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"Eclipse Phase : Kit d'introduction"

Publié le par Nébal

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Eclipse Phase : Kit d’introduction

 

Avant même la parution (retardée…) d’Eclipse Phase en français, les gens de chez Black Book avaient sorti ce petit Kit d’introduction, disponible gratuitement au téléchargement. Il me semble mériter que j’en dise quelques mots, dans la mesure où il est autrement plus conséquent que celui qui avait été fait, par exemple, pour Deadlands Reloaded.

 

On commence en gros par une présentation succincte de l’univers. Et là, autant le dire, c’est le point faible de ce Kit d’introduction : l’univers foisonnant d’Eclipse Phase est tout simplement trop riche pour être réduit en ces quelques pages beaucoup trop réductrices. Si la chronologie et le glossaire abrégé sont utiles pour se donner une idée de ce dans quoi on s’embarque, le reste se révèle plus frustrant qu’autre chose. Pas d’indications véritables sur le système intérieur et le système extérieur, trop peu d’hypercorps, quelques vagues données sur les factions criminelles, en gros rien sur Firewall… Ben, ça ne marche pas, quoi. On ne peut cependant en blâmer les responsables, résumer cet univers extrêmement dense au format d’un Kit d’introduction relevait de la mission impossible.

 

Rien à redire, par contre, sur les règles abrégées qui suivent immédiatement. C’est là un outil qui pourra même se révéler utile une fois une véritable campagne lancée. L’essentiel est là (et on prend déjà la mesure de sa complexité relative). Bien évidemment, il n’y a ici rien sur la création de personnage, mais les valeurs, les tests et le combat sont suffisamment détaillés et illustrés par des exemples pour approcher en douceur le système.

 

Suit un scénario d’introduction. ATTENTION, à partir de là, spoilers Intitulé « Prenez garde aux ADM », il se joue avec quatre personnages prétirés, membres de Firewall depuis un certain temps mais qui ne sont pas censés se connaître au début. On les lance, alors qu’ils se trouvent sur une barge d’écumeurs, sur la piste d’un marchand d’armes, qui compte vendre une nanonuée relique des Titans. Bien entendu, les PJ sont censés empêcher que la vente aboutisse, et si possible se débarrasser de cette dangereuse arme. Pour cela, une excellente idée du scénario consiste à inciter les joueurs à faire mourir leurs personnages pour les ressusciter ensuite avec leurs sauvegardes… On intègre ainsi un concept fondamental d’Eclipse Phase. La morphose se fait ensuite avec des synthémorphes plus taillés pour le combat, et le scénario se poursuit, assez bourrinement certes, sur Mars, là où la relique a été découverte. Un scénario plutôt bien conçu ; des phases libres sur la barge et sur Mars permettent de découvrir l’univers, là où l’intrigue (certes minimaliste et bourrine), plus linéaire, permet bien de tester divers aspects du système et des principes fondamentaux de la transhumanité. On trouve en fin de livret les personnages prétirés sous leurs deux aspects, et deux plans (qui me paraissent difficilement utilisables…).

 

Aussi, en dépit de l’inévitable bémol concernant la présentation de l’univers – je reste persuadé qu’il faut que les joueurs sachent presque tout avant de se lancer dans une campagne… –, ce Kit d’introduction me paraît remplir parfaitement son office. Une bonne porte d’entrée, donc, pour un jeu qui m’a toujours l’air très exigeant, mais résolument fascinant.

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"Idées noires, l'intégrale", de Franquin

Publié le par Nébal

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FRANQUIN, Idées noires, l’intégrale, Paris, Audie – Fluide glacial, [2001] 2007, 70 p.

 

Si, dans mon inculture crasse, je n’ai finalement que très peu lu les Spirou & Fantasio de Franquin, c’est néanmoins là un auteur de BD qui a beaucoup compté pour moi. D’abord et avant tout pour Gaston, bien sûr, dont, gamin, j’ai lu et relu avec un plaisir croissant les gaffes, et qui est définitivement devenu mon modèle en tout ou presque. Mais aussi pour les Idées noires

 

Je n’étais pas encore dépressif, loin de là, quand j’en ai lu pour la première fois. Et pour cause : je devais avoir dix ou onze ans. Je m’étais alors procuré, sur la seule foi du nom de Franquin, ce deuxième tome bâtard en semi-format. Bien entendu, on était là très loin de Gaston, bien plus loin que tout ce que j’aurais pu imaginer… Mais, malgré mon jeune âge (tendre, mon cul), j’ai immédiatement adhéré à la chose. Tout m’a séduit, des vers de Victor Hugotlib ouvrant ce petit volume (hélas pas repris ici, mais je crois que ça finissait par « L’œil était sur la page et regardait Franquin »…), au terrible « Qui m’aime me suive ! » final. Je me souviens, encore aujourd’hui, de la plupart des « gags » (qui n’en sont pas toujours), au point que je pourrais en citer quelques-uns quasiment par cœur. Et puis ce dessin, superbe noir et blanc, que j’ai redécouvert émerveillé avec cette intégrale, et qui me fait penser que Franquin, c’est un peu notre Frank Miller à nous dans la franco-belge, tiens… Et les signatures, aussi ! Bref : ce tout petit album, je l’ai lu et relu, et adoré par-dessus tout. Ce fut un véritable choc, voire – le terme serait peut-être plus juste encore – un traumatisme. Et déjà un avant-goût de cette donnée fondamentale : la BD, ce n’est pas que pour les enfants, non mais. Et j’ai eu l’impression, du coup, d’avoir grandi d’un bond à la lecture des Idées noires – hop !

 

Même si, bien sûr, il m’a fallu un peu de temps, encore, pour comprendre certaines planches, et saisir leur portée. Si la dimension écologiste m’avait déjà fortement marqué dès la première lecture – c’était dans l’air du temps, sans doute –, je pense n’avoir saisi que plus tard tout le côté anar des Idées noires (voire de Gaston…), avec ses nombreuses piques contre les militaires, les patrons, les politiques, les curés et leurs fidèles…

 

Et puis, le côté dépressif et parano, bien sûr, je ne l’ai pleinement intégré qu’au fur et à mesure… Je me souviens d’un Spirou, tiens, mais qui, hérésie, n’était pas de Franquin (probablement de Tome & Janry) : Fantasio y était méchamment déprimé, et Spirou faisait la remarque que c’était les gens les plus rigolos qui faisaient les pires dépressions, ou l’inverse, je ne sais plus. Cette idée m’a marqué à vie. Je ne suis pas certain d’être pour ma part particulièrement rigolo, pourtant, mais je fais des efforts… En tout cas, j’ai eu l’impression de vérifier régulièrement cet axiome. Et c’est sans doute dans les Idées noires, rétrospectivement, que j’en avais eu le premier aperçu. Je ne ferai pas l’affront de qualifier Franquin de « clown triste », parce que je peux pas blairer ces putains de clowns qui, eux, ne m’ont jamais fait rire (mais ça me rappelle la blague sur le clown dépressif dans Watchmen, au passage…).

 

Mais il y a, dans ces Idées noires, une harmonie parfaite entre l’humour et le tragique, a fortiori quand c’est le destin de l’humanité entière qui est en jeu. Et sans doute aussi ce que je qualifierais volontiers de « misanthropie bienveillante », une philosophie qui est mienne depuis, pfou, au moins (et donc probablement depuis la lecture des Idées noires, en fait…) : en gros, tous les hommes sont des cons, mais, hein, bon, ben c’est pas une raison, quoi. Bon. Et puis il y a parfois une rage mêlée de dégoût qui s’exprime (l’exemple le plus frappant étant peut-être celui du soleil qui dégueule…). Une cruauté politique jubilatoire, enfin – le fusil PANDAN-TAGL !

 

Quoi qu’il en soit, tout le monde y passe. Quand Franquin broie du noir (donc), cela est bon. « Lorsqu’après avoir lu une page d’Idées noires de Franquin on ferme les yeux, l’obscurité qui suit est encore de Franquin. » Il fait tout noir, là. Et cela est bon.

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"Le Piège de Lovecraft", d'Arnaud Delalande

Publié le par Nébal

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DELALANDE (Arnaud), Le Piège de Lovecraft. Le livre qui rend fou, Paris, Grasset, 2014, 365 p.

 

Tiens donc. Une lovecrafterie, encore, oui, mais chez un gros machin où on ne s’y attend pas. Et de la part d’un auteur français, à succès semble-t-il, notamment pour son thriller ésotérique (genre qui aurait dû, dans un monde idéal, crever après l’excellent et définitif Pendule de Foucault d’Umberto Eco) Le Piège de Dante. Et qui du coup appelle son nouveau roman… Le Piège de Lovecraft. Ça fait beaucoup, quand même. Au regard de mes préjugés, en tout cas. Disons-le tout net : j’en avais tellement que, si on ne m’avait pas suggéré d’en causer dans Bifrost, je n’aurais probablement jamais touché ce livre. Mais, vous le savez, Nébal est un con… Nouvelle démonstration, puisque j’ai en définitive passé un très bon moment avec ce roman ludique et malin, bien plus intéressant que ce à quoi je m’attendais, quand bien même certains défauts m’empêchent de lui décerner des lauriers.

 

Le livre commence par un échange de mails entre le narrateur, le Canadien David, et… Michel Houellebecq. Si. Au sujet de Lovecraft et du Necronomicon. L’auteur de H.P. Lovecraft. Contre le monde, contre la vie comprend bien vite qu’il est tombé sur un guedin, et met rapidement un terme à la discussion.

 

Suit le récit à la première personne de David, récit qui explique comment il a sombré dans la folie. Étudiant à l’Université de Laval, qui se pique de littérature, David se lie (autant que l’on peut se lier) avec le dénommé Spencer, qui ne tarde pas à abandonner leur pathétique groupe de pouètes pour s’impliquer dans un autre cercle dédié à Cthulhu, et pratiquant semble-t-il une sorte de jeu de rôle sur support électronique. Groupe qu’il ne tarde cependant pas à quitter… pour commetre un meurtre de masse suivi d’un suicide dans l’université.

 

Expérience traumatisante pour David, témoin de tout cela, et qui, du coup, cherche à comprendre, à déterminer les racines du mal qui s’est si étrangement exprimé. Alors David se penche sur le cercle de Cthulhu, et en arrive logiquement à Lovecraft. Et au Necronomicon, ce célèbre livre factice dont la légende le fascine bientôt, à tel point qu’il va consacrer sa thèse aux « livres imaginaires » en général et aux « livres maudits » en particulier. Ce qui va rejoindre son « enquête » sur Spencer et le Cercle de Cthulhu.

 

David va ainsi aller de révélation en révélation, dans sa quête du Necronomicon, ou, au-delà, du livre ultime, la source, celui qui contient tous les autres. Et il va être persuadé que l’invention de Lovecraft… pourrait bien avoir une forme d’existence réelle (numérisée par le Cercle ?). Bien sûr, il ne s’agit pas ici d’évoquer les pathétiques canulars tels que celui-ci, ou, pire encore, celui-là… Non, il s’agit ici d’une quête de l’horreur cosmique et du mal métaphysique.

 

Mais l’enquête de David est pour le moins étrange : facilitée sous certains angles – ainsi il rencontre « par hasard » Stephen king à Castle Rock, dans le Maine… –, elle laisse apparaître des données troublantes. Les noms, par exemple : sa femme s’appelle Armitage, il croise un Wade Jermyn, psychopathe soigné par un docteur Simon Orne… Des noms qui viennent de l’œuvre de Lovecraft ! Et c’est à Providence, bien sûr, que se trouvera la porte (et la clef) qui permettra de comprendre tout cela…

 

Oui, à lire ce résumé, j’imagine que vous avez déjà pigé la fin… En fait, on se doute très vite du tour que va prendre ce Piège de Lovecraft. Cela pourrait être ennuyeux, voire rédhibitoire, mais pourtant, non. C’est comme Lovecraft, en fait : pour tout un tas de raisons, ça ne devrait pas marcher… et pourtant, ça marche.

 

Sans doute parce que, au-delà de cette dimension vaguement dickienne, et résolument arrogante voire mégalomane, mais pas inintéressante, Arnaud Delalande se montre un conteur doué et plein d’astuce. La fin peut agacer, oui ; la philosophie de l’auteur aussi, qui paraît résolument hostile au matérialisme mécaniste et athée de Lovecraft… Mais ces points négatifs (on pourrait y ajouter quelques menues erreurs factuelles, mais qui ne seront relevées que par les puristes) sont compensés par une construction adroite, un indéniable sens du rythme, une plume agile et agréable.

 

Aussi Le Piège de Lovecraft est-il en définitive… un bon thriller ésotérique. Ce qui, logiquement, ne devrait pas exister. On pourrait s’arrêter là, et conclure au bon roman de plage, ce qui serait déjà en soi tout à fait honorable. Mais je tends à coire qu’il y plus que cela dans ce livre, qui, à défaut d’apporter des réponses satisfaisantes, pose de bonnes questions.

 

Ludique et malin, disais-je. Une très bonne surprise, donc. Certainement pas irréprochable, mais nettement au-dessus du lot des lovecrafteries habituelles.

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"L'Abomination d'Innswich", d'Edward Lee

Publié le par Nébal

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LEE (Edward), L’Abomination d’Innswich, [The Innswich Horror], traduit de l’anglais par Thomas Bauduret, [s.l.], Mythologica, 2014, 150 p.

 

Oh ben tiens, une lovecrafterie de plus. Le titre (pas terrible…) est assez explicite, non ? En tout cas, il m’a davantage parlé que le nom de l’auteur : je n’avais jamais entendu causer d’Edward Lee avant de découvrir ce court roman, et avais même soupçonné, du coup, le pseudonyme (on est paranoïaque ou on ne l’est pas)… Mais non, il semblerait bien qu’Edward Lee existe (il a une fiche Wikipedia, preuve ultime !), et même qu’il ait commis plusieurs lovecrafteries en dehors du présent roman.

 

Vous l’aurez sans doute compris à la lecture de ces quelques lignes d’introduction : j’avais pas mal de préjugés concernant ce livre publié parallèlement au Mythologica spécial Lovecraft, et par les mêmes gens, grosso modo. La faute à ce titre un peu couillon, à la ridicule et bête mention « Pour public averti » figurant en quatrième de couv’ (ce gag ne me fait jamais rire), et à une abondance de coquilles que le lecteur imprudent se prend en pleine poire dès l’incipit.

 

On aurait cependant bien tort de s’arrêter à cela. Et, disons-le, si L’Abomination d’Innswich ne casse pas trois tentacules à un shoggoth, c’est quand même pas pire (bitte), et même, allez, tout à fait honnête, à condition d’aimer, au-delà du Lovecraft « pur », les séries B à Z vaguement lovecraftiennes et jouant volontiers la carte du grotesque ; disons, pour faire un parallèle cinématographique, que ce Lovecraft-là m’a pas mal fait penser à Stuart Gordon, pour le pire (From Beyond) mais heureusement surtout pour le meilleur, ou en tout cas le plus sympathique (Re-Animator et surtout, bien sûr, Dagon, puisque ce dernier film, en dépit de son titre, est en fait une adaptation plutôt marrante du « Cauchemar d’Innsmouth »). En effet, il y a tout de même pas mal d’humour dans cette Abomination d’Innswich, pas mal de cul aussi (mais gentil, hein, le « public averti » s’en prend aisément plus dans le foufouillon – faudra que je vous parle prochainement du Neonomicon d’Alan Moore et Jacen Burrows, d’ailleurs…), un héros con-con, une romance bêtasse, des twists et des révélations qui n’en sont pas mais c’est pas grave puisque c’est le jeu… Bref, oui, tous les ingrédients d’une série B à Z vaguement lovecraftienne, donc. Et plutôt d’une bonne. Certes, il ne faut pas s’attendre ici à des merveilles de littérature et à des baffes stylistiques, pas davantage à des constructions audacieuses, et en fait de profondeur on se contentera de Profonds. Mais ça se lit tout seul, et ça fonctionne ; bon nombre de pastiches ne peuvent pas en prétendre autant…

 

L’histoire ? L’est pas ben compliquée… Cousue de fil blanc, à vrai dire, mais ça fait partie du jeu, encore une fois. Nous sommes à la fin des années 1930, peu après la mort de Lovecraft, donc. Foster Morley, de Providence, s’est pris de passion pour l’œuvre de cet illustre inconnu qui finira par devenir une célébrité locale et mondiale. Riche dilettante, il fait du tourisme en Nouvelle-Angleterre sur les traces de son idole. Et, un jour que l’on n’osera pas qualifier de « beau », il fait la découverte d’un patelin du nom d’Olmstead… comme le narrateur du « Cauchemar d’Innsmouth », sa nouvelle préférée (on notera que cette information ne figure pas dans la nouvelle, en fait, mais seulement dans des papiers de Lovecraft dont je ne suis pas certain qu’ils aient été publiés à l’époque, mais passons…). Intrigué par la coïncidence, Morley se rend sur place ; là, il découvre une ville presque entièrement neuve – tous les bâtiments ont été refaits au début de la décennie –, bien différente de la terrible Innsmouth de Lovecraft. Mais Morley, fin connaisseur de ce chef-d’œuvre, repère en ville bien des coïncidences étranges dans les noms locaux… jusqu’à la pointe de la ville, du nom d’Innswich. Bien décidé à percer les secrets de l’inspiration du gentleman de Providence, Morley prend une chambre en ville. Mais il n’est pas au bout de ses surprises… dans ce patelin où toutes les femmes semblent être enceintes, comme la belle Mary.

 

Vous vous doutez déjà de la suite : l’idée, pour l’essentiel, c’est que Lovecraft a dit la vérité dans sa nouvelle, ne masquant qu’à peine les noms et les événements. SPOILER !!! Tu parles, on le voit venir dès le début. Et c’est bien pour ça que je trouve que ça fait partie du jeu. Edward Lee s’amuse avec la nouvelle de Lovecraft comme avec le lecteur qui l’apprécie, quitte à commettre quelques hérésies ici ou là. Et ça marche plutôt bien, notamment du fait de la naïveté, non, de la bêtise du narrateur (par ailleurs conservateur et très chrétien…). Du coup, c’est assez drôle, en fait, même quand ça sombre dans le pire mauvais goût grivois. On se serait peut-être passé du gros twist final, mais peu importe : en attendant, aussi étrange que cela puisse paraître, on a plutôt passé un bon moment. Et ce même si ça ne tient pas totalement la route.

 

Plutôt une bonne surprise, donc. Même si l’on ne fera certainement pas de cette Abomination d’Innswich une lecture indispensable – à vrai dire, je ne sais même pas si elle est recommandable… –, le fait est que je me suis plutôt amusé avec cette courte lecture. Un pastiche assez réussi, donc. Et dans le foisonnement des lovecrafteries, ça n’arrive pas tous les jours…

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"In God We Trust", de Winshluss

Publié le par Nébal

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WINSHLUSS, In God We Trust, Bègles, Les Requins Marteaux, 2013, [n.p.]

 

Je le confesse : je ne connais vraiment pas grand-chose en matière de BD bien eud’ chez nous. Au-delà des classiques franco-belges de mon enfance, et de quelques Humanoïdes et autres Fluides plus tard, j’ai de sérieuses lacunes. Aussi ai-je dû à maintes reprises me reposer sur le bon goût d’aimables concitoyens pour piocher ici ou là tel ou tel machin qu’il est bien.

 

C’est comme ça que j’ai découvert Winshluss, grâce à un aimable concitoyen, donc (et dont c’est d’ailleurs l’anniversaire aujourd’hui, vieillis heureusement, l’ami) qui, constatant mon ignorance de la BD bien eud’ chez nous, a fortiori à une époque où je lisais surtout des histoires de tapettes en collants, m’a glissé régulièrement un Ferraille entre les pattes. Et ça me plaisait bien, ça, la revue des Requins Marteaux. C’était ben drôle, ça oui, et ça trépignait d’enthousiasme juvénile délicieusement régressif et de bon mauvais goût qui tache ; tout pour me plaire, quoi, et remplacer avantageusement Fluide Glacial qui me paraissait alors en sévère perte de vitesse (sans parler du reste). Et Winshluss, donc, y était, qui nous contait avec Cizo les aventures de Monsieur Ferraille, rien que ça. C’était bien.

 

Quelques années plus tard, j’ai – comme beaucoup de gens semble-t-il – redécouvert Winshluss à l’occasion de la sortie, toujours chez les Requins Marteaux, du fantabuleux Pinocchio, lu chez un autre aimable concitoyen, de bon goût lui aussi malgré son humour déficient car planchapinesque. Et disons-le tout net, sans faire preuve d’originalité : Pinocchio est un chef-d’œuvre, d’une ambition démesurée, qui expérimente volontiers, mais garde toujours le ton absurdo-trash et frais qui faisait tout l’intérêt de Ferraille en général et de Winshluss en particulier.

 

Une émission de radio – mais mérite-t-elle seulement ce nom ? –, à savoir la Salle 101, est depuis revenue maintes fois sur la carrière de Winshluss, par le biais de l’ignoble et répugnant Raoul Abdaloff. Le bougre ne tarrissait pas d’éloges sur chaque nouvelle sortie du créateur de petits mickeys, et c’est comme ça que j’ai fini par entendre parler de In God We Trust (toujours chez les Requins Marteaux). Le projet – revisiter la Bible, épisodes I et II, à la sauce Ferraille – me plaisait bien, et, dès que l’opportunité s’en est présentée, j’ai donc acheté puis lu la chose.

 

Adonc, nous avons saint Franky, patron des amateurs de boublon et des bandes dessinées (un type bien, donc), qui nous rapporte pour notre plus grand plaisir quelques fameux épisodes des deux testaments, de la Genèse à l’Apocalypse, même si un peu dans le désordre, mais on s’en fout. C’est que Winshluss a une mission, dans In God We Trust : sauver nos âmes pécheresses et ignorantes en nous disant ce qu’il y a au juste dans le Livre des livres, histoire de mourir moins bête, et si possible d’aller faire un saut au Paradis plutôt qu’en ENFER. Ambition louable, qui va s’exprimer dans des cases avec des bulles, parce que lire vraiment la Bible, c’est quand même sacrément chiant (pour ma part, dans l’Ancien Testament, j’ai jamais pu franchir les Nombres ; j’ai lu le Nouveau, mais quel pensum…).

 

On s’en doute : dans sa mission d’édification religieuse, Winshluss va adopter un ton absurde et blasphématoire. Certes, le blasphème, c’est foncièrement puéril, et peut-être même un peu ambigu (après tout, un agnostique convaincu comme votre serviteur, et a fortiori un athée, n’a pas besoin de blasphémer…), mais ça peut être vach’ment rigolo.

 

Ça peut.

 

Mais là, c’est triste à dire, le plus souvent, ça ne marche pas.

 

Oh, il y a bien quelques bons gags – comme celui de la tequila paf, crétin comme on les aime –, et les pubs sont toujours aussi hilarantes, mais on sourit plus qu’on ne rit, généralement. Pour une raison toute simple : la plupart des gags composant In God We Trust sont sacrément éculés, voire carrément faciles. Et, du coup, malgré quelques bonnes idées ici ou là, quand l’absurde l’emporte sur le blasphème (ou quand l’auteur fait intervenir Conan et Superman, ce qui marche forcément bien sur moi…), dans l’ensemble, on tourne les pages sans grande passion. Et plutôt qu’un bon Ferraille, on a parfois le triste sentiment de parcourir d’un œil distrait un mauvais Charlie Hebdo (oui, je sais, c’est un pléonasme)…

 

Graphiquement, on peut de même être un peu déçu : certes, c’est bien fait, et il y a bien un peu de variation de styles, mais on est quand même très loin de la maestria de Pinocchio, album mégalomane qui montrait toute la palette du talent de Winshluss.

 

Bref : ce n’est pas foncièrement mauvais, mais ça n’est pas bon pour autant ; et j’ai le sentiment d’avoir un peu gaspillé mes sous avec cet album dont j’attendais trop… On sait que Winshluss est capable de faire bien mieux ; alors, même en tant que fanboy, on ferait mieux de ne pas s’encombrer de cette pochade inutile. Déception…

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"Les Furies de Boras", d'Anders Fager

Publié le par Nébal

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FAGER (Anders), Les Furies de Borås et autres contes horrifiques, [Samlade Svenska Kulter], traduit du suédois par Carine Bruy, Bordeaux, Mirobole, coll. Horizons pourpres, [2011, 2013] 2014, 345 p.

 

Les jeunes éditions Mirobole m’ont tapé dans l’œil avec leurs chouettes couvertures à forte identité graphique, et tout particulièrement la collection « Horizons pourpres », abritant semble-t-il du chouette fantastique à la provenance plus ou moins improbable. J’avais ainsi envie, depuis pas mal de temps, de me lancer dans la lecture de Je suis la reine d’Anna Starobinets, dont j’ai entendu dire le plus grand bien. Mais les lecteurs qui m’ont précédé ont été unanimes : s’il y en avait un, parmi ces titres, qui m’était destiné, c’était de toute évidence Les Furies de Borås du Suédois Anders Fager. Il faut dire que, là encore, la couverture est explicite : il y a du tentacule dans le bocal.

 

Smloutch !

 

Et, oui, tout cela est effectivement très lovecraftien, mais à la sauce contemporaine. Les références ne manquent pas : si l’on ne cite directement ici que Nyarlathotep et Ithaqua, il y a des allusions transparentes à Shub-Niggurath, à Cthulhu, aux Profonds… Anders Fager ne fait sans doute pas vraiment dans « l’horreur cosmique » purement lovecraftienne, il se place clairement dans le registre fantastique plutôt que dans celui de la science-fiction, mais tout ceci est bel et bien « weird » au plus haut point, et s’avère très vite un régal.

 

Smloutch !

 

Au-delà de Lovecraft et de ceux qui l’entourent, références évidentes, la quatrième de couverture évoque également Stephen King (forcément) ou encore John Ajvide Lindqvist (qu’il faudra que je me décide à lire un jour) ; mais j’aurais pour ma part envie de citer un autre nom : les nouvelles composant Les Furies de Borås (une sélection prise dans trois recueils suédois) m’ont en effet furieusement fait penser au Clive Barker des « Livres de sang ». C’est dire si c’est de la bonne…

 

Smloutch !

 

Ce recueil est donc composé de nouvelles et « fragments » qui se répondent et se reprennent, gravitant surtout autour de la nouvelle titre : « Les Furies de Borås » constitue il est vrai une introduction de choix, avec ses lycéennes dévergondées qui sacrifient des mâles dans la tourbière… Du sexe, du sang et des tentacules : joli programme.

 

Smloutch !

 

Mais Anders Fager ne s’en tient pas à ce seul registre, et sait multiplier, avec une grande astuce et un certain humour, les expériences horrifiques. Certes, le thème de ces femmes qui ont pactisé avec des entités antédiluviennes (ou en sont elles-mêmes ?) et massacrent çà et là des mâles stupides revient à plusieurs reprises ; mais les variantes sont fort goûtues. On admirera ainsi la Profonde de « Trois Semaines de bonheur », ou encore le couple SM et leur étrange rencontre de « Encore ! Plus fort ! ». On retournera aussi avec grand plaisir dans le passé, à l’aube du XVIIIe siècle dans « Le Vœu de l’homme brisé », très touchant, ou aux débuts de la psychanalyse dans « L’Escalier de service », nouvelle très astucieuse et absolument délicieuse. Et le recueil se conclut sur « Le Bourreau blond », superbe nouvelle qui reprend, de même que certains fragments, une des protagonistes des « Furies de Borås ».

 

Smloutch !

 

Mais il est d’autres textes (je ne vais pas revenir ici en détail sur les « fragments », mais ils sont généralement du plus grand intérêt) qui jouent sur un tout autre registre. J’avoue avoir particulièrement aimé « Joue avec Liam », avec son gamin « innocent » qui s’amuse avec les « lapins-caca ». On notera enfin « Un point sur Västerbron », nouvelle très intrigante sur un suicide collectif de vieillards…

 

Smloutch !

 

Vous l’aure compris : Les Furies de Borås est un recueil de très grande qualité. À vrai dire, je le trouve même salutaire, en cette triste époque où le fantastique est le plus souvent réduit à peau de chagrin, quand il n’est pas noyé dans la bit-lit… Mais même au-delà : cela faisait très longtemps que je n’avais pas lu un aussi bon livre d’horreur contemporain. Indispensable ! On en veut encore, de ces nouvelles jubilatoires et riches en images fortes, à la fois sombres et drôles. Une vraie réussite, qui appelle une continuation… En attendant, foncez, c’est vraiment excellent.

 

Smloutch !

 

Smloutch !

 

Smloutch !

 

(NB : « Smloutch ! » est © Natacha Lamour.)

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"Offices & Humans", de Roope Eronen

Publié le par Nébal

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ERONEN (Roope), Offices & Humans. Le livre dont vous êtes l’être humain, [Offices & Humans], traduit du finnois par Kirsi Kinnunen, [s.l.], Misma, [2013] 2014, [n.p.]

 

Quand j’ai commencé le jeu de rôle, vers onze ou douze ans, ce fut avec des univers célèbres par ailleurs : Star Wars et, dans une moindre mesure, Le Jeu de Rôle des Terres du Milieu. J’avais Vampire en ligne de mire, mais j’étais décidément trop gamin pour l’apprécier… Cependant, le jeu qui m’a vraiment plongé dans cette passion et a constitué un déclencheur pour mes petits camarades, ce fut très classiquement Donjons & Dragons, le grand ancêtre créé par Gary Gygax (même si je jouais pour ma part à AD&D 2, et essentiellement dans les univers Dark Sun et Ravenloft – pas les plus classiques, donc). Je me rappelle avec une nostalgie douce-amère l’enthousiasme de ces longues parties où le délire le disputait à la bourrinade… Et mes persos ! Mon gladiateur demi-géant (oui, l’était plutôt du genre brutal, celui-là…), mon nécromancien avide de puissance (eh eh…)… Oui, de bons souvenirs, dans tout ça.

 

Et, de toute évidence, je ne suis pas le seul pour qui Donj’ a joué ce rôle fondateur. J’imagine qu’une bonne part de la population des rôlistes est également passée par là. Et c’est probablement le cas de Roope Eronen, l’auteur de la brève bande dessinée (au format et au graphisme très gamins, mais il ne faut pas s’y tromper…) qui nous intéresse aujourd’hui, et vient répondre à cette question fondamentale : si nous autres humains rêvons de mondes pleins de donjons et de dragons, à quoi donc rêvent les petits dragons ? Mais au monde des humains, bien sûr ! Et au plus périlleux, au plus fascinant et incompréhensible de ces mondes, celui de l’entreprise et des marketeux. Nos petits dragons – d’abord un maître et un joueur, puis, dans Offices & Humans Evolution, un maître (un dragon à deux têtes forcément un brin schizo) et deux joueurs – jouent avec la bénédiction de leurs parents (qui ont eu la chance de ne pas connaître Mireille Dumas, Jacques Pradel, etc.) des employés de bureau, des commerciaux généralement, impliqués dans des intrigues palpitantes : espionnage industriel, débauchage, ou encore création d’un nouveau jouet pour les gamins (à base de hérisson)…

 

Nos petits dragons (mais attention, hein, répétons-le : « Ce livre ne convient pas aux dragons de moins de 150 ans. »), armés de leurs fiches de personnages (des prétirés dans le deuxième scénario), se lancent ainsi à coups de dés dans des actions héroïques et palpitantes : faire marcher une photocopieuse, regarder ses e-mails, faire un power-point… et profitent de leur temps libre pour prendre une boisson énergisante, mater du porno sur Internet ou encore jouer à Sonic (mais c’est de la documentation pour le jouet à base de hérisson !).

 

On pourrait croire que ce dispositif, très amusant au premier abord, ne tiendrait pas la route bien longtemps, et lasserait vite le lecteur. Mais Roope Eronen se montre très malin, et sait ménager de belles surprises qui entretiennent l’enthousiasme. On admirera notamment, outre la plaisanterie efficace sur la vie des marketeux, la narration à deux niveaux – les dragons et leurs personnages humains – qui rend la lecture de ce petit volume parfois un peu acrobatique, mais avec toujours beaucoup d’astuce. De même, le graphisme très enfantin, déstabilisant au premier abord, se montre en fin de compte très approprié, et très utile pour faire passer les émotions des dragons, de l’enthousiasme à la frustration, en passant par la colère et la gourmandise.

 

Certes, on ne fera pas d’Offices & Humans une lecture indispensable (et on avouera au passage que c’est assez cher pour quelque chose qui se lit aussi vite…). C’est néanmoins une belle idée, bien concrétisée, et, si je ne suis pas certain que le public en général s’y retrouvera, je pense néanmoins que cette bande dessinée originale saura séduire les rôlistes, et pas seulement ceux qui ont fait leurs armes sur Donj’. Une friandise, en somme, aussi acidulée que ses protagonistes, bien vue, et porteuse d’une satire mordante de la vie de bureau qui vient transcender le gag originel de ces petits dragons jeteurs de dés bizarres avec plein de faces. Très rigolo.

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Pub copinage : deux rencontres dystopiennes

Publié le par Nébal

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"L'Etrange Histoire de Benjamin Button", de Francis Scott Fitzgerald

Publié le par Nébal

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FITZGERALD (Francis Scott), L’Étrange Histoire de Benjamin Button, suivi de La Lie du bonheur, traduit de l’américain par Suzanne Mayoux, traduction révisée, Paris, Gallimard, coll. Folio 2 €, [1967, 2008] 2010, 103 p.

 

Ma quête de tout petits bouquins n’exclut certes pas les classiques. Quand j’ai demandé à La Libraire si elle avait des titres du genre à me conseiller, le premier, je crois bien, fut cette Étrange Histoire de Benjamin Button de Francis Scott Fitzgerald. Ce titre ne m’était certes pas inconnu, pas plus que le nom de l’auteur, même si je n’en avais rien lu jusqu’alors ; certes, j’avais bien entendu parler (a fortiori ces derniers temps) de Gatsby le Magnifique, mais sans jamais avoir touché à la chose ; quant à Zelda, pour moi, c’était avant tout une princesse qui se faisait sempiternellement enlever par des méchants, puis sauver par un petit couillon vêtu de vert… Pardonnez mon inculture, je vous en prie. Après tout, hein, il n’est jamais trop tard pour bien faire ? Je me suis donc emparé du petit bouquin que me désignait La Libraire, sélection de deux nouvelles tirées du recueil Les Enfants du jazz.

 

Commençons donc par « L’Étrange Histoire de Benjamin Button » à proprement parler. Une bien étrange histoire en vérité. Benjamin Button, en effet, quand il naît, a l’apparence d’un septuagénaire… Scandale à la maternité ! Son père, du coup, a du mal à accepter la chose, lui qui se préparait à changer les couches d’un bambin baveux. Mais il doit bien faire avec, et la famille de même. Le « petit » Benjamin, cependant, ne s’arrête pas là dans la bizarrerie : en effet, il rajeunit au lieu de vieillir, et, à mesure que les années passent, ses cheveux se foncent, sa taille diminue, etc. Il passe ainsi tout d’abord pour le grand-père de son père – on ne saurait accepter qu’il s’agisse d’un enfant, bien sûr, l’apparence étant reine –, puis pour son frère quelques années plus tard, avant de devenir un jeune homme (ô combien frivole et avide de succès), puis un enfant (enfin ! mais c’est un peu tard…), et… Bon. La fin coule de source (et, douce amère, elle est très belle, et indéniablement émouvante).

 

Mais la farce impliquée par cette nouvelle fantastique n’est en rien innocente ; la destinée pour le moins singulière de Benjamin Button sert en effet de prétexte à une vigoureuse satire sociale, d’une bonne société pour laquelle seules les apparences comptent. Benjamin Button est en effet coupable d’être différent ; certes, il n’est pour rien dans ce qui lui arrive, mais on ne le lui reproche pas moins : pourquoi fait-il son intéressant, celui-là ? Il ne pourrait pas faire comme tout le monde ? Voilà bien ce qui gêne : la singularité du fils Button, qui fait tout à l’envers. Ce qui est impardonnable, et suscite à maintes reprises le scandale. Rejeté et raillé quand il est vieux (donc jeune), désespérant un père qui aimerait bien le vêtir comme un nourrisson et le voir prendre du plaisir à agiter un hochet, Benjamin Button est longtemps destiné à aller de déconvenue en déconvenue : ainsi, pas question pour lui d’intégrer une prestigieuse école quand il atteint l’âge de dix-huit ans, puisqu’on lui en donne facilement trente de plus… Voilà bien toute l’étrangeté de son cas, dans cette hypocrisie généralisée, qui consiste à nier son existence tout en la jugeant insupportable. Sauf bien sûr quand Benjamin vieillit assez pour avoir l’air jeune : bel homme tout dévoué au plaisir, il connaît alors un indéniable succès, à même de le consoler de son mariage qui ne pouvait que mal tourner. Cette jeunesse doublée d’expérience constitue l’apogée de Benjamin Button, et la satire n’en est pas moins mordante à cette étape de sa vie qui se révèle plus heureuse. Mais il n’en a pas fini, bien sûr ; et comment croire que ce gamin qui se présente à la caserne dit vrai quand il prétend être général de brigade et vétéran de la guerre contre l’Espagne ? La tragédie reprend son cours, vers l’amont, et une fin inéluctable. Très belle nouvelle en effet qui, au-delà de son point de départ aussi grotesque que réjouissant, débouche donc sur une belle critique sociale de la bourgeoisie d’alors (et sans doute aussi d’aujourd’hui), sans oublier de dépeindre avec une nostalgie non exempte de raillerie l’âge idéal d’une jeunesse forcément dorée. Une réussite à la hauteur de sa réputation.

 

Je n’en dirais hélas pas autant de « La Lie du bonheur », texte qui, malgré une belle construction, m’a laissé dans l’ensemble totalement indifférent… Cette nouvelle, que je suppose lourde de réminiscences autobiographiques (inversées ?), sur deux couples qui se délitent, et notamment celui d’une actrice et d’un écrivain qui sombre dans la paralysie en attendant la mort, ne manque certes pas de qualités, et quelques pages sont assez bien tournées ; mais c’est tout de même l’ennui qui a dominé chez moi dans cette pièce en contrepoint de la précédente (et dénuée de fantastique, même si l’on pense volontiers à la thématique chère au genre du double). Bon, pas grave…

 

Une très belle nouvelle, donc, aussi drôle et pertinente qu’émouvante, prolongée par un texte à mon sens anecdotique. Je ne garantis pas, du coup, de poursuivre bien loin la découverte de cet auteur culte que fut Francis Scott Fitzgerald (franchement pas dit que Gatsby m’intéresse, notamment…), mais j’ai tout de même passé dans l’ensemble un bon moment avec ce tout petit livre. Je ne dirais pas qu’il s’agit là d’une lecture indispensable, et pas davantage transcendante, mais il y a tout de même quelque chose qui mérite le détour.

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"Les Neuf Sorcières", de Poul & Karen Anderson

Publié le par Nébal

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ANDERSON (Poul & Karen), Les Neuf Sorcières. Le Roi d’Ys, 2, [The King of Ys – Gallicenae], traduit de l’anglais (États-Unis) par Jean-Daniel Brèque, Paris, Calmann-Lévy – LGF, coll. Le Livre de poche Fantasy, [1987, 2007] 2009, 501 p.

 

Hop, deuxième volet du « Roi d’Ys » de Poul et Karen Anderson, après le très bon Roma Mater. C’est aussi, hélas, le dernier à avoir été traduit en français… Ce qui est franchement triste, étant donné la très grande qualité de cette saga, jusqu’à présent tout du moins. On ne fera en effet pas de mystère : Les Neuf Sorcières est un digne successeur du premier volume, et en conserve les principaux atouts, sur lesquels, dès lors, il ne serait guère utile de revenir ici.

 

La tension est le maître mot de ce deuxième tome, qui voit le Roi d’Ys et centurion Gratillonius instaurer un véritable âge d’or dans la cité armoricaine, mais non sans difficultés. Tensions avec Rome et avec l’Église, notamment. Maxime est devenu empereur… et ne tarde pas à payer d’ingratitude son fidèle centurion. Prenant prétexte de son attachement au culte interdit de Mithra, le parvenu, inquiet de la réussite de Gratillonius, va jusqu’à le soumettre à la torture… La querelle priscillaniste, la rivalité avec l’ancien empereur d’Occident, mais aussi avec le grand Théodose de l’empire oriental, dessinent la toile de fond d’une cour impériale qui n’est plus que l’ombre d’elle-même. Ce qui a toutefois une conséquence positive, qui est de déciller les yeux de Gratillonius. Celui-ci, de retour dans sa cité d’Ys, comprend dès lors qu’il ne peut plus adopter sa position antérieure de pleine allégeance envers Rome, et a fortiori envers Maxime. Sa politique s’en ressent, et, sous sa gouverne, Ys redevient véritablement indépendante, tandis qu’une puissance relativement autonome se développe dans l’Armorique entière, fondée sur d’anciens légionnaires, et même d’anciens Bagaudes, dont le très beau personnage de Rufinus.

 

Mais se pose également la question religieuse. Non seulement Gratillonius doit concilier tant bien que mal sa dévotion envers Mithra et le culte de Taranis, Bélisama et Lir, ce qui ne va pas sans susciter la grogne chez les notables ysans mais aussi chez certaines Gallicenae, mais il doit aussi faire de nombreuses concessions à l’égard du christianisme… et la grogne devient alors encore plus féroce. Une très bonne idée, ici, de la part des deux auteurs, consiste à accorder un rôle prépondérant à deux saints fortement charismatique, le célèbre Martin de Tours et Corentin, ce dernier devenant à la demande du centurion chorévêque d’Ys. Personnages fascinants, y compris pour un vilain agnostique tel que votre serviteur, qui, en temps normal, n’en a franchement rien à cirer des saints et de leurs prétendus miracles… Mais dans ce cadre, cela passe remarquablement bien. (On pourra noter que le futur saint Patrick fait également une brève apparition.)

 

Parallèlement, la vie suit son cours à Ys. La situation matrimoniale de Gratillonius occupe là encore une place importante, notamment du fait du décès de certaines Gallicenae et de leur remplacement par de nouvelles épouses… nécessairement liées aux précédentes, ce qui ne va pas sans poser problème. Il faut également accorder une grande attention à Dahut, la fille de Gratillonius et de la défunte Dahilis ; l’enfant marquée par le destin grandit sous nos yeux, chérie par la cité comme par son père, mais pointe à l’horizon un avenir funeste…

 

Enfin, bien loin de la cité merveilleuse, Poul et Karen Anderson nous font également connaître quelques épisodes particulièrement complexes de l’histoire irlandaise ; la dimension mythique des affrontements entre les chefs scots est savoureuse, mais j’avouerai pourtant avoir un peu moins goûté ces développements-là, parfois (souvent) difficiles à rattacher à la trame principale et, surtout, incroyablement compliqués, nécessitant d’ailleurs une profusion de notes en fin de volume…

 

Ceci dit, ce bémol tout relatif ne change rien à l’essentiel : Les Neuf Sorcières est bel et bien un très bon roman de fantasy historique, passionnant de la première à la dernière ligne, et servi par de magnifiques personnages, superbement campés. Le cadre est toujours aussi fascinant, la documentation bluffante, et les bonnes idées ne manquent pas (je ne peux m’empêcher de revenir ici sur le rôle des saints chrétiens, qui m’a décidément beaucoup séduit), qui font de ce deuxième tome du « Roi d’Ys » un digne successeur de Roma Mater.

 

Suite des opérations, en anglais donc (hélas…), avec Dahut.

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