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Prosopopée

Publié le par Nébal

Prosopopée

Prosopopée, Poitiers, Frédéric Sintes – Lymbic Systems, 2012, 84 p.

 

Sauf erreur, j’avais dû entendre parler pour la première fois de Prosopopée (ce nom, mazette ! désigne une figure de rhétorique qui peut faire sens dans le cadre du jeu, même si euh) dans une pub à la fin de Monostatos – mon premier contact sans doute avec ces jeux « de rôle » (c’est peut-être à débattre, notamment dans le cas présent trouvé-je, mais ce débat peut vite devenir assez chiant et bien trop pinailleur, sans doute) affichant leur indépendance, et plus ou moins « forgiens » si vous y tenez, autant dire désireux de casser les codes de la pratique rôlistique telle qu’elle s’est développée depuis le vieux Donjons & Dragons, en passant par un paquet de choses différentes entretemps. Or ce premier contact s’était avéré guère convaincant… Je restais néanmoins curieux – sans m’investir plus que ça dans cette tendance – et, quelque temps plus tard, j’ai lu Inflorenza, et y ai quelque peu joué, et ça m’a paru bien autrement intéressant et mieux conçu. Ce n’est toutefois pas un hasard si je recite le jeu de Thomas Munier ici, tant celui, antérieur, de Frédéric Sintes qui nous occupe aujourd’hui, en dépit d’une approche radicalement différente sur certains points (le background notamment), m’a paru étonnamment (ou pas) proche dans ses principes généraux – mais, peut-être, pour le coup, moins convaincant…

 

Prosopopée est un jeu à narration partagée – cette désignation est probablement la plus juste. Il n’évacue pas totalement la fonction honnie du maître de jeu, mais la disperse un brin, plutôt. Les joueurs sont censément des dieux, dits les Peintres ; ceux-ci se distinguent alors en deux groupes, d’une part les Médiums – des dieux qui s’incarnent en humains, des vagabonds mystérieux qui sont là pour rétablir l’harmonie (j’y reviens) –, et d’autre part les Nuances – qui, grosso merdo, décrivent le monde au-delà des Médiums, on va dire. Mais l’histoire n’est pas le fait des seules Nuances (pour jouer, il faut au moins un Médium, au plus trois, et au moins une Nuance, au plus deux) : le Tableau, puisque c’est de cela qu’il s’agit, est construit en collaboration, au fur et à mesure que l’histoire se déploie, et chacun y contribue (même s’il n’y a pas ici de « tour », à la manière d’Inflorenza – l’échange dans ces « narrations libres » est semble-t-il plus dynamique, voire anarchique en dehors de quelques règles tenant plus ou moins de la courtoisie). Il n’y a donc pas de « scénario » préparé à l’avance dans Prosopopée – la préparation générale est en outre très rapide : les Médiums, très vite, essentiellement peut-être pour leurs noms (j’y reviens) ; une saison à choisir ; un « Paradigme » (comme un objet, une mélodie, etc.) qui fournira la base : le Tableau, ensuite, évoluera en fonction des éléments de narration apportés par tout un chacun, et notamment des Problèmes qui seront soulevés – des perturbations de l’harmonie du Tableau, que les Médiums sont chargés de réparer.

 

Cette idée d’harmonie, essentielle, donne un peu le ton souhaité du jeu, dit « zen », peut-être improprement d’ailleurs (question compliquée, il n’est sans doute guère dans mes cordes de la développer ici) – on peut aussi y voir une sorte de mystique vaguement « new age », ce qui est pour le coup un brin effrayant… Cela peut cependant déboucher sur des aspects intéressants, dans l’absolu – ainsi une dimension globale a priori non conflictuelle, on ne saurait faire plus éloigné du porte-monstre-trésor…

 

L’univers, en dehors de ces quelques principes et d’influences avouées (japonisantes notamment, avec par exemple une dose de Miyazaki), n’est cependant en rien développé, et sera construit en même temps que l’histoire par les joueurs, Médiums comme Nuances. Tout au plus a-t-on quelques indications de portée générale : ainsi, le jeu impose un cadre préindustriel, tout en restant dans l’optique de la civilisation ; l’action concerne des communautés humaines éparses, dans ce cadre ; enfin (et surtout ?), il s’agit d’un « monde sans nom », ce qui va plus loin qu’on pourrait le croire : c’est en fait l’ensemble des noms propres qui est banni du jeu (à la lecture, ça m’a paru bien gadget, et faire partie de l’aspect « ritualisé » qui est proposé dans la mise en place de la partie, dont la raison d’être me laisse pour le moins perplexe ; mais peut-être cela a-t-il une vraie résonnance – et même, soyons fous, une résonnance intéressante – sur la partie, je ne sais pas…). Tout cela débouche sur un monde a priori passablement abstrait, et peut-être trop, pour le coup ; quand j’avais lu Inflorenza, je m’étais montré sceptique sur l’utilité du background dans pareil contexte ludique, mais, en définitive…

 

C’est en tout cas supposé inciter à « décrire plutôt que nommer », mais a des conséquences plus ou moins inattendues, ainsi sur la désignation des personnages – des Médiums, plus exactement –, qui se rapporte à leur « Attribut étrange », plus ou moins surnaturel (leur outil pour remédier aux Problèmes) : oubliez votre bon vieux Farikar Ghulkzonnen III, votre bonne vieille Taestra Brisenuque Spacerunner, vous serez ici, par exemple, je sais pas, moi, « Celui qui lit des chroniques plus ou moins pertinentes », ou « Celle qui parle aux licornes dans son sommeil »… (Les exemples de jeu dans le bouquin renvoient par ailleurs tous ou presque à une narration à la troisième personne, même si rien n’interdit en principe de jouer à la première personne ou d’alterner entre les deux ; ça peut paraître anodin, mais il n’en reste pas moins que ça me fait redouter quelques difficultés, à partir de ces principes abstraits, pour intégrer et incarner les personnages, mais c’est peut-être une idée que je me fais.) Les Médiums sont donc pour une bonne part définis par ce nom-qui-n’en-est-pas-un, mais il reste encore quelques brèves touches à définir. Cet Attribut étrange implique en effet une Affinité particulière avec une des six Couleurs du monde (Vide, Harmonie, Éléments, Végétaux, Animaux, Objets), tenant plus ou moins de la sphère d’influence (les Problèmes eux aussi étant liés à des Couleurs) ; reste enfin à déterminer les Médiations, c’est-à-dire les moyens concrets de remédier aux Problèmes (Sensibilité, Sagesse, Perception, Science et Savoir-faire) : trois se verront attribuer un score, les deux autres seront inutilisables.

 

La partie s’engage sur une vague description proposée par une Nuance, et chacun intervient ensuite, plus ou moins quand il le souhaite, pour développer le Tableau, et, notamment, définir les Problèmes : ceux-ci se voient alors attribuer un dé, indiquant une valeur permettant ultérieurement de déterminer comment les Médiums se débrouillent pour y mettre un terme et restaurer le sacro-saint équilibre. Pour ce faire, les Médiums useront certes de leurs Attribut étrange, Couleur et Médiations, mais ils auront aussi à leur tour besoin de dés – dits « dés d’Offrande » pour les distinguer des « dés de Problème » (au passage, le jeu recommande de se munir d’une trentaine de dés en tout, vingt d’une couleur pour les Offrandes, dix d’une autre pour les Problèmes, ce qui me parait un peu… euh ?). Ces dés d’Offrande tiennent de la récompense : ils sont attribués aux joueurs qui narrent par ceux qui écoutent, quand ces derniers aiment le récit développé par les premiers, pour faire simple (mais l’exemple de partie en fin de volume, guère palpitant de manière générale, montre des joueurs trèèèèèèèèèèèèès généreux quant à la détermination de ce qui est « intéressant »…).

 

Quand viendra le moment de résoudre les problèmes, tous ces éléments entreront en compte. On désigne le dé de Problème à équilibrer, on invente une cause possible du Problème, on choisit la Médiation que l’on compte utiliser, on narre l’action (of course), on choisit le nombre de dés d’Offrande que l’on lance, et on compte les succès (valeur inférieure ou égale à la Médiation employée). La réussite parfaite est obtenue quand on a pile poil le bon nombre de succès (par exemple, cinq succès pour un Problème de valeur 5) ; en dessous, c’est un échec, et au-dessus, une réussite partielle – interviennent alors des règles (peut-être un brin complexes) aiguillant la narration pour déterminer ce qui s’est passé au juste (et qui le raconte), ainsi que les conséquences, sur le Tableau ou sur les personnages (leur Attribut étrange, par exemple, qui peut se complexifier à mesure qu’il devient plus puissant), lesquels se voient ainsi offrir une possibilité d’évolution, pouvant à terme les conduire à la Transcendance.

 

Cela dit, je me montre quelque peu sceptique sur cette évolution… Quoi qu’on en dise, Prosopopée n’est clairement pas un jeu à campagne à mes yeux, et ne trouve sans doute sa raison d’être que dans des parties relativement brèves et épisodiques – enfin, je dis ça, mais j’ai pu jouer à Inflorenza sur des formats plus longs, en même temps ; je peux donc me tromper, oui…

 

Cela dit, là où le jeu postérieur de Thomas Munier m’avait séduit à la lecture et convaincu quand j’ai eu l’occasion de le tester, celui de Frédéric Sintes me laisse toujours un peu sceptique au final après ce simple survol – même si je ne suis pas certain d’être en mesure de dire pourquoi au juste… Disons toutefois que l’exemple de partie en fin de volume ne m’a vraiment pas emballé. Peut-être est-ce que je redoute une trop grande tendance à la répétition ; ou que l’absence de background me détourne du sens du jeu et de son véritable intérêt en tant que modèle « abstrait » ; il y a peut-être aussi ce problème plus général, ce vague sentiment que j’ai pu parfois ressentir, peut-être à tort, lors de mes quelques (et plutôt rares, oui) lectures en la matière, cette impression que le désir iconoclaste de chambouler les vieux principes rôlistiques (et ça, pourquoi pas, hein – tant mieux, sans doute) débouche en définitive sur des artifices guère pertinents (Les Concepts Majuscules, le rituel, le monde sans nom peut-être…), et sacrifie éventuellement le plaisir, via la spontanéité notamment, sur l’autel de la sacro-sainte différence…

 

Je ne sais pas. Il faudrait probablement que je teste quand même la chose, je n’exclue pas une bonne surprise… Mais je n’en ferai pas une priorité.

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Nous entrerons dans la lumière, de Michèle Astrud

Publié le par Nébal

Nous entrerons dans la lumière, de Michèle Astrud

ASTRUD (Michèle), Nous entrerons dans la lumière, [s.l.], Aux Forges de Vulcain, coll. Littératures, 2015, 304 p.

 

Où l’on voit tout le souci, pour ne pas dire l’absurdité, des étiquettes ? Je ne sais pas… Ce qui est certain, c’est que bien des thèmes qu’on aurait « objectivement » envie de rattacher, dans leur mécanique, à la science-fiction ont depuis longtemps essaimé ailleurs. Mais c’est peut-être encore faire fausse route que de présenter les choses ainsi : la dystopie, après tout (l’utopie a fortiori, d’ailleurs), est sans doute née en dehors du genre, ne lui étant enfin rattachée que par défaut – et à contrecœur par certains esprits chagrins craignant que le genre, sinistre par essence, vienne polluer la pureté littéraire originelle ; ceci étant, nous avons d’autres esprits chagrins dans notre petite communauté qui viennent pester par principe dès l’instant qu’un « auteur de blanche » use d’un thème « SF », ou qu’un récit ancré dans ces thématiques a le malheur d’être publié en « littérature générale » (il se trouve toujours quelqu’un pour tirer à vue sur les « voleurs » et les « ignares »).

 

Pourtant, c’est peut-être dans l’interstice entre les deux zones éditoriales qu’on peut déceler les plus beaux trésors, à l’occasion – le sous-genre post-apocalyptique, très populaire ces dernières années (y compris dans son sous-sous-genre zombifique, je ne vous apprends rien), probablement autant que la dystopie, a sans doute été très marqué par la parution de La Route de Cormac McCarthy – référence qui me paraît inévitable pour traiter du présent roman de Michèle Astrud, qui s’affiche pas mal de ce côté-là.

 

Pourtant, si le rapport avec McCarthy est tentant (mais plus du fait de la relation entre un parent et son enfant, véritablement au cœur du roman, qu’en raison du chaos d’après la catastrophe qu’ils arpentent dans le doute et la douleur), c’est un autre roman qui me vient en tête pour définir le cadre, à titre de comparaison plus que d’influence : le très bon Journal de nuit de Jack Womack, en ce qu’il ne décrit pas tant l’horreur du monde d’après, que celle du monde qui bascule – le roman est somme toute plus « apocalyptique » que « post-apocalyptique », et cet effondrement, pour être terrible et inéluctable, est avant tout progressif, lent, mou, tout l’opposé de la bombe qui vient brutalement tout bouleverser, générant illico pillards et mutants.

 

Il y a une nette dimension économique/politique dans les deux cas (qui peut aussi renvoyer, du coup, à quelque chose comme Le Paradoxe de Fermi de Jean-Pierre Boudine – sans doute plus qu’à l’effondrement pétrolier d’un Mad Max 2, on ne fait pas vraiment ici dans le bolide traçant sa route dans le désert) ; nombre d’indices mettent cependant en avant la dimension climatique de l’effondrement – ce qui est bien à l’ordre du jour, même si cette sècheresse peut évoquer des choses plus anciennes (du côté de Ballard, forcément ?).

 

Les auteurs et livres que je viens de citer – il y en aurait bien d’autres – ont été tantôt publiés en collection « de genre », tantôt en « blanche » ; et cela n’a donc probablement pas grande importance, hein ?

 

Nous entrerons dans la lumière, de Michèle Astrud, ne s’inscrit donc peut-être pas à proprement parler dans une filiation bien nette, mais, à la manière d’autres œuvres parfois fort marquantes, se glisse à bon droit dans un interstice utile – dans la collection sobrement baptisée « Littératures » des éditions Aux Forges de Vulcain, certes pas rétives à l’imaginaire (faudra enfin que je me mette aux William Morris, moi…). Interstice encombré, cependant, tant le sujet a été travaillé, notamment ces dernières années… C’est là sans doute ce qui peut faire le plus de tort au roman, le lecteur étant régulièrement amené à jouer le jeu dangereux des comparaisons, potentiellement fatal. Devant cet homme et sa fille qui arpentent une France plongée dans le chaos, difficile donc de ne pas penser à l’Amérique de La Route, et au père et son fils qui la traversent… Pourtant, ça tient presque du paradoxe, mais c’est probablement cet aspect du roman qui s’avère le plus réussi.

 

Toujours est-il que, dans Nous entrerons dans la lumière, l’effondrement est en cours, et se vit au quotidien. Cela a commencé il y a quelques années, et se poursuit progressivement – le chaos suit son petit bonhomme de chemin, d’autant plus perfide qu’il entretient quelques vagues illusions de continuité avec l’époque antérieure « tout confort ». Il y a parfois encore des bus qui circulent ; la boulangère a parfois du pain ; difficile d’avoir du réseau, certes, mais certains chanceux parviennent encore à se connecter quelques instants sur un Internet cacochyme – communiquer via son téléphone mobile est encore jouable, parfois… Il reste même un semblant d’institutions émanant de l’autorité publique – qui, généralement, se montrent toutefois plus nuisibles qu’autre chose, accentuant via leurs règles plus que jamais absurdes la déliquescence de ce monde qui leur échappe de plus en plus… Ce sont certes des temps difficiles, mais – malgré la faim, malgré les pillards, malgré la violence endémique – ce n’est peut-être pas encore la fin ; elle approche, oui, elle précède sans doute dangereusement l’horizon, mais elle n’est pas encore tout à fait là.

 

Antoine, il y a quelques années à peine, était encore professeur de français dans un lycée. Ceci dit, il se souvient bien davantage de sa fracassante démission – un coup de folie porteur de sens – que de ses années d’enseignement ; ces temps-ci, ses réminiscences se portent cependant sur une époque antérieure – celle où, jeune couillon, il s’était perdu dans une école d’ingénieurs, où il avait rencontré Sonia, aussi mal orientée que lui. Les deux jeunes gens avaient une passion pour le cinéma, filmaient tout et tout le temps (en usant d’un matériel étrangement archaïque, d’ailleurs – le roman perd peut-être un peu en suspension d’incrédulité, ici…), se filmaient eux-mêmes et leurs camarades, notamment. Antoine n'a finalement pas fait grand-chose de cette passion de jeunesse – même si, dès le début du roman, on le voit photographier à tout va, avec probablement une prédilection pour les gamins qui jouent (encore) dans le parc. Mais Sonia – vague amourette de jeunesse, la fascination d’Antoine pour la jeune femme ne rencontrant pas toujours d’écho significatif (sans doute parce que lui-même se montrait bien autrement commun…) – est quant à elle devenue cinéaste, et même réputée (une documentariste, cependant – là aussi, question crédibilité, je suis un brin sceptique, mais bon, je suppose qu’on peut bien s’accorder ce genre de torsions du réel…). Or Sonia, après toutes ces années et dans ce contexte difficile, le recontacte : elle aimerait tourner un film, pendant, bien des années plus tard, d’une « œuvre » de jeunesse dont elle entend retrouver les protagonistes, afin de méditer sur les assauts du temps… Antoine se montre hésitant – sans doute parce qu’il est toujours amoureux, quand bien même ce ne serait que d’un souvenir, bien plus en tout cas que de la femme qu’il a finalement épousée, tristement terre à terre, et qui a fui leur patelin en quête d’une illusoire sécurité sur un autre continent. Il hésite trop – et il se verra alors confier l’improbable mission, à son tour, de préserver ce qui peut encore l’être, y compris en filmant de nouveau…

 

Ces diverses dimensions du roman donnent lieu à des scènes plus ou moins intéressantes – même si le cadre, où l’effondrement reste très longtemps discret, à la manière d’une nouvelle normalité, m’a paru très intéressant et bien traité. Pourtant, c’est à mon sens ailleurs que se joue le roman : dans la complexe relation entre Antoine et sa fille Chloé – désormais une adolescente, mais ô combien perturbée… Il faut dire que Chloé a connu une expérience singulièrement traumatisante alors qu’elle n’avait que huit ans (on se doute bien vite de ce qui s’est produit au juste, mais je vais me taire au cas où…). Depuis, la fillette puis jeune fille, souffrant d’une violente amnésie l’empêchant peu ou prou de reconnaître son père à chaque visite (car lui n’a cessé de revenir la voir, contrairement à son épouse), a essentiellement vécu dans des institutions psychiatriques (les tentatives de retour à la maison s’étaient mal passées…). Oui, malgré le chaos, il y en avait encore – même si, ces derniers temps, en fait d’institution psychiatrique, Chloé restait dans une sorte d’hospice tenu par des bonnes sœurs (son père la qualifiait de « moniale »…). Mais c’est bientôt fini : l’hospice va fermer, les gens s’en vont, Antoine doit reprendre Chloé avec lui. Perspective inquiétante – la jeune fille est-elle en mesure de vivre dans le monde, dans ce monde a fortiori ? Mais séduisante et enthousiasmante, aussi, à certains égards…

 

Antoine va donc chercher sa fille, et s’embarque avec elle dans l’odyssée que représente la sauvegarde des films de Sonia – odyssée qui ne cache finalement guère son caractère de fuite, plus ou moins assumé. Le père et sa fille, bientôt réfugiés, bon gré mal gré, se retrouvent ainsi, au travers d’une relation tendue, parcourue de crises laissant craindre l’impossibilité de toute rémission, mais aussi de moments plus lumineux, dessinant un monde dans lequel Chloé pourrait vivre – et tant pis pour le chaos.

 

C’est là que le roman se montre fort – et en tout cas indéniablement émouvant, parfois même éprouvant. Si le livre se traîne peut-être un petit peu trop au début, il acquiert une tout autre dimension dès lors que Chloé rejoint son père et qu’ils s’embarquent dans leur périple. Il y a alors des scènes très puissantes et brillamment conçues – tout au plus me montrerais-je quelque peu sceptique quant à certaines répliques, guère « naturelles » (mais j’imagine qu’on peut y voir un choix dès lors parfaitement légitime).

 

L’étude de la relation père/fille, sempiternellement mêlée à l’évocation souvent douloureuse d’un passé à jamais perdu – éventuellement reconstruit dans l’imposture des souvenirs –, décide de la réussite du roman, car elle participe de sa justesse : Nous entrerons dans la lumière est émouvant sans excès de pathos presse-bouton, effrayant de par le tableau qu’il suscite et que l’on est bien amené à craindre, pourtant pas dénué de notes d’espoir, heureusement dégagées de toute pénible naïveté, laissant entrevoir la possibilité d’un après, d’un « post », peut-être pas radieux, mais suffisant. On n’en fera probablement pas un chef-d’œuvre ou une lecture indispensable, mais bien un roman parfaitement réussi, usant au mieux de sa thématique ô combien casse-gueule, sans souffrir tant que ça des inévitables comparaisons qu’il induit presque par essence – à ce compte-là, on aurait bien tort de se plaindre, ça relève peu ou prou de la performance.

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Akira, t. 2, de Katsuhiro Ōtomo

Publié le par Nébal

Akira, t. 2, de Katsuhiro Ōtomo

ŌTOMO (Katsuhiro), Akira, t. 2, original artwork reversed for the French edition, traduction de Sylvain Chollet, Grenoble, Glénat, [1985, 1999] 2016, 301 p.

 

Poursuite de ma redécouverte d’Akira, la cultissime BD de Katsuhiro Ōtomo, dans de meilleures conditions (le noir et blanc, essentiellement).

 

Oui, « de » meilleures conditions, mais pas « les » meilleures conditions : c’est ballot, mais Glénat a annoncé il y a peu la parution prochaine d’une intégrale avec nouvelle traduction et (surtout ?) sens de lecture original – celle que j’attendais depuis un bail, puis ai eu marre d’attendre, donc.

 

Bon, ben, tant pis, hein, trop tard…

 

Adonc, je vous avais déjà dit tout le bien que je pensais du premier tome. Il s’agissait alors d’une relecture – j’avais, à l’époque, dévoré encore et encore cette partie de la BD (qui s’étendait sur les deux premiers volumes de l’édition colorisée). Ce n’est pas le cas pour ce deuxième tome, correspondant pile poil à un des importants creux de ma première lecture : je n’avais encore rien lu de tout ça, et étais tout particulièrement avide de découvrir la bête.

 

Et je dois avouer avoir été surpris – pas forcément déçu, hein, même si peut-être un tout petit peu – par l’action frénétique de ces 300 pages. On n’y souffle jamais ou presque – à cet égard on est très loin du premier tome qui, pour déborder d’action, d’un dynamisme incroyable, savait régulièrement faire quelques pauses, fort utiles pour poser l’univers et les personnages. Cette fois, non : on court, on se bat, on utilise des flingues improbables, on souffre, ET ON GUEULE TOUT LE TEMPS.

 

L’action – puisque c’est bien de cela qu’il s’agit, donc – se déroule pour l’essentiel en deux lieux seulement. Enfin, si l’on évacue quelques à-côtés de la « Résistance », et surtout les quelques pages du début, façon prologue, dans lesquelles Tetsuo Shima, ou « Numéro 41 » si vous préférez (pas lui…), accepte l’offre du Colonel de rejoindre le centre de recherches militaire où, parallèlement à l’étude du cas improbable qu’il constitue, on le fournira abondamment en drogues. Kaneda et Kei y sont par ailleurs capturés, et emmenés peu ou prou au même endroit… La situation dégénère cependant bien vite, quand Kei fait preuve d’un talent martial inattendu (on l’aide un peu…) et tente de s’évader avec Kaneda (qui fait un peu plus encore guignol dans ces pages, du coup) ; tandis que Tetsuo, rongé par la curiosité autant que par la mégalomanie, compte bien n’en faire qu’à sa tête, ce petit con…

 

Ces personnages se croiseront et se perdront de vue à plusieurs reprises, d’abord au sein du centre de recherches – où les gamins aux traits de petits vieux constitueront bon gré mal gré un lien inévitable, propice cependant aux affrontements les plus violents –, ensuite sur le site militaire secret des Olympiades (là où a eu lieu l’explosion nucléaire de 1982…), qui abrite dans ses entrailles le toujours aussi mystérieux Akira… qui fera enfin son apparition, lourde d’incertitudes sinon de menaces quant à l’avenir à très court terme.

 

Dans un site comme dans l’autre, BANG BANG YIHAAAAA HEY KA-BOOM. Ça n’arrête quasiment jamais, au point que c’en est presque épuisant. Pas totalement pourtant : une fois de plus, le graphisme époustouflant de dynamisme et on ne peut plus cinématographique abreuve le lecteur avide de merveilles innombrables à chaque case ou presque ; au risque de me répéter, je ne crois pas avoir jamais lu de BD où l’action soit si bien rendue – bien loin du relatif statisme qu’on pourrait croire de rigueur dans ces images par essence fixes, le mouvement est permanent, et évoque déjà, avec quelque avance, la perfection technique du dessin animé qui en sera plus tard tiré. Peut-être, à l’occasion, se perd-on quelque peu dans la compréhension de l’action, tant tout va vite, très vite, peut-être trop vite (je me demande si l’inversion des planches, ici, ne se montre pas particulièrement dommageable…) ; mais, globalement, sa fluidité est exemplaire, et son rendu unique. En fin de compte, on dévore, et on en redemande.

 

J’étais tout spécialement curieux d’y découvrir des événements ou personnages que je ne connaissais jusqu’à présent qu’au travers de leur apparition dans des épisodes ultérieurs, ou même uniquement dans le dessin animé. Ainsi, par exemple, de la relation entre Kei et Kiyoko (autrement plus explosive ici, cela dit), du fusil laser expérimental, plus encore du laser orbital… ou, dans un autre registre, la brève apparition (déjà ?) de la mystérieuse Miyako (que j’appelle encore Lady…), liée au toujours mystérieux lui aussi Nezu, même si l’on ne sait pas vraiment en quoi et pourquoi pour le moment.

 

Le résultat tient de l’explosion (nucléaire, forcément), quand bien même « contrôlée », tant ça pète de partout, mais tout autant de la course de fond, excluant violemment le moindre répit ; j’ai vraiment le sentiment de n’avoir jamais rien lu de tel, y compris auprès de mes chères tapettes en collant de la Marvel et compagnie – pourtant prédestinées pour ce genre de choses, non ? Ōtomo, ici, c’est un peu le McTiernan du manga : le maître ultime de l’action, qui redéfinit le genre en même temps qu’il l’accomplit, par la suite souvent imité mais jamais ô grand jamais égalé ; un auteur indéniable à sa manière brutale.

 

Je poursuivrai prochainement la lecture, bien sûr – et, si j’espère malgré tout que le rythme s’y montrera moins frénétique, j’ai hâte : c’est qu’on s’approche de la partie « Akira, Empereur du Chaos », par laquelle j’ai découvert la BD, et qui reste une date monumentale dans l’exploration du genre post-apocalyptique…

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CR Imperium : la Maison Ptolémée (07)

Publié le par Nébal

(Illustration de Khelren.)

(Illustration de Khelren.)

Septième séance de la chronique d’Imperium.

 

Vous trouverez les éléments concernant la Maison Ptolémée ici, et le compte rendu de la première séance . La séance précédente se trouve ici.

 

(Le joueur incarnant Hanibast Set, le Conseiller Mentat, était absent. Étaient présents le jeune siridar-baron Ipuwer, sa sœur aînée Németh, l’Assassin – Maître sous couverture de Troubadour – Bermyl, ainsi que le Docteur Suk, Vat Aills.)

 

Ipuwer s’amuse bien, dans cette expédition sur le Continent Interdit, loin du protocole et des obligations de Cair-el-Muluk... Il entend donc prolonger le séjour. Il organise la surveillance de la zone, et laisse au moins 500 hommes au Mausolée afin de le protéger – il insiste : ils ne doivent en rien le dégrader ! Il prévoit aussi le déploiement de « bunkers » sur la côte, qui doivent cependant rester discrets – à l’instar du campement de la baie, et de la piste d’atterrissage pour ornithoptères qui va avec. Il entend par ailleurs ramener des navires d’interception, qu’il souhaite dissimuler au milieu des bateaux des morts. Il requiert l’aide d’Hanibast à cet effet, et le Mentat lui est d’un grand secours – comme d’habitude ; toutefois, à terme, la situation précise de cette base dans un environnement passablement hostile pourra poser des problèmes de logistique, pesant encore plus sur la discrétion souhaitée, guère aisée à mettre en œuvre… Ipuwer ordonne enfin à ses hommes de « battre la campagne », afin de repérer la « tribu » qui s’occupe du Mausolée, ou un éventuel « matériel » laissé sur place par les pillards.

 

Bermyl, à Heliopolis, est enfin contacté par Taho, son agent infiltré au sein de la Maison mineure Arat à Nar-el-Abid. Il lui demande si la Maison a eu vent de l’assassinat d’Ahura Mendes ; a priori non, peut-être dans les échelons supérieurs de la compagnie, mais Taho n’y croit guère. Qu’en est-il de l’activité de la Maison Arat dans le nord de la planète ? D’après Taho, rien n’implique le Continent Interdit (là encore, il n’exclut pas que les rangs supérieurs de la Maison soient au courant de quelque chose qui lui échappe, mais en doute à nouveau – du fait du poids des interdits religieux) ; par contre, on trouve bien des zélotes, envoyés spécialement à cet effet, à Heliopolis, qui entretiennent la tension avec le campement des Atonistes de la Terre Pure emmenés par Thema Tena… et sont régulièrement tentés d’agir violemment. Le portrait-robot de Druhr a été transmis à la Maison – après tout censément garante de l’ordre public, même si elle crée souvent plus de trouble qu’elle n’en contient –, mais ça n’a débouché sur rien… Bermyl interroge alors son agent sur le culte d’Isis au sein de la Maison Arat ; Taho lui confirme qu’il y a une faction grandissante qui s’intéresse tout particulièrement à Németh, assimilée à la déesse ; avec des pincettes, il évoque une idée relativement répandue et quelque peu troublante : dès lors qu’Ipuwer est assimilé à Osiris et sa sœur à Isis, d’aucuns considèrent que le meilleur projet matrimonial pour le jeune siridar-baron (le peuple est conscient de la nécessité pour la Maison Ptolémée de lui faire épouser quelqu’un dans un délai relativement court, même s’il n’est probablement pas au courant des ambitions des Ophelion et Kenric à cet égard, pas plus que des recherches entamées par Németh auprès d’autres Maisons nobles)… serait d’épouser sa sœur, conformément à la légende : la possibilité de cette union consanguine séduit de plus en plus, même si elle n’a pas débouché sur une proclamation officielle ou une agitation intempestive. Or, au sein de la Maison Arat, la situation est à cet égard encore un peu plus compliquée : certains considèrent en effet, et au premier chef la dirigeante de la Maison mineure, que Németh n’est pas la véritable incarnation d’Isis, mais que ce serait Bahiti qui endosserait ce rôle – contre toute logique, l’idée n’est guère défendable ; et même si Bahiti est globalement respectée, on en rit plus qu’autre chose… mais certains ne prisent guère cet humour. Bermyl félicite Taho, et l’incite à continuer son bon travail ; il devrait élargir son enquête aux activités générales de la Maison Arat (son implication éventuelle dans la contrebande, son rôle de milice, ses rapports avec les autres Maisons mineures…), et approfondir le portrait psychologique et les ambitions de Bahiti. Taho le recontactera le moment venu. Bermyl fait remonter ce rapport aux autres personnages – mais Németh, la seule à se trouver à Cair-el-Muluk, en prend connaissance avant les autres.

 

Németh est intriguée par ce rapport… mais, à vrai dire, elle avait déjà songé, distraitement, à cette implication éventuelle du culte d’Isis ! Dans l’immédiat, elle a toutefois d’autres tureis à fouetter. Sans en référer à Ipuwer, qu’elle imagine de toute façon d’accord, elle contacte les autorités de l’astroport d’Heliopolis (théoriquement aux mains des Ptolémée, bien sûr, même si la situation particulière de ses liens avec la Guilde et le marché franc de Khepri implique dans les faits une direction plus ou moins bicéphale – surtout en matière de fret, c’est moins vrai pour le transport de passagers, qui intéresse ici Németh avant tout). Elle s’entretient ainsi avec le directeur Harsiesi, qui lui confirme tout d’abord que le portrait-robot de Druhr leur a bien été communiqué, et qu’il a été affiché – même dans le cadre de la police de l’astroport, il en réfère à Apries Auletes, le chef de la police pour l’ensemble de Gebnout IV, qui a ses bureaux à Heliopolis également. Németh informe cependant Harsiesi – qui s’en doutait quelque peu… – qu’il ne s’agit en fait pas d’une affaire de « disparition inquiétante » : Druhr est une dangereuse criminelle. Le directeur s’engage à faire des efforts en matière de surveillance des personnes (discrets et pas drastiques, il faut éviter tout excès), mais confirme bien à Németh que la situation est plus délicate pour les marchandises – la Guilde entre alors en jeu, et souvent aussi les différentes Maisons mineures de Gebnout IV, chacune avec son monopole… Németh contacte alors à nouveau Iapetus Baris – par nécessité diplomatique, à bien des égards, afin de l’informer des mesures de surveillance de l’astroport. Le représentant de la Guilde sur Khepri la fait attendre, comme toujours, et se montre inévitablement cassant… Németh entend le rassurer : ces mesures de police ne nuiront en rien au commerce. Elle demande cependant une fois de plus que la Guilde, si elle remarque quoi que ce soit d’ « inhabituel », le lui communique – dans leur intérêt commun… Németh s’apprête alors à partir pour Nar-el-Abid, afin notamment de s’entretenir avec sa mère, Dame Loredana, qui a pris sa retraite auprès de ses sœurs du Bene Gesserit.

 

Vat Aills, de son côté, rentre à Cair-el-Muluk, en passant par Heliopolis. Il a pris avec lui bon nombre de documents relatifs à la contrebande sur Khepri – des dossiers complexes et touffus, dont la lecture est rendue plus difficile encore par leurs précautions juridiques et autres circonvolutions langagières. Les étudier lui demande du temps – il lui faudra sans doute encore deux ou trois jours de recherches pour y dénicher quelque chose de concret –, mais il a le sentiment d’être sur une piste. Il n’y consacre cependant pas tout son temps, et demande à tout hasard aux autres PJ s’ils pourraient avoir besoin de ses services – Bermyl ne l’exclut pas : la question du trafic de cadavres, ou du moins d’organes, qui le préoccupe tout particulièrement, pourrait bénéficier de l’apport technique du Docteur Suk… qui envisage par ailleurs de continuer son étude des drogues « à zombies ».

 

Ipuwer, toujours désireux de joindre l’utile à l’agréable, envisage de se livrer à une partie de chasse dans la région de la baie (qui serait tout autant une expédition de repérage), avec un véhicule terrestre, et en étant accompagné de trois bons éléments seulement – il ressent le besoin d’observer et tuer la faune locale, après les réunions quant à l’établissement du camp, qui se sont révélées presque aussi pesantes que celles de Cair-el-Muluk… Il contacte néanmoins sa sœur auparavant – lui vantant d’emblée la splendeur de ce qu’il sait désormais être le Mausolée des Ptolémée. Németh lui parle des mesures de sécurité à l’astroport, puis évoque le rapport de Taho – essentiellement ce culte fondé sur leurs personnes, et la suggestion fantaisiste de leur union incestueuse… Németh dit trouver tout cela ridicule. Pour Ipuwer, les Arat sont tout simplement fous, et cette Bahiti ne lui plait décidément guère… Il faut qu’ils se tiennent tranquilles ! Le frère et la sœur louent en tout cas le travail de Bermyl. Ipuwer évoque l’idée, qui lui a traversé l’esprit, que les responsables des profanations de sépulture disposent peut-être d’un laboratoire sur Gebnout IV, afin de traiter les cadavres… Mais, pour le moment, il va chasser ! Németh, hâtivement, lui confie qu’elle va rendre visite à leur mère, et demande à Ipuwer s’il a quelque chose à lui transmettre ? Son affection, et le respect dû par tous à leurs parents… La conversation s’achève là et, en dépit des remarques d’Hanibast, qui craint pour la sécurité du siridar-baron, ce dernier quitte le camp à la tombée du jour, avec trois hommes…

 

Bermyl se rend au quartier-général de la police d’Heliopolis, à l’improviste : il ne veut pas laisser à Apries Auletes, notoirement corrompu, la possibilité de dissimuler quoi que ce soit ou préparer autrement sa réception. Le général se montre aussi mielleux qu’à son habitude… Bermyl l’interroge quant aux éventuelles activités « inhabituelles » de la Maison mineure Nahab, et plus largement sur les questions de contrebande ; il évoque aussi bien vite l’idée d’un trafic de cadavres, ce qui étonne le chef de la police – lequel a cependant eu vent des rumeurs quant au retour des morts. La Maison Nahab serait-elle impliquée dans ces rumeurs ? Probablement pas – du fait de la thématique religieuse, Apries Auletes chercherait plutôt du côté des Maison Arat et Menkara (il fait d’ailleurs allusion à un conflit latent entre les Nahab et les Menkara). A-t-il des prisonniers de ces Maisons dans ses geôles ? Pas de Menkara – ça serait vraiment une première –, mais des Nahab, oui, bien sûr : pour l’essentiel du menu fretin, qui passe quelque temps derrière les barreaux pour faire plus ou moins illusion… Pas de dirigeants, par contre : ça irait contre l’accord immémorial entre la police et la pègre aux mains des Nahab – les agents d’Apries Auletes s’exercent au niveau de la rue… Bermyl souhaiterait s’entretenir avec un prisonnier « coopératif », et d’une stature juste un brin plus conséquente : Apries Auletes avance alors le nom de Si-Mouth, qui effectue présentement son séjour annuel dans les cellules… Avant de le rejoindre, Bermyl demande cependant au chef de la police si le portrait-robot de Druhr a permis de dégager des pistes intéressantes, mais ce n’est pas le cas – tout au plus de fausses déclarations, pas crédibles un seul instant… L’Assassin demande enfin ce qu’il en est des Atonistes de la Terre Pure ; Apries Auletes sait que Kibuz, le Maître-Assassin officiel, y a infiltré de ses agents, mais ça n’a pas eu de conséquences pour le moment – il confirme que le problème à cet égard réside surtout dans les ambitions de « police religieuse » de la Maison Arat. Bermyl va alors interroger Si-Mouth. D’emblée, il le transfère dans une cellule plus austère, ce qui inquiète quelque peu le détenu : « On a un accord ! » Mais Bermyl lui affirme qu’il n’est pour sa part lié par aucun accord… Il l’interroge sur les activités récentes de la Maison Nahab, et lui demande bien vite s’il sait quoi que ce soit à propos d’un trafic de cadavres. « C’est quoi cette connerie ? » Lui dit n’en rien savoir, peut-être que ses patrons seraient au courant, mais il insiste sur « l’accord » passé avec la police : « Je dois sortir dans trois jours ! » Bermyl contacte alors devant lui Cair-el-Muluk, demandant la préparation d’un cachot approprié pour un témoin récalcitrant… Puis il montre à Si-Mouth le portrait-robot de Druhr ; le criminel lui demande si ça serait « une de leurs filles », Bermyl n’exclut pas cette possibilité, mais ça ne dit a priori rien au criminel. Bermyl revient alors à l’idée du trafic de cadavres ou d’organes (Si-Mouth lui faisant la remarque que ce n’est pas la même chose, et qu’un tel trafic pourrait amener à prélever des organes sur des sujets vivants – qui ne le restent guère longtemps, certes). Si-Mouth connaît-il quelqu’un qui saurait mieux comment ça se passe ? Le détenu, un brin gêné, finit par lâcher le nom d’une certaine Akela, assez haut placée – il ne la connaît pas vraiment (lui s’occupe essentiellement de drogue et d’armes…), mais, si quelqu’un au sein de la Maison Nahab peut avoir des informations à ce sujet, ce sera elle. Bermyl embraye sur la contrebande de technologie, mais Si-Mouth affirme que c’est là le domaine des Soris, et que les Nahab n’y touchent pas. Il ajoute cependant qu’il y a des tensions entre la Maison Nahab d’une part, et les Maisons Soris et Menkara d’autre part ; pour lui, la responsabilité en incombe à « cette salope de Soti Menkara », à l’en croire bien plus puissante que ce qu’elle veut bien en laisser paraître… « Cette connasse » se rapproche des Soris « juste pour faire chier Nahab ». Si-Mouth se montre très étonné de la tournure de l’interrogatoire, mais Bermyl le laisse en plan – il entend cependant le garder sous le coude, et le laisser dans ce cachot à part au cas où. Avant de quitter les lieux, Bermyl ordonne rapidement à Apries Auletes de renforcer la surveillance du camp des Atonistes de la Terre Pure, il ne faut surtout pas que la situation dégénère…

 

Németh est arrivé à Nar-el-Abid. Elle se rend à la Maison des Sœurs, où réside sa mère, Dame Loredana. Németh a un rapport particulier avec elle : il y a de l’affection (elle était sa préférée), de la culpabilité (à cause du fiasco de son mariage avec un Ophelion), du respect bien sûr, mais Németh entend aussi, et de plus en plus avec les responsabilités qui lui incombent, affirmer son autonomie… Sa mère la salue par automatisme – ses yeux sont tristes et fatigués. Németh lui demande son aide – du fait de sa place au sein du Bene Gesserit, mais tout autant de son statut particulier. Peut-elle l’éclairer quant au positionnement de l’ordre par rapport aux troubles de Gebnout IV ? Dame Loredana reste peu réceptive ; Németh peut déterminer qu’elle n’est pas droguée, et que cela ne provient pas de son conditionnement (à vrai dire, ce comportement est même à la limite de la contradiction avec l’éducation Bene Gesserit), mais Németh parvient bel et bien à percer un trouble chez elle, qui échapperait sans doute à tout autre. Sa mère baisse les yeux quand elle évoque le retour éventuel de Namerta… Loredana lui dit qu’elle a bien conscience que Németh n’a pu bâtir une relation similaire, mais qu’elle a pour sa part bel et bien appris à aimer Namerta, et à le regretter ; aussi ces rumeurs l’attristent-elles, et la choquent même un peu – mais aussi, sans doute, parce qu’elle a bien conscience qu’elle voudrait y croire… Németh détourne la conversation, en évoquant désormais la question du culte d’Isis ; y a-t-il une manipulation derrière tout ça ? Dame Loredana n’y croit guère – et affirme qu’elle a elle aussi eu vent de rumeurs semblables quand elle était l’épouse du baron. Mais pourquoi cela perturbe-t-il Németh ? Celle-ci commence alors à évoquer le sacrilège de la Fête d’Osiris, mais s’interrompt – sa mère s’en rend compte, mais laisse faire. Németh reprend plus globalement sur les craintes de troubles religieux, avant de bifurquer une nouvelle fois, sur la venue de leurs visiteurs Ophelion, et notamment de Cassiano – que sa mère qualifie sans l’ombre d’une hésitation de « porc », et sa présence l’attriste ; ce n’est toutefois pas à elle d’en juger, et la bienséance diplomatique s’impose… Németh lui confie alors que c’est en fait Lætitia Drescii qui importe dans le petit groupe, et lui fait part de la question des projets matrimoniaux pour Ipuwer – elle est concernée, en tant que « mère » (Dame Loredana lui fait remarquer combien elle a eu du mal à avancer ce mot tout simple… « Est-ce si difficile à prononcer ? »). La Bene Gesserit se dit « fatiguée par le marché au bétail matrimonial »… et glisse une autre pique, supposant qu’il en va de même pour sa fille. Celle-ci ne se laisse cependant pas démonter, et poursuit : leur venue à ce moment précis est-elle une coïncidence, ou faut-il y subodorer quelque chose d’autre ? Peut-être, ou pas… On est tellement tenté, à un tel niveau de responsabilité, de voir des complots partout… Lætitia n’a fait qu’émettre de vagues suggestions en faveur d’une alliance avec les Kenric, malgré leurs relations tendues… Ils agissent forcément dans leur intérêt, mais les Ptolémée tout autant ; est-il possible de définir un intérêt commun ? Dame Loredana en doute… Németh entend cependant la solliciter pour améliorer les relations entre la Maison Ptolémée et le Bene Gesserit – elle est persuadée que les sœurs ont bien des choses à lui apprendre, notamment au travers de la Missionaria Protectiva… Sa mère lui fait remarquer qu’elle ne s’est pas toujours montrée aussi respectueuse avec le Bene Gesserit ; Németh le concède, mais « le passé est le passé », et elle est toute dévouée à la cause de la Maison Ptolémée – Loredana lui suggère cependant de ne pas se sacrifier pour quelque cause que ce soit, ça n’en vaut jamais la peine… Elle intime enfin à sa fille de lui communiquer tout ce qu’elle pourra apprendre au sujet des rumeurs concernant son père et ceux qui les propagent… Németh la quitte, et cherche alors à voir la Révérende-Mère Quibailah Amari.

 

Ipuwer est un chasseur habile, et son excursion le comble – il a notamment abattu plusieurs « fennecs » adaptés à l’environnement de Gebnout IV. Alors qu’il envisage d’y mettre un terme et de retourner au campement de la baie, il aperçoit une silhouette féminine à une centaine de mètres derrière lui, vêtue à la touareg, le visage enrubanné de noir ne laissant paraître que ses yeux – qu’il devinera mouillés en l’approchant –, et ceinte d’une grande cape aux teintes de sable. Sans l’ombre d’une hésitation, Ipuwer s’approche d’elle, restant cependant à bord de son véhicule – le trouble de la femme est palpable. Il la salue poliment. « Sire, vous êtes si bon… », lui répond-elle. Ipuwer, s’étonnant de la présence de quiconque en ces lieux censément interdits, et lui demande si elle est une Atoniste. La femme tombe à genoux, sort son épée qu’elle laisse tomber devant elle : « Je suis la gardienne, et n’ai pas su garder… » Ipuwer lui dit que sa famille ne savait rien de l’existence de ce Mausolée, mais dit croire qu’elle a accompli un bon travail. Il lui demande si elle est seule. Elle lui répond négativement, parlant de ses « sœurs », mais pour dire aussitôt qu’elles « n’étaient pas assez nombreuses »… Ipuwer la fait monter à bord de son véhicule et la ramène au camp.

 

À suivre…

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Star Wars : L'Ère de la Rébellion : Le Kit du Maître du Jeu

Publié le par Nébal

Star Wars : L'Ère de la Rébellion : Le Kit du Maître du Jeu

Star Wars : L’Ère de la Rébellion : Le Kit du Maître du Jeu, [Star Wars : Age of Rebellion : Game Master’s Kit], Edge, [2015], 31 p.

 

Forcément pas grand-chose à dire sur ce Kit du Maître du Jeu pour Star Wars : L’Ère de la Rébellion, composé d’un inévitable écran (faudrait que j’arrête avec ma bête habitude de systématiquement acheter un écran, tout de même – a fortiori depuis que je joue en virtuel, broumf) et d’un livret d’une trentaine de pages, essentiellement remplies par un scénario, Au point mort, avec trois pages de règles supplémentaires (sur la gestion des escouades et escadrilles) pour le principe.

 

Expédions la question de l’écran. D’autant que je ne suis probablement pas en mesure de juger de l’utilité du côté MJ, n’ayant jamais testé la chose… Mais ça m’a l’air plutôt bien fait, à vue de nez – même si, au-delà des rappels nécessaires de l’utilisation et de l’interprétation des dés spéciaux, tout cela s’inscrit bien sûr dans une orientation résolument « action » (voire « baston »), sans doute inhérente à la gamme, j’aurai l’occasion d’y revenir.

 

Côté joueurs, par contre… Ben, je trouve cet écran franchement hideux. Les bandes rouges de la sous-gamme de L’Ère de la Rébellion n’arrangent sans doute rien à l’affaire ; mais, le pire, c’est probablement les personnages de la saga au centre du paravent – Luke Skywalker, Dark Vador et un Stormtrooper –, qui, euh, ne ne sont guère mis en valeur, s’ils sont mis en avant… Le panneau gauche se contente d’afficher en ultra-gros « Star Wars : L’Ère de la Rébellion : Le Jeu de rôle », au cas où on aurait un doute quant à ce à quoi on joue ; à ce compte-là, c’est finalement l’Étoile Noire du panneau droit qui s’en tire le mieux – relativement. C’est d’autant plus regrettable que le bouquin de base, tout en employant un style graphique somme toute assez similaire, était très agréable à l’œil dans l’ensemble… Mais là, euh, non ?

 

Le scénario d’une trentaine de pages Au point mort est par contre globalement une bonne surprise – ou disons du moins qu’il est autrement meilleur que le vilain truc qui faisait office de scénario d’introduction dans le livre de base, qui m’avait laissé le très mauvais souvenir d’un enchaînement de bastons sans âme. Oh, de la baston, il y en a ici aussi, hein – normal, c’est Star Wars, on n’est pas là pour faire dans l’enquête intimiste –, et sans doute un peu trop ; mais elle est pour l’essentiel concentrée dans le deuxième chapitre (sur trois) du scénario, et un MJ habile accompagné de joueurs volontaires peuvent sans doute rompre la monotonie des bagarres à n’en plus finir en jouant de l’atmosphère de survival qui pimente l’ensemble de manière plutôt bien vue (avec une jauge se remplissant petit à petit, en fonction des actions des joueurs, de leur ordre et du temps qu’ils y consacrent), et en variant les approches : les combats les plus frontaux et « traditionnels » peuvent (et sans doute doivent) régulièrement laisser la place à de l’infiltration, par exemple, ou à des combats d’une tout autre ampleur, faisant intervenir des dizaines de personnages dans chaque camp – c’est ici que les quelques règles en fin de livret, plus ou moins utiles de manière générale, plus ou moins englobantes surtout, consacrées au combat en escouade ou escadrille, peuvent présenter un intérêt. Ces variations sont vraiment essentielles – autrement, le résultat ne peut qu’être tristement répétitif et ennuyeux… Les amateurs de piratage auront aussi leur mot à dire, cependant, et les pilotes peuvent éventuellement faire un tour dans le vide stellaire pour envisager les épineux problèmes posés aux PJ d’une manière littéralement extérieure, et donc différente.

 

On trouve encore un peu d’action dans les premier et troisième chapitres (avec un inévitable combat final), mais l’accent y est quand même mis, d’abord sur le social et la négociation, ensuite sur l’enquête. Ce qui donne un résultat finalement assez varié, et, pour peu qu’on y consacre quelques efforts, ça devrait tourner plutôt agréablement.

 

Ma réserve – très vague, et plus une interrogation qu’autre chose – porte en fait sur le caractère « d’initiation » qu’on est instinctivement tenté d’accoler à ce genre de produit (mais peut-être à tort ?). Le premier chapitre prend régulièrement le MJ novice par la main – par exemple avec des encarts à lire ou paraphraser, assez nombreux –, mais les informations secondaires qui y sont proposées, si elles peuvent s’avérer utiles pour bâtir une campagne sur cette base, sont sans doute plus délicates à mettre en œuvre pour un MJ débutant ; ce n’est pas bien grave, mieux vaut trop au cas où que pas assez du nécessaire… La donne est cependant à mes yeux bien différente dans le long et complexe deuxième chapitre, avec sa dimension survival et son action frénétique à gérer dans un décor relativement abstrait, qui peut sans doute raisonnablement intimider ledit MJ débutant, pour le coup lâché dans le vide et à lui de se démerder – et, encore une fois, m’est avis que ça ne marchera au mieux que si une collaboration fructueuse entre MJ et PJ s’instaure assez vite, sous peine de retomber dans l’enchaînement monotone de combats chiants ; une certaine dose de maturité voire d’expérience rôlistique peut donc s’avérer nécessaire.

 

Sentiment partagé, donc – mais peut-être plutôt positif… Est-ce un supplément utile ? Au fond, je n’en sais rien… Mais j’imagine que ça aurait pu être pire. Bon, on verra bien si j’arrive à y jouer un jour…

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Top 10, d'Alan Moore, Gene Ha et Zander Cannon

Publié le par Nébal

Top 10, d'Alan Moore, Gene Ha et Zander Cannon

MOORE (Alan), HA (Gene) & CANNON (Zander), Top 10, [Top 10 #1-12, Dead Fellas, Top 10 : The Forty-Niners #1-4, Smax #1-5], traduction [de l’anglais] d’Alex Nikolavitch et Laurent Queyssi, [s.l.], Urban Comics, coll. Vertigo Essentiels, [1999-2001, 2003-2005, 2015] 2016, 656 p.

 

Retour à Alan Moore – on retourne toujours à Alan Moore – pour ce beau volume (656 pages, quand même !), rassemblant tous les épisodes de Top 10 (la « première saison » en douze épisodes – il n’y en a jamais eu de deuxième…) et de ses séries dérivées Smax et The Forty-Niners ; enfin, « presque » tous les épisodes : plus exactement, il s’agit de l’ensemble de ceux qui ont été scénarisés par Moore directement – manque donc à l’appel la mini-série Beyond the Farthest Precinct, écrite par Paul Di Filippo, plutôt chouette dans mon souvenir…

 

C’était l’époque où Alan Moore s’était lancé dans un défi sans doute un brin arrogant, mais avant tout indéniablement enthousiasmant, d’hyperactivité scénaristique, via le label America’s Best Comics (rien que ça), en fait un sous-label du studio Wildstorm de Jim Lee, dépendant alors d’Image (sauf erreur, c’est quand Wildstorm est passé sous le contrôle de DC/Vertigo, en dépit de la volonté de Lee de servir d’interface, qu’Alan Moore a lâché l’affaire, lui qui avait juré, après les sales embrouilles autour de Watchmen notamment, de ne plus jamais travailler pour/avec la Distinguée Concurrence – comme il avait juré auparavant de ne plus jamais bosser pour/avec Marvel après l’édifiante affaire de Marvel Man/Miracle Man ; du moins c’est ce dont je crois me souvenir ?). Il a ainsi, à cette époque et dans ce cadre, scénarisé cinq séries en parallèle, autant de créations personnelles, dans des genres passablement différents. La plus célèbre est indéniablement La Ligue des Gentlemen Extraordinaires, qui a eu le succès que l’on sait (pour le pire aussi, voyez – non, ne voyez pas – la pathétique adaptation cinématographique…), sur laquelle Moore est régulièrement revenu par la suite. Le reste n’est pas pour autant à négliger : si Tom Strong, avec son côté fraîchement pulp et naïf, ne m’a pas toujours convaincu (mais il y avait bien de très bonnes choses dedans, hein), j’ai bien vite adulé Promethea, série d’une ambition stupéfiante (ne transparaissant pas nécessairement dans les tous premiers épisodes) où le démiurge Moore questionne la création artistique au travers d’une grille ésotérico-mystique – le genre de truc qui devrait, en temps normal, me faire fuir, mais c’était réalisé avec une telle intelligence, une telle passion, au travers d’expérimentations aussi étonnantes que bienvenues, que j’ai bien envie de placer cette série parmi les meilleures d’Alan Moore (comme pour Tom Strong et Top 10 – j’y arrive, oui –, la traduction française avait été entamée par Semic, et c’est comme ça que j’ai découvert la BD, puis poursuivie par Panini, sans revenir pour autant sur les premiers volumes – si jamais Urban Comics en sortait une intégrale, je serais preneur…). La série la plus bizarre était cependant Tomorrow Stories, en fait un rassemblement de séries distinctes aux épisodes très courts (quatre, cinq pages, parfois un peu plus, sauf erreur jamais plus de dix), capable d’œuvrer tant dans la grosse guignolade hilarante que dans l’expérimentation la plus élégante – si je ne m’abuse, seuls les chouettes épisodes de Jack B. Quick, le gamin prodige et vulgarisateur scientifique incomparable, ont été traduits en français, et là aussi, du coup, il y a comme un manque).

 

Et puis il y avait donc Top 10. De toutes ces séries, c’était probablement la plus ouvertement fun – et, à certains égards, mais ce n’est en rien une critique, la plus « conventionnelle ». Relativement : c’est du Alan Moore quand même. Mais c’est, pour le coup, pleinement un comic de super-héros. La particularité, c’est qu’il en pousse justement le principe (oui, c’est à débattre…) jusqu’à ses extrêmes les plus absurdes… L’idée – faussement couillonne, véritablement brillante – est d’envisager un univers où tout le monde est un super-héros (ou un super-vilain…), avec les super-pouvoirs qui vont avec (mais aussi une place pour les héros gadgeteux à la Batman, hein). Et c’est ainsi que nous découvrons la ville de Neopolis, conçue à la demande du Gouvernement américain par des savants fous nazis, prisonniers de guerre. Celle-ci fourmille donc de sup… pardon, de « héros de la science » (le terme renvoie assez clairement, si je me souviens bien, aux intentions affichées dans Tom Strong – et probablement aussi La Ligue des Gentlemen Extraordinaires), l’occasion pour le scénariste (bien secondé par son dessinateur Gene Ha, lui-même accompagné de Zander Cannon au découpage – les passionnants documents en fin de volume témoignent du caractère pleinement collaboratif de la création de cet univers fantasque) de multiplier les inventions, au travers de personnages tous plus saisissants les uns que les autres, que leurs habilités particulières relèvent d’un registre « spectaculaire » (parfais pour une adaptation en jeu-vidéo, il y a ça dans un épisode) ou plus « discret » mais non moins utile (ainsi de la synesthésie d’un des personnages principaux)… ce qui n’exclut cependant pas, loin de là, les pouvoirs carrément absurdes – et rigolos –, par exemple de mon chouchou Andy « Airbag » Soames, le courtier d’assurances gonflable, ou encore du Taxi-Zen qui nous fait découvrir la ville dans les premiers épisodes : le chauffeur/chauffard est aveugle, ce qui pourrait être embêtant (c’est rien de le dire), sauf qu’en fait c’est l’univers qui conduit, et on va de toute façon là où on doit aller, alors bon…

 

L’autre astuce, particulièrement bienvenue dans ce cadre déjà ô combien séduisant, c’est d’adapter en BD les codes, disons, des séries-télé « à commissariat » (à la façon de Hill Street Blues, souvent citée – même si on a pu évoquer aussi, dans un registre finalement assez proche, Urgences ou ce genre de choses) : les héros, ici, sont donc les flics du « Top 10 », le commissariat du dixième secteur. Mais rien à voir avec, disons, Gotham Central (BD par ailleurs fort recommandable) : évidemment, ils sont tous eux aussi des « héros de la science » : leur quotidien trépidant, des enquêtes aux arrestations, dans un milieu systématiquement costumé, se mêle ainsi aux développements plus intimes, façon soap opera, qui unissent ou divisent les flics. La parenté avec les séries télé est clairement affichée et revendiquée (ce n’est sans doute pas un hasard si le dernier des douze épisodes de la série est présenté comme concluant la « première saison »), et tout ça fonctionne remarquablement bien.

 

Les personnages y sont bien sûr pour quelque chose – au-delà de la seule nouvelle recrue Robyn Slinger, dite Coffre-à-Jouets, au travers de laquelle on découvre tant Neopolis que le commissariat. Son coéquipier Smax, colosse irascible autant qu’indestructible ; le sergent Kemlo César alias Hyperdog, un doberman dans un châssis cybernétique ; John Corbeau dit Le Roi Paon, un Yazidi qui parle à Satan, lequel lui répond en indiquant les points faibles de ses antagonistes… Pour la plupart, ils sont bien caractérisés au-delà de leur seul pouvoir, et permettent ainsi de peindre un commissariat à la fois haut en couleurs et, paradoxalement, dans le cadre improbable de Neopolis, crédible au point d’être envisagé comme « banal », dans un sens – c’est sans doute là que se joue la série, d’une certaine manière.

 

Car tous ces personnages, qu’on jugerait ailleurs comme autant de « phénomènes », sont ici « normaux », en fin de compte. Et le quotidien du commissariat ne se limite donc pas aux menaces cosmiques ou aux tueurs psychopathes les plus insaisissables – même s’il y en a, un des fils rouges étant la traque de la Balance, qui décapite des prostituées selon un calendrier bien précis. Les flics du « Top 10 » sont en fait confrontés à des affaires « normales » elles aussi : ils s’occupent tout autant sinon plus de trafic de drogue (le sang de mangouste qui accélère ses consommateurs, l’hyperdrène qui fait apparaître d’insupportables petits lutins…), de proxénétisme, de harcèlement sexuel, de violences conjugales, de dégradations de l’environnement par des vandales… Ce sont des flics, des vrais flics, qui s’occupent du crime occasionnellement, de la délinquance au quotidien – parfois même en gérant la circulation, ainsi dans un épisode pour le coup passablement douloureux… En tant que tels, les flics du « Top 10 » eux aussi sont « normaux » – leurs affaires de fesses, leurs rancœurs professionnelles, leurs croyances, leurs préjugés (notamment, mais pas seulement, « racistes », comme la haine si commune et pathétique des « metallos », robots et autres androïdes), participent pleinement du cadre de la série.

 

Celle-ci, dès lors, plus que jamais à la manière d’une série télé, développe une trame scénaristique complexe, où les fils rouges ne manquent pas – parfois amenés à se rejoindre –, mais accordant au moins autant d’attention à des saynètes du quotidien. Celles-ci sont parfois (souvent) hilarantes : j’apprécie tout particulièrement la venue de Gograh, l’ersatz alcoolique et bedonnant de Godzilla, ou encore l’infestation de super-souris qu’un exterminateur tente de contenir avec ses Chatomiques, au risque que la continuité se trouve affectée par ce gigantesque crossover façon « Crisis » – on notera au passage, même si c’est peut-être moins indispensable que pour Suprême, par exemple, qu’un minimum de connaissances en matière de comics super-héroïques (je n’en ai pas forcément beaucoup plus – disons que je gère à peu près Marvel, nettement moins DC…) peut s’avérer utile pour pleinement profiter de la BD, riche en allusions (tant dans le complexe scénario et les dialogues au poil d’Alan Moore que dans le très riche dessin de Gene Ha, que ce soit via des costumes identifiables dans la foule des passants, ou, souvent, dans des publicités et autres graffitis ornant les murs de Neopolis : il faut prendre son temps pour décortiquer chaque case, et savourer). Mais, si la série est sans doute avant tout drôle (parfois au prix d’un mauvais goût aussi consternant que réjouissant – le dernier épisode en est un témoignage éloquent), on y trouve aussi des séquences du quotidien autrement plus émouvantes – ainsi de l’accident de la circulation déjà évoqué plus haut, ou, bien sûr, de la terrible confrontation des flics à la mort d’un des leurs, inéluctable mais pas moins douloureuse…

 

Alan Moore se réapproprie ainsi, mais à sa sauce et avec son brio habituel, le lieu commun du super-héros – entreprise qu’il poursuit, mais autrement, avec les deux mini-séries dérivées de Top 10 qu’il a scénarisées, par ailleurs on ne peut plus différentes (on pourra allègrement faire l’impasse sur le mini-épisode bonus « Les Mordus », quelconque, même s’il introduit le thème de la mafia vampirique, important dans The Forty-Niners).

 

Smax, mini-série en cinq épisodes, est cette fois dessinée par Zander Cannon – responsable du découpage sur Top 10. Il adopte un style plus sage dans la mise en page, et s’éloignant du genre super-héroïque, dans une optique tenant peut-être davantage de la ligne claire et lorgnant sur la caricature ; ce qui s’avère plus ou moins séduisant dans l’absolu, mais colle indéniablement au propos. L’histoire se déroule dans la foulée de la série originelle – où l’on avait vu l’asocial Smax demander contre toutes attentes à sa jeune coéquipière Coffre-à-jouets si elle voulait bien l’accompagner pour assister aux funérailles de son oncle, dans son monde d’origine – en l’espèce un bled paumé, vivotant du seul tourisme, où la science n’existe tout simplement pas : c’est en fait le rassemblement en un unique décor de tous les clichés de la fantasy, des contes de fées à Harry Potter en passant par Tolkien et Donjons & Dragons. Aussi, en dépit de quelques séquences plus graves, Smax s’avère avant tout une hilarante parodie, irrévérencieuse et absurde. Ça n’a pas grand-chose de sérieux – à l’instar de Top 10 en apparence, même s’il y avait sans doute dans la série originelle davantage de fond qu’on ne le croirait de prime abord –, ça ne joue pas vraiment non plus du thème super-héroïque caractéristique de la « première saison », mais c’est très amusant.

 

The Forty-Niners est on ne peut plus différente. Et surprend d’emblée par son graphisme léché et réaliste, lorgnant sur la peinture, et nécessairement sépia. C’est visuellement remarquable – mais ce qui l’est peut-être davantage, c’est qu’il s’agit là encore d’une œuvre de Gene Ha, dont le style n’a pourtant rien à voir avec celui qu’il avait adopté pour Top 10 (et si les couleurs d’Art Lyon jouent indéniablement un grand rôle ici, elles ne font pas tout) : le dessinateur a de toutes évidences plusieurs cordes à son arc, dont il sait user avec la même habileté en fonction du contexte. L’à-propos est indéniable, pour cette « préquelle » remontant aux origines de Neopolis : au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, le Gouvernement américain rassemble les ingérables « héros de la science » dans cette ville qui leur est dédiée – conçue par des criminels de guerre nazis que l’on n’embête dès lors pas pour les saloperies qu’ils avaient pu commettre au nom du Reich quelques années plus tôt à peine… La vie s’annonce pourtant difficile pour ces héros et vilains, contraints, après leurs exploits guerriers, d’intégrer la société civile, en trouvant un métier… On suit essentiellement le jeune Steve Traynor alias Jetboy – qu’on appellera plus tard Jetman, et qui deviendra commissaire du « Top 10 » : l’adolescent, redoutable pilote qui a descendu bien des as allemands, n’intègre cependant pas encore la police, se contentant d’un boulot de mécano auprès d’un groupe militaire de héros, tous pilotes chevronnés. On entraperçoit en fait les complexes débuts des flics de Neopolis via sa collègue et amie Leni Muller, Die Lufthexe – une Allemande qui a rejoint le camp des alliés en 1943. L’idée de « normalité » est ici de nouveau essentielle, même si de manière bien différente par rapport à la série originale – l’homosexualité difficile à assumer de Jetboy participe bien sûr de ce regard différent. Au-delà, c’est bien la place des héros de la science dans une société, même composée uniquement de leurs semblables, qui fournit la trame de la « préquelle », au travers de toutes les questions qu’elle implique – du côté des super-vilains traditionnels que sont les savants fous nazis et la mafia vampirique (qui refuse ce qualificatif…), mais aussi du côté des « gentils » théoriques, et plus particulièrement des militaires qui entendent bien régler les « problèmes » de Neopolis – vampires et metallos au premier chef – à leur manière, et tendent dès lors de plus en plus vers la possibilité d’un putsch fascisant… La BD est une vraie réussite, jouant judicieusement de l’alternance entre séquences intimes et autres plus aventureuses, dans une optique éventuellement politique, avec une subtilité qui ne ressort probablement guère de ce bref résumé…

 

Cette intégrale de Top 10 (enfin, du Top 10 purement mooresque, donc) s’avère toujours aussi enthousiasmante quinze ans plus tard. Belle illustration de la multiplicité des registres que peut employer Alan Moore avec une égale réussite, c’est par ailleurs un échantillon ô combien convainquant de son art le plus immédiat – en apparence – et fun (avec cependant le cas particulier de The Forty-Niners). Ajoutons que cette édition, si elle n’est pas forcément très maniable du fait de l’épaisseur du bouquin, est un vrai plaisir de collectionneur, avec ses annexes très complètes et riches, mêlant galerie de couvertures et, surtout, passionnantes esquisses et autres travaux préparatoires de Gene Ha sur les premiers épisodes, qui permettent de mieux entrevoir le processus de création en marche de cet univers incroyablement foisonnant. Irréprochable.

 

Et donc indispensable.

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L'Empereur-Dieu de Dune, de Frank Herbert

Publié le par Nébal

L'Empereur-Dieu de Dune, de Frank Herbert

HERBERT (Frank), L’Empereur-Dieu de Dune, [God Emperor of Dune], traduit de l’américain par Guy Abadia, Paris, Robert Laffont – Presses Pocket, coll. Science-fiction, [1981-1982] 1987, 600 p.

 

Ainsi que j’avais déjà eu l’occasion de le dire, j’ai lu une première fois le « cycle de Dune » tout gamin – ça a été mon premier vrai contact avec la science-fiction littéraire, à bien des égards. Mais c’était bien trop tôt, sans doute : passé le cultissime roman original, dont le contenu aventureux pouvait me parler sans que je perçoive bien pour autant tout ce qui le sous-tend (et fait probablement son véritable intérêt), j’étais passablement largué par le contenu mystique (beuh) et philosophique des tomes suivants – qui ne m’ont du coup pas forcément laissé beaucoup de souvenirs, si ce n’est celui d’avoir bien ramé à l’occasion (notamment sur Les Hérétiques de Dune), même si j’ai poursuivi la lecture jusqu’à son terme, PARCE QUE.

 

Je me souvenais cependant qu’un volume dans l’ensemble m’avait fait une forte impression, et ce quand bien même je passais sans doute largement à côté de son propos, du moins dans ses dimensions les plus complexes – et j’en j’avais pleinement conscience. Ce volume était le quatrième roman, L’Empereur-Dieu de Dune, que j’en suis venu à idéaliser et à proclamer meilleur volet du cycle dans sa globalité.

 

À l’époque, découvrant un peu au pif la SF littéraire, je n’avais probablement aucune idée de ce que la notion de « sense of wonder » pouvait recouvrir – je n’en entendrais parler que bien plus tard. J’ai été d’autant plus stupéfait de voir qu’un livre était capable de faire ça. En fait, il y avait sans doute un aspect préparatoire, dans Dune à proprement parler : au-delà de la majesté improbable des long-courriers de la Guilde, illustration classique du procédé, l’idée d’un Imperium de 10 000 ans, selon un calendrier sans doute bien postérieur à celui de l’ère chrétienne, me remuait déjà délicieusement l’estomac. Mais L’Empereur-Dieu de Dune poussait cet effet encore plus loin : l’image de Leto Atréides II, l’hybride improbable entre l’humain qu’il avait été (peut-être, c’était quand même une « Abomination » dès le départ…) et un colossal ver des sables (là aussi, bébête si inconcevablement énorme qu’elle participe de l’effet « sense of wonder » basique), m’a pas mal chamboulé ; mais plus encore, sans doute, l’idée que ce monstre régnait sur l’Empire galactique depuis plus de 3500 ans ! Inévitablement, je rapportais cette durée invraisemblable à l’histoire de la Terre, et l’idée d’un unique dirigeant d’un unique empire, dont le règne aurait commencé avant même l’époque d’un Ramsès II pour se poursuivre jusqu’à nos jours, me laissait totalement pantois. J’avais oublié, pourtant, que l’effet était en fait redoublé dans le roman de Frank Herbert, puisque le récit emprunte à l’occasion la voie de commentaires émis par des « archéologues » retrouvant les « Mémoires volés » de l’Empereur-Dieu quelques milliers d’années plus tard encore ! Cet abîme dans lequel le futur inconcevablement lointain se transforme en un passé tout aussi éloigné m’impressionne toujours, je suis bon public à cet égard. Dingue, l’effet que l’on peut produire avec quelques nombres, hein ? Même s’il vaut toujours mieux, bien sûr, au risque sinon d’amoindrir l’effet voire de l’anéantir, les enrober d’un propos solide et d’images fortes – ce dont ne manque pas ce quatrième roman, heureusement… du moins au début.

 

Ces « Mémoires » fournissent la plupart des exergues habituelles du roman (et sont souvent assez pénibles, comme d’habitude, mais j’aurai l’occasion d’y revenir), et c’est à bien des égards leur vol, justement, qui ouvre ce quatrième tome. Une scène qui m’avait d’ailleurs considérablement marqué, elle aussi : plus de vingt ans après ma première lecture, je me souvenais encore de ces rebelles courant désespérément, les loups du tyran à leurs trousses, et je me souvenais aussi de leur chef, la vindicative Siona – et je me souvenais aussi, peut-être pas qu’elle était elle aussi une Atréides, mais du moins que sa rébellion était dans un sens conçue et orchestrée par le despote même qu’elle était supposée abattre…

 

L’idée est donc présente dès le départ, et je ne révèle rien ici : une bonne part de L’Empereur-Dieu de Dune est consacrée au jeu pervers que le tyran Leto entretient avec son opposition. Siona, la fille de Moneo, son domestique le plus dévoué (un ancien rebelle lui aussi…), en est d’emblée une illustration flagrante. Une autre rivalise cependant en charisme, voire la dépasse, et c’est Duncan Idaho – ou plutôt les Duncan Idaho, puisqu’il s’agit de « gholas », plus ou moins l’équivalent dunien des morts-vivants, des anachronismes conçus dans leurs mystérieuses cuves par les scientifiques impies du Bene Tleilax, à partir des reliquats génétiques du fameux agent des Atréides, mort dans Dune, mais « ressuscité » ainsi dès le volume suivant, Le Messie de Dune ; ces Duncan, invariablement ou presque, semblent à un moment ou à un autre devoir se rebeller contre l’Empereur-Dieu – qui les tue, et attend brièvement que le Bene Tleilax lui en procure un autre en remplacement, bien conscient pourtant que ce « cadeau » ritualisé tient du piège visant en définitive à la destruction du despote.

 

Il faut dire que les pouvoirs traditionnels de l’Imperium ont presque tous été réduits à néant, en dehors bien sûr du trône galactique sur Arrakis – qui n’est plus Dune : la planète n’a plus rien de désertique, en dehors du seul Sareer qu’entretient le tyran pour son édification et celle de ses « disciples » choisis ; l’écosystème chamboulé a entraîné la disparition des vers des sables, et donc de la production d’épice, même si Leto, lui-même en partie ver, monnaye ses réserves à des prix considérables, un instrument d’asservissement parmi tant d’autres. Le Landsraad, les Maisons nobles, la CHOM, ne jouent peu ou prou plus aucun rôle ; le Bene Gesserit, qu’on redoutait tant jusque-là, n’est lui aussi plus que l’ombre de lui-même, et mendie son mélange comme les autres – comme notamment la Guilde Spatiale, qu’on pensait inamovible et toute-puissante, mais qui a dû elle aussi accepter sa réduction à un rôle de larbin ! Leto entretient donc toujours des liens ambigus avec le Bene Tleilax – avec Ix, aussi… Mais tous sont donc en position d’infériorité – ce qui n’exclut pas pour autant des complots : on a déjà évoqué le rôle du Bene Tleilax via ses gholas (mais aussi ses Danseurs-Visages, qui interviennent violemment à plusieurs reprises dans le roman), mais Ix procède d’une manière assez comparable, quoique probablement plus redoutable, en fournissant ici à Leto une ambassadrice façon femme-piège, Hwi Noree, conçue pour séduire le despote… et le conduire à sa perte. Là encore, pourtant, un « cadeau » que l’Empereur-Dieu accepte bien volontiers – au point, dans une illusion de son humanité passée (ou pas ?), de succomber (ou prétendre succomber ?) au caprice de l’amour, lui, le dieu asexué…

 

Mais tout cela fait partie d’un plan, tout cela renvoie au Sentier d’Or qui obnubile Leto, et qui est censé, à terme, sauver l’humanité d’elle-même. Leto, en être divin, est omniscient : ses mémoires ancestrales, remontant à des millénaires, lui procurent une connaissance parfaite du passé ; sa prescience, due à l’épice, lui fournit des aperçus catégoriques de l’avenir – il entend donc conduire l’humanité à sa possible survie, en décidant pour elle de ce qui doit être. Le Sentier d’Or, inflexible, et constitué, selon le schéma dunien classique, de plans dans des plans, intervient à chaque réplique, à chaque décision du tyran. Il semble tout justifier – des chamboulements à l’aube de son règne à ceux qui ne manqueront pas de survenir quand l’immortel Leto mourra, en passant par la stagnation qu’impose sa si longue dictature : le roman, ainsi, évoque avec la figure de Leto tant le progressisme le plus radical que le conservatisme le plus veule – mais pas tant que ça la tentation réactionnaire, plutôt moquée ai-je l’impression ? Ou du moins représentée comme l’imposture qu’elle est par nature – ainsi avec les pathétiques « Fremen de musée » qui ont succédé aux vigoureux et impitoyables guerriers du Jihad de Muad’Dib, une caricature presque douloureuse, quand bien même les zélotes du désert avaient quelque chose de malsain en définitive…

 

C’est que le Sentier d’Or est une leçon – et Leto, avec tous ses interlocuteurs, joue inévitablement au professeur. Ce qui, disons-le, le rend bien vite insupportable : l’arrogance du Dieu vivant est infecte, et ses enseignements cryptiques agacent toujours un peu plus à chaque nouvelle démonstration de pseudo-sagesse. En fait, c’est ici que pèche tristement L’Empereur-Dieu de Dune, à mes yeux en tout cas : on y retrouve bien trop souvent, même si avec un peu plus de pondération que dans le très lourd Les Enfants de Dune, ces envolées de mystique à dix balles, koan et aphorismes cryptiques qui s’affichent profonds mais sont loin de toujours l’être ; la mystique, heureusement, est compensée à l’occasion par des développements touchant davantage à la philosophie, surtout politique – ce qui me parle bien plus, aujourd’hui en tout cas : lors de ma première lecture, j’avais bien perçu cette dimension, et m’en souvenais, mais je n’avais sans doute absolument rien panné à tout ce qui était ici avancé… La religion est plus que jamais un thème essentiel, bien sûr – directement lié au thème politique, les deux sont fortement intriqués : Leto affirme sans cesse sa divinité tout en critiquant violemment les conséquences induites nécessairement par la foi… On notera aussi les nombreux éléments avancés sur les questions de « genre », disons – via notamment les Truitesses de Leto, sa garde personnelle uniquement féminine –, qui ne font cependant, à leur manière, que confirmer le caractère « sexiste » de l’univers dunien (au sens où les hommes comme les femmes ont des rôles et attributions déterminés par leur sexe et dès lors indépassables, le renversement censément induit par les Truitesses appuyant paradoxalement ce fait, au travers des justifications qu’entend y donner Leto à ceux qui ne manquent pas de l’interroger à ce sujet, Duncan Idaho au premier chef – le vieux mâle est leur commandant… Au cas où, je n’accuse pas l’auteur de sexisme, pas plus que je n’entends critiquer le procédé dont il fait usage dans ce cycle par principe – il fait globalement sens, mais aboutit donc trop souvent ici à quelques moments agaçants).

 

Bon. Que Leto soit insupportable, c’est sans doute dans l’ordre des choses : le gniard infect des Enfants de Dune, même au bout de 3500 ans de règne, reste à bien des égards le petit con qu’il était alors. Ce qui nous vaut, hélas, quelques chapitres franchement soulants – qu’ils aient leur raison d’être n’y change en définitive rien, là encore. C’est d’autant plus regrettable que le début du roman – disons les 150 ou 200 premières pages – est vraiment brillant, peut-être même au point de figurer parmi les meilleures pages de la littérature de science-fiction dont je me souvienne (et, oui, bien au-dessus de Dune lui-même). Tout n’est certes pas mauvais par la suite, il y a même de très bons moments (y compris lors de la fin, très prévisible donc, mais qui fonctionne). Mais ces dialogues pseudo-philosophiques interminables (enfin, dialogues… ça pue la prétention maïeutique, hein, seul le simili-sage s’exprime vraiment, au fond, les autres se contentant d’acquiescer ou de faire part de leur incompréhension bien légitime) peuvent susciter une déplorable réaction d’écœurement, voire de rejet. Ce qui est vraiment dommage, pour le coup…

 

L’Empereur-Dieu de Dune n’est donc pas le roman absolument génial dont je croyais me souvenir, non… Il ne tient en définitive pas vraiment les promesses ô combien séduisantes des premiers chapitres, et, si son propos global ne manque pas d’intérêt, quelques écueils propres au cycle – la mystique soulante et l’arrogance qui va de pair, pour l’essentiel – viennent hélas nuire à la qualité globale du roman. Il reste fascinant à bien des égards – monstrueux comme son personnage central –, et, s’il est une leçon que l’on devrait en retenir, bien plus que les soi-disant perles de sagesse dont nous bombarde péniblement le vrai despote faussement éclairé, c’est celle de cette science-fiction ambitieuse et démesurée qui, en usant habilement d’ingrédients divers, pouvant donner une illusion de simplicité quand ils s’avèrent au fond si complexes d’emploi, parvient à tétaniser le lecteur, à l’amener à succomber volontairement à un délicieux vertige. Dommage…

 

Restent deux tomes, Les Hérétiques de Dune et La Maison des Mères – qui, sauf erreur, se déroulent bien plus tard, et n’ont somme toute pas forcément grand-chose à voir avec les quatre premiers romans du « cycle de Dune ». Pour le coup, je ne suis pas certain d’avoir envie de les relire… Bon, on verra, plus tard, peut-être…

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CR Imperium : la Maison Ptolémée (06)

Publié le par Nébal

(Illustration de Khelren.)

(Illustration de Khelren.)

Sixième séance de la chronique d’Imperium.

 

Vous trouverez les éléments concernant la Maison Ptolémée ici, et le compte rendu de la première séance .

 

(Tous les joueurs étaient présents, et incarnaient les personnages suivants : le jeune siridar-baron Ipuwer, sa sœur aînée Németh, le Conseiller Mentat Hanibast Set, l’Assassin – Maître sous couverture de Troubadour – Bermyl, ainsi que le Docteur Suk, Vat Aills.)

 

Németh et Vat se rendent sur Khepri, une des deux lunes de Gebnout IV, qui est louée à la Guilde Spatiale, ainsi que convenu. La courtoisie leur impose de se présenter tout d’abord devant Iapetus Baris, le Navigateur représentant la Guilde sur le marché-franc – il n’a plus rien d’humain, et se montre par ailleurs assez hautain, à son habitude. Il balaie bien vite les formules de politesse et autres questions d’étiquette avancées par Németh pour lui demander d’en venir au fait – il dit être au courant de ce qui préoccupe présentement la Maison Ptolémée. Németh change donc de méthode, et évoque clairement le Bene Tleilax, suspecté d’avoir joué un rôle dans l’agitation sur Gebnout IV, et demande au Navigateur s’il sait quoi que ce soit à ce sujet. Iapetus Baris, après avoir rappelé qu’il n’entend pas se mêler de la politique intérieure de Gebnout IV, se braque quelque peu, et lui demande s’il s’agit d’une accusation… Németh s’en défend, mais, en tournant encore autour des implications de la venue du Bene Tleilax sur Gebnout IV, elle évoque à demi-mots la connaissance éventuelle de ce fait par la Guilde, et les graves conséquences que ce fait pourrait entraîner, ce qui plaît encore moins à Iapetus Baris : « Ce n’est donc pas une accusation, mais une menace ! » Németh s’en défend à nouveau, et le Navigateur semble accepter ses « excuses » et se calmer. Elle continue cependant d’évoquer le Bene Tleilax, en rapport notamment avec son infiltration supposée à l’Université de Memnon, mais aussi quant aux rumeurs évoquant le retour de défunts – dont le précédent siridar-baron Namerta. Iapetus Baris se montre plutôt sceptique : pour lui, le Bene Tleilax est une sorte de croquemitaine, que l’on accuse quand on ne sait pas qui accuser… Il veut bien cependant se pencher sur les dossiers de la Guilde pour enquêter sur cette possibilité, mais en prenant bien garde de ne pas révéler les secrets de ses clients – et en se concentrant sur Khepri, non sur Gebnout IV. Németh demande alors à Vat d’intervenir ; le Docteur Suk demande au Navigateur la permission de mener son enquête sur Khepri – il la lui accorde –, mais aussi s’il a quelques noms à suggérer, des pistes éventuelles : là encore, Iapetus Baris met en avant le secret des transactions commerciales sur le marché-franc, et n’entend pas compromettre ses clients. En quittant leur hôte, Németh et Vat essayent de tirer des conclusions de cette rencontre houleuse ; tous deux pensent que Iapetus Baris est sincère quand il se montre sceptique à l’égard de l’implication réelle du Bene Tleilax (même si, par nature, il est impossible d’analyser son langage corporel comme on le ferait pour un humain lambda…), mais n’excluent pas la possibilité qu’il en sache en fait davantage qu’il n’a bien voulu le dire – sans aller nécessairement jusqu’à l’impliquer dans une « manipulation », possibilité qu’on ne peut cependant totalement écarter. Vat entend chercher Druhr sur la lune, à tout hasard, mais, pour Németh, la priorité est de s’entretenir avec Ra-en-ka Soris, le dirigeant de la Maison mineure spécialisée dans la contrebande de haute technologie, qui fait office d’interface entre les Ptolémée et la Guilde sur le marché-franc.

 

Bermyl hésite quelque peu sur la suite des opérations. Hanibast rentre à Cair-el-Muluk, mais l’Assassin entend régler quelques détails à Memnon avant de partir. Il aimerait se rendre à Nar-el-Abid, s’occuper lui-même de la Maison mineure Arat, au sein de laquelle il a infiltré son agent Taho – il leur est par ailleurs impossible de s’entretenir dans l’immédiat, du fait de la paranoïa habituelle de la secte de zélotes (Taho recontactera son supérieur dès que possible). Bermyl a aussi toujours en tête l’idée de contacter son camarade Gilf Tehuti, de la maison Kenric et disposant d’un siège à la CHOM, mais cela prendrait du temps et il vaudrait peut-être mieux qu’il s’en entretienne d’abord avec Németh et Ipuwer. Dans l’immédiat, cependant, il envisage de placarder des avis de recherche du portrait-robot de Druhr ; ce serait dans ses attributions de prendre cette initiative sans en référer à quiconque, mais il préfère quand même en demander l’autorisation à Ipuwer – le siridar-baron approuve cette méthode, suggérant par ailleurs d’offrir une récompense pour tout renseignement utile concernant cette « disparition inquiétante ». Bermyl agit ainsi : la campagne d’affichage se concentre surtout sur les alentours de l’Université de Memnon, mais l’Assassin prend soin de communiquer le portrait-robot à l’ensemble des services de police de la planète et envisage même de prolonger l’affichage sur Khepri – mais la situation sur la lune est différente du fait du contrat avec la Guilde, et cela demandera donc davantage de temps. Tout compte fait, Bermyl décide alors de se rendre à Heliopolis plutôt qu’à Nar-el-Abid : ce sera l’occasion de voir Apries Auletes, le chef notoirement corrompu de la police sur Gebnout IV, mais aussi, éventuellement, de se renseigner auprès de la Maison mineure Nahab, qui contrôle l’ensemble de la pègre sur la planète.

 

Hanibast Set est donc rentré à Cair-el-Muluk – en même temps que les étudiants « suspects » Satemi Pa-heb et Femi Iseret, qui sont mis au secret, même s’il est sans doute encore trop tôt pour en tirer quoi que ce soit de plus. Le Conseiller Mentat, lors de son voyage de retour, insiste à nouveau sur la nécessité de réévaluer la situation – il ne croit plus guère à sa première hypothèse, selon laquelle Druhr serait aux abois et éprouverait des difficultés à se cacher. Ipuwer l’approuve, et l’urgence est bien à ses yeux de trouver son « réseau de soutien » ; il faudra voir comment Bermyl gèrera cet aspect de l’enquête… Dans l’immédiat, Hanibast entend cependant accompagner Ipuwer dans une nouvelle expédition sur le Continent Interdit, afin d’enquêter sur les divers éléments relevés par le siridar-baron lors de son excursion en ornithoptère. En attendant que le jeune siridar-baron se réveille (c’est un amateur de grasses matinées…), Hanibast travaille les dossiers, notamment les images satellite de la Guilde, et s’entretient avec les pilotes qui avaient accompagné Ipuwer lors de ce vol de reconnaissance. Le Conseiller Mentat est intrigué par le bâtiment « antique » repéré lors de ce premier vol. Il entend par ailleurs se montrer prudent : pas question d’y aller en petit comité vulnérable… Et le jeune siridar-baron apprécierait sans doute de mener une troupe ! L’opération, ainsi, prend de plus en plus une tournure militaire – et s’il paraît inopportun de déployer une légion entière à cet effet, Hanibast et Ipuwer comptent toutefois s’y rendre avec plusieurs centaines d’hommes, histoire de prévenir toute mauvaise surprise. Une première vague abordera le secteur – avec Hanibast en son sein –, qui sera rejointe le lendemain par le gros de la troupe, commandé par Ipuwer. Les capacités militaires de la Maison autorisent ce déploiement exceptionnel, et permettent de l’effectuer sans délai. Ipuwer se montre pourtant très maladroit dans l’organisation de l’expédition… Mais les conseils judicieux d’Hanibast, qui s’était livré à une analyse poussée de la situation, permettent de la mettre sur pied avec une efficience et des précautions suffisantes, palliant les maladresses du siridar-baron.

 

Bermyl, avant de monter à bord d’un ornithoptère à destination d’Heliopolis, ordonne à ses services de garder un œil sur le Troubadour Impérial Nadja Mortensen – qui l’avait accompagné à Memnon. Il arrive à Heliopolis en fin de journée, et va tâter le pouls de la ville dans un bar non loin des quartiers de la Maison Ptolémée. Il n’en retire pas forcément grand-chose : la Maison mineure Nahab n’est évoquée qu’à demi-mots, pas tant par crainte que du fait que sa puissance dans cette ville en particulier tient de l’ordre des choses. Le cas d’Ahura Mendes, sans surprise, n’est pas évoqué une seule fois par les consommateurs, et il est douteux que l’information à ce sujet soit remontée jusqu’ici. La question du sacrilège à Cair-el-Muluk est pour sa part à peine mentionnée, et plutôt à la blague… Bermyl endosse sa couverture de Troubadour, et va s’entretenir avec le barman des rumeurs à propos de morts qui seraient revenus ; son interlocuteur en a eu écho, en provenance de Cair-el-Muluk – il dit savoir que la Maison Ptolémée n’apprécie guère ces on-dit, surtout ceux concernant Namerta, et cherche donc à faire taire les importuns… Bermyl, se doutant qu’il n’en apprendra guère davantage, va se promener dans le quartier Ptolémée, puis part se coucher.

 

Németh insiste pour qu’elle et Vat se rendent auprès de Ra-en-ka Soris, sur Khepri, avant toute chose ; elle demande à Vat comment il compte enquêter sur Druhr, et pense que c’est là l’étape suivante. Le dirigeant de la Maison mineure se montre courtois, à son habitude – et sa fidélité aux Ptolémée n’a jamais fait le moindre doute. Il dit avoir entendu parler de troubles religieux, mais ne pas y avoir vraiment prêté attention : « C’est du domaine de la Maison Menkara. » Vat évoque alors les questions strictement commerciales, et Ra-en-ka se montre disposé à les aider de son mieux. Quand le Docteur Suk l’interroge sur le trafic éventuel de technologies interdites ou suspectes, notamment tleilaxu, Ra-en-ka dit qu’il y en a effectivement, mais rien d’inhabituel – même chose d’ailleurs pour les rapports commerciaux avec Ix, par exemple : dans les deux cas, les intermédiaires sont de toute façon nombreux, pour éviter d’établir un lien direct qui serait préjudiciable à tous. Quand Vat évoque la possibilité d’un trafic de cadavres, Ra-en-ka se montre stupéfait… surtout dans la mesure où il ne voit absolument pas ce que l’on pourrait en faire ! Il a certes entendu quelques rumeurs mystérieuses sur les activités du Bene Tleilax touchant à la « manipulation des corps », mais pour lui ce n’est rien d’autre que le bruit de fond usuel du marché-franc, et il n’en sait pas davantage. Vat lui montre alors le portrait-robot de Druhr, qui n’évoque rien à Ra-en-ka : il ne voit certes pas tout le monde sur Khepri, mais n’a en tout cas pas été personnellement en relation avec elle ; le nom de Druhr ne lui évoque rien non plus, même s’il veut bien éplucher ses dossiers à cet égard. Vat insiste sur le fait que les troubles actuels, et notamment l’implication éventuelle du Bene Tleilax, pourraient nuire aux intérêts de la Maison mineure Soris autant qu’à la Maison Ptolémée. Ra-en-ka demande alors si les Ptolémée ont des instructions particulières quant aux accords commerciaux négociés sur Khepri qui pourraient éventuellement avoir un lien avec les Tleilaxu (et notamment un éventuel trafic de cadavres, le cas échéant), mais Vat ne s’engage pas sur ce terrain-là : pour le moment, il ne cherche que des informations – et Ra-en-ka lui certifie qu’il fera de son mieux. Vat évoque la possibilité que Ra-en-ka se rende sur Gebnout IV s’il apprend quoi que ce soit, mais Németh pense que cela ne serait guère discret… Même s’il y a le risque que leurs communications de Gebnout IV à Khepri soient interceptées. Mais que chercher, et comment ? Németh et Vat étant « reconnaissables », ils ne peuvent pas « s’infiltrer » d’une manière ou d’une autre, où que ce soit… Németh pense qu’il vaut mieux qu’elle rentre sur Gebnout IV – sans aller auparavant « remercier » Iapetus Baris, comme le suggérait Vat : elle n’entend pas faire preuve d’un excès d’obséquiosité… Vat, pour sa part, restera encore un temps sur place.

 

Ipuwer, avant de partir rejoindre Hanibast sur le Continent Interdit, a réglé avec Bermyl la question de la surveillance de leurs « invités » Ophelion – mais il souhaite ne pas impliquer le « Maître-Assassin » Kibuz, les agents déployés à cet effet doivent faire leurs rapports au seul Bermyl. Ipuwer s’entretient toutefois avec ledit Kibuz avant son départ, et lui demande de placer quelques-uns de ses hommes au sein des Atonistes de la Terre Pure, « ces clochards qui donnent une mauvaise image ! » Il s’agit pour le moment de les infiltrer, et, le moment venu, si jamais, de leur nuire par une agitation intempestive… Le siridar-baron demande aussi au « Maître-Assassin » ce qu’il pense des Ophelion ; Kibuz ne relève rien de particulier, et s’étonne qu’Ipuwer semble émettre des doutes, notamment, sur l’ami proche qu’est censé avoir toujours été Antonin Naevius… Les Ophelion sont depuis longtemps des « amis » de la Maison Ptolémée, et certains de leurs membres venaient bel et bien régulièrement sur Gebnout IV, traditionnellement, que ce soit pour négocier des contrats commerciaux ou, le cas échéant, des alliances matrimoniales – ainsi avec Németh… Ipuwer lui fait part de ses doutes quant à la situation présente et se demande s’il en a toujours été ainsi ; Kibuz lui répond que cette sensation d’insécurité provient sans doute de la toute récente encore accession au pouvoir d’Ipuwer, dans les circonstances que l’on sait… Puis Ipuwer monte à bord de son ornithoptère, accompagné par une troupe conséquente.

 

Bermyl, à Heliopolis, se lève avant l’aube pour inspecter quelques quartiers « louches » de la ville, aux mains des Nahab – il aimerait entrer en contact avec la Maison mineure sous un prétexte futile (acheter une arme), mais ceci n’est possible qu’aux plus bas échelons de la pègre (Ngozi Nahab et ses principaux serviteurs le reconnaîtraient instantanément pour ce qu’il est). Bermyl trouve ainsi un vendeur d’armes de bas étage, et négocie avec lui l’acquisition d’une arme de poing banale – il joue à celui qui ne sait absolument pas comment se déroulent ce genre de transactions, et prétend vouloir se venger de sa femme (le dealer lui dit qu’il ne veut surtout pas savoir quoi que ce soit à ce sujet…). Puis Bermyl cherche à prendre le grouillot par surprise en le menaçant de son poignard (l’arme achetée à l’instant n’étant bien sûr pas chargée)… mais rate complètement son coup. Le truand (qui ne porte pas de Bouclier Holtzmann) réagit à toute vitesse, et le combat s’engage. Bermyl joue de malchance et est bientôt contraint de fuir, redoutant que le dealer rameute de ses semblables – mais ce dernier le suit… Bermyl, alors, tente une nouvelle manœuvre pour déstabiliser son adversaire, et, cette fois, y parvient. Il le neutralise, s’assure que personne ne les a entendus, et lui colle au nez le portrait-robot de Druhr – mais le délinquant ne l’a jamais vue et n’en a jamais entendu parler… Bermyl le tue d’un coup de poignard en plein cœur, et s’assure de ne pas avoir laissé de traces avant de s’en aller, laissant le cadavre adossé à un mur dans une ruelle obscure…

 

Quand Németh rentre à Cair-el-Muluk, après une escale à Heliopolis, Ipuwer est toujours présent – en pleins préparatifs pour son expédition. Elle lui demande s’il veut qu’elle l’informe des résultats de ses recherches matrimoniales, mais il trouve le moment plutôt mal choisi… Il dit n’attacher de l’importance qu’à la bonne « génétique » de son épouse, entendant par là qu’il souhaite avoir un héritier mâle aussitôt que possible, et se fiche totalement du reste – il entend se retirer bien vite, cette vie de siridar-baron ne lui convient vraiment pas… D’ici-là, il fera le nécessaire, mais il n’a aucune ambition de nature politique et est parfaitement conscient de ses faiblesses en la matière. Mais, pour une fois ! il a présentement quelque chose d’important à faire, et s’en va donc, laissant Németh seule… Celle-ci veut bien, dès lors, accélérer les choses… mais continue de se méfier des Kenric, et de la « coïncidence » de l’arrivée des époux Drescii avec les troubles affectant récemment Gebnout IV.

 

Vat, sur Khepri, se plonge dans les dossiers du marché-franc – d’un maniement guère aisé, du fait de leurs complexes circonvolutions juridiques, notamment (Vat s’y perd à plusieurs reprises). Il s’intéresse tout particulièrement à des « conditions d’emballage particulières » – entendant par-là la cryogénisation ou « l’entropie nulle », par exemple. Il repère quelques dossiers pouvant se montrer intéressants à cet effet, mais qui demanderont à être étudiés dans le calme et minutieusement. Il s’interroge aussi sur d’éventuelles « substitutions de personnalité », ou du moins dans l’immédiat des « disparitions », mais ne trouve cette fois rien d’intéressant – les archives de la Guilde pourraient être plus utiles, mais y accéder sera problématique… Il ne trouve globalement rien renvoyant d’une manière ou d’une autre à Druhr. Il pense dès lors rentrer à son tour sur Gebnout IV.

 

Hanibast s’est donc rendu sur le Continent Interdit avant Ipuwer – avec un contingent plus restreint mais comprenant tout de même plusieurs centaines d’hommes. Il a ainsi pu constater les traces d’engins lourds sur les berges de la baie où s’accumulent les bateaux des morts – nombreux, mais certainement pas assez au regard d’un rite plurimillénaire, comme cela avait déjà été déduit. Un vague « chemin » s’éloigne de la baie pour mener au « temple » de facture délibérément archaïque qu’avait entraperçu Ipuwer en survolant la zone. Hanibast s’y rend avec des soldats d’élite, progressant prudemment, tandis que d’autres troupes inspectent la baie et montent le camp. Le bâtiment monolithe s’avère bien vite être un mausolée, aux dimensions gigantesques, abritant les dépouilles des membres essentiels de la Maison Ptolémée depuis des siècles, et même des millénaires. Les tombeaux de la première pièce, les plus anciens, ont parfois été un peu dégradés par l’écoulement du temps, mais il est impossible d’y relever des traces d’une quelconque activité récente. Hanibast progresse avec prudence, et en usant au maximum de ses capacités d’observation – sa parfaite connaissance de la généalogie des Ptolémée le guide jusqu’aux salles les plus reculées, où se trouvent les tombes les plus récente : il se dirige ainsi vers la tombe de Namerta… qui s’avère profanée (c’est la seule dans ce cas qu’il ait pu repérer dans l’ensemble du mausolée). Tout semble indiquer que la violation de la sépulture remonte à deux ans, immédiatement ou presque après le rite funéraire. Les soldats qui ont inspecté la baie, par ailleurs, ont repéré une anomalie : un des plus gros bateaux, où s’entassent les dépouilles des plus pauvres, a été complètement vidé de ses cadavres – qui se comptaient sans doute par centaines –, contrairement aux autres alentour ; là encore, cela remonte à un peu moins de deux ans.

 

Ipuwer arrive sur place à son tour, tandis qu’Hanibast et ses hommes ont déjà rassemblé les éléments précédents. Le siridar-baron, intrigué par les traces d’engins, aimerait dénicher l’endroit où se dissimulent ces derniers. Hanibast lui résume le résultat de ses premières explorations ; il explique qu’ils se sont fourvoyés et doivent réévaluer leurs hypothèses : tout indique qu’il y a ici une « population » qui s’occupe de récupérer les morts de la Maison Ptolémée, mais dans une optique religieuse et empreinte de respect – ils servent les morts. Mais il y a aussi une « autre faction », qui s’est emparée de cadavres, dont celui de Namerta mais aussi bien d’autres, avec un tout autre objectif en tête… Hanibast pense qu’il est nécessaire d’installer des troupes ici afin « d’attendre la proie », et Ipuwer l’approuve.

 

À suivre…

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Sandman, vol. 3, de Neil Gaiman

Publié le par Nébal

Sandman, vol. 3, de Neil Gaiman

GAIMAN (Neil), Sandman, volume 3, [Sandman #29-39, The Absolute Sandman Volume 2, Sandman Midnight Theater #1, The Sandman Companion], illustré par Stan Woch, Bryan Talbot, Shawn McManus, Colleen Doran, Duncan Eagleson, John Watkiss & Teddy H. Christiansen, préface d’Alisa Kwitney, traduction [de l’anglais] de Patrick Marcel, [s.l.], Urban Comics, coll. Vertigo Essentiels, [1991-1992, 2007] 2013, 432 p.

 

Retour à Sandman, une des plus grandes BD de tous les temps, et clairement ce que Neil Gaiman a fait de mieux (oui, je sais, je le répète à chaque compte rendu, mais voilà, quoi). Dans la réédition Urban Comics, bénéficiant d’une vraie bonne traduction de Patrick Marcel, nécessaire, et débordant de matos complémentaire…

 

Le présent volume est construit autour de l’arc en six épisodes Le Jeu de soi, entouré par cinq récits courts tenant en un seul épisode chacun et adoptant un cadre historique – il est enfin prolongé, hors bonus, par un long épisode du Sandman Midnight Theater que je ne connaissais pas du tout…

 

Commençons par l’arc. Dans une très intéressante interview en fin de volume (tirée du Sandman Companion), tant Neil Gaiman que celui qui l’interroge tombent d’accord pour dire que Le Jeu de soi est probablement le récit long de Sandman le moins apprécié des lecteurs… même si Gaiman avance que c’est peut-être son préféré pour sa part. Ce rejet supposé me laisse un peu perplexe, tant le matériau est excellent, mûrement réfléchi et émouvant. Cela dit, maintenant que j’y repense, il n’est pas exclu que ma réaction lors de ma première lecture – il y a pas mal de temps de cela, et tout d’abord en anglais – ait été somme toute mitigée, oui… Là où, aujourd’hui, je n’ai plus la moindre prévention à cet égard, et admire la pertinence et la justesse du propos.

 

Gaiman parle, pour l’ensemble de Sandman, d’une alternance de récits « masculins » (où, accessoirement, le Sandman est bien davantage au centre de l’intrigue) et de récits « féminins » (où il se fait plus rare). Aux récits « masculins » de Préludes & Nocturnes et La Saison des Brumes (centrés sur Morphée) répondent donc les récits « féminins » La Maison de poupées et Le Jeu de soi… Je ne sais pas (ou plus) si cette grille d’analyse est pertinente sur la durée, ni si elle permet d’expliquer vraiment quoi que ce soit – même si une saynète dans un magasin de comics, ici, témoigne des difficultés du geek mâle de base à admettre qu’une femelle puisse lire des BD, voire avoir une âme… au point de se montrer bêtement lourd. Peut-être… On a souvent dit, par ailleurs, que Sandman avait attiré un public féminin assez conséquent, sauf erreur – mais sans doute ne faudrait-il pas en tirer de conclusions hâtives ?

 

Le Jeu de soi (où Morphée n’apparaît donc guère, finalement) est en tout cas effectivement centré autour des femmes, et questionne bien la féminité dans ses attributs réels ou supposés (fantasmes inclus, ou rêves si vous préférez, comme de juste). Nous sommes tout d’abord dans un immeuble new-yorkais, entièrement habité par des femmes (George est la seule vraie exception, mais il est sans doute « glauque » avant d’être un homme – si l’on peut même en parler comme d’un homme ; quant à Wanda, elle est peut-être née Alvin, et a toujours son « machin » entre les jambes, mais elle n’en est pas moins Wanda – quoi qu’en disent les pénibles, quoi qu’en dise aussi la lune…). On y croise ainsi un couple de lesbiennes, Hazel et Foxglove (cette dernière en rapport avec la Judy du traumatisant épisode de la cafeteria dans Préludes & Nocturnes), une mystérieuse petite demoiselle coincée derrière ses grosses lunettes, Thessaly, et – surtout, elle est au cœur de l’histoire, même si tous ces personnages secondaires sont admirablement conçus et rendus, et contribuent énormément à la justesse du propos de cet arc – on retrouve ici Barbie, entraperçue dans La Maison de poupées, du temps où elle était en couple avec Ken (forcément) ; elle donnait alors l’image d’une dinde superficielle au possible – image qu’entend dynamiter Le Jeu de soi, dont un des thèmes essentiels est que personne n’est un stéréotype ; et Barbie a effectivement une âme, au-delà de ses seules marottes un tantinet punk – son utilisation inventive et excentrique du maquillage, par exemple : elle se peint littéralement le visage –, tranchant déjà sur la façade lisse de la poupée normée qu’elle était censée être au premier abord.

 

Barbie, surtout, a de l’imagination. Ou en avait ? Fut un temps où elle arpentait sans cesse le même royaume onirique, dans une séquence de rêves à la façon d’une série. Là-bas, la fillette était une princesse – forcément ? Elle y avait en tout cas nombre de camarades, plus ou moins animaliers, qui peuplaient un monde de fantasy empruntant énormément à Oz comme à Narnia, même si on y trouve d’autres allusions en prime. Mais c’est le passé, tout cela… Et son royaume sombre dans un hiver perpétuel, ses vieux camarades sont en proie à la tyrannie du mystérieux et inquiétant Coucou…

 

Barbie n’en a pas conscience. Elle dit d’ailleurs ne plus rêver. Elle conserve bien quelques souvenirs de ce déferlement d’imagination enfantine, qui la caractérisait alors en partie et a sans doute contribué à la former telle qu’elle est, mais, non, elle n’en rêve plus – depuis sa liaison avec Ken, peut-être ? Ou encore avant ? Peu importe : le fait est que la domination du Coucou a mué le rêve en cauchemar… Et si elle ne rêve pas, alors le rêve doit revenir à elle – et c’est ainsi que le colossal Martin Dix-Os (un « gros chien », vraiment ?) fait son apparition à New York, tandis que les serviteurs du Coucou sèment le cauchemar dans l’immeuble de Barbie ; ce qui déplait fortement à Thessaly, elle aussi bien loin en définitive de son stéréotype de femmelette timide aux lunettes qui lui mangent le minois…

 

L’alternance entre le récit dans le Rêve et celui qui se déroule au sein de l’immeuble new-yorkais est menée avec une grande astuce par Neil Gaiman, qui sait enrichir chaque versant des apports de l’autre, les deux lignes narratives étant ainsi joliment intriquées pour appuyer un propos global d’une grande finesse. L’auteur y questionne la féminité autant que le rêve, et broie donc les stéréotypes d’une manière ô combien réjouissante. Les scènes frappantes ne manquent pas – j’ai bien entendu mes favorites, qui impliquent surtout Thessaly, excellent personnage autorisant quelques délicieuses cruautés baignant dans l’humour noir et le gore. Et puis il y a Wanda, bien sûr… Un très beau personnage que cette transsexuelle redoutant l’opération finale – là encore, Gaiman anéantit les clichés et développe une figure complexe et humaine, jusqu’à l’apothéose du dernier épisode de l’arc, ô combien émouvant et, d’une certaine manière, « politique » (ce qui était sans doute bien plus audacieux alors qu’aujourd’hui, où ces questionnements se sont quelque peu banalisés, même si la route est encore longue).

 

Au-delà, l’intrigue du « Pays » onirique ne manque pas d’intérêt non plus. L’imagination de Gaiman tourne à plein régime, versant tantôt dans l’hommage assumé, tantôt dans des inventions plus personnelles, avec une égale justesse. On y appréciera tout particulièrement les compagnons de la princesse Barbara – Wilkinson, par exemple, la musaraigne en trench-coat de détective privé… L’atmosphère amère qui envahit ce royaume idéal ne manque pas de toucher profondément, par ailleurs – et la confrontation avec le Coucou est très marquante, et là encore d’une grande astuce, en jouant habilement des préconçus et autres suppositions du lecteur pour mieux les tordre le cas échéant, ou, paradoxalement peut-être, surprendre justement en les affichant.

 

Le Jeu de soi est donc une vraie réussite – et peut-être un des moments les plus émouvants de Sandman. C’est probablement aussi un arc qui gagne à être relu – sans doute sa subtilité essentielle ne peut-elle guère être appréhendée, ou pas totalement du moins, au premier coup d’œil.

 

Les récits « historiques » qui entourent cet arc sont globalement bons à très bons… même si j’ai à vrai dire du mal avec « Thermidor », qui ouvre le volume, et est probablement un des récits de Sandman que j’aime le moins (voire celui que j’aime le moins ?) ; l’idée de base n’est pas mauvaise, loin de là – avec Lady Constantine, ancêtre de John, qui se voit confier une dangereuse mission par Morphée, qui la conduira dans la France en pleine Terreur… Le problème est à mon sens la représentation de cette Terreur – qui est complètement fantasmée. Oui, nous sommes dans Sandman, les fantasmes sont à propos… Mais là je trouve que ça ne marche pas, à force d’excès. Les figures cauchemardesques et unilatéralement haïssables de Robespierre et plus encore Saint-Just m’agacent plus qu’autre chose. Vague réflexe de Franchouillard qui s’est un temps intéressé à l’histoire de la Révolution française ? C’est très, très possible – et ce quand bien même je ne porte guère ces personnages dans mon cœur, au fond (tout en avouant une certaine fascination pour Saint-Just). Les dernières planches ont beau être très réussies, ce qui précède m’empêche d’adhérer au propos – bêtement, peut-être…

 

« Auguste » – sur l’Empereur romain, donc – est un récit plus fin, même si, pour le coup, il joue des stéréotypes. Le fin mot de l’histoire intéressera plus ou moins… Mais cette conversation entre l’Empereur vieillissant et un comédien nain, tous deux grimés en mendiants pour prendre incognito le pouls de Rome, a ses beaux moments et ne manque sans doute pas de pertinence.

 

De ces récits « historiques », mon préféré est cependant, et de loin, « Trois Septembres et un janvier ». Les jumeaux Désespoir et Désir y font un pari avec le Sandman, portant sur l’appartenance d’un homme à tel ou tel de ces Infinis ; l’homme en question n’est autre que Norton Ier, seul et unique empereur des États-Unis… Un récit touchant et stimulant, sur l’importance d’avoir un rêve – comme barrière ultime à l’autodestruction. Très fort et très juste.

 

Les deux épisodes historiques restants se trouvent après Le Jeu de soi. « La Chasse » (qui, dans mon exemplaire, souffre de fâcheux défauts d’impression, je ne sais pas si c’est généralisé…), récit d’un grand-père bougon à sa petite-fille téléphage, évoque un « peuple » russe qu’on devine bien vite lycanthrope, au travers d’un joli conte à la puissance d’évocation certaine (qui m’a fait penser, à certains égards encore que de manière nettement moins drôle, au chouette roman estonien L’Homme qui savait la langue des serpents). Très bien amené, et efficace.

 

J’y ai cependant préféré « Zones floues », complexe récit à la structure et aux implications vertigineuses, sur le temps et le rêve qui s’entremêlent sans cesse, autour de la figure du jeune Marco Polo – qui rencontre dans cet entre-deux rêves et fantômes, et un homme qui connaît déjà ce que Marco n’est toujours pas en mesure de raconter, pour la simple raison qu’il ne l’a pas encore vécu. Très malin, vraiment.

 

J’avais déjà lu tout cela – même si c’était il y a longtemps. « Le Théâtre de Minuit », par contre, m’était totalement inconnu (c’est un hors-série, ne figurant pas dans Sandman à proprement parler). Ce récit, co-scénarisé par Neil Gaiman et Matt Wagner, et très joliment illustré par Teddy H. Christiansen (son style très « peinture » tranche agréablement sur celui, plus commun et pas toujours irréprochable à mon sens, des nombreux dessinateurs qui se sont succédé sur la série – on y trouve de tout, en fait), est aussi futé qu’enthousiasmant – et délicieusement pervers à certains égards. Nous sommes dans l’entre-deux-guerres, alors que le Sandman est toujours captif d’un sous-Aleister Crowley (voir Préludes & Nocturnes). Enfin, « le Sandman »… Oui, le « vrai », le « nôtre » ! Mais les auteurs mettent ici en scène le Sandman originel – le super-héros masqué, qui endort ses adversaires… Wesley Dodds, de son vrai nom, se rend en Angleterre, en quête de justice, ou peut-être en quête de son ex-compagne. Tous deux, et bien d’autres encore, seront amenés à se mêler à la foule perverse et un brin ridicule conviée à une célébration ésotérique à la noix – la peinture de ce milieu, impitoyable, suscite quelques très beaux moments, parfois délicieusement malsains ; mais c’est aussi un théâtre de choix pour que les personnages révèlent leurs talents cachés : nombreux sont en effet ceux qui ont quelque chose à dissimuler, et l’on dissimule bien des choses dans cet intriguant manoir – dont le Sandman, le « vrai »… Le récit, brillamment écrit et bénéficiant d’une belle galerie de personnages hauts en couleurs, a en outre quelque chose de très anglais, et en même temps de très pulp, qui le rend particulièrement savoureux. Très chouette.

 

Restent encore de nombreuses annexes, dans lesquelles on retiendra surtout le long entretien avec Neil Gaiman décortiquant Le Jeu de soi. Et éventuellement une brève mais jolie histoire tournant autour du Désir…

 

Ce troisième volume est donc à nouveau excellent, riche de grands moments, confirmant que Sandman est une série immense et indispensable – et qui gagne probablement encore à être relue. Suite bientôt avec le quatrième volume…

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Insectes, de Lafcadio Hearn

Publié le par Nébal

Insectes, de Lafcadio Hearn

HEARN (Lafcadio), Insectes, préface d’Anne-Sylvie Homassel, textes traduits de l’anglais par Anne-Sylvie Homassel, Marc Logé et Joseph de Smet, Paris, Les Éditions du Sonneur, 2016, 325 p.

 

Si Lafcadio Hearn, écrivain voyageur qui semblait priser tout particulièrement les entre-deux, les marges floues séparant (ou liant ?) les différentes civilisations, est probablement surtout connu pour son recueil d’histoires fantastiques japonaises Kwaidan, ô combien recommandable, il a néanmoins exercé sa plume dans bien d’autres domaines, ainsi qu’en témoigne le présent ouvrage – encore que les liens directs avec Kwaidan ne manquent pas (certains textes en sont même issus, à vrai dire). Celui qui finit par se faire appeler Koizumi Yakumo avait décidément une passion des « petites choses délicates », et Insectes en témoigne assurément (qui se fonde sur Insect Literature, une anthologie compilée en 1921 par Masanobu Ôtani, un des étudiants confits d’admiration de Lafcadio Hearn, mais qui est ici complétée par d’autres textes sur le même thème).

 

« Petites choses délicates », oui, et à deux titres, car cela renvoie tant au sujet littéraire – les insectes, donc, avec peut-être une prédilection pour les insectes « musiciens » ou « chanteurs », mais n’excluant pas pour autant les autres, des lucioles aux fourmis en passant par les agaçants moustiques (on compte même quelques brefs détours du côté des arachnides) – qu’à la manière d’en rendre compte : essentiellement la poésie, tout particulièrement les formes courtes caractéristiques de la culture japonaise en la matière (des haïkus au premier chef, mais il y a d’autres structures), mais l’ouvrage se penche aussi sur le thème tel qu’il a été traité par les Grecs anciens, puis, bien plus tard, par quelques rares Anglais et Français contemporains. Cette longue absence du thème en Europe l’intéresse tout particulièrement – il en rend le christianisme responsable, à bon droit sans doute, ou du moins dans une opposition essentielle par rapport au bouddhisme, envisageant la question de l’âme d’une manière bien différente –, mais plus encore les similitudes qu’il entend dégager entre la poésie classique de la Grèce et celle du Japon au long des siècles.

 

Les vieux lecteurs de ce blog, s’il y en a, se souviennent peut-être de quelques allusions à mon incompréhension globale de la poésie, déguisée sous un vague mépris idiot. Je ne suis dès lors probablement pas le critique le plus indiqué pour extraire la substantifique moelle de cet étonnant recueil… D’autant que je comprends et apprécie sans doute encore moins les haïkus que les formes poétiques occidentales ! Pourtant, séduit tant par le personnage de l’auteur que par ma lecture de Kwaidan, j’étais très curieux de lire ce bel ouvrage des Éditions du Sonneur, conçu notamment par l’excellente Anne-Sylvie Homassel (un bon point supplémentaire). Et j’ai bien fait, puisque ça a parfaitement fonctionné…

 

Il faut dire que, comme dans Kwaidan à maints égards, Lafcadio Hearn se livre ici à un imposant mais toujours pertinent travail de collecte puis de transmission. Au fond, si sa plume délicate et ses commentaires enthousiastes sont toujours les bienvenus, bon nombre des textes ici compilés ne sont pas pleinement des créations personnelles (la question de la traduction, par lui puis par d’autres, changeant aussi probablement la donne)… Mais cela n’a finalement pas grande importance, tant le travail de passeur de Lafcadio Hearn est appréciable et admirable – et probablement salutaire.

 

On retrouve ici d’une certaine manière la dimension scientifique, au sens ethnographique du moins, qui présidait à la compilation de Kwaidan. Cependant, Insectes, en dépit de quelques fines observations occasionnelles, n’a pas d’ambitions « naturalistes » au sens le plus strict. Les insectes y sont surtout un sujet poétique, riche de questionnements métaphysiques et éthiques, édifiants pour l’homme à leur manière.

 

Parfois d’une manière un brin déconcertante, d’ailleurs – ainsi quand Lafcadio Hearn observe, sous la houlette d’un Spencer, le comportement politique et moral des « insectes sociaux » et notamment des fourmis, y cherchant des enseignements utiles à l’homme arrogant, convaincu de sa supériorité nécessaire quand il se montre en fait « en retard » sur les plus singuliers comportements sociaux des fourmis… La question de l’égoïsme et de l’altruisme, celle tout autant de l’individualité face à la communauté, aboutissent ici à des réponses parfois étonnantes, à la limite de susciter le malaise, peut-être…

 

On sera sans doute bien davantage séduit par ses riches articles – essentiellement japonais, donc, même s’il y a quelques retours en arrière occasionnels sur les autres pays dans lesquels l’auteur a vécu, et les cultures poétiques qui l’intéressent tout particulièrement – portant sur les papillons, les lucioles, les libellules, les sémi (cigales) et autres « insectes musiciens ». Les petits animaux y sont envisagés pour eux-mêmes, mais tout autant pour les rapports que les hommes entretiennent avec eux : les petits garçons qui les chassent habilement (et cruellement ?), les petites filles qui les pleurent et les ensevelissent quand – trop tôt, bien trop tôt – la mort frappe et s’empare de leurs délicats jouets (saisissant parallèle, ici, entre la Grèce antique – éventuellement « modernisée » ou plutôt perpétuée par un José-Maria de Heredia – et le Japon), les commerçants qui vendent aux bonnes familles des insectes en cage – des lucioles pour éclairer le jardin, des grillons ou cigales pour susciter un délicat et rassurant paysage sonore –, les poètes, enfin, qui déploient leur finesse d’observation dans de petits poèmes qui sont tous autant d’instants saisis sur le vif et gravés dans le marbre de leur beauté, les haïkus répondant ici aux estampes classiques d’un Hokusai…

 

Et c’est vrai qu’ils sont souvent… disons, « charmants », ces petits poèmes capturant le moment, notant le comportement au travers d’une intense observation fascinée. Il s’en dégage peut-être aussi – aux yeux d’un Occidental inculte tel que votre serviteur, du moins – une certaine naïveté… Mais bien souvent rafraichissante, au fond. Ce qui caractérise probablement tout autant la plume enthousiaste de Lafcadio Hearn compilant, comparant, analysant et transmettant.

 

C’est qu’il y a tout un monde derrière ces poèmes – et Lafcadio Hearn, le passeur, fait des merveilles avec son étonnant matériau, dressant pour ses lecteurs non japonisants un délicieux tableau empreint tant d’exotisme que de fascination, mais tout autant, pour ses étudiants nippons, un miroir enrichissant de leur culture séculaire, laissant çà et là la place à quelques curieux aperçus du thème tel qu’il a été traité en Europe. L’amour du Japon dont fait preuve l’auteur n’empiète pas sur sa dévotion originelle envers la Grèce classique – et c’est ainsi qu’il unit les deux mondes, dont la finesse et la qualité de perception s’avèrent étonnamment proches, produisant un même bouleversement ébahi chez le lecteur ou l’auditeur.

 

Insectes est bel et bien un très joli ouvrage, compilation de pièces charmantes autant qu’édifiantes. Relativement inclassable, il est cependant à même de toucher un public curieux mais pas nécessairement connaisseur – dont votre serviteur en principe rétif à la poésie –, en lui dévoilant des perspectives inattendues et insoupçonnées. Les nombreux « émaux et camées » qu’il renferme, témoignant tous d’une sensibilité et d’une empathie si rares (dans une ère où dominent le cynisme et l’indifférence au monde ?), font mouche (aha), séduisent et régalent. Des « petites choses délicates » qui se muent en un immense sujet – il y a beaucoup à en retirer.

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