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"Les Frères Sisters", de Patrick deWitt

Publié le par Nébal

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DEWITT (Patrick), Les Frères Sisters, [The Sisters Brothers], traduit de l’américain par Emmanuelle et Philippe Aronson, Arles, Actes Sud, coll. Lettres anglo-américaines, [2011] 2012, 357 p.

 

Malgré une intense propagande charybdéenne, je n’ai toujours pas lu Ablutions, le premier roman de Patrick deWitt (qui n’a cependant pas grand-chose à voir, j’imagine, avec le roman dont nous allons traiter aujourd’hui). Mais dans le cadre de ce « Western Summer » dans lequel je me suis lancé, il m’était bien entendu impossible de faire l’impasse sur ces Frères Sisters, qui, sous ce nom tout de même un brin loufoque, nous ramènent à la grande légende de l’Ouest, et plus précisément à celle de la ruée vers l’or en Californie.

 

Les frères Sisters – les légendaires frères Sisters –, ce sont Charlie, l’aîné, et Eli, le narrateur. Et ce sont des tueurs. Pourtant, en dépit des liens du sang et de leur commune profession, ce sont deux individus bien marqués, au caractère bien trempé. Charlie, ainsi, est d’une complète amoralité, et plus qu’un peu porté sur la boisson ; Eli, de son côté, le gros Eli, est nettement plus sentimental, ce qui l’amène tantôt à exprimer des remords quant à leurs coupables activités, mais aussi à succomber à de terribles crises de colère. Les deux font néanmoins la paire, et, dans leur profession, ce sont des sommités.

 

Ils travaillent souvent pour le mystérieux Commodore, basé à Oregon City. Et, en cette année 1851, le Commodore leur fournit une nouvelle tâche : il s’agit pour eux d’éliminer un certain Hermann Kermit Warm, chercheur d’or de son état, que le patron accuse de l’avoir voler. Accusation plus que douteuse, une fois n’est pas coutume… Mais nos deux anti-héros enfourchent néanmoins aussitôt leurs nouveaux chevaux – Eli ayant quelques problèmes avec son Tub, ne serait-ce que le fait qu’il soit nommé – et prennent la direction de la côte Ouest enfiévrée. Long périple pour un assassinat, qui les amènera à croiser, sur un mode picaresque, toute une kyrielle d’individus plus ou moins loufoques, victimes de la légende de l’Ouest et de la folie de l’or.

 

Le roman, constitué de chapitres généralement assez brefs, prend ainsi son temps pour nous faire arriver jusqu’en Californie, et est émaillé de saynètes piquantes, entre deux cuites de Charlie et deux déceptions sentimentales d’Eli (qui songe à se mettre au régime). C’est l’occasion de mieux cerner ces personnages remarquablement bien campés au-delà de la loufoquerie du premier abord, et d’apprendre à vivre avec eux jusqu’à ce que la mission débute véritablement.

 

Mais, bien sûr, les frères Sisters ne sont pas au bout de leurs surprises… et leur quête du chercheur d’or supposé voleur va les conduire à remettre en question leurs présupposés éthiques – si – et le bien-fondé de leur profession. Et le burlesque des premières aventures (quand même sanguinolentes) de Charlie et Eli, qui saura se montrer fort réjouissant pendant un bon moment, cèdera en définitive la place au tragique, l’hubris étant de la partie. Je m’en voudrais cependant d’en dévoiler trop, et m’en tiendrai donc là ; mais l’astuce avec laquelle Patrick deWitt ose le changement de registre, du comique assumé au franchement poignant, méritait d’être souligné.

 

Ce n’est assurément pas là la seule qualité de ces Frères Sisters, roman qui se dévore avec un plaisir constant, et dont on tourne les pages sans même y penser. Ainsi que je l’avais déjà noté, les personnages sont fort bien campés – ce qui vaut pour Charlie et Eli, superbe illustration de la fraternité dans tout ce qu’elle peut impliquer, mais pas seulement, loin de là. Sous la blague, le mythe de l’Ouest est en outre intelligemment questionné (quand bien même dans le registre de la parodie), ce qui fait de ces Frères Sisters un western bien conçu et, si j’ose employer cette expression passe-partout, vaguement post-moderne. Notons enfin que la légèreté de l’ensemble (enfin, « ensemble »… jusqu’à ce que les frères rencontrent Hermann Kermit Warm, en tout cas) n’empêche pas Patrick deWitt d’user d’une plume très habile, aussi agréable à la lecture que pertinente, drôle et un brin pathétique (dans tous les sens du terme).

 

On l’aura compris : Les Frères Sisters est un bon roman. C’est au moins un bon divertissement, selon l’expression consacrée, bien ficelé et bien écrit ; et, quand on en arrive aux dernières pages, on se convainc sans peine que c’est aussi un peu plus que cela ; bref, un bon roman, tout court, plaisir de lecture en rien coupable, qui mérite le détour.

 

Ou du moins est-ce le cas dans le cadre de mon « Western Summer ». Ce roman y avait tout à fait sa place, et a parfaitement satisfait mes attentes. Je n’irai cependant pas jusqu’à en faire un roman « incontournable », et avoue avoir du mal à saisir comment – ainsi que la quatrième de couverture ne manque pas de le rapporter… – cette friandise finalement douce-amère a pu figurer dans la dernière sélection du Man Booker Prise 2012 : on est quand même bien loin, avec Les Frères Sisters, d’une littérature de génie, à même de marquer durablement ; non, ce roman ne me laissera pas un souvenir impérissable, de toute évidence. Mais, en attendant, j’ai pris beaucoup de plaisir à le lire ; et n’est-ce pas là l’essentiel ? Roman fort sympathique, et plus ambitieux qu’il n’y paraît sans pour autant se prendre trop au sérieux, Les Frères Sisters constitue bien, dans son genre et sans doute au-delà, une réussite.

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Questionnaire jeux vidéos

Publié le par Nébal

Bon, aujourd’hui, même si j’ai des articles en retard, j’ai la flemme de faire un compte rendu casse-tête, du genre à nécessiter la moindre agitation de mes neurones. Alors, ça ne m’arrive pas souvent, mais je vais remplir un questionnaire, puisque c’est ça : celui consacré aux jeux vidéos proposé par le Traqueur stellaire.

 

1/ Quels genres de jeux te définissent le mieux ?

 

Sans aucun doute, les jeux de stratégie/gestion au tour par tour, d’une part, et, d’autre part, les jeux de rôle. Du coup, entre les deux, il y a une case parfaite pour les tactical RPG. J’ai eu ma période FPS, aussi (ça défoule), mais ça fait très longtemps que je n’y ai pas touché.

 

2/ Tu es consoles, tablettes ou ordinateur pour jouer ?

 

Très majoritairement ordinateur. J’ai commencé à jouer sur un vieux CPC 6128, avant de passer au PC, qui ne m’a plus quitté depuis (enfin, je l’ai amélioré au fur et à mesure, bien sûr, mais n’ai jamais eu une bête de compétition, par contre). Mais j’ai aussi joué sur des consoles, surtout quand j’étais gamin : Game Boy tout d’abord, puis Megadrive. J’ai raté le passage des consoles 32 et 64 bits. Par contre, il y a quelque temps de ça, je m’étais pris une PSP, que j’ai pas mal utilisée ; mais aujourd’hui, ça m’a lassé… Jamais de tablette, pas encore eu l’occasion.

 

3/ Quels sont les trois jeux qui t’ont le plus marqué ?

 

Je préfère répondre par séries de jeux. Et comme je ne sais pas décidément pas choisir, ben je vais en mettre quatre.

 

Shining Force

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C’est avec ces jeux que j’ai découvert l’univers merveilleux des tactical RPG, et ce fut une énorme baffe. Visuellement, c’était moche comme tout, mais qu’est-ce que c’était bon ! J’ai passé des heures et des heures à finir et finir encore Shining Force, un peu moins sur Shining Force II, mais autant sur Shining Force CD. Depuis, j’ai eu l’occasion de pratiquer d’autres excellents jeux de ce genre, comme Final Fantasy Tactics ou encore les excellents Disgaea (à mourir de rire, ce qui ne gâche rien), mais, la nostalgie, camarades : les Shining Force gardent encore une place particulière dans mon cœur. Et quand, il y a quelques années, j’y ai à nouveau joué sur un émulateur, le plaisir était intact, ce qui est assez rare pour être signalé.

 

Sid Meier’s Civilization

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Est-il besoin de présenter ce jeu et ses succédanés ? Là, on fait vraiment dans le mythique. J’ai découvert la série avec Civnet, suis retourné ensuite au premier Civilization, et ai continué avec chaque nouvelle sortie, de Civilization II à Civilization V. Un plaisir inégalé, parfait pour assouvir ma mégalomanie. Je reconnais ne pas être un très bon joueur – je ne sais pas vraiment gérer la guerre, je gagne généralement avec la science, ou éventuellement la culture et la diplomatie – mais peu importe : j’adore construire et gérer mon empire, écrire l’histoire. Et aucun jeu de ce genre n’est à mon sens aussi bon que ce grand ancêtre (même si j’ai beaucoup aimé, dans un registre légèrement différent, Medieval II Total War).

 

 The Elder Scrolls

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J’avais acheté le premier jeu, Arena, totalement par hasard… et n’ai jamais vraiment pu y jouer, pour tout un tas de raisons. Mais le concept me plaisait bien. Aussi, je me suis précipité sur Daggerfall à sa sortie… et re-baffe énorme. On n’a jamais fait de JDR PC aussi vaste. Alors, certes, c’était bourré de bugs, mais qu’est-ce que j’ai pu prendre mon pied sur ce jeu ! J’ai incarné des dizaines de personnages, sans me lasser ; je ne compte pas les donjons que j’ai arpentés, du coup… Puis, nouvelle baffe, des années plus tard, avec Morrowind, qui reste à mon sens, toutes choses égales par ailleurs, le meilleur de la série, du fait de son univers très riche et plus original que d’habitude. J’ai donc moins aimé Oblivion et Skyrim, mais c’est très relatif : ce fut chaque fois une excellente expérience. C’est bien simple : The Elder Scrolls, c’est ZE série de jeux de rôle sur PC ; il n’y a que les Fallout pour rivaliser (je ne les ai pas retenus dans cette liste seulement parce que les Elder Scrolls m’ont touché en premier lieu, et continuent encore aujourd’hui).

 

 Heroes of Might & Magic

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Encore un bon moyen de mêler jeu de rôle et stratégie/gestion au tour par tour. J’ai découvert la série avec HOMM II, et ce fut un sacré choc. Ce n’est qu’ensuite que j’ai joué au premier (mais je l’ai fait quand même, parce que gros fan). Et j’ai enchaîné sur les suivants : HOMM III (le meilleur à mon sens), HOMM IV (totalement raté en ce qui me concerne, la fausse note de la série), puis HOMM V (qui est retourné aux bonnes vieilles habitudes, mais en plus joli). Si les Civilization et Elder Scrolls sont probablement les jeux auxquels j’ai le plus joué en solo, les HOMM ont néanmoins un énorme atout : la possibilité de jouer à plusieurs sur un seul PC. Je n’ai jamais tenté l’expérience du jeu en ligne, mais ça, c’est énorme (convivialité en plus). Alors si on y rajoute l’éditeur de scénarios, on est pas sortis de l’auberge… Là encore, des heures et des heures de jeu sans me lasser.

 

4/ A contrario, quel jeu t’a laissé le pire souvenir ?

 

Oh, ben, des mauvais jeux, y en a plein… Aussi je préfère évoquer ici une déception, déjà mentionnée en passant plus haut : Heroes of Might & Magic IV constitue la seule fausse note d’une série par ailleurs brillante. J’ai eu beau faire des efforts, je n’ai jamais vraiment accroché à ce système où les héros ont trop d’importance, qui plus est dans un univers moins riches que les autres jeux de la série. Ratage complet.

 

5/ Tu choisis tes jeux en fonction du gaming ou du roleplay ?

 

Un peu des deux, j’imagine… Oui, ça doit être équivalent.

 

6/ Et en ce moment, à quoi tu joues ?

 

Pas à grand-chose… J’ai donc laissé tomber la PSP (façon de parler), et, si j’ai quelques jeux d’installés sur mon PC, je n’y joue que rarement… Citons-les quand même pour le principe : Civilization V et Skyrim, j’y joue de temps en temps ; mais j’ai aussi sous le coude Fallout 3, Galactic Civilisations II et Empire Total War, juste au cas où…

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"Uncollected Prose and Poetry 3", de H.P. Lovecraft

Publié le par Nébal

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LOVECRAFT (H.P.), Uncollected Prose and Poetry 3, edited by S.T. Joshi & Marc A. Michaud, introduction by S.T. Joshi, West Warwick, Necronomicon Press, 1982, 44 p.

 

Ce petit recueil fait de bric et de broc rassemble divers textes qui étaient devenus difficilement trouvables, quand bien même il ne s’agissait pas forcément « d’inédits ». On y trouve donc de la fiction, de la poésie, et – surtout, on ne va pas faire de mystères – des essais, courant le long de l’ensemble de la carrière de Lovecraft.

 

Pas grand-chose à dire sur la fiction. On trouve tout d’abord un « Discarded Draft of « The Shadow over Innsmouth » » fragmentaire (des versos épars), qui nous présente un état antérieur d’une des plus célèbres nouvelles de Lovecraft. Peu de choses à noter cependant, en dehors de la présence d’un personnage de curé polonais qui disparaîtra de ce texte pour réapparaître dans « La Maison de la sorcière » et d’un passage sur l’observation par le narrateur des bijoux « manufacturés » à Innsmouth qui sera largement remanié dans la version finale. Intérêt assez minime, donc, si ce n’est pour les exégètes les plus jusqu’au-boutistes. « The Battle That Ended the Century », ensuite, est une petite blague rédigée avec Robert H. Barlow que j’avais pu lire en français dans le Cahier de l’Herne consacré à Lovecraft. Le texte en lui-même ne présente que peu d’intérêt ; tout au plus peut-on s’amuser, dès lors que l’on connaît un tantinet la biographie de Lovecraft, à identifier les différents personnages mentionnés sous des noms fantaisistes, certains évidents, d’autres franchement capillotractés…

 

Suivent cinq poèmes – et là je ne peux qu’avouer une fois de plus mon incapacité à en livrer une critique convenable… – dont le plus intéressant à mon sens, mais sans que je sache véritablement expliquer pourquoi au-delà du pur ressenti, me paraît être le long « To an Infant ». « Earth and Sky » et « On Religion » sont des illustrations du matérialisme de l’auteur (y compris dans ses inspirations antiques, Lucrèce notamment) et de son athéisme. « Hellas » est, une fois n’est pas coutume, une ode à la Grèce antique, quand bien même les humanités de Lovecraft l’ont dans l’ensemble surtout poussé à faire l’éloge de la gloire de Rome. Reste enfin « Festival », seul exemple ici de poésie « weird », qui n’est pas sans charme…

 

Cela dit, à s’en tenir là, ce recueil n’aurait à mon sens pas grand intérêt. Ce qui change la donne, ce sont les quatre essais repris en fin de volume, et qui forment la majeure partie de ce Uncollected Prose and Poetry 3. Les deux premiers sont autobiographiques : « The Brief Autobiography of an Inconsequential Scribbler », rédigé à la demande d’un collègue du « journalisme amateur » alors que Lovecraft n’avait pas encore entamé la partie la plus substantielle de sa carrière, témoigne de sa modestie – poussée à l’extrême – mais aussi de son humour, particulièrement dans ses anecdotes enfantines relatives à la poésie et plus particulièrement aux vers libres. C’est toujours la modestie qui domine dans « What Amateurdom and I Have Done for Each Other », bilan plus tardif que l’on pourrait résumer par cette sentence éloquente : « What I have given Amateur Journalism is regrettably little; what Amateur Journalism has given me is–life itself. » Ce qui, au-delà de la tendance à l’auto-flagellation assez caractéristique de l’auteur, est sans doute assez lucide. Le plus long texte de ce recueil est « Cats and Dogs » (également connu sous le titre derlethien « Something About Cats »). Sujet frivole s’il en est, proposé par un club d’amateurs, mais qui offre à Lovecraft l’occasion de rédiger une dissertation très amusante dans sa mauvaise foi hénaurme et sa provocation délibérée ; Lovecraft, bien sûr, est du côté des chats, et s’étend à longueur de pages sur les vertus indéniables de la gent féline, quand il ne témoigne que de mépris pour les cabots. En résumé : « The dog is a peasant and the cat is a gentleman. » Aussi les chats sont-ils des animaux pour gentlemen (qui ne sauraient se prétendre leurs « maîtres ») là où les chiens sont favorisés par l’odieuse plèbe démocrate prisant les fausses vertus de servitude et de dépendance… En lisant ce texte, je n’ai pu m’empêcher de me demander ce que Lovecraft aurait bien pu penser du Culte des Chats sur Facebook, sans doute guère aristocratique… Mais passons ; en dépit de son sujet invraisemblablement couillon, cet essai est sans doute, et pas seulement en raison de sa longueur, la pièce de résistance de ce petit recueil. Reste enfin « Notes on Writing Weird Fiction », bref texte énumérant quelques conseils à destination des apprentis « fantastiqueurs » ; le plus significatif à l’égard de l’écriture lovecraftienne est sans doute celui qui fait du temps une donnée fondamentale du « weird », et intime donc de rédiger au préalable deux synopsis, l’un dans l’ordre des événements, l’autre dans celui de leur narration.

 

Un recueil fourre-tout, donc, d’un intérêt variable. Les essais l’emportent indéniablement sur le reste, et « Cats and Dogs » est bel et bien celui qui fait la plus forte impression. Aussi n’aurai-je qu’un mot pour conclure : miaou.

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"Le Chevalier inexistant", d'Italo Calvino

Publié le par Nébal

Le Chevalier inexistant

 

 

CALVINO (Italo), Le Chevalier inexistant, [Il cavaliere inesistente], traduction de l’italien par Maurice Javion, revue par Mario Fusco, Paris, Gallimard, coll. Folio, [1962, 2001-2002] 2012, 211 p.

 

Le Chevalier inexistant est le troisième volet de la « trilogie héraldique », ou « Nos Ancêtres », d’Italo Calvino, après Le Vicomte pourfendu et Le Baron perché. Et c’est probablement – chose impressionnante en soi – le plus fantasque et le plus déconcertant.

 

Dans un empire de Charlemagne totalement onirique, qui tient bien plus des délires mythiques de La Chanson de Roland que d’une quelconque réalité historique, nous faisons la connaissance du paladin Agilulfe Edme Bertrandinet des Guildivernes et autres de Carpentras et Syra. Mais, sous l’armure blanche d’Agilulfe, il n’y a en fait personne… Le paladin n’existe pas ; et pourtant, dans ce vide, il y a quelque chose : et c’est un soldat modèle, obsédé par la perfection et convaincu de son rôle dans l’armée de l’Empereur vieillissant. Ce qui lui vaut régulièrement l’animosité des autres paladins, plus « conventionnels », même si l’on y trouve quelques beaux spécimens d’improbabilité… ainsi Bradamante, une sorte de Jeanne d’Arc avant l’heure, follement amoureuse d’Agilulfe. Lequel se voit par ailleurs attribuer un écuyer hors du commun en la personne de Gourdoulou (enfin, ce n’est là qu’un de ses multiples noms…), qui ne sait pas, lui, qu’il existe, et se prend le plus souvent pour ce à quoi il fait face, qu’il s’agisse d’un arbre ou de Charlemagne en personne…

 

Mais l’histoire – qui nous est contée par une nonne, laquelle en profite régulièrement pour nous faire part de ses réflexions sur l’existence et sur le pouvoir de l’écriture – serait bien évidemment incomplète sans un jeune premier naïf : Raimbaut, qui entend venger la mort de son père aux mains des infidèles, et découvre émerveillé et incrédule le monde si codifié de la chevalerie. Et toute cette petite troupe, avec en prime un autre jeune paladin du nom de Torrismond, de se retrouver – forcément – engagée dans une quête définissant… leur existence : il s’agit pour eux de retrouver la princesse Sofronie…

 

Le postulat absurde – mais finalement pas beaucoup plus que celui des deux précédents romans de la trilogie – nous entraîne sur un double terrain, caractéristique de ces productions d’Italo Calvino : Le Chevalier inexistant tient en effet à la fois de la farce grotesque (et très drôle, même si j’en préfère largement les délires préfigurant les Monty Python aux détours vaudevillesques et grivois) et du conte philosophique sur la nature de l’existence. Les deux registres sont à vrai dire tellement imbriqués l’un dans l’autre qu’il est souvent difficile, voire impossible, de faire réellement la part des choses.

 

Tout ceci nous amène donc à une parodie de chanson de geste parfaitement réjouissante, où l’absurde est le maître-mot. Agilulfe, ainsi, « incarne » (façon de parler, bien sûr…) toute la sottise et tous les ridicules du monde militaire et de la noblesse ; bureaucrate kafkaïen avant l’heure, son obsession de la perfection en toutes choses et son désir de suivre les règles à la lettre, aussi stupides soient-elles, en font un véhicule parfait pour la dénonciation de l’ordre « existant », dans la mesure où il « n’existe » lui-même – et encore – que pour cet ordre impitoyablement vilipendé. Seule sa force de volonté inébranlable – ou presque… – lui permet d’animer son armure blanche, et de prendre part aux plus grandes absurdités de ce monde : la guerre, et la cour.

 

Mais tous les personnages de ce court roman sont en fin de compte engagés dans une quête pour l’appréhension et la compréhension de ce qui les fait exister, qu’il s’agisse de leur filiation ou de leur titre. Et, au-delà, se pose à vrai dire pour tous, y compris voire surtout pour les plus humbles, en filigrane, cette question d’ordre ontologique virant insidieusement au politique : que signifie, au juste, exister ?

 

Interrogation plus subtile qu’il n’y paraît au premier abord du monde et de l’être, Le Chevalier inexistant n’a cependant rien d’un aride pensum. Roman hystérique et follement drôle, faussement léger du coup, il fait passer son message sans jamais appuyer indûment sur le bouton, et préfère à la dissertation savante la mise en scène de l’absurdité dans des scènes impérissables (ainsi, pour me contenter d’un exemple, de la présence des interprètes au cœur de la bataille contre les infidèles…). Le rythme frénétique de la narration, à peine interrompu de temps à autre par les réflexions de la nonne sur sa charge et sa pénitence, ne laisse aucun répit au lecteur, emporté dans un tourbillon de scènes improbables dans un monde totalement fantasmé, jusqu’à une conclusion précipitée, riche en retournements de situation et quiproquos. Le conte, à sa manière, se finit bien (naturellement), et la question de l’existence de tout un chacun s’y trouve réglée pour le mieux.

 

Je dois avouer, cependant, que ce roman n’a véritablement pris tout son sens et son intérêt à mes yeux que passé un certain temps après la lecture ; si c’est probablement, et de loin, le plus drôle des romans de la trilogie « Nos Ancêtres », aussi ne s’ennuie-t-on pas un seul instant tandis que les pages se tournent toutes seules, il n’a cependant pas la séduction immédiate de la jolie fable qu’est Le Vicomte pourfendu, et sa richesse apparaît moins frontalement que dans Le Baron perché. En refermant le livre, je savais avoir passé un bon moment avec un bon roman, mais me sentais un peu déçu, sans trop savoir pourquoi… Cette impression n’a cependant pas duré : les images rémanentes et la puissance de la réflexion l’emportent bientôt sur la grosse blague immédiatement perceptible, et, au final, on se prend d’admiration pour toutes les composantes de ce roman à la fois intelligent et hilarant. Sous cet angle, c’est même un véritable modèle ; et donc une lecture indispensable. Comme l’est toute la trilogie, en somme. Je n’en ai certes pas fini avec Italo Calvino, du coup…

CITRIQ

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"Fungi from Yuggoth", de H.P. Lovecraft

Publié le par Nébal

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LOVECRAFT (H.P.), Fungi from Yuggoth, West Warwick, Necronomicon Press, 1982, [n.p.]

 

Lovecraft lui-même (plusieurs textes en témoignent, que ce soit dans sa correspondance ou sous forme d’essais autobiographiques – voir notamment Uncollected Prose and Poetry 3) était tout à fait conscient de la faiblesse relative de la majeure partie de sa production poétique (du moins de celle datant de l’époque où il se consacrait à plein au « journalisme amateur »). Son goût pour les classiques et son cher XVIIIe siècle anglais l’amenait à élaborer une poésie très conservatrice, tout à fait rigoureuse sur le plan de la métrique, mais passablement fade pour ce qui est des émotions, des images et des idées ; tout au plus pouvait-on lui accorder un certain talent pour la satire mordante, dont il a pu faire preuve à maintes reprises, notamment dans les polémiques agitant le petit monde du « journalisme amateur ».

 

Mais c’était sans doute se tromper de voie. Et son œuvre poétique n’a réellement atteint sa maturation que plus tard, et dans un genre auquel il ne s’était que peu essayé jusqu’alors : la poésie « weird ». En témoignent ces célèbres Fungi from Yuggoth, son grand-œuvre poétique, somme de trente-six poèmes fantastiques qui s’inscrivent pleinement dans le reste de la production « weird » de Lovecraft. On y retrouve en effet ses thèmes de prédilection, mais aussi sa géographie (d’Arkham et Innsmouth à Leng et Yuggoth), sa « mythologie » (Nyarlathotep, Azathoth…), ses créatures (les mi-go, donc, mais aussi les choses très anciennes de l’Antarctique, les shoggoths ou encore – inévitablement – les maigres bêtes de la nuit…).

 

J’avouerai cependant mon incapacité quasi totale à livrer un compte rendu pertinent de ces Fungi from Yuggoth : la poésie, comme vous le savez peut-être si vous êtes un habitué de ce blog, j’ai déjà du mal en français, alors en anglais… Je note néanmoins que ces poèmes – toujours d’une métrique rigoureuse, et les trente-six reproduisent la même structure – sont généralement dotés d’une certaine musicalité, et que, contrairement aux œuvres poétiques antérieures de Lovecraft, on y trouve parfois de très belles images – d’ordre cauchemardesque, bien sûr. C’est vrai dès le début du cycle, avec cet homme qui « vole » un mystérieux grimoire dans une boutique poussiéreuse, et se retrouve poursuivi par une voix moqueuse ; et la suite ne fait que confirmer la puissance des images des Fungi from Yuggoth. J’aurais pu en sélectionner bien des extraits, mais le poème consacré aux maigres bêtes de la nuit (« Night-Gaunts », XX) qui hantaient les cauchemars de l’auteur depuis sa plus tendre enfance me paraît à cet égard tout à fait parlant :

 

Out of what crypt they crawl, I cannot tell,

But every night I see the rubbery things,

Black, horned, and slender, with membranous wings,

And tails that bear the bifid barb of hell.

They come in legions on the north wind's swell,

With obscene clutch that titillates and stings,

Snatching me off on monstrous voyagings

To grey worls hidden deep in nightmare's well.

 

Over the jagged peaks of Thok they sweep,

Heedless of all the cries I try to make,

And down the nether pits to that foul lake

Where the puffed shoggoths splash in doubtful sleep.

But oh! If only they would make some sound,

Or wear a face where faces should be found!

 

J’aime bien, j’avoue.

 

Mais je ne peux guère en dire plus… Alors, une fois n’est pas coutume, plutôt que de dire trop de bêtises, je vais m’en tenir là. Et vous souhaiter de beaux cauchemars, à même de faire œuvre poétique…

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"Journal des années de poudre", de Richard Matheson

Publié le par Nébal

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MATHESON (Richard), Journal des années de poudre, [Journal of the Gun Years], traduit de l’américain par Brigitte Mariot, Paris, Denoël, coll. Lunes d’encre, [1991] 2003, 265 p.

 

« Western Summer », épisode 2. Où l’on fait cette fois, en théorie du moins, dans le western fantastique, avec le grand Richard Matheson, qui nous a hélas quittés il y a peu. Sauf que le terme « fantastique » prête ici à débat, malgré l’auteur et la collection : disons-le tout de suite, en dehors de quelques éléments ambigus en fin d’ouvrage et, surtout, de l’habileté surnaturelle du héros à la gâchette, on n’a pas grand-chose à se mettre sous la dent en matière de fantastique… Aussi, pour ma part, et au vu de la longue tradition des westerns dans laquelle s’inscrit ce Journal des années de poudre, quand bien même il s’agit de la démystifier, j’aurais tendance à négliger cet élément de toute façon fort discret, et à faire du roman de Richard Matheson un pur western. Mais peu importe, sans doute…

 

Le Journal des années de poudre, c’est celui du « Prince des Pistoliers » Clay Halser pour les années 1864-1876, tel qu’il a été édité par son ami le journaliste Frank Leslie. Ledit journaliste a été témoin de la mort du « Héros des Plaines », lors d’un duel qui a mal tourné ; chargé de faire l’inventaire des biens du défunt, il tombe sur ce journal, entamé lors de la guerre de Sécession, peu de temps avant leur rencontre. Aussi décide-t-il de le publier – dans une version abrégée et « réécrite » – afin de livrer un portrait aussi juste que possible de Clay Halser, faisant la part des choses entre l’homme et sa légende.

 

Car Clay Halser est devenu, bien malgré lui, une légende de l’Ouest, à l’instar d’un Wild Bill Hicock (qui fait son apparition dans le roman). Déjà remarqué pour son héroïsme et son talent pour les armes lors de la guerre, où il combattait dans les rangs de l’Union, Halser ne peut guère profiter de son retour à Pine Grove, dans le Midwest, où tout indiquait qu’il allait poursuivre paisiblement sa vie auprès de la belle Mary Jane. Suite à une partie de cartes qui a mal tourné (déjà) et s’est soldée par un mort, Clay prend la fuite, direction la Frontière, qui le fascine. Arrivé dans l’Ouest, il va tâter d’à peu près toutes les occupations existantes dans ces terres dangereuses. Mais le jeune homme va vite être amené à reprendre les armes, notamment pour défendre une figure paternelle de substitution, M. Courtwright, lors d’une terrible « guerre privée » qui ensanglante un patelin. C’est là le véritable début de sa légende.

 

Mais c’est en se retrouvant, après quelques errances, du « bon côté » de la loi, que Clay Halser va véritablement devenir le « Héros des Plaines ». Marshal dans deux villes successivement, il va imposer son autorité à l’aide de carabines et de six-coups, contre vents et marées. Ce qui en fera un héros sur la côte Est… bien qu’il soit payé d’ingratitude dans l’Ouest. Et tout ceci, nécessairement, va mal finir…

 

Journal des années de poudre est largement une entreprise de démystification du western. Son thème fondamental, donc, est la distinction entre la légende et la réalité. Et la réalité est ici particulièrement sordide et violente… Le « Héros des Plaines », malgré qu’il en ait, est bel et bien un tueur, qui ne se trouve pas toujours dans le camp de la morale et du bon droit. Et il vit dans un univers singulièrement violent, où la véritable loi est en définitive celle du plus fort… ou du plus rapide à dégainer. Et ça tombe comme des mouches, les cadavres se ramassent à la pelle – à tel point, en fait, que c’en est presque parodique : on peut penser, par exemple, à Django (je parle de l’original), mais sans le côté baroque, et sans l’humour… Clay Halser tue à tours de bras, et s’en tire toujours ou presque sans une égratignure (sixième sens ? veine de cocu ? c’est là, à mon sens, le principal élément « fantastique » de ce roman qui ne l’est guère ; mais dans la mesure où le genre nous a bien habitués à semblables phénomènes de la gâchette…).

 

Le roman adopte par ailleurs une structure façon « rise and fall ». On assiste, grâce au journal d’Halser et aux interventions ponctuelles de Leslie, à la création d’une légende… puis à son exploitation grotesque. Si la première partie est des plus enthousiasmantes, riche en faits d’armes assaisonnés de « punchlines » bien caractéristiques du genre, la suite se montre touchante, poignante même, dans son portrait d’un homme dépassé par sa légende, et qui entend toujours remuer les nombreux squelettes qui emplissent ses placards…

 

Je ne nierai certes pas la pertinence et l’intelligence du propos de Richard Matheson. Et j’ai bel et bien retrouvé dans ce Journal des années de poudre, au style volontairement « simpliste », son grand talent de conteur : le fait est que le roman prend aux tripes, et que l’on ne s’ennuie pas une seconde à sa lecture ; on dévore ce livre, aussi intelligent que palpitant, et doté de personnages fort bien campés.

 

Et pourtant, je ne peux m’empêcher de m’avouer un brin déçu… Journal des années de poudre est à n’en pas douter un bon roman, mais je n’en ferais pas un « très bon » roman pour autant ; et de la part du grand Richard Matheson, qui nous a maintes fois bluffés par son talent, cela reste quand même relativement mineur. Je n’y ai certes pas retrouvé la maestria de Je suis une légende ou L’Homme qui rétrécit ; et, pour rester dans mon cycle western, j’ai même eu l’impression d’un roman assez médiocre comparé à l’excellent recueil de nouvelles qu’est Contrée indienne de Dorothy M. Johnson, autre entreprise de démystification, quand bien même c’est d’une manière très différente sur le fond comme sur la forme. Je sais d’ores et déjà, en tout cas, que le western de Matheson ne me laissera pas le souvenir impérissable que j’espérais. Sans trop savoir pourquoi au juste… Mais peut-être l’excessive habileté de Clay Halser (quand bien même elle est fondamentale pour le propos) m’a-t-elle parfois un peu laissé de marbre ; on ne tient plus le « body count » au bout d’un certain temps – c’est voulu, certes –, et, malgré tout, peut-être une certaine lassitude s’installe-t-elle, à force de hauts faits d’armes tout de même bien répétitifs. On comprend bien l’intention de l’auteur, mais elle se montre plus ou moins convaincante – et la noirceur et la violence de l’ensemble de tourner presque à la parodie, comme je l’avais noté plus haut (et là, je doute que ce soit vraiment dans les intentions de Matheson)…

 

Bref : je ne sais pas totalement pourquoi, mais, si Journal des années de poudre est une lecture tout à fait recommandable, je ne peux que m’avouer un peu déçu. Pas dramatiquement, hein ; mais voilà : pour un Matheson, ça me fait quand même l’effet d’une œuvre plutôt mineure.

 

Suite du « Western Summer » avec Les Frères Sisters de Patrick deWitt.

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"History of the Necronomicon", de H.P. Lovecraft

Publié le par Nébal

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LOVECRAFT (H.P.), A History of the Necronomicon, being a short, but complete outline of the history of this book, its author, its various translations and editions from the time of the writing (A.D. 730) of the Necronomicon to the present day, afterword by S.T. Joshi, Oakman – West Warwick, The Rebel Press – Necronomicon Press, [1980] 1981, [n.p.]

 

Attention : malgré le titre complet à rallonge, on fait ici dans le court, et même le très très court : trois pages de Lovecraft, trois pages de Joshi, et hop ! emballé, c’est pesé.

 

Le Necronomicon est le plus célèbre des « grimoires maudits » de Lovecraft, et, au-delà, sa plus fameuse création avec Cthulhu (mais il apparaît bien plus souvent…). Et, dès le vivant de l’auteur, il s’en est trouvé plus d’un pour croire à son existence réelle… La naïveté des uns, les blagues des autres (Derleth rapportait l’existence de fausses petites annonces et de fiches de bibliothèque tout aussi fantaisistes), ont contribué dans une égale mesure à la perpétuation de ce mythe. On avait même suggéré à Lovecraft d’écrire lui-même le Necronomicon… mais il s’y est bien entendu refusé : le livre n’aurait pu être que décevant par rapport à son aura, outre le fait qu’il était censé compter plus de 700 pages, d’après une remarque de « L’Abomination de Dunwich ». D’autres, depuis, ne se sont cependant pas privés de livrer leurs versions du Necronomicon (et je vous en parlerai probablement un de ces jours, à mes risques et périls).

 

Lovecraft a toutefois écrit ce tout petit texte, qui participait sans doute plus des notes de travail que de la perpétuation du canular.  Mais, dans une lettre à Clark Ashton Smith datée du 17 octobre 1930 (soit trois ans environ après la rédaction de cette « histoire »), il écrivait ceci : « No weird story can truly produce terror unless it is devised with all the care & verisimilitude of an actual hoax. » Dont acte.

 

Nous avons donc ici quelques indications, assez limitées, sur la vie de l’Arabe fou Abdul Alhazred, auteur de Al Azif, et sa disparition dans de mystérieuses circonstances. Sont ensuite évoquées les différentes traductions sous le titre dès lors canonique de Necronomicon (à l’étymologie un peu farfelue, Lovecraft n’était pas vraiment un helléniste…), en grec par Theodorus Philetas, en latin par Olaus Wormius, puis en anglais, dans une version largement incomplète, par le docteur Dee. Sont également mentionnées, outre les censures ecclésiastiques, les différentes éditions du grimoire, et la localisation des rares exemplaires existant encore du vivant de Lovecraft.

 

Tout cela nous donne un court texte amusant, quand bien même un peu frustrant de par sa brièveté. On notera que cette « memorial edition » de 1938 constitue aussi une sorte d’encart publicitaire pour « La Cité sans nom », première nouvelle à citer, non pas le Necronomicon, qui apparaissait déjà au moins dans « Le Molosse », mais ses célèbres vers : « N’est pas mort ce qui à jamais dort, et au long des siècles, peut mourir même la mort. » Ftaghn !

 

Et on laissera comme de juste le mot de la fin à H.P. Lovecraft, cité une nouvelle fois par S.T. Joshi : « The world is indeed comic, but the joke is on mankind. »

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"La Catastrophe des mines de Courrières"

Publié le par Nébal

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La Catastrophe des mines de Courrières. Récits & témoignages, édition établie par Virginie Debrabant et Karine Sprimont, illustrations de Sarah d’Haeyer, introduction d’André Dubuc, Paris, L’Œil d’or, coll. Mémoires & miroirs, 2006, 151 p.

 

10 mars 1906, les mines de Courrières, dans le Pas-de-Calais. Au petit matin, 1697 mineurs sont descendus au fond. Mais une violente explosion dans un des puits déclenche un « coup de poussière », pour des raisons encore mal comprises. En quelques secondes, cent dix kilomètres de galeries sont affectés et les « mauvais gaz » se répandent. On comptera 1099 morts, c’est une des pires catastrophes minières de tous les temps. L’émotion est vive, et le drame suscite bientôt une grève qui restera dans les mémoires… mais aussi une solidarité internationale inattendue, en provenance d’Allemagne, qui légitime un vibrant éditorial de Jean Jaurès dans L’Humanité.

 

Mais l’histoire ne s’arrête pas là. En effet, vingt jours plus tard, treize mineurs que l’on croyait morts refont surface, par leurs propres moyens (les opérations de secours ont été limitées, et les ingénieurs ont tôt décidé de « boucher » les puits pour sauver la mine…). Ces « rescapés » ont connu un véritable enfer, survivant tant bien que mal, à peu de choses près sans nourriture et sans eau, contraints à mâcher du bois et à boire leur urine, dans le noir, au milieu des cadavres, par 300 mètres de fond. Quatre jours plus tard, on découvre un quatorzième rescapé isolé. Ce petit ouvrage raconte leur effroyable odyssée, au travers des récits qu’ils en ont livré à l’époque.

 

Passons sur les brefs compte rendus de la catastrophe en elle-même. L’affaire commence vraiment quand le gros quotidien Le Matin publie, en plusieurs épisodes racoleurs au possible, le récit de deux des rescapés, Henri Nény et Charles Pruvost (dont le fils Anselme figure également parmi les rescapés – « M’garchon ! »). Cette histoire est déjà en tant que telle époustouflante. Mais Nény (surtout) et dans une moindre mesure Pruvost se donnent le beau rôle, se posant en meneurs des rescapés, en braves mineurs qui ont su affronter l’adversité pour survivre et sauver leurs camarades.

 

Version qui sera contestée ultérieurement… Une publication rassemble d’autres témoignages de rescapés qui, au contraire, font du « méridional » Nény un imposteur, et même, à vrai dire, non seulement un lâche, arguant d’une blessure pour fuir les dangers, mais une ordure manipulatrice, tyrannisant un galibot réduit à un quasi-esclavage (Pruvost est par contre loué, malgré sa contribution au Matin ; on le suppose lui aussi manipulé). Et des témoignages individuels semblent également confirmer cette thèse…

 

Dès lors, cette compilation de « récits & témoignages » est intéressante à plus d’un titre. Il y a tout d’abord, bien sûr, le récit en lui-même du calvaire des rescapés et de leur improbable survie ; récit poignant et horrifiant, où l’espoir et le désespoir se relaient, et riche en séquences édifiantes : ainsi, le sort réservé au cheval de Couplet (lequel a toujours gardé le silence sur cette question), abattu pour nourrir les mineurs, mais après de longues tergiversations quant à la légitimité de la mise à mort de cette « pauvre bête », victime elle aussi du tragique événement… y compris pour des raisons tenant à sa propriété ! Quelles que soient les versions, on vibre pour le sort des rescapés ; on a l’impression, au fil des récits, de ressentir leur peur, leur faim, leur soif… L’immersion est totale.

 

Mais la diversité des regards, et donc des versions, est également des plus intéressantes : au-delà de la seule opposition entre le récit de Nény et Pruvost dans Le Matin, d’une part, et la brochure éditée par les autres survivants un peu plus tard, d’autre part, les témoignages se recoupent difficilement, si ce n’est dans les grandes largeurs. Impossible, au fond, de savoir ce qui s’est vraiment passé… La mémoire plus ou moins fiable (pourtant étonnamment précise pour ce qui est du chemin parcouru dans ce labyrinthe de galeries plongées dans les ténèbres), les intérêts en jeu (y compris politiques), les amitiés et les haines, suscitent autant de versions contradictoires. Mais la « presse parisienne » est largement vilipendée, qui exploite avec un cynisme hélas toujours d’actualité le drame, en le « feuilletonisant », quitte à travestir la « vérité » en sélectionnant arbitrairement des « héros », véhicules utiles à l’édification des masses avides de sensationnalisme. Le rôle des journalistes, parisiens ou locaux, est ici fondamental : en relatant l’événement, et en « adaptant » le verbe hésitant des rescapés (dont seuls les témoignages individuels, notamment celui de Couplet, donnent une idée véritable), ils le trahissent largement ; et le simple récit de se transformer, selon les cas, en histoire édifiante ou en charge virulente.

 

Ouvrage passionnant, La Catastrophe des mines de Courrières l’est ainsi à plus d’un titre : au premier degré, le lecteur – sans doute un peu voyeur – est transporté par le drame et ses péripéties hors du commun ; mais au-delà, il est également amené à s’interroger sur la fiabilité des témoignages en pareil cas, notamment du fait de l’intervention de la presse, prompte à travestir les faits pour en rajouter une couche, déguiser certains aspects et mettre en lumière d’autres. C’est la notion même de « témoignage » qui est dès lors questionnée. Somme de documents rares qui gagnent à être comparés avec attention, La Catastrophe des mines de Courrières s’élève ainsi au-delà du seul fait-divers, aussi tétanisant soit-il, pour esquisser une réflexion plus ample et autrement riche d’enseignements. Remarquable.

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Trois pistes

Publié le par Nébal

Hop, voici donc trois ébauches de morceaux faites à l'arrache sur un tracker à la con, mais que j'aime bien quand même, avec le recul, et souhaite travailler un peu. Je les avais déjà diffusées il y a de cela quelque temps sur la page Facebook du blog, mais il me semble qu'il est bien temps de les rappatrier ici.

 

Comme d'habitude, tout retour est le bienvenu, y compris si c'est pour me jeter des cailloux.

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"The Night Ocean", de H.P. Lovecraft

Publié le par Nébal

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LOVECRAFT (H.P.), The Night Ocean, afterword by S.T. Joshi, cover and interior artwork by Jason Eckhardt, West Warwick, Necronomicon Press, [1978] 1982, [n.p.]

 

Une précision s’impose d’emblée quant à la paternité de cette étrange nouvelle qu’est The Night Ocean. Comme vous pouvez le constater à la simple vue de la couverture, cette édition de 1982 ne créditait que H.P. Lovecraft en tant qu’auteur. Mais on savait dès la découverte tardive (1975) de ce texte qu’il s’agissait pourtant d’une « révision » d’une nouvelle de Robert H. Barlow (voir The Hoard of the Wizard-Beast). On a longtemps cru – et S.T. Joshi s’en fait l’écho dans sa postface – que ce texte était néanmoins majoritairement, voire presque totalement lovecraftien ; d’où, sans doute, cette attribution au seul Maître de Providence en couverture (et l’existence d’un recueil français portant ce titre, sans faire davantage mention de Barlow). L’état de la recherche a cependant avancé : dès cette édition, on savait que la contribution de Robert H. Barlow était au moins égale à celle de Lovecraft (étrange, du coup, que la couverture n’en fasse pas encore mention ; ce sera néanmoins le cas pour les rééditions ultérieures). Et aujourd’hui, tout semble indiquer que la contribution de Lovecraft a été en fait relativement minime (voyez I Am Providence), et ce en dépit des apparences ; car, oui, ce texte est bel et bien profondément lovecraftien, dans le fond comme dans la forme.

 

Résumer cette nouvelle serait sans doute un peu vain, dans la mesure où son fil narratif est pour le moins ténu : le narrateur loue une maison à quelque distance de la petite station balnéaire d’Ellston Beach et, au fil de ses errances sur la plage ou de ses observations posté à la fenêtre, constate de déconcertants phénomènes produits par l’océan. C’est à peu près tout, et on ne peut pas vraiment dire, malgré le crescendo stylistique, que la nouvelle ait un véritable point d’orgue, du moins sur le plan narratif. Plus spécifiquement « weird » qu’horrifique à proprement parler, elle se rapproche en fait du poème en prose, reposant largement sur l’ambiance (impeccable, il est vrai), et se révèle surtout propice à des considérations d’ordre plus ou moins philosophique.

 

Le narrateur entretient en effet une relation complexe de fascination et de répulsion pour la mer et ce qu’elle produit, ce qui est déjà passablement lovecraftien en soi. Mais, au-delà, ce qui importe, c’est surtout la prise de conscience par le narrateur de sa petitesse, et même de son insignifiance, face à la terrible majesté de l’océan. Et c’est en cela, surtout, que la nouvelle paraît un pur produit de l’imaginaire de Lovecraft : on peut en effet y voir son « cosmicisme » et son « indifférentisme » à l’œuvre. Peu importent, dès lors, les menus événements auxquels assiste le narrateur – rejet par la mer de débris humains, étrange apparition humanoïde dans la clarté lunaire. L’essentiel est ailleurs, dans la rêverie cosmique où la confrontation à l’océan suscite un tableau de l’effondrement des civilisations et de la disparition de l’humanité, accréditant plus que jamais l’idée de sa vacuité. L’ultime paragraphe mérite à cet égard d’être cité :

 

« Vast and lonely is the ocean, and even as all things came from it, so shall they return thereto. In the shrouded depths of time none shall reign upon the earth, nor shall any motion be, save in the eternal waters. And these shall beat on dark shores in thunderous foam, though none shall remain in that dying world to watch the cold light of the enfeebled moon playing on the swirling tides and coarse-grained sand. On the deep’s margin shall rest only a stagnant foam, gathering about the shells and bones of perished shapes that dwelt within the waters. Silent, flabby things will toss and roll along empty shores, their sluggish life extinct. Then all shall be dark, for at last even the white moon on the distant waves shall wink out. Nothing shall be left, neither above nor below the sombre waters. And until that last millenium, and beyond the perishing of all other things, the sea will thunder and toss throughout the dismal night. »

 

Je sais pas vous, mais moi je trouve que ça claque pas mal, quand même. Et c’est assurément lovecraftien, au sens le plus strict, celui qui ne nécessite pas d’apparition guignolesque du Grand Cthulhu et de lectures insanes de grimoires poussiéreux pour s’afficher comme tel. Ce qui justifie amplement que l’on s’intéresse à cette étrange et fascinante nouvelle qu’est The Night Ocean.

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