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Le Vœu maudit, de Kazuo Umezu

Publié le par Nébal

Le Vœu maudit, de Kazuo Umezu

UMEZU Kazuo, Le Vœu maudit, [Negai], postface de Kentarô Takekuma, traduit du japonais par Miyako Slocombe, Poitiers, Le Lézard Noir, [1975, 1983, 1985, 1992, 2005] 2016, 214 p.

 

TOUJOURS SURPRENDRE

 

La lecture de La Maison aux insectes, précédent recueil d’Umezu Kazuo (parfois « Umezz », parfois « Kazz ») paru aux éditions du Lézard Noir, m’avait fait très forte impression – aussi n’ai-je guère tardé à me procurer ce deuxième recueil qu’est Le Vœu maudit, afin de me plonger davantage dans l’œuvre fascinante autant que séminale de cet auteur dont on a fait le parrain du manga d’horreur moderne. Et ce sans trop savoir à quoi m’attendre – car si une chose avant tout m’avait bluffé dans La Maison aux insectes, c’était la capacité de l’auteur à toujours ou presque me surprendre…

 

Et pour le coup, ça s’est vérifié très vite : car, même si Le Vœu maudit dispose d’une patte singulière qui, dans la variété des situations, n’exclut pas pour autant l’empreinte d’une œuvre essentiellement cohérente, c’est en explorant des thèmes et en usant de procédés peu ou prou absents du précédent recueil. L’horreur, ainsi, y était le plus souvent psychologique ; cette fois, elle est bien plus souvent « objective », ou « réifiée », et de bien des manières différentes. Le gore n’était pas inenvisageable dans La Maison aux insectes, mais il est bien plus présent ici, dans cette optique. Les personnages essentiellement féminins dans l’album précédent ont pour la plupart cédé la place à des enfants ici, éventuellement des adolescents, mais plutôt des bambins. Ces divergences ne concernent pas que le fond ou les thématiques, par ailleurs : le graphisme s’en ressent, et Umezu Kazuo tente ici des choses différentes à chaque nouvelle ou presque…

 

UNE DISPERSION DANS LA COHÉRENCE

 

Ce dernier aspect est probablement d’une importance toute particulière. Il faut noter, d’emblée, que Le Vœu maudit est un recueil autrement éparpillé dans le temps que La Maison aux insectes : là où ce dernier se focalisait sur la charnière entre les années 1960 et les années 1970, le présent album rassemble des récits ayant été publiés au plus tôt en 1975, au plus tard en 1992, la plupart entre 1983 et (surtout) 1985.

 

Il n’y a sans doute à cet égard rien d’étonnant à ce que le style graphique d’Umezu Kazuo ait autant évolué sur une aussi longue période… Mais j’ai tendance à croire que ces changements sont plus profondément symptomatiques, sous deux angles différents : d’une part l’évolution, pas tant de l’œuvre personnelle d’Umezu Kazuo que du manga en général (mais éventuellement en raison de son impulsion, en partie du moins) ; d’autre part un désir tout personnel de varier les effets et d’expérimenter. D’une histoire à l’autre, c’est ainsi le jour et la nuit – puis un autre jour, une autre nuit, etc. C’est saisissant rien qu’à feuilleter l’ouvrage – comparez notamment le premier récit (1975), avec son gaufrier régulier, ses cases très petites où les personnages sont au cœur de la narration graphique, avec leurs têtes forcément rondes, et le septième (1985), où la plupart des cases… sont en fait des doubles planches : on ne saurait faire plus différent.

 

Peut-être cet aspect doit-il être envisagé aussi en parallèle des conditions de publication, ou disons des publics cibles, de ces divers récits : on y trouve aussi bien du shôjo que du shônen ou du seinen, ce qui renforce la variété du recueil, sans pour autant, une fois de plus, donner l’impression d’une dispersion de dilettante – l’unité de l’œuvre persiste malgré tout, ce qui n’est pas la moindre prouesse de l’auteur…

 

Ces considérations générales étant posées, nous pouvons maintenant envisager les sept histoires une par une.

 

LE VŒU MAUDIT (1975)

 

Première histoire du recueil, et la plus ancienne – même si ça se joue de peu avec « Le Serpent » un peu plus loin –, « Le Vœu maudit » est celle qui affiche le graphisme le plus « classique », renvoyant à une bonne partie des récits (antérieurs) compilés dans La Maison aux insectes, surtout en fait aux plus « sages » d’entre eux : comme dit plus haut, Umezu Kazuo y fait usage d’un gaufrier globalement régulier, avec généralement trois (petites) cases par ligne – qui lui permettent d’user d’effets de cadrage et de montage déjà sensibles dans le précédent recueil. Mais c’est aussi, dans un registre moins convaincant à mes yeux, un dessin focalisé essentiellement sur les personnages – et j’ai un peu de mal avec leurs têtes forcément rondes, yeux ronds, bouche ronde aussi car toujours ouverte sur un noir profond accompagnateur d’un cri permanent… Globalement, les histoires ultérieures me parleront bien davantage à cet égard (y compris « Le Serpent », nouvelle publiée la même année).

 

Ceci étant, je ne crache pas globalement sur le graphisme du « Vœu maudit »… car il est déjà une belle démonstration de l’auteur quant à son aptitude à susciter la peur. Laquelle a bien des facettes, bien des nuances… Avancer dans le recueil en fournira des témoignages éloquents. Mais c’est bien là une chose qui me fascine dans ces mangas d’horreur : Umezu Kazuo, à l’instar de son disciple Itô Junji, par exemple, sait faire peur en BD… Et je n’en ai pas beaucoup d’autres exemples en tête, a fortiori ailleurs (à part peut-être, parfois, un Gaiman en forme ?).

 

L’horreur repose ici sur une poupée hideuse – celle qui a les honneurs, ou les horreurs, de la couverture (j’ai du mal avec cet emballage, comme pour La Maison aux insectes…). Un enfant peu ou prou dépourvu d’amis, mais bricoleur, récupère dans les ordures des matériaux pour élaborer son véritable ami – une poupée d’apparence déconcertante, moche à faire peur, mais que l’enfant souhaiterait voir vivre, vœu malencontreux…

 

Quelque part entre Pinocchio et, plutôt que Chucky, disons certains récits « enfantins » de Stephen King (qui débutait plus ou moins à l’époque), « Le Vœu maudit » affiche son classicisme de fond, tout en se montrant plus inventif et subtil qu’on pourrait le croire sur le plan graphique – la régularité, la banalité des premières planches sont probablement ici des leurres, en partie du moins. On appréciera, d’autant que c’est heureusement par petites touches, ce tableau d’une enfance en souffrance, et d’une incommunicabilité systématique entre le gamin et ses parents. La peur suscitée par la poupée, admirable, tire également ce récit vers le haut. Il pâtit peut-être cependant de son graphisme un tantinet archaïque (hors rôle central de la poupée, disons), ainsi que d’une fin un peu trop plate. Cela demeure une lecture intéressante, et qui fait son effet.

 

DEATH MAKE (1985)

 

Changement radical de registre avec l’histoire suivante, publiée dix ans plus tard. Le graphisme est cette fois mis en avant, bien plus complexe et riche que dans « Le Vœu maudit », quitte à ce que ce soit à l’épate. Mais, en fait, c’est l’essentiel ici : l’histoire est très limitée, somme toute (des gamins errent dans un bâtiment interdit, où ils fabriquent avec des matériaux malsains un masque terrible – c’est qu’ils comptent réaliser un film d’horreur…), et le texte est à l’avenant – beaucoup plus de hurlements que de dialogues…

 

D’où cet effet détonnant par rapport au récit précédent : le classicisme n’est peut-être pas où on le croit… Mais le rapport du graphisme au texte est bien une composante essentielle de l’appréciation de chaque épisode. Ici, la matière narrative est donc un peu pauvre, mais on en retiendra quelques beaux effets d’horreur graphique, avec quelques éclats de gore surprenants mais bienvenus. Quant à la fin… Bon…

 

LE JEÛNE (1983)

 

Récit le plus typé shôjo du recueil, il est difficile d’envisager « Le Jeûne » sur le même plan que les autres récits compilés dans Le Vœu maudit. Pas en raison de ce public cible, bien sûr, mais plutôt de sa taille : là où la plupart des nouvelles rassemblées font une trentaine de pages, en pouvant pousser jusqu’à la cinquantaine pour « Le Serpent », « Le Jeûne » est par contre condensé en six planches. C’est peu – et cela renforce un peu l’impression de « mauvaise blague » du récit… On peut certes la trouver réjouissante – les « mauvaises blagues », en horreur, sont régulièrement les meilleures –, c’est plutôt au niveau des connotations que se situe le problème : ça ne fait pas sérieux…

 

Pourtant, le thème, à la base, l’est, sérieux : nous y suivons une jeune fille qu’un connard de son âge persécute parce qu’elle serait trop grosse… Ce qu’elle n’est pas vraiment, d’ailleurs. Mais justement : via les régimes draconiens que l’adolescente s’impose – car il lui faut devenir belle –, Umezu Kazuo évoque finalement l’anorexie non sans pertinence, et je ne suis pas bien certain que c’était si courant que cela en 1983.

 

Quand même un récit secondaire dans l’ensemble.

 

LE VIEILLARD (1985)

 

« Le Vieillard », par contre, est très probablement ma nouvelle préférée dans Le Vœu maudit ; c’est une vraie merveille, d’une inventivité étonnante, maniant avec habileté nombre de registres de la peur, mais peut-être avant tout du suspense, et esquissant sous des cases d’apparence anodine un cauchemar autrement global, qui pourrait être ridicule (car le récit n’est certes pas dénué d’un vague humour tordu) mais ne l’est finalement en rien – car avant tout glaçant.

 

La situation de départ est somme toute assez banale. Un gamin de cinq ans joue dans un terrain vague… Il passe non loin d’une fosse, et hurle de terreur au spectacle de ce qui se trouve au fond : quelque monstre au visage crevé de fissures… Un vieillard. L’horreur ne vient pas tant, pour le lecteur, de la représentation du vieil homme, mais de l’appréhension, petit à petit, de ce fait autrement troublant : le petit garçon n’a jamais vu un vieillard, il n’a pas la moindre idée de ce que peut être un vieillard…

 

Une nouvelle très habile, oui – très surprenante aussi, plus singulière probablement que la plupart de celles figurant dans ce recueil, avec une notion de l’effroi qui louche plus du côté de la science-fiction que de l’horreur surnaturelle, même en prenant en compte la monstruosité du vieillard. Le plus habile réside probablement en ceci que le lecteur, comprenant petit à petit ce qui se passe, hésite longtemps à savoir où se trouve exactement ce qui doit faire peur – chez le vieillard, ou chez l’enfant ?

 

L’à-propos du graphisme s’associe à l’inventivité du récit et à la subtilité des modes de narration pour faire de cette quatrième histoire le grand moment du Vœu maudit, et, autant le dire, un chef-d’œuvre.

LE CADEAU (1992)

 

« Le Cadeau », le récit le plus récent du recueil, n’en pâtit que davantage… Si « Le Vieillard » est le sommet du recueil, « Le Cadeau » en est en effet le ratage.

 

Le récit adopte la structure d’un cauchemar – ce qu’il est bel et bien – mais en empruntant des traits d’un humour improbable qui sonne systématiquement faux. Un groupe de jeunes gens, à Noël, se retrouve sans que l’on comprenne bien pourquoi ni comment dans un hôtel où leurs festivités ont quelque chose d’humiliant pour l’héroïne – une humiliation d’autant plus sensible que le récit n’est certes pas dépourvu d’un potentiel érotique marqué, que je n’avais pas vraiment senti jusqu’alors chez l’auteur, à vue de nez. Mais l’orgie en puissance tourne bientôt au survival grotesque, avec… un Père Noël psychopathe.

 

Comme « DEATH MAKE » plus haut, le récit se montre relativement pauvre en dialogues, passé le début pour le coup un peu bavard, et les hurlements prennent le pas sur les répliques – ce qui ne joue guère en faveur de son intérêt. Le côté convenu de l’ensemble, jusque dans le délire burlesque, de même… Par ailleurs, c’est plus surprenant, le graphisme de cet épisode de 1992 me paraît nettement moins bon que celui des trois récits datant de 1985 – et qui, chacun à sa manière, représentent ici le meilleur de ce que peut faire Umezu Kazuo…

 

Non, décidément, ce récit ne passe pas.

 

LE SERPENT (1975)

 

On retourne à quelque chose de bien plus intéressant avec « Le Serpent », publié la même année que « Le Vœu maudit », et dans la même revue shônen, mais un peu plus tard.

 

Nous y retrouvons un petit garçon pour héros, qui, avec ses copains, a la très mauvaise idée de vouloir voir un serpent colossal dont la rumeur dit qu’il est l’animal de compagnie d’une habitante des environs. Ladite propriétaire n’étant certes pas désireuse d’ouvrir sa maison à la curiosité des galopins, ces derniers pénètrent par effraction dans la demeure, et obtiennent confirmation de ce que la rumeur dit vrai… Mais le serpent n’a-t-il pas fixé des yeux notre héros ?

 

L’interrogation prend une tournure plus inquiétante quand la nouvelle tombe au journal télévisé : le serpent s’est enfui… Sous le coup de la panique, le garçon ne doute pas de ce que le serpent est à ses trousses. Il a peur, en permanence, et a bien besoin de la protection de son colosse de père… Mais, un jour, celui-ci part pour Kyûshû, où il va chercher la « nouvelle maman » du petit (sa vraie mère étant morte peu après sa naissance)… En son absence, le gamin ne reste cependant pas seul très longtemps – car toque à sa porte ladite fiancée de son père : ils se sont croisés… mais il ne faut en parler à personne ! Et la créature au sourire inquiétant s’installe dans la maison…

 

Là encore, sur un canevas somme tout basique, Umezu Kazuo fait des merveilles pour exprimer la peur – celle de l’enfant d’abord, celle du lecteur aussi, car ce ne sont pas exactement les mêmes, et la dissociation autorise des effets qu’une identification plus classique n’aurait peut-être pas permis. La situation familiale, par exemple, se charge d’échos que l’enfant lui-même aurait sans doute du mal à véritablement exprimer… Par ailleurs, si l’horreur est là encore « réifiée », ce n’est pas sans une certaine ambiguïté qui éloigne « Le Serpent » des autres récits du Vœu maudit, et le rapproche de La Maison aux insectes : l’horreur psychologique n’est peut-être pas tout à fait au cœur du propos, mais elle a tout de même une importance plus que notable.

 

Le graphisme, enfin, est des plus appréciable : moins rigide que dans « Le Vœu maudit », jouant plus volontiers de cases aux dimensions variables, et développant un art du cadrage et du montage non moindre mais essentiellement différent, il m’a bien davantage convaincu, et son indéniable à-propos autorise des plans glaçants – parmi lesquels les portraits de l’inquiétante intruse à la bouche dégoulinante de salive brillent tout particulièrement.

 

Pas de doute : le deuxième grand moment de ce recueil, après « Le Vieillard ».

 

LA FAUCILLE (1985)

 

Dernier récit du Vœu maudit, « La Faucille » a ceci de commun avec « Le Jeûne » que c’est une histoire très, très courte… Ce que la pagination ne laisse pas deviner. En effet, en contraste flagrant avec à peu près tout ce qui précède (mais de manière particulièrement éloquente avec « Le Vœu maudit », donc), Umezu Kazuo y délaisse presque systématiquement les cases, pour user de doubles planches – il y a quelques exceptions, qui autorisent le récit, mais elles sont rares.

 

Le plus étonnant cependant réside peut-être dans le contenu de ces doubles planches – car elles ne visent en fait pas du tout, comme c’est d’usage, à mettre en scène une richesse de textures et de détails qu’une pagination plus classique ne permet pas toujours ; l’autre usage en la matière est probablement de mettre la focale sur tel événement ou tel personnage, mais, ici, la succession de toutes ces doubles planches produit un effet tout différent… Le dessin, en fait, est globalement d’une sobriété parfaitement adaptée à la concision de la narration – mais cela passe donc par des effets « étranges » et « inattendus ».

 

Pourtant, la trame obéit quant à elle à une mécanique très « attendue », dans l’ensemble… Un père et sa fille se rendent, pour la fête des morts, auprès de leur mère/grand-mère – mais, quand ils pénètrent dans la maison de famille, c’est pour tomber sur la veillée funèbre ! La vieille dame est morte subitement, on n’a pas pu prévenir son fils à temps…

 

Et, par un artifice un brin grossier, la petite fille se retrouve seule avec le cercueil – sur lequel repose une faucille, talisman destiné à repousser les démons, et qu’il ne faut surtout pas déplacer ! Forcément, la faucille tombera… mais le démon à redouter, était-il dehors, ou dedans ?

 

Un récit minimaliste, très classique somme toute, jusque dans son twist final – avant ces quatre petites cases étonnantes où « Kazz » papote avec ses lecteurs… Il n’est pas dépourvu d’une certaine profondeur, cela dit, dans son traitement des générations et de la famille japonaise (s’éloignant sans doute alors de la famille traditionnelle). Mais l’intérêt est probablement graphique avant tout – et il a quelque chose d’une expérience, probablement concluante…

 

CONCLUSION

 

Effet décidément récurrent de ces comptes rendus sur mon blog : revenir après coup à ce que j’ai lu m’en fait davantage apprécier le contenu, et permet éventuellement de dépasser une première opinion, instinctive, moins enthousiaste.

 

Le fait est qu’en refermant la dernière page du Vœu maudit, je me sentais un peu déçu – je n’y avais pas retrouvé la puissance et l’habileté narrative de La Maison aux insectes, globalement : il y avait de cela dans « Le Vieillard » et « Le Serpent », mais nettement moins ailleurs…

 

Au fond, ma conviction demeure de ce que le premier recueil était bien supérieur au second. Mais celui-ci n’est pas pour autant dénué d’intérêt, loin de là ; les excellents récits que je viens de citer en justifient probablement la lecture, et la recherche graphique sensible dans les autres pallie éventuellement à des récits plus faibles sur le strict plan de l’histoire.

 

Et, au fond toujours, j’y ai après tout retrouvé, dans un joli paradoxe, ce que j’en attendais après avoir été bluffé par La Maison aux insectes : la surprise… Et, oui, Umezu Kazuo m’a très régulièrement surpris ici ; il n’est pas donné à tout le monde d’avoir cet effet sur le lecteur… et encore moins dans le cadre d’une œuvre demeurant cohérente au milieu même des expérimentations les plus divergentes.

 

J’espère que le Lézard Noir poursuivra sur cette voie, donc. Et il me faudra aussi lire L’École emportée, et d’autres choses encore, si ça se trouve…

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Nuit mère, de Kurt Vonnegut

Publié le par Nébal

Nuit mère, de Kurt Vonnegut

VONNEGUT (Kurt), Nuit mère, [Mother Night], traduit de l’américain par Gwilym Tonnerre, Paris, Gallmeister, coll. Totem, [1961, 1966] 2016, 241 p.

 

MERCI !

 

Merci encore aux éditions Gallmeister de poursuivre la réédition des œuvres de Kurt Vonnegut. On ne dira jamais assez combien il s’agit d’un écrivain majeur, a priori admiré comme tel aux États-Unis, mais probablement un peu trop ignoré en France, où les traductions de ses ouvrages ont été un peu éparpillées n’importe comment, et éventuellement réalisées avec un très regrettable laissez-aller…

 

(Encore que, pour être franc, je ne suis pas certain que ces nouvelles traductions chez Gallmeister soient vraiment irréprochables…)

 

Après les excellents Le Petit-Déjeuner des champions et Dieu vous bénisse, Monsieur Rosewater, c’est donc à Nuit mère d’intégrer la collection « Totem ». Longtemps indisponible en français (il avait été traduit il y a pas mal de temps déjà sous le titre Nuit noire), le présent roman est le troisième que l’on doit à Vonnegut (ou du moins le troisième à avoir été publié, en 1961).

 

NUIT MÈRE DANS L’ŒUVRE DE VONNEGUT

 

À la différence de ses deux prédécesseurs (Le Pianiste déchaîné et Les Sirènes de Titan), mais aussi des plus célèbres Le Berceau du chat et surtout Abattoir 5, qui suivront (et rappelons qu’Abattoir 5 est un des plus grands romans de tous les temps, sans contestation possible), Nuit mère ne relève en rien de la science-fiction.

 

Pour autant, il constitue déjà un morceau non négligeable d’une œuvre en construction, qu’elle louche sur la SF ou s’assume comme « blanche », et qui fait abondamment usage de procédés de « métafiction », disons – avec un univers commun (le héros de Nuit mère fait ainsi une brève apparition dans Abattoir 5, s’il n’a pas l’importance essentielle autant que réjouissante d’un Kilgore Trout), et des techniques d’écriture qui singularisent l’auteur.

 

En fait, c’est probablement un des romans de l’auteur, voire le roman de l’auteur, où la métafiction se trouve tout particulièrement au cœur du propos. Cela repose sur une base assez commune (Vonnegut n’est pas l’auteur, il a édité un manuscrit qu’on lui a fait parvenir, et – deuxième couche, cruciale – ledit manuscrit est une autobiographie), mais prend au fil des pages une saveur toute caractéristique ; parce que l’auteur a une langue qui lui est propre, déjà imprégnée de cette pseudo-simplicité ou fausse naïveté de façade ; parce que l’auteur est déjà un moraliste habile – un de ceux, si rares, que l’on est porté à qualifier de moralistes sans que cela soit une critique ; parce que les personnages de Vonnegut sont forcément les meilleurs ; parce que Vonnegut, enfin, déploie un art sensible de la construction à base de fausses digressions dont je ne suis pas certain qu’il ait beaucoup d’équivalents dans l’histoire de la littérature (je dirais éventuellement Laurence Sterne, mais sans grande certitude que cela soit véritablement pertinent).

 

HOWARD W. CAMPBELL JR. A DES CHOSES À DIRE

 

Passé un faux paratexte éditorial, où Vonnegut est pleinement Vonnegut, le roman devient l’autobiographie d’un certain Howard W. Campbell Jr. Ledit personnage attend, dans une geôle israélienne, son jugement pour crimes contre l’humanité (rappelons que le roman paraît en 1961, l’année même du procès d’Adolf Eichmann, qui avait été enlevé l’année précédente par les services secrets israéliens – comme Campbell ici ; Vonnegut, bien sûr, ne dissimule en rien cette inspiration dans l’actualité, aménageant même une brève rencontre entre son héros et le personnage historique). Car Howard W. Campbell Jr. est à l’évidence un criminel nazi de la pire espèce – propagandiste attitré du régime hitlérien, il a déversé sa bile sur les ondes fascistes, dressant les plus hideux tableaux de la « juiverie » et compagnie, appuyant dès lors de sa prose incendiaire les plus atroces exactions commises durant la guerre, et déjà avant.

 

Mais – forcément – les choses sont un peu plus compliquées que cela. Howard W. Campbell Jr. rédige en effet ici ses mémoires, pour expliquer qui il est et ce qu’il a fait. Il ne s’agit pas d’une ultime feinte d’un criminel prétendant contre l’évidence son innocence à l’égard des horreurs qu’on lui reproche… En fait, Campbell a sans doute douloureusement conscience de sa responsabilité. Il ne la nie pas. Il n’en a pas moins des choses à raconter, qui peuvent changer la donne… ou pas. Il n'est même pas dit que cela importe vraiment...

 

« Je suis américain de naissance, nazi de réputation et apatride par inclination. » Un portrait brossé en une simple déclaration d’intentions, déterminant le contenu de la suite. Car Campbell, américain mais implanté en Allemagne dès avant l’arrivée au pouvoir des nazis – et c’est un pays qu’il aime, et dont il apprécie la culture (deux rappels au passage, peut-être : l’Américain Vonnegut était lui-même d’ascendance allemande, ainsi qu’il l’évoque notamment dans Abattoir 5, dès son étonnant sous-titre ; par ailleurs, le titre Nuit mère renvoie au Faust de Goethe – et c’est peu dire qu’il y a du Faust et du Méphistophélès dans ce roman, à ceci près que nous ne sommes probablement jamais bien certains de qui est qui au juste) – Campbell, donc, écrivain en puissance, dramaturge tout particulièrement, et d’un talent certain, est un jour approché par un mystérieux personnage du nom de Wirtanen, lui offrant de servir son pays – son vrai pays, les États-Unis donc – en assumant une fonction d’agent double dans une Allemagne toujours plus nazie, et déjà tournée vers la guerre quoi que le régime prétende (et les États-Unis tout autant). Habile communiquant, Campbell est incité à faire la démonstration de son talent en jouant le jeu des nazis – plus précisément, en devenant, car il en a la faculté, un élément essentiel de l’appareil de propagande coordonné par Joseph Goebbels ; occasion pour lui d’approcher l’appareil de l’État fasciste, et de transmettre, sans qu’il en ait forcément conscience d'ailleurs, des informations cruciales pour les États-Unis, bien avant leur intervention dans le second conflit mondial… Campbell refuse tout d’abord – puis il y réfléchit… et accepte enfin cette tâche rocambolesque ; un espion, lui...

 

Mais justement : il s’agit donc de faire office d’agent double… ce qui n’est assurément pas sans danger. Son « employeur » ne le lui cache pas, d’ailleurs : aux yeux de tous, il doit être une ordure authentiquement nazie – condition sine qua non de l’accomplissement de sa mission. Dès lors, il ne saurait véritablement compter sur le soutien des services secrets américains… et quand viendra l’heure des comptes, eh bien, il sera seul.

 

DEVENIR CE QUE L’ON FEINT D’ÊTRE

 

La problématique est très tôt introduite : notre moraliste adoré, avant de verser dans les fausses platitudes dont il a le secret, nous annonce même que c’est, de ses romans, peut-être le seul où il ait clairement entrevu la morale du propos pendant la rédaction. Pour faire simple (sans son brio), en gros, il s’agit de bien faire attention à ce que l’on prétend être… car on est amené à le devenir véritablement.

 

En effet, que nous croyions ou pas la confession/révélation de Campbell ne change rien au fond du problème : même en agissant ainsi au profit des Alliés à venir, il n’en reste pas moins que Campbell a dû jouer pleinement le rôle de zélé propagandiste du régime nazi. Quand sonne l’heure des comptes, la possibilité qu’il ait pu avoir du bon, voire un rôle stratégiquement essentiel, cède le pas devant sa complicité indéniable dans le génocide des Juifs… Il devait prétendre être un nazi – aussi l’est-il devenu.

 

Non, d’ailleurs, qu’il ait jamais cru aux sottises qu’il débitait sur les ondes… Politiquement, au fond, au-delà de cette façade de circonstance, Campbell n’a rien d’un nazi. Absolument rien. Le problème est peut-être qu’il n’a rien de quoi que ce soit de toute façon... Campbell l’apatride est tout autant apathique sur le plan politique. Ce qui, à maints égards, et en sortant du champ très chrétien si ça se trouve de l’intériorisation des crimes et de l’intention du péché, en fait un criminel de toute façon : ses paroles, aussi fausses soient-elles, ont eu un impact considérable, et, face à ces atrocités, on pourrait probablement considérer que la simple abstention est criminelle ; alors, si elle se double de je-m’en-foutisme… Le cas de Campbell étant bien sûr encore aggravé par le sérieux avec lequel il a accompli sa mission.

 

On aurait cependant tort, bien sûr, d’assimiler Campbell à un quelconque « monstre froid » ; peut-être même n’est-il pas tout à fait nihiliste ? À supposer que cela ait eu une quelconque importance… Mais le bonhomme n’est pas sans traits autrement positifs – au-delà de sa seule compétence pour la tâche qui lui a été assignée, d’un point de vue technique, disons, avec l'indifférence qui sied à toute technique. Écrivain non dénué de talents, d’une grande culture artistique, porté par un amour dévorant pour sa femme, Helga… Non, je ne suis pas en train de vous faire une énième itération du classique : « Oui, il était nazi, mais il aimait les chiens, et… » Le fait est que le bonhomme, et peut-être paradoxalement d’autant plus en raison de son apathie coupable, est plutôt sympathique…

 

APRÈS LES CRIMES

 

Le roman, d’une construction typiquement vonnegutienne, saute avec allégresse d’une époque à l’autre, selon un plan complexe mais certainement pas confus. Les mémoires de Campbell passent ainsi sans cesse de l’Allemagne aux États-Unis ou à Israël ; le propagandiste passe autant de temps devant le micro nazi que dans sa prison dans l'État hébreu ou dans son appartement new-yorkais (inévitablement, on peut supposer que cela n’a absolument rien d’un hasard – car il s’agit au fond d’autant de prisons) ; haute politique, vie de famille, création artistique et entretiens avec ses geôliers, tout se mêle.

 

Mais le roman accorde une place toute particulière à l’immédiat après-guerre. Le régime nazi tombé, Campbell est inévitablement arrêté – et plus ou moins destiné à la potence. Wirtanen, devenu sa Bonne Fée Bleue, organise son rapatriement aux États-Unis, en sécurité peut-être, mais sans laver son nom – et sans rien dire à qui que ce soit de la nature d’agent double de Campbell ; ce n’était pas un héros, de toute façon, et, une fois de plus, sa propagande ayant été si efficace, il est responsable dans une certaine mesure de la Shoah…

 

AUTOUR DE HOWARD W. CAMPBELL JR.

 

Mais qui pourrait s’intéresser au seul nom de Howard W. Campbell Jr. ? La guerre est finie… Les Américains lambda, a priori, n’ont pas la moindre raison de se douter de qui il est et de ce qu’il a fait… Et pourtant, oui, cela intéresse du monde – tout particulièrement l’improbable microcosme rassemblé autour de son petit appartement new-yorkais : outre l’inévitable médecin juif (rescapé d’Auschwitz, et qui ne veut pas en parler, au grand dam de sa mère qui a une tout autre opinion sur la question), il y a d’autres figures plus pittoresques – dont ce grand, ce seul ami... forcément sous couverture lui aussi, s’avérant américain en façade, oui, mais soviétique au fond ; à moins que lui aussi ne soit devenu ce qu’il prétendait être ?

 

Et, surtout, il y a ces gens qui comptent faire de lui un symbole – sans rien savoir de cette éventuelle nature d’agent double. Des nazis américains, personnages extrêmement cocasses à force d’être ridicules (tout en conservant, et ce n’était pas gagné, une certaine humanité), ainsi de cet ardent militant racialiste qu’est « le révérend docteur Lionel Jason David Jones, docteur en chirurgie dentaire, docteur en théologie », qui déduit des dentitions des Juifs, des Noirs, des Catholiques et des Unitariens une nécessaire infériorité raciale, anti-américaine par essence ; ainsi de son compagnon au souffle court le Vice-Bundesführer Krapptauer, maître à penser de la « Garde de Fer des Fils Blancs de la Constitution Américaine », sans rire ; ainsi enfin, et très satisfait de son poste paradoxal de larbin, ce « Führer noir de Harlem », nazi par soutien à la lutte des Japonais contre la domination blanche – allez comprendre… Louant, sans lui demander son avis, les prouesses rhétoriques de Campbell, ce puissant et si convaincant orateur dont ils guettaient avec avidité les émissions propagandistes, n’en manquant pas une miette, ils le révèlent en fin de compte à ceux qui, par conviction ou par désœuvrement, comptent bien confronter l’animateur radio à la justice – celle d’Israël, ou celle de leurs propres poings…

 

Campbell est trop poli – et trop apathique – pour envoyer bouler ses niais et répugnants « partisans » ; et il est trop fatigué, si ça se trouve, pour fuir les justiciers, authentiques ou pas… Que Wirtanen, revenant à propos, lui dessine avec acuité le tableau de ses fréquentations imposées n’y change rien. Même en matière d’amour, figurez-vous – car il se pourrait qu’Helga lui revienne ? Ou pas…

 

HOWARD W. CAMPBELL JR., SEUL

 

Finalement, ce sont autant d’épiphénomènes – qui ont du coup leur importance paradoxale – dans une trajectoire conduisant inévitablement à la mort, ou peut-être à l’emprisonnement, à supposer que cela soit mieux ou même simplement différent… Ces confessions ne sont pas une exonération – Campbell ne nie pas son rôle effectif. Sont-elles alors une expiation ? Ce n’est pas certain… Dans la présentation, du moins : car, au fond, malgré toutes ses protestations d’apathie (le nihilisme, finalement, n’est guère à propos, car ressemblant bien trop à un engagement pour cet homme qui semble s'échiner à ne pas choisir), Campbell sait ce qu’il a fait. Qu’on lui rappelle, à de multiples reprises, qu’il aurait pu avoir une autre vie, et notamment celle d’un écrivain à succès (ce qu’il est en fait sans le savoir, ou même plus exactement sans que personne ne le sache, révélation d’une scène dont je ne dirai pas davantage ici), un artiste appréciable qui n’aurait jamais rien eu à voir avec le nazisme – et pas davantage avec les renseignements américains… Non, cela reste un jeu de l’esprit : l’histoire est là, la faute demeure, et peu importe qu’on ne veuille y voir que l’apparence de la faute – c’est amplement suffisant. Pour Campbell lui-même, du moins. Et, au fond, a-t-on tant que ça besoin de l’avis des autres ? Dans une cour de justice assurément – mais le tribunal intérieur a ses propres règles… pas moins cruelles.

 

NUIT MÈRE DANS L’ŒUVRE DE VONNEGUT – ENCORE

 

La fausse simplicité typique de Vonnegut s’associe ici avec une ironie noire dont il a le secret, qui se montre étonnamment cruelle dans son humanité, à moins que ce ne soit l’inverse – ou à supposer qu’il soit vraiment pertinent de différencier les deux. À certains égards, Nuit mère annonce le « So it goes » d’Abattoir 5 (« C’est la vie », chez nous) ; le plus étonnant est peut-être, comme dans ce chef-d’œuvre ultérieur, que la façade de nihilisme autorise néanmoins la peinture de personnages humains, d’une vie intérieure complexe, même sous le plus cocasse des vernis, à la mesure de la complexité d’un monde par essence impitoyable ; et, d'une certaine manière, il y a même de la lumière dans tout cela…

 

Pour autant, qu’on ne se méprenne pas : si j’ai aimé la lecture de Nuit mère, je ne peux en rien le comparer à la baffe monumentale que m’a collée Abattoir 5 – les deux œuvres sont bien parentes, notamment dans leur dimension de catharsis d'ailleurs, mais Abattoir 5, en impliquant davantage l’auteur, lequel y exorcise enfin le traumatisme de Dresde, bénéficie d’une puissance émotionnelle hors de comparaison.

 

Pour être franc, d’ailleurs, Nuit mère ne me paraît pas non plus pouvoir rivaliser avec d’autres romans de Vonnegut plus essentiels à mes yeux, tels Le Berceau du chat, ou Le Petit-Déjeuner des champions. Il est davantage comparable, peut-être, au regard de l’effet produit, à Dieu vous bénisse, Monsieur Rosewater – ma lecture des Sirènes de Titan remonte probablement trop loin pour autoriser une éventuelle comparaison dans ce sens ; par contre, il y a probablement bien plus de Vonnegut dans le présent roman que dans son premier, Le Pianiste déchaîné

 

Nuit mère n’est pas un chef-d’œuvre – ça ne l’empêche pas d’être bien au-dessus du lot, car Vonnegut est grand, pertinent, sensible autant que drôle, capable d’enrober de cocasserie les plus noirs des tableaux, à même de susciter chez ses lecteurs une identification inattendue avec ses personnages (j’ai souvent l’impression, à lire Vonnegut, d’un auteur qui aime ses personnages), habile enfin à insinuer sous une apparence trompeuse de banalité candide les questionnements les plus justes et pertinents d’un authentique moraliste – sous la singularité perce l’universel, l’omniscience avance déguisée sous les autours du témoignage, et la liberté demeure pourtant d’en faire ce que l’on veut.

 

Dieu vous bénisse, Monsieur Vonnegut. Oui, encore une fois.

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CR L'Appel de Cthulhu : Arkham Connection (34, épilogues)

Publié le par Nébal

CR L'Appel de Cthulhu : Arkham Connection (34, épilogues)

J'ai dû couper en deux comptes rendus, mais ces épilogues sont directement liés à la trente-troisième et dernière séance de la campagne...

 

I : PREMIER ÉPILOGUE : DWAYNE O’BRADY

 

[Épilogue « joué », contrairement au suivant.]

 

[I-1 : Dwayne/« Leonard Border » : Brienne, Leonard Border, Herbert West] Dwayne ne veut pas voir Brienne de suite – il a toujours l’apparence de Leonard Border… Que faire pour s’en débarrasser, pour redevenir véritablement lui-même ? Peut-être Herbert West serait-il capable de faire quelque chose… mais le docteur a quitté Arkham depuis longtemps, sans laisser d’adresse ! La magie, alors ? Dwayne essaye de réciter le texte de l’invocation à l’envers – mais cela ne fait absolument rien…

 

[I-2 : Dwayne/« Leonard Border » : Brienne ; Leonard Border] Dwayne se résout à retrouver Brienne en dépit de son apparence de Leonard Border. La jeune femme, voyant Dwayne pénétrer dans la garçonnière sous cette apparence, lui demande qui il est… Dwayne répond – il parvient enfin à la convaincre de ce qu’il est bel et bien son fiancé, en disant des choses intimes, que seul Dwayne peut savoir… Brienne se fige – elle reconnaît la voix de Dwayne, mais le contraste avec son apparence la trouble, forcément… Dwayne ne lui explique pas tout dans les détails – mais il a joué avec le feu, et elle ne pourra pas comprendre ce qui s’est passé au juste avant quelque temps… Mais voilà : il a hérité de l’apparence d’un autre, et ne sait pas comment s’en débarrasser... Brienne sent qu'elle n’a pas le choix – il lui faut bien accepter le fait… Peuvent-ils enfin partir, comme promis ? Oui… Il est temps.

 

[I-3 : Dwayne/« Leonard Border » : Brienne ; Leonard Border] Le couple s’installe en Irlande, dans la grande ferme des parents de Brienne (il n’en reste plus beaucoup de vivants), dans un village perdu où ses ancêtres ont de tout temps résidé – mais le village a reçu une importante « subvention » d’outre-Atlantique… La solide bâtisse est retapée et aménagée – elle est plus qu’assez grande pour accueillir toute une famille… Brienne a appris au fil du temps à reconnaître Dwayne sous l’apparence de Leonard Border – caressant son visage, elle a pu percevoir avec le toucher la réalité que ses yeux ne pouvaient percer…. Et, un jour, elle surprend Dwayne... en lui disant qu’elle le trouve finalement plus mignon avec l’apparence du journaliste ! Dwayne en est forcément un peu vexé… Mais lui aussi doit faire avec – et c’est sans doute un progrès appréciable : depuis leur arrivée en Irlande, la cohabitation a parfois été difficile, notamment sur le plan sexuel, mais cela s’améliore de jour en jour – l’horizon est lumineux, toujours un peu plus… Seule vague ombre au tableau : Dwayne n’a pas forcément grand-chose d’un fermier… et, surtout, il y a ces armes qu’il garde toujours en état dans la demeure ; Brienne râle régulièrement à ce propos : tout ça, c’est fini ! Mais ce problème n’est pas de taille à porter ombrage à leur union.

 

[I-4 : Dwayne : Alexia, Brienne ; Hope] Les années passent, calmement – et un enfant nait : une fille, Alexia. Et, le jour de l’accouchement, est-ce en raison de l’émotion, le sortilège est enfin dissipé : Dwayne retrouve sa véritable apparence ! Il n’a plus besoin de se scarifier sans cesse – ce qu’il faisait tous les soirs, avec une frénésie obsessionnelle, dans le vain espoir de redevenir ce qu'il était… La coïncidence affecte Brienne autant que lui-même. Dwayne est fier d’être père, dévoré d’amour pour sa fille : il a le sentiment que tout ce qu’il a jamais fait n’avait pas d’autre but que la naissance de cet enfant, qui donne un sens à tout – peut-être même cette fille, entourée de tant d’amour, pourrait-elle un jour convaincre Hope de ce que l’humanité en vaut la peine ? Car le souvenir demeure...

 

[I-5 : Dwayne : Alexia] Les années passent – Alexia grandit… Dwayne s’occupe – il va chasser, conduit quelques travaux à la ferme, s’occupe de sa petite famille… Mais il est toujours aux aguets – en dépit de tout ce bonheur, il n’est jamais totalement serein.

 

[I-6 : Dwayne : Brienne, Alexia, Tess McClure ; Radzak] Un jour, alors qu’il rentre d’une partie de chasse (la seule activité pour laquelle Brienne acceptait qu’il conserve une arme à la maison, un fusil de circonstance) avec des camarades de pub, quelqu’un l’accoste, lui disant que Brienne a reçu un colis à la poste, provenant de sa famille américaine – pendant qu’elle va le chercher, Dwayne doit s’occuper de la petite Alexia. De retour à la ferme, Dwayne monte à la chambre de sa fille… mais il y a quelque chose d’étrange : le sol et les murs ont une teinte différente – rouge ? vermillon ? Est-ce un effet de la luminosité ? Alexia rigole… Dwayne, emporté par la panique, se précipite dans la chambre de sa fille – car il a entendu une autre personne rigoler avec elle… et il redoute de savoir de qui il s’agit ! Dwayne entre soudainement dans la petite pièce, fusil en main : Alexia s’amuse avec « une amie », qui n’est autre que Tess… Et la chambre est baignée d’une lueur rouge, comme filtrée par un procédé inconnu. Tess adresse un grand sourire à Dwayne : « Bonjour, Dwayne… Excuse-moi, la notion du temps humain, quand on se déplace comme moi… Bref. Tu me dois quelque chose... » Et elle caresse la tête d’Alexia. Dwayne panique : « Non ! Laisse-la tranquille ! On va discuter, et… » Mais non, Tess n’a aucune envie de discuter ; ou plutôt, si – mais selon ses termes : « Il y a mieux à faire. Tu me dois quelque chose », répète-t-elle. Puis, comme une ritournelle : « Tu ne l’as pas tué, pas tué, pas tué… » Mais elle est généreuse, dit-elle, et lui propose un choix – avec un sourire cruel démentant toute générosité dans son offre : « À toi de voir – ce sera elle… ou Brienne. » Dwayne s’y refuse, il ne choisira pas. Tess s’approche de lui, et lui chuchote à l’oreille : « Si tu ne parviens pas à choisir, je prends les deux… » Dwayne en est incapable ! Il tente de plaider sa cause auprès de Tess : « Rappelle-toi tout ce que nous avons fait ensemble ! » Mais son ancienne collègue reste sourde à ces remarques : « Bon, les deux, alors… » Non ! Dwayne la supplie d’en discuter – mais ailleurs, pas ici, pas devant sa fille… Tess soupire ; puis elle pousse Dwayne hors de la chambre et en fait claquer la porte : « Dernière chance – tu choisis maintenant… » Dwayne ne peut pas… mais finit par dire à Tess de laisser la petite tranquille. Tess lui sourit, plus cruelle que jamais : « Par déduction… Mais ce n’est pas suffisant – je veux que tu me le dises ! » Dwayne est contraint de s’exécuter : ce sera Brienne… Et Tess disparaît, lâchant pour la forme un : « Tu as le bonjour de Radzak… » Brienne ne reviendra jamais du bureau de poste.

 

II : SECOND ÉPILOGUE : ANATOLE « FROGGY » DESPART

 

[À la différence du précédent, cet épilogue n’a pas été « joué » sur le moment, il est le fruit du seul Gardien des Arcanes, après coup.]

 

[II-1 : Anatole/« Aristide Gentil » : Hippolyte Templesmith, William Harris-Jones, Danny O’Bannion] Assez vite après l’épisode de la Lande Foudroyée, je suis conduit à New York par mes « nouveaux amis » irlandais. J’y bénéficie d’un emploi factice, d’un compte en banque garni, et d’un appartement à mon nom – ou plus exactement à ma nouvelle identité, « Aristide Gentil » : j’ai dû en changer afin d’éviter les questions embarrassantes suite au gala de Hippolyte Templesmith et à la mystérieuse disparition de mon employeur, William Harris-Jones. Tout cela a été financé indirectement par Danny O’Bannion – via sa grande famille, bien implantée à New York entre autres.

 

[II-2 : Anatole : Danny O’Bannion, Goody Fowler] Ledit Danny O’Bannion avait laissé entendre qu’il en ferait davantage encore, et à vie, si je partageais avec lui le fruit de mes travaux sur le grimoire de Goody Fowler… Or ce livre m’obsède, et j’y sens un potentiel inimaginable – je m’attelle à la tâche avec zèle, et ne ménage pas mes efforts pour en extirper les secrets. Sans doute aurait-il été plus aisé et rapide de faire appel à des assistants ou plus généralement à des personnes plus érudites que moi en la matière, mais, redoutant que l’indiscrétion s’avère problématique, voire que l’on me distraie de ce précieux ouvrage, je m’obstine à travailler seul.

[II-3 : Anatole : Vinnie, Erica Carlysle ; « 6X », Danny O’Bannion] Un jour, alors que je me promène dans les beaux quartiers pour m’aérer un peu, je croise Vinnie [je ne suis pas sûr qu’Anatole était en mesure de le reconnaître…], en compagnie d’Erica Carlysle – et donnant l’impression de faire office de garde du corps pour la richissime dame ; sans doute est-ce grâce à elle qu’il avait pu échapper au piège magique de « 6X »… Il n’a probablement pas perdu au change : c’est a priori un emploi bien moins dangereux et douloureux que celui qu’il avait auprès de Danny O’Bannion… Et la fortune et l’influence des Carlysle permettent probablement de gérer sans grand souci l’éventuel courroux de la pègre irlandaise d’Arkham.

 

[II-4 : Anatole : Goody Fowler] Mais je me jette à corps perdu dans mes recherches. Les premiers mois sont extrêmement laborieux, ne générant guère que frustration et manque de sommeil, sans témoigner de véritables progrès. Et les écrits de Goody Fowler, en eux-mêmes, provoquent en moi une désagréable et viscérale sensation d’inconfort… Chaque ligne est en soi un casse-tête – le sens alambiqué n’arrangeant en rien mes traductions incertaines. La science et l’ésotérisme s’y mêlent de telle sorte qu’il m’est impossible d’avancer autrement qu’à tâtons. Pour y comprendre quelque chose, je suis contraint d’étudier en parallèle les mathématiques, et tout particulièrement la géométrie avancée.

 

[II-5 : Anatole : Kristen Johnson ; Goody Fowler, Mortimer Campbell, « 6X »] Et, un matin, je suis surpris, et effrayé autant que ravi, de trouver, gravée sur mon bureau, une traduction parfaite d’un passage sur lequel j’achoppais – sans pouvoir relever la moindre trace d’effraction. Le phénomène se reproduit à plusieurs reprises dans les jours qui suivent, suscitant autant de réponses que de questions. Si bien que je redoute de sombrer dans la démence… Suis-je victime de somnambulisme ? Je suis en tout cas, d’une certaine manière, hanté par Goody Fowler… Mais je décide de passer plusieurs nuits à faire le guet pour m’assurer de l’origine exacte de ces gravures – et je finis par entrevoir Kristen Johnson, intangible ; je reconnais son visage, car j’avais été marqué par les innombrables portraits de la jeune femme se trouvant dans le bureau que je sais désormais être celui de son fiancé Mortimer Campbell (devenu « rat » plus tard), que j’avais visité dans le souterrain de « 6X », avant de revenir sur Terre par Arkham… Je tente de communiquer avec elle – et y parviens ; la jeune femme s’avère très instruite, si elle est égarée entre les mondes – et elle me dévoile avec aisance, et une sympathie croissante, tous les terrifiants mystères des sortilèges de Goody Fowler.

 

[II-6 : Anatole : Danny O’Bannion] Passionné par mes découvertes dans ces savoirs interdits, je néglige de les partager avec Danny O’Bannion, et ne sors plus de chez moi que lorsque le manque de provisions me l’impose. Rendu extatique par les pouvoirs que la compréhension et la maîtrise progressive de ces matières semblent à même de me procurer, pouvoirs que j’avais jusqu’alors seulement subis et qui avaient chamboulé mon existence sans me laisser la moindre prise sur le cours des événements, je perds peu à peu tout contact avec la société extérieure, tout recul, et jusqu’à l’hygiène la plus élémentaire – consacrant tout mon temps à ces études délétères…

 

[II-7 : Anatole : Kristen Johnson, Mortimer Campbell, « 6X »] Et je comprends notamment l’histoire de Kristen et Mortimer, je comprends l’échec de leur rituel, qui a perdu la jeune femme entre les dimensions tandis que son amant se changeait en « chose-rat ». Je comprends comment « 6X » les a manipulés, prétendant hypocritement venir en aide à Mortimer quand il ne s’agissait que de s’en faire un allié utile… Et je comprends l’ultime tentative – suicidaire – de Mortimer pour rejoindre sa bien-aimée, et son échec funeste…

 

[II-8 : Anatole : Goody Fowler] Mais mes études prennent aussi un tour plus « pratique », et m’amènent à « bricoler » – notamment en réalisant dans mon appartement des angles incongrus, ou en y disposant des cales obéissant à des mesures précises – c’est alors seulement que le potentiel du grimoire de Goody Fowler m’apparait pleinement. Toujours les pensées en ébullition devant ces fascinants possibles, j’ai de plus en plus de mal à trouver le sommeil – dans une tentative un peu futile de revenir à ce que je considérais jusqu’alors comme mon être le plus authentique, j’écris de nouveau de la poésie – ce qui me permet de m’épancher, en livrant sur le papier les terribles révélations qui ne cessent de m’assaillir ; ces œuvres insanes, par la suite, seront récupérées par un confrère poète, qui y trouvera modèle et inspiration pour assurer sa propre carrière…

 

[II-9 : Anatole : Kristen Johnson ; Danny O’Bannion] Deux années de ce travail intensif coupé du monde ont considérablement entamé ma résistance mentale – les conversations avec Kristen, et l’accumulation de nouvelles découvertes, n’ont certainement rien arrangé. Des criminels irlandais, passé ce délai, se rendent un jour chez moi pour me « motiver »… ou plus exactement me demander des comptes, au nom de Danny O’Bannion. Mais, quand ils pénètrent dans mon appartement, ils n’y ont trouvé que des pièces désertes et malodorantes, jonchées de détritus, aux angles exubérants et aux meubles gravés de formules mathématiques d’une extrême complexité… Et, çà et là, des crottes de rat.

 

[II-10 : Anatole : Radzak] Je voyage depuis entre les mondes, dans des endroits inconnus de l’homme ; mon esprit a sombré dans la démence, mais aussi dans l’euphorie – je suis devenu une part de ce qui m’obsédait tant… Mais demeure pourtant une certaine peur, insidieuse – qui sait combien de temps mettra Radzak à me retrouver ? Nous verrons bien…

 

C’est donc la fin de cette campagne – 33 épisodes, sans compter le prologue (cinq ou six séances en plus à vue de nez) et les présents épilogues ; je ne crois pas avoir jamais joué aussi régulièrement et à aussi long terme…

 

Mais, au cas où, je me dois de prévenir les éventuels lecteurs de ces (très longs) comptes rendus (s’il y en a) (les fous) : je vais désormais arrêter d’en faire, du moins pour les parties où je suis PJ (je vais essayer de poursuivre quand je maîtrise moi-même – on verra…).

 

Deux raisons à cela : l’une est que cela me prend beaucoup trop de temps à rédiger et mettre en forme – ayant de nouveau un emploi du temps, je ne peux plus me permettre d’y consacrer autant d’heures… L’autre est que cela a probablement porté préjudice à mes capacités en tant que joueur – en me rendant sans doute moins réactif, peut-être même en m’incitant davantage à la passivité… Bien sûr, je ne peux pas continuer ainsi, dans ce cas – ni pour moi, ni pour les autres. Je vais donc tâcher de retrouver une spontanéité et une vivacité qui m’ont peut-être fait défaut au fur et à mesure que la campagne avançait – car une nouvelle aventure commence…
 

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CR L'Appel de Cthulhu : Arkham Connection (33, conclusion)

Publié le par Nébal

CR L'Appel de Cthulhu : Arkham Connection (33, conclusion)

Trente-troisième (et dernière…) séance de la campagne de L’Appel de Cthulhu maîtrisée par Cervooo, dans la pègre irlandaise d’Arkham. Vous trouverez les premiers comptes rendus ici, et la séance précédente .

 

La joueuse incarnant Romy était absente. Les PJ présents étaient donc Dwayne O’Brady, Michael Bosworth, et, en ce qui me concerne, le garde du corps aux ambitions d’écrivain Anatole « Froggy » Despart.

 

I : PAS LE TEMPS

 

[I-1 : Dwayne, Anatole] Dwayne est réveillé par un serveur du Trèfle – il s’était endormi dans sa baignoire, griffé de partout… On le conduit à une chambre voisine de la mienne, dans l’idée qu’il en retire un sommeil davantage réparateur. Car nous en avons bien besoin : insidieusement, nous avons été affectés par un équivalent dimensionnel du décalage horaire… Nous dormons beaucoup – tant, en fait, qu’il faut nous réveiller, et quelque peu à la hâte ; d’ailleurs, il fait nuit – nous aurions dormi toute la journée ?

 

[I-2 : Dwayne, Anatole, Michael : Seth, « .45 » ; Danny O’Bannion, Hippolyte Templesmith, Brienne] Seth vient nous voir, accompagné de « .45 », pour nous donner la marche à suivre. Il s’entretient d’abord avec Dwayne, puis avec moi – séparément. Il nous apprend que les hommes de Danny O’Bannion surveillaient la ferme des Gardner, dans la Lande FoudroyéeDwayne ayant expliqué la veille que c’était là qu’il y aurait de l’action. Effectivement, des hommes de Templesmith s’y sont rendus… Or Danny s’est montré explicite : il veut que ça s’achève ce soir – nous n’avons que trop tardé… Mais le patron se montrera généreux, une fois cette affaire réglée : nous aurons tout ce que nous voudrons – par exemple, concernant Dwayne, un endroit où aller, une maison où s’installer, à l’aise, avec Brienne… et plus de comptes à rendre à qui que ce soit. Me concernant, il faut que je fasse mes preuves, mais les Irlandais ont plutôt confiance ; si je me montre efficace, je pourrai en retirer une « place de choix » dans la pègre d’Arkham – quelque chose de plus attrayant qu’un simple emploi de gros bras de base : un poste à responsabilités, avec le revenu correspondant…

 

[I-3 : Michael, Dwayne : Seth] Michael étant visiblement un peu plus affecté que nous autres par nos expériences récentes, les hommes du Trèfle l’ont laissé dormir un peu plus longtemps – nous l’entendons ronfler… et son canari pépier. Seth charge Dwayne de l’informer de la situation à son réveil.

 

[I-4 : Dwayne/« Leonard Border » : Seth, « .45 » ; Danny O’Bannion, Brienne, Leonard Border, Hippolyte Templesmith] Nous manquons de temps… et il nous faut nous équiper. Dwayne dit à Seth qu’il lui faut passer en coup de vent à la garçonnière de Danny O’Bannion sur French Hill Street. Seth commence à protester, mais Dwayne l’interrompt : il lui faut y récupérer quelque chose de la plus haute importance ; non, ça n’a rien à voir avec Brienne – qui, de toute façon, ne le reconnaîtrait même pas [puisqu’il a toujours l’apparence de Leonard Border]… Pour appuyer ses dires, Dwayne exhibe le crâne recouvert de caractère aklo : ce qu’il va chercher à l’appartement, « ça va avec »… Seth réclamant visiblement davantage d’explications, Dwayne lui dit que ce crâne, associé aux boîtes de cuir de Templesmith, permettrait, le cas échéant, de le poursuivre où qu’il cherche à disparaître. Seth est méfiant : ce qu’il a retenu du discours de Dwayne, c’est la possibilité de se barrer – compte-t-il fuir ? Non, bien sûr ! « .45 », un brin agacé par tous ces délires occultistes, pousse Seth à accepter – pas de temps à perdre !

 

[I-5 : Michael, Dwayne : Seth] Michael se réveille enfin. Son canari pose ses petites pattes sur son torse et son visage, ce qui le chatouille – il réclame sa pitance… Michael entend nos voix à travers la porte – puis on tambourine dessus pour le réveiller. Il se lève, peu assuré. Seth se contente de lui répéter l’essentiel : « Ça se finit ce soir ! » Puis il fait signe à Dwayne de prendre le relais.

 

[I-6 : Dwayne, Michael : Seth] Nous sommes pressés ! Dwayne ne s’attarde pas sur les explications, et nous montons dans une voiture, à destination du Garage Hammer (après un détour par la garçonnière de French Hill Street, donc). Nous mangeons en chemin – Seth nous ayant fourni des sandwiches ; Michael émiette un peu de pain pour nourrir son petit oiseau (qu’il garde autrement dans la poche de sa veste)…

 

[I-7 : Dwayne : Seth, « .45 » ; Hippolyte Templesmith] Nous arrivons près de la garçonnière de French Hill Street. Le bureau électoral de Hippolyte Templesmith à proximité est fermé et barré, deux flics gardent les lieux – en fait, l’un d’entre eux retient même un badaud, visiblement très énervé, qui jetait des détritus sur la façade du local… Seth se gare devant l’immeuble, et dit à Dwayne de faire vite – « .45 » l’accompagne.

 

[I-8 : Dwayne : Brienne ; Elaine, Hippolyte Templesmith] Dwayne monte à l’étage, toque à la porte, puis l’ouvre sans attendre de réponse – il perçoit vaguement les bruits de quelqu’un qui s’éveille. Mais il n’y a autrement de trace de Elaine ou Brienne. Peu importe : Dwayne se rend directement au coffre, où il récupère les trois boîtes de Templesmith qu’il y avait entreposées – il les met dans son sac en bandoulière, où se trouvait déjà le crâne orné d’inscriptions aklo, et y ajoute au cas où une liasse de billets. Il entend vaguement Brienne qui s’éveille – elle râle de ce que quelqu’un soit entré comme ça dans un appartement, comme un voleur, tandis que des femmes y dormaient… Mais Dwayne ne s’attarde pas, et file sans un mot.

 

[I-9 : Michael, Dwayne, Anatole : Seth] Nous reprenons la route, et parvenons au Garage Hammer. Mais cette fois nous faisons le tour, pour pénétrer au cœur de la décharge qui jouxte le garage – et c’est immense. Au centre se trouve un container que rien d’autre ne distingue, et non loin un camion avec une grande bâche. Seth se dirige d’abord vers le container, il en ouvre la porte et allume à l’intérieur, puis nous fais signe d’entrer : « Faites-vous plaisir… » Il s’y trouve de très nombreuses armes, de tous types. Michael s’empare d’une mitraillette Thompson, ainsi que d’une sacoche à lanière issue d’un surplus militaire, idéale pour transporter des chargeurs « camemberts ». Dwayne opte pour un fusil à lunette, mais prend également trois grenades et des chargeurs pour son .38. Quant à moi, j’hésite un instant à prendre un fusil, mais, malgré mon expérience dans les tranchées, je me sens moins habile avec cette arme qu’avec mon bon vieux .45 – je me contente donc de prendre des chargeurs pour mon arme de poing, autant que possible pour avoir une bonne marge ; j’y ajoute une matraque en cuir – j’en ai déjà une, c’est simplement afin d’avoir une arme de rechange…

 

[I-10 : Anatole, Dwayne/« Leonard Border » : Leonard Border] Les Irlandais montent la garde – et sont prêts à nous suivre à la Lande Foudroyée. Ils sont un peu méfiants à mon égard, car ils ne me connaissent pas ; mais ils sont aussi vaguement hostiles à l’égard de Dwayne, sous son apparence magique de Leonard Border – certains l’évitent autant que possible, et portent régulièrement la main au crucifix pendant à leur cou… Ils l’appellent par son vrai nom, on les a prévenus de la situation, mais ils ne sont visiblement pas à l’aise avec cette bizarrerie.

 

[I-11 : Dwayne, Michael : Vern] Puis nous nous rendons au camion, où patiente un type d’allure burinée du nom de Vern. Dwayne et Michael l’ont parfois croisé, sans plus. Il a longtemps été militaire – artilleur, plus précisément –, et aime bricoler. Il nous tend la main à tous, que nous serrons en retour. Puis il s’adresse plus particulièrement à moi : « Français, hein ? Tu devrais apprécier ce que j’ai là… » Il retire la bâche du camion, révélant une plateforme arrière renforcée, sur laquelle est installée ce que Vern me présente comme devant être une « fierté nationale » : un canon de 75… Il nous en explique le fonctionnement, la capacité à tirer jusqu’à 23 coups par minute, à la condition de disposer d’une équipe adéquate – deux assistants dans l’idéal : un « costaud » pour charger les obus, un « rapide » pour libérer le canon et le refermer une fois la munition approvisionnée ; Vern, quant à lui, fera office de viseur. Sa proposition est limpide, et n’appelle pas de discussion : Michael remplira le rôle du « rapide », et moi celui du « costaud »…

 

[I-12 : Big Eddie] Big Eddie, qui était là lui aussi, et qui semble devoir prendre la tête des opérations, trouve que ça traîne beaucoup trop – il faut y aller… Nous sommes aussi prêts que possible, et montons à bord des véhicules, à destination de la ferme des Gardner.

 

II : « HEAVY METAL THUNDER… »

 

[II-1 : Anatole : les Gardner] Nous roulons en direction de la Lande Foudroyée. En chemin, on m’explique, à moi qui ne suis pas d’Arkham, ce qui s’y était produit. L’incident a eu lieu dans les années 1880, à la ferme des Gardner ; la rumeur prétend qu’une météorite inconnue avait disparu dans le puits de la ferme ; des savants de l’Université Miskatonic l’ont étudiée, et en ont prélevé des fragments, mais ces derniers ont disparu petit à petit. Le cas des Gardner a suscité des rumeurs, via le bouche à oreille : la mère aurait été cloitrée dans une cave, folle, avant d’être envoyée à l’asile d’Arkham ; un des fils aurait disparu dans le puits ; l’autre, ainsi que le père, aurait été retrouvé mort. La ferme présentait un aspect étrange, laissant d’abord augurer de récoltes phénoménales, mais il s’est rapidement avéré que tous ces fruits étaient immangeables. Et le paysage a progressivement changé, devenant grisâtre, et débarrassé de toute vie, végétale ou animale – d’où ce nom de « Lande Foudroyée » pour décrire cette cuvette où la terre évoque de la cendre. Par la suite, les habitants des environs – il est difficile de qualifier ces quasi-ermites de « voisins » – ont parlé d’une lumière monstrueuse jaillissant du puits vers le ciel… Et des travaux ont enfin été accomplis pour aménager un réservoir destiné à l’approvisionnement en eau d’Arkham (ils ne seront achevés que plus tard).

 

[II-2] La route n’est que peu utilisée en temps normal – on remarque d’autant plus que des véhicules ont récemment déblayé le chemin ; il y a des traces d’autres camions, mais aussi des arbres abattus car ils gênaient le passage, et qui ont été repoussés sur le bas-côté. Nous arrivons enfin à proximité de la Lande Foudroyée, qui fait comme une cuvette – nous nous arrêtons avant le petit dénivelé.

 

[II-3] Une quinzaine d’Irlandais sont avec nous. L’un d’entre eux, qui surveillait la ferme, nous dit y avoir vu des personnes accomplissant un étrange rituel – elles versaient du sang dans le puits ? Nos hommes d’armes avaient entendu des rumeurs – aussi ne se sont-ils pas précipités comme ils l’auraient fait autrement…

 

[II-4 : Hippolyte Templesmith/« 6X »/« Diane Pedersen » ; Diane Pedersen] Effectivement, nous voyons une dizaine d’individus à proximité du puits de la ferme des Gardner, en contrebas ; ils portent les mêmes tenues que les adorateurs dévorés par les aphtes que nous avions croisés dans l’archipel – se trouvent d’ailleurs avec eux plusieurs automates de métal léger… Mais ceux qui l’ont déjà vue reconnaissent également Diane Pedersen [que nous comprendrons progressivement être en fait Hippolyte Templesmith, ou plutôt « 6X »], qui est protégée par plusieurs individus arborant le « masque d’Innsmouth ». Il y a enfin des « sacrifiés » gisant par terre – dont des adorateurs aphteux volontaires ; leur sang s’écoule effectivement dans le puits…

 

[II-5 : Dwayne : Vern, Big Eddie] Vern manœuvre le camion afin de pointer le canon de 75 dans la remorque sur la ferme. Les autres Irlandais, qui savent que nous avons vécu des horreurs, sont dans l’expectative, semblant attendre nos instructions, ou du moins nos conseils. Dwayne leur dit que les automates sont très lents, mais presque invulnérables, en dépit de leur poids minime ; mais il leur explique le point faible des boîtes. Dwayne s’adresse ensuite à Vern, lui disant que la cible principale, pour lui, est le puits. Nous cherchons à en apprendre davantage en observant la scène avec des jumelles, mais n’en retirons rien pour l’heure. Dwayne dit à tous que, s’il s’en trouve là-bas pour amorcer des incantations, ce sont eux dont il faut se débarrasser au plus tôt. Mais Big Eddie lui coupe peu ou prou la parole – il dit aux artilleurs de se préparer à « déchaîner la foudre », les autres s’occuperont des survivants…

 

[II-6 : Anatole, Michael : Vern] Pendant ce temps, le feu d’artifices de Noël commence à éclore au-dessus d’Arkham. Vern, blagueur, nous souhaite un bon réveillon… Je vais l’aider au canon – il tourne différentes molettes pour l’ajuster. Michael, le « rapide », est également là… qui dit à son canari de ne pas s’en faire, même s’il va y avoir du bruit et de la fumée ; il lui précise cependant que, si les choses se passent mal pour lui, alors il faudra qu’il s’envole – car il est « une lumière dans l’obscurité »… Il a l’impression que l’oiseau le comprend ; il le remet dans sa poche.

 

[II-7 : Vern] Nous commençons à faire feu avec le canon – mais Vern avait mal ajusté le premier tir : l’obus touche la ferme et non le puits – et la bâtisse finit de s’écrouler. Vern, nerveux, s’excuse, mais reste assez professionnel et fait en sorte d’arranger le problème.

 

[II-8 : Hippolyte Templesmith/« 6X »/« Diane Pedersen »] Tout le monde à la ferme se tourne dans notre direction. « Diane Pedersen » semble donner des ordres secs aux autres – mais, malgré la distance qui nous empêche de nous en assurer, nous avons l’impression qu’elle nous adresse un grand sourire vicieux… Et les automates commencent à avancer dans notre direction – Big Eddie dispose les Irlandais pour qu’ils s’en occupent et interceptent d’éventuels fuyards.

 

[II-9 : Anatole : Vern ; Hippolyte Templesmith/« 6X »/« Diane Pedersen »] Vern se plaint du feu d’artifices, disant que ça le gêne pour se concentrer – réflexion qui m’interloque un peu, moi qui ai combattu dans les tranchées… Mais nous rechargeons, et Vern fait feu à nouveau – il a mieux préparé le canon, et l’obus fonce en direction du puits. Mais, là-bas, « Diane Pedersen » ouvre les bras, comme si elle voulait recevoir l’obus – et ce dernier semble ralentir à mesure qu’il approche du puits ! Et, quand il n’est plus qu’à cinq mètres environ de « Diane Pedersen », il est subitement dévié…

 

[II-10 : Dwayne : Hippolyte Templesmith/« 6X »/« Diane Pedersen »] À côté de nous, les Irlandais se lancent sur les automates. Quant à Dwayne, il a fait feu de son fusil à lunette – visant « Diane Pedersen »... mais, là encore, sa balle a été déviée…

 

[II-11 : Anatole : Hippolyte Templesmith/« 6X »/« Diane Pedersen », Vern] Je comprends, sans grande certitude toutefois, qu’il s’agit d’un phénomène d’électromagnétisme – et repère un automate qui est resté auprès de « Diane Pedersen », et qui semble doté d’un appareillage particulier : serait-ce la source du champ magnétique ? Je le signale aux autres. Et, quand Vern veut continuer à tirer, si je remplis mon rôle d’assistant sans rechigner, je lui dis qu’il vaudrait peut-être mieux viser des cibles plus « accessibles »… Je doute en effet qu’on puisse faire céder ce champ de protection, ce « bouclier ».

 

[II-12 : Dwayne : « .45 »] Dwayne décide de monter dans une voiture, avec « .45 » pour conducteur, afin de se rapprocher de la ferme tout en la contournant pour prendre nos adversaires à revers. Les Irlandais usent parfois eux aussi de véhicules, et un camion renverse d’ailleurs au même moment un automate… mais il est ensuite brusquement repoussé puis jeté en l’air !

 

[II-13 : Vern, Hippolyte Templesmith/« 6X »/« Diane Pedersen »] Vern tire à nouveau. Un premier tir est à nouveau repoussé, et pulvérise des arbres de l’autre côté de la cuvette. Un second adopte un comportement plus étrange encore : « Diane Pedersen » s’écarte un peu de son automate attitré et lève une main en l’air, paume vers l’avant – le missile va tout droit dans sa direction… puis disparaît. Et nous entendons une grande détonation derrière nous – il serait réapparu dans notre dos ? Vern est passablement secoué par cette adversité inattendue…

 

[II-14 : Dwayne : « .45 »] Les Irlandais, qui ont vu un de leurs camions voltiger après sa collision avec un automate, descendent de leurs véhicules et font feu sur les créatures artificielles. « .45 », furieux de la tournure des événements, dit à Dwayne de faire quelque chose, de mitrailler toutes ces cibles… Mais Dwayne n’a qu’un fusil, d’une part, et d’autre part sait très bien que cela ne servirait à rien – ils ont mieux à faire ! À peine a-t-il fini de s’expliquer qu’un des automates saisit un Irlandais sonné par le bras… et le lui arrache.

 

[II-15 : Michael, Anatole : Vern] Vern est incrédule, dépassé par la tournure des événements. Michael lui dit que le canon ne nous sera d’aucune utilité, et je l’approuve…

 

[II-16 : Michael : Hippolyte Templesmith/« 6X »/« Diane Pedersen », Pierce Hawthorne] Pendant ce temps, « Diane Pedersen », accompagnée de trois habitants d’Innsmouth, s’éloigne du puits (et de son protecteur « magnétique ») et se dirige vers un camion garé à côté de la ferme – Michael repère également, parmi ceux qui la suivent, Pierce Hawthorne. Les hommes au « masque d’Innsmouth » extraient du camion une grande caisse qu’ils posent à terre… puis ils y disposent Pierce Hawthorne et le sacrifient !

 

[II-17 : Dwayne : Hippolyte Templesmith/« 6X »/« Diane Pedersen »] Dwayne voulait passer derrière l’automate de « Diane Pedersen » pour lui jeter des grenades ; mais les adorateurs aphteux ont compris ses intentions, et font bouclier alors même qu’il lance son projectile – plusieurs d’entre eux sont incapacités, d'autres tués, mais l’automate est indemne, qui s’approche du puits.

 

[II-18] Et il y a de plus en plus comme un effet de lumière étrange ; on est tout d’abord tenté de dire « verdâtre », mais il n’y a au fond pas de mot pour décrire cette couleur… Le phénomène est d’une taille minuscule, évoquant le chas d’une aiguille dans le ciel – en fait, on ne le voit que parce que c’est très désagréable à l’œil… Nous avons le sentiment que quelque chose de gigantesque approche – qui est lié au rituel exécuté sur la Lande Foudroyée

 

[II-19 : Anatole : Hippolyte Templesmith/« 6X »/« Diane Pedersen », Vern, Pierce Hawthorne] J’ai suivi des yeux la scène impliquant « Diane Pedersen », et dis à Vern de pointer sur elle – peut-être n’est-elle plus dans le champ magnétique, et trop occupée pour se montrer efficace face à nous ! Vern s’exécute, son tir est bien ajusté… Mais « Diane Pedersen » s’en rend compte : elle laisse un habitant d’Innsmouth décapiter Pierce Hawthorne, et lève la main droite en direction de notre obus, lequel disparaît… Mais elle l’a mal dévié, cette fois : il réapparaît au milieu des automates avançant à proximité d’un camion enflammé (la neige est sur le point d’éteindre l’incendie) ! Et ils sont amochés par cette explosion inattendue…

 

[II-20 : Dwayne : « .45 », Hippolyte Templesmith/« 6X »/« Diane Pedersen », Pierce Hawthorne ; Tess McClure, Diane Pedersen] Du côté de Dwayne, les deux adorateurs aphteux qui ont survécu à son jet de grenade s’en prennent maintenant à lui. « .45 », sur le siège conducteur, a été blessé ; Dwayne lui donne des consignes, mais l'homme de main galère : la voiture est secouée par les cahots, ce qui rend un nouveau lancer de grenade trop aléatoire, et Dwayne préfère rester prudent… Mais la voiture doit s’arrêter, tandis que les deux adorateurs foncent dessus. Dwayne reprend son fusil… mais ne tire pas sur ses assaillants : c’est « Diane Pedersen » qu’il vise, et il l'atteint, au bras, qu’elle levait pour son sortilège ! Elle l’abaisse aussitôt sous le coup de la douleur – et son bras prend une tout autre apparence, monstrueuse ; comme ce qui s’était produit au gala, quand Tess avait embrassé Hippolyte Templesmith. Plus rien à voir avec Diane Pedersen : c’est un membre autrement plus volumineux (à lui seul plus grand que la jeune femme !), écailleux, griffu, semé de touffes de poils aléatoires… « 6X » se retourne l’air furieux vers la voiture de Dwayne ; il plonge ses griffes dans la caisse sur laquelle Pierce Hawthorne a été sacrifié – Dwayne entrevoit les caractères aklo qui y sont inscrits. Les habitants d’Innsmouth qui l'accompagnaient s’éloignent instinctivement de « 6X ». Il sort de la caisse une tête et un torse de métal évoquant les autres automates, mais en beaucoup plus grand : la tête à elle seule fait bien un mètre (le chiffre « I » est inscrit sur son front), le torse atteint les quatre mètres. [Dans cette caisse ? Était-elle si grande que cela ? Ou plus grande à l’intérieur qu’à l’extérieur ?]

 

[II-21] Pendant ce temps, les feux d’artifices d’Arkham deviennent un peu moins fréquents – même si l’on n’a pas encore vu le bouquet final – tandis que la lumière étrange grandit insidieusement. Et nos tripes nous le disent : « ça » approche…

 

[II-22 : Michael, Anatole : Vern, « 6X »] Michael demande à Vern s’il ne serait pas possible de désolidariser le canon de la remorque – oui, s’il a un après-midi pour ça… Mais j’ai repéré l’automate géant qu’a sorti « 6X » de la caisse, et vois qu’il n’est pas dans le champ magnétique – je dis à Vern de le prendre pour cible. Il vise avec précision ; le missile passe au-dessus des combattants, et fonce vers l’automate géant… mais celui-ci avance sa main, et nous redoutons qu’il dévie l’obus à son tour… Mais non : le projectile explose dans sa main… mais, quand la fumée s’est dissipée, il semble parfaitement intact ! Ou presque : l’articulation de son poignet semble abîmée, quant à elle, et il laisse pendre sa main… Michael et moi disons donc à Vern de continuer – il nous dit de faire notre boulot, et c’est bien sûr ce que nous faisons…

 

[II-23 : Dwayne : « .45 », « 6X »] Dwayne avait redouté l’espace d’un instant que notre obus l’atteigne, mais ça n’a pas été le cas. Mais, à côté de lui, « .45 » est bel et bien blessé, même s’il n’est pas disposé à l’admettre – il demande enfin ses instructions à Dwayne, qui lui dit de rouler – en faisant en sorte qu’il puisse user d’une autre grenade si jamais. Mais, pour l’heure, un habitant d’Innsmouth menaçant fait une cible idéale – Dwayne, qui avait encore son fusil en main, fait feu sur lui et le tue d’une balle en pleine tête. Par contre, « 6X » tourne désormais son regard dans leur direction…

 

III : LE PLUS GRAND BIEN

 

[III-1 : Michael, Anatole : Big Eddie, Vern] Depuis notre poste d’artillerie, Michael, qui a l’ouïe fine, entend des Irlandais céder à la panique à cause de toutes ces bizarreries ; certains veulent s’enfuir… et Big Eddie n’hésite pas à abattre un déserteur d'une balle dans le dos. Mais cela distrait Michael : alors que je remplace l’obus, je vois qu’il ne sera pas suffisamment rapide pour faire feu à la cadence requise – et Michael semble fixer quelque chose à la lisière des bois, un peu en arrière… J’y jette un œil par réflexe – et ai l’impression de voir un arbre qui bouge ? Ce n’est pas une question de perception troublée, par les explosions, le chaos, le recul… Non, quelque chose s’extrait bel et bien des bois – et vient vers nous. Le canari de Michael, d’abord excité par le boucan alentour, se calme subitement. Michael nous dit, à Vern et moi, de venir voir ça… Je le remplace tout d’abord pour assurer un nouveau tir (qui achève d’anéantir l’articulation du bras de l’automate géant, qui pend désormais, inutilisable, mais le monstre de métal n'en continue pas moins de progresser), puis observe de plus près ce qu’il nous désigne.

 

[III-2 : Dwayne] Pendant ce temps, Dwayne tire à plusieurs reprises, et fait mouche. Mais la luminosité étrange croît toujours davantage… et il s’en extrait comme un trait de lumière d’une couleur inconnue, qui traverse une distance difficile à appréhender jusqu’à plonger dans le puis, comme s’il y était attiré « malgré lui ». Les adorateurs encore en vie, à ce spectacle, intensifient leurs chants et incantations – exprimant une indicible joie…

 

[III-3 : Anatole, Michael : Vern] Vern et moi voyons comme Michael « l’arbre qui bouge » ; à la lisière des bois, quelque chose semble tomber par terre, tout près de nous. Michael entend des craquements dans un tronc – qui est comme agité de mouvements intérieurs, avec des bosses qui apparaissent et disparaissent sans cesse. Michael saute de la remorque et court en direction de l’arbre – dont le centre se fendille d’un coup sec, ouvrant une large plaie dans le tronc. Deux « mains » s’en extraient – évoquant tour à tour la chair et le végétal, avec une couleur tirant sur le brun rose… Une silhouette se dégage du tronc – humanoïde, en dépit de ses déconcertants traits végétaux ; et elle nous regarde, d’un air que nous sommes portés à trouver « innocent », et peut-être même un peu « gêné »… Elle ose enfin un timide : « Bonsoir ? »

 

[III-4 : Michael] Michael sort aussitôt son canari de sa poche, et le brandit en direction de la créature : « Aidez-nous… » La créature semble étonnée – peut-être même touchée ? –, et avance une main hésitante vers le petit oiseau… Michael nous affirme que son canari, en tant qu’oiseau, sait parler aux arbres, et dira ce qu’il faut à notre visiteur ! Il lâche le canari – mais celui-ci ne vole pas en direction de la créature inconnue : il se pose sur l’épaule de Michael, et semble assez inquiet…

 

[III-5 : Anatole : Vern] Mais la créature nous dit alors : « Ne vous inquiétez pas : je sais comment calmer tout le monde… » Nous avons délaissé le poste de tir, qui n’est pas en mesure de faire feu. Vern est stupéfait. J’ai eu le réflexe de dégainer mon arme, mais ai constaté que je n’y parvenais pas – il y avait comme une voix dans ma tête, calme, et qui me disait : « Non… » Je me sens étrangement détendu – conscient, mais cotonneux ; et ma main se desserre autour de la crosse de mon .45…

 

[III-6 : Dwayne : « 6X », « .45 »] Dwayne, même s’il est loin de nous, et n’a aucune idée de ce qui se passe au canon, ressent le même phénomène. Non loin de lui, l’automate géant s’arrête net et tombe à genoux. Il en va en fait de même pour tout le monde parmi les combattants de la Lande Foudroyée, à l’exception du seul « 6X », qui se relève après sa blessure surprise, et qui voit, non loin de lui, Dwayne qui saigne et « .45 » qui s’est évanoui. Dwayne percevant la menace veut continuer à tirer sur « 6X », mais il sent ses mains qui refusent de lui obéir. La voiture continue d’avancer, lentement, malgré l’évanouissement de « .45 » ; Dwayne en reprend le contrôle, puis tente de faire un bandage hâtif à son chauffeur…

 

[III-7 : Michael, Anatole : Hope ; Patrick, Tina Perkins] Michael est détendu – son canari aussi, maintenant. Il ne cesse de demander : « Pourquoi toute cette violence… » L’être végétal achève de se dégager de son arbre, puis nous dit : « Tout est calme, maintenant… Maman avait raison… » Michael ose alors demander : « Patrick ? » Mais non : « Hope… » [Certains PJ – dont Michael, mais qui était alors joué par un autre joueur, tandis que le joueur l’incarnant maintenant jouait alors Patrick – l’avaient croisée dans l’arrière-monde dépendant de la boutique de la fleuriste, Tina Perkins, il y a de cela bien des séances.]

 

[III-8 : Anatole : Hope] Quant à moi, je déteste cette sensation de manipulation, de contrainte extérieure ; je déploie d’immenses efforts de volonté pour résister, et parviens à sortir mon arme – je ne peux pas faire feu, mais peu importe, je n’en avais pas l’intention dans l’immédiat ; mais la sensation de la gâchette est rassurante… Je regarde partout autour de moi, mais tout est désormais calme – les blessés se sont évanouis, les autres ont lâché leurs armes, l’air éventuellement « défoncés »… Je perçois un léger effluve, difficile à identifier – il viendrait de Hope ?

 

[III-9 : Michael : Hope] Michael demande à Hope si elle le reconnaît – oui… Il lui demande son aide – comme ils l’avaient aidée… Hope ne semble pas déconfite, mais est tout de même visiblement tourmentée ; nous ne sommes pas sûrs de ce qu’il faudrait en déduire. Puis elle reprend la parole : « Maman m’a dit de me méfier… D’ailleurs, c’est surtout moi qui vous ai aidés… J’ai rendu une vie… [Celle de Patrick.] Et ça m’a presque tuée… » Puis elle évoque ses « disputes » avec sa « maman » [Tina Perkins], qui lui disait sans cesse de faire des choix – mais justement : que gagnerait-elle à nous aider nous plutôt que les autres ? Michael lui répond que, si elle aide nos adversaires, tout le monde en souffrira – dans le cas contraire, ce sera « la lumière et l’espoir pour tous » ! [Sauf que Michael est un criminel… Même s’il n’en est pas pleinement conscient, ses propos relèvent largement du Baratin.] Hope se montre sceptique : « Vous n’êtes pas vraiment sincère… »

 

[III-10 : Dwayne : « 6X »] Alors que les feux d’artifices sur Arkham parviennent à leur bouquet final, Dwayne voit « 6X » qui se relève – il sait qu’il lui a fait mal… mais la créature est tenace. Elle se bat cependant contre son propre corps, car elle est affectée par l’effet léthargique que nous ressentons tous (moins que les autres, cependant). Sa forme véritable, hideuse, est maintenant totalement révélée – un torse démesuré, recouvert d’écailles, semé çà et là de touffes de fourrure aléatoires, des sortes de plumes par endroits… Elle hurle : « NON ! », d’un ton guttural et furieux ; fulminante, déterminée, la créature monte dans un camion et prend la direction du nôtre, avec le canon de 75… Dwayne en profite, et se rend en voiture à proximité du puits – il y a des hommes d’Innsmouth sur sa route, mais ils ont lâché leurs armes et le regardent d’un air incrédule… Le « fil » unissant la source lumineuse et le puits est toujours en place. Dwayne voit qu’un des adorateurs recouverts d’aphtes qui fonçaient sur lui lame à la main est en fait traversé par ce « fil », qui oscille en l’air – quand il l’a traversé, il a aussitôt brûlé sa chair, et son torse s’est racorni, asséché, d’abord là où le « fil » le traversait, mais l’infection s’est ensuite propagée au corps entier, qui tombe enfin comme du bois mort, avant d’être réduit en poussière…

 

[III-11 : Anatole, Michael : Hope] Tout est calme maintenant – avec pour unique exception le camion qui roule dans notre direction. Mais Hope paraît déçue : « Tout le monde ment, finalement… Même Maman… Mais elle avait peut-être raison quand elle disait que tout serait mieux sans les humains ? » Je suis pour ma part focalisé sur le camion – mais il est encore loin de nous. Je demande à Michael ce qui se passe, presque sur le ton de la supplique – je n’y comprends rien… Mais Michael est occupé à argumenter avec Hope ; il parle de l’importance de la nature, dont l’homme fait pleinement partie – non, sa maman ne lui a pas menti… Mais Hope relève que c’est justement « Maman » qui lui a donné cette idée que tout irait mieux sans nous ! Il est temps pour moi de m’insérer dans la conversation – même si je me sens complètement perdu ; c'est peut-être pourquoi je me montre plus sincère, parlant de ce qui me tient à cœur ? J’explique à Hope ce qui me paraît problématique dans ses paroles : elle prend la décision pour tout le monde… Mais de quel droit ? Mon intervention la perturbe visiblement, elle n'avait pas réfléchi à ça. Et je poursuis : le bonheur qu’elle veut provoquer ne rime à rien – et rien de ce qui serait fait sans nous demander notre avis ne pourrait être bénéfique : ça ne fonctionne pas comme ça. Et quand bien même Hope trouverait préférable d’imposer son choix, quelle valeur aurait-il, puisqu’il n’y aurait plus par définition personne pour s’en rendre compte ? « Hope, tu te trompes… »

 

[III-12 : Dwayne] Dwayne est à côté du puits. Il constate que des travaux discrets ont été faits pour l’aménager : il y a comme une large goupille de métal, ornée d’un grand symbole aklo, qui semble pouvoir être utilisée pour fermer le puits, comme un couvercle. La goupille est pour l’heure ouverte, et le « fil » qui s’enfonce dans le puits remue furieusement. Dwayne veut fermer ce couvercle – mais sans trop s’approcher. Peut-être pourrait-il profiter de l’allonge de son fusil pour obturer le trou ?

 

[III-13 : Anatole, Michael : Hope] Hope semble disposée à m’écouter, je poursuis : « Hope, j’ai fait la guerre – et c’est la pire des choses ; j’ai vu des milliers de gens mourir parce que d’autres en avaient décidé ainsi – d’autres qui prétendaient que c’était pour le bien de tous, pour le plus grand bien ! Ils parlaient de droit, de poursuite du bonheur… Mais au fond ce n’était que des caprices de gamins fascinés par leur toute puissance. Et le meurtre est toujours une chose terrible – il ne s’agit pas que de mourir, pour la victime : c’est aussi la priver de tous ses choix ! Ta mère t’a appelé « Espoir »… Mais comment peux-tu concilier l’espoir avec ces empiètements sur le libre choix de chacun ? » Hope me demande alors comment elle pourrait faire pour « aider » véritablement – que faire ? Je lui dis qu’il faut nous laisser nos choix – et choisir elle aussi, comme les autres : cela vaut pour elle également… Mais ce choix ne doit pas revenir à décider pour les autres. Hope me demande alors si le monde est « meilleur avec nous ». Je lui réponds que ce n’est pas la question : bien ou mal, nous ne pouvons en juger, mais c’est notre monde. « Meilleur avec nous ? Je ne sais pas, Hope… mais sans doute meilleur sans le type qui nous fonce dessus – lui, on a pu voir ce qu’il en faisait… » Hope est perdue, ne sait pas ce qu’il faut croire. Michael revient dans la conversation – disant que « l’humanité, c’est l’empathie » ; il tient toujours son oiseau contre lui, tendrement… Hope dit qu’elle pourrait rendre le monde entier aussi calme… Mais je lui dis qu’alors elle serait une fois de plus comme ces généraux qui décident pour les autres et sans leur demander leur avis de ce qui est le mieux pour eux… « Ils nous ont fait payer ces généreuses décisions par quatre années dans les tranchées… » Mais peut-être pourrait-elle au moins procéder ainsi pour quelques générations seulement ? « Hope : nous ne sommes pas des animaux de laboratoire… Tu ne peux pas combiner à la fois la prétention d’agir pour notre plus grand bien et notre déconsidération comme autant de cobayes… » Et le camion ne cesse d’approcher, devenant plus pressant à chaque échange…

 

[III-14 : Dwayne : « .45 » ; Michael Bosworth, Anatole « Froggy » Despart] Dwayne sait qu’il lui faut agir maintenant – mais il va lui falloir être très rapide… Il veut pousser le couvercle de son fusil, et reculer aussitôt. Il y parvient – mais le bois du fusil, à peine touché par le « fil », se racornit aussitôt effet qui se répand tout au long de l’arme, que Dwayne lâche précipitamment. Mais il a réussi : il a bien coupé le « fil » en refermant la goupille ; le « fil » s’enfuit aussitôt, et n’est bientôt plus qu’un clignotement lointain, tandis que le « chas » verdâtre d’où il jaillissait se réduit à son tour à une étincelle… Mais Dwayne sait qu’une parcelle de cette chose indicible est restée prisonnière du puits. Dwayne cherche maintenant à se réarmer – mais il ne contrôle plus ses mains… qui, non seulement refusent de s’emparer des grenades, mais les envoient au loin, goupillées : il n’a plus une seule arme ! Il retourne à la voiture – où « .45 » est toujours inconscient, et salement blessé : c’est un dur, mais Dwayne n’est pas du tout certain qu’il s’en sorte… Une chance sur deux ? Dwayne repousse « .45 » et monte au volant ; il roule dans notre direction, en passant à côté de l’automate géant à genoux…

 

[III-15 : Anatole, Michael : Hope, « 6X », Vern ; Patrick, Tess] Hope, de son côté, ne peut plus ignorer « 6X » qui roule dans notre direction – à l’évidence, il ne le contrôle pas ; or il veut nous écraser ! Hope tend la main dans sa direction, mais sans effet… J’en profite : je dis à Hope que cette créature, justement, veut décider à notre place… Et je refuse de me laisser faire ! Je veux me tourner vers « 6X » et faire feu de mon arme – mais c’est impossible : contre ma volonté, je lâche mon pistolet… Mais Michael agit autrement : la voiture, comprend-il, fonce d’abord et avant tout sur Hope – il la pousse donc hors de la trajectoire du véhicule, ce qui lui demande un effort de volonté considérable, mais avec succès : tous deux tombent à terre, hors de danger dans l’immédiat. Du coup, c’est sur moi que le camion essaye maintenant de rouler… Mais Vern, qui avait laissé tomber notre canon, était monté au volant de notre camion – il roule pour intercepter « 6X », et contraint ce dernier à emboutir son véhicule dans les bois… J’entends Vern crier de douleur, tandis que de la fumée sort du capot du camion de « 6X ». Michael est décidé à se battre à son tour : il est armé d’une mitraillette Thompson, et souhaite vider son chargeur sur le véhicule embouti… mais c’est impossible : Hope ne le laisse toujours pas faire. Elle est perplexe : « Vous sauver… Puis vous tuer… » S’adressant à moi : « Et vous, pouvez-vous juger ? » Je lui réponds que oui – et elle tout autant ; et je peux me tromper, comme elle : cela fait partie de notre liberté. Michael rappelle à Hope qu’elle avait sauvé Patrick – oui, mais ça l’avait presque tuée… Michael insiste : cette créature qui nous agresse – c’est elle qui a tué Patrick ! [En fait, ça se discute… Techniquement, c’est Tess – alors mon personnage – qui a tué Patrick]

 

[III-16 : Dwayne, Anatole : Michael Bosworth, Big Eddie, Vern, Hope] Dwayne roule dans notre direction à bord de son propre véhicule ; par un effort de volonté, il a pu ramasser des armes. Il nous appelle, Michael et moi, ainsi que Big Eddie. Je lui réponds – et vais voir dans quel état se trouve Vern, puisque Hope ne me laisse pas faire quoi que ce soit contre « 6X » ; je garde un œil sur Hope, toutefois… Et nous entendons également Big Eddie – lui aussi est à bord d’une voiture, qui semble devoir nous rejoindre avant celle de Dwayne, mais à laquelle nous n’avions pas prêté attention jusqu’alors ; et le gros bras hurle qu’il ne nous reste plus qu’un seul problème à régler, désignant « 6X »

 

[III-17 : Anatole, Michael : « 6X », Hope] Or la portière du camion embouti gicle de ses gonds, projetée par une large patte griffue dotée d’un ergot. C’est la première fois que je vois de près la véritable apparence de « 6X »… et je m’immobilise, stupéfait. Ces écailles rosâtres, ces touffes de poil noir, cette tête triangulaire hésitant entre l’humain et le reptile, ces dents plantées n’importe comment, ces lèvres taillées – sans doute par « 6X » lui-même : un anneau doré en jaillit… Ces yeux, enfin, d’une forme reptilienne mais abritant des pupilles bien humaines… Il ne lui faudra pas beaucoup de temps pour s’extraire de son véhicule ; il grogne… Hope se dirige alors dans sa direction – tandis que Michael reste à côté, son canari en main… Hope tente de faire un mouvement de ses mains, l’air un peu peiné – elle veut apaiser « 6X », mais cela ne se fera pas tout seul…

 

[III-18 : Anatole : Vern, Hope, « 6X »] Je reprends le contrôle de mes gestes, dans la mesure du possible, et poursuis ce que j’avais l’intention de faire : je rejoins Vern, en gardant un œil, de temps à autre, sur Hope – de sorte à pouvoir acquiescer ou la dissuader d’un mouvement de tête. Vern est évanoui, il saigne un peu, mais il respire ; il ne me paraît pas vraiment en danger, et je ne peux pas faire grand-chose de plus pour lui sur le moment. Je me retourne donc vers Hope et « 6X », et m’avance vers eux – mais je ne saurais être menaçant en l’état : j’entends simplement me manifester comme un spectateur impliqué. J’entends la voiture de Big Eddie approcher – et le gros bras en sortir.

 

[III-19 : Michael : « 6X », Hope] Michael, lui, avait déjà vu « 6X » sous sa véritable forme. Et la créature regarde Hope, avec l’air de vouloir la dévorer… Mais il lui demande : « Ton nom, c’est bien "Espoir" ? » Oui… Michael avance dans la direction de Hope, les mains tendues en avant, son canari dans l’une… Puis c’est vers « 6X » qu’il tend les bras ainsi que son oiseau – disant à la créature : « Cette fois, c’est fini. » « 6X » est tout d’abord surpris… puis projette sa mâchoire gigantesque autant que difforme sur la main tenant le canari, qu’il broie littéralement. Avant de s’effondrer, Michael a le temps de dire à Hope : « Tu vois ce qu’il fait à la nature… » Puis il perd connaissance – et ne tarde guère à mourir de son abondante hémorragie. Hope en est violemment émue…

 

[III-20 : Anatole : Big Eddie, Michael Bosworth, « 6X »] Big Eddie s’extrait de son véhicule, furieux. Je tends un bras en arrière pour lui dire de ne pas faire n’importe quoi, et m’approche de Michael. Mais Big Eddie ne fait pas attention à moi : animé par sa volonté inébranlable de brute, il… allonge un coup de poing à « 6X » ! [Réussite critique de Big Eddie en Bagarre, Échec critique de « 6X » en Esquive !] Mais aussi violent soit le coup, il ne peut pas faire grand-chose à une créature pareille ; la tête de « 6X » oscille à peine – et davantage en raison de la surprise que de la douleur. « 6X » riposte après un bref temps d’arrêt – arrachant d’un coup de mâchoire le bras que Big Eddie avait tendu en avant, par réflexe, pour se protéger…

 

[III-21 : Dwayne : « 6X », Hope, Big Eddie] Dwayne a profité du chaos ambiant pour se faufiler derrière « 6X ». Il a parfaitement saisi que c’était Hope qui nous empêchait d’agir [sauf erreur, il l’avait rencontrée dans l’arrière-monde de la fleuriste] – et lui demande d’enlever nos entraves. Mais Hope s'y refuse : « Non… Je veux essayer autre chose… » « 6X » étant occupé avec Big Eddie, Hope en profite pour lui poser la main dessus – « 6X » claque aussitôt des mâchoires, un lugubre cri de douleur jaillit de ses lèvres tandis que diverses parties de son corps, d’allure très variable, deviennent peu à peu plus molles… Il tente cependant de mordre Hope, qui n’est certainement pas en mesure d’esquiver : « Voilà ce que je fais de l’espoir ! » Son assaut furieux arrache un bon tiers du torse de Hope, en mordant, tirant, griffant… Un sang grumeleux s’écoule du corps de Hope, qui pousse un cri tout sauf humain – évoquant le bruit que font des feuilles emportées par le vent, mais considérablement amplifié, et aigu au point d’en devenir insoutenable.

 

[III-22 : Anatole, Dwayne : « 6X », Hope, Big Eddie] « 6X » regarde alors dans ma direction, puis dans celle de Dwayne – il l’a repéré dans son dos : « Je déteste rater mes invocations… Mais ce n’est pas mon premier échec – j’ai à chaque fois la possibilité de me défouler après coup, et je vais prendre mon temps… » C’est cependant à nouveau vers moi qu’il se tourne, avec une vivacité terrible. Je ne suis plus affecté par la léthargie provoquée par Hope, je ramasse prestement mon .45 dans l’intention de vider mon chargeur dans la grosse tête de mon agresseur… mais son inconcevable agilité ainsi que ma confusion persistante m’empêchent de lui faire le moindre mal. Mais Dwayne tente d’en profiter : il avait pu ramasser une Thompson, et cette fois rien ne l’empêche de faire feu dans le dos de « 6X ». Il lui cisaille un bras, qui se détache et tombe au sol – mais il a vidé son chargeur. « 6X » pousse un hurlement, jette un regard en arrière sur Dwayne, mais c’est toujours de moi qu’il approche, Big Eddie étant lui aussi tout près – la créature amorce un large mouvement destiné à nous attraper tous les deux en même temps. Et nous l’esquivons… mais pas par réflexe : c’est que ses griffes sont devenues intangibles, passant à travers nous sans nous faire le moindre mal ! « 6X » a l’air aussi surpris que nous. Il recule, regarde sa main, l’air incrédule… Une aura l’entoure progressivement. Surpris, il semble se demander si cela vient de nous, mais ce n’est pourtant pas le cas, et nous sommes aussi perplexes que lui… même si Big Eddie trouve assez de ressource en lui-même pour lui balancer une ultime insulte. « 6X » recule, ahuri ; il ramasse son bras mort, et semble vouloir le « recoller » sur son corps – peut-être peut-il se régénérer ? Mais il n’en a de toute façon pas le temps – il siffle comme un serpent, se raidit… Puis : « On… On m’invoque ? » Et il disparaît…

 

IV : L’APRÈS-GUERRE

 

[IV-1 : Anatole : Big Eddie, Vern, Michael Bosworth ; « 6X », Hope] Big Eddie m’appelle, il a besoin de soins ; Vern, qui a repris conscience, vient m’aider. Mais je rate complètement mon coup [échec critique en Premiers Soins]… et Big Eddie s’évanouit. Quand « 6X » a disparu, ses automates sont tombés à terre ; mais les Irlandais survivants, en retournant au canon, nous disent qu’ « il reste des connards en bas »... Ce qui ne m’intéresse pas vraiment : je fixe le cadavre de Michael… et repère aussi le morceau de Hope que « 6X » avait recraché, maintenant asséché. J’en cherche des traces – a-t-elle disparu dans les bois ? Mais c’est peine perdue ; un peu hagard, je vais aider les autres à la ferme… du moins jusqu’à ce que mon arme s’enraye.

 

[IV-2 : Dwayne, Anatole : Seth, Big Eddie, Vern ; Michael Bosworth, Danny O’Bannion, Brienne] Une voiture arrive et nous klaxonne – c’est Seth. Il nous dit que Big Eddie, Dwayne, Michael et moi devons le suivre, les autres finiront le boulot ici. Mais Michael n’est plus là… Après un temps de silence, Seth nous demande si cela a été « rapide » ; je ne réponds pas… Dwayne dit à Vern de tout faire sauter, mais l’artilleur n’avait pas besoin qu’on le lui dise : il aime le boulot bien fait… Nous suivons Seth dans la voiture, et y installons Big Eddie toujours inconscient. Seth ne nous donne pas davantage d’explications : O’Bannion lui a dit de venir nous chercher, et que c’était urgent ; il n’a pas dit un mot de plus. Nous prenons la route de la villa de Danny, à Arkham, et en avons pour une heure de trajet environ – pendant laquelle Big Eddie reprend ses esprits. En route, Dwayne demande à Seth si « tout va bien en ville » ; mais c’est surtout la garçonnière de French Hill Street qui l’inquiète… Seth le rassure : Brienne va bien. Dwayne acquiesce… Il est pris de l’envie de manipuler le crâne orné de caractères aklo – mais ses yeux saignent, et Dwayne range l’étrange relique…

 

[IV-3 : Danny O’Bannion, Seth] Nous arrivons enfin à la villa de Danny O’Bannion. Nulle voiture garée devant ou à l’intérieur, et il n’y a pas de lumière – comme si la demeure était vide ; et il n’y a pas un bruit : tout cela offre un saisissant contraste par rapport au luxe et à l’animation habituels de l’endroit… Seth nous dit de le suivre – à tout prendre, même lui paraît angoissé : il n’agit que parce qu’on lui en a donné l’ordre, et qu’il s’est toujours montré fiable et dévoué. Nous le suivons – et Big Eddie de même, claudiquant.

 

[IV-4 : Dwayne : Danny O’Bannion, Seth] Alors que nous approchons du bureau de Danny, Dwayne entend la voix douce, charismatique et un peu sirupeuse de notre patron – il s’exprime avec courtoisie, avançant que le concept de « coopération » est ce qui « sauvera l’humanité »… Seth s’arrête devant la porte ; un médecin en sort, sa blouse ensanglantée – mais d’un sang d'une nuance bleuâtre ! Le docteur nous dit de patienter encore un peu… Nous entendons tous maintenant la voix de Danny à travers la porte : « Votre entreprise était problématique dès le départ… Vous avez agi en fonction de ce que vous êtes, sans aimer pour autant ce que vous êtes ; cela s'apprend... Après plusieurs siècles, ou plusieurs millénaires, vous reviendrez, et vous échouerez une fois de plus à cause de faibles humains comme nous… Parce que nous savons coopérer. Cependant, si vous aviez des alliés... Nous aurions tous à y gagner… »

 

[IV-5 : Dwayne, Anatole : Big Eddie, Seth, Danny O’Bannion, « 6X »] Big Eddie, furieux, est impossible à contenir – personne n’essaye… Dwayne se recule, par précaution, tandis que Seth quitte précipitamment les environs – quant à moi, je m’éloigne à peine de la porte, mais prêt à dégainer mon arme au plus vite. Big Eddie ouvre la porte en grand : dans le bureau, nous voyons Danny O’Bannion en pleine conversation avec « 6X » sous sa véritable apparence ; et notre patron a l’air amusé… Big Eddie est écœuré : « Patron, putain, c’est pas possible… Pas après tout ce qu’il a fait ! » Il se jette à mains nues sur « 6X » ; Danny, flegmatique, dégaine son flingue et abat son second d’une balle en pleine tête, sans l'ombre d'une hésitation. Puis il se tourne vers Dwayne et moi, qui sommes restés dans l’entrebâillement de la porte, et, dans un sourire, il nous dit : « Avouez-le – nous avons tous rêvé de faire ça… »

 

[IV-6 : Dwayne, Anatole : Danny O’Bannion, « 6X »] Dwayne prend la parole : « Était-ce vraiment nécessaire ? » Je reste en arrière, le visage fermé, dans l’expectative. Dwayne aimerait savoir ce qui se passe au juste... Mais pas encore ; O’Bannion ne répond pas davantage à Dwayne, c’est à « 6X » qu’il parle, lui disant : « Ceci est à vous. » Et il lui tend un paquet cadeau (pas très épais, peut-être un costume dans un emballage ?), assurant son interlocuteur qu'il appréciera cette « apparence ». Puis : « Mes descendants seront ravis de faire affaire avec vous, à votre réveil… » Notre patron et la hideuse créature… se serrent la main. « 6X » baisse un temps les yeux – est-ce l’expression d’une forme de honte ? Mais il se ressaisit : « Soit. Je verrai avec vos descendants. » Il nous regarde un instant… puis disparait. Quant à O’Bannion, il avance pour nous un semblant de justification, d’un ton narquois : « Il mettra mille ans à revenir… Si nos descendants n’ont pas trouvé d’ici-là comment le fumer, c’est qu’ils méritent d’être fumés eux… »

 

[IV-7 : Dwayne, Anatole : Danny O’Bannion ; Michael Bosworth, Brienne, Big Eddie, Radzak, Tess McClure] O’Bannion nous adresse un grand sourire ravi. D’un ton peut-être un peu railleur, il nous suggère d’en profiter – car il est d’excellente humeur. Nous lui parlons de la mort de Michael – il évacue le problème d’un geste de la main : il paiera les funérailles… Mais c’est l’heure de notre récompense ! Dwayne est le premier à répondre : « Vous savez ce que je veux par-dessus tout – et c’est là tête de celui qui était assis là il n’y a pas deux minutes… » O’Bannion balaie cette remarque : « Avec Brienne, vous comptez avoir des descendants ? » Avant que Dwayne ait le temps de répondre, des gardes arrivent dans la pièce – O’Bannion leur dit de dégager le cadavre de Big Eddie. Puis il reprend – mais en parlant de « 6X » : « Ça fait quatre fois… Et chaque fois, il se venge... » Dwayne tente de parler du marché conclu avec Radzak et Tess : nous n’avons plus que trois jours, après quoi « quelqu’un d’autre » viendra, pour « s’occuper » de BrienneO’Bannion n’a pas l’air très inquiet : Dwayne aurait besoin de « protection » ? Oui : « Et en face, c’est vraiment du lourd… » Mais O’Bannion lui demande ses intentions pour la suite ; il ne doute pas que Brienne et Dwayne passeront des jours heureux dans la grande ferme des parents de la jeune femme, en Irlande… Il fera en sorte que cela se passe bien ainsi.

 

[IV-8 : Anatole, Dwayne : Danny O’Bannion] Puis O’Bannion se tourne vers moi : qu’est-ce que je souhaite ? Il m'assure qu'il saura se montrer généreux… Je reste d’abord silencieux, monolithique. O’Bannion me presse de parler, d’un mouvement du bras un brin agacé. Je bredouille quelques remarques fatalistes sur « les généraux »… O’Bannion m’intime de me montrer plus concret – il a l’air horripilé par notre comportement à Dwayne et à moi. Je dis enfin que je veux « un endroit tranquille – ailleurs… » Une suggestion ? Oui – retourner à New York, ça serait bien… De quoi voir venir… Une machine à écrire… C'est entendu. Nous n’avons rien à rajouter ? Non… Danny O’Bannion se retire, nous laissant seuls tous deux, écœurés.

Reste un ultime compte rendu, consacré aux épilogues de nos personnages... C'est ici.

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Carnets de massacre : Les Étranges Incidents de Tengai, de Shintarô Kago

Publié le par Nébal

Carnets de massacre : Les Étranges Incidents de Tengai, de Shintarô Kago

KAGO Shintarô, Carnets de massacre : Les Étranges Incidents de Tengai, [Korokoro soushi ooedo kisou Tengai], traduction [du japonais] et adaptation par Aurélien Estager, [Paris], IMHO, [2006] 2013, 198 p.

 

CARNETS DE MASSACRE, UN ET DEUX

 

Deuxième volume des Carnets de massacre de Kago Shintarô après l’étonnant mais réjouissant 13 Contes cruels du Grand Edo, Les Étranges Incidents de Tengai s’inscrit dans la lignée de ce (délicieusement) fâcheux précédent, tout en affichant bien vite sa singularité. On y retrouve avec un plaisir non dissimulé les délires tortionnaires et pornographiques du premier volume, mais le caractère suivi de la narration, distinction essentielle par rapport au tome précédent, permet à ces atrocités graphiques et salaces d’atteindre une tout autre dimension.

 

Pourtant, en dépit de ce caractère davantage suivi (relativement), rassurez-vous : c’est toujours aussi barré, et certainement pas restreint par une quelconque tentative pour assurer la crédibilité et a fortiori la « bonne tenue » de l’ensemble. Ce qui se constate notamment au regard de la temporalité du récit, en écho des incohérences assumées des 13 Contes cruels du Grand Edo. La première page situe ainsi le récit en 1783 (ou, si vous préférez, pour reprendre le texte de la toute première case, « le 1er janvier de l’an 3 de l’ère Tenmei ») ; mais, plus tard, cette première temporalité sera balayée, qu’il s’agisse de remonter dans le passé (au tout début de l’ère Edo, avec Tokugawa Ieyasu himself), ou de se précipiter vers le futur – jusqu’à arriver à notre époque, avec ses hordes de touristes, ses produits parapharmaceutiques pour lutter contre la calvitie, ses harceleurs du métro ou ses dessinateurs de manga en plein bouclage, et bien d’autres choses tout aussi improbables.

 

Mais peu importe – ou, plus exactement, il ne faut pas s’arrêter à ce je-m’en-foutisme apparent concernant le contexte. Et c’est là que Les Étranges Incidents de Tengai révèle toute sa sève – car le récit suivi n’en est pas moins fascinant. À se demander d’ailleurs s’il ne va pas encore plus loin que son déjà bien hardi prédécesseur en matière de délires pornographiques sadiques – même dans le registre par essence outrancier du genre « ero guro », ce deuxième volume des Carnets de massacre met d’emblée la barre très haut…

 

L'IMPÔT DE CHAIR ET LA PRINCESSE SAGIRI

 

1783 ou pas, peu importe ; ce qui compte, c'est que l'histoire débute alors qu'une terrible famine affecte le Japon, et plus particulièrement le Tôhoku. Les victimes se comptent par milliers, même si certains fiefs s'en tirent étrangement mieux que d'autres ; un mieux très relatif, toutefois, car pouvant dissimuler (mais à peine) une horreur d'autant plus grande...

 

Il en va ainsi en Tengai, où le seigneur local (invisible), à moins que ce ne soit sa fille, la princesse Sagiri ? a mis en place une politique hardie autorisant des aumônes en nourriture. Les pauvres paysans de Tengai ne meurent donc pas de faim. Mais il y a une contrepartie, et de taille : pour percevoir les aumônes et ne pas crever le ventre vide, les habitants du fief doivent payer un terrible « impôt de chair » à la seigneurie – untel sacrifie un bras, tel autre un œil, un troisième vend tout bonnement sa fille entière… Cette politique surréaliste produit une population entière d'éclopés, ne rechignant guère à tuer (indirectement le cas échéant), si cela doit leur permettre de survivre encore un peu plus

 

La princesse Sagiri – le plus important personnage de l’ensemble du volume – dissimule sous ses traits de mignonne gamine toutes les perversions d’un démon… à supposer qu’un démon soit vraiment pire qu’un être humain. Son égoïsme est impensable, son mépris pour la vie humaine tout autant – et elle raffole des tortures en tout genre, les plus invraisemblables au premier chef…

 

Tel un ersatz nippon du Divin Marquis, la jeune femme semble tout d’abord envisager une vague justification à ses atrocités au travers de cruelles scènes de vivisection. Et, oserais-je l'avouer ? quand la jeune femme découvre la lobotomie, à trifouiller de ses baguettes les cerveaux à vif de ses victimes (après avoir sucé littéralement leurs globes oculaires à l’aide d’une paille – quand même), je me suis senti mal… Quoi qu’il en soit, cette découverte essentielle de la lobotomie oriente immanquablement le récit vers une forme de critique sociale toujours sous-jacente.

 

TOUJOURS PLUS DE MAUVAIS GOÛT

 

Mais, en surface, ce sont le délire et l’humour qui priment, en affichant haut et clair leur mauvais goût outrancier – jusqu’à provoquer un bon gros rire éventuellement gras ; difficile ainsi de se contenir quand nous voyons, par exemple, des paysans mutilés de Tengai se disputer une bite coupée, plusieurs la revendiquant comme étant la leur – à courser ensemble l’organe contesté, ils en viennent bientôt à en user comme d’un palet dans un sidérant match de hockey sur glace !

 

Un mauvais goût assumé qui, toutefois, prend peut-être encore une dimension supplémentaire, lorsque nous assistons aux tortures sexuelles dont Sagiri raffole, appliquées pour l’heure aux seules femmes, même si la princesse a pour projet d’étendre ce dispositif aux hommes également – pas de discrimination ! Oui, enfin… Je ne me sens pas de vous décrire ici le procédé – découvrez-le par vous-mêmes, ça vaut son pesant de cacahuètes…

 

Mais hors de question de s’arrêter ici ! Kago Shintarô saura aussi nous régaler, dans cette optique, d’un Enfer factice dont mêmes les libertins de Silling n’osaient pas rêver…

 

DES VICTIMES ?

 

Un point commun unit à n’en pas douter ces divers ensembles, en ce qu’ils livrent un tableau de l’humanité guère flatteur : les victimes ne sont pas réduites à ce rôle, elles ne sont pas non plus des variantes de Justine, portées au bien mais qui n’en souffrent que davantage, leur innocence et leur bonne volonté étant bien mal récompensées… Non : ces femmes (surtout…), ces hommes (quand même…), sont autant d’ordures égoïstes – prêtes à tous les sévices pour survivre, et promptes quand cela leur est permis à se muer elles aussi en tortionnaires, avec un enthousiasme non dissimulé…

 

RIRE DE L’HORRIBLE

 

Tout cela est bien vu, et horriblement drôle – oui, c’est du Grand-Guignol : la torture, le viol, le meurtre, font rire. C’est sans doute « mal », mais le fait est qu’on s’amuse beaucoup… Et on ne peut manquer de témoigner d’une certaine admiration pour l’imagination pourrie de Kago Shintarô, qui invente les supplices les plus tordus, ou plus globalement les situations les plus invraisemblables, avec le don rare de nous livrer notre pitance de chair et de souffrance à point, tout en s’autorisant de nombreux espaces de liberté destinés à nous surprendre, pourtant – et ça marche à chaque fois ou presque.

 

LES NINJAS CRÉTINS

 

Je ne vais pas rentrer excessivement dans les détails concernant la suite des opérations. Notons simplement que l’on semble s’éloigner un moment des atrocités de Tengai, mais pour mieux y revenir ensuite, quand l’auteur décide de remettre au premier plan de son récit, en écho du passage le plus « suivi » des 13 Contes cruels du Grand Edo… des ninjas. Et on ne se lasse jamais des ninjas, hein ? Surtout de ceux-là – tous plus crétins les uns que les autres… Pas tout à fait sans doute les gwailo guignols d’un Godfrey Ho, mais il y a un peu de ça. Et difficile de ne pas rire à leurs affrontements débiles, où ils rivalisent de techniques spéciales qu’ils clament à haute voix avant d’en faire usage !

 

Deux clans s’affrontent : le premier, lié à Tengai et à la princesse Sagiri, a développé tout un ensemble de techniques reposant sur l’utilisation… des poils – lesquels sont d’ailleurs mis en culture, à seule fin semble-t-il de permettre à Kago Shintarô de faire un jeu de mots particulièrement mauvais sur des lotions capillaires d’usage courant dans le Japon contemporain ; mais, quitte à cultiver des poils, nos ninjas sont bien sûr amenés à cultiver aussi d’autres organes…

 

Le deuxième clan se focalise sur des techniques visant à « écarter » à peu près tout et n’importe quoi. Et pour cause ! Le maître, et tout autant le géniteur, des ninjas de ce clan, n’est autre que… Moïse. Sacrée guest star ! Bien évidemment, les ninjas de ce clan sont tout autant des gros connards que leurs adversaires…

 

ENCORE MIEUX ?

 

Le mélange de tous ces aspects donne un résultat parfaitement hilarant, jusque dans les scènes de torture les plus ignobles – pourtant bien à même de remuer le bide. Si la dimension ninja atténue peut-être un peu la perversion malsaine des premiers chapitres, le rire, lui, demeure. Et l’ensemble étant relativement cohérent (temporalité mise à part), le récit global accroche peut-être davantage le lecteur que les saynètes des 13 Contes cruels du Grand Edo – en tout cas, c’est mon ressenti.

 

LA FORME, MOINS ENTHOUSIASMANTE ?

 

Sur un plan purement formel, je ne suis pas plus que ça accroché par le dessin, comme dans le premier des Carnets de massacre – peut-être ce tome 2 est-il cependant un brin meilleur ? Quoi qu’il en soit, je n’en ferais clairement pas l’atout de la BD. Bon, il sert parfaitement le fond, hein – l’Enfer de Tengai est bien rendu, et la fraîcheur du minois de Sagiri vaut le détour…

 

Le texte est un peu déconcertant, de même ; je suppose que cela provient de l’original, mais, si le quasi-patois des bouseux rend plutôt bien, la familiarité, voire la vulgarité des « notables », dans leurs traits étrangement contemporains, me laissent un peu perplexe…

 

Autant d’aspects qui m’empêchent sans doute de hisser ces Carnets de massacre au sommet du genre.

 

UNE RÉUSSITE

 

Mais, dans ce domaine bien particulier, ça n’en est pas moins une réussite, et qui vaut amplement le détour. Réjouissant dans ses atrocités, hilarant dans son mauvais goût, d’une constance dans l’outrance qui force le respect, d’une inventivité ahurissante qu’on supposerait être l’apanage des plus dangereux des psychopathes, Les Étranges Incidents de Tengai m’a beaucoup plu – je l’ai clairement préféré aux 13 Contes cruels du Grand Edo.

 

Et affaire à suivre, ai-je cru comprendre ?

 

(N’oubliez pas cependant la précieuse injonction de l’ami Garth : « Si tu vomis, vomis là-dedans… »)

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Pluie noire, de Shôhei Imamura

Publié le par Nébal

Pluie noire, de Shôhei Imamura

Titre : Pluie noire

Titre original : 黒い雨 (Kuroi ame)

Titre alternatif : Black Rain (international)

Réalisateur : Imamura Shôhei

Année : 1989

Pays : Japon

Durée : 123 min.

Acteurs principaux : Tanaka Yoshiko, Kitamura Kazuo, Ichihara Etsuko, Ozawa Shôichi, Miki Norihei, Ishida Keisuke…

 

IMAMURA, QUE JE NE CONNAIS PAS ASSEZ

 

Parmi les réalisateurs nippons au succès mondial, Imamura Shôhei s’impose comme un des plus étonnants à avoir succédé à la première vague internationale de cinéma japonais – focalisée sur les Kurosawa Akira, Mizoguchi Kenji et Ozu Yasujiro. Avec son contemporain tout aussi brillant Oshima Nagisa, et d’autres peut-être moins connus, on en a fait un pilier de la « Nouvelle Vague japonaise » – qui emprunte sa dénomination à la « Nouvelle Vague » française, tout en s’en distinguant radicalement, et en se montrant en définitive bien moins rigide… et bien plus pertinente, mais ceci n’engage que cet ignare de moi.

 

Quoi qu’il en soit, Imamura a – étonnamment – su s’exporter. Il fait partie du cercle relativement retreint de réalisateurs ayant obtenu deux fois la Palme d’Or à Cannes – pour La Ballade de Narayama (1983) et L’Anguille (1997) –, et je me souviens encore qu’à la sortie de De l’eau tiède sous un pont rouge (2001 – déjà !), plus d’un avait pronostiqué qu’il en gagnerait une troisième… Ce qui n’a pas eu lieu. Mais peu importe.

 

Comme tant de réalisateurs japonais, qu’ils soient d’ores et déjà envisagés comme des « classiques » ou pas, il a livré une œuvre abondante, dont je ne connais pour l’heure que les échos les plus tonitruants – à savoir ces deux Palmes d’Or… J’ai beaucoup aimé L’Anguille (d’après une nouvelle de Yoshimura Akira, que je n’ai pas lue), mais j’ai adoré La Ballade de Narayama – ce qui m’a amené, tant qu’à faire, à lire le roman originel, de Fukazawa Shichirô (excellent lui aussi) ; mais pas à regarder sa première adaptation, par Kinoshita Keisuke, visiblement très différente. L’approche délibérément « anthropologique » du film d’Imamura – dimension que l’on trouve également dans le roman, mais avec des connotations différentes sans doute – m’a tout particulièrement parlé : tourné à la façon d’un documentaire matérialisant en images fortes la rudesse et la crudité d’un monde sauvage et hostile, c’est là une œuvre de tout premier ordre, de celles qui produisent sur le spectateur un effet inoubliable.

 

C’était sans doute une raison plus que suffisante pour poursuivre l’exploration de la filmographie du réalisateur, en creusant un peu ; je m’étais procuré il y a quelque temps de cela, outre De l’eau tiède sous un pont rouge, les deux films qui précédaient immédiatement La Ballade de Narayama, à savoir La Vengeance est à moi et Eijanaika… sans pour autant trouver l’occasion de les regarder. Pas davantage pour ce qui est de son adaptation du très chouette roman de Nosaka Akiyuki Les Pornographes, sous le titre Le Pornographe (introduction à l’anthropologie), un peu plus vieux. Il faudra…

 

PLUIE NOIRE… ET DES MALENTENDUS

 

Et c’est finalement, de manière très aléatoire – les envies d’un soir – avec Pluie noire que j’approfondis un peu le sujet. Pluie noire également est une adaptation de roman – en l’espèce celui, éponyme, de Masuji Ibuse (que j’ai également dans ma bibliothèque à lire…), qui a connu un grand succès en son temps (il est sorti en 1965) et par la suite (le film n'est pas en reste, qui a connu un beau succès critique, et a été doublement récompensé à Cannes, s'il n'a pas cette fois remporté la Palme d'Or...). C’était l’occasion, pour Imamura, de traiter à nouveau d’un tabou nippon, mais d’un ordre très particulier – et qui, aujourd’hui encore, reste difficile à traiter là-bas. Et pour cause : il s’agit d’évoquer le bombardement atomique de Hiroshima le 6 août 1945… et, plus encore, ses suites à très court terme.

 

Faussement vieux

 

Et mon visionnage a débuté sur un énorme malentendu : le visuel (moche) de la jaquette, les photographies du film, avec leur noir et blanc un peu sale et granuleux, m’avaient amené, instinctivement, à supposer qu’il s’agissait là d’un film relativement ancien dans l’œuvre d’Imamura… Mais pas du tout ! Manipulé, le Nébal – et d’autres aussi peut-être : le film date en fait de 1989 – il est donc postérieur à La Ballade de Narayama

 

Mais les choix techniques du réalisateur, qui n’ont à l’évidence rien d’innocent, forgent au préalable cette image faussée, qui questionne ainsi d’emblée la possibilité de la reconstitution historique – a fortiori d’un événement aussi singulier, et aussi horrible…

 

En fait, ce noir et blanc un peu sale, ce cadre éventuellement tremblant, mais s’inscrivant dans un montage sobre, l’emploi de la lumière, l’allure même des acteurs sinon leur jeu (à voir), sont autant de moyens de leurrer le spectateur – éventuellement en pleine connaissance de cause, là n'est pas la question ; il n’y a guère que la bande son qui, délibérément sans doute, ne joue peut-être pas ce jeu jusqu’au bout…

 

Mais l’impact demeure – qui renvoie sans doute à La Ballade de Narayama, et peut-être à d’autres œuvres antérieures réalisées (ou du moins présentées) dans une optique anthropologique. Ce choix s’avère donc bien vite très pertinent – et n’a rien d’une affectation.

 

Ce qui donne l’orientation du film dans ses premières séquences – qui, là encore, font preuve d’une singularité et d’une intelligence, cinématographique, narrative ou historique, qui hissent sans ambiguïté le film bien au-dessus des seuls clichés d’un cinéma-vérité plus ou moins sincère, et sans doute à craindre avec un sujet pareil.

 

Pas Hiroshima à proprement parler

 

En effet, oubliez l’affiche – ou son slogan : Pluie noire n’est pas un film sur Hiroshima – Hiroshima et son bombardement ne sont que des points de départ ; le film y consacre une dizaine de minutes à peine, au tout début – allez, un quart d’heure tout au plus… Par la suite, on y reviendra occasionnellement (deux flashbacks, je crois), mais guère longtemps à chaque fois. L’essentiel du film se déroule en fait cinq ans plus tard, et dans une campagne finalement assez souriante… de prime abord.

 

Contraste, bien sûr, avec la ville anéantie par l’atome… Mais, fidèle à son optique quasi documentaire, et forcément conscient des périls du sujet, Imamura adopte alors un dispositif cinématographique particulier, en usant – à une exception près, la seule image du champignon nucléaire de tout le film, qui arbore sans qu’on y appuie quelque chose d’une menace surnaturelle, démoniaque – de plans resserrés et d’une grande sobriété, à hauteur d’homme. Imamura évite ainsi tout pathos de mauvais goût, sans pour autant cacher pudiquement le drame – bientôt, les victimes apparaissent à l’écran, les morts carbonisés, peu ou prou en cendres, et les survivants pour un temps, la chair brûlée, fondue, flasque, comme autant de créatures de cauchemar (un papier lu avant de rédiger cet article mentionnait les zombies de George A. Romero, et c’est probablement pertinent – ceux de La Nuit des morts-vivants au premier chef, les deux films disposant de cette même approche quasi documentaire), et peut-être plus cauchemardesques encore… car toujours humaines.

 

LE JOUR DE L’ÉCLAIR-QUI-TUE

 

Au moment de l’explosion, les Shizuma, Shigematsu (Kitamura Kazuo, bonhomme, parfait) et Shigeko (Ichihara Etsuko), se trouvaient à Hiroshima, où ils habitaient ; leur nièce, Yasuko (Tanaka Yoshiko, lumineuse), venait justement leur rendre visite ce jour-là… Les Shizuma sont aux premières loges quand frappe la bombe (l'explosion n'est perçue qu'indirectement, au travers d'une foule ballotée par le souffle), mais s’en tirent sans trop de blessures – de blessures visibles du moins, car les victimes de Hiroshima n’ont alors en rien conscience de la menace sourde des radiations… Yasuko, qui était à bord d’une petite barque lors de l’Éclair (toujours ou presque qualifié ainsi, éventuellement en précisant Éclair-qui-tue par la suite), ne subit pas à proprement parler l’explosion, mais est souillée par une pluie noire qui en résulte, phénomène de bien mauvais augure et sans doute pas très bien compris… Après quoi, l’oncle, la tante et la nièce errent toute la journée dans une Hiroshima volatilisée, hantée par les victimes atterrées, et en proie aux flammes – l’incendie, conséquence immédiate du bombardement, est tout particulièrement à craindre…

 

CINQ ANS APRÈS

 

Mais cinq années passent. Nous sommes à la campagne, et le Japon a changé (même loin des villes). La guerre est terminée depuis « longtemps », et pourrait n’être réduite qu’à un bien triste souvenir, si ses séquelles n’étaient pas palpables au quotidien.

 

Un personnage exprime bien cette dimension, tragicomique et à l’origine de scènes que l’on hésite à qualifier de drôles ou de déchirantes – peut-être parce qu’elles sont les deux à la fois : il s’agit de Yuichi, un jeune homme habile de ses mains, sculpteur émérite dans un genre grotesque qui n’est pas sans charme… mais qui perd la tête au moindre bruit de moteur (heureusement assez rare dans sa campagne) : possédé par le démon militaire, il perçoit dans ces bruits mécaniques autant de vrombissements des chars d’assauts américains – il n’a alors d’autre choix que d’obéir aux ordres intraitables de ses supérieurs, et de se jeter sous les chenilles imaginaires pour y faire sauter une bombe hypothétique : « Mission accomplie ! » Scènes cocasses, burlesques, et pourtant terribles quant à leurs implications...

 

Yuichi tient du traumatisme visible – même s’il n’est qu’occasionnel. En cinq années, cependant, on en a appris davantage concernant ce qui s’est passé à Hiroshima… Et si des interrogations essentielles demeurent (dont la plus douloureuse, la plus lancinante : « Pourquoi ont-ils fait ça ? »), la réalité de la menace des radiations, malgré nombre de zones d’ombre, est globalement un fait connu : les Shizuma, comme tant d’autres, sont des hibakusha, reconnus comme tels, des « victimes de la bombe », des irradiés – autant dire, même si le cadre bucolique qui est désormais le leur, dans une campagne qui pourrait être de carte postale, ne semble tout d’abord pas affecté par cette dimension, autant dire donc qu’ils sont tous autant de morts en sursis…

 

LE MAL DES RADIATIONS

 

Car les morts s’accumulent toujours – les irradiés, fatalement, développent à terme une maladie, le véritable poison de l’Éclair-qui-tue, et meurent quoi qu’on fasse ; il est vrai que la médecine est largement désarmée, avec ses docteurs qui martèlent que « tout est affaire de volonté, même la maladie »… Mangez donc de ces légumes ! Surtout, ne forcez pas trop ! Cette dernière injonction passe d'ailleurs mal auprès de certains, pour qui les irradiés ont finalement la belle vie… On peut tenter de faire appel à d’autres garants, bien sûr – dans la foi, ou la magie : Shigeko, bonne femme superstitieuse, a recours à une médium dont la nature de charlatan ne fait pourtant aucun doute aux yeux de Shigematsu…

 

Mais le mal des radiations, s’il est grossièrement conçu, si l’on a globalement conscience de sa menace, n’est pas défini avec précision. On s’étonne – les irradiés « du moment », tels les Shizuma – que, en bien des occasions, il se trouve des « irradiés d’après », pas présents au moment même de l’explosion mais ayant parcouru les lieux sinistrés assez rapidement ensuite, qui meurent précocement, avant ceux que l’on aurait cru être les premières victimes… lesquelles, comme de juste, éprouvent alors un vague sentiment de culpabilité, à rester ainsi plus longtemps en arrière.

 

L’enchaînement des funérailles, avec leurs prières répétitives et plus ou moins sincères (Shigematsu, que l’on contraint de les lire, n’est sans doute pas le plus dévot des hommes, s'il a ses propres croyances, c'est-à-dire ses propres illusions), marque l’écoulement du temps – impitoyable, mais sans esbroufe, avec une simplicité lapidaire dans l’exposition qui ne rend ces scènes que plus absurdes, et donc tragiques…

 

LE DESTIN DE YASUKO

 

Ce qui illustre cependant, tout à la fois l’horreur des radiations et la méconnaissance que l’on en a, c’est le cas de Yasuko. La jeune femme va sur ses 25 ans, et est charmante comme tout. Elle vit, depuis Hiroshima, à la campagne, auprès de son oncle et de sa tante (sa mère, la sœur de Shigematsu, est morte à sa naissance ; quant à son père, brièvement entraperçu dans le film, elle n’a guère de relations avec lui…). Mais les Shizuma désespèrent de la marier un jour – car c’est là le seul moyen de concevoir pour elle un avenir, et le débonnaire bonhomme et sa gentille épouse envisagent Yasuko comme leur propre fille, celle qu’ils n’ont jamais eue… Mais personne ne veut épouser Yasuko – dans ce système de mariages arrangés où les Shizuma consultent nombre d’intermédiaires. Yasuko… Elle était à Hiroshima ! Elle a subi de plein fouet l’Éclair ! Elle tombera forcément malade – voire, et c'est bien pire encore, elle ne peut qu’être stérile !

 

Aussi les désillusions s’enchaînent-elles… au grand dam des Shizuma, et peut-être davantage que de Yasuko elle-même. Shigematsu n’en revient pas de ces rejets multiples ; il est obnubilé par cet ultime argument : mais non, elle n’a pas été irradiée ! Elle n’était pas vraiment là sur le moment… Tout ce qu’elle en a subi, c’est cette « pluie noire », et rien d’autre ! Elle n’est pas du tout irradiée ! Il n’en démord pas – et va jusqu’à fournir des « preuves » aux marieurs éventuels, ou directement aux beaux partis, probablement davantage encore à leurs familles : il recopie les passages de son journal et de celui de Yasuko qui traitent de la catastrophe – il va même jusqu’à les confier à un médecin pour expertise, supposant que le récit sincère de cette « pluie noire » suffira à convaincre le docteur de certifier la parfaite santé et la fécondité de Yasuko…

 

Bien sûr, le spectateur du film de 1989 sait ce qu’il en est… Et que ces journaux soient l'occasion de flashbacks oriente bien sûr notre ressenti. Oui, Yasuko est évidemment irradiée, elle tombera inévitablement malade, et…

 

Disons que Shigematsu à son tour, désarmé, sera amené à chercher un bien illusoire réconfort dans des actes de foi, aussi dénués de sens que la vie et la mort elles-mêmes.

 

Mais d’ici-là, les échecs amoureux de Yasuko – à supposer qu’il s’agisse d’amour – affectent probablement plus son oncle et sa tante qu’elle-même ; stoïque, si elle ne dit rien, Yasuko se doute bien de quelque chose. Et il n’y a rien d’étonnant, à cet égard, si elle ne trouve de véritable réconfort, tardif, qu’auprès de Yuichi – un autre traumatisé de guerre, au mal secret, mais qui, tout empêtré qu’il soit dans ses illusions d’assauts militaires, envisage peut-être la réalité pitoyable de son existence avec une lucidité faisant défaut aux aimables Shizuma…

 

TOUT SAUF UNILATÉRAL

 

Certes : Pluie noire n’est pas exactement un « feelgood movie »… Pour autant, il ne s’agit pas d’un film aussi unilatéral qu’on pourrait le croire, et, surtout, il sait se montrer suffisamment habile et juste pour éviter le pathos associé au sujet.

 

À vrai dire, il se montre d’autant plus pertinent à cet égard que, dans son optique quasi documentaire, il sait ménager des moments lumineux – dans ce cadre bucolique, où la bande de vieux copains irradiés passe ses journées à lézarder au bord d’un étang et à taquiner la carpe, même pas pour la manger, mais pour s’assurer de ce qu’elle grandit et continuera à grandir... Cet environnement a quelque chose de souriant sans même être véritablement forcé – et la communauté villageoise, avec ses amitiés autant que ses vagues disputes, est pleinement humaine, elle n’a rien d’un sanatorium transitoire, vague étape mesquine séparant la vie de la mort, sans autre propos. Les irradiés sont des morts en sursis, oui, mais ils ne sont pas que cela. Et, aussi tragique au fond soit la condition d’un Yuichi au milieu des cancéreux, le sourire peut étrangement être de la partie quand il cède à ses fantasmes de combattant – le rire, même. La chute n’en est sans doute que plus terrible…

 

LA JUSTESSE DE LA RÉALISATION

 

Bien sûr, la technique va de pair. La réalisation d’Imamura est sobre, caractère qui ressort peut-être d’autant plus en raison de son usage à la fois inventif et académique (disons, entre les deux, faussement académique) du noir et blanc, un peu sale, et pourtant lumineux le cas échéant. Les « effets » de réalisation, au sens le plus visible, sont somme toute rares durant la majeure partie du film – ce qui participe sans doute de sa dignité.

 

Au fur et à mesure, cependant, Imamura glisse des plans plus inattendus, et probablement de plus en plus à mesure que le film progresse – dans la dernière demi-heure, tout particulièrement, où les funérailles gagnent en horreur à être narrées au travers de lugubres travellings... Jusqu’aux sublimes plans de la conclusion, où la composition de l’image, littéralement, évoque au sens le plus matériel de l’expression une « nature morte » s’insinuant dans la carte postale bucolique. Il faut sans doute mentionner ici une scène assez forte, et qui tranche sur les dispositifs globaux du film sans que cela paraisse incongru pour autant : le récit douloureux par Yuichi, en pleine lumière, spots pointés sur lui, de son traumatisme – en écho savoureusement et tristement grotesque du traumatisme insidieux des irradiés, contraints à attendre la mort, sans même savoir « pourquoi »…

 

LE MONDE ET LA BOMBE

 

Le film n’est d’ailleurs pas neutre à cet égard, s’il n’a pour autant rien d’un pamphlet. Forcément, en ce qu’il est plus un film sur le traumatisme de Hiroshima que sur Hiroshima à proprement parler…

 

La perspective de « l’après » domine, qui justifie ces allusions bienvenues mais jamais vraiment développées au conflit qui se déroulait alors en Corée, où un Truman n’excluait pas le recours une fois de plus à l’Éclair-qui-tue – manière sans doute de désigner sans le dire MacArthur, fervent partisan de l’emploi de la bombe, alors même qu’il dirigeait l’occupation américaine dans ce Japon anéanti par ladite bombe…

 

Par allusions, donc, on évoque un monde « d’après » la bombe, un monde assez idiot sans doute pour en faire de nouveau usage, mais où le stoïcisme des victimes n’en fait pas pour autant totalement des statistiques résignées. Peut-être ne pourront-elles pas faire grand-chose en définitive... Mais dire non, c'est déjà beaucoup.

 

Très beau film, donc. Dur sans doute, poignant assurément, subtil souvent, pertinent toujours. Encore une réussite d’Imamura Shôhei, confirmant bien qu’il me faudra sous peu creuser davantage dans sa filmographie…

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Tomié, de Junji Itô

Publié le par Nébal

Tomié, de Junji Itô

ITÔ Junji, Tomié, [Tomie – The Complete Comics of Tomie ; Tomie Again – Tomie Part 3], traduction [du japonais], adaptation, lettrage et maquette : Éditions Tonkam [sans autre précision...], Paris, Tonkam, [1987-1990, 1992-1995, 1999-2001] 2012, 744 p.

 

RETROUVER ITÔ JUNJI

 

Il y a peu somme toute, ma lecture de Spirale, probablement l’œuvre la plus célèbre du mangaka d’horreur Itô Junji, m’avait collé une sacrée baffe – révélant des manières inédites à mes yeux d’exprimer l’horreur au travers d’une bande dessinée. Impression certes en partie relativisée par quelques lectures ultérieures – et tout particulièrement La Maison aux insectes d’Umezu Kazuo – fondateur dit-on du manga d’horreur moderne, et d’une grande influence sur Itô Junji ; on y revient.

 

Et même, on en arrive à Tomié, en fait – autre œuvre d’Itô Junji d’un format à peu près comparable à Spirale, et disponible de même en français en une intégrale en un volume. Les gens qui savaient m’en avaient recommandé la lecture, et à raison sans doute – même si je n’avais pas bien conscience au départ de ce dans quoi je m’engageais. Quelque chose de « différent », une fois de plus – et en même temps très éloigné de Spirale, et bizarrement proche à l’occasion… « Bizarre » étant sans doute un mot-clef, comme de juste. Feuilleter l’ouvrage s’avère éloquent – mais ayant pour ma part commandé ce tome auprès du Diable, sur la foi de ces chaleureuses recommandations, je n’en avais pas eu l’occasion… C’est peu dire que le style change ! Car Tomié est une série – ou un personnage... – qui a accompagné l’auteur sur une quinzaine d’années environ… Et ça se voit.

 

UN SHÔJO D'HORREUR ?

 

Le tout premier épisode, sobrement intitulé « Tomié », est plus globalement la première BD publiée de l’auteur – en février 1987, dans la revue Mensuel Halloween, et sous une étiquette « shôjo », c’est-à-dire, selon la classification japonaise des publics cibles, à destination d’un lectorat de jeunes filles ; et c’est un élément essentiel, sans doute, et qui impose d’emblée sa griffe sur les premiers épisodes, même si la suite a pu, j’ai l’impression du moins, sortir de ce carcan relatif… sans dédaigner d’y revenir à l’occasion, d'une manière joueuse.

 

On comprend mieux ainsi ce cadre lycéen, mettant en avant des personnages de jeunes filles, cadre très prégnant tout d’abord, puis connaissant au fil des années quelques distanciations n’en ménageant que davantage des résurgences éventuellement ironiques.

 

Cependant, le Japon n’a probablement pas ici la même approche des « mauvais genres » que l’Occident en général, ou la France en particulier : un manga d’horreur, et d’horreur horriblement horrible – Itô Junji n’y va pas avec la dos de la cuillère, et on y retrouve tout le côté dérangeant et insidieusement malsain de Spirale, œuvre pour partie ultérieure (j'y reviendrai), mais avec probablement un coefficient de violence et d’horreur graphique plus élevé –, un tel manga, donc, dans une publication destinée aux jeunes filles, ça n’a absolument rien d’inattendu là-bas, faut-il croire. Et, en fait, un précédent de taille est sans doute à relever : nul autre que cet Umezu Kazuo évoqué précédemment, qui avait percé dans le genre plus ou moins au travers de supports « shôjo », environ 25 à 30 ans plus tôt. Or ce « Tomié » d’Itô Junji s’inscrit clairement et sans ambiguïté dans la filiation d’Umezu Kazuo (plus tard, Itô Junji a eu l’occasion de le célébrer comme étant sa principale inspiration… l’autre, littéraire, étant un certain H.P. Lovecraft, eh) ; et peut-être l’aîné lui-même l’a-t-il bien perçu ainsi – toujours est-il que le jury du prix Umezu, présidé par ledit Umezu, a récompensé aussitôt ce « Tomié »… Pas mal, pour une première BD !

 

UN PEU D'ÂGE...

 

Ceci étant… Il a vieilli, ce premier épisode. Et graphiquement, notamment – ce qui saute de suite aux yeux. Il n’a en effet pas grand-chose de, disons, « l’élégance académique » d’œuvres ultérieures, dont le côté propret, finalement, ne fait que renforcer les délires graphiques de l’horreur sautant à la gueule du lecteur dans sa forme la plus surréaliste.

 

Le trait est ici nettement moins précis, la mise en page nettement moins complexe, c’est très anguleux et expressionniste, mais d’une manière flirtant j’ai l’impression avec l’amateurisme (connoté, cette fois) – à ceci près, sans doute, que l’auteur y fait déjà la démonstration de son goût des aplats de noir, qui, au-delà d’éventuelles références occidentales en l’espèce (Will Eisner, Frank Miller, Mike Mignola si on s’y autorise de la couleur...), peut une fois de plus nous ramener… à Umezu Kazuo ? Et de même pour l’allure générale des personnages ? En nettement moins bien, toutefois…

 

Oserais-je le dire ? Eh bien, ce premier épisode… m’a fait l’effet d’être passablement moche. J’ai redouté un moment que l’ensemble de la BD soit de la même eau… mais un feuilletage hâtif a vite démontré que non – mettant bien au contraire en avant une évolution, sensible à chaque épisode ou presque, jusqu’aux ultimes épisodes louchant nettement plus sur le style de Spirale, BD publiée bien après les premiers épisodes de Tomié, mais avant les derniers.

 

(Il y a peut-être des assistants à la clef ? Je n’en sais rien ; je le suppose, mais…).

 

UNE SÉRIE DÉCOUSUE (UNE SÉRIE ?)

 

C’est que la « série » (si c’est bien une série, c’est peut-être à débattre, en fait) s’étend donc, comme dit plus haut, sur une quinzaine d’années, avec des « groupes » de publication : après l’épisode originel de 1987, un autre en 1988, deux en 1989, deux en 1990 ; petite pause, puis un en 1993, un en 1994, et, accélération, quatre en 1995 ; enfin le gros cycle final, sous le titre Tomie Again ou Tomie Part 3 semble-t-il, comprenant deux épisodes publiés en 1999, et, enfin, six en 2000 – à noter, puisque c’est ma référence depuis le début, que la publication originelle de Spirale a eu lieu en 1998-1999, et donc entre le deuxième et le troisième cycles de Tomié.

 

Une série très décousue, donc – ne serait-ce qu’au regard des publications. Mais c’est que la série au sens narratif l’autorise… En effet, Tomié, en dehors de son personnage-titre récurrent et encore, tient surtout de la succession d’histoires courtes largement indépendantes – même si l’on y trouve quelques rares autres personnages récurrents, et au moins deux semblants d’arcs, un vers le début, l’autre à la toute fin.

 

LES DÉBUTS DE TOMIÉ

 

La base, ou le thème si l’on préfère, apparaît déjà dans l’épisode originel de 1987 – car il tient pour l’essentiel dans le rôle-titre. Tomié, donc, est une jeune fille d’une grande beauté – ses cheveux lui valent l’admiration de tous, même si, chez le lecteur, c’est un autre gimmick visuel qui attire immédiatement l’attention (et, par la suite, suffit à devenir un présage de l’horreur…), à savoir un petit grain de beauté juste sous l’œil gauche, qui n'est pas pour rien dans le charme surréel de la jeune fille… Las, Tomié est morte – assassinée, démembrée –, et tout le lycée, comme de juste, en est profondément affecté : quel sinistre fait-divers ! Professeurs et lycéens – et surtout lycéennes ? – s’en entretiennent, à la manière d’une communauté qui parle, qui doit parler, pour exorciser sa douleur… quand la jeune morte revient, fraîche et aussi belle qu'à son habitude, comme si absolument rien ne s’était passé. Situation inacceptable ! La possibilité de la surnature, à peine esquissée encore (on évacue le fantôme, puisqu'elle a des pieds ! Mais la suite de la série jouera plus frontalement de la carte du succube avec un peu de vampirisme de bon aloi, et une touche de délire SF par-dessus), choque plus encore la communauté que sa mort assumée. Il faut rétablir l'ordre du monde ! En résultent (logiquement, d'une certaine manière) de nouvelles atrocités – puisque la seule présence de Tomié suffit à rendre folles et fous ses camarades et professeurs… pris dès lors de l’irrépressible pulsion de la tuer et, bien sûr, de la démembrer.

 

UN SCHÉMA

 

Ce qui fait une histoire… Probablement pas une série. Pour franchir l’étape entre l’histoire courte et la saga, Itô Junji use cependant de son expédient originel – ce sont ses connotations qui changent. Car Tomié revient sans cesse ; et, sans cesse, elle rend les gens autour de lui tous plus fous les uns que les autres – tous intimidés par son incroyable beauté : les jeunes filles en sont jalouses, les hommes de tout âge forcément fous amoureux, au point de se déchirer entre eux (littéralement). La réapparition de Tomié déchaîne ainsi le plus souvent le carnage… mais cela va plus loin – car la scène initiale est amenée à se répéter : inévitablement ou presque, Tomié finit découpée en morceau par tel ou tel homme habité par le désir insatiable de la posséder. Et peut-être n'est-ce pas un problème pour elle...

 

Car elle revient, systématiquement… profitant de la moindre faille pour quitter le monde des morts et s’insinuer dans celui des vivants – comme le blasphème qu’elle est. Une greffe change la greffée en une nouvelle Tomié ; des radiations accélèrent la croissance de fœtus qu'elle a généré ; ici, une Tomié siamoise apparaît dans les cheveux de la Tomié « originelle » (mais, comme de juste, éventuellement rejeton elle aussi)... Tomié, au fond, est une maladie – et des pires, un virus que rien ni personne ne saura jamais contenir… Elle reviendra toujours, et toujours avec les mêmes conséquences. Elle est l'incarnation de la fatalité.

 

UN PERSONNAGE DE PLUS EN PLUS HAÏSSABLE (ET POURTANT ?)

 

Et sans doute, au fond… parce qu’elle aime ça. Dimension guère sensible tout d’abord, mais qui devient assez rapidement centrale : Tomié n’est pas qu’une jolie jeune fille – elle est une jolie jeune fille pleinement consciente de sa beauté, elle en est extrêmement fière, et elle entend bien en profiter autant que possible jusqu’à son prochain décès… et au-delà, dans un cycle sans fin. L’esprit, si c'en est un, est d’un matérialisme, au sens le plus vulgaire, parfaitement consternant. Plus globalement, elle est d’un égoïsme forcené, d’un mépris répugnant pour qui n’est pas aussi bien loti qu’elle, c’est-à-dire tout le monde, d’une arrogance inacceptable, d’une prétention qui n’a d’égale que la superficialité… Il faut y ajouter, comme de juste, des pulsions sadiques essentielles ; car Tomié aime faire souffrir les gens, de mille et une manières – à vrai dire, si elle suscite bien des meurtres et bien des tourments physiques, elle-même joue bien davantage de la torture psychologique, se réjouissant des souffrances atroces qu’elle inflige à tout un chacun…

 

Le rapport à ces drames est peut-être vaguement ambigu – même si je ne me sens pas de m’interroger ici avec pertinence sur la condition féminine au Japon… Il y a sans doute un peu de ça là-dedans. Mais bref : au tout début, Tomié est avant tout une victime ; dans les quelques épisodes qui suivent, une mutation s’amorce, mais elle semble encore ne faire le mal (car c’est bien de « mal » qu’il s’agit) que dans une optique de « vengeance » (à supposer que cela suffise à rendre ses exactions plus « légitimes »), et ses victimes, qui sont donc tout autant ses assassins, n’inspirent guère la sympathie… On peut, toujours, du moins, leur trouver telle ou telle chose à se reprocher ; probablement pas de manière à justifier de telles conséquences, quand même… Mais à mesure que la BD avance, c’est de moins en moins le cas – même s’il y a toujours, au moins, un petit quelque chose qui peut faire que… Bon, c’est pour le principe – on humanise en fait les victimes de Tomié en admettant comme faisant partie intégrante de leur être quelques torts plus ou moins bien admis…

 

Il n’en reste pas moins que Tomié, toujours plus odieuse, est l’incarnation du mal ultime dans cette BD – avec donc quelque chose d’un succube, qui séduit et fait souffrir, et raffole de toutes ces douleurs et horreurs.

 

HEUREUSEMENT, L'HORREUR FAÇON ITÔ JUNJI

 

Cela peut, j’imagine, avoir un rapport avec la dimension « shôjo » initiale, en tordant un peu le traitement du personnage de la lycéenne – pas forcément dans une perspective si moralisante que cela, d’ailleurs, contrairement à ce que l’on pourrait croire…

 

Mais je dois avouer que cet aspect – dont j’étais plus ou moins conscient au départ – s’est tout d’abord associé au dessin des premiers épisodes pour me faire craindre le pire… J’avoue ne guère raffoler des histoires d’ados et du cadre lycéen – à moins qu’il ne soit transcendé, d’une certaine manière, par… autre chose ; ainsi dans Spirale, d’ailleurs, où le lycée est un décor, avant tout inséré dans le cadre plus global de la ville (s'il faut citer une exception parmi mes lectures récentes, ce sera probablement Quartier lointain de Taniguchi Jirô). Ici, le lycée est tout d’abord autrement prégnant, et les rivalités et amourettes des ados en pleine poussée d’hormones ont eu tôt fait de me lasser… ou plutôt, cela aurait été le cas, si Itô Junji, déjà, ne faisait pas autant preuve d’un talent unique pour coucher sur le papier une horreur surréaliste et à même de foutre diablement mal à l’aise. « Mais où va-t-il chercher tout ça ? » Je vous le demande !

 

Le résultat est à la fois proche de certaines séquences de Spirale, et en fin de compte passablement différent – notamment en ce que le grotesque s’affiche plus franchement (jusqu'au rire le cas échéant, même si d'un humour tordu), en ne baignant pas dans une atmosphère de bizarrerie permanente ; aussi en ce que l’hémoglobine est davantage de la partie…

 

Mais c’est bien cette horreur improbable qui m’a d’abord tenu, et fait apprécier la suite de la BD – ou la majeure partie, disons : c’est-à-dire quand l’auteur ne cherche plus à établir des arcs narratifs avec personnages récurrents, mais s’adonne aux histoires courtes, sans personnages récurrents hors Tomié – mais est-ce pertinent de dire ainsi « Tomié » ? À tout prendre, plutôt qu’un unique personnage, nous avons bien plutôt une infinité de variations sur le même archétype…

 

LE RISQUE DE LA RÉPÉTITION

 

Ce jeu sur les histoires courtes n’est pourtant pas sans risque – le principal étant celui de la répétition. Au fond, chaque épisode ou presque obéit au schéma évoqué plus haut, et c'est de plus en plus flagrant : Tomié arrive dans un contexte rapidement esquissé, elle rend les gens fous, elle se montre toujours plus odieuse, les fous sont encore plus fous, on la tue, on la démembre, et on sait qu’elle ressurgira de toute façon…

 

Risque très présent, sans doute, et dont je conçois fort bien qu’il puisse lasser. Pour autant, c’est tout de même dans ces histoires courtes que j’ai le plus trouvé mon bonheur – justement parce qu’il s’agit de variations, en partie ; et le lecteur se régale (ou moi je me régale...) d’autant plus qu’il ignore encore quelle grotesquerie ignoble l’auteur infligera à son personnage ou via son personnage sur cette trentaine de pages… Les cadres ont leur importance – hâtivement posés, mais avec une certaine habileté ; et je préfère donc largement les épisodes s’éloignant du lycée, quels qu’ils soient, à ceux qui s’y déroulent… D’autant que les personnages récurrents sont plus ou moins ternes – la photographe cupide du principal arc du début est relativement correcte, mais sans susciter plus que ça mon adhésion, a fortiori mon empathie… L’arc final est un peu affecté des mêmes soucis – et de cette tendance malvenue à « expliquer » un minimum un phénomène qui ne saurait l’être (c'est toutefois bien la conclusion à laquelle on aboutit) ; on admettra tout de même que cette ultime « guerre des Tomié » n’est pas sans saveur, si sa toute fin est un peu plate…

 

Mais c’est entretemps que j’ai trouvé les épisodes qui m’ont le plus parlé – cette tragique randonnée en montagne, la séduction de l’enfant innocent par sa « mère de substitution », les frères meurtriers, les petits vieux qui n’ont pas de chance avec leurs enfants adoptifs… La variété des cadres, et finalement, de manière inattendue, des sentiments, suffit à mon sens à contrevenir au risque de répétition – mais c’est bien évidemment à débattre.

 

CONCLUSION

 

Bilan global ? Oui, c’est bien – voire très bien. Cependant, comparaison qui vaut ce qu’elle vaut mais il me faut bien y revenir encore, j’y ai largement préféré Spirale – œuvre autrement plus cohérente, et cela vaut pour le plan graphique aussi du coup, œuvre plus subtile à bien des égards, plus profonde si l’on y tient, et d’une singularité de tous les instants. Même si la présente variation sur le succube ne manque pas de bons moments, où l’auteur exprime pour notre plus grand plaisir malsain quelques échos de sa psyché forcément torturée, au travers d’un personnage que l’on adore détester… et redouter.

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CR L'Appel de Cthulhu : Arkham Connection (32)

Publié le par Nébal

CR L'Appel de Cthulhu : Arkham Connection (32)

Trente-deuxième séance de la campagne de L’Appel de Cthulhu maîtrisée par Cervooo, dans la pègre irlandaise d’Arkham. Vous trouverez les premiers comptes rendus ici, et la séance précédente .

 

La joueuse incarnant Romy était absente. Les PJ présents étaient donc Dwayne O’Brady, Michael Bosworth, et, en ce qui me concerne, le garde du corps aux ambitions d’écrivain Anatole « Froggy » Despart. Toutefois, le joueur incarnant Michael Bosworth n’est arrivé que tardivement ; la majeure partie de la séance a donc été jouée à deux PJ.

 

I : TOUT FEU TOUT FLAMME

 

[I-1 : Dwayne] Dwayne avait tenté de rester discret pour pénétrer dans la pièce, mais il a aussitôt croisé du regard le jeune homme qui s’y trouvait, moins de trente ans, et qui travaillait sur une table recouverte de feuilles annotées, tout en écoutant son mélange personnel de musique classique, et de cris de douleur et de supplication, diffusés en même temps par deux gramophones. Surpris, le jeune homme n’en a pas moins eu une réaction très vive – il s’est levé aussitôt, répandant par terre ses feuillets, et s’est réfugié derrière une armoire ; là, nous l’avons entendu psalmodier à voix basse…

 

[I-2 : Dwayne, Anatole : Cthugha] Dwayne, aussitôt, me dit de foncer sur l’inconnu – même s’il avance de son côté qu’il pourrait être utile de discuter… Un peu tard ; je me précipite sur le jeune homme, matraque en main, mais l’environnement encombré ne me facilite pas la tâche, et mon gabarit pas davantage… Quand j’arrive à proximité du jeune homme, sans avoir pu lui porter un coup, il s’arrête de psalmodier, l’air soulagé – et je perçois bientôt comme des grésillements… Un voile de flammes apparaît, qui le recouvre entièrement ! Ce n’est pas qu’il prend feu – plutôt qu’il est revêtu d’un manteau de flammes, qui le protège et, tout à la fois, émet une chaleur intense. Sur le moment, je me demande même si mes cheveux et vêtement ne vont pas y passer… Quoi qu’il en soit, l’étudiant s’exclame : « Loué soit Cthugha ! » Puis il tend ses mains dans ma direction – et je ressens une soudaine bouffée de chaleur… Je me recule prestement et dégaine mon .45 amélioré.

 

[I-3 : Dwayne, Anatole] Dwayne n’essaye plus de discuter ; lui aussi a dégainé son pistolet, mais je suis sur sa trajectoire de tir… Il se déplace pour ajuster au mieux son attaque, passant de l’autre côté de la table.

 

[I-4 : Anatole] Mon agresseur est plus rapide que moi, même si ça se joue à pas grand-chose. Je parviens cependant à éviter sa main enflammée, qu’il tendait dans ma direction. J’ai par ailleurs remarqué qu’il n’était pas en mesure de fermer le poing – il avait essayé, mais avait visiblement ressenti alors une vive douleur, et s’était brûlé lui-même… Il se contente donc de tendre les doigts, cherchant à les planter dans mon torse. Je ressens de plus en plus la chaleur…

 

[I-5 : Michael Bosworth, Romy] Michael est inquiet… pour son oiseau. Il se tient à distance, et caresse tendrement la petite tête du canari… Romy reste elle aussi dehors, mais prête à intercepter notre adversaire s’il venait à franchir la porte.

 

[I-6 : Dwayne, Anatole] Dwayne est maintenant en position, et fait feu par deux fois. Les balles passent bien à côté de moi, je ne courais aucun risque. Mais elles ne semblent pas atteindre leur cible… Par réflexe, je recule et constate qu’une des deux balles a fondu quand elle a atteint le manteau de feu ; quant à l’autre balle, elle a été déviée au tout dernier moment – par un courant d’air chaud ? Elle se loge dans un des crânes du mur, qu’elle fait exploser, répandant des éclats d’os partout…

 

[I-7 : Anatole] L’état de notre adversaire oscille en permanence : un moment il est pleinement confiant, certain de ce qu’il va nous détruire ; le suivant, il est bien obligé d’admettre qu’il n’est pas très sûr de ce qu’il fait au juste… Sentiment qui tend à s’accroître ? En tout cas, je le vois se brûler à plusieurs reprises… Ma manche droite, trop proche du manteau de feu, ne s’est pas enflammée : elle a instantanément été réduite en cendres… Je décide de tenter autre chose : je m’empare des papiers sur lesquels notre adversaire travaillait quand il nous a vus, et les lui jette dessus – espérant vainement qu’il y tiendrait trop pour risquer de les anéantir de ses flammes. Et je bouge en permanence, me trouvant toujours de l’autre côté de la table par rapport à lui. Le papier que je lui avais balancé à la figure brûle instantanément ; je ne sais pas s’il a conscience de ce dont il s’agit… Mais l’incandescence rapide l’aveugle un instant, et il s’en retrouve mal à l’aise. Il lève cependant de nouveau ses mains, et les tend devant lui ; je comprends qu’il ne cherche plus à me saisir, mais compte projeter des flammes dans ma direction. Toutefois, dans un soupir de soulagement, je constate qu’il n’est pas tout à fait au point à cet égard… Il pousse un cri de douleur – s’est-il à nouveau brûlé ? Mais il parvient après coup à projeter des flammes ainsi qu’il le souhaitait ! Cependant, elles ne sont pas en mesure de m’atteindre – elles filent vers l’armoire, qui s’enflamme aussitôt… Mais le sorcier est mal en point : il ne cesse de tousser, visiblement à deux doigts de l’asphyxie… Mais il reprend toujours ses esprits, et continue d’avancer sur nous…

 

[I-8 : Dwayne, Anatole] Dwayne s’est déplacé furtivement en longeant le mur ; il se poste à l’entrée de la pièce. Toujours sous la menace du sorcier, je lui balance sa table dessus. Il pousse un couinement de douleur et recule légèrement – je l’ai atteint avec la table, mais elle s’enflamme très rapidement. Je tente alors de me replier près de Dwayne… mais c’est une occasion pour notre adversaire de faire un tir groupé : il projette ses flammes dans notre direction – je m’en sors relativement bien (manche du bras gauche enflammée, toutefois), mais Dwayne est sévèrement touché, même s’il a pu esquiver une partie des flammes qui lui étaient destinées… Il prend feu aussitôt, et se roule par terre pour éteindre les flammes, franchissant ainsi la porte… Conscient de son état de torche humaine, je sors à mon tour – cette fois en prenant bien soin de ne pas susciter une nouvelle occasion de tir groupé, et, une fois dehors, je ferme la porte derrière moi.

 

[I-9 : Dwayne/« Leonard Border » : Romy, Michael Bowsorth] Romy tente d’aider Dwayne, mais n’arrive à rien. Ses propres vêtements commençant à s’enflammer, elle s’interrompt pour les éteindre. Michael, lui, n’accorde d’attention qu’à son pioupiou… De l’autre côté de la porte, le jeune homme nous traite de lâches, nous mettant au défi de revenir affronter notre mort ; il inonde la porte d’un torrent de flammes – elle commence à se gondoler, et de la fumée s’en échappe… Dwayne, cependant, n’est plus en feu. [Il a toutefois perdu un point d’APP – c’est sa véritable apparence qui est affectée, non celle de Leonard Border.]

 

[I-10 : Anatole] Jetant un coup d’œil au couloir, je me rends compte que la porte que nous avions franchie depuis l’abîme bouge… C’est notre cobaye, qui est ressorti, et qui la manipule pour nous enfermer dans le couloir ! Je me précipite dans sa direction, et l’atteins alors qu’il cherche à faire tomber la porte. Je n’ai toutefois pas le temps de le frapper : bien que surpris, et bien que handicapé, il laisse là la porte et se retire – mais son genou ne lui permet pas d’aller bien loin… Il s’étend par terre, incapable de quoi que ce soit. Je donne un grand coup dans son genou déjà très abimé, ce qui le fait hurler de douleur – il n’y reste plus guère que quelques lambeaux de peau en guise d’articulation… Il ne tarde pas à s’évanouir.

 

[I-11 : Dwayne, Anatole : Romy, Michael Bosworth] Dwayne voit la porte devant lui se gondoler ; au travers, il entend notre adversaire tousser fortement – l’asphyxie ? Quoi qu’il en soit, Dwayne dit à Romy qu’il leur faut partir (il ne prête plus attention à Michael, qui est dans son monde…). Ils voient tous deux que je suis retourné à l’entrée du couloir, et viennent me rejoindre – Romy en courant, Dwayne en peinant avec ses semelles fondues qui collent au sol… Michael suit lui aussi, à son rythme…

 

[I-12 : Dwayne, Anatole : Romy] Dwayne franchit la porte donnant sur la plateforme, puis emprunte à nouveau l’autre porte, ramenant à l’hôtel – en quête d’eau. Romy le suit et l’aide. Je les suis également, peu désireux de rester seul… Mais je leur dis que notre adversaire ne semble pas en mesure de continuer ainsi très longtemps : ça l’épuise et le blesse, il faut en profiter, ne surtout pas lui laisser le temps de se reprendre… Nous trouvons des seaux à champagne que nous remplissons d’eau. Dwayne se munit aussi d’un linge mouillé en guise de masque.

 

[I-13 : Michael Bosworth] Nous retournons dans le couloir de l’ossuaire. En chemin, nous croisons Michael, qui s’était arrête sur la plateforme, et qui désignait à son canari notre cobaye au genou éclaté : « Ça, c’est un méchant… C’est ce qu’on fait aux méchants… Mais moi je te protègerai ! »

 

[I-14 : Dwayne] De retour dans le couloir, nous voyons la porte du bureau de l’étudiant s’entrouvrir. Et la franchit une silhouette humaine littéralement carbonisée – elle n’a plus de cheveux, ses yeux ont fondu… Elle chancelle, sa respiration est douloureuse… puis elle s’effondre par terre. Dwayne s’en approche, et nargue l’apprenti sorcier : « Alors ? On est revenus… » Mais il n’obtient pas de réponse de la créature fumant de toutes parts. Dwayne lui déverse des glaçons dessus, ce qui suscite un mouvement réflexe… puis plus rien : notre adversaire est mort.

 

II : LAISSEZ BRÛLER LES PETITS PAPIERS

 

[II-1 : Anatole] Je vais jeter un œil à la pièce – elle est ravagée, comme après un incendie : tout le bois et le papier ont brûlé, les gramophones ont fondu… Il y a une porte à l’autre bout – faite du même métal que la première. Il y a encore des flammèches çà et là, et la chaleur demeure élevée.

 

[II-2 : Anatole, Dwayne : Michael Bosworth] Mais je rejoins les autres, et nous nous dirigeons vers la dernière porte du couloir. Dwayne tend l’oreille, mais n’entend rien. Il ouvre discrètement la porte – c’est une pièce très similaire à la précédente, mais mieux entretenue ; il n’y a pas ici de gramophones, mais davantage encore de papier, par contre. Dwayne dit à Michael que c’est un endroit sûr : « Parfait pour ton oiseau ! » Et il lui fait signe d’entrer. Mais Michael est sceptique : dans ce cas, pourquoi Dwayne n’y va-t-il pas lui-même ? Dwayne grommelle – reprochant à Michael de n’avoir absolument rien fait pour nous aider…

 

[II-3 : Dwayne, Anatole] Il y a là aussi une porte au fond de la pièce – la disposition laissant supposer qu’elle donne sur une autre salle, et la même que celle à laquelle on pourrait accéder depuis la porte du fond du bureau ravagé par les flammes. Une besace est accrochée à un fauteuil, à côté de la table de travail recouverte de papiers divers. Dwayne s’intéresse au sac, et moi aux papiers.

 

[II-4 : Anatole : Hippolyte Templesmith/« 6X », Andrew Stuart] Ces derniers sont bien rangés. Une note d’une encre relativement fraîche, et signée « 6X », est posée au centre de la table. Sinon, il s’agit pour l’essentiel de travaux d’ordre historique, surtout en rapport avec l’Antiquité gréco-romaine, d’essais astronomiques ou astrologiques également ; on y trouve enfin des documents moins définis, entre le carnet de notes et le journal – et ce sont ces derniers que je lis en priorité :

 

Elle ne craint rien, si ce n’est la magie et le signe des anciens ; je rigole en imaginant le pauvre bougre essayant de la libérer. Étonnant de voir qu’une créature si puissante et supérieure à nous poursuive des déplacements rémanents à son cycle d’existence. Dire que nous allons l’enfermer, l’assujettir. Qu’elle pourrait croupir pour l’éternité, si nous le désirions. Notre pouvoir est énorme… J’ai eu un instant un souvenir d’Andrew quand Hippolyte m’a adressé son plan. Il est vrai que le talent mathématique de Stuart m’aurait épargné des efforts, mais cet imbécile, de par sa naïveté et sa stupide bienveillance innée, n’aurait véritablement pu être utile qu’en tant que sacrifice. J’ai grande hâte que 6X m’avoue le but final de cette manœuvre et démonstration de force. Le rituel doit avoir lieu à minuit pile, lors de la veillée de Noël à la ferme des Gardner. Les feux d’artifices d’Arkham devraient totalement couvrir notre action….

 

[II-5 : Dwayne : Pierce Hawthorne] Dwayne soupèse le sac avant de l’ouvrir – des choses teintent à l’intérieur. Il pèse entre un et deux kilogrammes. À l’intérieur se trouve un crâne, recouvert d’une écriture aklo en spirale, et avec des billes de verre à la place des yeux. Mais cette dépouille n’est pas tout à fait humaine… Elle évoque à nouveau une sorte d’hybride entre l’homme et le reptile. Le reste du contenu du sac n’a pas autant de valeur : une pipe, du tabac… Probablement les affaires personnelles de Pierce Hawthorne ?

 

[II-6 : Dwayne, Anatole : Romy, Michael Bosworth ; Herbert West, Hardwicke, Hippolyte Templesmith/« 6X »] Dwayne décide alors d’étudier ainsi que moi les papiers – avec un objectif plus précis en tête : trouver comment sortir d’ici… Romy s’y met également, tandis que Michael fouille les armoires – où il trouve d’autres documents historiques (gréco-romains) ou astronomiques… ainsi que des bocaux évoquant immanquablement l’antre d’un sorcier, et contenant des herbes étranges, des dépouilles d’animaux inconnus, etc. Parmi les divers papiers, nous trouvons notamment une lettre courroucée contre « cet imbécile de Herbert West » qui a refusé de rejoindre leur alliance ; mais aussi un appel aux Hardwicke, afin qu’ils viennent les rejoindre ; le nom de « 6X » figure partout.

 

[II-7 : Dwayne, Anatole : Hippolyte Templesmith/« 6X »] Dwayne lit aussi le message signé « 6X » au centre du bureau ; à l’évidence récent, il emploie un ton très sec, impératif, ne laissant aucun choix aux destinataires : il exige qu’ils finissent leur travail à la ferme des Gardner, afin d’ « ouvrir les vannes » ; et il n’acceptera aucune excuse.

 

[La référence à la ferme des Gardner m’était inconnue, n’ayant jusqu’alors jamais mis les pieds à Arkham ; mais Dwayne, par contre, sait très bien de quoi il s’agit : cela renvoie à la « Lande foudroyée », à proximité d’Arkham, où la chute d’une météorite, il y a longtemps de cela, avait entraîné le dépérissement d’une famille de fermiers, les Gardnercf. « The Colour Out of Space ».]

 

III : DOES NOT COMPUTE

 

[III-1 : Dwayne] Nous nous rendons à la porte du fond – un très léger cliquètement métallique, régulier et multiple, en émane. Dwayne ouvre prudemment la porte. Nous voyons derrière comme un écran plat transparent, d’un mètre cinquante de hauteur pour deux à trois mètres de longueur, posé sur une table ; tout autour de l’écran, sur la table, se trouvent nombre de claviers de machines à écrire, soudés ensemble et reliés à l’écran ; tout autour, il y a comme des bornes fichées dans le sol, qui émettent un vague glougloutement – un système de refroidissement ? Les claviers, par ailleurs, ne sont pas tous adaptés aux caractères anglais – on y trouve bien d’autres langues, et même de l’aklo. Nous distinguons aussi un clavier particulier en ce qu’il arbore un gros interrupteur, marqué « on/off » (et qui est présentement sur « off »).

 

[III-2 : Anatole, Dwayne : Hippolyte Templesmith] Je me demande de quoi il s’agit, mais suppose que cela doit être une sorte de machine à calculer – les claviers servant à entrer les données. Dwayne se demande quant à lui si la machine fait usage des petites boîtes de Templesmith – pourraient-elles faire office de cerveau pour la machine ? Il y en a çà et là, reliées à l’ensemble… Je suis mortellement curieux, j’ai envie de l’utiliser… J’adresse des coups d’œil éloquents à Dwayne – qui est sceptique, mais me laisse faire… J’abaisse l’interrupteur sur « on ». De nombreux déclics se font entendre – mais aussi d’autres bruits, plus spongieux, et répugnants… Le système de refroidissement fait davantage de bruit, et les petites boîtes s’agitent très légèrement… Puis l’écran s’illumine – devenant une surface recouverte de caractères aklo ; la lumière donne l’impression d’un circuit imprimé sur l’écran. Pendant une minute, je ressens une certaine angoisse… puis la machine se met à diffuser des images mouvantes, comme au cinéma – mais pas en noir et blanc : en couleur. J’ai l’impression d’une vision de l’espace – avec la Terre, petite, dans le coin inférieur gauche de l’écran. Au centre se trouve un nuage massif d’une couleur indéfinissable, qui se meut lentement, croisant des astéroïdes ou des étoiles… Je crois aussi voir comme un bateau voguant dans le vide ! Mais le nuage retient bien davantage mon attention – j’y vois une forme de vie, gazeuse peut-être, protéiforme en tout cas, et qui se dirige vers la Terre. On trouve également sur l’écran des données écrites, comme des commentaires – mais en aklo… À gauche de l’écran, il y a une colonne de calculs, qui défilent sans cesse. Intrigué, je tape n’importe quoi sur un clavier : à l’écran apparaît la formule « Does not compute ». Les calculs s’interrompent un bref instant, mais reprennent aussitôt.

 

[III-3 : Dwayne] Dwayne, pendant ce temps, regarde à nouveau le crâne de sa besace ; il étudie tout particulièrement la séquence de caractères aklo qui en fait le tour – il est pris de l’envie de taper cette séquence sur un clavier – ce qui prend du temps : il lui faut bien identifier chaque caractère et trouver comment le taper…

 

[III-4 : Anatole : Dwayne O’Brady ; Hippolyte Templesmith/« 6X », Pierce Hawthorne] En attendant, je vais jeter un œil aux documents astronomiques de la pièce précédente. Ils me laissent comprendre qu’il s’agissait d’essayer de localiser précisément quelque chose dans l’espace. Ils disent que « la machine de ʺ6Xʺ », parfois appelée « ordinateur », leur a été d’un grand secours. Je comprends que la chose qu’ils cherchaient, et qui apparaît à l’écran, correspond à la « créature » mentionnée dans les notes de Pierce Hawthorne que j’avais lues un peu plus tôt. Mais les données ultérieures n’ont plus rien à voir avec de l’astronomie – elles relèvent des sciences occultes, détaillant nombre de sortilèges destinés à « entraver » la créature… Par ailleurs, suite aux remarques de Dwayne, j’établis un lien entre la créature et la « Lande Foudroyée » : « 6X » et ses alliés veulent la capturer, de toute évidence – je ne sais pas dans quel but, mais la mention « ouvrez les vannes » dans le précédent document m’inquiète ; les rituels sont décrits avec précision, ce qui inclut aussi bien les sacrifices « nécessaires » que d’improbables noms de divinités à contacter…

 

[III-5 : Dwayne : Hippolyte Templesmith/« 6X »] Dwayne a fini de taper sa séquence en aklo – qui s’est inscrite au centre de l’écran. Il voit que le clavier présente une touche « Entrer », et finit par appuyer dessus. Il y a un léger scintillement à l’écran – évoquant un travail de trop ? Mais apparaissent ensuite des choix – toujours en aklo, mais numérotés avec des chiffres arabes : 1, 2, 3. Dwayne hésite un instant, puis tape « 1 ». Nouveau scintillement. Apparaît cette fois un texte en anglais :

 

Traduction : S’il survit malgré lui, le concepteur de « 6X », incapable de comprendre la grandeur de sa réalisation, subira le martyre pour l’éternité – et pour mon plus grand plaisir. [Signé :] « 6X » [Suivent des insultes.]

 

[III-6 : Dwayne, Anatole : Hippolyte Templesmith/« 6X »] Dwayne comprend que le crâne appartenait à un grand-prêtre du Peuple Serpent, que « 6X » nargue… Il sent la mâchoire du crâne s’entrouvrir – à peine. Il y regarde de plus près – peut-être y a-t-il une cavité à l’intérieur ? Mais la mâchoire se resserre – et le crâne pleure des larmes de sang. Dwayne me demande de l'aider ; n’espérant plus tirer quoi que ce soit des documents astronomiques ou ésotériques, je le rejoins. En forçant, je parviens à abaisser la mâchoire inférieure du crâne – qui résiste pourtant, en dépit de l’absence de tendons : c’est comme si elle ne « voulait » pas être ouverte… Mais je finis par l’écarter suffisamment pour dévoiler un logement cubique destiné à accueillir une des petites boîtes de Templesmith – c’est ce que Dwayne cherchait, et il m’explique ce qu’il en sait : cela sert surtout à ouvrir des « portes », et il a quelques-unes de ces boîtes sur lui… J’acquiesce, me fiant à son expérience. Dwayne insère une boîte – sans effet… Sinon que la mâchoire « veut » à nouveau se refermer. Dwayne ôte alors cette boîte, et en essaye une autre – cette fois, la mâchoire se ferme aussitôt, dans un claquement bruyant, sans que j’aie rien pu y faire. Et nous nous évanouissons tous…

 

IV : COURS (MAGISTRAL)

 

[IV-1 : Dwayne, Anatole : Romy, Michael Bosworth ; Pierce Hawthorne] Nous reprenons connaissance tous les quatre dans un bureau ; à travers la fenêtre, nous voyons un parc qui semble terrien, un soleil « normal »… C’est un énorme soulagement : nous sommes enfin retournés chez nous ! Romy n’en revient pas… Mais Dwayne reconnaît les espaces verts du campus de l’Université Miskatonic, à Arkham. Nous sommes encore pâteux, toutefois – Michael surtout… Un examen un peu plus soutenu nous permet de déterminer que nous sommes au deuxième étage d’un bâtiment de l’Université – dans le bureau de Pierce Hawthorne. Michael se réveille enfin – mais, quand il s’était évanoui, il avait inconsciemment laissé échapper son canari ; le petit oiseau nous a suivis dans notre retour sur Terre, mais il volète çà et là, et Michael essaye de l’attraper délicatement. Je n’ai aucune idée d’où je suis – mais Dwayne me l’explique. Il précise quand même que « ce n’est pas fini »… Dwayne entreprend de fouiller le bureau de Pierce Hawthorne. Michael, obsédé par son oiseau, nous ignore totalement – au point de nous rentrer dedans à plusieurs reprises…

 

[IV-2 : Dwayne, Anatole : Michael Bosworth, Romy ; Pierce Hawthorne] Mais Dwayne entend alors des bruits dans le couloir – des bruits de pas qui s’approchent… Tendant l’oreille, il identifie la voix d’un policier – qu’il sait être corrompu par « le Milieu ». L’autre personnage est sans doute un employé – ils bavardent en chemin, mais aucun doute sur leur destination : c’est bien le bureau de Pierce Hawthorne… Ils arriveront bientôt – et il nous est impossible de nous cacher dans cette pièce… Je regarde à mon tour par la fenêtre : c’est le milieu de matinée, étudiants et professeurs se promènent dans les parcs en dessous… Une issue envisageable, malgré tout, mais nous manquons de temps ! Dwayne laisserait bien Michael attirer l’attention de nos visiteurs – il se cale contre un mur, moi de même à un autre endroit, tandis que Romy, plus leste et plus petite, parvient à se cacher.

 

[IV-3 : Anatole, Dwayne/« Leonard Border » : Michael Bosworth ; Pierce Hawthorne, Leonard Border, Danny O’Bannion/« M. O… »] La porte s’ouvre au moment même où Michael attrape enfin son petit oiseau… Le flic et l’employé sont ébahis. Ils ne reconnaissent pas l’intrus… pas plus qu’ils ne me reconnaissent moi, or ils m'ont très vite repéré. Le policier – alerté par ma carrure et mes vêtements dans un triste état après le combat contre l’apprenti sorcier – dégaine aussitôt son pistolet et me braque : « Qui êtes-vous ? Qu’est-ce que vous faites ici ? » Bien que peu porté sur le baratin, et en dépit de ma mise improbable, je tente instinctivement de prétendre avoir un rendez-vous avec le professeur Hawthorne – et de m’offusquer du comportement inqualifiable du policier. Bien sûr, il ne me croit pas un seul instant – mes vêtements brûlés suffisent amplement à le convaincre que tout cela est plus que louche… Je lui suggère de « discuter plus posément », sans grand espoir. Dwayne, qui n’avait pas encore été aperçu, se glisse discrètement dans le dos du policier, et lui cale son pistolet dans le dos – lui laissant cependant le champ pour se retourner. Mais Dwayne a toujours l’apparence de Leonard Border – le flic pourri connaissait bien Dwayne, mais ce n’est pas lui qu’il voit… Stupéfait, il lâche « Border ? Qu’est-ce que… » Incrédule, il avance que c’est bien la première fois qu’il se fait braquer par un journaliste… Mais il se reprend aussitôt, et, catégorique : « POSE TON ARME ! » Dwayne – qui ne camoufle pas sa voix, mais sans effet sur le flic – lui dit qu’ils vont discuter… Mais le policier n’est pas disposé à l’écouter : « Tu sais ce qui arrive à ceux qui agressent des flics ? » Visiblement nerveux, il répète : « POSE TON ARME ! » Dwayne lui dit alors qu’un certain « M. O… » ne sera pas très content – ce même « M. O… » qui lui graisse la patte… Il dit par ailleurs à l’employé de ne pas faire le moindre geste (ce dernier recule… mais je lui fais signe, du doigt, de ne pas déconner, en indiquant de la tête la scène qui se joue à côté de lui, et ça l’interrompt). Michael, quant à lui, recule de son côté et se plaque contre le mur, en tenant bien fort son petit oiseau contre lui…

 

[C’est à ce moment que le joueur incarnant Michael Bosworth nous a rejoints.]

 

[IV-4 : Dwayne] Mais le flic ne comprend rien à rien, tout cela est bien trop bizarre… Il enjoint encore Dwayne de poser son arme – préalable indispensable à une conversation au calme. Dwayne se dit prêt à le faire – à la condition que le policier fasse de même : ils seront ainsi à même de discuter posément. Quant à l’employé, pas de bêtise ! Dwayne baisse son arme. Le policier lui dit que ce n’est pas suffisant : qu’il la pose par terre ! Dwayne obtempère ; le flic pose le pied dessus, et sort des menottes. Dwayne : « On ne devait pas discuter ? » Si… mais pas sans ce préalable ! Dwayne prend les menottes… mais son geste trop brusque a surpris le policier, qui tente par réflexe de lui donner un coup de crosse dans les dents ! Dwayne l’évite sans souci : « Mais putain, pourquoi… ? »

 

[IV-5 : Anatole, Dwayne, Michael : Romy] Je m’approche instinctivement, et le policier s’en rend compte. Au même moment surgit Romy – dans sa tenue de bunny ! Elle pleurniche : « À l’aide, ils voulaient m’enlever ! » Elle se jette dans les bras du policier – mais pour le neutraliser ! Je fonce aussitôt sur lui, tandis que Dwayne essaye de faire tomber le pistolet de notre adversaire. Michael, bien que toujours dans la lune et obnubilé par son canari (qu’il tient dans sa main droite), vient néanmoins à notre secours ; il tente de donner un coup de coude au policier… mais, craignant de trop serrer son poing par réflexe et d’écraser son compagnon à plumes, il retient son coup. Peu importe : je donne au policier un coup de matraque sur le crâne, et l’assomme pour le compte.

 

[IV-6 : Dwayne] Mais l’employé s’enfuit… Dwayne se lance à ses trousses, mais, connaissant moins bien l’environnement que le fuyard, lequel le connaît par cœur, il ne tarde guère à se faire distancer.

 

[IV-7 : Dwayne : Romy] Dwayne retourne auprès de nous. Il prend soin d’écrire à la hâte un petit mot destiné au policier, pour l’heure inconscient : il doit camoufler cette histoire ! Il sait pour qui, et comment il en sera récompensé… Mais Romy ne tient plus en place : nous sommes pressés, il nous faut partir ! En effet : des gens sont sortis dans le couloir, alertés par les injonctions du policier et les bruits de lutte qui avaient suivi – et l’employé, en fuyant, n’avait pas manqué d’appeler à l’aide…

 

[IV-8 : Dwayne, Michael, Anatole : Romy] Peut-être pouvons-nous nous enfuir par la fenêtre ? Dwayne va y jeter un œil : une gouttière est accessible depuis le rebord… C’est notre issue – et tant pis pour les gens dans le parc ! Dwayne entame la descente. Romy, prestement, le suit – au point où elle est bien vite gênée par son prédécesseur, assez agile, néanmoins plus lent qu’elle. Michael suit – toujours obsédé par la crainte de faire mal à son canari… Insuffisamment concentré, il glisse… mais se rattrape in extremis à une fenêtre. La gouttière, cependant, en a été affectée, et a commencé à se détacher du mur… Je sais de toute façon qu’elle ne tiendra pas pour moi, je suis probablement trop lourd – mais je parviens à me débrouiller avec les rebords des fenêtres, je m’en tire même bien mieux que je ne le pensais.

 

[IV-9 : Dwayne : Danny O’Bannion] Dehors, les gens stupéfaits assistent à la scène – ils ne sont pas encore une foule, mais ça ne va pas forcément tarder. Et certains crient déjà : « Au voleur ! » Tandis que d’autres nous intiment de rester sur place… Mais pas question : nous fuyons ! Mais par où ? Dwayne réfléchit à la planque la plus proche et la plus appropriée : la villa de Danny O’Bannion ? Mais, dans l’immédiat, vaut-il mieux passer par le parc, ou rejoindre immédiatement la route ? Dwayne se décide pour le parc, et nous le suivons – plus par instinct qu’autre chose. En chemin, nombre de badauds nous interpellent, mais ils ne sont pas assez vaillants pour chercher à nous arrêter, ou même à nous suivre. En empruntant les zones les plus boisées, nous parvenons à les distancer – et débouchons sur un quartier résidentiel, où passent quelques voitures.

 

[IV-10 : Dwayne/« Leonard Border » : Leonard Border, Danny O’Bannion] Dwayne repère un taxi – et de la Compagnie du Trèfle ! Il lui fait signe. Le taxi s’arrête, mais le chauffeur est incrédule : « Mais c’est Border ! J’ai vu vot’ visage dans l’journal… Z’étiez pas disparu ? » Dwayne se contente de dire que non, sort un billet et indique sa destination – sans en donner l’adresse exacte, c’est bien de la villa de Danny O’Bannion qu’il parle. Sans doute le chauffeur le comprend-il très bien – je le vois cligner des yeux quand Dwayne lui donne cette adresse approximative. Mais il prend le billet, sans ajouter un mot de plus, et nous conduit tous quatre là-bas…

 

V : CHALEUREUSES RETROUVAILLES

 

[V-1 : Dwayne : Danny O’Bannion] Le chauffeur arrête son taxi un peu avant le portail de la villa de Danny O’Bannion. Dwayne le remercie, et nous sortons tous du véhicule – mais à peine avons-nous mis le pied dehors que le chauffeur appuie sur l’accélérateur, pour s’arrêter brusquement au niveau du portail : là, il dit quelque chose en irlandais aux gardes – il y a une bande de gars bizarres qui arrivent, faut s’en occuper ! Les gardes ouvrent le portail, ils sont armés – le chauffeur aussi, qui s’est précipité dehors pour ouvrir son coffre et en extraire un fusil de chasse…

 

[V-2 : Dwayne/« Leonard Border », Michael : Leonard Border] Les gardes nous disent de rentrer, armes en mains. Mais, de toute façon, nous sommes venus pour ça… Dwayne répond que nous arrivons – en irlandais. C’est alors seulement qu’un des gardes reconnaît Michael – il le saisit par le coude, et l’emmène en direction de sa guérite, tandis que nous autres sommes conduits à l’écart. Le garde demande à Michael avec qui il traîne… Avec qui il peut ! « Nous revenons de l’Enfer… » Le garde interloqué acquiesce, et lui dit de se calmer – il y a du café et du whisky, qu’il se serve… Mais Michael lui demande s’il n’aurait pas aussi de l’eau – c’est pour son petit oiseau… « Euh… ouais… » Dwayne, voyant que Michael est conduit à l’écart, lui dit d’expliquer qui il est. Mais les gardes l’interrompent aussitôt : « Ta gueule ! » Ils nous conduisent dans un cabanon… Michael est stupéfait : « Mais c’est Dwayne ! Pourquoi vous faites ça ? » Le garde lui tend un journal traitant de la disparition de Leonard Border. Michael explique que « ces gars ont fait des trucs extraordinaires… Lui, en apparence, c’est Leonard Border, mais, en dessous, c’est Dwayne… » Le garde est étonné… OK, ils vont attendre le patron. Michael prend un verre d’eau, et y fait boire son canari. Le garde plus que jamais décontenancé lui dit qu’il a l’air d’en avoir chié… Michael lui répond : « T’as pas idée ! Être à poil au milieu d’une bande d’Italiens, à côté, c’est rien ! »

 

[V-3 : Anatole, Dwayne/« Leonard Border » : Romy ; Leonard Border] Romy et moi entrons dans le cabanon – les gardes disent à « Border » de rester dehors. Je sais bien sûr que nous sommes au cœur de la pègre irlandaise d’ArkhamDwayne, dehors, parle – toujours en irlandais –, expliquant sans cesse qu’il n’est pas Leonard Border, mais Dwayne, qu’ils connaissent bien ; d’ailleurs, sa voix… Mais les gardes n’en sont que davantage énervés, ce discours les met profondément mal à l’aise ; ils s’en tiennent peu ou prou à une unique réplique : « Ta gueule ! »

 

[V-4 : Dwayne/« Leonard Border » : « .45 » ; Leonard Border, Vinnie] Mais c’est alors qu’une silhouette reconnaissable sort de la villa : Dwayne voit « .45 », qui s’approche de lui, et l’observe avec une grande attention. « C’est moi, ʺ.45ʺ ! Tu me reconnais, hein ? » « .45 » lui demande les noms de ses parents et grands-parents, et Dwayne répond : « OK, c’est bien lui… » Mais qu’en est-il des deux dans le cabanon ? Dwayne répond que, sans aller jusqu'à dire qu’ils sont de ses amis, ils sont du moins de son côté – de leur côté ; ils l’ont beaucoup aidé – il ne faut pas leur faire de mal. D’autant qu’ils ont encore du boulot… « .45 » ne relève pas, mais demande à Dwayne s’il a des nouvelles de Vinnie : non – il ne l’a pas vu depuis le gala ; sans doute est-il coincé « là-bas »… Mais justement : « .45 » lui demande où il était passé depuis. Dwayne, un peu gêné : « C’est difficile à croire… mais tu nous as vu faire un rituel ; il y avait de ça, et on a été… transportés… ailleurs, dans un autre endroit… »

 

[V-5 : Dwayne : Seth, Romy, Anatole « Froggy » Despart] C’est alors qu’une limousine fait son apparition – avec Seth à son bord ; sans se montrer menaçant, il nous invite tous à monter à bord, à ses côtés. Dwayne nous dit, à Romy et moi, de « laisser faire » : ça va se tasser…

 

[V-6 : Dwayne : « .45 » ; Hippolyte Templesmith, les Carlysle] Monté à bord, Dwayne demande s’ils ont des informations quant à ce qui s’est dit à propos du gala… « .45 » émet un rire nerveux. Nous sommes en route vers Le Trèfle, il y a d’autres gardes armés dans le véhicule – qui s’arrête à un kiosque à journaux, où un de ces derniers récupère de quoi faire une revue de presse ; il balance les journaux à Dwayne. L’Observateur et la Gazette d’Arkham donnent des versions différentes quant aux événements qui se sont produits au gala de Hippolyte Templesmith : on parle ici d’un attentat, d’une explosion, là d’une disparition, d’un enlèvement… Toutes les rédactions sont en fait dans l’expectative : certaines évoquent Templesmith « pris en flagrant délit », sans autre précision, et contraint à fuir ; d’autres vont jusqu’à parler d’un monstre ! La Gazette a même livré deux éditions, concernant la plus singulière étrangeté de cette soirée : il n’y a pas eu de blessés, quoi qu’il se soit passé, mais on compte beaucoup de disparus, dont on n’a pas la moindre nouvelle ; cependant, les invités qui se trouvaient au moment fatidique (?) dans le dancing room et le dining room sont toujours là – seuls ceux qui se trouvaient alors dans la salle principale, celle du gala à proprement parler, ont disparu ; mais elles ont toutes disparu… à l’exception semble-t-il de Miss Carlysle et de son frère, mais ils n’ont livré aucun commentaire, et sont aussitôt retournés à New York. Sinon, pas la moindre nouvelle des autres – ce qui concerne tant les employés que les invités, et Templesmith lui-même. Pas de traces de sang, pas de cadavres… C’est l’incertitude la plus totale – et les journaux ne se privent pas de dire qu’il y aura une ambiance très particulière pour Noël… c’est-à-dire demain soir.

 

VI : DEBRIEFING AU TRÈFLE

 

[VI-1 : Dwayne : Romy] Nous arrivons à proximité du Trèfle. Romy a beau avoir emprunté une veste et déchaussé ses talons hauts, ses bas résille n’en suscitent pas moins des sifflets… Un garde, la désignant, dit à Dwayne qu’il a visiblement pris du bon temps – cette femme ne pouvant être qu’une prostituée. « Si seulement j’avais eu le temps, mec… » Dwayne est agacé.

 

[VI-2 : Anatole, Dwayne, Michael : Seth] On nous escorte à l’intérieur du Trèfle – où nous entrons bien sûr par derrière. On nous conduit dans un salon privé, où nous attendent un petit verre de whisky chacun. On nous demande aussi si nous avons envie de manger quelque chose : oui ! Moi tout spécialement... Mais, avant cela, Seth demande à Dwayne de le suivre, il a des questions à lui poser… Il l’entraîne dans une pièce à part, où il se livre à un interrogatoire serré, et Dwayne raconte tout, tandis qu’un type tape son rapport. La scène se répète ensuite pour Michael… mais ses interrogateurs se rendent compte qu’il est bien « fatigué », c'est peu dire. Ils font enfin venir un médecin, qui lui administre une piqûre de sédatif, et ils le laissent dormir dans une chambre.

 

[VI-3 : Anatole : Seth ; Dwayne O’Brady, Goody Fowler, Romy] C’est à moi. Ils me demandent qui je suis, d’où je viens, pour qui j’ai bossé… Ils savent que je suis du Milieu. Dwayne leur avait un peu parlé de moi. Je me montre parfaitement honnête dans mes réponses, évoquant mes trafics de morphine dans les tranchées, comment je me suis réfugié aux États-Unis quand ça a commencé à sentir mauvais pour moi après la guerre, je suis d’abord allé à New York, après quoi ce fut Boston… Puis ils me demandent de rapporter mes toutes dernières expériences ; ils ne sont visiblement pas à l’aise quand j’évoque les éléments surnaturels – j’ai cependant toujours avec moi le Manuel de Goody Fowler, qui semble appuyer mes dires. Mais je le garde, et, surtout, qu’ils n’y touchent pas ! Seth veut y jeter un œil de plus près, mais je lui parle de l’effet de vieillissement… et de manière assez convaincante, sans doute, puisque Seth s’abstient de m'emprunter le grimoire. Par ailleurs, je laisse entendre que je cherche à me recaser… Ils me font une vague proposition d’embauche – rien de précis pour l’heure, mais si je me montre loyal et efficace, la famille pourrait avoir besoin de moi… Ils laissent entendre qu’un « non » pourrait avoir des conséquences fâcheuses, à ce stade – mais j’ai de toute façon envie de travailler avec eux ! Après quoi ils me laissent retourner au salon (ils n’interrogent pas Romy).

 

[VI-4 : Anatole, Dwayne/« Leonard Border » : Seth ; Michael Bosworth, Hippolyte Templesmith, Brienne, Leonard Border] Excepté Michael qui dort, nous nous retrouvons tous dans le salon privé. Les interrogatoires étant terminés, les employés nous amènent du whisky, et proposent d’autres « distractions » : des jeunes filles peu farouches sont à notre disposition… Mais ça ne me branche pas : j’ai surtout besoin de soins… Dwayne dit par ailleurs à Seth que nous n’en avons pas terminé : il va se passer quelque chose demain – il sait où, il sait quand… Il ne sait pas exactement quoi, mais c’est en tout cas en rapport avec Hippolyte Templesmith – et ce sera à la ferme des Gardner… Révélation qui met Seth mal à l’aise, encore un peu plus – mais il suppose que c’est important… Dwayne le confirme – d'ailleurs, il a besoin de matériel, et en quantité ! Seth lui propose toutefois d’aller rendre visite à Brienne… mais Dwayne préfère s’abstenir – il va seulement lui écrire un mot, à lui transmettre ; le fait qu’il arbore toujours l’apparence de Leonard Border n’y est sans doute pas pour rien…. Mais il insiste : demain soir, ça sera important…

 

[VI-5 : Anatole : Romy] Tandis que Romy se retire dans une chambre pour dormir, je bénéficie de quelques soins, et mange un peu. Je n’ai pas vraiment envie de faire des folies de mon corps – je ne me sens pas encore assez bien pour cela, je ressens le besoin de me reposer… Les prostituées, non sollicitées, s’en vont.

 

[VI-6 : Dwayne/« Leonard Border » : Brienne, Leonard Border] Dwayne veut se débarrasser de son apparence d’emprunt, qui lui pèse de plus en plus – et qui le coupe de son milieu, et, pire encore, de Brienne ! Il boit plus que de raison, prend une douche bien chaude – puis se gratte, voire se griffe de toutes parts ; mais cela ne change rien à son apparence globale : il demeure, aux yeux des autres, Leonard Border… Ulcéré, Dwayne fracasse le miroir qui persiste à lui renvoyer ce reflet honni ! Après quoi, abattu, il se met à rédiger un message pour Brienne – lui assurant qu’après Noël, comme promis, tout sera fini…

 

À suivre…

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Message de service : noir c'est noir, il y a quand même de l'espoir

Publié le par Nébal

Yo, les gens.

 

Il m'est arrivé de m'en rendre compte moi-même, et on m'en a signalé quelques autres cas : certains vieux articles du blog sont devenus illisibles avec le changement d'apparence ; c'est simplement qu'à l'époque j'avais malencontreusement utilisé la couleur de police noire plutôt qu'automatique (mais pas systématiquement).

 

A l'époque, ça ne changeait absolument rien au résultat... mais maintenant, ça donne du noir sur fond noir.

 

Ça se corrige très vite, hein ; mais si jamais il vous arrivait de tomber sur un de ces articles, merci de me le signaler, que j'y remédie !

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Dagon and other macabre tales, de H.P. Lovecraft (seconde partie)

Publié le par Nébal

Dagon and other macabre tales, de H.P. Lovecraft (seconde partie)

[Deuxième partie de mon article sur Dagon and other macabre tales. Pour la première, c'est ici.]

 

« EARLY TALES »… PLUS OU MOINS

 

Suivent cinq nouvelles assez courtes, rassemblées par August Derleth sous la désignation « early tales ». Elle n’est pourtant guère appropriée, à y regarder de plus près… En effet, seuls les deux premiers de ces cinq textes sont antérieurs à « Dagon », qui ouvre la partie « essentielle » du recueil ; étrangement, ces deux nouvelles, donc les seules à pouvoir mériter le qualificatif « early tales », sont probablement aussi les meilleures des cinq… Les trois qui demeurent (dont une collaboration, ce qui n’est pas précisé ici) datent en fait de 1919-1920.

 

Notons au passage qu’il existe en fait d’autres « early tales », antérieures – et pour certaines d’entre elles publiées. Mais ce sont pour l’essentiel des gamineries qui n’ont en tant que telles aucun intérêt – on n’attend pas d’un auteur de sept ans qu’il commette des chefs-d’œuvre impérissables…

 

The Beast in the Cave

 

(Titre français : « La Bête de la caverne » ; nouvelle écrite entre le printemps 1904 et avril 1905 ; première publication : The Vagrant, juin 1918.)

 

Mais est-on en droit d’attendre d’un auteur de quatorze ans qu’il commette des chefs-d’œuvre impérissables ? Probablement guère davantage. Mais, à cet égard, « The Beast in the Cave », que l’on peut considérer comme la première véritable nouvelle de Lovecraft, s’en tire étonnamment bien – au point que, treize ans plus tard, Lovecraft a jugé qu’elle pouvait décemment être publiée dans un journal amateur.

 

Bien sûr, Lovecraft n’est pas encore Lovecraft – à l’époque, son style est peut-être encore plus affecté qu’ultérieurement (si c’est possible), et forcément maladroit. Quant à l’histoire, on peut la juger relativement convenue…

 

Ceci étant, pour l’œuvre d’un ado, c’est quand même pas mal du tout. Et, surtout, on est tenté d’y voir des préfigurations de l’œuvre ultérieure – de l’œuvre à proprement parler. Il s’agit après tout déjà d’une nouvelle d’horreur, dans un cadre souterrain évocateur (une grotte que visite un touriste qui a la mauvaise idée de s’égarer…), et l’horreur finale est déjà imprégnée de ce mélange de survivances antédiluviennes et de dévolutions hideuses qui caractériseront un bon nombre des fictions lovecraftiennes par la suite…

 

Sans briller, ce n’est pas un simple document pour autant – et ça se lit bien.

 

The Alchemist

 

(Titre français : « L’Alchimiste » ; nouvelle écrite en 1908 ; première publication : The United Amateur, novembre 1916.)

 

La suite des opérations a lieu quand Lovecraft est âgé de 17 ou 18 ans. Il livre alors, avec « L’Alchimiste », une autre nouvelle fantastique, peut-être moins personnelle, néanmoins pas mauvaise.

 

Le théâtre est une France de carton-pâte ; le narrateur, issu d’une vieille famille noble, évoque la malédiction qui a frappé tous ses ancêtres, mourant tous au plus tard au même âge, depuis qu’un de ces vieux comtes a eu la mauvaise idée de s’en prendre à un sorcier un peu trop voyant…

 

La nouvelle est globalement très prévisible, et le cadre, absolument pas maîtrisé, en rend sans doute la lecture quelque peu amusante a fortiori pour un Français – qui appréciera de se retrouver confronté à des personnages ayant le bon goût de s’appeler « Mauvais » ou « Le Sorcier »… Erreurs de jeunesse, sans doute.

 

Ceci étant, on peut fermer les yeux sur ces travers – et considérer la nouvelle pour ce qu’elle est au fond : un texte assez correct, et probablement prometteur, où l’auteur se montre peut-être déjà un peu plus habile en termes de style et, disons, de mise en scène. Là encore, Lovecraft n’a pas rechigné à publier la nouvelle, des années plus tard, cette fois dans The United Amateur, l’organe officiel de son association de « journalisme amateur ».

 

Pourtant, « L’Alchimiste » une fois achevé, il s’écoulera pas loin d’une dizaine d’années avant que Lovecraft ne se remette à la fiction – avec « Dagon », « The Tomb », etc., ce qui nous renvoie au début de ce recueil. Les textes qui suivent sont donc en fait postérieurs à cette « résurrection » en tant que nouvelliste.

 

Poetry and the Gods

 

(Titre français : « La Poésie et les dieux » ; sous le pseudonyme de Henry Paget-Lowe, en collaboration avec Anna Helen Crofts ; nouvelle écrite en 1920 ? ; première publication : The United Amateur, septembre 1920.)

 

Un texte bien étrange… et avec ici un paratexte pour le moins lacunaire, et c'est fâcheux : il s’agit en effet à nouveau d’une collaboration, cette fois avec Anna Helen Crofts – et Lovecraft se déguise (plus ou moins) sous le pseudonyme « Henry Paget-Lowe ». On ne nous dit rien de tout ça dans cette édition...

Difficile, à maints égards, d’inscrire ce texte dans l’œuvre lovecraftienne – notamment parce que l’horreur n’est pas de la partie.

 

Le récit – si récit il y a vraiment – est centré sur une femme (hein ? Quoi ? Allons bon ! Merci la coauteure...), à la passion dévorante pour la poésie. Dans une sorte d’épiphanie parfaitement grotesque, elle a la vision de dieux et de poètes – l’idée étant que les poètes, par leur art exquis, ramèneront un jour les dieux antiques… Mouais. Et la jeune femme ? Eh bien, elle épousera un grand poète ! Youpi !

 

 

Nan, pas très lovecraftien, tout ça – même si le thème « poétique » n’est certes pas absent des récits des « Contrées du Rêve », où la pompe sera toujours de mise – mais avec plus d’à-propos : ici, c’est quand même passablement lourdingue…

 

La question que je me pose, sans oser avancer de réponse, c’est la part de la sincérité et de la parodie dans cette bizarrerie (la parodie me paraît plus que plausible dans le passage sur le vers libre, guère dans les mœurs de Lovecraft ; le problème se pose surtout pour les grotesques tableaux qui suivent…). Quoi qu’il en soit, nous ne sommes pas vraiment en présence d’un texte inoubliable…

 

The Street

 

(Titre français : « La Rue » ; nouvelle écrite fin 1919 ; première publication : The Wolverine, décembre 1920.)

 

Suit un texte que l’on préfèrerait oublier, pour le coup… « The Street » est probablement une des pires nouvelles de Lovecraft – je ne vois guère que la révision « Medusa’s Coil » pour rivaliser, à ce stade. Et, oui, dans les deux, le racisme outrancier de l’auteur n’est sans doute pas pour rien dans ce jugement…

 

Ce qui impose probablement quelques explications. C'est qu'il s’agit d’aller au-delà : car ces textes ne sont pas seulement racistes, ils sont tout autant ratés, et mauvais – bêtes, oui, mais aussi très mal exécutés. À titre de comparaison, « The Horror at Red Hook », tout aussi raciste, ne sombre pas autant dans l’abîme de la nullité (sans dépasser de beaucoup le seuil de la médiocrité il est vrai) ; quant à « The Call of Cthulhu », si l’on veut pointer cet aspect évoqué plus haut, ou « The Shadow over Innsmouth », de manière plus flagrante, ce sont des chefs-d’œuvre, en dépit de cet éventuel sous-texte (et j’ai failli écrire : « peut-être même en raison de ce sous-texte »…). Le problème n’est donc pas que le racisme, et c’est là ce que je veux souligner.

 

En fait de nouvelle, « The Street », sous sa forme d’évocation allégorique, tient probablement davantage du poème en prose (et évoque des poèmes antérieurs du même acabit). Si récit il y a, c’est dans le rapport des événements mondiaux et nationaux qui anéantissent peu à peu la glorieuse civilisation, ici celle de la plus belle Nouvelle-Angleterre, à grands renforts de hordes d’immigrés assoiffés de sang, et multipliant les plus terribles attentats, à moins que leur seule présence, par essence insidieuse, suffise à perdre à jamais les timides reliquats de la bonne société d’antan.

 

Le texte a ainsi tout d’un réquisitoire – et Lovecraft pioche dans l’histoire récente, et éventuellement dans l’actualité (surtout semble-t-il la grève de la police à Boston – dont jouera habilement Alan Moore dans le deuxième tome de Providence ; on est en droit de croire que « la rue » en question se trouve bel et bien à Boston – et ce texte est de toute façon antérieur à l’expérience new-yorkaise, qui exacerbera sans doute le racisme de Lovecraft, mais il prouve avec d'autres, à qui en douterait, que ce fond était déjà là de longue date), pour charger les immigrés, globalement, de toutes les horreurs possibles et imaginables, et au-delà. De l’indicible, quoi…

 

Le texte, submergé par une haine névrotique, tient du pamphlet bas du front, ne différant somme toutes guère sous cet angle de ceux que nos fachos contemporains sont toujours à même de pondre dans leur paranoïa idéologique – et avec, au choix, la même mauvaise foi, ou le même aveuglement.

 

Mais, par ailleurs, le texte est aussi étonnamment maladroit (à moins qu’il ne faille imputer ces manquements à la passion de l’auteur, c’est relativement plausible), d’une lourdeur invraisemblable, et d’une bêtise douloureusement transparente.

 

Pour dire les choses, Lovecraft, en tant qu’il est Lovecraft, ne permet pas de sauver quoi que ce soit de cette bêtise. On l’a pourtant vu, par la suite, ainsi que bien d’autres auteurs connotés, écrire des abominations semblables avec cependant un tel talent rhétorique et artistique qu’elles en deviennent d’une lecture douloureuse pour le lecteur assumant plus ou moins bien sa fascination pour la chose – pensez à cette répugnante mais si éloquente description de la population immigrée du Lower East Side, dans une lettre à Frank Belknap Long, souvent citée :

 

The organic things inhabiting that awful cesspool could not by any stretch of the imagination be call’d human. They were monstrous and nebulous adumbrations of the pithecanthropoid and amoebal; vaguely moulded from some stinking viscous slime of the earth’s corruption, and slithering and oozing in and on the filthy streets or in and out of windows and doorways in a fashion suggestive of nothing but infesting worms or deep-sea unnamabilities. They — or the degenerate gelatinous fermentation of which they were composed — seem’d to ooze, seep and trickle thro’ the gaping cracks in the horrible houses … and I thought of some avenue of Cyclopean and unwholesome vats, crammed to the vomiting point with gangrenous vileness, and about to burst and inundate the world in one leprous cataclysm of semi-fluid rottenness. From that nightmare of perverse infection I could not carry away the memory of any living face. The individually grotesque was lost in the collectively devastating; which left on the eye only the broad, phantasmal lineaments of the morbid soul of disintegration and decay … a yellow leering mask with sour, sticky, acid ichors oozing at eyes, ears, nose, and mouth, and abnormally bubbling from monstrous and unbelievable sores at every point …

 

C’est répugnant, idiot et obsessionnel, oui – mais ça n’est pas sans une certaine puissance d’autant plus douloureuse. Même « the degenerate gelatinous fermentation », même « one leprous cataclysm of semi-fluid rottenness », j’en passe et des pires, avec tout ce que ces expressions outrancières ont d’auto-parodique, témoignent d’un art incontestable.

 

Mais « The Street » n’est que bêtise puérile, et finalement très banale… On lira la même chose, sans cesse reproduite, dans les organes fafs pullulant sur le ouèbe ; on n'a pas besoin de Lovecraft pour cela.

Hélas.

 

The Transition of Juan Romero

 

(Titre français : « La Transition de Juan Romero » ; nouvelle écrite le 16 septembre 1919 ; première publication : posthume, in LOVECRAFT (H.P.), Marginalia, 1944.)

 

Dernière de ces « early tales » pas si « early » que ça, « The Transition of Juan Romero », sans affliger autant que « The Street », loin de là, n’est clairement pas une réussite. Il s’agissait plus d’un exercice qu’autre chose, dans le cadre du « journalisme amateur », Lovecraft pondant dans la journée cette nouvelle destinée à mettre en valeur un cadre conçu par un autre auteur. Exercice guère probant… et sans doute Lovecraft en était-il lui-même parfaitement conscient, puisqu’il a refusé de la voir publiée durant toute sa vie (mais, dans ses derniers moments, il aurait accédé à une demande de son jeune ami et futur exécuteur littéraire Robert H. Barlow, désireux au moins de taper le texte) ; elle apparaîtra aux yeux du public en 1944 seulement, bien après sa mort, dans un volume d’Arkham House intitulé Marginalia.

 

Nouvelle guère convaincante… En dépit des prétentions de l’auteur, il ne met guère en lumière son cadre, éventuellement séduisant, de mine inconcevablement profonde. Le narrateur et l’ouvrier mexicain donnant son titre à la nouvelle y errent, voient quelque chose (mais le narrateur refuse de dire ce que c’était – c’est peut-être bien le pire exemple du mauvais traitement de « l’indicible » dans l’œuvre précoce de Lovecraft…), puis le Mexicain meurt, paf, après une mention de Huitzilopochtli plus ou moins gratuite, et le narrateur est toujours là, fin.

 

La nouvelle est tellement abstraite, tellement allusive, tellement cryptique, qu’elle lasse bien vite – et, en définitive, elle paraît bien creuse – sans doute parce qu’elle l’est…

 

FRAGMENTS

 

Reste un tout petit dernier ensemble de « fictions », et les guillemets s’imposent d’autant plus qu’il s’agit de très courts « fragments », dont il n’est guère possible de tirer quoi que ce soit…

 

Azathoth

 

(Titre français : « Azathoth » ; fragment écrit en juin 1922 ; première publication : posthume, Leaves, 1938.)

 

C’est très court… Et guère narratif. Il semblerait que ce soit le tout début d’un projet de roman, qui ne serait cependant jamais allé plus loin, pour une raison ou pour une autre – un projet à base d’Orient façon Mille et Une Nuits ou Vathek. Cela n’a donc rien donné… Peut-être, cependant, y avait-il encore de cela dans The Dream-Quest of Unknown Kadath ?

 

On relèvera enfin, bien sûr, que c’est là la toute première mention d’Azathoth – mais dans le titre seulement, le nom n’apparaît pas dans ce très, très bref fragment…

 

The Descendant

 

(Titre français : « Le Descendant » ; fragment probablement écrit en 1927 ; première publication : posthume, Leaves, 1938.)

 

Pas grand-chose à dire là non plus… Cette mise en place est parsemée d’allusions référentielles – probablement trop : à l’œuvre de Lovecraft, à ses écrivains fétiches, etc. Reste l’idée de cet homme qui, littéralement, ne veut plus « penser » ; on peut y voir un écho de la peur que peut susciter la science, thème esquissé dans « Facts Concerning the Late Arthur Jermyn and His Family », et autrement développé dans « The Call of Cthulhu ». Le cadre est par ailleurs britannique, et peut évoquer « The Rats in the Walls ».

 

Sinon, nous avons un jeune rêveur… Reliquat peut-être d’une époque antérieure dans l’œuvre même de l’auteur.

 

Un Necronomicon qui tombe du ciel ou presque…

 

Ah, et des Romains…

 

Et un titre.

 

The Book

 

(Titre français : « Le Livre » ; fragment probablement écrit fin 1933 ; première publication : posthume, Leaves, 1938.)

 

En 1933, Lovecraft n’est pas exactement au plus fort en termes de productivité… Déçu par de trop nombreux rejets, mécontent de son œuvre antérieure, il ne baisse pas encore tout à fait les bras, mais « tente des choses ». C’est semble-t-il dans ce contexte que s’inscrit le fragment « The Book ».

 

Mais, de manière plus flagrante, il s’agit pourtant d’un nouveau développement d’une œuvre antérieure – en l’espèce, le cycle de sonnets Fungi from Yuggoth. « The Book » en reprend clairement, en prose, les premiers développements.

 

Pas grand-chose de plus à en dire… Cela demeure une variation sur le livre maudit – que la prose rend moins originale que la poésie.

 

The Thing in the Moonlight

 

(Titre français : « La Chose dans la clarté lunaire » ; fragment originel figurant dans une lettre à Donald Wandrei en date du 24 novembre 1927 ; première publication, avec un texte complété par J. Chapman Miske : posthume, Bizarre, janvier 1941.)

 

Une autre bizarrerie à la limite de la magouille – peut-être plus encore que pour « The Evil Clergyman ». Là encore, nous partons d’un rêve de Lovecraft, figurant dans une de ses lettres, cette fois en date du 24 novembre 1927, et adressée à Donald Wandrei (cofondateur d’Arkham House, j’imagine que cela peut avoir son importance). Mais la présente édition ne dit rien de tout ça…

 

Or c’est un point essentiel – parce que, au-delà du rêve de Lovecraft en lui-même, ce que nous retenons de ce « fragment » (du coup « complété », ce qui rend sa place ici un peu problématique), c’est peut-être avant tout l’enrobage de Miske, qui glisse dans son texte un personnage du nom de Howard Phillips, 66 College Street, Providence, ce qui, immanquablement, nous fait penser à quelqu’un…

 

Mais ledit quelqu’un ne se livre donc pas ici à ce jeu qu’on aurait pu vouloir qualifier de « post-moderne » (ou « post-post-post-post-post-moderne », j’aime bien employer cinq fois de suite « post- », je trouve de suite que ça sonne plus « funky »…).

 

Qu’en retenir, alors ?

 

Pas grand-chose…

 

Nous en avons fini avec la fiction pour ce volume. Reste cependant un gros morceau…

 

SUPERNATURAL HORROR IN LITERATURE

 

(Titre français : Épouvante et surnaturel en littérature ; essai originel écrit entre novembre 1925 et mai 1927, révisé en 1933-1934 ; première publication, dans sa forme originelle : The Recluse, 1927.)

 

Oui, un gros morceau. Pas seulement parce qu’il s’agit, et de loin, du plus long texte compris dans ce recueil – mais aussi parce que c’est un texte essentiel, dans l’œuvre de Lovecraft sans doute, mais probablement aussi au-delà.

 

Cet essai, rédigé initialement à la demande d’un ami, constitue en effet un des très grands moments de la critique en matière de littérature horrifique (« fantastique » ou « surnaturelle » si l’on y tient, mais cela peut aller au-delà), et probablement un des premiers. Lovecraft y dresse un très complet panorama du genre, où l’enthousiasme du lecteur transparaît régulièrement, sans pour autant nuire à ses capacités d'analyse et de critique. Une œuvre, qui, en ce sens, n’a guère eu de précédents, et probablement pas tant de successeurs que cela. Lovecraft s’y montre un commentateur pertinent, qui sait inscrire son sujet dans l’histoire, mais tout autant en préserver ce qui mérite de l’être.

 

Homme de goût en même temps que lecteur curieux, il produit une somme sur le genre… à l’heure même où son approche personnelle est largement chamboulée par le débarquement de Cthulhu et compagnie. Ce qui n’a probablement rien d’un hasard ! Mais cela me renvoie aussi à une remarque faite par Michel Houellebecq dans son H.P. Lovecraft : contre le monde, contre la vie (je crois m'en souvenir, en tout cas) : s’il est une chose qui déconcerte vaguement dans cet essai autrement très pertinent, voire uen chose qui déçoit quelque peu, tout en coulant de source, c’est que Lovecraft n’y prend pas lui-même la pleine mesure de son apport, considérable… Il ne pouvait sans doute guère se le permettre – et probablement n’avait-il pas bien conscience de ce qu’il apportait au genre.

 

Qu’importe : il dresse ici un panorama de la littérature horrifique, des temps les plus reculés à ses jours, et le fait avec habileté, érudition, enthousiasme et pertinence. Certes, il s’attarde pour l’essentiel sur le domaine anglo-saxon – le seul véritablement abordable pour lui –, mais ses excursions ailleurs n’en sont pas moins bien menées, qui l’amènent à traiter de la littérature germanique en la matière, surtout, éventuellement aussi de la littérature française… ou juive.

 

Avant d’en arriver là, cependant il s’agit de définir le genre – caractérisé par la quête de la peur, la plus forte des émotions humaines ; or il n’est peur plus puissante que celle de l’inconnu… On pourrait sans doute abondamment gloser sur cette entrée en matière – éventuellement en dehors du seul domaine littéraire, d’ailleurs… Mais on ne s’y risquera pas ici.

 

Demeure cette bizarrerie : que cette émotion si forte n’ait finalement obtenu droit de cité en littérature que bien tardivement… Bien sûr, les anciens ne manquaient sans doute pas de récits du genre – a fortiori quand la limite entre mythologie et fiction s’avère quelque peu floue. Plus tard, chansons de geste ou poèmes épiques accorderont éventuellement une certaine place à l’horreur et au surnaturel – et les plus grands auteurs, de tous pays et de tous styles, s’y sont régulièrement essayés : en Angleterre, cela vaut bien sûr pour Shakespeare, mais aussi pour bien d’autres.

 

Il n’en reste pas moins que la vraie révolution en la matière, celle qui inscrit la peur au registre des émotions que la littérature se doit d’exprimer, est bien tardive : la peur littéraire est fille du XVIIIe siècle. C’est la naissance du mouvement gothique, d’abord avec Horace Walpole et son curieux Château d’Otrante (très, très curieux… Le coup du heaume géant qui tombe du ciel au tout début du roman n’a pas fini de me laisser perplexe !), ouvrage que Lovecraft, pourtant, ne prise guère – il se montre même très sévère, peut-être à la mesure de l’estime qu’il semblait vouer à l’auteur quand il s’exerçait dans d’autres registres… Mais le succès est là, la peur et l’étrange deviennent des sujets dignes qu’on en parle, et suivent bientôt d’autres auteurs pour œuvrer dans le genre, avec plus de réussite – et pourtant toujours certains défauts, mais, à en croire Lovecraft, peut-être de moins en moins ; chaque œuvre (chaque œuvre essentielle, en tout cas – il fait l’impasse sur la plupart des pâles copies, comme il se doit) est meilleure que celle qui la précède. Nous passons de Horace Walpole et Otrante à Ann Radcliffe et Udolphe – l’auteure est plus subtile, mais hélas portée aux explications rationnelles (un trait qui agace considérablement Lovecraft – quand bien même sa propre approche du « weird » est globalement rationnelle, ou l’est de plus en plus, à cette époque même…), puis à Matthew Gregory Lewis, ou « Monk » Lewis, comme on disait en référence à son œuvre la plus célèbre, enfin et surtout à Charles Robert Maturin, dont le Melmoth est aux yeux de Lovecraft le sommet indépassable du genre.

 

Si l’aventure gothique au sens le plus strict s’arrête à peu près là, les auteurs qui comptent dans sa foulée ne manquent pas – Beckford pour son Vathek qu’adorait Lovecraft, plus encore Mary Shelley, dont il perçoit bien la puissance et l’inventivité du Frankenstein... Le XIXe siècle voit, dans toute l’Europe et aux États-Unis (certes, Lovecraft ne regarde pas vraiment ailleurs, ce qui n’a alors rien d’étonnant – je note pour le principe qu’il mentionne brièvement et apprécie Lafcadio Hearn pour ses histoires de fantômes japonais, ainsi Kwaidan…), bien des auteurs briller dans le genre – qu’ils s’y dévouent ou pas : les plus grands de ce que nous appellerions aujourd’hui « littérature générale », ou « blanche », s’y essayent volontiers à l’occasion. Dans le monde germanique, Lovecraft évoque Hoffmann, La Motte-Fouqué, Meinhold ou son contemporain Hanns Heinz Ewers ; en France, un peu de Hugo, davantage de Théophile Gautier, pourquoi pas Flaubert, Mérimée bien sûr, Maupassant par-dessus tous les autres… Dans la branche « sémitique », il accorde une place particulière à Meyrink…

 

Mais le monde anglo-saxon, comme de juste, le rend plus loquace. Toutefois, avant d’évoquer en détail quelques figures notables des îles britanniques ou des anciennes, aheum, « colonies », il est une idole qu’il lui faut à tout prix glorifier pour les siècles des siècles : nul autre qu’Edgar Allan Poe, qui se voit consacrer un chapitre entier de l’essai, fait unique. C’est son maître, son dieu a-t-il même dit à l’occasion. Pourtant, il ne l’épargne pas, le cas échéant – quelques traits, çà et là, sont bel et bien critiquables dans l’œuvre du géant… Pour le reste, eh bien, je n’ai pas grand-chose de plus à en dire ici : d’abord parce que je ne ferais que répéter des choses bien connues, et ensuite… parce que Poe, aheum, m’a toujours fait chier, en fait – ce qui me dépasse : tout chez lui devrait me parler – et pourtant, ça ne marche que très rarement sur moi… Je ne sais pas pourquoi. Mais bon – ce n’est pas moi le sujet, hein…

 

Poe envisagé, Lovecraft peut revenir à des panoramas plus globaux, centrés sur le monde anglo-saxon, donc. Étrangement – ou pas –, il commence par l’Amérique : l’occasion de parler (longuement) de Nathaniel Hawthorne (par exemple de La Maison aux sept pignons, qu’il adulait), d’Ambrose Bierce (longuement aussi), plus brièvement d’Olivier Wendell Holmes, de Henry James (pour Le Tour d’écrou), de F. Marion Crawford, de Robert W. Chambers (Le Roi en jaune, Yue Laou : le faiseur de lunes, En quête de l’inconnu), de Mary E. Wilkins, de Ralph Adams Cram, de Irvin S. Cobb (dont il cite Fishhead, évoqué plus haut comme une possible inspiration de « Dagon »), de Leonard Cline, de Herbert S. Gorman (pour le roman… A Place Called Dagon), de Leland Hall, d’Edward Lucas White… et d’un copain, quand même : un certain Clark Ashton Smith…

 

Lovecraft n’envisage donc les îles britanniques qu’après coup : Rudyard Kipling, Lafcadio Hearn, donc, en dépit de son exil nippon, Oscar Wilde bien sûr, d’abord et avant tout pour Le Portrait de Dorian Gray, Matthew Phipps Shiel, Bram Stoker évidement, Dracula en tête (il est autrement sévère pour Le Repaire du ver blanc), puis John Buchan, Clemence Housman, Walter de la Mare, William Hope Hodgson qu’il loue autant qu’il le critique (réservant cependant une place à part à La Maison au bord du monde), s’étendant volontiers à ce sujet, et regrettant déjà que cet auteur ne soit pas davantage lu… et beaucoup, beaucoup d’autres, dont quelques célébrités, aussi bien H.G. Wells qu’Arthur Conan Doyle, ou encore W.B. Yeats.

 

Reste enfin à parler des « maîtres modernes », quatre auteurs des îles britanniques que Lovecraft met en avant, délibérément – ce qui à vrai dire se justifie d’autant plus qu’insidieusement, en évoquant ces maîtres, ce sont en fait ses propres méthodes, ses propres questionnements, ses envies et ses ambitions, qu’il définit avec habileté et pertinence. Arthur Machen au premier chef, très longs développements ; Algernon Blackwood ensuite, envers qui il est globalement plus sévère, notamment en raison de son jargon « occultiste », mais dont il prise par-dessus tout les meilleurs textes – ainsi « Les Saules », nouvelle extraordinaire il est vrai, que Lovecraft qualifie ici de meilleur récit « weird » qu’il ait jamais lu, admettant bien volontiers qu’un Blackwood en forme est un maître insurpassable pour ce qui est de l’ambiance ; Lord Dunsany, bien sûr – et peu d’auteurs l’ont autant inspiré lui-même, si, à l’époque de la rédaction de cet essai, Lovecraft s’en est déjà un peu émancipé (mais, en même temps, il vient alors tout juste d’écrire The Dream-Quest of Unknown Kadath, comme une ultime révérence à cet auteur qu’il admirait tant) ; M.R. James, enfin, d’un apport plus discret, mais Lovecraft ne l’en loue pas moins avec enthousiasme – et il faudra que je me décide un jour à lire enfin ses fameuses histoires de fantômes… Je ne m’étendrai pas davantage sur le sujet ici (d’autant que j’en ai déjà causé, en fait, , si jamais) ; notons cependant que les éloges de Lovecraft sur ces auteurs ont ceci d’étrange… qu’aujourd’hui nous les avons largement oubliés (et, pour ce que j’en ai lu, c’est tout à fait regrettable !), là où Lovecraft, inconnu en son temps, est devenu aujourd’hui une sorte d’icône de la pop-culture sans beaucoup d’équivalents.

 

CONCLUSION

 

C’était bien appréciable, ma foi. L’appréciation de nombre des nouvelles ici compilées comme étant « mineures » pouvait me faire redouter, au début, une relecture un brin laborieuse. Mais s’il est bien des textes laborieux dans le tas, globalement, c’est très bien passé. Certes, on n’y atteint pas les sommets des grands textes compilés dans The Dunwich Horror and others ou At the Mountains of Madness and other novels, mais le résultat est globalement plus qu’honorable ; les récits des « Contrées du Rêve », notamment, sont bien mieux passés que ce à quoi je m’attendais – mais, dans les contes macabres, on trouve aussi à l’occasion de bien jolies pièces… Le recueil est certes l’occasion d’étudier l’évolution de Lovecraft, mais nombre de ces récits se tiennent très bien en eux-mêmes. C’est peu dire que Lovecraft était au-dessus du lot… et ces textes « inférieurs » en sont une démonstration aussi étonnante qu’éloquente.

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