genre de scènes un sourire carnassier aux lèvres… Mais le plus étonnant est sans doute que le prestidigitateur, bien loin de lui en tenir rigueur, a apprécié son texte !

 

Il est vrai que c’est après cette succession d’évanouissements que la nouvelle prend une tournure véritablement lovecraftienne : nouvelle variante de l’odyssée cthonienne sous le sable du désert, après « The Nameless City », et qui aboutit à la vision hallucinée de momies hybrides (entre l’homme et l’animal), en marche : « Hippopotami should not have human hands and carry torches… men should not have the heads of crocodiles… » Ah, certes… Reste cependant une dernière vision : celle d’une étrange créature à cinq membres… jusqu’à ce que Houdini réalise qu’il ne s’agit que d’une gigantesque patte d’une autre créature de dimensions inconcevables ! Mais bon : c'était un rêve, hein ? Forcément...

 

Globalement grotesque, tout de même – au sens rigolard, sans doute, mais seul l’humour me paraît devoir être préservé de ce projet passablement improbable…

 

(Pour l’anecdote, Robert Bloch a pu s’en inspirer – lui qui a commis plusieurs nouvelles « lovecraftiennes » dans un cadre égyptien, qu’on lira par exemple dans Les Mystères du Ver.)

 

He

 

(Titre français : « Lui » ; nouvelle écrite en août 1925 ; première publication : Weird Tales, septembre 1926.)

 

Nouvelle en tant que telle sans grand intérêt, « He » ne fait vraiment sens qu’au regard de la biographie de Lovecraft – à vrai dire, sa première page, souvent citée, relève purement et simplement de l’autobiographie, même pas déguisée…

 

« My coming to New York had been a mistake… » Le narrateur, évidemment originaire de Nouvelle-Angleterre, dit en quelques paragraphes combien son expérience new-yorkaise s’est avérée désastreuse – après un premier temps d’illusion féerique, où la cité, plutôt que de paraître tentaculaire (si j’ose dire), l’émerveillait à la manière de prestigieuses villes antiques, ou de leurs recréations oniriques par un Dunsany. Mais c’était une erreur, donc : la ville, au fond, est ignoble, elle est insupportable, et d’ailleurs elle grouille d’étrangers…

 

La nouvelle a semble-t-il été composée après une nuit blanche passée à arpenter la ville – ce qui peut expliquer, passé ces premiers paragraphes, sa relative pauvreté ? La catharsis initiale en fait tout l’intérêt (Lovecraft conçoit alors plusieurs récits dans ce sens, dont bien sûr celui qui suit immédiatement, « The Horror at Red Hook »).

 

Après quoi, le narrateur rencontre un personnage extrêmement pompeux et désagréable, qui a tout – et pour cause – d’un anachronisme sur pattes. Tous deux forment un temps une nouvelle variation sur le couple masculin que nous avons régulièrement croisé, tout particulièrement dans les nouvelles d’inspiration « décadente ». La méchanceté et la folie de ce « Lui », hélas, ne sauvent pas la nouvelle – qui tente vainement d’acquérir du caractère en injectant de toute force un récit dans ce qui aurait peut-être gagné à demeurer un poème en prose traitant de l’inadéquation du gentleman narrateur à la mégalopole grouillante et sans âme…

 

The Horror at Red Hook

 

(Titre français : « Horreur à Red Hook » ; nouvelle écrite les 1er et 2 août 1925 ; première publication : Weird Tales, janvier 1927.)

 

Composée à la même époque que « He », et usant pour partie des mêmes thèmes, « The Horror at Red Hook » se coltine la fâcheuse réputation d’être une des nouvelles les plus racistes (ou xénophobes, si l’on entend viser plus large) jamais commises par Lovecraft. Ce qu’elle est probablement – même si, dans ce même recueil, nous lirons bien pire ultérieurement, avec « The Street »…

 

Pour autant, il ne faudrait pas forcément reléguer ce texte dans l’enfer des écrits lovecraftiens infréquentables – car, si cette nouvelle ne fonctionne sans doute pas très bien, peut-être tout particulièrement en raison de sa dimension policière, avec laquelle l’auteur n’était sans doute pas très à l’aise, elle contient cependant des éléments qui méritent d’être notés, et qui, s’ils ne la sauvent pas forcément, en font pourtant plus qu’un « document » à réserver aux exégètes avertis.

 

Peut-être, d’ailleurs, faut-il quelque peu dépasser cette sinistre réputation ? La nouvelle est indubitablement raciste, oui. Mais le problème est peut-être avant tout qu’elle se montre assez frontale à cet égard… Une nouvelle aussi prestigieuse que « The Call of Cthulhu » est-elle vraiment moins raciste, et donc plus fréquentable à cet égard ? Je n’en suis pas tout à fait certain… Bien sûr, « The Call of Cthulhu » est un chef-d’œuvre, ce que n’est certainement pas « The Horror at Red Hook ». Pourtant, la comparaison fait sens – car, sur bien des points, l’enquête policière de Thomas F. Malone dans l’infect quartier de Red Hook annonce la corrélation de documents au cœur de « The Call of Cthulhu »… nouvelle écrite seulement un an plus tard ! On n’associe généralement pas « The Horror at Red Hook » au « Mythe de Cthulhu », et à bon droit. Mais il me semble qu’il y a bien, dans ce texte de sinistre mémoire, une préfiguration notable de la suite – ne serait-ce qu’au travers de sa focalisation sur un culte impie, pratiquant la magie… qui trouve tout naturellement à prospérer au milieu des populations immigrées – en ceci guère différentes des adorateurs dégénérés, nègres ou inuit, de « The Call of Cthulhu » ! Les deux nouvelles, sur cette base, brodent sur des conspirations mondiales finalement très similaires… autant de menaces qu’un monde essentiellement étranger adresse à la sérénité aveugle des WASP.

 

Enfin, il faut bien sûr retenir de ce texte, comme pour « He » donc, une dimension de catharsis – même si elle s’exprime différemment : le narrateur de « He » n’était certes guère tendre avec New York et ses infernaux immigrés, mais, dans « The Horror at Red Hook », plus de chichis, ce sont la haine et la peur qui s’expriment à plein, et en même temps, irrépressiblement corrélées… ce qui rend le texte d’autant plus dérangeant, en tant que témoignage sur le vif et sans précautions d’enrobage d’une phobie d’essence névrotique. Le lecteur peut s’en tenir au dégoût, ou se pencher sur le cas clinique, disons… Et il y a sans doute de quoi en tirer des choses intéressantes – pour un Alan Moore, dans Providence, par exemple.

 

The Strange High House in the Mist

 

(Titre français : « L’Étrange Maison haute dans la brume » ; nouvelle écrite le 9 novembre 1926 ; première publication : Weird Tales, octobre 1931.)

 

Nous retrouvons ici Kingsport (avec un lien très fort établi notamment avec « The Terrible Old Man » – tiens, en parlant de nouvelles racistes…), et tout à la fois les « Contrées du Rêve » (tout particulièrement « The Other Gods ») ; mélange à vue de nez aussi étrange que la maison qui en est l’occasion, voire casse-gueule – comme l’est sans doute cette maison encore, isolée sur une falaise et donnant sur d’autres mondes...

 

Pourtant, cela fonctionne bien – et si le récit en lui-même n’est pas forcément très palpitant, l’ambiance est joliment réussie, qui fait de ce texte un bel exercice d’équilibre entre le rêve et le cauchemar, et sublime la terreur dans ce qu’elle comporte à la fois d’angoisse et de fascination. Difficile d’en dire davantage – au fond, j’aime cette nouvelle davantage comme un poème en prose que comme un récit.

 

Une note au passage : on y évoque le dieu Nodens (pas de création lovecraftienne, c’est à la base une divinité celtique), que l’on retrouvera aussi dans The Dream-Quest of Unknown Kadath. Hélas, ce satané Derleth se fondera sur ces deux occurrences bien innocentes pour développer son panthéon de « dieux bons » face aux divinités du « Mythe de Cthulhu »… C’est une des pires violations qu’il a infligé à l’œuvre lovecraftienne.

 

In the Walls of Eryx

 

(Titre français : « Dans les murs d’Eryx » ; collaboration avec Kenneth Sterling ; nouvelle écrite en janvier 1936 ; première publication : posthume, Weird Tales, octobre 1939.)

 

Alors là… Sacrée surprise en ce qui me concerne. À parcourir le sommaire, j’avais été intrigué par ce titre – qui ne me disait absolument rien ; mais bon, j’avais oublié plein de choses… Lire la nouvelle, cependant, m’a procuré un putain de choc : je ne m’en souvenais donc pas, mais, un truc pareil, j’aurais pourtant dû m’en souvenir ! À voir la bibliographie française concernant cette nouvelle, je me rends compte que je n’aurais pu la lire que dans le tome 2 des Œuvres de Lovecraft en Robert Laffont/Bouquins. En fait, pour une raison que j’ignore, j’avais dû faire l’impasse dessus à l’époque, et ne jamais y être revenu…

 

Je vois mal, en effet, comment j’aurais pu aussi totalement oublier un texte aussi détonnant dans la bibliographie lovecraftienne… car il s’agit d’un pur texte de science-fiction ! Et pas au sens éventuellement lovecraftien, que l’on a pu employer, notamment, pour « The Colour Out of Space », At the Mountains of Madness ou « The Shadow Out of Time » : non, de la SF on ne peut plus SF – la nouvelle se passe sur Vénus, où un vaillant astronaute (avec un simple masque à gaz, bon…) explore des ruines extraterrestres, ersatz de pistolet laser en main, pour se protéger de la fourbe faune indigène !

 

Bon, cela ne pouvait pas être du Lovecraft « pur », sans doute ; bien que figurant dans ce recueil, « In the Walls of Eryx » peut être qualifié de « révision » ; il s’agissait de retravailler un texte soumis par le jeune Kenneth Sterling ; finalement, la nouvelle ne sera publiée qu’en 1939, et donc après la mort de Lovecraft, les noms des deux « coauteurs » étant accolés. Mais puisque nous en sommes aux dates, il faut relever que cette « révision » a été effectuée en janvier 1936 : Lovecraft mourrait à peine un peu plus d’un an plus tard, c’est une des dernières nouvelles qu’on lui connaisse…

 

On suppose aujourd’hui que le texte est essentiellement de Lovecraft – mais l’idée de base vient bien de Sterling. Nous y voyons un explorateur de Vénus, donc (planète largement tropicale, ici), tomber malencontreusement sur le cadavre d’un de ses semblables, isolé de lui cependant par une sorte de muraille invisible ; en fait, il y a toute une structure invisible autour de lui – un véritable labyrinthe ! À partir du postulat SF, la nouvelle vire donc à l’horreur, ou du moins à l’angoisse, en témoignant à la première personne (notre astronaute a un carnet de notes) de sa quête désespérée d’une sortie… tandis que les Vénusiens, non loin, ricanent devant sa panique, jouissant de ce spectacle façon mime macabre (et vous savez très bien ce qu’il est d’usage de dire, confronté à ces abominations que sont les mimes).

 

En fait, cela fonctionne assez bien ; je n’attendais vraiment pas Lovecraft dans ce registre… et maintiens : je n’avais jamais lu cette nouvelle avant, sans quoi je m’en serais rappelé.

 

À noter, pour la forme : si le ton de la nouvelle est très sérieux, Lovecraft, comme il en avait parfois l’habitude, a semé quelques gags dans le texte – des allusions moqueuses à Forrest J. Ackerman, Farnsworth Wright et Hugo Gernsback, autant de personnages qu’il n’appréciait guère…

 

The Evil Clergyman

 

(Titre français : « Le Clergyman maudit », « Démoniaque Clergyman » ; récit extrait d’une lettre à Bernard Austin Dwyer, écrite en 1933 ; première publication : posthume, Weird Tales, avril 1939.)

 

Comme mentionné plus haut, « The Evil Clergyman » n’est pas à proprement parler une nouvelle de Lovecraft : il s’agit d’un rêve qu’il racontait à son correspondant Bernard Austin Dwyer, dans une lettre datée de 1933 ; ce passage en a été extrait (par qui ?) pour être publié en 1939 dans Weird Tales (deux ans après la mort de l’auteur, donc).

 

Certes, le récit pourrait en tant que tel constituer une nouvelle – mais c’est bien d’un rêve qu’il s’agit ; Lovecraft en a recyclé un certain nombre, avec plus ou moins de réussite, mais surtout dans une période antérieure de son œuvre ; or ici nous sommes en 1933, et le texte n’est clairement pas dans la manière lovecraftienne d’alors. Par ailleurs, il ne l’aurait jamais livré tel quel – il fallait le recycler, ou, si vous préférez, l’adapter pour en faire pleinement une nouvelle. Nous ne savons pas si telle était son intention (c’est peu probable – cela n’a rien donné dans les quatre années qui lui restaient à vivre, après tout), nous savons encore moins ce qu’il en aurait fait au juste, le cas échéant…

 

En attendant, il s’agit d’un rêve, relativement brut de décoffrage – il y a bien une forme de récit, mais la vision prime, somme toute assez convenue. Pas grand-chose de plus à en dire… Placer ce texte ici, et aux côtés de toutes ces nouvelles achevées, n’en est que plus douteux.

 

Quoi qu’il en soit, c’est bizarrement avec ce bonus que s’achève la première et de très loin la plus longue partie de ce recueil. Pour autant, il reste en fait encore quelques fictions à envisager, et (surtout) un fameux essai…

 

Mais ça, c'est donc pour la deuxième partie.

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L'Appel de Cthulhu : Terreur sur l'Orient-Express

Publié le par Nébal

L'Appel de Cthulhu : Terreur sur l'Orient-Express

L’Appel de Cthulhu : Terreur sur l’Orient-Express, [Call of Cthulhu : Horror on the Orient Express], Sans-Détour, [1991, 2013] 2014, 4 vol., 271 p. + 207 p. + 224 p. + 64 p.

 

UNE CAMPAGNE ALLÉCHANTE DE PAR SES DÉFIS

 

Retour aux méga-super-grosses-campagnes-mythiques-de-la-mort pour L’Appel de Cthulhu, avec ce fameux titre qui m’a toujours un peu fait fantasmer… En donner les raisons s’annonce difficile, toutefois ; mais sans doute l’idée d’employer ce cadre hors-normes qu’est l’Orient-Express pour balader les joueurs à travers l’Europe n’y était-elle pas pour rien. À maints égards, j’y voyais avant tout un défi, car ce simple pitch contient déjà en lui-même un certain nombre de difficultés – ne serait-ce que, d’une part, pour faire en sorte que tout se tienne, et d’autre part pour éviter néanmoins le fâcheux écueil du dirigisme ; en outre, comment gérer au mieux la dimension « touristique », pour qu’elle s’inscrive naturellement dans le cadre de la campagne sans sonner trop artificielle…

 

Les deux premiers points s’appliquent sans doute à toute campagne quelle qu’elle soit ; le dernier me paraît cependant presque aussi important que les précédents dans le cadre des campagnes de L’Appel de Cthulhu : celles-ci tendent régulièrement à l’exotisme, pour une raison qui m’échappe en partie et serait sans doute à creuser – sauf erreur, toutes les campagnes officielles que j’ai lues baladent les joueurs à travers le monde, à un moment ou à un autre ; et la pertinence de ce procédé me laisse souvent perplexe…

 

J’imagine que l’idée de la conspiration protéiforme au niveau mondial dans Les Masques de Nyarlathotep justifie dans ce cas le procédé (même si les six – sauf erreur – cadres s’enchaînant me paraissent too much, on peut probablement faire l’économie d’un ou deux), principe qui pourrait sans doute s’appliquer également aux Ombres de Yog-Sothoth – campagne plus courte, par ailleurs bien trop archaïque à mon sens pour y jouer encore aujourd’hui. Mais, même si je me suis plutôt amusé à maîtriser Les Oripeaux du Roi, là encore relativement courte, le finale exotique m’a laissé plus que perplexe…

 

En fait, pour l’heure, et malgré sa réputation « discutable », je trouvais que c’était Par-delà les Montagnes Hallucinées qui s’en tirait le mieux à cet égard – sans doute parce que, dans ce cas précis, le voyage en lui-même est au cœur du propos, il n’est pas qu’un moyen pour arriver à une fin ; sans doute aussi parce que, en dépit du voyage, le cadre reste au fond unique, et cohérent.

 

À cet égard, Terreur sur l’Orient-Express est peut-être un peu le cul entre deux chaises : on peut sans doute y retrouver la légitimation du voyage, du seul fait du train, mais le souci de cohérence se pose néanmoins… et peut-être plus encore que dans tout autre campagne ? Il y a toutefois des méthodes, des conseils du moins, pour gérer au mieux ces difficultés et quelques autres… Pour un résultat plus ou moins convaincant – et, autant le dire de suite, plutôt moins que plus en ce qui me concerne…

 

UN PRIX PEUT-ÊTRE JUSTE UN TOUT PETIT PEU EXCESSIF (QUAND MÊME) ?

 

Mais avant d’aborder le contenu exact de la campagne, il faut sans doute dire quelques mots de l’objet, au sens le plus « matériel ». Dans cette édition « classique », la campagne occupe trois livres, au format habituel, et à couverture cartonnée (on aurait pu se passer de cette dernière – et privilégier, semble-t-il comme dans la VO, ou comme cela avait été fait avant pour Les Masques de Nyarlathotep, et depuis avec Les 5 Supplices – que je lis bientôt –, ou encore, dans un genre un peu différent, pour Le Musée de Lhomme, des livrets à couverture souple, autrement plus maniables : le coffret l’autorise assurément…) ; il faut y ajouter un petit Guide du Voyageur – rédigé avec les tentacules et relu par une taupe non-euclidienne, ce qui m’a fait énormément craindre pour le reste – et quelques gadgets sans le moindre intérêt. Et tout cela pour le prix de…

 

109 €.

 

Pas l’édition « prestige », hein – qui en rajoutait visiblement encore dans l’inutile. Là je vous parle de la version « normale », ou « classique ». 109 €. Putain. Rien que ça…

 

En ce qui me concerne, c’est du vol pur et simple. Ça m’avait fait sacrément pester à l’époque, et j’avais dû promette que je ne lâcherais pas aussi facilement ma caillasse, tant le principe même de cette publication à pareil prix me paraissait… insultant, disons. Mais, comme beaucoup sans doute, je suis faible – horriblement faible ; et quand la bêtise de la collectionnite s’empare de moi – c’est relativement fréquent –, je me lance, quand bien même en rechignant pour la forme, dans des acquisitions qui n’auraient pas lieu d’être… Et c’est bien ce qui s’est produit ici. Et j’en suis furieux – contre Sans-Détour, et contre moi-même.

 

Et je vous arrête tout de suite : ne venez surtout pas justifier ce prix absurde par « la qualité de la finition » des produits de Sans-Détour – j’aime bien l’humour absurde, mais j’ai quand même quelques limites. Nous parlons de bouquins en noir et blanc (avec une iconographie certes intéressante en principe, mais souvent trop sombre pour être véritablement convaincante – problème qui se pose aussi pour nombre d’aides de jeu parfaitement illisibles, c’est ballot, et récurrent), avec un papier lambda, des bouquins pas toujours très maniables par ailleurs, et qui plus est souvent traduits à l’arrache, et visiblement pas relus quoi qu’on en dise ; des produits « pas finis », en ce qui me concerne ; alors chut !

 

(Quant à ceux qui considèrent que la bonne traduction et la relecture sont optionnelles, et que c'est à cause de ces saloperies accessoires que les jeux de rôle sont si chers de toute façon, alors ça serait encore pire, tu vois, si on devait vraiment y faire attention, ma réponse sera là encore : chut ! Mais encore plus : disons... chut ! chut ! chut !)

 

(« Mais pourquoi tu les achètes alors ? » Parce que Nébal est un con…)

 

LE PROPOS GLOBAL

 

Une nouvelle édition qui a pris du gras

 

Oui, venons-en tout de même à la campagne en elle-même… C’est un (relativement) vieux machin – une vingtaine d’années environ. Je me souviens de la couverture originelle, qui en pétait bien… À l’époque déjà, même si je ne jouais pas alors à L’Appel de Cthulhu, elle me faisait bien envie… Ceci étant, la campagne a beaucoup évolué depuis : elle a au moins triplé de volume, pour plusieurs raisons – des éléments de contexte plus précis pour mieux asseoir le « réalisme » de la campagne, avec une pertinence très variable ; de nouveaux scénarios, optionnels, parfois historiques (idée alléchante sur le papier, mais là encore le rendu final est plus ou moins pertinent) ; de nouvelles scènes voire plus encore pour les scénarios originels, largement repensés et refondus.

 

Et c’est ici que nous attaquons les SPOILERS – ce qui durera jusqu’à la fin de ce compte rendu. Méfiez-vous donc, PJ potentiels…

 

Le pitch

 

Avant de décortiquer scénario par scénario, mais aussi sans doute avant-même d’aborder les aides de jeu très diverses entourant la campagne, il faut probablement donner une idée générale du propos d’ensemble. Vu de loin, je n’en savais à peu près rien pour ma part : simplement que les PJ voyageraient à bord de l’Orient-Express, et qu’il leur arriverait plein de choses forcément indicibles… À vrai dire, ce n’était pas seulement que je ne connaissais pas alors la motivation de tout cela – même le rôle exact du train dans la campagne, et les questions qu’il pouvait soulever, concernant par exemple des horaires à respecter, des PNJ accompagnant les PJ tout du long ou pas, la durée des escales, etc., tout cela m’était parfaitement inconnu… Par choix, probablement. Bête choix...

 

L’idée générale concerne un artefact fort ancien, le Simulacre de Sedefkar, en rapport avec une déité mythique, l’Écorché (en fait un avatar de Nyarlathotep) ; ledit artefact, si on sait comment s’en servir (par exemple parce que l’on a lu les Parchemins de Sedefkar qui vont avec), confère un pouvoir ahurissant et essentiellement monstrueux. Admettons…

 

Mais le Simulacre a été coupé en plusieurs morceaux (six très exactement : les deux bras, les deux jambes, le torse, la tête), de même que les Parchemins ont été dispersés ; ils ont toutefois eu une excellente idée, ces vils objets – par chance, ils se trouvent tous pile poil sur le trajet de l’Orient-Express ! Aheum…

 

Jusqu’à Constantinople ? Ben oui… Il vient même de là-bas, en fait ; et c’est d’ailleurs là-bas que se situe le « quartier général » d’une secte, les Frères de la Chair, vilains bonshommes qui entendent récupérer leur bien… La vie est bien faite.

 

Mais ce n’est pas tout – un autre ancien propriétaire entend lui aussi remettre la main sur ce machin qui lui a bien servi au fil des siècles… Des siècles, oui, car nous parlons d’un vampire ! Fenalik de son petit nom. Et un vrai vampire, hein – ail et chauves-souris, tout ça… Lui aussi est sur le chemin, ça tombe bien.

 

Le dirigisme façon « jeu vidéo »

 

 

Alors tous jugements de valeur mis à part (encore que… pas forcément), j’ai très vite eu du mal avec ce principe de campagne – qui m’a d’emblée déçu. Le côté très « jeu vidéo » (mais on ne disait peut-être pas cela il y a une vingtaine d’années…), d’abord tu trouves l’objet A à x, ensuite l’objet B à y, ensuite l’objet C à z, etc., pue dès le départ l’artifice, et laisse entendre qu’il faudra probablement bidouiller pas mal de choses pour que cela sonne relativement juste et suffisamment enthousiasmant.

 

Bon, on peut l’admettre, en gros : « old school », ça a ses fans… mais aussi une conséquence éventuellement fâcheuse, consistant en une part renforcée de dirigisme – c’était un risque initial de la campagne en raison même de son postulat voyageur, mais, du coup, il n’est en rien atténué… bien au contraire.

 

Le « Mythe » dans tout ça

 

Je m’interroge aussi sur la part de « Mythe » dans tout ça – en ayant bien conscience que c’est là une déformation toute personnelle : sans doute est-ce parce que j’ai lu amplement de machins sur la relativisation de la notion même de « Mythe de Cthulhu » quand on parle de Lovecraft, voire son abandon pur et simple… Pourtant, cela reste une dimension qui m’attire tout particulièrement en jeu de rôle, a fortiori certes si elle tend, de manière joshiesque disons, au « Mythe de Lovecraft », ou « Cycle Mythique de Yog-Sothoth », etc., avec ses implications d’ordre philosophique : matérialisme mécaniste, horreur cosmique, etc.

 

Mais pas forcément non plus… Figurez-vous que j’ai bien conscience de ce que cette approche peut avoir de réducteur quand on traite de jeu de rôle, plus encore qu’en littérature ; j’admets volontiers que le jeu de rôle L’Appel de Cthulhu, en fait de nouvelle fondatrice, relève plus de « L’Abomination de Dunwich », ou éventuellement du « Cauchemar d’Innsmouth », que de la nouvelle qui lui a donné son titre (rôle des « cultistes » mis à part ? Cela a son importance ici…). Et je m’en accommode – j’avais déjà eu plusieurs fois l’occasion de le noter, je suis nettement moins sévère qu’un Joshi (notamment) à l’encontre de « L’Abomination de Dunwich ». Mais c’est que la part cosmique y demeure, sous les couches superficielles de rituels magiques et de vaillants investigateurs luttant contre le Mal invisible mais néanmoins tentaculaire…

 

Mais je suis bien obligé de reconnaître avoir eu beaucoup de mal avec l’approche du « Mythe » telle qu’elle figure dans Terreur sur l’Orient-Express. Certes, l’Écorché renvoie à Nyarlathotep ; on croise aussi au passage quelque chose de shub-niggurathesque, un peu gratuitement… Mais, globalement, ce sont bien les cultistes qui sont au cœur du propos – les Frères de la Chair… qui ont cependant à mon goût quelque chose d’un peu trop « banal », entendons par là qu’il s’agit à mes yeux d’une secte démoniaque comme on pourrait en trouver n’importe où, bien loin du seul contexte lovecraftien. Ce qui se ressent tout particulièrement au niveau des motivations. Mais pourquoi pas, au fond…

 

À ce compte-là, de manière paradoxale, c’est justement quand on a fait la part de ce postulat, mais que la campagne implique de rajouter du tentacule pour le principe, que ça ne passe plus, à mon sens – le changement d’ambiance me paraît trop radical, au point où, plutôt que de dépayser et varier les plaisirs, il sonne faux, en pointant du doigt de nombreux soucis de cohérence d’ensemble. Sombres Rejetons et Lloigors, ainsi employés, ont quelque chose de « concessions mythiques », qui ne fait qu’accroître le sentiment qu’ils sont avant tout autre chose autant de cheveux sur la soupe…

 

Un fantastique plus classique

 

Car la campagne, globalement, tire vers un fantastique autrement classique – ce qui est notamment illustré par le rôle essentiel qu’y tient la magie (mais j’avoue avoir toujours eu du mal avec le principe même de la magie dans une campagne de L’Appel de Cthulhu – plus précisément, quand il s’agit d’autoriser les PJ à recourir à ce genre de procédés…), nombre de saynètes « d’ambiance » pas forcément mauvaises mais s’accommodant souvent mal du canon lovecraftien, enfin le rôle majeur du vampire Fenalik – qui, pour le coup, n’a rien d’un vampire « lovecraftisé » (comme celui de « La Maison maudite », de manière flagrante, ou plus subtilement d’autres variantes, comme dans L’Affaire Charles Dexter Ward, ou « Le Monstre sur le seuil »), mais est bien une variation sur Dracula, Europe de l’Est, ail, soleil et chauve-souris donc, pas le signe de croix mais éventuellement celui du chrisme (ou chi-rho), pour des raisons qui apparaîtront plus loin dans la campagne…

 

En soi, je ne suis pas forcément opposé à ce traitement (c’est quand le dragon surgira – oui… – que je hurlerai : « STOOOOP !!! ») ; même chose pour les fantômes qui pointent le bout de leur nez, éventuellement... Mais le problème de la cohérence se pose plus que jamais. Le risque était déjà grand, à s’en tenir au principe même de la campagne, de ce que la variété des environnements nuise à l’immersion en renforçant une tenace impression de patchwork, le tourisme accroissant encore le péril ; que les connotations du surnaturel se multiplient de même, alors qu’il n’est pas toujours envisageable de les accorder entre elles, ne fait qu’aggraver le problème – au point où la motivation de maîtriser la chose, que je m’efforçais de préserver autant que possible au fur et à mesure de ma lecture, a bien fini par m’abandonner totalement. Il y a d'autres raisons, ceci dit...

 

Car la campagne, au fur et à mesure qu’elle progresse, s’autorise nombre de partis-pris décevants – « décevants » est le mot poli : il y a quelques développements tardifs qui me paraissent parfaitement cons et tristement ridicules…

 

Mais bon : décortiquons, maintenant…

 

PRÉPARER LA CAMPAGNE

 

Le premier volume comprend tout d’abord quelques pages préliminaires, destinées à procurer des informations essentielles sur le contexte même de la campagne, avec quelques autres trucs moins utiles pour faire joli.

 

L’Orient-Express

 

On commence par évoquer, forcément, le prestigieux Orient-Express – ou plus précisément Simplon Orient-Express –, le plus fameux des trains sans doute, prétexte à bien des récits, si le Crime narré par Agatha Christie est probablement le plus célèbre. Aussi est-ce un cadre de choix pour une campagne de L’Appel de Cthulhu, aucun doute là-dessus.

 

Pour bien appréhender ce qu’est ce train et ce qu’il implique, on nous fournit d’emblée quelques aides de jeu globalement bienvenues – en commençant par le commencement : l’histoire du train (des origines à nos jours : la campagne se situe pour l’essentiel en 1923, mais avec quelques variantes surtout dans le passé, enfin un épilogue en 2013), ce qui implique aussi d’envisager ses différentes lignes. En l’espèce, le train correspondant à la campagne est le Simplon Orient-Express – qui, via le tunnel du Simplon, traverse la Suisse puis l’Italie du Nord, avant de passer par les Balkans, pour rejoindre Constantinople, son terminus (une ligne antérieure, avant le percement du tunnel, passait par le nord – Allemagne, Autriche-Hongrie… Ce qui a son importance pour un des scénarios optionnels « historiques », qui se déroule en 1893. La ligne contemporaine, celle de l’épilogue, passe par la Hongrie et la Roumanie).

 

Des informations de base, sur le personnel, les différents wagons composant un train (avec des plans), et un hâtif résumé des escales avec leurs horaires (à compléter avec des informations pour le Gardien des Arcanes à chaque scénario, ou éventuellement, côté joueurs, avec le petit Guide du voyageur, hélas plutôt mal fait…), complètent cette première approche.

 

Il faut y ajouter des choses un peu plus spécifiques, qui peuvent toutefois faire sens – a fortiori si le Gardien est désireux de mettre en avant un certain « réalisme ». Qu’en est-il, par exemple, des armes à bord du train ? Plutôt pas mal, ça – pour épicer un peu la partie, même s’il ne faut sans doute pas jouer l’obstruction… Même chose pour un article envisageant les voyages par avion sur ce trajet – sans doute vaut-il mieux éviter d’y recourir, le cadre de l’Orient-Express étant tout de même autrement charmant, mais on peut garder cette option en tête – peut-être plus particulièrement pour la fin de la campagne, d’ailleurs. Si vous tenez à la jouer, broumf...

 

L’orient(-express)ation de la campagne

 

Suivent des informations relatives à la campagne, dont un complexe résumé, que j’ai esquissé à gros traits, mais qui donne ici dès le départ des informations sur l'ensemble des scénarios la composant. C’est l’occasion, par ailleurs, de distinguer les scénarios « essentiels » et les scénarios « optionnels » (indiqués par une icone ; ils sont souvent « historiques », donc).

 

On y traite bien sûr du Simulacre de Sedefkar et des Parchemins qui vont avec – des données globales qui seront utiles tout du long. Il en va de même pour certains personnages essentiels – Fenalik en tête (qui, alors, m’intéressait quand même, bien que trop vampire « classique ») et les fourbes Selim et Mehmet Makryat, avec leurs Frères de la Chair. C’est ici, pour le coup, que j’ai commencé à m’interroger sur le caractère « lovecraftien » de cette campagne… Ce résumé est à vrai dire encore moins « lovecraftien » que celui auquel je me suis livré plus haut – en ressort d’autant plus l’impression que c’est là une dimension accessoire de la campagne…

 

Suivent des choses un peu plus précises, des indications et conseils pour le Gardien, afin de rendre le tout jouable ; on s’interroge rapidement sur le respect des faits historiques, en y apportant la réponse que vous supposez ; plus intéressant, on nous livre un « guide de survie des investigateurs » : la campagne peut, comme de juste, s’avérer très mortifère, et l’environnement spécifique rend éventuellement le remplacement des PJ guère aisé… On peut « booster » éventuellement les investigateurs à la création pour pallier à ce risque, solution qui ne m’apparaît guère satisfaisante (j'envisage cependant une hypothèse allant dans ce sens un peu plus loin) ; je suis de même assez sceptique en ce qui concerne l’expérience (délai probablement trop court...) ; les difficultés modifiées, globalement, n’ont rien de spécifique – quant à récompenser l’ingéniosité des joueurs, ça me paraît là encore toujours valable. Utiliser le « Fenalik de secours » me paraît vraiment un pis-aller… Le mieux est sans doute, en accord avec les joueurs, de « planifier » les successions – en introduisant des PNJ susceptibles de devenir des PJ, éventuellement ceux figurant tout à la fin de la campagne, ou autrement des personnages créés pour l’occasion. Après tout, la difficulté et la mortalité sont cruciales dans pareille campagne : on ne peut pas vraiment en faire abstraction…

 

Des gadgets plus ou moins utiles

 

Ce chapitre préliminaire se conclut sur des « gadgets »…

 

« Un continent d’horreurs » est une bibliographie pour le moins déconcertante – parfois extrêmement pointue, parfois étonnamment lacunaire… On y traite de récits fantastiques dans les pays traversés par l’Orient-Express, mais je serais bien en peine, globalement, d’en tirer quoi que ce soit d’utile pour cette campagne…

 

Même chose pour « Les Trains terrifiants au cinéma » ; tout est dans le titre ou presque, avec le même couple pointu/lacunaire ; on peut très éventuellement en retirer quelques principes de mise en scène…

 

En définitive, c’est le dernier article qui s’avère le plus utile, et de loin. « Les Informations à bord de l’Orient-Express » comprend des unes de journaux, chronologiques, permettant d’inscrire le récit dans un cadre plus global ; et ça, pour le coup, ça me paraît vraiment pertinent (tout spécialement en matière politique, dimension que j'apprécie toujours).

LES SCÉNARIOS

 

Je vais maintenant décortiquer, dans la mesure de mes moyens, encore que de manière forcément un peu lapidaire (si, si...), l’ensemble des scénarios de la campagne, « essentiels » ou « optionnels », dans l’ordre où ils apparaissent (qui est globalement l’ordre pour les jouer, mais il peut y avoir quelques petits écarts occasionnels).

 

J’indiquerai à chaque fois leur titre, leur localisation, leur époque (et la gamme impliquée, le cas échéant, même si la campagne n’impose pas de posséder les suppléments spécifiques en question), enfin leur caractère « essentiel » ou « optionnel ».

 

Danseurs dans le brouillard nocturne (Londres, 1923 ; essentiel)

 

Pas forcément grand-chose à en dire… C’est un scénario forcément un brin artificiel, en ce qu’il a pour but l’insertion des PJ dans la campagne, mais sans se compliquer la vie : le professeur Smith, ami des PJ, les invite à un cycle de conférences (le jouer est optionnel – c’est pas plus mal, parce que, pour le coup, ça me paraît, présenté de la sorte, bien lourd et guère utile…), puis, suite à son agression mystérieuse, demande à ses camarades, hop ! comme ça, de partir sur la trace des six fragments du Simulacre de Sedefkar, et tant qu’à faire des Parchemins qui vont avec, afin de détruire cette abomination… ou pas.

 

Puisque, selon la trame de base, ce n’est en fait pas le professeur qui confie cette mission précise aux PJ, mais l’odieux Mehmet Makryat, qui a pris son apparence, et qui compte bien laisser les PJ faire tout le boulot à sa place… Sachant que le rituel pour détruire le Simulacre, dans cette optique, n'existe tout simplement pas.

 

Mais c’est donc une « idée de base » – une variante est proposée, selon laquelle c’est bien Smith qui confie cette tâche, et bel et bien afin de détruire le Simulacre : la fin de la campagne se trouve alors drastiquement modifiée et écourtée. Avec toutes les critiques que j’adresserai le moment venu à la fin « normale », je ne suis pourtant pas certain que cette alternative soit meilleure…

 

Au rang des bonnes idées, je relève surtout celle des trois « Mehmet Makryat » morts, il y a sans doute de quoi en tirer quelque chose – idem pour quelques autres éléments purement d’ambiance, comme le mort écorché du British Museum, mais il faut voir ce qu’on peut en faire…

 

Les recherches des investigateurs, par ailleurs, peuvent déboucher sur le scénario optionnel qui suit immédiatement.

 

Que dire ? C’est une introduction très, très, très classique… Trop ? Bon, cela doit pouvoir fonctionner quand même – mais rien de très palpitant pour l’heure, c’est clair.

 

Le Train de la mort (Londres… et au-delà, 1923 ; optionnel)

 

Où les investigateurs, s’ils le veulent bien, vont jouer au train électrique, en compagnie de ferrovipathes un tantinet excessifs… à supposer qu’un ferrovipathe puisse être excessif, bien sûr.

 

Ce premier scénario optionnel me paraît d’un intérêt passablement douteux dans le cadre de la campagne – il n’a rien à voir avec elle, si ce n’est la thématique du train… Par ailleurs, je ne le trouve pas vraiment assez palpitant pour qu’il fasse davantage sens en one-shot

 

C’est dommage, au fond – parce que le jeu un tantinet absurde sur les ferrovipathes (oui, j’adore ce mot – appris grâce à la traduction québécoise de Trainspotting, merci à eux) est plutôt amusant, pris en tant que tel…

 

Cela dit, là encore, la dimension « mythique » est pour le moins limitée – tout au plus pourrait-on établir un vague lien avec une autre dimension de l’œuvre lovecraftienne, à savoir Les Contrées du Rêve, mais la suite des événements, même dans le registre optionnel, s’avèrera nettement plus alléchante sous cet angle.

 

Le Fez rouge sang (de Londres à Istanbul, 1893 – Cthulhu by Gaslight/Cthulhu 1890 ; optionnel)

 

C’est le premier scénario « historique » de la campagne – comme les deux qui suivront, il est parfaitement optionnel. Prévu pour être joué avec Cthulhu by Gasligth (ou, chez Sans-Détour, avec Cthulhu 1890 – je ne sais pas s’il y a des différences, et si oui lesquelles), sans pour autant qu’il soit nécessaire de faire l’acquisition de l’une ou l’autre sous-gamme (ouf), il adopte la forme d’un flashback, qui se déroule en 1893, soit très exactement trente ans avant la campagne proprement dite.

 

L’idée, dans son principe, est plutôt intéressante… mais je ne suis pas tout à fait convaincu qu’il soit pertinent de jouer ce scénario à ce moment précis de la campagne – d’autant qu’il est assez long, plutôt complexe, et, surtout, implique déjà un voyage dans l’Orient-Express (mais pas sur le même trajet : comme dit plus haut, c’était avant le percement du tunnel du Simplon, et on passait donc par l’Allemagne, etc.). Ne court-on pas le risque de griller d’emblée toutes ses cartouches ?

 

C’est d’ailleurs l’occasion de mettre en place une accroche supplémentaire avec les Makryat, afin d’aiguiser la curiosité des joueurs… ce qui pose cependant le même problème.

 

Notons enfin que la magie y joue d’emblée un rôle crucial – comme dit plus haut, j’ai souvent du mal avec cette dimension dans L’Appel de Cthulhu ; si cela arrive en son temps, pourquoi pas, un petit effort, Nébal… Mais là, pour le coup, je trouve que c’est vraiment beaucoup trop tôt : cartouches grillées, une fois de plus…

 

Sinon, l’intérêt du scénario en tant que tel… Moui, ça peut être amusant, j’imagine.

 

 

Mais peut-être en le gérant d’une autre manière ? Là, je vais me contredire velu... Parce que, en dépit des risques décrits à l’instant, je me demande si ce scénario ne serait pas plus pertinent en tant que prologue, plutôt que flashback… On éviterait l’atermoiement, les joueurs lancés dans la campagne de 1923 n’ayant pas à jouer un long intermède avant de monter dans « leur » train… Bon, faut voir…

 

Mais, prologue ou flashback, le scénario ne me permet faire véritablement sens qu’à une condition : que les investigateurs de 1893 soient en fait, dans l'ensemble du moins, les mêmes que ceux de 1923, avec trente ans de moins… Peut-être, d’ailleurs, cela fournirait-il un prétexte suffisant pour « booster » un peu les personnages, et les préparer à la campagne meurtrière de 1923 en inscrivant dans le jeu même leurs expériences passées ? Voir, plus haut, les conseils du « guide de survie de l’investigateur »… Et cela pourrait par ailleurs justifier qu’ils agissent ensemble, de manière moins artificielle que celle, bourrine, énoncée dans le premier scénario. Je n’en suis pas totalement convaincu, hein, mais la question me paraît devoir être posée…

 

Certes, si jamais, le bouquin fournit six prétirés, comme de juste.

 

Notons par ailleurs une annexe au scénario, « Orient-Express by Gaslight », censée fournir quelques informations sur le cadre de 1893 ; hélas, c’est d’un intérêt pour le moins limité, en l’état…

 

Les Fleurs du Mal (Paris et Poissy, 1923 ; essentiel)

 

À maints égards, c’est là le premier « vrai » scénario de la campagne. Et il est très, très classique… mais par ailleurs sans véritable adversité.

 

On commence par une longue – et peut-être trop longue ? – phase de recherches en bibliothèques (notamment la Bibliothèque Nationale, mais il vaut mieux avoir préparé son coup – éventuellement via le British Museum ou ce genre de choses) ; suit une enquête sur le terrain, d’abord à l’asile de Charenton, ensuite à Poissy, dans la maison qui a été construite sur le terrain où se trouvait jadis le manoir de Fenalik (juste avant la Révolution ; et c'est ainsi qu'il est devenu patient de Charenton, donc) – et c’est bien sûr l’occasion d’introduire le dentu dans la campagne.

 

Peut-être est-ce via Charenton, mais le vampire a ici quelque chose d’un Divin Marquis cher à mon cœur, qui lui donne un peu d’étoffe (on verra plus tard, mais sans doute avec moins de réussite, un cas similaire avec le Prince Puzzle)…

 

Peut-être cependant faut-il brusquer un peu les choses – de sorte que les PJ ne passent pas à côté de leur premier morceau du Simulacre de Sedefkar, le bras gauche. Commence alors sa sourde malédiction, l’investigateur l’ayant retrouvé souffrant épisodiquement de son bras gauche – cela vaudra bien sûr pour toutes les pièces récupérées ultérieurement.

 

C’est enfin l’occasion pour les PJ de monter à bord de l’Orient-Express (le voyage de Londres à Calais puis à Paris n’était qu’un prologue à cet égard)… et peut-être, d’emblée, d’y faire un joli rêve – voir tout de suite après.

 

Bilan de l’épisode : eh bien, c’est donc très classique… Mais en le préparant bien, éventuellement en l’étoffant un tout petit peu, ce scénario parisien doit pouvoir jouer son rôle (aha) de début véritable de la quête des investigateurs…

 

Terres Oniriques Express (Contrées du Rêve, sans date ; optionnel)

 

Suit un scénario optionnel, dans les Contrées du Rêve, qui m’a globalement fait l’effet d’une bonne voire très bonne surprise – alors que je me montrais sceptique pour le principe. Finalement, ça m’a l’air en mesure de fonctionner très bien…

 

Adonc : à peine installés dans leurs compartiments de l’Orient-Express, au départ de Paris, Garde de l’Est, les PJ s’endorment et font un joli rêve – qui les conduit dans un autre train encore plus luxueux, le Terres Oniriques Express, rêvé par un employé de l’Orient-Express que les PJ ont éventuellement eu l’occasion de croiser dans « Le Fez rouge sang » (en 1893, donc).

 

Et il s’y passe pas mal de choses… Le scénario est relativement long – mais il présente l’atout d’obéir à une structure facilitant le découpage, et permettant le cas échéant de le jouer en plusieurs fois. À vue de nez, ça me paraît plus sensé – le jouer en bloc, une fois de plus, me paraîtrait trop atermoyer, là où des séquences oniriques plus ou moins brèves peuvent casser la monotonie éventuelle de la campagne de 1923. Mais il faut pour cela profiter des nuits, ou éventuellement des siestes, des PJ quand ils sont à bord du train – ce qui implique de bien étudier leur emploi du temps, car ils vont avoir des nuits chargées, y compris dans le domaine onirique, et, par ailleurs, ne dormiront que ponctuellement à bord du train…

 

Quoi qu’il en soit, ce scénario me paraît témoigner d’un bel effort en vue de susciter une ambiance marquante. Je suppose que les Contrées du Rêve sont intrinsèquement un matériau à manipuler avec précaution, tant le risque du grotesque (au mauvais sens du terme – mais c’est justement l’équilibre entre sublime et grotesque qui est tout à la fois périlleux et gratifiant) est important ; mais, si on y prête suffisamment attention, il y a vraiment de quoi faire – même à partir de petits éléments d'apparence saugrenus, et qui pourraient à première vue paraître anodins, mais ont bien un potentiel latent qui ne demande qu’à s’exprimer.

 

En gros, je vois le découpage comme suit (rien d'original, il découle de la structure même du scénario) : un premier rêve permet de découvrir le contexte du Terres Oniriques Express, ainsi que les principaux PNJ qui s’y trouvent, en mode paisible ; deuxième rêve, le meurtre du chat (ça n’a l’air de rien, mais c’est plutôt une bonne idée – le genre de chose qui fait le sel de ce cadre, en fait) ; troisième rêve, les négociations entre Ib et Sarnath (thème qui me faisait très, très peur, mais ça s’avère finalement bien pensé ; à noter pour les puristes, ce thème s’autorise des infidélités par rapport à la nouvelle de Lovecraft qui le fonde – « La Malédiction de Sarnath », relue tout récemment en anglais dans Dagon and other macabre tales, dont je vous causerai bientôt) ; quatrième rêve – mais éventuellement – avec l’apogée du voyage, et le double assaut du train… Mais éventuellement, donc, parce que pour le coup, ce moment du scénario rompt le fragile équilibre adroitement entretenu jusqu’alors, avec une scène pulpissime et qui court plus que jamais le risque de se montrer grotesque – donc. Dommage, parce que le cas du marchand d’armes est plutôt intéressant – faut voir…

 

Le truc qui ne passe pas, en ce qui me concerne, c’est l’artefact en « cadeau » aux PJ. Non, là, franchement, non… Mais on peut s’en passer, heureusement.

 

Bilan plutôt satisfaisant, donc, avec des bémols certes, mais il y a vraiment quelque chose à faire avec tout ça. En le découpant, ce scénario peut pleinement jouer son rôle de « briseur de monotonie », et révéler si ça se trouve des facettes inattendues des PJ.

 

En fait, dans le cadre de cette campagne, c’est le premier scénario à vraiment me botter… et il n’y en aura pas 36 000 par la suite, hélas.

Nocturne (Lausanne, 1923 ; essentiel)

 

On revient à la campagne « essentielle » avec un scénario plus court et ramassé que la plupart – avec toutefois le risque qu’il ne s’y passe au fond pas grand-chose : il faut bien faire attention à gérer habilement la fin, notamment.

 

Ceci étant, il y a plusieurs idées sympathiques là-dedans, je ne le nie pas – ne serait-ce bien sûr que l’emploi du personnage de Des Esseintes, le décadent échappé d’À rebours, de Joris-Karl Huysmans, qui est ici le Prince Puzzle ; ceci étant, c’est une dimension à peine esquissée dans ce scénario, et le personnage est probablement un peu trop ridicule présenté de la sorte – à creuser, donc.

 

Mais la virée dans la Lausanne onirique peut également s’avérer amusante – à la condition de bien penser les prémonitions « nécessaires » et le procès complètement débile (délibérément) ; gaffe, donc, mais pourquoi pas ? À noter, par contre, que, cette escapade onirique prenant place dans le train, entre Lausanne et Milan, c’est une occasion de moins de prolonger « Terres Oniriques Express »… Attention à l’emploi du temps, donc.

 

Note pour note (Milan, 1923 ; essentiel)

 

Le premier volume s’achève sur un étrange scénario milanais… étrange mais probablement raté, en fait.

 

Le problème, c’est que le grotesque pointe à nouveau le bout de son (gros) nez (rouge), cette fois dans le « vrai » monde. L’enquête au cœur de l’intrigue en est nécessairement affectée ; c’est d’autant plus troublant que Milan, dans ce scénario, est autrement assez concrète : j’aime bien – comme souvent dans des scénarios de L’Appel de Cthulhu, en fait – la dimension politique, ici avec des syndicalistes se frittant avec les fascistes, lesquels sont plus que jamais sur leurs terres… Mais la dimension « touristique » est par ailleurs très appuyée (probablement trop…), au point de produire un fantasme de Baedeker (La Scala, forcément, Verdi, forcément, etc.). Et, par d’autres aspects, la ville devient pourtant quasi onirique… ou cauchemardesque (la ville atone, tournant entièrement autour de son opéra comme s’il s’agissait d’un temple où quémander la bienveillance des dieux ; les habitants n’en sont pas à un comportement étrange près…).

 

Mélange des genres que je trouve assez déconcertant. D’habitude, j’aime bien… mais ici, je trouve que ça coince un peu – il manque quelque chose pour que ça se tienne vraiment…

 

Et, on va finir par croire que c’est une manie, il faut composer avec un finale qui m’a paru parfaitement ridicule…

 

La Mort (et l’amour) dans une gondole (Venise, 1923 ; essentiel)

 

Nous entamons alors le volume 2, avec un scénario vénitien au titre lourd comme moi… Titre qui indique par ailleurs d’emblée que le scénario mêle en fait deux trames : la première (optionnelle le cas échéant, ouf…) est grosso merdo une amourette perturbée par les fascistes (lesquels sont bien le seul élément « amusant » dans tout ça) – il ne s’y passe absolument rien de surnaturel ou simplement bizarre, c’est du gros « romantisme » qui dégouline : je m’en passerai très bien.

 

La deuxième trame, par contre, s’inscrit à fond dans la campagne – et c’est sans doute bien pour cela qu’il faudrait la compenser quelque peu, d’autant qu’elle se montre excessivement linéaire ; hélas, le moyen de l’amourette ne me paraît pas pertinent pour ce faire.

 

Quelques idées sympathiques toutefois – ne serait-ce que la fabrique de poupées et prothèses. Laquelle, inévitablement… débouche sur une fin au potentiel de ridicule toujours aussi délicat à gérer ; là, c’est carrément périlleux, à cet égard… Alors si on y rajoute Fenalik qui fait le con…

 

Reste quoi ? Eh bien, le tourisme… Et là je commence à me montrer très sceptique sur l’orientation de cette campagne…

 

Le Croisé noir (Constantinople, 1204 – Cthulhu Dark Ages ; optionnel)

 

Il faut dire que la suite immédiate n’arrange pas exactement les choses – elle est optionnelle, heureusement…

 

Nouveau scénario historique, pour Cthulhu Dark Ages (qu’il n’est donc pas nécessaire de posséder, pour autant), et qui m’a fait l’effet d’un triste gâchis. En effet, le cadre est tout bonnement superbe : le sac de Constantinople lors de la IVe croisade, en 1204. Hélas, on en fait ici n’importe quoi… ou disons qu’on n’en fait pas du Cthulhu, quoi.

 

Les PJ (on a un peu de mal à dire « investigateurs », pour le coup), des prétirés en principe, y vivent une aventure qui laissera des traces manuscrites – et c’est bien en ayant trouvé ce manuscrit, dans un scénario précédent, que les investigateurs de 1923 « débloquent » (façon jeu vidéo, bis) ce flashback optionnel.

 

Le problème ? Eh bien, c’est que c’est une grosse bourrinade… Certes, jouer des chevaliers francs n’a pas les mêmes implications que jouer un avocat, une bibliothécaire, etc. Mais à ce point ? Ce n’est plus du défoulement, c’est du gâchis ; toute tentative de jouer sur l’ambiance de cet événement historique crucial est bientôt anéantie par la succession ultra-linéaire des bastons. Et…

 

Bordel.

 

Les PJ s’y frittent même avec UN PUTAIN DE DRAGON.

 

« WTF ? », comme disent les jeunes.

 

Et sans moi, merci bien… Le vampire, j’ai bien voulu faire un effort, hein, mais là…

 

Un coup de vent glacé (Trieste, 1923 ; essentiel)

 

Nous retournons ensuite à la campagne « essentielle » de 1923… pour une autre grosse, mais alors grosse, déception.

 

J’attendais pas mal de choses de ce scénario, à vrai dire – ne serait-ce que parce que son contenu « mythique » est autrement marqué, a priori, que dans tous les scénarios qui précèdent (et, bon, nous en sommes quand même… au dixième scénario, on a franchi la moitié !). Mais je n’y ai vu qu’un bien triste ratage…

 

L’ambiance est d’abord sympathique, pourtant : le vent d’une force invraisemblable, l’indication cryptique enjoignant les PJ de trouver de l’aide auprès d’un homme mort depuis bien longtemps… Hélas, ces premières nuances relativement subtiles cèdent bien vite la place au Grand-Guignol – d’abord via des séquences de poltergeist risibles (je fais un effort, je compose avec le fantôme ; mais bon... Je suppose que ces séquences se veulent bien, en partie du moins, humoristiques, mais pour casser l’ambiance, y a pas mieux), ensuite via un affrontement quasi-donjoneux (dans un réseau de grottes) entre deux cultes opposés ; les joueurs, amenés sur place par des développements extrêmement linéaires, n’ont peu ou prou aucune occasion de faire des choix, et sont largement de simples spectateurs de l’histoire.

 

C’est embêtant, quand même… Et, plus embêtant encore, même dans ces circonstances-là, leur taux de mortalité peut facilement s’élever jusqu’au massacre pur et simple !

 

Gros.

 

Ratage.

 

La Ville aux églises et aux tours (Zagreb onirique, 1923 ; optionnel)

 

Et la suite…

 

Enfin, optionnelle, hein.

 

Un scénario…

 

Est-ce seulement un scénario ?

 

À vrai dire, j’en doute, et pas qu’un peu.

 

Disons qu’il s’agit d’un « interlude onirique ». Qui s’inspire d’une nouvelle de Thomas Ligotti, précision passablement enthousiasmante !

 

Hélas, ça se contente de déboucher sur un « épisode » très bref – et où, là encore, les joueurs n’ont peu ou prou rien à faire… sinon devenir fous ; et une sanction pareille pour un « moment » aussi dénué d’enjeu, ça me paraît quand même un poil excessif.

 

Reste quoi ? Eh bien, des petites saynètes qui se veulent énigmatiques/poétiques… Et vous savez comme moi ce que ça donne, l’énigmatique/poétique, quand ça n’est pas maîtrisé…

 

Pain ou pierre (Vinkovci, 1923 ; optionnel)

 

Scénario optionnel encore, mais sur Terre et en 1923 – il est cependant en relation avec deux scénarios « historiques », puisqu’il renvoie tant au « Croisé noir » (voir plus haut, yeurk, yeurk) qu’à « Sanguis Omnia Vincet » (juste après, et heureusement plus enthousiasmant).

 

Mais soyons bon prince : « Pain ou pierre », après le calvaire (le mot ne me paraît pas forcément trop fort) de plusieurs des scénarios précédents (et tout particulièrement de ceux qui précèdent immédiatement), s’avère une respiration plus que bienvenue.

 

Il s’agit pourtant d’un scénario d’enquête des plus classique, mais, au moins, il me paraît fonctionner – et, mirac’ ! sans se montrer excessivement linéaire pour autant.

 

C’est tout bête, hein – mais l’idée d’un arrêt intempestif du train s’avère plutôt bonne.

 

Et si, par la suite, le mélange entre « Herbert West, réanimateur » et L’Île du Docteur Moreau, peut donner une première impression mitigée, il s’avère suffisamment bien pensé et bien géré pour satisfaire. On n’y atteint sans doute pas des sommets d’inventivité, mais, au moins, ça marche. Certes, ça n'a peu ou prou aucun lien avec le reste de la campagne... au-delà de la thématique des monstres de chair, disons.

 

Un regret, cependant : que l’objet de tout ça soit plus ou moins de mettre la main sur un artefact de Grosbill pour péter ultérieurement la gueule aux méchants… Mais la possibilité qui est offerte de finir (ou presque) en mode « non-violent », avec un « grand méchant » qui s’avère ne pas être si méchant que ça, est là aussi tout à fait bienvenue – une respiration, vous dis-je…

 

Sanguis Omnia Vincet (Constantinople – et surtout Lydie, en fait –, 330 – Cthulhu Invictus ; optionnel)

 

Troisième – et dernier – scénario historique, « Sanguis Omnia Vincet » s’inscrit cette fois dans le contexte de Cthulhu Invictus (là encore, il n’est pas nécessaire d’en disposer). Il est « doublement optionnel », puisqu’il est en principe déclenché par la découverte d’un document dans le scénario qui précède, lui-même optionnel. Il s’agit, de manière plus marquée que dans « Le Croisé noir », de jouer les événements rapportés par le document écrit trouvé en 1923, éventuellement, en l'espèce dans « Pain ou pierre ». Ce qui explique d’ailleurs une dimension importante de ce scénario : les PJ (des prétirés) y sont d’emblée condamnés…

 

Mais, même dans cette optique particulière, le scénario prend tout de même soin de ne pas cantonner les PJ à un fâcheux rôle de spectateurs – et l’ambiance est plus qu’honnête tout du long, y compris lors de cette conclusion « déjà écrite ». Laquelle n’est toutefois pas sans risque : elle doit être gravissime pour fonctionner pleinement, là où le risque du grotesque n’est pas loin, une fois de plus ; mais c'est décidément dans l'ordre des choses.

 

C’est qu’il s’agit de rapporter la « naissance » de Fenalik – occasion bienvenue de lui donner de la chair (aha, si j’ose dire) en lui conférant un background « intime » ; lequel peut se répercuter sur les PJ de 1923, via la lecture du document relatant le drame – qui est donc joué par les PJ de 330. Je reste sceptique sur la pertinence de glisser un vampire passablement « classique » dans une campagne de L’Appel de Cthulhu, mais cela peut contribuer à « sauver » le PNJ… et par son biais la campagne ? Euh, cette fois, je n’irais pas jusque-là…

 

Ceci étant, ce scénario demeure très classique – mais en même temps efficace. Comme dans « Le Croisé noir », il y a beaucoup d’action, et là encore limite donjonesque à un moment, mais le mélange des genres me paraît cette fois beaucoup mieux géré.

 

Rien d’exceptionnel, donc – mais c’est quand même bien plus intéressant que « Le Croisé noir », ce fâcheux précédent. La fin, bien gérée, peut déboucher sur des choses très intéressantes, cette fois – il faut y faire très attention, certes : c’est le nœud de la chose…

 

La Petite Chaumière dans les bois (Belgrade et Orašac, 1923 ; essentiel)

 

Puis nous retournons – à la toute fin de ce deuxième volume… et après trois scénarios optionnels, quand même ! – à la campagne de 1923, pour un scénario crucial, assez étrange d’une certaine manière (ce qui n’est certes pas pour me déplaire)… mais dont je crains qu’il ne fonctionne pas.

 

Les investigateurs sont arrivés à Belgrade, où ils cherchent le deuxième bras du Simulacre de Sedefkar… un peu au pif. Mais, quelle chance décidément ! Ils tombent pile poil au bon moment sur une référence utile – renvoyant à une collectionneuse habile, paumée dans un coin oublié des Balkans...

 

C’est peu dire : le début manque ainsi de vrai liant et de vraie motivation, ce qui se traduit sans surprise par un déroulé passablement linéaire.

 

La suite est très différente, mais hélas guère plus satisfaisante. Pour le coup, on trouve cette fois bel et bien le « Mythe » dans la trame, et à donf dans la drepou même, avec tout ce qu’il peut avoir d’implications dans un village paumé de ce genre. Les interactions au village et dans ses environs peuvent être relativement amusantes, j’imagine… Classiques, mais…

 

Hélas, les choses dégénèrent, quand la vieille collectionneuse, avec ses deux copines plus jeunes (la pucelle et la mère, comme d’hab’), s’avère être Baba Yaga, entité elle-même mythique, au service d’un dieu extérieur – non pas notre cher Nyarly, pourtant au cœur de la campagne, mais bien plutôt Shub-Niggurath, qui n’a à peu près rien à voir avec tout ça…

 

Bon… Malgré le manque de liant avec le propos global de la campagne, pourquoi pas ?

 

Le vrai problème de la séquence est ailleurs, à mon sens : c’est qu’elle est extrêmement punitive… À ce stade, on a vraiment l’impression d’un scénario conçu spécifiquement pour casser du PJ. Problème peut-être récurrent de ce genre de campagnes, mais d’autant plus pénible ici que remplacer les PJ morts me paraît être une affaire plus délicate encore que dans ces autres campagnes…

 

Et, inévitablement, ce caractère punitif passe par des situations à fort potentiel de grotesquitude. Certes, là encore, le Gardien des Arcanes prudent sera probablement en mesure de trier le bon grain de l’ivraie, pour concocter une scène véritablement terrifiante – sévère, mais forte… Mais le moindre écart, ici, peut avoir des conséquences fatales – pas seulement pour les PJ : pour l’ambiance globale de la campagne… C’est du moins mon impression.

 

Or, à suivre « by the book » le déroulé du scénario, ces deux dimensions s’associent en fait pour le pire : on y trouve ainsi nombre de jets de dés parfaitement idiots… et aux conséquences éventuellement fatales ! Ce qui est d’autant plus frustrant, voire carrément agaçant, que les joueurs n’ont finalement pas 36 000 possibilités d’agir…

 

En l’état, donc, ce scénario ne me convainc pas – une fois de plus… Peut-être y a-t-il cependant moyen d’en tirer quelque chose en le retravaillant drastiquement… mais, devant une campagne du commerce, je regrette toujours cette situation : le Gardien des Arcanes ne devrait pas avoir à accomplir tout ce boulot…

 

Reprise de possession (Sofia, 1923 ; essentiel)

 

Nous entamons le livre 3, avec ce scénario crucial, présenté comme étant plus ou moins l’apogée de la campagne – mazette…

 

Bon, accordons qu’il y a des choses amusantes dans le point de départ – avec le risque toutefois, si fréquent dans la campagne, de la « quête » scriptée, façon « j’arrive en ville, je cherche cet objet qui a le bon goût de se trouver pile-poil sur ma route ou presque, et je repars avec ; puis j’arriverai dans une autre ville, j’y chercherai un objet », etc.

 

Risque redoublé, en fait – avec l’inévitable progression : 1) enquête avec un peu de social pour le principe ; 2) exploration ; 3) baston.

 

Et, euh, je ne suis pas persuadé que ce soit une approche super pertinente… D’autant que, dans ce cadre déjà étouffant, c’est une fois de plus très dirigiste ; avec d’ailleurs ce genre de scène qui me fait instinctivement froncer les sourcils, en l’espèce l’énucléation nécessaire d’un PJ, qui risque fort d’y passer…

 

Là encore, de toute façon, le scénario est passablement mortifère – au point où ça me paraît compromettre la pérennité de la campagne ; or il reste des trucs à jouer, quand même…

 

Évidemment, ce souci ne se pose jamais autant qu’à la fin : en principe une grosse baston fatale avec Fenalik, plus vampire que jamais, craintes de l’ail et du soleil incluses… Et, à plus ou moins bon droit, j’ai donc du mal à établir une cohérence entre ce fantastique ultra classique et « le Mythe », mais oui, c’est à débattre.

 

Bien menée, cette scène d’action peut sans doute générer de beaux moments… Mais au point où j’en suis, je ne me sens même plus la force d’aller jusque-là…

 

Et… Vous savez quoi ?

 

Eh bien, ça ne s’arrange pas par la suite… mais alors vraiment pas…

 

In Extremis (Constantinople, 1923 ; essentiel)

 

Les PJ arrivent à Constantinople – et éventuellement à la fin de la campagne, si l’on prend l’option « courte » voulant que le professeur Smith soit bien le commanditaire des PJ, et non pas Mehmet Makryat déguisé.

 

Hélas, dans tous les cas, ça me fait l’effet d’être franchement... calamiteux – et je crois que le terme n’est pas trop fort.

 

Le début du scénario, d’autant qu’il est relativement confus dans son exposition, laisse espérer un épisode plutôt libre, dans une ambiance assez sympathique – à condition, je suppose, de bien travailler la motivation des personnages, mais c’est probablement la moindre des choses…

 

Mais c’est hélas une illusion : ce scénario figure en fait parmi les plus scriptés de la campagne… au point où j’ai vraiment l’envie de dire : « Stop… » Les événements s’enchaînent forcément, mais sans véritable cohérence, et les PJ se retrouvent une fois de plus cantonnés à un double rôle guère enviable de victimes (là encore des morts sont au programme – je sais, c’est L’Appel de Cthulhu, c’est dans l’ordre des choses… mais quand ça arrive sur un unique jet de dés malencontreux, ça a tendance à me saouler) et de spectateurs.

 

La fin « normale » est horriblement mauvaise, mais les problèmes commencent en fait plus tôt que ça : c’est globalement le petit jeu de Mehmet qui n’a aucun sens, tandis que l’attitude globale des Frères de la Chair à l’encontre des PJ est parfaitement absurde.

 

Je vous résume – vous allez voir comme c’est palpitant : les PJ doivent trouver l’indice gros comme un mammouth sinon deux ; ils doivent aller au cimetière profaner bêtement une tombe dont on se doute qu’elle a dû l’être depuis longtemps (en fait, l’indice à la con… en est paradoxalement une confirmation ! Mais il doit pourtant y conduire les PJ, c’est absurde…) ; ils doivent être capturés dans l’embuscade évidente qui ne manque pas de s’y dérouler (seuls face à une quarantaine de bonshommes, il n’y a pas d’alternative) ; mais ils doivent être libérés par Mehmet déguisé (absolument sans la moindre justification ou crédibilité) ; après quoi ils doivent le suivre à la Mosquée Rouge et s’y infiltrer ; là-bas, ils doivent assister au rituel sans rien faire – mais aussi sans courir le moindre risque, autant pour la vigilance infaillible des adorateurs ; heureusement (…), ils doivent être trahis par Mehmet (hein ? gratuitement, là, comme ça ?) ; ils doivent à nouveau être faits prisonniers (euh…) ; puis ils doivent être nargués dans leur geôle par Mehmet – lequel explique « toute la subtilité de son plan » avec la finesse d’un Grand Méchant Pulpissime qui aurait hélas trop souvent visionné la fin de Flic ou ninja et aurait trouvé ça futé ; mais ils doivent s’évader, absolument sans le moindre souci (!), en jouant vaguement sur une superstition de la secte, après que des adorateurs décidément très serviables… leur ont ôté leurs chaînes sans la moindre raison (hein ? mais… que…) ; puis ils doivent sortir de là tranquillou, et hop ! prendre le train à temps pour le scénario suivant.

 

 

Non, franchement, non – c’est se moquer, là…

 

Horriblement mauvais. Et irrattrapable. Alors, lire la suite…

 

Bon, pour le principe…

 

(Ah, un truc – on nous propose un simili-scénario complémentaire, « Une peau parfaite », tiré d’une nouvelle publiée dans une anthologie de Chaosium ; c’est absolument dénué d’intérêt – le genre de gros clin d’œil qui ne pourrait très éventuellement fonctionner que si tant le Gardien des Arcanes que les Investigateurs avaient lu tout récemment ladite nouvelle ; mais à quelle fin ? Cela ne sert à rien…)

 

Train bleu, nuit noire (à travers l’Europe, 1923 ; essentiel)

 

À maints égards, ce scénario est le véritable aboutissement de la campagne – le dernier scénario « essentiel », juste après, tient peu ou prou en une unique scène dont on peut se passer ; quant à l’ultime scénario, c'est un épilogue optionnel.

 

Ici, les PJ remontent donc (en principe…) dans l’Orient-Express, pour y courser Mehmet Makryat, lequel dispose des pouvoirs du Simulacre de Sedefkar, lui permettant de changer de peau à volonté ou presque. Or les investigateurs sont pressés : la malédiction du Simulacre les affecte toujours… et ils peuvent en mourir.

 

En l’état… ce n’est pas si mauvais, je suppose. Très correct, même, par rapport à ce qui précède immédiatement – mais c’était pas bien difficile… Quoi qu’il en soit, ce scénario centré sur le train – qui correspond ainsi peut-être davantage à mes fantasmes d’avant lecture ? – a passablement de nerf, et est l’occasion de mettre en scène des PNJ amusants. Le rythme est soutenu, les (mauvaises) surprises s’accumulent… Oui, il y a de quoi faire.

 

Et pourtant, on y trouve une fois de plus de bien tristes gâchis – ne serait-ce que la Locomotive Bestiale, finalement guère employée, ou plus encore le retour du Prince Puzzle (Des Esseintes si vous préférez), qui, en soumettant aux PJ la possibilité d’un accord inacceptable (mais potentiellement accepté), dans son étonnant wagon-cathédrale, perd en fait de l’aura qu’il aurait pu enfin exprimer, à la démesure de ses ambitions… pour devenir un vulgaire deus ex machina.

 

Je n’ai pas envie de rentrer dans les détails – plus vraiment la force…

 

Mais il me faut quand même noter une dernière boulette, et de taille. C’est en effet dans ce scénario que nous apprenons (enfin) la motivation ultime de Mehmet Makryat. Figurez-vous qu’il a fait tout ça, qu’il a manigancé ce plan si complexe et mis la main sur cet artefact mythique de premier ordre, à même de lui assurer un pouvoir hors du commun, dans un but bien précis… qui est de prendre la place d’un membre de la famille royale britannique. PARCE QUE ÇA C’EST LE VÉRITABLE POUV…

 

Non, j’ai mal lu.

 

‘tendez voir…

 

 

Euh, si, c’est bien ça, c’est bien ce qui est écrit, c’est…

 

Euh.

 

 

Hein ?

 

Quoi ?

 

The Fuck ?

 

C’est une blague ?

 

 

Je le suppose. On ne peut pas écrire sérieusement une bêtise pareille – pas possible. J’en conclus que la boîte entière, avec toutes ces pages, et pour ces glorieux 109 €, était d’emblée composée à la seule fin de se foutre de ma gueule dans ces dernières pages. Pas possible autrement…

 

Et, euh, arrivé là, j’étais furieux.

 

Oui.

 

C’est que j’ai les nerfs sensibles, hein…

 

Le Brouillard se lève (Londres, 1923 ; essentiel)

 

C’est pas tout à fait fini. Reste un ultime scénario – même si, après quelques éléments d’enquête fort dispensables, il consiste peu ou prou en une unique scène.

 

C’est que Mehmet Makryat – censément mort à l’épisode précédent – avait conçu un autre plan DIABOLIQUE pour REVENIR D’ENTRE LES MORTS !!!

 

Bref : si les PJ commettent la boulette qu’il imaginait, et c’est pas impossible, il revient tel un personnage de Game of Thrones pour se fritter une nouvelle fois avec eux.

 

(Je bâille.)

 

(Pardon.)

 

Le Simulacre affranchi (Istanbul – en fait tout le trajet de l’Orient-Express depuis Paris –, 2013 ; optionnel)

 

Reste un épilogue, de nos jours (2013 plus exactement). Un homme d’affaires faussement sympathique est en fait un adorateur de Nyarlathotep, qui veut créer un nouveau Simulacre à son seul profit. Il combine un plan bien compliqué pour faire monter à bord de l’Orient-Express, pour un voyage d’exception, douze victimes potentielles, à démembrer pour la plus grande gloire de qui vous savez. Des victimes choisies, et notamment un descendant d'un investigateur de 1923...

 

Pourquoi pas ? Sauf qu’après tout ce qui s’est produit, j’ai du mal à croire que le Gardien des Arcanes ou les joueurs aient encore envie de se fader une ultime séquence de tchou-tchu-deluxe, avec un ersatz de vilain sorcier qui, finalement, ne fait pas grand-chose de neuf…

 

Seule vague originalité : la queue du train qui disparaît, avec les PJ et quelques PNJ, dans un « Autre Lieu » pas véritablement défini, variante façon cauchemardesque des Contrées du Rêve ; admettons…

 

Allez, si, notons la fin – avec le cultiste guedin qui veut qu’on le tue, pour que son rituel fonctionne vraiment ; ceci étant, se débarrasser du bonhomme, même après coup, a l’air autrement facile que pour ses modèles de 1923…

 

Il y a des PNJ amusants, oui… Allez, ça peut fonctionner, j’imagine – peut-être mieux en one-shot, du coup : les rappels à la campagne de 1923 sont somme toutes limités (une vision-flashback ici ou là, le journal d’un investigateur opportunément disposé par le vilain, sans vraie motivation, et avec des conséquences éventuellement limitées, et le lien avec un PJ, sans grande pertinence) ; on peut éventuellement s’en passer, pour jouer en solo une aventure assez classique, voire très classique, mais éventuellement amusante, oui…

 

(Je bâille à nouveau, quand même.)

 

LES INCONNUS DU TRAIN

 

Le troisième livre s’achève sur une flopée de PNJ – il aurait sans doute pu faire l’économie d’une page sur deux, d’ailleurs – les mêmes fiches libres destinées aux notes du Gardien, ou, le cas échéant, des joueurs, étant reproduites à chaque fois (une nouvelle démonstration d’humour absurde, je suppose…).

 

On y trouve plein de personnages – certains jouables, d’autres pas ; des amusants, d’autres moins… Enfin, il faut bien peupler le train, hein – ou les trains, d’ailleurs, puisque, en fonction des escales, les PJ sont en fait amenés à emprunter plusieurs Orient-Express. Les derniers – avec leurs dessins über-moches – sont pour l’essentiel les PJ des bêta-testeurs, ai-je cru comprendre.

 

Dans tous les cas, ces PNJ sont les bienvenus pour instaurer un semblant d’ambiance ; et, bien sûr, certains sont tout destinés à remplacer des PJ malencontreusement morts ou fous…

 

CONCLUSION : NON, SANS FAÇON

 

Eh bien, je crois que je n’ai pas besoin de vous faire un dessin…

 

Cette campagne, qui m’intriguait depuis un bon bout de temps, bien avant cette luxueuse réédition augmentée, s’est globalement avérée une déception. Les bonnes idées, car il y en a, sont bien trop souvent noyées dans les mauvaises. Le dirigisme, que l’on pouvait certes redouter, est bien de la partie – et, visiblement, rien n’a été fait dans le cadre de cette réédition pour y remédier. L’ajout de tant de scénarios optionnels, au fond, n’arrange pas les choses à cet égard – et peut-être même les complique-t-il ; de toute façon, un certain nombre d’entre eux ne présentent pas le moindre intérêt…

 

Par ailleurs, à mon sens, cette campagne souffre d’un gros problème d’ambiance, et, qui lui est lié, de cohésion. Le cul entre deux chaises, presque systématiquement, elle oscille entre un « Mythe » pas très bien digéré et un fantastique plus classique, or le mélange des deux ne se montre guère pertinent en l’état. Ce souci – mais peut-être n’affecte-t-il que les excessifs dans mon genre, c’est vrai – se redouble en ce qui me concerne dans la mesure où la thématique du voyage s’avère finalement assez mal traitée : le tourisme devrait être hors-sujet au regard des motivations des personnages – mais il est régulièrement de la partie, pourtant, et non sans artifice : Baedeker en main, tant les PJ que les PNJ profitent de leurs escales pour visiter tel ou tel lieu célèbre, et, parce que la vie est bien faite, y trouver pile-poil ce qu’il leur faut. Or il s’agit bien de tourisme au sens le plus vulgaire, paradoxalement – avec sa dose de superficialité…

 

Et, entre ces deux dimensions, il faut sans doute placer un autre problème, central : celui de la progression façon « jeu vidéo » ; très franchement, je n’arrive pas à y croire à la lecture – avec un peu de distance, il aurait peut-être été possible de s’amuser avec cette dimension, mais cette distance n’est décidément pas de mise ici : c’est très premier degré, en fait…

 

Je ne jouerai donc pas cette campagne – j’en avais la vague idée au départ, mais ça me paraît désormais inenvisageable ou presque… Bon prince, je supposerais qu’elle demeure plus jouable que, disons, Les Ombres de Yog-Sothoth… Ce qui n’est peut-être pas tout à fait un compliment. Pour le reste…

 

Eh bien, la grosse boîte bleue fait joli dans ma ludothèque.

 

Hein.

 

On va dire ça…

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Je suis un chat, de Cobato Tirol

Publié le par Nébal

Je suis un chat, de Cobato Tirol

COBATO Tirol, Je suis un chat, [吾輩は猫である, Wagahai wa neko de aru], d’après le roman de Natsume Sôseki, traduit du japonais par Patrick Honnoré, Arles, Philippe Picquier, [2010] 2016, [208 p.]

 

SÔSEKI : UNE GROSSE LACUNE PERSONNELLE…

 

Natsume Sôseki est une de mes plus flagrantes lacunes en matière de littérature japonaise contemporaine – entendre par là après Meiji (ou plutôt pendant, en l’espèce). Pourtant, cela fait un moment que je compte m’y mettre – et j’en ai deux titres dans ma pile à lire, le très bref Une journée de début d’automne, le plus volumineux Le Pauvre Cœur des hommes. Mais, en fouinant ici ou là, j’en avais forcément remarqué un autre livre, au titre assez aguicheur : Je suis un chat – il s’agit en fait de son premier livre, après une prépublication en feuilleton ; il a rencontré rapidement un grand succès, et demeure un classique souvent cité – ce que j’avais pu constater assez récemment encore, avec Nosaka aime les chats, livre de Nosaka Akiyuki qui m’avait par ailleurs franchement déçu, mais qui fait directement référence à Je suis un chat

 

SÔSEKI ET AKUTAGAWA

 

Quant à Sôseki (visiblement, on peut voire doit employer ce nom de plume éventuellement seul, de préférence au patronyme Natsume ?), son ombre semble planer sur la littérature japonaise d’alors et d’ensuite ; parmi mes lectures récentes, La Vie d’un idiot et autres nouvelles d’Akutagawa Ryûnosuke l’avait rappelé à mon bon souvenir : Sôseki était le maître, Akutagawa le disciple – même s’il a peut-être pu s’en émanciper, soulagé, à la manière des disciples de Bashô veillant le poète à sa mort, tels qu’il les évoque, en pleine connaissance de cause, dans la splendide nouvelle « Lande morte »… Les deux auteurs n’étaient effectivement pas sans lien, au-delà – ne serait-ce que parce qu’ils étaient tous deux professeurs d’anglais autant qu’écrivains, dans un Japon bouleversé par la Restauration de Meiji et l’ouverture sur le monde (Sôseki précède Akutagawa, il est au cœur de Meiji, là où le disciple est davantage associé à l’ère Taishô) ; et au-delà même de cette profession, ils étaient baignés de culture occidentale, notamment littéraire (on a souvent fait la remarque que Sôseki avait beaucoup étudié Laurence Sterne et son extraordinaire La Vie et les opinions de Tristram Shandy, gentilhomme, le plus grand roman du monde et ça n’admet pas la moindre contestation – et la pratique essentielle de la digression dans ce gros volume, avec tout ce qu’elle peut avoir de loufoque, a d’ailleurs probablement influencé la rédaction de Je suis un chat), même si celle-ci entretenait un rapport éventuellement ambigu avec leur goût de la culture classique japonaise, associée à une morale bien définie, laquelle ne pouvait qu’être chamboulée par l’évolution rapide des événements et des mentalités. Par ailleurs, tous deux étaient portés à exprimer leur art, éventuellement, dans un registre autobiographique : c’est flagrant dans nombre des nouvelles de La Vie d’un idiot (les dernières tout particulièrement), mais cela vaut aussi pour Sôseki, dès ce premier livre qu’était Je suis un chat.

 

ÉTRANGE ADAPTATION…

 

Le hasard (ou presque…) m’a cependant fait tomber sur cette adaptation en manga du célèbre roman, toute récente de par chez nous – et j’ai craqué. Je ne sais pas s’il est très pertinent de lire cette BD avant le roman dont elle s’inspire, et j’en doute un peu… Mais trop tard.

 

Étrange ouvrage que celui-ci – publié chez Philippe Picquier (qui a dans son catalogue plusieurs ouvrages de Sôseki, mais pas Je suis un chat, pour le coup), guère habitué à la BD sauf erreur, et, surtout, dû à un mystérieux Cobato Tirol ; un nom qui, a fortiori dans ce rendu latin, ne sonne pas très nippon, mais, en fouinant un peu au pif, j’ai trouvé la graphie Kobato Chiroru, OK – renvoyant éventuellement à un manga dont je ne sais absolument rien, ceci dit… Et l’éditeur joue de ce secret dans cette présentation, laissant entendre que « Cobato Tirol » n’est très certainement pas un débutant, et pourrait être un célèbre mangaka désireux d’œuvrer sous couverture, ou l’assistant d’un célèbre mangaka, ou… Bref : le petit jeu habituel – prétendant même que l’éditeur japonais de la BD n’a aucune idée de l’identité du gazier… Et je suis à l’évidence bien trop ignare en matière de manga pour émettre quelque jugement que ce soit à cet égard.

 

« MOI, JE SUIS UN CHAT, QUI N’A PAS ENCORE DE NOM. JE N’AI AUCUNE IDÉE DE L’ENDROIT OÙ JE SUIS NÉ… JE MIAULAIS DANS LE NOIR… QUAND, POUR LA PREMIÈRE FOIS, JE VIS UN ÊTRE HUMAIN. »

 

Notre narrateur – anonyme, il y insiste – est donc un félin, ce qui peut renvoyer au Chat Murr d’Hoffmann, semble-t-il. Plus précisément, il s’agit d’un chaton… Mais son inexpérience (il n’a jamais attrapé une souris !) ne l’empêche certainement pas d’adopter une approche toute féline du monde et de la vie – hautaine et pleine de morgue… encore que cette dimension ne soit pas forcément trop mise en avant dans la BD, probablement davantage dès le roman (elle s’exprime cependant clairement dans le texte, dès cette phrase-titre, Wagahai wa neko de aru, tranchant sur le simple Neko desu, qui correspondrait bien plus exactement au sobre titre français Je suis un chat).

 

Le chaton trouve cependant à s’installer auprès des hommes, en l’espèce auprès du professeur d’anglais Kushami, jeune homme en dépit de sa moustache foisonnante qui le vieillit, et que les maux d’estomac rendent parfois aigre – par ailleurs désireux d’être artiste, mais d’un talent des plus contestable, quel que soit le domaine où il tente sa chance : c’est un évident décalque de Sôseki lui-même. Le chat apprécie, somme toute, cet environnement – et admire chez le professeur ce trait tout aussi professoral que félin, qui consiste à dormir la moitié du temps…

 

C’est que notre narrateur est un observateur des plus pertinent ! Au fond, ce ne sont guère ses propres aventures qu’il narre ici – même si, dans les premiers chapitres, ses rencontres successives de Kuro, chat noir donc, et qui a du vécu, et de l’on ne peut plus charmante Mikeko, que tout le monde s’accorde à considérer comme la plus jolie chatte du voisinage, sans contredit, ont une certaine importance (le sort de ces premières amitiés est d’ailleurs passablement étonnant…).

 

Mais, pour l’essentiel, le chaton observe des hommes – tout ce microcosme gravitant autour du professeur Kushami. Sa famille, tout d’abord – son épouse, leurs trois filles en bas âge, la domestique. Davantage, cependant, les collègues et amis de Kushami, aux traits d’autant plus marqués qu’ils ont eux aussi quelque chose d’archétypes, sans que cela les prive pour autant d’existence. Ainsi de Meitei, pédant peut-être, facétieux sans doute, qui aime en tout cas à faire tourner en bourrique le naïf Kushami – mais peut s’avérer d’une aide cruciale ; ainsi également de Mizushima Kangetsu, bon étudiant qui peine sur sa thèse, et qui en vient somme toute assez vite à occuper une place centrale dans le récit – si récit il y a vraiment, puisque les digressions, nombreuses, sont autrement essentielles, dans une perspective effectivement assez shandéenne.

 

UNE COMÉDIE DE MŒURS

 

C’est qu’il s’agit de marier le jeune homme ! Mais il vaudrait mieux, pour cela, qu’il ait achevé sa thèse et soit docteur ; s’il ne doit s’agir que d’un intellectuel sans titre, ça ne va pas – et ils courent les rues, de toute façon… Discours que tient à Kushami (et Meitei toujours là quand il le faut) sa voisine l’horripilante Mme Kaneda, désireuse de placer sa fille Tomiko, certes mignonne mais au fond tout aussi désagréable. Mme Kaneda (ou Hanako comme nos intellectuels l’appellent bientôt, sidérés par son nez horriblement proéminent) est la femme d’un industriel, typique des bouleversements de Meiji – elle est d’une classe qui n’a que l’argent en tête, assurant la considération de tout un chacun quand bien même c’est à la hideuse façon de snobs ; un « matérialisme » au sens le plus vulgaire, que l’on a tôt fait de qualifier de symptôme de l’ouverture au monde, et tout particulièrement à l’Occident…

 

La rencontre se passe mal – Kushami et Mme Kaneda sont issus de mondes tellement distincts qu’il leur est impossible de s’accorder. Les rancœurs ne tardent guère, débouchant sur des puérilités variées… Mais si Kushami, Meitei et quelques autres n’ont pour eux que leur satire du nez atroce de la pimbèche, à l’occasion de savoureusement méchants poèmes, elle et son époux ont bien d’autres ressources – ils se livrent rapidement à une conspiration de tous les instants pour nuire au prétentieux professeur ! Ce qui génère nombre de scènes cocasses (j’ai une affection particulière pour les gamins de l’école d’à côté qui « égarent » systématiquement leur balle dans le jardin du professeur, qui n’en peut plus…). Mais aussi des moments plus critiques, où le culte de l’argent est ausculté au regard de ses innombrables failles morales – ainsi avec le fourbe homme d'affaires Suzuki, prétendument un ami de Kushami (eux aussi avaient fait leurs études ensemble), en fait tout disposé à le trahir quand son intérêt « l’exige »… Heureusement, le jeune Tatara, pour être lui aussi un homme d'affaires, est autrement sympathique.

 

LE CHAT DANS TOUT ÇA

 

Tout ceci, notre chaton le voit – et l’étudie, même. Omniprésent, il peut passer de la demeure de Kushami à celle de Kaneda sans qu’on y prête attention, et prête l’oreille à ce qui se dit, démasquant ainsi des complots dont le professeur d’anglais n’a pas la moindre idée… Mais, bien sûr, il ne dispose d’aucun moyen de lui communiquer tout cela – bah, peu importe…

 

À vrai dire, à ce moment-là, notre chat n’est plus depuis un bon moment qu’un témoin – dimension qui m’a un peu déçu, je dois l’avouer… L’intrigue sentimentale, surtout la comédie de mœurs qui la sous-tend, prennent bien davantage d’importance. Toutefois, nous n’avons pas forcément lieu de nous en plaindre : parce que le tableau est pertinent, un microcosme bien rendu et d’une jolie vivacité, suscitant régulièrement des scènes vraiment drôles, où les caricatures et quiproquos, en se mêlant de burlesque, débouchent sur un sentiment d’absurde ma foi pas désagréable…

 

UNE FIN DÉCONCERTANTE…

 

Mais la fin est à cet égard assez déconcertante – qui voit pourtant le chat, de manière ultime, reprendre les commandes du récit.

 

La comédie de mœurs était réjouissante – la critique du « matérialisme » au sens vulgaire tout autant, qui faisait la balance entre conservatisme et progressisme aux divers niveaux où la question peut se poser.

 

Mais, tout à la fin, le ton change passablement – le tableau jusqu’alors léger cède la place à des considérations plus abstraites, pouvant s’accorder à la pompe naturelle du chat, mais qui tombent quand même quelque peu comme un cheveu sur la soupe…

 

Kushami, jusqu’alors systématiquement bourrique, laisse maintenant s’exprimer son aigreur, en dressant par exemple un portrait global des femmes qui aura de quoi faire hurler ces dernières (mais il est emprunté à un auteur anglais du XVIe siècle, paramètre à prendre en compte…), puis en s’étendant sur la futilité de la vie et la bénédiction de la mort – développant sous une forme apologétique le thème classique et nécessaire du suicide, qui, à vrai dire, avait déjà suscité quelques scènes dans les chapitres précédents.

 

Étrange… J’ai cru comprendre qu’à l’époque du feuilleton, Sôseki, qui s’en lassait, avait choisi d’expédier la fin, mais, oui, c’est très déconcertant – avec l’impression qu’il y a un peu plus qu’un simple désir d’en finir… Je dois avouer, sans l’ombre d’un doute, que je préférais nettement la comédie vive et fraîche qui précédait, jusque dans ses implications « romantiques », qui me laissent généralement sur le carreau, pourtant.

 

L’À-PROPOS D’UN DESSIN LIMPIDE

 

Et le dessin de « Cobato Tirol » ? Il est effectivement intéressant – mais très différent de ce que j’ai pu lire en manga ces derniers temps (sauf peut-être, mais l’outrance en moins, ce qui change tout, pour ce qui est de Kago Shintarô ?).

 

Il s’agit en effet d’un style très, très « simple », voire « simpliste », qui se focalise essentiellement sur les personnages, le décor n’étant souvent réduit qu’à quelques traits de situation. Les personnages, par ailleurs (je mets à part les chats, le narrateur on ne peut plus kawaï, la jolie Mikeko, si fémininement chatte et coquette, pour laquelle on ne peut que fondre…), sont eux aussi esquissés en quelques traits à peine, à la limite de la caricature – facilitant souvent l’identification, mais en affichant pourtant tous tel ou tel aspect privilégié qui permet de les singulariser d’emblée : l’abondante moustache « prussienne » de Kushami (personnage essentiellement drôle, et dont les colères sont régulièrement hilarantes), les lunettes de Meitei (facétieux bonhomme que l’on a envie de mépriser mais que l’on ne peut s’empêcher d’adorer), la dent cassée de Mizushima Kangetsu, ou bien sûr le gros nez de Mme Kaneda…

 

Autant de méthodes qui appuient la fraîcheur et la vivacité de l’ensemble – il faut y ajouter l’emploi du texte, dans les phylactères ou presque aussi souvent en dehors, qui participe également de ce rendu « naturel » et enjoué (même si quelques traductions m’ont un peu étonné de par leur familiarité qui me paraît parfois trop « moderne » pour le Japon des dernières années de Meiji, mais je dis peut-être n’importe quoi…).

 

Mais le découpage, qui relève tant du montage que de la mise en scène, est dans tous les cas très habile – ainsi quand c’est, littéralement, le point de vue du chat qui s’impose, mais aussi, plus globalement, pour rendre au plus juste des discussions sur le pouce, avec tout l’élan qui doit les caractériser ; c’est aussi manière, bien sûr, de mettre en avant les digressions…

 

BREF

 

Une lecture très agréable, donc. Je ne saurais dire s’il s’agit d’une bonne adaptation du roman de Sôseki – en matière de fidélité, disons –, mais en l’espèce c’est très bien passé. Il me faudra tout de même lire le roman un de ces jours… et bien d’autres ouvrages de Sôseki, sans doute.

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CR L'Appel de Cthulhu : Arkham Connection (31)

Publié le par Nébal

CR L'Appel de Cthulhu : Arkham Connection (31)

Trente-et-unième séance de la campagne de L’Appel de Cthulhu maîtrisée par Cervooo, dans la pègre irlandaise d’Arkham. Vous trouverez les premiers comptes rendus ici, et la séance précédente .

 

La joueuse incarnant Romy était absente. Les PJ présents étaient donc Dwayne O’Brady, Michael Bosworth, et, en ce qui me concerne, le garde du corps aux ambitions d’écrivain Anatole « Froggy » Despart.

 

I : FOUINER DANS LES AFFAIRES DES AUTRES

 

[I-1 : Dwayne, Michael, Anatole : Anya ; Romy] Dwayne, Michael et moi venons d’arriver dans un couloir d’hôtel, après avoir emprunté la porte suspendue à la chaîne de gauche au fond de l’abîme. Nous avons vu deux gardes disparaître dans une pièce sur la gauche, par une double porte – ils suivaient une sorte de serveuse aux traits slaves et à la tenue connotée… [Il s’agit d’Anya, mais nous ne le savons pas – seule Romy connaît son nom.] Ils ne nous ont pas prêté la moindre attention – nous supposons que c’est parce qu’ils ne surveillent guère la porte que nous venons d’emprunter : personne ne passe jamais par là…

 

[I-2 : Dwayne, Anatole] Dwayne se dirige prudemment vers la première porte sur notre droite, tandis que je surveille ses arrières en longeant précautionneusement le mur de gauche – celui qui donne sur la double porte, à travers laquelle nous entendons la musique jazz qui avait attiré Dwayne, et les éclats de voix festifs d’un petit nombre de convives. Arrivé près de la première porte sur la droite, Dwayne y colle son oreille, et n’entend absolument rien. Il entrouvre prudemment la porte pour y jeter un œil – personne. C’est un dortoir, pouvant accueillir trois ou quatre personnes, mais seuls deux lits sont faits ; les effets personnels présents dans la pièce permettent de déterminer que ce sont deux femmes, et probablement assez jeunes, qui l’occupent. Dwayne pénètre dans la pièce, et la fouille rapidement ; il trouve des « couteaux de femmes », petites lames rétractibles qui ne l’intéressent guère, lui qui dispose déjà de poignards de qualité. Rien d’autre ou presque – pas de papiers permettant d’identifier les jeunes femmes, notamment.

 

[I-3 : Michael, Anatole : Kelly Gillian ; Dwayne O’Brady] Michael, pendant ce temps, se rend à la porte suivante, toujours sur le mur de droite. J’étais parti pour suivre Dwayne, peu désireux que l’on se sépare à nouveau dans cet environnement inconnu, mais Michael me fait bientôt signe, chuchotant : « Ça pue le cadavre ! » Je le rejoins. La puanteur est flagrante, oui – mais il ne s’agit pas que d’un cadavre : flottent aussi dans l’air des remugles de poisson pourri… Nous ouvrons la porte, qui donne sur un autre dortoir – en rien « féminin » celui-ci : il est horriblement sale, jonché de déchets en tous genres (nourriture, mégots, bouteilles…) et de revues pornos. S’y trouvent cinq lits dont deux seulement semblent être utilisés. Des costumes masculins de domestiques, relativement classes, sont suspendus à des patères – contrastant avec le caractère plus que négligé du dortoir. Mais à l’entrée de la pièce ou presque se trouve aussi le cadavre encore tiède d’une femme – que je ne connais pas, mais Michael si : il s’agit de la journaliste Kelly Gillian. Elle a une plaie béante au cœur, mais la lame qui s’y était enfoncée a été retirée.

 

[I-4 : Dwayne : Michael Bosworth, Anatole « Froggy » Despart, Kelly Gillian ; Nathaniel Sanders] Dwayne ressort du premier dortoir, passe hâtivement devant la double porte donnant sur le salon de détente (il prend soin de passer sous la fenêtre en hublot à hauteur d’homme), nous rejoint brièvement Michael et moi (il reconnaît lui aussi Kelly Gillian), mais poursuit bientôt son chemin, vers l’endroit où le couloir bifurque à angle droit sur la gauche. La porte en face semble singularisée – s’y trouve une plaque dorée gravée aux initiales « N.S. ». [Nathaniel Sanders, mais seule Romy le sait.] Il tend l’oreille, et perçoit le bruit de quelqu’un en train d’écrire sur du papier – un bruit léger, qui aurait été imperceptible s’il n’y avait pas prêté attention, noyé sous les airs de jazz et les rires des fêtards.

 

[I-5 : Anatole : Kelly Gillian ; Dwayne O’Brady] Je fouille le dortoir négligé. [Trouver Object Caché, réussite critique.] Un tiroir, dans un meuble, est constellé de sang frais ; je l’ouvre, et y trouve deux Derringers (un vide, l’autre chargé à moitié), ainsi que deux chargeurs de .38 (je n’en ai pas l’usage, mais cela intéressera Dwayne). Je m’intéresse aussi au cadavre de la jeune femme : je trouve des papiers l’identifiant bel et bien comme étant Kelly Gillian, et même sa carte de presse – déchirée ; enfin, une fiasque vide qui avait contenu du whisky irlandais.

 

[I-6 : Dwayne] Dwayne progresse discrètement dans le couloir qui bifurque sur la gauche, se rendant tout d’abord à la première porte sur sa gauche. [Discrétion, réussite critique.] Il pénètre sans un bruit dans la chambre dont la porte n’était pas verrouillée, et y voit un homme assez âgé, affalé sur son lit toujours habillé, et qui ronfle profondément. La chambre est aussi luxueuse que le couloir ; mais il faut y ajouter des effets personnels très onéreux. Pour autant, Dwayne n’y trouve pas grand-chose d’utile – valeur pécuniaire mise à part : porte-cigarettes en argent, ce genre de choses… Il prend cependant un briquet en or.

 

[I-7 : Anatole, Michael : Kelly Gillian, Dwayne O’Brady] Je laisse là le dortoir négligé et le cadavre de Kelly Gillian, et me rends à la porte faisant face à celle que Dwayne vient de franchir. Je colle mon oreille à la porte, mais ne perçois rien à l’intérieur. Michael me suit. J’ouvre la porte, mais la chambre est vide, ou plus exactement ne semble pas avoir été occupée récemment. Je poursuis vers la porte suivante sur le mur de droite.

 

[I-8 : Dwayne] Dwayne fouille le vieil homme profondément endormi – à la recherche de clefs. Il remarque que le bonhomme s’est endormi comme une masse, avec un porte-clefs qui pend toujours de sa main droite… Il parvient à s’en emparer sans susciter la moindre réaction du dormeur. Puis il ressort en fermant la porte – et en la verrouillant.

 

[I-9 : Anatole, Dwayne] Je tends une fois de plus l’oreille devant la nouvelle porte, sans rien entendre ; elle est de toute façon verrouillée… Je poursuis : même chose… Et même chose pour la deuxième chambre à laquelle se rend Dwayne.

 

[I-10 : Michael : Warren Parrington] Michael, quant à lui, va plus loin. [Discrétion, réussite critique.] Il pénètre dans une autre chambre, où dort également un homme là aussi relativement âgé, bien gras, et arborant une petite barbe finement entretenue ; ses effets personnels témoignent une fois de plus de son immense richesse. Et Michael le reconnaît : il s’agit de Warren Parrington, le directeur d’une des plus grandes banques de Boston – il figure dans le Who’s Who, et ses traits sont reconnaissables, ainsi que sa grande canne très caractéristique, et qui apparaît souvent sur les photographies du notable.

 

[I-11 : Dwayne, Anatole : Kelly McGillian] Dwayne essaye ses clefs, mais elles ne fonctionnent pas : une seule, du métal léger que nous croisons sans cesse, permet d’ouvrir une chambre – celle qu’il vient de verrouiller. Je n’ai tout d’abord pas davantage de succès, entrevoyant plusieurs chambres vides, mais je me rends ensuite à celle du fond, tout au bout du couloir, et y relève des traces de lutte ; par ailleurs, s’y trouve une fenêtre brisée, aux volets ouverts (ils étaient fermés dans toutes les autres chambres)… et elle donne sur de la terre, qui s’écoule en partie à l’intérieur de la chambre : cet étrange hôtel est toujours souterrain… [C’était la chambre de Kelly McGillian.] Je retourne auprès de Dwayne pour l’informer de ce que j’ai vu.

 

[I-12 : Michael : Warren Parrington, Dwayne O’Brady, Anatole « Froggy » Despart] Michael, de son côté a pénétré dans la chambre de Warren Parrington, qui dort d’un sommeil « normal ». Il fouille la pièce. [Trouver Objet Caché, réussite critique.] Sans le faire exprès, son pied heurte la canne de Parrington, sans pour autant la faire tomber ; mais le son suffit à faire prendre conscience à Michael de ce que l’objet est creux… Une cachette ? Il se saisit prudemment de l’ustensile, qu’il manipule – et le manche se dévisse : il forme un petit poignard, arme de défense, mais il y a autre chose, dans le fourreau ; Michael renverse l’objet, et en fait tomber des bons au porteur, pliés et enrubannés comme autant de cigarettes – il y en a beaucoup, et qui représentent une jolie fortune… Michael les met dans sa poche, referme la canne (qu’il garde), sort de la chambre et nous rejoint Dwayne et moi.

 

II : AMITIÉS FRATERNELLES

 

[II-1 : Dwayne, Michael, Anatole : « N.S. »] Dwayne nous parle, à Michael et à moi, du bruit qu’il avait perçu dans la chambre marquée aux initiales « N.S. », et nous propose d’y jeter un œil. Je rechigne un peu tout d’abord, sachant que je ne suis guère discret, mais justement – pour Dwayne, il ne s’agit pas de tenter de passer inaperçu, mais bien de maitriser le type qui se trouve à l’intérieur ; et ça, c’est dans mes cordes… Michael et moi acquiesçons.

 

[II-2 : Dwayne, Anatole : « N.S. »] Dwayne et moi prenons place devant la porte : lui va l’ouvrir, en essayant de ne pas attirer l’attention, et je me jetterai aussitôt sur le type à l’intérieur, pour l’assommer de ma matraque en cuir. [Discrétion, réussite critique.] Dwayne parvient à ouvrir la porte sans faire le moindre bruit… Depuis l’ouverture, j’entraperçois des fenêtres aux volets ouverts, donnant sur des lieux inconnus autant que fantasques ; puis je vois « N.S. », un homme élégant, bien coiffé, à la moustache artistiquement apprêtée – mais il me voit à son tour. Il hausse un sourcil de surprise, puis esquisse un sourire amusé tandis que je me jette sur lui. Mais la pièce suscite un étrange effet de « dissociation », qui me perturbe : avec ces paysages étranges et animés de toutes parts – ce ne sont pas des œuvres d’art, mais des vues bien réelles et actuelles de paysages extraterrestres ! –, le lieu fait aussi grand que petit, et j’estime mal la distance qui me sépare de l’occupant des lieux. Ce trouble de la perception me fait en définitive rater mon coup – j’ai frappé trop tôt, et ma matraque rase le crâne de l’inconnu sans lui faire le moindre dégât…

 

[II-3 : Dwayne, Michael, Anatole : « N.S. »] L’homme, pour autant, ne fait aucun geste de défense ou d’attaque, et n’exprime pas la moindre peur ; il se contente d’émettre un petit rire désagréablement nasillard. Dwayne et Michael m’ont suivi, en fermant la porte derrière eux. Je relève ma matraque pour tenter un nouveau coup, mais l’homme me regarde droit dans les yeux, en déplaçant son index gauche au-dessus de son bureau… l’immobilisant sur un bouton d’alarme. Mais il n’appuie pas dessus – il se contente de menacer sans un mot de le faire, l’air plus moqueur que jamais. Michael aimerait agir, mais lui aussi est affecté par cette « dissociation » des distances caractéristique de la pièce… Dwayne se montre plus accommodant : à haute voix, il suggère que tout le monde se calme et que nous discutions en hommes civilisés… Mais Michael, ayant pris la mesure de la distance réelle le séparant de « N.S. », lui saute dessus et dégage son doigt du bouton d’alarme.

 

[II-4 : Dwayne, Anatole : « N.S. »] Je lève ma matraque, mais la réaction de l’homme est déconcertante – plus vexée qu’antipathique : « Vous ne souhaitez vraiment pas discuter ? » Dwayne veut parler, oui – il le répète, et, guère désireux de prendre une initiative qui pourrait s’avérer fâcheuse, j’abandonne mon intention d’assommer « N.S. » : je passe derrière lui pour le maîtriser, le maintenant sur sa chaise en lui immobilisant les bras – ce qui le fait pouffer, méprisant…

 

[II-5 : Dwayne/« Leonard Border » : Nathaniel Sanders ; Leonard Border] « N.S. » exprime sa déception : pour des gens parvenant jusqu’ici, et qui ont déjoué les pièges mortels de son mentor, il s’attendait à ce que nous soyons plus « élégants » ! Et nous ne savons même pas qui il est… Il en est visiblement offusqué. Dwayne avance qu’il ne nous connaît pas davantage, ce à quoi l’homme répond : « Êtes-vous célèbre, Monsieur ? » Forcément : il est arrivé jusque-là ! L’homme concède que « la célébrité a parfois mauvais goût »… Dwayne se présente comme étant Leonard Border (il arbore toujours l’apparence du journaliste). Et lui ? « M. Nathaniel Sanders, dénicheur de talents pour personnes de qualité ! » Ce que nous ne sommes de toute évidence pas ; dès lors, il n’est finalement guère étonnant que nous ne sachions pas qui il est…

 

[II-6 : Dwayne, Anatole : Nathaniel Sanders ; Hippolyte Templesmith] Dwayne lui demande quel est le nom de son maître – Sanders corrige aussitôt : son « mentor » (il y insiste, et n’accepte pas d’autre désignation qui le rabaisserait d’une manière ou d’une autre). « Sous quel nom le connaissez-vous ? » Dwayne répond : « Hippolyte Templesmith. » En effet… Tout en maintenant Sanders sur sa chaise, je l’éloigne du bureau afin d’éviter tout coup fourré. Dwayne lui demande si « son mentor » le paye bien ; oui, mais ce n’est pas très important… Il confirme cependant, à la demande de Dwayne que, par rapport à Templesmith, il est bien « un mortel »… Puis il désigne de la tête une armoire débordant de stupéfiants et d’alcools, « pour égayer notre discussion ».

 

[II-7 : Anatole, Michael, Dwayne : Nathaniel Sanders, « le frère jumeau »] Mais nous remarquons alors tous quelque chose chez notre otage : sa mine calme, un brin amusée, contraste avec une agitation de son corps au niveau du ventre, sous sa chemise – je le perçois très bien, moi qui le contiens. Je baisse rapidement les bras pour relever sa chemise… et apparaît un visage humain au niveau du ventre, évoquant un frère siamois, sur une couche d’organes internes ainsi visibles de tous ; ses yeux et sa bouche sont obstrués par des bandes de tissu – humidifiés par les pleurs et les vaines tentatives de la créature pour mordre son bâillon… Nathaniel Sanders tourne la tête dans ma direction : « Monsieur, un peu de pudeur ! À moins que… Seriez-vous attiré par les personnes du même sexe ? » Il arbore un sourire moqueur et m’adresse un clin d’œil – je l’ignore. Mais il tient le même discours à Michael – qui en est davantage amusé… Il reprend : « Souhaitez-vous continuer à me déshabiller ? Je peux vous y aider… » Dwayne lui demande s’il cache encore un autre visage ; mais non, il n’y a que celui-ci… Le maintenant sur sa chaise, je ne lui laisse guère de marge de manœuvre, mais il peut tout de même caresser son « jumeau » au niveau du front.

 

[II-8 : Michael, Dwayne, Anatole : Nathaniel Sanders, « le frère jumeau »] Michael approche, et prend l’initiative de déchirer le bâillon de sa lame. Peu importe que Nathaniel Sanders ait dit que « son frère » était beaucoup moins calme que lui… Effectivement – dès le bâillon retiré, le jumeau ventral hurle : « À l’aide ! » Sanders ricane : « Mon frère a toujours été un trouble-fête… » Le jumeau nous supplie de l’aider, de le libérer… mais reste sourd aux injonctions de Dwayne, lui disant de se taire ! Michael avance que l’on peut tenter une « opération », pour sortir le jumeau de là… Mais celui-ci ne l’écoute pas, il ne peut rien faire d’autre que de réclamer du secours à tue-tête… Je tente de le bâillonner de mes mains, mais ça ne fonctionne guère, et je me résous à l’assommer pour qu’il se taise – j’y vais même un peu plus fort que ce que je souhaitais… Mais il continue de hurler, tandis qu’un filet de sang jaillit d’entre ses lèvres, de même que pour Sanders lui-même ! Lequel est hilare…

 

[II-9 : Dwayne : Nathaniel Sanders] Dwayne entrouvre la porte pour jeter un œil dans le couloir. Il aperçoit un invité, l’air inquiet, qui passait la tête par la porte de sa chambre… Mais il y a aussi un garde qui, lui, sort résolument dans le couloir. Dwayne referme aussitôt. Il se tourne vers Sanders : comment sortir d’ici ? Sanders lui rétorque : « Vous pensez en être capables ? » Il en doute – pas sans aide extérieure…

 

[II-10 : Dwayne : Nathaniel Sanders] Un garde frappe à la porte : « M. Sanders, tout va bien ? » Dwayne lui fait signe de répondre affirmativement ; mais il dit alors : « Moi, ça va… Mais nous avons des invités ! » La porte s’ouvre brutalement, et deux gardes stupéfaits (dont un est armé d’un .38) apparaissent dans l’encadrement – qui répandent une infecte odeur de poisson.

 

[II-11 : Michael, Anatole : Nathaniel Sanders, « le frère jumeau » ; Hippolyte Templesmith] Michael bondit sur Sanders, et lui colle sa dague (celle de la canne) sous la gorge : « Un pas de plus et je le saigne comme un cochon ! » En même temps, le jumeau continue de beugler, et Sanders, tout sauf effrayé, s’amuse à parodier ses gémissements… Après quoi il enjoint les gardes de rester : « On s’amuse ! » Et il avance sa gorge sur la dague de Michael – ce n’est pas du bluff : il serait parfaitement capable de s’égorger lui-même ! Michael ne bouge pas pour autant – même quand la peau de Sanders est légèrement entamée et que le sang coule (pas encore à flots, les artères principales sont pour l’heure épargnées). Sanders continue pourtant d’avancer, en dépit de ma résistance, et chante même une petite comptine… Il se dit heureux d’avoir vécu cette vie, et remercie Hippolyte Templesmith pour tout ce qu’il lui a permis de découvrir et de faire : il ne regrette absolument rien. Et c’est alors qu’avec un sourire de joie perverse, il avance brutalement sa gorge sur la dague de Michael ; le sang gicle en cascade, et Sanders meurt en quelques secondes… Son jumeau hurle encore, mais il est à son tour interrompu par des crachats de sang : « Qu’est-ce qui se passe ? » Il ne comprend rien à ce qui se produit, et devient livide à son tour…

 

[II-12 : Michael, Anatole, Dwayne : Nathaniel Sanders] Le garde armé d’un .38 fait alors feu sur Michael, tandis que l’autre, un long surin en main, se jette sur moi – tous deux ratent. Michael avance avec sa dague sur celui qui l’a agressé – tandis que Dwayne, à la porte, entrevoit un nouvel invité curieux… qui se réfugie aussitôt dans sa chambre quand résonne un coup de feu. Usant de la porte comme d’un bouclier, Dwayne assure sa protection, mais tire aussi deux balles sur l’homme au pistolet. [Deuxième balle : Armes de poing, réussite critique, dégâts doublés.] La deuxième suscite un vif cri de douleur ; Dwayne qui s’abrite derrière la porte n’en est pas tout à fait certain, mais il pense avoir touché sa cible à la tête. Je fais basculer le cadavre de Nathaniel Sanders sur le côté, afin de me jeter sur mon assaillant et de le plaquer au sol… mais Sanders avait disposé son bras en arrière, ce qui me gêne dans mon assaut. Je suis du coup en mauvaise posture… et mon agresseur est habile ! [Armes blanches, réussite critique ; le Gardien des Arcanes me laisse le choix : soit je tente une esquive, mais subis des dégâts doublés si je rate, soit je subis automatiquement des dégâts normaux ; je choisis l’esquive.] Au tout dernier moment, je parviens heureusement à éviter un coup vicieux : la lame de mon assaillant rase ma gorge… La victime de Dwayne a bien été atteinte à la tête – la balle s'est logée à proximité de son cerveau… Il est pourtant encore en état de faire feu ! La porte repoussée par Dwayne le lui interdit cependant pour le moment. Quant à Michael, il continue à lutter contre sa cible… mais trébuche sur le cadavre de Sanders, et se blesse tout seul ! [Armes blanches, échec critique à 100.] Il est en sale état : aucun organe vital n’a été touché, mais la blessure est extrêmement douloureuse, et il s’est peut-être fêlé une côte au passage… Dwayne achève le garde blessé à la tête en lui logeant une balle dans l’œil ; il entreprend alors à nouveau de fermer la porte. Je sors cette fois mon .45 amélioré, et fait feu sur l’homme au couteau, qui a bien failli avoir ma peau ; mes deux balles l’atteignent. [Deuxième balle : Armes de poing, réussite critique, dégâts doublés.] Pour autant, je ne le tue pas… et, par réflexe, il tente un ultime assaut et me lacère le bras ! Les dégâts sont conséquents, et je saigne abondamment ; j’étais jusqu’alors indemne, mais la douleur est terrible… Michael blessé se relève, et ôte sa propre lame de son ventre – faisant fi de la douleur, il se retourne sur mon agresseur pour l’achever, mais c’est trop compliqué… Dwayne, après avoir fermé la porte, vient à notre secours, en ramassant au passage le .38 abandonné : il tire dans le dos du second garde, et l’achève.

 

III : LA CHAMBRE AU BORD DES MONDES

 

[III-1 : Anatole, Dwayne, Michael] Le chaos cessant, nous tendons instinctivement l’oreille. [Anatole, Écouter, réussite critique à 1.] Je perçois des bruits de panique dans le couloir, où les « invités » s’affolent – je le signale à Dwayne, juste devant la porte. Mais Dwayne n’en tient pas compte pour l'heure, il se rend auprès de Michael, et lui fait un bandage rapide ; il rate cependant quand il tente la même chose sur moi – ma blessure est trop complexe pour sa compétence en premiers soins… Il n’aggrave cependant pas la situation. [Je tente plus tard de me soigner moi-même, sans plus de succès ; mon état demeure stable, et, ayant été épargné jusqu’alors, en plus d’être d’une constitution solide, j’encaisse, mais de nouvelles tentatives de Premiers Soins sont exclues avant un long moment, suite à ces deux échecs.]

 

[III-2 : Dwayne, Anatole : Nathaniel Sanders ; Hippolyte Templesmith/« 6X »] Dwayne va fouiller les cadavres des gardes, tandis que je m’occupe, l’hémorragie s’amenuisant, de celui de Sanders. Je trouve notamment sur lui un médaillon avec deux photographies, le représentant enfant puis adolescent – mais je l’ai impression qu’à ces époques-là, c’était la tête du ventre qui se trouvait sur les épaules de Sanders… La situation a-t-elle changé depuis – peut-être du fait de l’intervention de Templesmith ? La tête de Sanders me dit cependant quelque chose… [Culture artistique – littérature contemporaine, échec critique à 100.] Mais je ne parviens pas à mettre le doigt dessus – peut-être d’autant plus que je suis révolté à l’idée de cette « prise de pouvoir » suscitée par l’abject « 6X », qui semble gâcher tant de vies…

 

[III-3 : Dwayne, Anatole, Michael] Il y a de moins en moins de bruit dehors – nous n’entendons plus les invités paniqués, et le jazz s’est interrompu dans le salon. Dwayne a trouvé un chargeur de .38 sur un des gardes – je lui donne aussi les deux que j’avais ramassés plus tôt. Puis Dwayne déplace le bureau, d’allure gréco-romaine (il est étonnamment léger, en fait parce qu’il est fait du métal que nous savons), afin de bloquer la porte. Il semble inquiet de ce que pourraient faire les invités ; mais je lui dis que, dans le dortoir que nous avons fouillé avec Michael, il n’y avait semble-t-il que deux lits occupés par des gardes… Ce qui ne le rassure pas.

 

[III-4 : Dwayne, Michael : Romy] Dwayne ayant barricadé la pièce – qui nous met tous mal à l’aise : il est impossible de compter les fenêtres, et les visions mouvantes de tous ces mondes inconnus nous inquiètent par elles-mêmes… –, il entreprend maintenant de la fouiller. Il trouve les mêmes dossiers que Romy avait survolés auparavant. [C’était lors de la séance précédente ; elle avait par contre pris avec elle le carnet de notes ? Dwayne ne le trouve pas sur le bureau.] Il ne s’y attarde pas. Sur chaque meuble se trouvent des figurines antiques en métal léger – très diverses : des animaux en pierres précieuses comme des créatures inconnues et d’une allure inquiétante ; leur taille également est très variable : certaines sont minuscules, d’autres plus volumineuses – la plus grande atteint bien les trente centimètres, et représente un nain noir à trois jambes et six bras, tous armés de kriss ; et Dwayne a à nouveau la sensation d’être observé… Les petites lames l’intriguent ; il se doute qu’elles coupent parfaitement. Il aimerait les prendre… mais, quand il touche la statuette, il ressent comme une décharge électrique – et a l’impression d’avoir vu un bras bouger ! Et quand il emprunte la dague de Michael pour la passer sur la statue… c’est cette dague qui est abîmée. Dwayne abandonne – il rend sa dague à Michael. Reprenant ses recherches, il met la main sur un trousseau de clefs – permettant sans doute d’ouvrir toutes les chambres ; rien d’autre.

 

[III-5 : Anatole : Nathaniel Sanders ; Hippolyte Templesmith] Je jette un œil à ce que Sanders était en train d’écrire quand nous avons surgi dans son bureau. C’est une sorte de profession de foi, rédigée dans un langage assez soutenu qui ne me laisse pas indifférent. Il y explique qu’il était pleinement conscient de ce que « l’ère de gloire » qu’il avait connue grâce à « son mentor » touchait à sa fin. Sans en connaître la cause, il avait bien saisi que les entreprises de son mentor avaient été contrées, ce qui l’avait mis en colère – il allait donc « hiberner », pour retenter la même chose bien plus tard… Mais la fin de son mentor signait aussi la sienne. Son mentor entretenait une relation ambiguë avec le genre humain – mêlant étrangement envie et mépris. Mais, ces derniers temps, le mépris dominait, et se transformait même en courroux ; Sanders en témoigne avec un plaisir non dissimulé… Il savait cependant qu’il ne tarderait guère à périr – soit du fait de son mentor, soit en raison des actions de ceux que ce dernier qualifiait de « justiciers à la gomme »… Mais il ne regrette rien : Hippolyte Templesmith lui a permis de vivre à la place de son frère, et de faire souffrir ce dernier ; du temps où son jumeau dominait, il était un artiste, après quoi l’activité de Nathaniel Sanders a évolué : il travaillait pour l’essentiel à mettre en scène des spectacles hors-normes, destinés à séduire de riches amateurs et à profiter de leurs abondantes ressources. Des spectacles « hors-normes »… C’est peut dire : sa plus grande réussite avait consisté à kidnapper le rival d’un invité, puis à lui avoir cousu les paupières et la bouche ; après quoi il l’avait enchaîné, nu, sur une scène – les chaînes pénétrant dans sa chair, celle de son dos, de ses bras, dans ses testicules… Puis il avait diffusé auprès de lui un enregistrement d’une meute de chiens en train d’aboyer, dont il augmentait progressivement le volume : la victime, aveugle, et terrifiée à l’idée de périr sous les crocs des molosses toujours plus proches, cherchait alors à fuir en arrachant les chaînes figées partout dans sa chair, s’automutilant pour se dégager… et tombait enfin directement sur un pal. C’était la dernière fierté de Sanders – qui en parle comme de l’accomplissement d’une vie. Peu importe dès lors ce qui l’attendait désormais : il l’accueillerait avec plaisir et satisfaction…

 

IV : AU SERVICE DE NOTRE AIMABLE CLIENTÈLE

 

[IV-1 : Dwayne, Michael] Dwayne perçoit des cris étouffés dans le couloir – ce que confirme Michael, qui entend en outre des bruits de pas, probablement vers le salon… mais aussi des bruits de lutte : des femmes en train de se battre ?

 

[IV-2 : Dwayne ; Anya, Romy] Dwayne sort dans le couloir. Il entend toquer à l’intérieur de la chambre qu’il avait verrouillée, où ronflait un vieil homme, mais progresse vers le salon de détente – jetant au passage un œil aux deux dortoirs, vides. Collant ses yeux au hublot de la double porte, Dwayne voit, sur la scène du salon de détente, deux femmes vêtues en « bunnies » qui se battent à mains nues, et avec une grande violence. L’une d’entre elles, qui arbore des traits plutôt slaves [il s’agit d’Anya], succombe sous les assauts de l’autre [Romy], d’un type ethnique moins marqué, qui l’étrangle de ses propres mains. Mais la blonde avant d’expirer a pu planter ses longs ongles dans la chair de sa meurtrière – dans l’idée de la faire souffrir autant que possible avant de périr… La survivante laisse tomber le cadavre de sa victime, et extrait péniblement ses ongles de sa chair.

 

[IV-3 ; Dwayne, Michael, Anatole : Romy] Dwayne pénètre alors dans le salon, mais en se dissimulant sur le côté. Michael et moi l’avions suivi : lui rejoint Dwayne, tandis que je reste devant la porte pour faire le guet. Mais Michael a la chair à vif – il est régulièrement pris de pics de douleur, et émet par réflexe des couinements guère discrets… Romy l’aperçoit, reste un instant perplexe, puis, d’un ton angoissé mais pourtant soulagé : « Vous n’avez pas l’air d’invités… ou du moins pas d’invités volontaires. » Dwayne acquiesce – elle, par contre, a l’air de faire partie de la boîte… Romy concède que c’est vrai – mais elle essaye justement d’en sortir ! Dwayne lui demande alors si d’autres personnes se dissimulent quelque part. Sans un mot, elle lui désigne de la tête la réserve – après quoi elle panse ses plaies.

 

[IV-4 : Dwayne, Anatole] Dwayne me fait signe de rentrer dans le salon. Suivant ses instructions muettes, j’approche de la réserve, me tenant près du comptoir du bar – j’entends des respirations angoissées derrière la porte. Dwayne se tient devant la porte : « Sortez de là, les mains en l’air ! » Silence tout d’abord, puis une voix vexée et exprimant une propension à l’autorité, en dépit de la panique, répond : « Savez-vous qui nous sommes ? Comment osez-vous ? » Dwayne tire un coup de feu dans le sol : « J’ai dit : sortez de là, les mains en l’air… » À l’intérieur, les gens se disputent. Dwayne tire une fois de plus : « Maintenant ! »

 

[IV-5 : Michael, Dwayne, Anatole : Warren Parrington] Puis un type est poussé par les autres hors de la réserve ; il sort contraint et forcé… puis, stupéfait, pointe le doigt sur Michael : « Mais… Rendez-moi ma canne ! » C'est bien Warren Parrington. Dwayne le menace de son pistolet, et l’invité ulcéré est bien obligé de lever les mains et de se tenir à carreau. Michael approche de la porte, et fait sortir les deux autres individus qui s’y cachaient – je veille à ce qu’ils se tiennent tranquille depuis le comptoir. Michael se rend compte que, dans un angle de ce comptoir (il se tient lui aussi à côté), est incrustée, dissimulée, comme une fine lentille évocatrice d’un appareil photo – mais il faut vraiment avoir l’œil pour la voir. Étonné, il s’en approche, la dague en main ; les invités n’étaient visiblement pas au courant. Mais impossible d’atteindre le dispositif sans démonter le comptoir – ce qu’il dit plus tard à Dwayne ; rien de plus dans le long meuble, sinon des alcools variés…

 

[IV-6 : Dwayne : Romy] Dwayne les interroge, mais ces richissimes bonshommes se rebiffent : ils ne parleront qu’en présence de leurs avocats ! Mais Dwayne leur montre son .38 : « Je vous présente mon avocat… » Le ton change – l’un d’entre eux avance même qu’ils sont eux aussi des victimes des tenanciers des lieux, qu’ils ne souhaitent qu’une chose, partir d’ici au plus tôt… Romy les entend plaider, et ça la met dans une rage folle : « Vous vous foutez de nous ? Vous savez très bien ce que vous faites ici ! » Les invités débordant de haine la traitent de catin… Mais, revenant à Dwayne, le plus têtu d’entre eux reprend sur le mode originel, excédé par ce traitement : « Vous ne savez pas qui nous sommes ! » Il s’en trouve même un pour jeter une liasse de billets… et il se trouve profondément décontenancé quand Dwayne, le plus sincèrement du monde, n’en a absolument rien à foutre.

 

[IV-7 : Dwayne, Anatole : Hippolyte Templesmith] Dwayne entreprend de les interroger, s’assurant de leur coopération en agitant son flingue sous leurs yeux. Qui les a invités ? Silence tout d’abord, Dwayne redresse le canon de son .38… Ils répondent dans un bel ensemble : « C’est Hippolyte Templesmith ! » Ils expliquent qu’il les a faits venir chez lui, où ils ont emprunté une porte très étrange… Où sont-ils arrivés ? Directement dans leurs chambres, ici. Depuis combien de temps sont-ils là ? Pas beaucoup : un ou deux jours avant le gala… Quand doivent-ils partir ? Ils ne le savent pas, Templesmith ne leur a rien dit à ce sujet… Se sont-ils bien amusés ? persifle Dwayne... Ils n’ont vraiment pas l’habitude d’être ainsi rabroués : « Mais qui êtes-vous pour nous traiter de la sorte ? » Et autres variations sur le même thème. Le plus vieux est le plus ulcéré à cet égard. Dwayne m’adresse un signe de la main ; je m’approche du vieux, et lui enfonce violemment mon poing dans le ventre – ce qui est très douloureux sur le moment, sans présenter trop de risques de séquelles à terme. Il tombe à genoux, stupéfait, le souffle coupé – et les autres regardent la scène, terrifiés… Dwayne réclame un ton plus aimable de leur part ! Sinon…

 

[IV-8 : Dwayne : Romy ; Kelly Gillian, Hippolyte Templesmith] Mais Dwayne se tourne alors vers la serveuse en « bunny », qui a pansé ses plaies. Il lui demande son nom : Romy. Il se présente en retour. Qu’est-ce qu’elle fait là ? Elle y travaillait… mais la mort de Kelly Gillian lui a fait comprendre certaines choses. Comment est-elle arrivée là ? Elle s’était endormie après une soirée très arrosée chez Hippolyte Templesmith… et quand elle s’est réveillée, elle était ici. Et comme hypnotisée : elle ne s’inquiétait de rien, et était même ravie de travailler en tant que serveuse ici… Elle parle d’un véritable envoutement – qu’elle associe à la consommation frénétique de Miska-Tonic !, et aux aphtes qui en résultaient ; mais les choses ont changé quand elle est parvenue à s’imposer de ne plus en boire…

 

[IV-9 : Anatole, Dwayne, Romy] Un des invités, le plus jeune, fait à nouveau le malin : « Vous avez votre catin, maintenant, laissez-nous ! » Je n’ai pas besoin d’attendre les instructions de Dwayne : même sort qu’au vieux… Et Romy profite de ce que le grossier personnage soit au sol pour lui donner un coup de pied.

 

[IV-10 : Michael : Anya] Michael va jeter un œil à la scène, où le cadavre de la serveuse aux traits slaves est étendu. Un rideau sépare la scène des coulisses, qu’il franchit. S’y trouvent des armoires à costumes, et autres ustensiles divers pour les spectacles… mais aussi une porte déguisée, qui aurait probablement été indiscernables si elle n’avait été grande ouverte : elle donne sur des cellules, totalement vides, et puant l’ordure et les excréments.

 

[IV-11 : Anatole, Dwayne, Michael : Romy] Nous avons du coup quelque peu délaissé nos invités, qui sont dans l’attente. Je les fouille pour le principe, mais ne trouve rien, sinon leur argent. Dwayne va jeter un œil dans la réserve, où il trouve ce qu’il était en droit d’imaginer : de la nourriture, de la drogue, des produits ménagers… Dwayne prend conscience qu’il a faim – et moi aussi… Avant de nous restaurer, toutefois, je suggère d’enfermer les invités dans les cellules dont nous a parlé MichaelRomy nous y aide : elle fera tout pour nous aider, elle veut seulement rentrer chez elle… Dwayne me demande si je n’ai pas une arme à confier à la serveuse. J’hésite tout d’abord… puis suppose que je peux lui faire confiance – sa haine viscérale des invités m’apparaissait tout à fait sincère… Je lui donne un Derringer, et elle me remercie. Après quoi nous mangeons, ce qui nous fait le plus grand bien.

 

[IV-12 : Dwayne, Anatole : Romy ; Nathaniel Sanders, Kelly Gillian] Que faire, maintenant ? Dwayne suggère de retourner à l’abîme : nous pourrions hisser la seconde chaîne, voir ce qui se trouve au bout ? Je ne sais pas trop… Retourner dans cet enfer de perceptions faussées ne m’enchante pas vraiment. J’évoque la possibilité d’emprunter les fenêtres du bureau de Sanders… mais la perspective de plonger encore une fois dans l’inconnu ne dit rien à qui que ce soit. Et Romy est inquiète du fait de la terre qu’elle a vu jaillir de la fenêtre brisée de Kelly Gillian… Dwayne suggère que nous employions les invités comme cobayes…

 

[IV-13 : Dwayne : Hippolyte Templesmith] Ce qui lui rappelle qu’il reste encore un invité – le vieil homme qu’il avait enfermé dans sa chambre ! Il s’y rend et toque à la porte. Le vieux, paniqué, lui demande si tout est sous contrôle, et Dwayne confirme que c’est bien le cas. Mais l’invité ne reconnaît pas sa voix : « Qui vous envoie ? » Dwayne répond que c’est M. Templesmith, bien sûr… Mais le vieil homme ne lui fait pas confiance ! Dwayne reprend : « Il nous faut évacuer tout le monde, au cas où – c’est le protocole de sécurité qui veut ça ; et cela vous concerne vous comme les autres ! » Non, il n’a pas confiance ! Et pourquoi l’a-t-on enfermé ? Dwayne lui ouvre, pistolet en main : personne en face. L’invité s’était mis sur le côté, armé d’un vase, mais Dwayne s’en doutait – il n’a rien à craindre ; et exhiber son pistolet sous le nez du vieil homme incite ce dernier à se montrer plus coopératif. Dwayne continue pourtant de le baratiner : des individus inconnus ont pu passer, ils ont tué quelques gardes, mais ont depuis été neutralisés – lui est resté sur place pour assurer l’évacuation des invités, avec un collègue. L’honorable invité connaît bien entendu la procédure pour quitter l’endroit ? Il répond que oui, il faut l’intervention de Hippolyte Templesmith lui-même… Dwayne lui répond que le patron n’est pas disponible – et claque la porte au visage du vieux, lui brisant en doigt au passage. Il verrouille à nouveau la chambre, puis vient nous retrouver.

 

V : TITI ET GROS-MINET-SADIQUE

 

[V-1 : Anatole, Dwayne : Romy] Sommes-nous prêts à retourner dans l’abîme, voir ce qui se trouve au bout de l’autre chaîne ? Oui… Même si c’est à contrecœur en ce qui me concerne. Romy est tout aussi angoissée, même si elle n’a jamais mis les pieds dans la cuvette… d’autant plus que Dwayne lui dit que l’endroit où nous nous rendons va lui faire tout drôle ! Mais il va ensuite chercher un invité en guise de cobaye, et choisit le plus jeune, celui qui avait traité « Romy » de catin à plusieurs reprises… Dwayne passe tout d’abord devant, tandis que je reste derrière notre cobaye. La porte était restée entrouverte – et Dwayne a eu un instant d’appréhension : que se serait-il passé si elle avait été fermée ?

 

[V-2 : Dwayne, Anatole : Romy ; Hippolyte Templesmith] Nous traversons… De l’autre côté, la porte est toujours posée contre la paroi, et donne sur la même plateforme. Romy et l’invité couinent de surprise quand ils se retrouvent téléportés… Nous remontons la seconde chaîne, qui donne elle aussi sur une porte – mais pas en bois : en métal léger, cette fois. Par ailleurs, une chose y est incrustée… et c’est un crâne. Au premier abord, nous l’avons supposé humain, mais, à y regarder de plus près, il évoque davantage une sorte d’hybride entre humanoïde et reptile. La porte présente une poignée en cuir froid et un peu suintant, évoquant celui des petites boîtes de Templesmith… Nous la disposons contre la paroi, comme la précédente. Dwayne se réjouit à haute voix de ce que nous avons maintenant quelqu’un pour ouvrir la porte ! L’invité proteste – en étalant son CV : ses études sont importantes, il est un vrai génie, on ne peut pas lui faire risquer sa vie ainsi, ce serait une bien trop grande perte pour l’humanité ! Je lui donne une tape à l’arrière du crâne… Et Dwayne lui dit qu’il a le choix : c’est la porte… ou l’abîme. Le jeune homme désemparé se soumet à son instinct de survie et tente une chose parfaitement folle : essayer de filer entre nous… Mais cela nous surprend, et il esquive le bras que Dwayne avait tendu pour l'arrêter ! Nous ne pouvons le laisser nous échapper ainsi… Dwayne dégaine son .38, vise soigneusement, et fait feu : il lui loge une balle dans l’articulation du genou, qu’il pulvérise littéralement. Le type tombe en avant en hurlant de douleur. Nous nous avançons dans sa direction, tandis qu’il nous adresse des suppliques désespérées : « Pitié ! » Dwayne, jouant l’ingénu : « Mais pourquoi t’as couru ? » Il lui fait un petit bandage hâtif, et nous le ramenons devant la porte, lui faisant signe de l’ouvrir – sinon, c’est l’autre genou ! L’invité, sous le coup de la douleur, doit se résigner à nous obéir. Il met la main sur la poignée, tandis que Dwayne se dispose de sorte à être en mesure de se replier dans la première porte si jamais…

 

[V-3 : Dwayne] La porte donne sur un couloir sombre et relativement étroit (même s’il doit être possible de circuler à deux de front). Passé vingt mètres, il y a une lanterne au plafond, qui émet une faible lumière ; sur le côté, non loin, nous entrapercevons le cadre d’une porte – et peut-être y en a-t-il d’autres plus loin ? Mais le couloir présente un détail étrange et inquiétant : ses parois ne sont ni de terre, ni de métal… Ce sont des ossements entassés de part et d’autre. Là encore, nous les supposons tout d’abord d’humains, mais un examen plus poussé évoque la même nature hybride que pour le crâne sur la porte – encore que « hybride » ne soit pas forcément le terme le plus approprié : cela évoque plutôt une espèce à part entière. Les doigts finissent en pointes, les crânes sont allongés, les pattes ont deux orteils et un ergot… L’ouverture de la porte a généré un appel d’air, qui a fait dégringoler quelques os du plafond – mais la structure semble autrement solide. Dwayne se tourne vers notre cobaye : « Eh bien, voilà, ce n’était pas si dur ! » L’invité, paniqué et souffrant mille morts, sanglote…

 

[V-4 : Dwayne, Michael, Anatole] Dwayne avance en direction de la première porte sur le côté – elle est d’un vieux bois décrépi ; l’interstice la séparant de son encadrement est obstrué par la poussière et les toiles d’araignées. Michael remarque, au niveau du sol, un trou qu’il suppose être l’œuvre d’un rongeur – il y a même quelques marques de quenottes… Et ce passage dans le passage, quant à lui, n’est ni poussiéreux ni envahi de toiles d’araignées. Michael s’accroupit pour observer la pièce à travers le trou, mais, à ce niveau, il ne voit guère que le sol – envahi de masses de papier constellées de notes… À distance, cependant, il croit reconnaître une cage à oiseau – et peut-même les toutes petites pattes de l’animal qui y est enfermé ? Quant aux murs, ils sont eux aussi submergés par les notes, mais tout autant par de nombreuses photos, toutes différentes, d’une même jolie jeune femme blonde… Dwayne lui demande ce qu’il a trouvé, et Michael lui parle de tout cela ; il est tout particulièrement intrigué par l’oiseau – un canari, suppose-t-il ? Puis Michael tente autre chose : à l’aide de sa dague, il essaye de ramener du papier de leur côté de la porte – mais le papier est aussi fragile que son ustensile est coupant : il ne parvient guère qu’à ramener des fragments déchirés… C’est suffisant pour reconnaître une petite écriture très précise, usant de caractères aklo parfaitement exécutés – le texte est serré, et utilise l’espace au maximum ; mais on y trouve aussi quelques bavures et l’empreinte d’un doigt… évoquant bien plutôt la patte d’un rongeur qu’un doigt humain. Michael me montre le papier, mais ces caractères me sont totalement inconnus… Dwayne nous demande si nous souhaitons ouvrir cette porte. Michael est très curieux – et nous parle alors des photographies de la jeune femme. Il met sans plus attendre la main sur la poignée, ouvre la porte, et pénètre dans la pièce au-delà – nous le suivons.

 

[V-5 : Michael] Il y a effectivement des notes absolument partout, et pas seulement au sol, qui en est certes jonché. Même les murs sont gravés de notes similaires, sous le papier, qui nous font l’impression d’être l’œuvre de toutes petites griffes… Il en va de même pour la profusion de photos de la même jeune femme ; certaines sont un brin scandaleuses… Ses vêtements laissent supposer une femme fortunée. Quoi qu’il en soit, elle obsède visiblement le maître des lieux… On trouve aussi des dessins, nombreux également, assez « jolis », ou plus exactement « bien exécutés » ; elles ont par contre un thème généralement morbide… Nombre de ces documents sont déchirés, comme par de petites pattes griffues. Puis nous entendons pépier le canari dont parlait Michael – effectivement, il y en a un dans une cage vers le fond de la pièce, surplombant des bocaux fermés ; nous en approchant, nous voyons qu’ils contiennent une multitude d’insectes et de vers de terre : la pitance de l’oiseau. Nous marchons par ailleurs régulièrement sur des bouts de crayons, ou des stylos… En survolant les notes, ce sont toujours des caractères aklo que nous voyons.

 

[V-6 : Anatole : Goody Fowler] Mais je vois, par terre, presque au centre de la pièce, un gros livre qui excite ma curiosité ; je ramasse le grimoire, puisque c’est de cela qu’il s’agit, et vois inscrit sur la couverture : Manuel de Goody Fowler. Par réflexe, je l’ouvre à la page de garde ; il est épais, et pèse un bon kilo… Par ailleurs, au contact, je réalise que la reliure n’est pas faite d’un quelconque cuir animal… Je feuillette l’ouvrage au hasard.

 

[V-7 : Michael : Radzak] Pendant ce temps, Michael, qui cherchait des notes qui ne soient pas en aklo, en trouve enfin – ou plutôt un unique mot, en alphabet latin, gravé sur un mur : RADZAK

 

[V-8 : Romy] Puis Romy pousse un cri bref – et désigne, à trente centimètres au-dessus du sol, la moitié inférieure d’un rat fichée dans le mur : il se serait téléporté dedans ? Cette moitié jaillit en tout cas d’un dessin réalisé sur le mur – c’est comme si le rat avait disparu dans la bouche de la jeune femme, encore elle… Une feuille a été déposée sous le cadavre, maculée de sang – dont il y a par ailleurs une trainée sur le mur.

 

[V-9 : Anatole, Dwayne : Goody Fowler] Je poursuis mon examen du Manuel de Goody Fowler. Je ressens bientôt comme une très légère décharge d’électricité statique… J’ai le sentiment incompréhensible d’avoir établir un lien avec le livre, en l’ayant ramassé par terre ; puis c’est comme si le poids des ans s’abattait sur moi, et que la gravité se faisait davantage sentir… Et Dwayne, qui m’observait, remarque que mes cheveux deviennent poivre et sel à vue d’œil, tandis que des rides apparaissent sur mon visage ! Et j’ai bientôt l’impression d’avoir vingt ou trente ans de plus… [Perte définitive d’un point de FOR.] Mais ce vieillissement cesse bientôt : le livre ne me fera pas vieillir davantage ; au fond, je m’en accommode : j'ai le sentiment que le livre le vaut bien…

 

[V-10 : Dwayne, Anatole, Michael] Dwayne, oppressé par la salle et ce qui vient de m’arriver, veut sortir aussitôt de la pièce… mais, alors qu’il recule, c’est soudain comme s’il ne sentait plus sa jambe, et il s’effondre par terre ; elle a disparu ! Et Michael sent aussitôt la jambe de Dwayne apparaître juste à côté de lui – il la frappe, par réflexe ! Mais elle n’est pas coupée, et Dwayne ne ressent aucune douleur (sinon celle du coup instinctif de Michael...) ; c’est simplement qu’elle est « déphasée »… Dwayne sent tout au plus une certaine tiédeur. Et, quand il cherche à bouger sa jambe, elle bouge effectivement, mais à distance… Michael étant prêt à lui donner un autre coup, Dwayne lui dit d’arrêter…

 

[V-11 : Michael] Au fond de la pièce, le canari est excité par notre entrée dans la salle – sans doute a-t-il l’espoir qu’on le nourrisse ? Michael, subitement, y voit la clef de l’énigme : il nous faut nourrir le pauvre oiseau ! Il se rend auprès de la cage et ouvre un bocal, y pêchant un ver de terre qu’il tend au canari – ce qui, à l’évidence, ne change rien à notre situation... Mais Michael se prend d’affection pour le petit oiseau jaune – y voyant comme une lueur d’espoir dans notre irrépressible cauchemar…

 

[V-12 : Anatole, Dwayne : Goody Fowler] Ne pouvant gère examiner davantage le Manuel de Goody Fowler ici, je m’avance vers Dwayne ; ce qui lui est arrivé à la jambe ne serait-il pas l’effet d’une rune aklo gravée sur le sol ? Je déblaie le plancher autour de lui de ses notes, mais ne trouve absolument rien… ou plus exactement rien de plus que ces inévitables notes elles-mêmes surchargées de caractères aklo. Serait-ce alors l’amas de notes qui génère ce phénomène ? Mais Dwayne n’a pas ce genre de questionnements : quand il se recule sur le dos, une partie de sa jambe revient ; il poursuit jusqu’à ce qu’elle soit entièrement revenue, puis roule sur le côté. Et quand je veux à nouveau feuilleter le grimoire depuis l’endroit où je me trouve, c’est ma main gauche qui disparaît… pour réapparaître derrière ma tête ! Inutile de tenter quoi que ce soit ici, mieux vaut sortir.

 

[V-13 : Michael, Dwayne, Anatole] Mais Michael ne saurait partir sans son nouveau camarade : il ouvre la cage de l’oiseau, lequel n’est pas très rassuré, même s’il s’est régalé des vers et des insectes dont Michael l’a nourri… Délicatement, Michael parvient à saisir la petite créature dans sa main – tandis que, de l’autre, il lui tend un nouveau ver de terre, que l’oiseau accepte de bon gré. Michael lui caresse affectueusement la tête… et, quand Dwayne et moi sortons (je retrouve ma main gauche en me décalant à peine), Michael nous suit avec son nouveau copain…

 

[V-14 : Dwayne, Michael, Anatole : Romy] Dwayne longe le couloir jusqu’à la porte suivante. Michael, tout prêt, perçoit de la musique classique qui en provient… mais aussi de légers cris de douleur et de supplication – des voix différentes à chaque fois, et qui ne semblent pas être produites sur le moment : s’agirait-il d’un enregistrement, que quelqu’un prendrait plaisir à écouter ? Il nous le signale… Dwayne approche sa main de la poignée, prêt à faire usage de son pistolet – et moi de même. Michael, plus que jamais obsédé par son canari, nous interpelle : « Le petit oiseau nous dit de nous méfier ! » Dwayne et moi sommes interloqués par le réconfort qu’éprouve Michael à cette seule compagnie… Romy est juste derrière nous, par ailleurs. Cette fois, pas de poussière ni de toiles d’araignées sur la porte – que Michael entrouvre le plus discrètement possible ; à travers l’ouverture, il aperçoit un individu d’une trentaine d’années, à l’allure d’étudiant, par ailleurs assez élégamment habillé, qui travaille sur un bureau. Mais leurs regards se croisent… Aussitôt, l’étudiant recule, fait basculer sa chaise en arrière et s’appuie des deux mains sur le bureau pour se redresser, puis se réfugie très vite derrière une armoire dans le coin de la pièce. Dwayne et Michael l’entendent chuchoter quelque chose – de ces formules aux noms saugrenus, « Sothoth », « Nyarlathotep »…

 

À suivre…

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Quartier lointain, de Jirô Taniguchi

Publié le par Nébal

Quartier lointain, de Jirô Taniguchi

TANIGUCHI Jirô, Quartier lointain, [Harukana machi-e], adaptation de Frédéric Boilet, traduit du japonais par Kaoru Sekizumi et Frédéric Boilet, préface de Jaco Van Dormael, [s.l.], Casterman, [1998-1999] 2006, 405 p.

 

LE MANGA D’AUTEUR, ET TOUTES CES SORTES DE CHOSES ?

 

Si j’ai longtemps ignoré ce qui se faisait en manga – et « ignorance » est bien le mot –, je n’ai pourtant pas manqué, au fil des années, de relever des noms d’auteurs qu’il me faudrait bien découvrir un jour… chose que je n’ai toujours pas faite aujourd’hui pour la plupart d’entre eux. Mais il s’agit de changer tout ça…

 

À ce compte-là, le nom de Taniguchi Jirô s’imposait en tête de liste ; j’en ai probablement entendu parler pour la première fois à l’époque de L’Homme qui marche, mais, quelque temps plus tard, c’est bien le phénoménal succès critique (et commercial ?) en France de Quartier lointain qui a achevé de me convaincre qu’il faudrait bien que je le lise un jour… Peu importe que l’auteur lui-même en ait été surpris, d’ailleurs.

 

À tort ou à raison, et sans doute via l’activisme essentiel en la matière de Frédéric Boilet (qui signe ici « l’adaptation », ce qui, au-delà de la traduction, concerne bien des choses, comme le sens de lecture et donc l’inversion ou pas des cases, leur disposition, celle des phylactères, ou encore le traitement des onomatopées, voire d’autres choses encore, moins bien définies, destinées à rendre la BD plus « sensible » ou « évocatrice » à un lecteur français – j’avoue ne pas avoir la moindre idée concernant la portée de cette « adaptation », et encore moins concernant la pertinence du procédé…), on a dès lors fait, ai-je l’impression, de Taniguchi Jirô l’incarnation même du mangaka-auteur – livrant une « bande dessinée d’auteur », avec tout ce que le qualificatif peut impliquer d’éventuellement désagréable, je ne vous fais pas un dessin (aha). Associé aux éditions Casterman, sous des labels affichant plus que jamais dès leur intitulé cette dimension « auteurisante » (« Écritures » ou « Sakka »), Taniguchi a, à tort ou à raison, développé en France quelque chose d’une icône, peut-être aussi d’une exception, qui le hisse hors de l’arène du manga « de divertissement », bouh le divertissement. Ceci dit, il serait sans doute malvenu de se fonder sur cette image pour dénigrer le travail d’un auteur – oui – qui n’en est sans doute en rien responsable…

 

Quoi qu’il en soit, nous sommes ici assez loin du manga d’horreur, « ero guro » ou SF que je découvre ces derniers temps. Et pas tout à fait, en même temps : d’une part, Taniguchi use ici d’un prétexte fantastique – même si ce n’est largement qu’un prétexte (et pourtant pas tout à fait, dans la mesure où l’auteur pèse avec précision les conséquences les plus puissantes, narrativement parlant, de son postulat) ; d’autre part, parmi mes découvertes récentes, il ne fait à mon égard aucun doute que des auteurs aussi divers que Umezu Kazuo (hop), Hino Hideshi (hop), voire dans un contexte plus radical Kago Shintarô (hop) le méritent bien, ce qualificatif d’ « auteurs » ; et un Maruo Suehiro (hop) en bénéficie sans doute déjà, sans la moindre ambiguïté.

 

Mais la différence de connotation demeure… Les auteurs cités restent globalement associés à des « mauvais genres », là où Taniguchi Jirô, même usant d’un filtre fantastique comme ici, donne plutôt l’impression de l’équivalent en manga d’un écrivain auteur de « blanche » s’encanaillant dans le genre… À tort ou à raison, encore une fois – et sans imputer la responsabilité de ce préjugé à l’auteur lui-même.

 

L’APPROCHE CINÉMATOGRAPHIQUE

 

L’association cinématographique est éloquente à cet égard : bien loin de la « J-horror » ou de l’ « ero guro », dont les déclinaisons essaiment dans tous les médias, j’ai l’impression qu’on évoque systématiquement, concernant Taniguchi Jirô (et lui-même n’est d’ailleurs pas le dernier à le faire), le cinéma d’Ozu Yasujirô – qu’il faudra bien que je découvre un jour, une fois de plus, ça fait bien longtemps que je me le dis sans passer à l’acte…

 

Connaissance des deux auteurs ou pas, cette assimilation suscite inévitablement des préconçus – certains positifs, d'autres moins... On insiste notamment sur la façon dont le travail graphique autant que narratif de Taniguchi Jirô a quelque chose de cinématographique, mais à la manière d’Ozu, en termes de cadrage, de point de vue, de découpage temporel, voire produit un délicat et habile « travail du son » dans le contexte même de la planche – ce qui n’est sans doute pas donné à tout le monde. La brève préface du réalisateur belge Jaco Van Dormael va dans ce sens.

 

À vrai dire, le (très) peu que je connais du manga m’a souvent incité à adopter ce genre de comparaisons – mais, cette fois, c’est encore autre chose… Prenons par exemple Akira, d’Ôtomo Katsuhiro – manga culte, inutile de vous le présenter, mais qui est entre autres caractérisé par une action débridée, à des années-lumière de Quartier lointain ; aussi, au-delà des seules questions cinématographiques de cadrage et de montage, communes, cette BD adopte et sublime un trait essentiel en découlant, que j’ai retrouvé dans la plupart des mangas qu’il m’a été donné de lire, bien plus marqué encore que dans les comics où on pourrait pourtant le juger capital, et peu ou prou incompatible avec les canons franco-belges : le dynamisme. Le découpage habile d’Ôtomo, le trait précis et vif impliqué par les choix narratifs, s’associent pour susciter un fantasme de mouvement rarement égalé – une symphonie chaotique, en tant que telle toute de bruit et de fureur, selon l’expression consacrée. Côté cinéma, nous serions peut-être du côté de Fukusaku Kinji, ou de tel ou tel maître du chanbara ? Voire un Kitamura Ryûhei, plus hystérique que jamais…

 

Mais pas Taniguchi – pas ici, du moins (mais il a pu s’exercer auparavant dans d’autres genres, dont le polar hard-boiled, sans doute plus propices à la mise en avant de cette dimension) : son cadrage est tout aussi habile, son découpage temporel – et donc son montage – est à son tour d’une pertinence impressionnante, mais c’est dans un registre autrement sobre et calme… et souvent serein, en définitive (je ne parle toujours que de Quartier lointain). Son trait admirablement épuré, à la fois très nippon, et pourtant pas forcément si éloigné que cela des principes de la « ligne claire », renforce cet aspect cinématographique, et sert au mieux le propos, d’une sobriété lumineuse.

 

Mais qu’on ne se méprenne pas sur mes intentions quand j’oppose un dynamisme coutumier du manga (préjugé peut-être, sans doute même) à l’épure élégante de Taniguchi Jirô dans Quartier lointain : cette dernière œuvre n’a pour autant rien de statique – en fait, il est bien des occasions où le mouvement y est subtilement rendu par quelques traits bien placés ; rien à voir, de par chez nous, avec un Bilal, par exemple – que j’apprécie énormément, mais trouve globalement bien « monolithique ».

 

Par ailleurs, il ne s’agit surtout pas de déduire de ce constat (plus ou moins fondé…) un quelconque jugement de valeur, de légitimer ceci pour rabaisser cela, ou l’inverse : rien ne serait plus étranger à mes préoccupations. Ce n’est pas une quelconque subjectivité – que ce soit celle de l’auteur, ou celle, non moins redoutable et pourtant nécessaire, du lecteur – qu’il s’agit de mettre en avant, mais une nuance passablement objective : prétexte fantastique ou pas, auteur ou pas, avec Quartier lointain, nous sommes en présence… d’autre chose. Sans qu’il soit à propos d’en déduire davantage pour l’heure.

 

Mais il serait bien temps de parler du contenu de la BD, non ? Mes excuses, je m’étale à mon habitude, et peut-être bien pour raconter n’importe quoi…

 

LE PRÉTEXTE FANTASTIQUE

 

Adonc : Quartier lointain, qui est peut-être la BD la plus célèbre de Taniguchi Jirô (et la plus récompensée ? Belle liste, en tout cas – pour ce que ça vaut…), prolonge l’entreprise dont L’Homme qui marche avait été un jalon essentiel : il s’agit de livrer un manga « du quotidien » ; nul bruit, nulle fureur, décidément – plutôt une peinture subtile des petits riens qui font une vie, au travers de personnages entiers et d’une sensibilité joliment rendue. Ce qui n’exclut pas une éventuelle gravité, c’est flagrant ici, même si d’aucuns ont voulu mettre en avant ladite sensibilité, au risque toujours à craindre de la muer en sensiblerie…

 

Mais la BD se distingue – peut-être ? – par son prétexte fantastique ; « fantastique » au sens large… puisque c’est ici d’une variation sur le voyage temporel qu’il s’agit, thème plutôt associé en principe à la science-fiction. Toutefois, il s’agit ici d’une SF « sans boulons » (dirait un Pratchett...), et si le voyage, avec sa singularité, est au cœur du récit, sa « justification » s’avère parfaitement inexistante en dehors des seules et cruciales nécessités du récit – nulle machine, nul phénomène objectif, « explicable » ou pas, de quelque ordre que ce soit ; en fait, tout particulièrement ici, Quartier lointain me paraît plutôt tendre vers un fantastique « académique » (mais souvent bien trop intransigeant ou réducteur), au sens où le questionnement sur le point de vue du narrateur – son caractère éventuellement « non fiable » – sous-tend, classiquement une fois de plus, l’ensemble du récit, ce jusqu’à une conclusion attendue pour ne pas dire convenue, en forme de pirouette dont on pourra, au choix, déplorer l’artifice, ou bien l’apprécier au seul regard de la validité du récit.

 

LE VOYAGE DE HIROSHI

 

Nous avons donc, de nos jours, Hiroshi – 48 ans, et un cliché de Tokyoïte à sa manière, forcément sarariman, et dont quelques cases habilement conçues suffisent, sans trop en dire, à nous faire prendre la mesure de la médiocrité et de la monotonie d’une vie qui lui pèse, qu’il en ait bien conscience ou non. Ses excès de boisson de la veille n’ont sans doute pas d’autre origine…

 

Homme décidément fait d’actes manqués, il n’y a dès lors rien d’étonnant à ce qu’il « se trompe » de train : plutôt que de retourner comme prévu auprès de sa terne petite famille, le voilà qui s’engage sur la route de Kurayoshi, sa ville natale, très campagnarde – ou du moins elle l’était, jadis. Finalement, Hiroshi s’accommode bien de cette « erreur », et ne cherche guère à la réparer – comme s’il se laissait guider par son inconscient. Il n’était pas revenu sur place depuis bien longtemps… L’occasion de retourner sur la tombe de sa mère, de longue date délaissée.

 

Mais Hiroshi perd connaissance dans le cimetière – et, à son réveil, il a bien d’autres préoccupations que l’horaire de son train ; la prise de conscience est progressive, mais bientôt les « faits » sont là : Hiroshi est retourné dans le passé – non pas en tant que quadragénaire, mais dans l’enveloppe de l’ado qu’il était, l’année de ses quatorze ans…

 

REVIVRE – ET CHANGER CE QUI PEUT L’ÊTRE ?

 

Mais ce voyage est bien singulier, au-delà des codes communément associés au thème du voyage temporel, inévitables paradoxes inclus – encore que l’idée d’une évolution parallèle dans le passé à partir d'un point de divergence identifié, celle donc d’une uchronie au niveau intime plutôt qu’historique, pourrait-on dire, soit de la plus haute importance dans la BD.

 

En effet, pour avoir l’apparence d’un gamin de quatorze ans, Hiroshi a pleinement conservé sa conscience, ses souvenirs et ses principes de quadragénaire – ce qui n’est tout d’abord pas sans cruauté… Il n’est donc pas tout à fait juste de prétendre qu’il « revit » son enfance, au sens où on l’entend souvent : les événements extérieurs ne s’imposent pas forcément tant que cela à notre héros déboussolé, contraint au rôle de spectateur de sa propre vie. Car, à mesure qu’il prend conscience des possibles, il « revit » pleinement, au sens le plus fort – c’est-à-dire qu’il est libre de faire d’autres choix que ceux qu’il avait fait « la première fois ». Et des choix meilleurs ?

 

Possibilité qui a bien vite quelque chose de grisant, en tout cas ! D’autant qu’être à nouveau, pour un temps indéterminé, un ado de quatorze ans, n’est pas sans charme aux yeux de notre sarariman un tantinet aigri ; sans doute, « la première fois », avait-il peiné comme il se doit, dans ses examens comme dans ses relations sociales – je doute que l’adolescence, vécue sur le moment, soit véritablement un paradis pour qui que ce soit… Mais y revenir, après ces longues et tristes années en tant qu’adulte ! Ça, pour le coup, ça s’avère très enthousiasmant… L’adolescence de Hiroshi n’était pas un paradis ? Qu’à cela ne tienne ! Sachant la suite des événements, peut-être est-il en mesure de la vivre au mieux – de créer lui-même cet hypothétique paradis…

 

Car Hiroshi brille, dans cette nouvelle adolescence – il est bien meilleur élève qu’il ne l’avait jamais été, meilleur sportif également (il n’y avait pas de mal…), tant ce corps vif et jeune lui paraît une bénédiction, à lui qui a bien trop longtemps subi son corps d’adulte oppressé. C’est une occasion unique à saisir au vol. Et les copains sont là… et les copines aussi – fantasme adolescent inclus, inaccessible dans sa précédente vie, maintenant à sa portée sans qu’il sache bien ni comment ni pourquoi…

 

LE POIDS DES CONSÉQUENCES

 

Mais c’est sans doute ainsi que Hiroshi prend le plus conscience de la portée de ses choix dans cette « nouvelle occasion » : en tombant amoureux de la fraîche jeune fille, ne trahit-il pas la femme qu’il avait épousée dans sa « première vie » ? Et tout autant leurs filles ? Certes, il n’a aucune idée de quand il les reverra – s’il doit jamais les revoir, si ce voyage dans le passé n’a pas tout simplement annihilé cette « première vie », sinon dans ses seuls souvenirs…

 

Jamais sans doute le sarariman n’avait-il eu pareille occasion de peser ses responsabilités, et de les interroger au regard de la morale… D’autant qu’il apparaît bientôt, juste en face de lui, le modèle même de ses propres errances et de leurs conséquences éventuellement gravissimes. Car l’année de ses quatorze ans a aussi été celle de la disparition de son père – parti du jour au lendemain sans dire un mot, abandonnant femme et enfants, les condamnant au doute et à la crainte, peut-être aussi à terme à la rancune… au risque qu’ils trouvent le moment venu dans leurs propres ménages un terrain propice à l’expression plus ou moins bien admise de leurs douleurs les plus traumatisantes, se répercutant ainsi de génération en génération en une chaîne sans fin de remords et de ruminations…

 

À bien des égards, ce questionnement moral est sans doute central dans Quartier lointain. Résumé en quelques lignes malhabiles, cela a éventuellement de quoi effrayer, j’imagine… Et, sans doute, en interrogeant la possibilité même du choix au regard de ses conséquences à long terme dans le microcosme familial, la BD devient-elle elle aussi « morale »…

 

LA SUBTILITÉ DE L’ENSEMBLE

 

Mais on aurait tort de s’arrêter là – car c’est précisément dans cette dimension que l’art narratif de Taniguchi Jirô se révèle le plus subtil. Le postulat avait sans doute en lui-même amplement de quoi dégénérer du côté du sentimentalisme, éventuellement pesant, voire de la niaiserie « éthique », croulant sous les lourdeurs d’un « bon sens » toujours à craindre, et éventuellement d’une pseudo-sagesse, aux racines sans doute profondes, mais débouchant banalement sur un « conservatisme » des plus fatiguant, si ça se trouve…

 

Ce n’est pourtant pas le cas, en définitive, car Taniguchi est autrement habile et pertinent : le rapport au père, ici, est loin d’être aussi convenu qu’on pourrait le croire – et une « simple » (façon de parler…) conversation sur le fatidique quai d’une gare suffit à détourner le propos vers des sphères plus complexes, et par là même plus enrichissantes et enthousiasmantes.

 

Et, pour y parvenir, Taniguchi fait preuve d’un réel brio – Quartier lointain est de ces BD (les meilleures) où le dessin et le texte se renforcent sans cesse, le scénario participant dans une égale mesure des deux. C’est ainsi que l’auteur nous campe des personnages entiers mais aussi humains, dont la sensibilité n’a finalement pas grand-chose d’exagéré, et qui sont bien vite pour le lecteur bien davantage que quelques traits couchés sur une planche – aussi précis soient ces traits.

 

Et, en traitant ainsi de l’adolescence (sous mes yeux de lecteur, à moi qui en abomine le souvenir !), avec ses joies oubliées autant que ses douleurs persistantes, il croque la vie comme seul un immense artiste peut le faire – d’abord en étant un témoin ouvert et perceptif, ensuite en sachant communiquer au lecteur le fruit de ses observations, avec la fausse simplicité d’un véritable maître, et l’épure qui sied aux sages. Le tableau est profondément touchant, et d’une justesse admirable.

 

Voilà : touchant, et juste. Ce sont là les qualificatifs à retenir, bien avant les fausses pistes telles que « moral » ou « sentimental », ou a fortiori « naïf ».

 

OUI, C’EST AUSSI BON QU’ON LE DIT

 

Disons les choses : j’ai entamé la lecture de Quartier lointain à moitié par « devoir » ; ce qui est rarement une bonne idée… À chaque page ou presque, au départ, j’ai ressenti le besoin de pondérer mon enthousiasme naissant (d’abord purement graphique) par de bien cyniques critiques fondées sur du vide. Je me voulais dubitatif, détaché donc, mais j’ai bien fini par m’abandonner au récit – acceptant sans plus le questionner pour le principe le brio de l’artiste. Au départ, je me devais de douter – comme si Quartier lointain ne pouvait à l’évidence être le chef-d’œuvre que l’on prétendait. Mais à l’arrivée, le bilan est clair : Quartier lointain est bel et bien ce chef-d’œuvre, et je n’ai pas envie de lui reprocher quoi que ce soit – sans doute le devrais-je pourtant, pour me montrer aussi juste que possible… Mais je n’en ai pas envie. Na.

 

Il me faudra donc poursuivre avec d’autres œuvres de l’auteur – car celle-ci m’a complètement désarmé ; sentiment pas désagréable, ma foi…

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