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"Imaro. Intégrale", de Charles Saunders

Publié le par Nébal

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SAUNDERS (Charles), Imaro. Intégrale, [Imaro], traduit de l’anglais (américain) par Patrice Louinet et Mike Nofrost, traduction révisée par Patrice Louinet, postface de Patrice Louinet, Saint-Laurent d’Oingt, Mnémos, 2013, 619 p.

 

Ma chronique se trouve dans le Bifrost n° 74 (pp. 101-102).

 

Je vais tâcher de la rapatrier dès que possible… mais ça ne sera pas avant quelque temps.

 

En attendant, vos remarques, critiques et insultes sont les bienvenues, alors n’hésitez pas à m’en faire part…

 

EDIT : Gérard Abdaloff en cause, .

 

EDIT : Hop :

 

Les éditions Mnémos ont eu l’excellente idée de rassembler pour la première fois – après un parcours éditorial complexe – en un fort beau volume les quatre livres (deux fix-up et deux « vrais » romans, formant ensemble une saga complète) consacrés par Charles Saunders à son personnage d’Imaro. Un fort beau volume, oui, indéniablement ; mais très dense, le texte étant fortement tassé, ce qui peut faire un peu souffrir les yeux… On n’enverra cependant pas la facture des soins ophtalmo aux éditions Mnémos, car la lecture de cette intégrale, malgré ce tout petit souci technique, s’avère un régal de bout en bout. Autant le dire de suite, en effet : Imaro est un superbe personnage, probablement le seul digne successeur du Conan de Robert E. Howard (influence primordiale dont l’auteur ne se cache certes pas) avec le Kane de Karl Edward Wagner.

 

Imaro est à bien des égards un produit de son temps, un héritier des mouvements pour les droits civiques afro-américains et probablement plus encore des Black Panthers, etc. Mais il n’a rien perdu de sa force aujourd’hui. « Conçu pour être le Noir qui botte le cul de Tarzan », le héros de Charles Saunders témoigne d’une entreprise colérique visant à « décoloniser » la fantasy systématiquement blanche. Pour ce faire, l’auteur, dans la droite lignée de Robert E. Howard et de son Âge Hyborien, a créé « son » Afrique imaginaire mais truffée de références transparentes, le Nyumbani. Un cadre magnifiquement détaillé, propice aux aventures épiques, que va arpenter de long en large le colosse Imaro, de son Tamburure natal au Naama qui verra sa quête s’achever.

 

Imaro est le « fils d’aucun père ». Sa mère est contrainte de l’abandonner à sa tribu des Ilyassai alors qu’il n’a que cinq pluies. Mais elle laisse un guerrier derrière elle… Une épée qui devra être forgée dans la douleur. L’apprentissage est rude, auprès des Ilyassai qui le rejettent comme un bâtard. Mais cela endurcit la caractère d’Imaro, qui grandit sous les quolibets et le mépris pour devenir un géant, au destin qui le dépasse amplement. Car Imaro, à bien des égards, est un « élu » ; et il quittera bientôt les Ilyassai qui ne l’ont jamais accepté pour parcourir le Nyumbani à la recherche de son identité, et combattre partout les sorciers du Naama à la botte des terribles Mashataan.

 

Et si c’est bien dans la lignée d’Howard que se situent ses premières aventures, sous forme de nouvelles très efficaces et débordant d’action, sa quête prendra sur le tard des accents que l’on pourrait juger tolkiéniens… Mais avec toujours ce même souffle épique qui emporte le lecteur ravi, et ce rythme frénétique qui n’avait sans doute pas trouvé d’égal depuis les meilleurs récits de Conan. Et il faut encore y ajouter un sens du détail anthropologique (qui a son revers, dans un « glossaire » fort complexe se traduisant dans le texte par une abondance d’italiques) absolument fascinant, dans la lignée des meilleurs textes de Jack Vance et d’Ursula K. Le Guin.

 

L’action est le maître-mot d’Imaro. Les combats les plus violents ponctuent le récit avec la régularité d’une horloge. Pourtant, le lecteur ne se lasse pas, et continue de se passionner pour les exploits sans cesse plus fous du colosse noir ; qu’il affronte des animaux, des hommes ou des monstres très howardiens (et donc passablement lovecraftiens), Imaro multiplie les prouesses, tel le héros plus grand que nature qu’il est par définition. Mais si les cultures africaines et afro-américaine sont le berceau du héros de Charles Saunders, on pourra légitimement lui trouver aussi une certaine dimension christique (si ce n’est qu’il n’est pas vraiment du genre à tendre l’autre joue…) et, surtout, des accents grecs, tant son parcours relève de l’épopée tragique. Imaro est en effet destiné à connaître la souffrance à chaque étape de sa vie, et sa quête d’identité et de liberté est semée d’embûches. Personnage aussi fort que poignant, il se révèle bien plus complexe qu’une simple montagne de muscles massacrant à tours de bras.

 

L’originalité, en dehors de ce superbe cadre « africain », n’est probablement pas la principale qualité d’Imaro. Mais peu importe : il s’agit là d’une fantasy haut de gamme, d’un divertissement de choix qui écrase la pseudo-concurrence. De quoi fournir des heures d’évasion exotique. Un régal qui vaut bien toutes les louanges.

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"Le Mystère du Hareng saur", de Jasper Fforde

Publié le par Nébal

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FFORDE (Jasper), Le Mystère du Hareng saur, [One of Our Thursdays is Missing], traduit de l’anglais (Royaume-Uni) par Jean-François Merle, Paris, Fleuve Noir, [2011] 2013, 477 p.

 

Ma chronique se trouve dans le Bifrost n° 74 (pp. 99-100).

 

Je vais tâcher de la rapatrier dès que possible… mais ça ne sera pas avant quelque temps.

 

En attendant, vos remarques, critiques et insultes sont les bienvenues, alors n’hésitez pas à m’en faire part…

 

EDIT : Hop :

 

Le Mystère du Hareng saur est le sixième tome de la brillante série « Thursday Next » de Jasper Fforde. Il nous propose une nouvelle virée dans le Monde des Livres, cette fois concrétisé géographiquement sous la forme d’un archipel en terre creuse suite à la Refonte, en compagnie de l’inégalable Thursday Next.

 

Ou presque… Le problème, en effet, c’est que, ainsi que le titre original l’annonce d’emblée, la fameuse héroïne et enquêtrice de la Jurifiction a disparu. Bien évidemment, au moment où tout le monde a besoin d’elle… Aussi notre narratrice sera-t-elle la Thursday Next de fiction, version édulcorée vaguement baba-cool de l’originale, à sa demande : elle voulait que la série comporte moins de sexe et de violence. Mais, du coup, elle a perdu des lecteurs… Ce qui laisse du temps libre à la Thursday Next de fiction, entre deux interprétations peu enthousiastes des cinq volumes de la série (généralement épuisés), et lui permet ainsi de jouer à son tour à l’investigatrice. Mais elle est loin d’être aussi compétente que son modèle ; et c’est sans doute pour cette raison qu’on lui confie une enquête sur le crash d’un livre inconnu, dont on a retrouvé des éléments épars un peu partout (y compris, chose horrible, dans le Complotisme). Mais ce n’est pas pour autant la dernière des buses, et elle subodore à juste titre qu’il y a quelque chose de bien plus grave là-dessous ; quelque chose qui pourrait bien avoir un rapport avec la disparition de la véritable Thursday Next, supposée participer dans quelques jours à des pourparlers de paix dans l’épineuse affaire opposant le Roman Grivois et son leader Speedy Cagoule à ses voisins de la Littérature Féminine et du Dogme… Point de départ d’une odyssée farfelue dans le pittoresque Monde des Livres, avec même un détour par le monde réel (pour le principe).

 

Pas de doute : même si l’auteur de la série est régulièrement qualifié de « nègre », nous sommes bien en présence d’un roman de Jasper Fforde, et son ton inimitable fait bientôt les délices du lecteur (malgré quelques gags lourdingues et jeux de mots laids qui ne ressortent pas très bien à la traduction et peuvent laisser perplexe, voire inquiet, dans un premier temps). Le Mystère du Hareng saur est (presque) toujours remarquablement drôle, bourré à en déborder d’allusions et références réjouissantes, et tellement riche en bonnes idées inattendues qu’il en devient régulièrement vertigineux. La Refonte a ainsi eu des effets très bénéfiques, et c’est avec un plaisir intact que l’on arpente cette fois l’île de la Fiction (carte en début de roman, à elle seule déjà riche en gags). L’astuce est toujours de la partie, que ce soit dans la trame complexe de thriller politico-psychologique qui sous-tend le roman, ou dans les considérations sur les livres en général et sur la série « Thursday Next » en particulier (l’auteur s’amusant beaucoup tout en jetant une sorte de regard nostalgique sur sa création). Si le roman prend son temps pour déployer pleinement son intrigue, les idées géniales filent par contre à la vitesse de l’absurde, pour notre plus grand bonheur (et nos plus grandes migraines à l’occasion). Et osons le dire : un livre dans lequel un taxi tombe inopinément dans un champ de mimes est nécessairement bon.

 

Mais est-il à la hauteur de ses illustres prédécesseurs ? Peut-être pas… Si Le Mystère du Hareng saur se lit donc avec beaucoup de plaisir, et si l’on est toujours aussi béat d’admiration devant certaines trouvailles de Jasper Fforde, le fait est que l’ombre de L’Affaire Jane Eyre et de ses suites plane sur cet ultime volet. Or l’auteur avait placé la barre très haut, ce n’est rien de le dire ; et, ici, il rate parfois son envol… L’intrigue, pour être astucieuse, est ainsi plus ou moins palpitante, et on a tôt fait, à vrai dire, de la considérer comme un accessoire pour se concentrer sur les aspects les plus brillants du roman, résidant dans cette inventivité constante et foisonnante. On se désintéresserait presque du sort de la véritable Thursday Next, on ne prête qu’une attention distraite à l’affaire du Roman Grivois… Aussi le livre peut-il avoir un certain aspect décousu, consistant plus en une folle suite de gags sans queue ni tête qu’en un authentique roman bien organisé du début à la fin. Cette anarchie est très réjouissante assurément, mais peut aussi décevoir quelque peu, pour qui s’était attendu à quelque chose d’aussi proche de la perfection que les précédents volumes. Et, même si c’est à regret, c’est à bon droit que l’on confesse en définitive une relative déception à la lecture de ce Mystère du Hareng saur

 

Mais qu’on ne s’y trompe pas : si cet ultime roman est un peu faiblard sur l’échelle des « Thursday Next », il n’en reste pas moins tout à fait réjouissant, et sans aucun doute largement au-dessus du lot. On n’en fera pas une lecture aussi indispensable que L’Affaire Jane Eyre et ses séquelles, mais les amateurs de la série devraient néanmoins s’y retrouver dans l’ensemble, ne serait-ce que pour se plonger à nouveau avec délice dans ce tourbillon d’idées géniales mettant en abîme la littérature en général et la fiction en particulier. Autant dire que la concurrence est inexistante…

 

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"Histoire zéro", de William Gibson

Publié le par Nébal

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GIBSON (William), Histoire zéro, [Zero History], traduit de l’américain par Doug Headline et Jean Esch, Vauvert, Au Diable Vauvert, [2010] 2013, 551 p.

 

Ma chronique se trouve dans le Bifrost n° 74 (pp. 80-81).

 

Je vais tâcher de la rapatrier dès que possible… mais ça ne sera pas avant quelque temps.

 

En attendant, vos remarques, critiques et insultes sont les bienvenues, alors n’hésitez pas à m’en faire part…

 

EDIT : Hop :

 

Il est bien loin, le temps de la trilogie de Neuromancien ; William Gibson s’était déjà rapproché de notre époque avec sa trilogie suivante, dite « du Pont », et ses romans ultérieurs ne font que confirmer cette évolution, en s’attardant sur notre époque pour en analyser les tenants et aboutissants sans plus guère utiliser de prétexte SF. En dehors de quelques éléments sur le tard, Histoire zéro ne relève en effet pas vraiment de la science-fiction (pas au sens strict, du moins) ; mais il continue cependant d’interroger le monde selon une grille de lecture bel et bien héritée du cyberpunk. Ce qui, disons-le, est à la fois passionnant et un brin frustrant pour qui a découvert l’auteur avec ses premiers romans. Il est en tout cas certain que ce n’est pas avec Histoire zéro, qui vient clore une nouvelle trilogie entamée avec Identification des schémas et poursuivie avec Code source, que l’on pourra apprécier au mieux la production SF de l’auteur… même si, comme le dit une critique reprise en quatrième de couverture, Gibson donne ici « à lire le présent comme si c’était le futur ». Une évolution certes pas innocente, et qui a pu lancer des pistes de recherche très intéressantes dans les deux précédents romans, consacrés aux marques et aux sous-cultures ; mais Histoire zéro, en poursuivant sur cette problématique, pousse le bouchon très loin… et sans doute trop loin. Jusqu’à l’absurde, en fait, en prenant pour sujet-prétexte (un McGuffin assurément) ce que l’on peut concevoir de plus superficiel au monde : la mode.

 

Le roman alterne entre les points de vue de l’ancienne chanteuse de rock Hollis Henry et du paumé ex-camé Milgrim, deux des « héros » de Code source. Ils sont à nouveau amenés à travailler pour le curieux magnat Hubertus Bigend, qui a foi en leurs capacités respectives. Et il les lance donc sur les traces d’une mystérieuse marque (ou anti-marque ?) de jeans, appelée les Chiens de Gabriel, avec potentiellement de juteux marchés militaires à la clé. Ce qui fait l’originalité des Chiens, en effet, outre leur finition impeccable, c’est l’absence quasi totale de communication les concernant ; ils n’ont pas pignon sur rue, et personne ou presque ne sait de qui il s’agit (même si le lecteur se fait rapidement sa petite idée…) : « une ligne de vêtements connue pour ne pas être célèbre »… Nos deux investigateurs se lancent donc dans la plus futile des quêtes, dans un milieu brillant par sa vacuité. L’histoire, dès lors ? Eh bien, il n’y en a pas vraiment, comme le titre le laisse assez entendre… Il s’agit bien d’une Histoire zéro. Ce qui, en soi, ne pose pas vraiment problème, n’en déplaise à certains critiques amateurs de bon (mauvais) mots ; à vrai dire, il y a même quelque chose de fascinant dans cette étude approfondie du néant…

 

Mais on ne se fera pas d’illusions pour autant, même dans un monde où tout est factice : Histoire zéro, avec tout son potentiel, est un roman raté. Gibson pousse en effet le vice très loin, et, si son roman n’est pas totalement exempt de qualités – il est à coup sûr bien pensé, et les personnages d’Hollis et (surtout) de Milgrim sont bien campés et plutôt attachants –, il n’en reste pas moins que l’on s’ennuie profondément à sa lecture. Il a même quelque chose d’un pensum… notamment du fait de sa longueur indubitablement excessive. Avec cette thématique, William Gibson tenait probablement le matériau d’une très bonne nouvelle ou novella ; mais en l’étirant artificiellement sur 550 pages, il met trop en lumière son dispositif et son propos, et lasse bien vite. La forme ne rattrapant pas le fond – cela semble se vérifier, que Gibson n’a jamais vraiment eu de chance avec ses traducteurs… –, ne subsiste plus de cette Histoire zéro qu’un profond ennui. Faux roman de science-fiction, empruntant l’allure et les méthodes d’un faux thriller, ce dernier roman de William Gibson est ainsi une triste déception, qui, malgré une intelligence indéniable, laisse le lecteur au mieux parfaitement froid et indifférent.

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"Harmonie", de Project Itoh

Publié le par Nébal

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ITOH (Project), Harmonie, [Hamoni], traduit de l’anglais par Christophe Cuq, [s.l.], Panini Books, coll. Eclipse, [2008] 2013, 323 p.

 

Ma chronique se trouve dans le Bifrost n° 74 (pp. 79-80).

 

Je vais tâcher de la rapatrier dès que possible… mais ça ne sera pas avant quelque temps.

 

En attendant, vos remarques, critiques et insultes sont les bienvenues, alors n’hésitez pas à m’en faire part…

 

EDIT : Gérard Abdaloff en parle ici.

 

EDIT : Hop :

 

<etml:lang=fr>

 

<body>

 

Harmonie, par la force des choses dernier roman de l’auteur qui se faisait appeler Project Itoh, a été couronné de multiples prix au Japon, mais a aussi obtenu le Prix spécial du Jury aux Philip K. Dick Awards 2010. Et autant le dire de suite, c’était bien légitime. On s’étonnera d’autant plus qu’il n’ait pas encore rencontré davantage d’écho en France, alors que c’est à n’en pas douter une des publications les plus alléchantes de la collection Eclipse depuis peu passée dans le giron de Panini.

 

Nous sommes dans la seconde moitié du XXIe siècle. Après les terribles affrontements du Maelström, qui ont bien failli conduire l’humanité à l’extinction, s’est mise en place une étonnante utopie sous la houlette des admédistrations, aidées par les progrès de la recherche médicale et de la nanotechnologie. La vie humaine est désormais placée au centre des préoccupations, considérée comme un bien de la société. Les WatchMe implantés en tout un chacun, et les conseils médicaux qui vont de pair, assurent l’existence prolongée d’une humanité sans excès de graisse (ni déficit, d’ailleurs), sans maladies, du rhume au cancer, sans vices non plus (l’alcool et le tabac ont été violemment condamnés, et la caféine est sur le point d’y passer). Un cauchemar blanc, aseptisé, d’une froideur clinique, où la compassion et la bienveillance étouffent. Le « vivisme », cet avatar moderne d’hygiénisme nazillon mêlé de bien-pensance, en plaçant la vie au premier plan, a créé une société invivable.

 

<souvenir>

 

Quand Tuan Kirie était adolescente, elle avait pour meilleures amies, outre l’effacée Cian, l’intrigante et suprêmement intelligente Miach Mihie. Celle-ci s’était lancée dans une guerre impitoyable contre le vivisme, qui a débouché sur la tentative de suicide conjointe des trois jeunes filles. Seule Miach y est passée.

 

</souvenir>

 

Maintenant, Tuan travaille pour l’Hélix, une branche de l’OMS… qui sème la guerre à force de bonnes intentions. Mais Tuan n’écume pas les champs de bataille par compassion : ce qui l’intéresse, c’est l’alcool et le tabac. Contrainte cependant de rentrer au Japon du fait de ses entorses à la moralité publique, elle assiste bientôt au suicide de son amie d’enfance Cian. Mais Cian n’est pas la seule à être enfin passée à l’acte : au même moment, partout dans le monde, ce sont plus de 6000 personnes qui ont tenté de se donner la mort, et près de la moitié y sont parvenues.

 

Malgré son implication personnelle – ou justement pour cette raison –, Tuan enquête. Car ce suicide collectif inattendu, atteinte suprême aux objectifs des admédistrations, semble bien être l’œuvre d’une faction terroriste… Et notre héroïne va ainsi découvrir les dessous de la société viviste.

 

<déclaration>

 

Harmonie est un roman brillant.

 

</déclaration>

 

Project Itoh nous dépeint ici une société terriblement crédible, et d’une horreur impressionnante sous ses façades de bienveillance et de santé. Le cauchemar blanc du vivisme ne manque pas de nous renvoyer à certaines dérives contemporaines, et c’est bien l’évolution de notre société qui est ici questionnée ; la société occidentale comme la société japonaise, d’ailleurs : à cet égard, on ne peut s’empêcher de penser par moments, notamment dans les premières pages du roman vibrantes de colère et d’absurdité, à certaines œuvres nippones telles que Les Bébés de la consigne automatique ou Battle Royale, pour rester dans le genre. Mais Project Itoh ne se contente pas d’attaquer aux fondations et de démolir (même s’il fait cela très bien) ; en allant jusqu’au bout de la logique viviste, c’est, au-delà de la société, l’homme qui est finalement interrogé, d’une manière très subtile bien que radicalement matérialiste qui n’est pas sans faire passer à Greg Egan (et notamment à la superbe nouvelle « Des raisons d’être heureux », dans Radieux), notamment dans la fascinante conclusion.

 

Pour autant, Harmonie n’est pas sans défauts.

 

<liste: item>

 

<i: La plume est franchement médiocre, les deux niveaux de traduction n’ayant sans doute rien arrangé.>

 

<i: L’intrigue de techno-thriller est parfois un peu lourde.>

 

<i: Les souvenirs impliquant Miach sont d’ailleurs souvent plus intéressants que la trame principale.>

 

</liste>

 

Mais cela n’enlève rien à l’essentiel : roman riche et indéniablement intelligent, Harmonie emporte sans peine l’adhésion. Aussi peut-on fermer les yeux sur ces quelques menues faiblesses, et reconnaître en l’ultime roman de Project Itoh un remarquable livre de science-fiction, à même de faire réfléchir le lecteur sans pontifier pour autant. C’est une denrée assez rare en ce moment ; on aurait d’autant plus tort de s’en priver.

 

</body>

 

</etml>

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"L'Epée de Welleran", de Lord Dunsany

Publié le par Nébal

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DUNSANY (Lord), L’Épée de Welleran, [The Sword of Welleran], traduit de l’anglais par Anne-Sylvie Homassel, illustrations de Sydney H. Sime, préface de Max Duperray, Rennes, Terre de Brume, coll. Terres fantastiques, [1908] 2004, 131 p.

 

L’Épée de Welleran est le troisième (petit) recueil de nouvelles de Lord Dunsany que je lis, après Les Dieux de Pegāna et Le Temps et les Dieux. Et – youpi – la fascination est intacte pour l’ensemble de ce nouveau volume – si l’on excepte la préface de Max Duperray, inintéressante et quasi illisible comme d’habitude, m’enfin bon, ça, c’est moi, hein.

 

Pourtant, ce recueil joue une carte assez différente des deux précédents, et témoigne d’une certaine évolution dans l’art de l’auteur. Les dieux n’y jouent cette fois qu’un rôle assez mineur, ou différent du moins, notamment dans la mesure où la mystique judéo-chrétienne y a une certaine influence, conférant à plusieurs des récits de ce troisième recueil une tonalité biblique, jusque dans les récits les plus épiques qui se font par ailleurs précurseurs de l’heroic fantasy. Mais il y a également – c’est peut-être moins étonnant – du celte là-dedans. Plus étrangement – à mes yeux de béotien en tout cas – on relève aussi dans L’Épée de Welleran plusieurs très courtes vignettes renvoyant davantage au fantastique qu’à la fantasy, et j’avoue que je n’attendais pas vraiment l’aristocrate irlandais sur ce terrain-là… Ces récits sont également très réussis, mais j’avoue tout de même y préférer la manière plus onirique qui caractérise les autres et qui, étrangement ou pas, est bel et bien celle qui a eu l’influence que l’on sait sur Lovecraft.

 

Un recueil plus disparate que les deux précédents, donc ; une « collection », sans véritable liant. Mais avec de sacrés textes. Je ne me sens pas, cependant, de détailler l’ensemble de ce très court recueil – ce qui reviendrait à se livrer à une vilaine paraphrase pour certaines très brèves vignettes, presque de poésie en prose, d’inspiration parfois assez macabre – et m’en tiendrai donc ici aux plus longs textes, que j’ai préférés.

 

On attaque donc en force avec « L’Épée de Welleran », récit centré sur la ville de Merimna, autrefois à la tête d’un puissant empire (dans les rêves de l’auteur, du moins), mais réduite à peau de chagrin. La ville est gardée par les statues de ses héros, Welleran en tête ; et ce sont ces héros qui, quand surgira le danger, sauveront une nouvelle fois – une dernière fois ? – la ville. Ce récit est absolument fabuleux. La plume passablement biblique, donc, manie avec une grande adresse les thématiques épiques pour faire de ce texte un précurseur remarquable de l’heroic fantasy, avec une subtilité dans le fond comme dans la forme qui mérite d’être mille fois soulignée. Une merveille, vous dis-je.

 

Autre récit remarquable, et qui suit immédiatement, « La Chute de Babbulkund » (lire Babylone ?) est sans doute celui où la patte biblique s’affiche le plus, non seulement dans la forme délicieuse, mais aussi dans le fond, quand bien même c’est à regret, puisque la religion du Seigneur se fait ici destructrice de merveilles… Très beau.

 

On change de manière, même si le fond biblique reste présent, avec « Les Cousines du peuple elfin », où une créature sans âme cherche à en obtenir une, attirée qu’elle est par une cathédrale, et au-delà, en un couple inséparable, par la beauté de la musique et les mystères de la foi. On est ici dans un registre bien plus intimiste que dans tout ce qui précède, mais Dunsany s’en sort remarquablement bien, et livre un texte juste et émouvant (et parfois drôle, quand il n’est pas tragique, aussi…).

 

Je passe sur plusieurs petites vignettes (encore que « Le Bandit de grand chemin » soit tout à fait saisissante) pour en arriver à un pur récit d’heroic fantasy, non dénué d’humour par ailleurs, avec « La Forteresse invincible, sauf par Sacnoth ». Tout y est, magicien, dragon, épée… Et c’est un régal, qui sait tirer la substantifique moelle des récits de chevalerie pour annoncer, déjà, Tolkien et compagnie.

 

Restent encore quelques courts récits tout à fait intéressants, dont « La Reine des villes » qui fait peut-être en partie écho à Babbulkund, mais c’est à mon sens dans ces quatre nouvelles plus longues que d’habitude que réside le meilleur de L’Épée de Welleran. Un recueil passablement différent des deux précédents, donc, mais tout aussi intéressant, dans son registre disparate. J’ai en tout cas été une nouvelle fois convaincu par l’art de Lord Dunsany, et ne compte bien évidemment pas en rester là. Suivront notamment les deux « Livres des Merveilles »…

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Pub copinage : "Les Chambres inquiètes", de Lisa Tuttle

Publié le par Nébal

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TUTTLE (Lisa), Les Chambres inquiètes, nouvelles choisies, présentées et traduites [de l’anglais] par Nathalie Serval, Évry, Dystopia Workshop, 2014, 356 p.

 

Bien que n’ayant participé ne serait-ce qu’un chouia à la chose, je ne me sens pas d’en faire décemment une chronique.

 

Aussi me contenterai-je, une fois n’est pas coutume, de cette pub copinage : Dystopia, c’est quand même grave la classe.

 

Et accessoirement, aujourd’hui, oui, aujourd’hui, ce sont les Dystopiales, et Lisa Tuttle et Nathalie Serval seront présentes à la librairie Charybde.

 

Hop.

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"Pulptime", de P.H. Cannon

Publié le par Nébal

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CANNON (P.H.), Pulptime. Being a Singular Adventure of Sherlock Holmes, H.P. Lovecraft, and the Kalem Club, As if Narrated by Frank Belknap Long, Jr., illustrated by Fabian, foreword by Frank Belknap Long, afterword by Robert Bloch, Buffalo, Weirdbook Press, XIII + 94 p.

 

Peter Cannon est un exégète reconnu de Lovecraft, mais aussi un amateur de Sherlock Holmes. Aussi était-il sans doute tout naturel pour lui que de livrer un récit unissant ses deux passions littéraires. C’est l’objet de cet amusant Pulptime, sorte de « fan fiction » très particulière, dans la mesure où elle ne convoque pas le célèbre détective créé par Conan Doyle dans l’univers fictionnel de Lovecraft, mais bien dans sa vie authentique, en 1925, en plein dans la période new-yorkaise du pôpa de Cthulhu.

 

Autre singularité remarquable : le récit est présenté comme étant issu de la plume de Frank Belknap Long, le jeune ami de Lovecraft, et sans doute celui qui en fut le plus proche. Le créateur des « Chiens de Tindalos » prend ainsi la première personne pour confier au lecteur l’étrange aventure qui lui est arrivée ainsi qu’à « Grandpa » Lovecraft (qui affectait de jouer au vieillard face à « Sonny » Long), et à vrai dire aux autres membres du Kalem Club, le cercle littéraire qu’ils fréquentaient alors tous deux, et dans lequel figurait entre autres Samuel Loveman.

 

Et c’est, autant le dire de suite, le principal intérêt de ce très court roman que de décrire le quotidien de Lovecraft et de ses camarades. Disons-le tout net : l’intrigue « justifiant » la présence à New York d’un Sherlock Holmes vieillissant, à la recherche d’un mystérieux document dérobé à « son client » par un certain Jan Martense, est plutôt faiblarde ; elle ne vise en gros, outre le twist final aussi prévisible qu’incongru mais sans doute lourd de sens pour l’auteur, qu’à introduire les personnages « réels » dans un certain nombre de saynètes permettant l’étude de leur caractère.

 

C’est ainsi que nous verrons Lovecraft, Long et compagnie aborder une connaissance commune, à savoir Harry Houdini, s’impliquer du coup dans une séance de spiritisme, fréquenter – horreur glauque – un speakeasy (en cette période de Prohibition, on rappellera tout naturellement l’aversion de Lovecraft pour la consommation d’alcool), ou encore – horreur glauque derechef – arpenter le sordide quartier de Red Hook, débordant plus que jamais d’étrangers, ce qui inspirera au grand auteur weird la nouvelle que l’on sait, suintant le racisme le plus hystérique.

 

Peter Cannon s’est de toute évidence extrêmement documenté pour écrire Pulptime. On lui adressera volontiers bien des louanges pour cela, mais cette médaille a un revers, somme toute naturel : cette pochade s’adresse en priorité, voire exclusivement, aux fans les plus hardcore de Lovecraft. Le récit est en effet parsemé d’allusions très bien vues, témoignant d’une étude approfondie de la vie et du caractère de Lovecraft et du Kalem Club. Pour l’amateur, tel que votre serviteur, c’est tout à fait réjouissant, et l’on se plait à souligner tel ou tel trait en connivence avec Peter Cannon ; le récit est ainsi extrêmement ludique pour qui connaît un tant soit peu la vie des principaux protagonistes ; mais la relative faiblesse de l’intrigue, au-delà, laisse à penser que cette lecture ne sera d’aucun intérêt pour quiconque ne s’intéresserait que modérément à tout cela, ou chérirait en priorité Sherlock Holmes, lequel n’est ici esquissé qu’à gros traits, et se révèle somme toute un peu décevant.

 

Objectivement, on pourrait – voire devrait – sans doute confesser que Pulptime est « raté ». L’introduction du plus célèbre des détectives privés dans le quotidien de Lovecraft et Long ne convainc pas, l’enquête est sans intérêt, les saynètes s’enchaînent un peu n’importe comment, la fin est téléphonée… Sous cet angle, ça n’est donc guère fameux.

 

Et pourtant, j’ai beaucoup apprécié la lecture de ce très court roman, dans la mesure où l’analyse et le rendu des protagonistes « réels » sont tout à fait remarquables et réjouissants. On se plait ainsi énormément à suivre un Lovecraft plus vrai que nature sous la plume supposée de « Belknapius », et à en examiner les qualités comme les défauts, dont un certain nombre de ridicules ; mais le portrait n’est pas à charge, loin de là : il témoigne d’une admiration sincère, se traduisant en complicité et tendresse, même quand ce sont les traits les plus sombres de l’auteur qui ressortent. Ainsi de son racisme, traité très intelligemment et avec beaucoup d’humour. On reconnaît véritablement Lovecraft tant dans son comportement que dans ses répliques, le plus souvent ô combien savoureuses ; le temps d’une pochade, Peter Cannon est bel et bien parvenu à le ressusciter.

 

Aussi, au-delà de l’introduction-prétexte de Sherlock Holmes dans un territoire qui ne lui est pas familier et qui peut légitimement laisser sceptique, et malgré quelques entorses décelables ici ou là (Robert Bloch en souligne à juste titre une en postface, concernant le parler de Houdini), c’est avec un grand plaisir que l’amateur lira Pulptime. C’est bel et bien, dans ce sens, une « fan fiction » : elle est réservée aux fans, qui sont seuls en mesure d’y trouver un quelconque intérêt ; et le fan est par nature prêt à pardonner bien des faiblesses…

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"No Man's Land", de John Buchan

Publié le par Nébal

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BUCHAN (John), No Man’s Land. Les Îles lointaines, [No Man’s Land. The Far Islands], avant-propos de Bernard Sellin, traduction de Lauric Guillaud et Bernard Sellin, postface de Lauric Guillaud, Paris, Michel Houdiard, coll. Littérature anglaise, 2005, 120 p.

 

Si John Buchan est aujourd’hui essentiellement connu pour avoir écrit Les Trente-Neuf Marches, dont Alfred Hitchcock a tiré un célèbre film, il n’en a pas moins écrit nombre de textes très variées au cours de son étonnante carrière, quelque peu sombrée dans l’oubli. Et il a notamment livré des textes fantastiques, dont voici deux exemples, datant de la jeunesse de l’auteur et traduits ici pour la première fois en français.

 

C’est l’indispensable Michel Meurger qui m’a amené à m’intéresser à John Buchan, et tout particulièrement à No Man’s Land, avec un article passionnant et très détaillé figurant dans Lovecraft et la S.-F. /1, qui mettait en parallèle cette longue nouvelle avec les récits du « petit peuple » d’Arthur Machen. On s’intéressait ainsi aux Pictes et aux théories les plus farfelues concernant leur survivance éventuelle et leur rattachement aux « pygmées » nordiques et aux « brownies ». L’article, même s’il lâchait le fin mot de l’histoire, m’avait rendu curieux, et j’ai donc voulu lire ce texte de mes propres yeux. On notera au passage que le lien est fait ici, effectivement, avec Machen, mais aussi directement avec H.P. Lovecraft et Robert E. Howard. Je ne pouvais dès lors passer à côté…

 

Les deux nouvelles ici reprises prennent pour cadre l’Écosse, patrie chère au cœur de l’auteur. Il s’en dégage une atmosphère très particulière, qui en justifie à elle seule la lecture. Que ce soit dans le « no man’s land » de montagnes et de collines de la première nouvelle ou sur la côte glaciale de la seconde, on voit ici divers aspects de l’Écosse, dont le folklore infuse les textes en dégageant un inévitable parfum de bruyère.

 

« No Man’s Land » est le récit d’un chercheur, passionné par l’histoire antique de la Grande-Bretagne, qui s’offre randonnées et parties de pêche dans une région particulièrement désolée de l’Écosse, où il s’est lié d’amitié avec un berger. Celui-ci, cependant, se fait l’écho de rumeurs concernant la survivance des Pictes, sous forme de « petit peuple », dans ces collines en apparence seulement abandonnées… et notre chercheur en fera bientôt les frais. Mais que ne ferait-on pas pour l’amour de la vérité ?

 

Si la nouvelle ne brille à mon sens guère par le style, elle vaut néanmoins le détour en raison de plusieurs atouts : au-delà du thème passionnant dont elle traite (mais je vous renvoie ici à l’article précité de Michel Meurger…), elle bénéficie donc d’une superbe atmosphère, mais livre aussi de beaux portraits tragiques, avec les figures du berger et surtout du chercheur ; ce dernier ne correspond en effet qu’en partie à l’archétype souvent présent dans ce genre de récit (et très lovecraftien, d’ailleurs) du rationaliste qui refuse de voir la vérité : il faut dire qu’il se la prend en pleine face… Mais ce n’est pas la fin du récit pour autant, ce que j’ai trouvé particulièrement intéressant : en effet, le chercheur, seul contre tous, revient de lui-même dans la région maudite en quête de preuves, tant pour s’assurer de ce qu’il a vécu que pour en tirer gloire… Ce qui m’a paru très bien vu, et offre des développements intéressants.

 

Mais la seconde nouvelle, « Les Îles lointaines », m’a paru encore plus réussie (d’autant qu’elle m’a semblé plus aboutie sur le plan formel). Le héros, cette fois, est un aristocrate écossais, issu d’une très vieille lignée aux origines mythiques. De tout temps ses ancêtres ont regardé vers l’ouest, vers l’île de Cuna et au-delà, et ont plus qu’à leur tour connu une fin tragique en mer. Dès son plus jeune âge, notre aristocrate est ainsi fasciné, littéralement, par un paysage marin embrumé, une plage, un cap, et au loin l’île inaccessible… vision qui ne le quittera plus de sa vie, jusqu’à ses tout derniers instants, bien loin de ladite plage.

 

John Buchan traite ici d’une sorte de « mémoire héréditaire », thème qui peut là encore renvoyer à H.P. Lovecraft, mais peut-être plus encore à Robert E. Howard (dont on connaît par ailleurs la fascination pour les Pictes et le « petit peuple », histoire de revenir au premier récit – voyez le très bon Bran Mak Morn). Il livre ainsi un portrait poignant d’aristocrate déphasé, portrait nostalgique également, porteur d’une satire douce-amère de la bonne société anglaise, mais vibrant également d’un éloquent amour pour les paysages écossais. Ceux qui me connaissent savent que je ne suis pas vraiment dans le délire « la terre et les morts », mais, pour le coup, c’en est une très belle illustration, dont la beauté et la poésie n’ont d’égale que la justesse. Un très beau récit, vraiment.

 

Et tout cela me donne donc envie d’approfondir quelque peu ma découverte de l’œuvre de John Buchan, du fantastique en premier lieu, certes, mais aussi peut-être du reste… et notamment des Trente-Neuf Marches. On verra bien…

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"Là", de Ian Monk

Publié le par Nébal

Là Ian Monk

 

 

MONK (Ian), , Paris, Cambourakis, coll. Poésie, 2014, 171 p.

 

Je vieillis.

 

Ma mémoire me joue des tours.

 

L’autre jour, quand ma libraire préférée m’a (perfidement et de manière foncièrement intéressée) fait remarquer qu’un nouveau Ian Monk était sorti, ma première réaction a été un bête : « Euh, je ne crois pas en avoir jamais lu quoi que ce soit… »

 

Et puis TILT !

 

Plouk Town, bien sûr !

 

Comment avais-je pu oublier. Pour une fois, et ce grâce à l’IMMENSE Nicolas Richard, j’avais lu et aimé… de la poésie. Oui. De la POÉSIE ! Bon, un peu spéciale, certes. Oulipienne, qui plus est. Mais de la poésie. J’avais vraiment beaucoup aimé ce recueil incantatoire-PMU, qui savait dégager la beauté et l’émotion, avec aussi une bonne dose d’humour, du quotidien le plus banalement sordide.

 

Alors, forcément, je me suis empressé de parcourir ce joli . Et j’ai laissé le charme agir, avec autrement plus de plaisir que pour un déodorant. Quelques « vers » (mais s’en agit-il vraiment ?) saisis ici ou là (non, ) ont tôt fait de me convaincre qu’on était là (non, ) de nouveau devant quelque chose de très fort.

 

J’ai acheté, j’ai lu. Et si – je ne m’en cacherai pas – je n’ai pas pris avec la même baffe qu’avec Plouk Town, si, pour dire les choses comme elles sont, ce nouveau recueil me paraît un poil inférieur, c’est néanmoins à n’en pas douter de la bonne, et j’ai pris mon pied comme de juste.

 

Avec de la poésie.

 

Non mais franchement.

 

Oui, mais c’est du Ian Monk. Alors, au premier contact, c’est drôle. Au deuxième, c’est terrible. Et en définitive, c’est parfaitement juste. La poésie de Ian Monk, si elle lorgne un peu moins ici (non, ) sur le PMU, est toujours ancrée dans le quotidien le plus morose de notre triste et tragique pays d’en-France, à la langue si riche mon cul. Un quotidien fait d’envies avortées (superbe litanie des « je veux », dans la partie X, à mon sens le point d’orgue du recueil), d’amours nécessairement frelatées, de vies qui s’avancent péniblement vers la mort et rien d’autre, de soap operas à la con, enfin, qui viennent entrelarder le tout.

 

, qu’on se le dise, on regarde la télé, et notamment Les Feux de l’amour. Ce qui m’a rappelé, personnellement, une mienne tatie Parkinson, non sans émotion. , il y a des petits jeunes sans avenir, des mamies qui n’en ont bien évidemment pas davantage, et au milieu la horde des entre-deux-âges qui turbinent, ou plus souvent chôment, entre deux matches de foot ou, ce qui revient au même, deux pornos télévisés. , on se demande où t’as caché la putain de télécommande, merde, y a bientôt Question pour un champion qui commence (autres réminiscences…).

 

, on fait toujours dans l’incantatoire, même si c’est de manière moins systématique que dans Plouk Town. , on malmène le français avec adresse pour lui faire dire le vrai sous la couche de crasse (de cette langue extrêmement riche mon cul). , on se pose des questions, on a les sentiments à fleur de peau, on fait de la poésie en sifflant des bières, on suscite le Beau avec une putain de majuscule au détour d’un « vers » avorté (lui aussi), dans un enchaînement perpétuel qui se joue des limites. , on s’impose des contraintes (eh), mais pour mieux s’en jouer, peut-être.

 

, c’est tellement fort-drôle-triste qu’on a envie de lire à voix haute, sans pouvoir s’arrêter, sans jamais reprendre son souffle. , on a envie de tout citer (et de faire chier les camarades qui n’y sont pas forcément sensibles, ai-je cru comprendre). Là, je vais vous en balancer dans la gueule, comme ça, parce que je ne sais décidément pas parler de poésie, et qu’un extrait vaut mieux que mes pathétiques tentatives d’en rendre compte.

 

IX/I

 

Le premier outrage tu t’en souviens même pas

Tu étais pas encore là en fait et pour

Cause parce que c’est toi qu’on faisait

 

Le deuxième outrage tu t’en souviens pas non

Plus c’est les tubes de Johnny te faisant

Gigoter dans ce ventre de plus en plus étroit

 

Le troisième outrage c’est le goût de nicotine

De Long Island Ice Tea puis plus rien pour

Longtemps sauf des tisanes dégueus puis de la Hépar

 

Le quatrième outrage c’est un coup de queue dans

Ta tête puis dans tes fesses quand tu essaies

De te retourner pour éviter cette chose bizarroïde là

 

Le cinquième outrage c’est cette lumière blafarde cette

Odeur aseptique ces bruits de métal ce goût dans

L’air cette sensation de tissu sur ta peau

 

Le sixième outrage c’est la dernière tétée au

Sein familier plus de chair plus de chaleur plus que

Du caoutchouc poisseux et pour si longtemps encore

 

Le septième outrage c’est ta première claque de

Nulle part comme ça comme l’éclair d’un

Ciel si nouveau et mauve et étrange et beau

 

Le huitième outrage c’est ta première dent qui

Perce tes gencives gratouille ta langue empêche tes vieux

De dormir qui arrache la peau de tes fesses

 

Le neuvième outrage c’est ta première maladie infantile

Avec tes premiers boutons qui grattent nez qui coule

Gorge qui brûle tête qui bourdonne yeux qui collent

 

Le dixième outrage c’est ton premier jour à

L’école parmi tous ces mômes qui braillent qui

S’embêtent ces adultes qui s’énervent s’emmerdent

 

Le onzième outrage c’est ton premier repas à

L’école ces choses étranges qui portent les mêmes

Noms mais pas les mêmes odeurs que chez toi

 

Le douzième outrage c’est la découverte que le

Père Noël n’existe pas qu’on t’a

Menti pris pour un con et surtout tes vieux

 

Le treizième outrage c’est la découverte que le

Bon dieu n’existe pas qu’on t’a

Menti pris pour un con comme tout le monde

 

Le quatorzième outrage c’est se rendre compte que

Tu vas pas vivre éternellement pas plus que ta

Famille tes copines tes copains et ton poisson rouge

 

Le quinzième outrage c’est ton premier amour pour

Qui tu donnerais un bras cinq ans de ta

Vie et qui sait même pas que tu existes

 

Le seizième outrage c’est ton deuxième amour qui

T’aime aussi ouais mais tu fous tout en

L’air en le trompant bêtement sans faire exprès

 

Le dix-septième outrage c’est le lendemain de

Ta dixième cuite et le fait que tout soit

Pas parti dans les chiottes de l’espace-temps

 

Le dix-huitième outrage c’est l’après-lycée

Là où tout devait devenir plus génial sympa adulte

Libre mais tout reste compromis terne quotidien et enfantin

 

Le dix-neuvième outrage c’est se rendre compte

Qu’on deviendra pas pianiste footballeur star de cinéma

Au choix sauf si le père Noël existe finalement

 

Le vingtième outrage c’est ta première journée de

Vrai boulot et la réalisation qu’elle est loin

Oui même très très loin d’être la dernière

 

Le vingt-et-unième outrage c’est devenir propriétaire

Puis le lendemain la chaudière meurt et les voisins

D’au-dessus font saigner un mouton au balcon

 

Le vingt-deuxième outrage c’est tous les autres

Qui avancent plus vite que toi parce que plus

Beaux cons lèche-culs polytechnicien et compagnie

 

Le vingt-troisième outrage c’est être obligé de

Laisser tomber la clope l’alcool le sucre le

Beurre le café pour pouvoir s’ennuyer plus longtemps

 

Le vingt-quatrième outrage c’est le dernier jour

De travail avant ce vide qui aurait été génial

A l’époque où tu bouffais buvais baisais encore

 

Le vingt-cinquième outrage c’est ta dernière maladie

Qui ruine la sécu pour si peu de temps

Finalement mais bon tu as déjà payé largement pour

 

Le vingt-sixième outrage c’est rester cloué au

Lit parmi tous ces gens qui bougent circulent causent

Comme si rien n’était comme si tout était normal

 

Puis le vingt-septième outrage après tout ça surtout

Si tu as été sage c’est qu’y

A rien nada même pas un cadeau de Noël

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"Persistance de la vision", de John Varley

Publié le par Nébal

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VARLEY (John), Persistance de la vision, [Persistence of Vision], traduit de l’américain par Michel Deutsch, Paris, Gallimard, coll. Folio Science-fiction, [1978-1979] 2000, 510 p.

 

Vous l’avez peut-être remarqué, hélas, à la lecture de mes récents texticules, mais j’ai en ce moment beaucoup de mal à rédiger des comptes rendus… C’est d’autant plus gênant quand j’ai affaire, comme ici, avec un bouquin vraiment excellent : je crains de ne pas être en mesure d’en parler de manière pertinente et convaincante. Croyez-moi donc sur parole, à tout hasard : Persistance de la vision de John Varley est bel et bien à la hauteur de sa réputation ; c’est un recueil de nouvelles de science-fiction tout à fait brillant, probablement un des meilleurs que j’ai jamais lus, rivalisant avec ceux de, disons, Ted Chiang ou Greg Egan.

 

Je n’ai découvert John Varley que tout récemment, à la lecture du Système Valentine. Mais c’est peu dire que j’ai été conquis, malgré un démarrage un peu difficile. Cet unique roman a en effet suffi à me convaincre que nous sommes là en présence d’un des plus importants auteurs de la science-fiction contemporaine. La densité de trouvailles, l’intelligence du propos, le foisonnement des détails, le jeu habile entre tragique et comique, font de ce pavé un exemple éloquent de ce que la science-fiction peut produire de meilleur. Bien évidemment, je ne comptais pas en rester là… d’autant que j’avais trouvé dans ce roman une sacrée matière à inspiration pour Eclipse Phase, le fascinant jeu de rôle dont je vous ai parlé il y a quelque temps et que je compte maîtriser prochainement. J’aurais pu enchaîner sur d’autres romans situés dans le même univers, comme Le Canal ophite ou Gens de la lune, mais l’excellente réputation du recueil Persistance de la vision, dont plusieurs nouvelles appartiennent également à ce cycle, a finalement décidé de mon choix. Et si, pour tout un tas de raisons plus ou moins valables, j’ai mis le temps pour achever cette lecture, je ne le regrette en rien : qu’est-ce que c’était bon !

 

Petit avertissement pour ceux qui chercheraient à se le procurer en occasion : faites attention, les gens, le présent recueil en Folio Science-fiction, qui correspond bien à un unique recueil en VO, avait autrefois été publié en deux volumes en Présence du futur, l’un intitulé Persistance de la vision (d’où un risque de confusion…) et l’autre Dans le palais des rois martiens. C’est bien ici de l’œuvre intégrale dont je vais vous entretenir.

 

Neuf nouvelles – ou sans doute plus exactement novellas – composent ce recueil hors-normes, qui fait son poids, sans jamais qu’il y ait du gras : rien, absolument rien n’est superflu dans Persistance de la vision, ouvrage à nouveau extrêmement dense et foisonnant. L’inventivité de l’auteur n’est jamais prise en défaut, qui sait nous régaler d’astucieuses trouvailles et de thématiques de réflexion passionnantes à chaque page, voire à chaque phrase.

 

J’avoue ne pas trop savoir au juste comment présenter ce livre de la manière la plus édifiante… Je crains d’avoir à recourir à nouveau à la mauvaise vieille méthode consistant à détailler le sommaire, dans l’ordre du recueil. Bon, on va faire avec…

 

J’ai tendance à croire qu’il était impossible de trouver une meilleure introduction à ce recueil que « Le Fantôme du Kansas », mais il est vrai que cette nouvelle est une des plus proches de mes préoccupations et de l’univers d’Eclipse Phase, ce qui peut biaiser mon jugement. Fascinante enquête policière, en tout cas, que cette histoire de meurtres à répétition, et que l’on aurait a priori tendance à juger absurdes, dans un univers où la sauvegarde semble garantir une certaine forme d’immortalité… S’y ajoute – et cela semble décidément important chez l’auteur – une belle réflexion sur l’art, en l’occurrence ici une nouvelle forme reposant… sur les manipulations météorologiques. Proche de la perfection.

 

« Raid aérien » me paraît impossible à résumer, tant l’histoire se met en place progressivement et accumule surprises et rebondissements. Contentons-nous donc de dire qu’il se passe des choses bien étranges dans ce vol d’un avion de ligne… La tragique actualité récente n’a pas manqué de me rappeler ce texte, dois-je dire.

 

« Un été rétrograde », pour être tout à fait recommandable, se situe probablement un cran en dessous. L’histoire en elle-même n’a rien de bien passionnant, la nouvelle valant surtout pour son cadre et ses personnages, tout à fait réussis. Là encore, grand foisonnement d’idées aisément adaptables à vous savez quoi.

 

« Le Passage du trou noir », de même, est un texte tout à fait réussi, mais moins bluffant que les plus belles réalisations de ce recueil. On appréciera tout de même là encore la charmante histoire d’amour entre les deux protagonistes, séparés par le vide spatial…

 

« Dans le palais des rois martiens » nous ramène au meilleur niveau du recueil. L’histoire de cette première expédition martienne et de son sort a priori dramatique – échouée sur la planète rouge loin de tout secours terrien – est d’une richesse exceptionnelle, et débouche sur une superbe utopie, dans un sens. Brillant, à nouveau.

 

On enchaîne avec « Dans le chaudron », belle nouvelle vénusienne évocatrice du mythe de la Frontière, focalisée sur un duo de personnages des plus sympathiques. Cadre superbe, là encore, et très belles idées. Et pour une fois qu’un happy end ne se montre pas agaçant…

 

« Dansez, chantez » fait probablement partie de mes nouvelles préférées de Persistance de la vision. Là encore, John Varley traite intelligemment de l’art dans un contexte science-fictif – la musique, en l’espèce. Mais, au-delà, il multiplie les idées géniales qui font de cette expérience une plongée fascinante dans la transhumanité la plus radicale.

 

On change pas mal de registre avec « Trou de mémoire », très intéressante variation sur les thèmes dickiens, avec lesquels l’auteur s’amuse énormément – et le lecteur avec. N’était une fin un peu abrupte, peut-être, on toucherait là à nouveau au chef-d’œuvre.

 

Mais, en dépit d’un reproche un peu similaire, c’est bel et bien sur un chef-d’œuvre que se conclut le recueil avec « Les Yeux de la nuit », extraordinaire réflexion sur la communication d’une richesse frôlant l’exhaustivité. On peut à vrai dire se demander s’il s’agit là de science-fiction, malgré le cadre utopique et la manière dont est traité le thème. Mais peu importe : c’est fascinant de bout en bout, d’une intelligence rare, et c’est peut-être bien, même borderline, le point d’orgue de ce recueil.

 

N’en jetez plus… ou plutôt si, encore ! Qu’est-ce que c’est bon ! On en redemande volontiers… Je me répéterai donc : Persistance de la vision est un recueil de science-fiction absolument génial, digne des tout meilleurs auteurs du genre. Un type-idéal, à vrai dire. Un modèle dont bon nombre d’auteurs feraient bien de s’inspirer. Une source de réflexions quasiment inépuisable. Porté par une langue fluide et un humour délicieux, comme pour achever de vaincre toute résistance, ce recueil de John Varley est donc plus que recommandable : qui s’intéresse au genre fera bien de se le procurer au plus tôt, il lira rarement quelque chose d’aussi puissant. Alors on ne galvaudera pas le terme, que l’on a pu appliquer à certaines nouvelles individuellement : globalement aussi, Persistance de la vision est un chef-d’œuvre. Indispensable.

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