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CR L'Appel de Cthulhu : Arkham Connection (24)

Publié le par Nébal

CR L'Appel de Cthulhu : Arkham Connection (24)

Vingt-quatrième séance de la campagne de L’Appel de Cthulhu maîtrisée par Cervooo, dans la pègre irlandaise d’Arkham. Vous trouverez les premiers comptes rendus ici, et la séance précédente .

 

Tous les joueurs étaient présents, qui incarnaient donc Dwayne O’Brady, l’avocat Chris Botti, la chanteuse Leah McNamara et quant à moi « Classy » Tess McClure, maître-chanteuse.

 

I : L’OMBRE SUR LA FERME

 

[I-1 : Tess : Chris Botti, Michael Bosworth, « 45 » ; Danny O’Bannion, Jingles] La ferme de Danny O’Bannion est assiégée par les policiers, très nombreux. Chris s’est fait littéralement déchiqueter sous nos yeux. La voix dans le mégaphone nous dit que ce n’est qu’un exemple, et nous ordonne de déposer nos armes. Puis elle ajoute qu’ils ont pour ordres de nous prendre vivants, même si ça ne leur plaît pas… De mon côté, cela faisait quelque temps que j’appelais frénétiquement « Jingles ! », mais ça n’a a priori aucun effet… Michael Bosworth décide d’obéir aux flics, il laisse tomber ses lames et lève les mains. Le compte à rebours progresse… « 45 » hésite sur la marche à suivre. Leah finit par se mettre à genoux à son tour, et je fais de même quand le compte à rebours n’est plus qu’à 5 ; nous tentons toutes deux de dissimuler un Derringer sur nous… Je perçois, sans trop savoir comment, la frustration du policier au mégaphone, déçu que nous nous soyons tous rendus…

 

[I-2 : Tess : Jamie, Jerry] De nombreuses silhouettes en uniformes avancent vers nous en nous braquant. Ce ne sont clairement pas des flics de base, mais ce qui se rapprocherait le plus de forces spéciales dans ce contexte ; beaucoup sont équipés de mitraillettes Thompson – quelques officiers ont même des grenades ! Jamie et Jerry sortent de la ferme, les mains en l’air. Mais le simplet ne comprend pas les instructions du flic paniqué en face de lui et s’avance un peu trop… Un coup de feu résonne, le jeune policier a tiré par réflexe ; on entend le hurlement de douleur et d’incompréhension de Jerry, gravement blessé au ventre ; Jamie horrifié engueule le jeune flic… et est bientôt passé à tabac par les collègues de ce dernier – ils achèvent même Jerry !

 

[I-3 : Leah, Tess : « 45 »] « 45 » est près de Leah et moi ; les flics l’ont repéré, et en sont visiblement très contents. Ils nous fouillent… et trouvent nos Derringers ; nous sommes punies chacune d’un coup de crosse… Les flics se montrent particulièrement violents avec « 45 » (nous comprenons à demi-mots qu’il était connu pour avoir tué un policier). Mais il a une dernière surprise pour eux – il parvient à se dégager à coups de pied et sort une grenade de sa veste : « J’vais vous en faire bouffer, de l’Irlandais ! » Je tente de m’éloigner au cas où, mais les policiers se trouvent donc entre « 45 » et moi, et ce sont eux qui encaissent le choc … Les survivants révoltés poussent des hurlements de haine ; ils se vengent sur nous, et nous sombrons dans l’inconscience sous les coups…

 

II : CELLE QUI ERRAIT DANS LES TÉNÈBRES

 

[II-1 : Leah, Tess, Dwayne : Seth ; Brienne, Big Eddie] Nous nous réveillons (Leah et moi, mais aussi Dwayne – il a le souvenir d’un bruit qui l’avait réveillé dans son lit, mais avait presque aussitôt reçu un violent coup au crâne tandis que Brienne hurlait) sur un ciment froid ; les murs alentour ont une texture évoquant le crépis ; il y a une tenace odeur de moisissures, d’excréments, d’urine… Nous sommes dans une cellule de 5 m² environ, dotée d’épais barreaux. Nous avons tous un lourd collier autour du coup, relié à une chaîne – Leah se trouve à l’autre bout de ma chaîne. Il n’y a personne au bout de la chaîne de Dwayne… mais des traces de sang et des cheveux qui pourraient bien appartenir à Brienne ? Seth est là, lui aussi, sans personne à l’autre bout de sa chaîne. Quoi qu’il en soit, toutes les chaînes sont reliées à un anneau au sol. Non loin, on trouve un morceau de pain moisi et une casserole remplie d’eau croupie. Nous ne sommes autrement pas menottés, nos mains sont libres, nos pieds de même. Nous avons été fouillés, et n’avons plus que nos vêtements – en lambeaux désormais. Nous entendons des hurlements de douleur à distance – Leah reconnaît la voix de Big Eddie

 

[II-2 : Tess, Dwayne, Leah : Seth ; Brienne, Big Eddie] Je tâte mon collier, qui est fermé par un vieux cadenas rouillé. Dwayne s’approche des barreaux et appelle Brienne – il n’y a pas de réponse, mais nous reconnaissons tous maintenant les cris de douleur de Big Eddie... Le couloir donne sur d’autres cellules, mais nous ne pouvons pas déterminer s’il y a du monde à l’intérieur. Je vais inspecter le collier de Leah, j’y vois ce que je n’avais pu que sentir sur le mien. Mais je remarque que l’anneau central a un peu de jeu… Je me penche et m’en assure : c’est bien le cas, et on devrait pouvoir en faire quelque chose. Je l’indique à Leah, et nous essayons de le forcer ensemble – nous nous y écorchons les doigts, elle surtout ; pour ma part, je ressens davantage la fatigue… Mais je persévère, et sens que le jeu s’agrandit. Dwayne, de son côté, s’affaire sur sa chaîne, et essaye de défoncer son cadenas ; il réveille Seth au passage, terrifié, qui demande où nous sommes et depuis combien de temps ; toujours affairée sur l’anneau central, je lui réponds que nous n’en savons rien, et nous sommes réveillés il y a peu. Il voit ce que Leah et moi tentons de faire, et vient nous aider.

 

[II-3 : Dwayne, Tess, Leah : Seth] Dwayne entend des bruits de pas lourds et nombreux au bout du couloir, et nous percevons ensuite des ombres. Il arrête de s’exciter sur son cadenas, et recule au fond de la pièce – malgré les excréments… C’est en voyant Dwayne se déplacer que je prends conscience de ce que quelqu’un arrive ; et je réagis comme lui, Leah de même – nous laissons là l’anneau central et nous replions contre le mur du fond. Arrivent quatre individus, vêtus d’uniformes de matons, mais « mal attribués » : leurs gros ventres débordent et ont fait sauter des boutons. Ils ont des têtes larges, des bouches et des yeux qu’on ne peut s’empêcher de juger trop grands, leurs yeux sont décalés sur les côtés du visage. Par ailleurs, ils suintent, et on devine ici ou là des reflets verdâtres. Trois d’entre eux sont armés de pistolets et de matraques ; le dernier a un fouet et un lourd anneau de clefs bien rempli. Il donne un coup de pied dans les barreaux de la cellule, qui vibrent. Tous nous regardent. Ils parlent, mais il n’est pas facile de comprendre ce qu’ils disent – leur voix glougloute, leur discours est émaillé de clapotis… Ils semblent se concerter entre eux. Ils désignent parfois l’un d’entre nous, sans que nous ayons de certitude quant à savoir qui. J’essaye de positionner la chaîne de telle sorte qu’elle ne m’empêche pas de me défendre à coups de pied le cas échéant, mais sans trop y croire… Ils ont l’air de se mettre enfin d’accord. Le maton au fouet ouvre la porte de la cellule, tandis que ses trois compères nous braquent. Ils rigolent, d’un air sadique, mais n’en sont pas moins des professionnels sur leurs gardes. Celui au fouet désigne de la main Seth : « Lui, là. » Seth nous regarde, terrifié. Le gardien reprend : « Vous nous le donnez, ou on s’amuse ? » Il fait claquer son fouet. Leah s’avance un peu : « Mais où voulez-vous l’emmener, bon sang ? Qu’est-ce que vous comptez faire de lui ? » Le gardien lui assène un coup de fouet à la bouche, qui la fait chanceler. Seth se lève et vient l’aider à se remettre d’aplomb, puis soupire, et s’approche du maton – qui l’agrippe et le traîne sans ménagements jusqu’à la porte de la cellule après l’avoir libéré de sa chaîne ; il le confie aux gardes armés. Dwayne plonge la main dans les excréments et ramasse un étron – ce qui fait rire un des matons ; il le lui balance alors à la gueule… La riposte ne se fait pas attendre : le gardien vide son chargeur sur Dwayne, qui tombe mort. Les autres nous regardent froidement… puis s’en vont. Nous entendons Seth qui proteste, des bruits de coups, des cris de douleur…

 

[II-4 : Leah, Tess : Dwayne ; Seth, Herbert West] Leah et moi nous remettons à travailler sur l’anneau central – le sang de Dwayne ruisselle jusqu’à nos pieds… Leah parvient à forcer suffisamment pour que l’on entende un craquellement – la partie supérieure de l'anneau ne semble plus enchâssée, ce qui est un soulagement. Il en reste une bonne moitié, mais il est possible de la faire tourner. Alors que les hurlements de Seth cessent sur une note d’agonie, nous parvenons enfin à extraire l’anneau, qui cède d’un coup, aussi tombons-nous à la renverse. Les rivets ont lâché – ils font une dizaine de centimètres, et j’en prends un, qui pourra me servir de poignard de fortune ; je cherche d’autres objets pointus pour crocheter la porte de la cellule, mais rien de plus – je ne fais que m’écorcher encore davantage. Mais je tente de forcer la serrure avec mon « poignard ». J’entends au loin une autre voix qui hurle de douleur, tout en gardant un caractère étonnamment contenu… et reconnais la voix d’Herbert West. Mes efforts ne payent pas ; je rajoute peut-être un peu de jeu dans la serrure, mais coince le rivet à l’intérieur, et dois passer du temps pour le dégager – et je m’y agace… Mais Leah vient m’aider et se montre plus habile : nous entendons comme des petites « billes » qui tombent, le mécanisme est cassé. La porte s’entrouvre, et je m’avance dans le couloir, armée de mon rivet rouillé.

 

[II-5 : Leah, Tess : Dwayne, Herbert West] Il y a une lumière vague dans le couloir, nous n’entrapercevons qu’à peine les barreaux des autres cellules. Leah et moi sortons, en faisant en sorte de ne pas laisser traîner la chaîne qui nous relie. Nous jetons un coup d’œil aux cellules alentour, mais n’y voyons pas grand-chose… Leah, toutefois, voit un pendu, au rictus figé, et y reconnaît un client du Paddy’s, probablement même pas un criminel... Nous avançons. Çà et là, il y a d’autres cadavres abattus comme Dwayne. Leah est très affectée à la vue d’un corps visiblement piétiné avec un acharnement impensable et réduit à de la bouillie… Puis j’entraperçois au fond d’une cellule ce qui semble bien être une lame, à proximité d’un cadavre – à moins qu’il ne s’agisse de deux cadavres ? Oui, c’est bien un couteau – un vrai. Mais la porte de la cellule est entrouverte, et nous redoutons un piège… La lame m’attire, cependant, et je pousse très doucement la porte, au moment exact ou résonne le cri d’agonie de Herbert West.

 

[II-6 : Tess, Leah : Fran, Maggie, Brienne ; Patrick O’Brien, Hippolyte Templesmith/« 6X »] Je me penche avec prudence… Le cadavre à côté semble alors bouger. Je ramasse la lame et me recule prestement. Je vois maintenant, non pas un ou deux cadavres, mais trois ou quatre – au moins. Je crois voir un cadavre se relever – mais tout autour ce sont des torses qui s’agitent. Et il y a des bruits du même genre tout autour ! Nous partons en courant vers la porte au bout du couloir obscur – l’éclairage varie sans cesse. Mais un amas de torses s’extrait d’une cellule en se précipitant vers celle d’en face, tentant de nous bloquer le passage – des torses liés entre eux, cousus grossièrement, et faisant comme un mille-pattes humain… Des bras et des jambes en jaillissent çà et là, animés. Les torses ne cessent de tourner sur eux-mêmes. Des visages humains sont aussi greffés dessus – je reconnais celui de Fran, Leah celui de sa collègue Maggie… D’autres encore qui ne nous sont pas inconnus. Leurs yeux nous fixent, et elles crachent nos prénoms (Fran le mien, Maggie celui de Leah…). Je tente de sauter par-dessus l’obstacle, et Leah n’a pas d’autre choix que de me suivre. Nous croyons y parvenir l’espace d’un instant, les bras de la créature ne parviennent pas à nous saisir… mais ils s’emparent sans difficulté de notre chaîne, et, tirant dessus, nous ramènent en arrière et nous font tomber sèchement. Nous reconnaissons d’autres visages : celui de la mère de Patrick, celui de Brienne, des Irlandais croisés ici ou là, des membres de nos familles respectives… Tous marmonnent nos prénoms ; ils semblent former comme une conscience humaine collective, dont le ton est tour à tour ou en même temps haineux et doux. Les propos deviennent progressivement plus cohérents : « C’est elles ? C’est elles ! C’est leur faute ! C’est leur faute à elles ! C’est parce qu’elles ont refusé de rendre les manuscrits à ʺ6Xʺ ! C’est pour ça qu’il nous a pris ! » Suivent des insultes de plus en plus violentes… Leah repère vers le milieu de cette créature des organes tout aussi grossièrement greffés, reliés par des veines et artères et la « chair végétale » que nous avons vue à plusieurs reprises – cela fait comme des grappes sombres et suintantes… Leah, bien que je lui sois attachée par la chaîne, me dit de fuir tandis qu’elle se jette sur ces organes – cela me fait l’impression qu’elle cherche en vérité à être dévorée par la créature, pour mettre fin à cet insupportable cauchemar… Mais je vois ainsi les organes qu’elle avait pris pour cible, et me met à les poignarder frénétiquement. C’est efficace, mais les bras et jambes alentour ne cessent de m’assener des coups et je souffre horriblement. Le sort de Leah est cependant bien pire : de nombreux membres s’abattent sur elle et la compriment, au point de l’écraser en faisant craquer sa cage thoracique… Elle en meurt sans même avoir le temps de hurler, son cadavre désarticulé s’étend juste à côté de moi, tandis que la créature, sous mes coups de poignard, arrête enfin de gesticuler – les visages sont maintenant yeux fermés et bouches béantes… Plus rien ne bouge dans le couloir. Mais le silence est bientôt rompu par de nouveaux hurlements lointains… et j’ai l’impression troublante d’y reconnaître notre gardien ? Je finis de dégager le cadavre de Leah, broyé, fracassé… Les hurlements s’arrêtent à nouveau. Assise par terre, terrifiée par le cours des événements, j’hésite sur la marche à suivre : la tentation du suicide est plus prégnante que jamais ; mais Tess est une battante qui refuse de s’avouer vaincue – il lui faut poursuivre… Ce qui implique une mesure « désagréable » : à l’aide de mon poignard, je me mets à scier le cou de Leah pour ne pas être entravée par son cadavre… Ce qui demande du temps, des efforts, et ne renforce pas exactement ma sérénité…

 

[II-7 : Tess] J’y parviens, pourtant – et reprends enfin ma route. J’entends de lourdes détonations au loin ; j’ai l’impression que la terre et les barreaux vibrent… Cela évoque clairement des explosions secouant le bâtiment. Je poursuis dans le couloir. Je passe devant un soupirail, obstrué par la terre – les explosions ont-elles pour but d’enterrer le bâtiment ? Et moi avec…

 

[II-8 : Tess : Patrick O’Brien ; Dwayne O’Brady, Leah McNamara] Mais il y a autre chose : des bruits « métalliques » devant moi, et aussi un léger bruit de pas dans le couloir ; prêtant l’oreille, je discerne bientôt des gémissements, et des bruits qui me font l’effet d’être « spongieux »… Ma pulsion suicidaire me reprend, subodorant une autre horreur encore pire que tout ce qui a précédé – mais je continue. Les bruits évoquent un craquellement métallique, et certains sons semblent correspondre à celui que pourraient émettre des tiges… Et j’entends alors une voix : « Putain, ça y est, je l’ai enlevé ! » C’est indubitablement la voix de Patrick… Je continue d’avancer, lentement, mon poignard oscillant indécis entre ma gorge et une cible éventuelle. Il y a un liseré de lumière derrière la porte. Puis elle s’ouvre, et Patrick en jaillit. Sa mâchoire est recouverte de sang, parfois séché, parfois ruisselant encore ; j’y devine les marques d’un appareil destiné à maintenir la bouche grande ouverte, dont il se serait tout juste débarrassé. Par ailleurs, son ventre est très gros, c’est comme s’il était « enceint ». Patrick trébuche sur le cadavre écorché d’un garde. Il essaye de se relever, regarde par réflexe ce qui l’a fait chuter… puis plonge la main dans ses tripes pour s’en repaître ; mais il recrache bientôt : « Pas eux, c’est dégueulasse ! » Je m’avance normalement vers Patrick. Le tintement de ma chaîne attire son attention – il ne m’avait semble-t-il pas remarquée jusqu’alors. « Less ? Mess ? » C’est comme s’il me reconnaissait, et en même temps pas tout à fait – je lis sur ses traits un effort de remémoration douloureux. Il me fixe, curieux. Je m’agenouille devant lui : « Patrick… » Il continue : « Mess ? Less ? » Je remarque qu’il saigne du nez. « Patrick, c’est moi… C’est Tess… » Il a l’air stupéfait : « Vivante ? » Mais il y a une sorte de joie en lui… Puis il me demande : « Et les autres ? Où sont les autres ? Pwayne ? Meah ? » Ils sont tous morts, il n’y a plus que moi… Nous… euh… Il secoue la tête, comme s’il se reprochait d’avoir fait une chose horrible : « Ils m’ont forcé… » Je lui demande de quoi il parle. « Les dévorer. Tous. Les amis, les familles… Mais le pire », dit-il en massant son gros ventre, « c’est que j’ai encore faim ! » J’hésite l’espace d’un instant – puis lui plante mon poignard en pleine gorge. Il hurle de surprise autant que de douleur quand sa tête part en arrière tandis que le sang gicle violemment de son cou ; la douleur est aussi « émotionnelle » – parce que c’est moi qui l’ai tué… Mais son ventre remue, c’est comme si quelque chose s’agitait dedans. Je me précipite dans la pièce illuminée au-delà de la porte… et j’entends Patrick derrière moi, malgré sa gorge qui pisse le sang en un jet continu : « Pourquoi t’as fait ça ? Je t’aurais juste demandé un œil ! Un œil, qu’on soit quittes ! » Je me retourne pour lui faire face, et de son ventre jaillissent ses tripes, qui me tirent vers lui… « Juste un œil ! » N’y tenant plus, horrifiée, désespérée, confrontée à la certitude d’une mort atroce et douloureuse, je me tranche la gorge…

 

[II-9 : Tess] Et je me réveille en hurlant, dans mon lit, à la ferme.

 

III : LA MISE EN GARDE DE LA SORCIÈRE

 

[III-1 : Tess, Leah, Chris : Michael Bosworth ; Hippolyte Templesmith] J’entends encore les échos du rire de Templesmith à mesure que je reprends conscience… Je ruisselle de sueur. Je n’ai pas conservé de séquelles physiques de cet affreux cauchemar, mais, quand je passe la main sur mon corps, il y a comme une douleur « mémorielle » – parce que j’y ai cru… J’entends Leah, Chris et Michael qui tambourinent à ma porte. Je reste prostrée, en sanglots, incapable de me lever comme de leur répondre… Chris parle de défoncer la porte, mais Michael lui dit qu’il peut très aisément la crocheter, et c’est ce qu’il fait. Ils entrent dans ma chambre. Chris me demande ce qui se passe. Je suis en état de choc, stupéfaite de les voir vivants ; les nerfs à vif, je suis partagée entre l’horreur et la joie ; bien incapable de lui répondre, je suis secouée par mes pleurs et ces violentes émotions qui s'enchaînent à toute vitesse. Chris insiste : « Ça va ? Ça va ? » Leah se montre plus douce, et, au bout d’un moment, je peux enfin lui répondre : « Un cauchemar… Templesmith… Vous étiez tous morts… Et je… je me suis tuée moi-même… » Le choc émotionnel est flagrant. Chris demande à Leah de rester avec moi, le temps que je me reprenne. Leah me dit que ce n’était rien qu’un rêve, mais non : il l’avait déjà fait, il sait faire…

 

[III-2 : Chris, Leah, Tess : « 45 », Michael Bosworth] « 45 » nous rejoint à l’étage, devant ma chambre. Il dit qu’une voiture arrive, et qu’il faut qu’on descende, c’est pour nous. Chris répond qu’il y va tandis que Leah reste avec moi. Mais les propos de « 45 » m’ont rappelé le début de mon cauchemar, et je me rends à une fenêtre donnant sur le devant de la ferme. Je vois deux voitures qui s’approchent : l’une appartient aux gardes, l’autre est bien plus luxueuse… « 45 » insiste : ça nous concerne, il faut descendre. Mais il doit bien se rendre à l’évidence que je ne suis pas pour l’heure en état, et Leah reste à mes côtés, tandis que Chris et Michael descendent – il ne les a pas attendus.

 

[III-3 : Tess, Chris : Howard, « 45 », Michael Bosworth ; Hippolyte Templesmith, Johnny « La Brique », Moira, Clive Donnelly] Les voitures s’arrêtent dans la cour tandis que l’aube se lève. Les gardes ouvrent le coffre de la voiture de luxe et en sortent quelqu’un de ligoté – c’est un homme, il a de toute évidence été battu violemment, et on devine qu’il crache des insultes dans son bâillon, sans tenir compte des gifles que lui assènent les gardes. L’un d’entre eux dit qu’il a été intercepté sur le chemin de la ferme – à l’en croire, il aurait un marché pour nous… Mais les gardes savent qu’il travaille pour Templesmith. Et, effectivement, je reconnais enfin le domestique, Howard, que j’avais entraperçu quand je m’étais rendu à la demeure de Templesmith pour faire du repérage… Chris, qui ne le connaît pas, s’approche de lui : « Alors, l’ami, qu’est-ce qu’on peut faire pour toi ? » Il dit aux gardes de lui enlever son bâillon. Sitôt fait, Howard lâche un flot d’insultes contre les gardes. Puis il dit : « Où est ʺLa Briqueʺ, ou l’autre, là, la rousse ? J’avais un marché ! » Chris répond que « La Brique » n’est pas là, et moi non plus. L’autre poursuit : « Moira ? Clive ? » Chris répond qu’ils sont tous morts (moi y compris)… Mais ce n’est pas grave, lui et ses compagnons ont pris le relais ! Qu’est-ce que c’était que cet accord ? Howard regarde tout autour de lui, l’air décontenancé… Puis il dit qu’il s’agissait de lui faire bénéficier d’un sauf-conduit en échange d’informations sur Hippolyte Templesmith. « Ils sont vraiment tous morts ? », demande-t-il ensuite, l’air penaud. Chris le lui confirme – il y a eu beaucoup de morts dans nos rangs… « En échange, ils devaient me sortir de là ! » insiste Howard. Chris lui dit qu’il n’y a pas de problème : il répète ses informations, et bénéficiera du sauf-conduit ; on le libèrera, et on le conduira où il le souhaite… Howard lui lance un regard noir, il est visiblement très énervé : « Il a des oies, il baise jamais, il a des systèmes de sécurité bizarres ! » Chris lui dit que, s’il n’a rien de plus concret, son histoire s’arrêtera très vite… « Et si je dis que j’ai une information de valeur, j’aurai droit à mon sauf-conduit ? » Oui, si cette information nous intéresse… Howard exige qu’on le libère, et Chris demande qu’on lui desserre un peu les liens – mais, à la moindre entourloupe… La plupart des gardes retournent à leur poste – après avoir poussé Howard par terre un peu gratuitement –, mais « 45 » reste à le surveiller. Chris se charge lui-même des liens de Howard, en marmonnant : « Putains d’Irlandais… Mais si tu bouges un sourcil de trop, on s’occupera de toi… » Howard lui répond qu’en d’autres circonstances, la menace aurait pu l’exciter, mais il n’a pas la tête à ça. Il demande à Chris s’il a une lame, « n’importe quoi, un coupe-ongles, même »… Ce n’est pas le cas ; Michael, à côté, montre une de ses lames, mais n’a pas l’air spécialement désireux de la confier à Howard

 

[III-3 bis : Tess] J’ai entendu tout cela depuis l’étage ; consciente qu’il me faut bien agir, mais encore bouleversée, je décide de m’accorder un rail de cocaïne pour me requinquer et me donner le courage de poursuivre…

 

[III-3 ter : Dwayne : Brienne ; Diane Pedersen] À l’appartement de French Hill, le réveil de Dwayne sonne – il l’avait réglé pour revenir assez tôt à la ferme et que l’on affine nos plans, avant de partir pour Boston régler le cas de Diane Pedersen. Brienne fait celle qui dort encore, mais ça ne le trompe pas – alors elle admet être réveillée, et demande à Dwayne sur le départ de tenir sa promesse…

 

[III-4 : Chris : Elaine/« Howard », Michael Bosworth, « 45 » ; Danny O’Bannion, Hippolyte Templesmith] Howard suit Chris, Michael et « 45 » dans le salon, et réclame un whisky. Puis : « J’espère que vous êtres prêts… » Et il se met à déchirer sa peau ! Le sang coule à flots, mais apparaissent progressivement sous cette chair lacérée d’autres traits : ceux d’Elaine, l’ex de Danny O’Bannion… et maintenant de Hippolyte Templesmith ? Elle s’extrait de l’enveloppe de Howard, en râlant : « Vous avez vu toutes les merdes que j’ai dû subir pour arriver ici ? J’ai droit à mon sauf-conduit ! Et à mon whisky ! » Chris dit à « 45 » d’aller lui en chercher, mais le garde lui rétorque violemment, une fois de plus, qu’il n’est pas sa bonniche ! Il est furieux – mais sans doute aussi très décontenancé par le spectacle auquel il vient d’assister…

 

[III-5 : Leah, Tess, Dwayne, Chris : Elaine, « 45 » ; Danny O’Bannion, Hippolyte Templesmith] Leah et moi descendons à ce moment-là – et je reconnais donc Elaine. La cocaïne a peut-être un effet palliatif, pour le moment du moins, qui m’aide à digérer tout ça (même si la présence d’Elaine me renvoie à mon cauchemar…). Dwayne arrive à peu près en même temps – je le revois donc vivant lui aussi… Il va chercher le whisky que réclame Elaine, coupant court à l’hostilité entre Chris et « 45 ». Ce dernier reste avec nous, à surveiller la scène, tandis qu’un de ses collègues va téléphoner – sans doute à la résidence de Danny O’Bannion. Elaine, en me voyant, est surprise : « On m’avait dit que t’étais morte ? » Je lui réponds que je ne suis pas certaine que ça ait été un mensonge. « Bonne ambiance », conclut-elle… Mais elle en arrive à l’essentiel – comme dans mon cauchemar : « Vous savez qu’il sait pour ici ? Qu’il va attaquer ? » Oui… « Et vous êtes encore là ? Il faut partir ! Il faut partir tout de suite ! Et me conduire en sécurité, chez mes parents ! » Mais ce n’est pas notre priorité pour le moment. D’après Elaine, Templesmith avait prévu de lancer l’assaut le lendemain… mais il peut encore accélérer la cadence ! Chris doute qu’elle serait en sécurité chez ses parents ; mais Elaine lui répond qu’elle ne lui a pas demandé son avis, et qu’elle préfèrera les conseils d’autres que lui, merci… Mais j’appuie ce que vient de dire Chris – ajoutant qu’on n’en est plus là… Elle réclame quand même qu’on la conduise à Boston. Pour quoi faire ? Baratiner ses parents, choper leur pognon, se casser en Italie et s’y taper des beaux mecs ! Chris lui dit que ça n’arrivera pas : « Il sera là-bas et tu vas crever ! » Elle lui file une gifle qui le laisse coi, et s’enfile le whisky qu’a ramené Dwayne

 

[III-6 : Tess, Dwayne : Elaine, « 45 » ; Hippolyte Templesmith, Howard] J’aborde un autre sujet : qu’en est-il de ce costume de chair ? Elaine dit qu’elle a appris des choses chez Templesmith… Mais quelle est l’étendue de ses savoirs ? Pas grand-chose de plus, à vrai dire – et elle ne sait pas si elle le regrette ou si c’est déjà bien trop suffisant comme ça… Dwayne lui demande comment elle a fait. Elle n’a pas l’air d’avoir envie de répondre… Il va chercher une bouteille de bon whisky. Elaine se gratte les yeux, et semble faire un effort pour se reprendre. Elle prend la bouteille que Dwayne ramène et s’en verse une bonne rasade. Elle s’explique : elle avait farfouillé dans les notes de Templesmith, quand celui-ci s’absentait pour prendre du bon temps avec son domestique, Howard. Son éducation plus que « correcte » lui a permis de « comprendre » la retranscription d’un sortilège de « changement de peau » ; ce qui l’a intriguée… Elle l’a recopié, puis essayé – elle n’a pas tué Howard elle-même, elle a payé quelqu’un… Suivaient trois quarts d’heure de « méditation et psalmodie » ; l’expérience était visiblement traumatisante, et Elaine parle de la sensation d’étouffer qu’elle a ressentie tout du long – ça lui a bien coûté quelque chose… Mais voilà : « Un truc génial, c’est qu’on me prend souvent pour une conne ; et j’en profite… » Dwayne lui demande si elle a ses notes sur elle. « Tout se négocie, mais pas maintenant… » Dwayne laisse entendre qu’il peut l’envoyer à Boston le lendemain, ou même dans l’après-midi. Elle n’en revient pas de notre calme : « Vous comptez vraiment l’attendre ici ? C’est pas une blague ? » Puis elle explose : « Vous me saoulez tous ! Là, je vais prendre une douche, et ne suis pas contre de la compagnie ; mais quand j’en sortirai, j’espère que vous aurez assez de cerveau pour vous barrer d’ici et me conduire à Boston… » Elle se rend dans la salle de bain. « 45 », après avoir échangé quelques mots avec le garde qui avait téléphoné, garde l’œil sur la porte de la salle de bain – la proposition d’Elaine l’excite, visiblement…

 

[III-7 : Tess, Dwayne : Elaine, Danny O’Bannion] Je fais signe à Dwayne que j’aimerais lui parler dans un endroit hors de portée des oreilles curieuses. Je commence par lui dire que nous avions effectivement convenu d’un sauf-conduit avec Elaine ; quant à savoir s’il nous faut le respecter… Peu importe ; par contre, je ne suis vraiment pas rassurée à l’idée de la conduire à Boston, et Dwayne est du même avis : peut-être est-elle une nouvelle « caméra humaine » ? Et elle n’est sans doute pas très fiable de manière générale… Mais débrouillarde, aucun doute là-dessus. Mais je n’ai pas vraiment envie de m’associer plus avant avec elle ; et je n’ai pas envie non plus de me retrouver entre elle et O’Bannion, qui a sans doute été prévenu… J’ajoute que son apparition à la ferme correspond dans les grandes lignes à ce que j’avais vécu dans mon cauchemar – et qu’un assaut de la ferme avait suivi presque aussitôt, des dizaines de flics, et… après… après… Je ne parviens pas à en dire plus.

 

[III-8 : Dwayne, Tess : Elaine, Leah McNamara] Nous rejoignons les autres, mais Dwayne fait d’abord un saut dans la salle de bain – qui n’est donc pas verrouillée. Il s’empare de la robe (de soirée) d’Elaine, et la fouille, mais n’y trouve rien ; il suppose qu’elle avait dû se contenter d’un vêtement très fin pour son sortilège… Il n’y a pas d’autres objets intéressants dans la salle de bain. Dwayne garde sa robe, mais va lui chercher d’autres vêtements (pas parmi les miens ni ceux de Leah) ; il ne cherche alors en rien à dissimuler sa présence.

 

[III-9 : Dwayne ; « 45 » ; Danny O’Bannion, Elaine] Après quoi Dwayne va voir « 45 », qui garde la porte d’entrée, s’il a toujours un œil sur celle de la salle de bain. Il lui apporte un café. Il demande alors où est passé le garde qui a téléphoné – « 45 » répond qu’il fait son boulot… Dwayne lui demande quand il pense que Danny O’Bannion viendra : « Quand il voudra… » Dwayne, embarrassé, suppose qu’il a été appelé, par rapport à son ex, et… « Quand il voudra… » Réponse réflexe, même pas nécessairement chargée d’antipathie. Dwayne remarque néanmoins ses œillades envieuses en direction de la salle de bain. Il lui propose de prendre sa place un moment, s’il doit « s’absenter »… « 45 » hésite, finit par dire que c’est « gentil », mais qu’il n’a pas envie que Danny le pende par les couilles… Dwayne lui répond que Danny n’en a « plus rien à foutre ». « 45 » : « Me tente pas… » Dwayne poursuit ce petit jeu : elle attend, hein… Quand « 45 » lui demande pourquoi il insiste autant, il lui répond tout de go qu’il est preneur de toute information de la part d’Elaine – si elle doit se montrer plus coopérative ensuite… « 45 » demande à Dwayne pourquoi, dans ce cas, il ne s’en charge pas lui-même ? Dwayne répond qu’il est casé. « Oh, pardon… »

 

[III-10 : Tess/« La Rouge » : Seth ; Leonard Border, Hippolyte Templesmith] Seth a apporté les journaux du matin, et j’y jette un œil. La Gazette d’Arkham est largement consacrée à son gros titre : « ENLÈVEMENT D’UN JOURNALISTE ! » Il s’agit bien sûr de Leonard Border ; en une, la photo du cadavre de son garde du corps, dans le parking du Guardian’s ; d’après des proches, le journaliste aurait été menacé par Tess la Rouge elle-même. Serait-elle la coupable ? Le journal le suppose, bien sûr – me rendant responsable de l’enlèvement d’un de ses journalistes les plus talentueux. Un article évoque même une possible motivation : la question de l’invitation au gala de Hippolyte Templesmith, ce soir ! Tess la Rouge était-elle jalouse de n’avoir pas été invitée ? Rien d’autre de notable dans ce numéro et les autres journaux…

 

[III-11 : Dwayne, Tess : « 45 », Elaine, Michael Bosworth ; Brienne] Dwayne continue à tenter de persuader « 45 » d’aller passer un bon moment avec Elaine… Mais il insiste trop, et s’aliène « 45 ». Qui lui demande d’abord s’il s’agit d’un plan pervers, qu’il voudrait mater en douce… Non, non ! Elle est nerveuse, et si quelqu’un peut la détendre… « 45 » se braque : il a du travail, que Dwayne demande à ses potes ! Dwayne comprend qu’il ne sert plus à rien d’insister… mais va proposer la même chose à Michael ! Lequel a peur de se faire dégager – il sait bien qu’il n’a rien d’un sex-symbol… Dwayne l’incite quand même à tenter le coup. Michael rentre dans la salle de bain… et on entend bientôt le cri d’Elaine, qui lui balance le jet d’eau en pleine figure en lui gueulant de se barrer ! Michael s’empresse de quitter les lieux ; il regarde Dwayne d’un œil noir… puis il me rejoint et me réclame les clefs de l’appartement de French Hill. Je lui dis que c’est « occupé » (sans avoir conscience de ses bisbilles avec Dwayne), mais il s’en moque : il sait pour Brienne, et ce n’est pas un problème. Je lui demande si c’est vraiment le moment – mais oui : on fait ce qu’on veut, mais lui ne restera pas plus longtemps dans cette planque compromise… Je n’ai pas de raison de lui refuser les clefs, et les lui donne.

 

[III-12 : Dwayne, Tess : Elaine ; Hippolyte Templesmith] Nous patientons le temps qu’Elaine ait fini de se doucher… Après quoi, Dwayne et moi aurons à faire à BostonElaine sort enfin de la salle de bain ; elle n’aime pas les fringues que lui a sorties Dwayne, et me demande si je n’en ai pas des « vraies » – si… Je l’accompagne à ma garde-robe et la laisse se servir, en refusant le billet de 20 $ qu’elle insiste pour me tendre. C’est alors que je remarque qu’elle a un tic : elle ne cesse de se gratter l’œil gauche – quand je lui demande ce qu’il en est, elle me dit que cela fait quelques jours qu’elle est dans cet état : une allergie, sans doute… Dwayne s’en rend compte, et entend ses explications. Il lui ordonne de fermer immédiatement l’œil gauche. Elle refuse par principe, n’appréciant pas le ton qu’il emploie – mais il le lui ordonne à nouveau : « Ferme, et je t’explique… » Elaine obéit pour un instant – après tout… Dwayne attrape un papier et écrit quelque chose dessus ; Elaine, impatiente, ouvre à nouveau l’œil gauche, mais il l’exige qu’elle le ferme, lui tendant le papier pour qu’elle le lise du seul œil droit. Il lui explique ainsi qu’elle a été infectée par un produit de Hippolyte Templesmith, qui en a fait une « caméra humaine » : il voit maintenant par son œil gauche ! Elaine ouvre les deux yeux par réflexe, mais les referme aussitôt. « C’est une blague ? » Non… et il n’y a qu’un moyen d’y remédier. Elaine comprenant les intentions de Dwayne, hurle : « Non ! » L’œil gauche toujours fermé, elle se rend à une fenêtre, arrache un bout de rideaux, et se confectionne un bandeau. Elle maintient qu’il ne s’agit sans doute que d’une allergie… Mais Dwayne lui assure que non – il est toutefois prêt à s’accommoder pour l’heure de la solution du bandeau… Quant à moi, je suis très perturbée par cette scène, qui me réveille de mauvais souvenirs, et je ne veux pas m’impliquer… Après quoi Elaine, moins arrogante, presque au point de gémir, réclame à nouveau une voiture pour BostonDwayne va voir ce qu’il peut faire.

 

[III-13 : Chris, Leah : Elaine] Chris, pendant ce temps, avait abordé Leah discrètement, afin qu’ils quittent la ferme dès maintenant – et hors de question de prendre Elaine avec eux… Celle-ci, cependant, a perçu leur petit jeu, et, hystérique, réclame de partir avec eux ; elle attrape même Chris par l’épaule… et il lui fout une claque. Ce qui la choque : ça ne lui est semble-t-il pas arrivé très souvent… Elle reste coite, et ils s’en vont sans qu’elle réagisse davantage.

 

[III-14 : Dwayne, Tess : « 45 », Elaine, Seth ; Danny O’Bannion, Brienne, Michael Bosworth, Chris Botti, Leah McNamara] « 45 » ramène Elaine dans le salon ; elle est furieuse et l’agonit d’insultes – mais il s’en moque complètement. Seth va alors s’entretenir avec « 45 », puis avec Dwayne et moi : O’Bannion a donné l’ordre de la garder dans l’appartement de French Hill. Dwayne refuse vigoureusement : pas après ce qu’on vient d’apprendre ! Ou alors on déménage Brienne… Mais il n’a sans doute pas vraiment le choix. Il va parler à Elaine : « Si tu t’avises d’enlever ce bandeau un seul instant et qu’il se passe quelque chose là-bas, c’est de moi qu’il faudra avoir peur… » Elaine est plus boudeuse qu’effrayée, toutefois. Des gardes vont l’accompagner à la garçonnière ; Dwayne leur répète ses instructions : elle ne doit surtout pas ôter son bandeau… Elaine, devant cette scène, comprend que Dwayne ne blague vraiment pas – c’est du sérieux… Dwayne, finalement, est plutôt satisfait maintenant de ce que Michael se soit rendu à l’appartement – mais Chris et Leah l’embarqueront sans doute pour se rendre à BostonElaine s’en va avec plusieurs gardes.

 

IV : LES RÔDEURS DANS LA MAISON MAUDITE

 

[IV-1 : Dwayne, Tess : Stanley ; Leonard Border] Dwayne va chercher de quoi manger et boire, il est bien temps d’aller rendre visite à Leonard Border dans la cave – je l’accompagne, me disant qu’il me faudra de même aller voir Stanley à l’étage… Mais, alors que nous nous rendons à la cave par l’extérieur, j’entends comme un bruit de chute et d’atterrissage… et un « Ouf ! » de Stanley, qui s’est mal réceptionné ; je me précipite dans cette direction, et Dwayne également. Sous une fenêtre, l’herbe a été couchée par la chute du bibliothécaire, et nous le voyons tenter maladroitement de fuir – il s’est visiblement cassé une jambe… Arrivant à la lisière d’un champ, il se jette à plat-ventre dans les plantations, mais c’est bien trop tard, et nous nous emparons de lui sans souci. Dwayne le relève et le confie brutalement aux gardes qui restent. Le bibliothécaire réclame notre pitié, à son habitude, répétant qu’il ne nous sert plus à rien… Dwayne fulmine : « On t’avait dit que, si tu faisais pas de conneries, tu serais libéré ce soir ! » Un des gardes, aux paroles de Dwayne, sort son revolver et braque Stanley ; je crie : « Non ! Surtout pas ! » Dwayne dit au garde de ranger son arme, et l’accompagne (je suis également) pour ramener le bibliothécaire dans une chambre verrouillée à l’étage, et dépourvue de fenêtre ; on lui laisse un peu d’eau et de nourriture… C’est comme s’il était abêti par sa captivité, il devient de plus en plus puéril et geignard. Je lui dis de se calmer – et, hors de portée de ses oreilles, je dis aux gardes qu’il ne faut surtout pas qu’il lui arrive quoi que ce soit ; ils acquiescent sans vraiment comprendre…

 

[IV-2 : Dwayne, Tess : Leonard Border] Après quoi Dwayne et moi reprenons ce que nous avions prévu de faire… Nous nous rendons donc à la cave où est enfermé Leonard Border – mais, alors que je passe la porte la première, nous constatons que la chaise à laquelle il avait été ligoté est vide… Le journaliste, en embuscade, a essayé de passer dans mon dos pour m’attaquer avec un tesson, mais Dwayne l’a repéré suffisamment à temps, et il lui fracasse sa bouteille sur le crâne. Border chancelle, sonné, et lâche son tesson. Dwayne en a plus que marre : « Vous faites tous chier aujourd’hui ! » Border, stoïque, lui rétorque : « Vous m’excuserez de tenter de sauver ma vie… Si vous devez m’exécutez, faites-le vite. » Dwayne pète un plomb : « Ce soir ! CE SOIR, putain ! Vous faites tous chier ! » L’aveu impromptu ne surprend pas vraiment le journaliste… Dwayne le ligote une nouvelle fois, mais plus à la chaise ; il y passe du temps, ainsi qu’à enlever tout ce qui pourraît être utile au journaliste ; et il l’enferme de nouveau.

 

[IV-3 : Dwayne, Tess : « 45 »] « 45 » vient alors nous voir, afin de nous demander ce que nous comptons faire. Dwayne répond que nous allons partir pour Boston, et en reviendrons d’ici quatre ou cinq heures – les gardes pourront partir quand nous serons de retour. Mais « 45 » parle pour ses collègues : il n’en est pas question ! Ils ne sont pas des lapins à tirer ! Dwayne s’y résout (en râlant : tout ce qu’il a fait dans la cave n’a donc plus de sens !) : dans ce cas, il faut transférer nos prisonniers, et surtout les garder en vie ; il pense à un love hotel… Mais j’interviens : se pose aussi le problème des récipients pour le rituel… Mais nous avons une relative confiance en notre capacité à graver à nouveau le symbole aklo – nous ferons avec les baignoires de l’hôtel…

 

[IV-5 : Dwayne, Tess : Stanley, Leonard Border] Nous nous rendons donc tous ensemble au love hotel. Tandis que les gardes surveillent nos prisonniers, Dwayne et moi gravons à nouveau le symbole aklo pour des baignoires. Du moins, j’y parviens sans souci – au point d’être bizarrement fière de moi… mais ce n’est pas le cas de Dwayne, qui doit s’y reprendre à plusieurs fois, son agacement ne lui facilitant d’ailleurs pas la tâche ! Il pète même une canalisation – le directeur de l’hôtel vient s’en plaindre… mais se rappelle alors qui nous sommes tandis que Dwayne lui jette un regard noir, et il n’insiste pas davantage. Après plusieurs tentatives, Dwayne parvient enfin à reproduire lui aussi le symbole aklo

 

À suivre…

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Imperium : Manuel de la Guilde Spatiale

Publié le par Nébal

Imperium : Manuel de la Guilde Spatiale

Imperium : Manuel de la Guilde Spatiale, 2016, 27 p.

 

Dernier petit supplément en date pour Imperium, ce Manuel de la Guilde Spatiale arrive peut-être un peu tard en ce qui me concerne, dans la mesure où j’avais déjà conféré à la Guilde un rôle important dans ma chronique. Inévitablement, il en résulte des « incohérences » : certains aspects de la Guilde tels qu’ils sont développés ici rendent moins logiques certains de mes choix, au point parfois de générer après coup des incompatibilités. Des choses pas bien graves le plus souvent, parfois plus gênantes… Des choses que l’on peut encore tordre pour rétablir la cohérence globale, d’autres pour lesquelles c’est peine perdue… La chronique étant en cours, je ne vais pas me montrer plus précis dans ce bref article. Mais peu importe : il n’en reste pas moins que c’est là un supplément tout à fait bienvenu, et qui sera sans doute utile dans bien des parties d’Imperium.

 

C’est que la Guilde constitue un des plus grands secrets de l’univers de Dune – avec bien sûr l’épice, mais justement : les deux sont intimement liées… La dimension « secrète » de ce supplément en réserve bien sûr la lecture aux maîtres de jeu (je vais me restreindre, mais il y aura peut-être quelques rares SPOILERS dans ce qui va suivre – autrement dit : OUSTE, LES/MES JOUEURS !) ; et, pour une fois, ou disons de manière plus marquée que souvent (la principale exception jusqu’à présent étant probablement le Manuel du Bene Tleilax), le livret contient bien des choses qu’un fanatique de Dune ne connaîtra pas pour autant. En effet, si le supplément puise comme d’habitude à la source ultime qu’est le cycle de Frank Herbert (reléguant les sagouineries du fiston dans les oubliettes les plus obscures), et le cas échéant dans la Dune Encyclopedia, il reste cependant bien des éléments encore trop flous dans la perspective d’un tel guide – d’où des apports personnels, parfois spécifiés comme « apocryphes », et dont l’utilisation est laissée à la discrétion des joueurs. En ce qui me concerne, ces apports me paraissent bienvenus le plus souvent – le « réseau-conscience », par exemple –, et tout particulièrement sans doute quand ils éclairent l’histoire de la Guilde.

 

Car la Guilde n’est pas liée qu’à l’épice : elle est – ou elles sont ensemble – la condition sine qua non de l’existence même de l’Imperium (le monopole sur les voyages interstellaires, et le monopole bancaire qui l’accompagne, justifient son pouvoir immense, ne pouvant être adapté aux cadres classiques de la société galactique ; la Guilde est un pouvoir autre et – personne n’en doute et certainement pas l’Empereur – un pouvoir par essence supérieur). On le sait, le calendrier de l’Imperium a pour point de départ la fondation (supposée) de la Guilde – en fait sans doute plus exactement sa « reconnaissance », car il y avait une pré-Guilde dont le rôle a été essentiel dans la politique galactique d’alors, déterminant celle des 10 000 années à venir. Revenir sur cette histoire, c’est aussi lever le voile sur quelques mystères de l’univers de Dune, et non des moindres, et qui pour certains m’embarrassaient pas mal : ainsi, le voyage interstellaire étant basé sur le mélange, comment un pré-Imperium a-t-il pu se développer avant la Guilde, et donc avant les navigateurs repliant l’espace ? L’explication réside dans ce fait qu’il existait déjà des moyens – technologiques, quant à eux – de faire des voyages interstellaires, et sans s’embarrasser de la limite ultime de la vitesse de la lumière, via déjà une sorte d’hyperespace. Seulement ces voyages étaient longs, aléatoires, voire dangereux… Du coup on comprend ainsi comment un embryon d’empire galactique a pu se développer avant la Guilde, tout en justifiant pleinement son rôle essentiel à partir de là. Ce qui a en outre des conséquences sur le long terme, toujours sensibles 10 000 ans plus tard : par exemple, les fondateurs de la Guilde ont beau être à l’origine des exilés ixiens, leurs descendants n’en sont pas moins extrêmement hostiles à la science d’Ix – redoutant que de nouvelles « machines pensantes » puissent remplir la fonction des Navigateurs, et mieux encore si ça se trouve… D’où le conservatisme acharné de la Guilde, qui n’est pas le moindre soutien des interdits du Jihad Butlérien. Cette méfiance, voire cette hostilité, s’étend bien sûr pour les mêmes raisons au Bene Tleilax… même si, dans le cadre de la politique classique de l’Imperium, c’est peut-être bien malgré tout le Bene Gesserit qui constitue la Némésis de la Guilde ; et que les deux institutions prisent autant le secret et les plans à très, très long terme n’y est bien sûr pas pour rien.

 

L’histoire de la Guilde est aussi l’occasion de développer des lieux bien particuliers : les Jonctions sont à peine esquissées, les long-courriers forcément un peu plus, mais c’est surtout ici le havre de Tupile qui ressort, dont personne en dehors de la Guilde ne connaît la localisation, voire simplement l’existence. Un cadre intéressant… mais à manier avec précaution, bien sûr.

 

Enfin, les secrets de la Guilde sont aussi largement d’ordre technologique (NT X) – occasion de revenir sur l’invention apocryphe du commorium (déjà évoqué dans le supplément Maison Moritani), même si, dans ses implications, je trouve a priori qu’il ressemble en fait un peu trop à l’épice pour constituer une véritable alternative ; c’est à débattre, j’imagine…

 

La structure hiérarchique et administrative de la Guilde, complexe, est détaillée par le menu. Elle fournit un cadre de choix pour bien des secrets, et regorge de pistes d’aventures…

 

Mais il s’agit d’aventures au sein même de la Guilde. Celle-ci est trop hors-normes pour qu’un personnage guildien, quel qu’il soit, puisse vraiment intégrer le traditionnel Jeu des Maisons d’Imperium. Dès lors, si l’on trouve ici des règles pour la création de personnages guildiens (y compris les Navigateurs eux-mêmes, bien qu’ils soient évidemment injouables, n’ayant plus rien d’humain et étant confinés dans leurs cuves…), c’est dans une perspective déjà évoquée plusieurs fois dans la gamme, remplaçant le Jeu des Maison par un Jeu des Chapitres (Bene Gesserit), un Jeu des Sietch (Fremen), voire un équivalent tleilaxu, etc. : c’est une tout autre perspective de jeu, centrée sur ces organisations et secrets particuliers, et impliquant que tous les joueurs soient guildiens (ou tous Bene Gesserit, ou tous Fremen, ou tous Tleilaxu…). L’idée séduira plus ou moins, fonction des intérêts et intensions de chacun, mais il y a très certainement de la matière.

 

Quoi qu’il en soit, les Navigateurs eux-mêmes étant hors de propos, les joueurs incarnent dans une telle chronique des Agents et Émissaires – pleinement guildiens, mais aussi parfaitement humains, s’ils peuvent régulièrement être assimilés à des Mentats particuliers (créés en dehors de l’ordre des Mentats, d’où des tensions). Le Conditionnement guildien joue à vrai dire un grand rôle dans cet esprit, si les Vocations proposées sont plus variées ; je redoute quand même à vue de nez que des personnages conçus dans cet esprit se ressemblent un peu trop… Mais c’est à vue de nez, et je dis sans doute des bêtises. Quoi qu’il en soit, c’est là un cadre de chronique pouvant s’avérer tout à fait palpitant, où le jeu politique habituel d’Imperium prend peut-être des teintes plus sombres et machiavéliques encore, d’espionnage et de conspirationnisme…

 

Une annexe enfin sur la classification planétaire selon la Guilde – complexe, distinguant une vingtaine de types planétaires. Un peu gadget sans doute, mais de ces gadgets qui peuvent en fait avoir des conséquences insoupçonnées et autrement enthousiasmantes que ce que l’on pourrait croire au premier abord.

 

Un bon supplément, donc. Il faut comme souvent le manier avec précaution, tant il peut perturber la dynamique d’une chronique d'Imperium, mais c’est vrai de bien d’autres, et globalement ça vaut sans doute le coup.

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Traité des Cinq Roues, de Miyamoto Musashi

Publié le par Nébal

Traité des Cinq Roues, de Miyamoto Musashi

MIYAMOTO Musashi, Traité des Cinq Roues, [Gorin no sho 五輪書], introduction, traduction intégrale [du japonais] et épilogue par Maryse et Masumi Shibata, Paris, G.-P. Maisonneuve et Larose – Albin Michel, coll. Spiritualités vivantes, [c. 1645, 1977] 1983, 188 p.

Miyamoto Musashi est une légende – ou pas ; entendons par-là qu’il s’agit bel et bien d’un personnage historique, mais dont la vie a tellement fasciné qu’elle a suscité bien des mythes, au sein desquels il n’est pas toujours aisé de trier le vrai du faux ; c’est au point où il est devenu lui-même un personnage de fiction, suscitant quantité de livres (par exemple le Musashi de Yoshikawa Eiji, en deux tomes chez nous, La Pierre et le Sabre et La Parfaite Lumière, faudra que je lise ça un jour ; mais dans un autre registre, on peut noter qu’il figure dans La Voie du Sabre de Thomas Day, par exemple), de films (dont la série d’Uchida Tomu – faudra que je voie ça –, mais il y en a bien d’autres), et la liste pourrait être prolongée indéfiniment. Il faut dire qu’il a peut-être lui-même contribué à sa légende – je suppose que pour un personnage pareil l’humilité n’est pas davantage envisageable que la vantardise. Quoi qu’il en soit, il est le plus grand sabreur de son temps (en gros le début de l’époque d’Edo, ou juste avant – il est né en 1584 et mort en 1645), et on dit de lui qu’il n’a jamais été vaincu en duel (on lui attribue 60 affrontements du genre, qu’il a donc tous remportés – certains ont été abondamment commentés, constituant sa légende ; l’introduction du présent ouvrage revient volontiers sur ces récits « biographiques », et c’est tout à fait enthousiasmant). Ce qui est assurément suffisant pour en faire une figure à part…

 

Mais il y a plus. Car la Voie de la Tactique qui fait l’objet du présent ouvrage implique, d’une certaine manière, une curiosité globale et une incitation à connaître bien des arts, et à s’y exprimer dans une égale mesure. Miyamoto Musashi n’était donc pas qu’un immense sabreur – et qu’il compare dans le présent ouvrage le samouraï au charpentier n’a rien d’un hasard. Il s’est donc exercé dans plusieurs domaines, notamment artistiques – la peinture, la calligraphie, l’écriture enfin, surtout avec cet essai fondamental rédigé dans ses vieux jours, alors qu’il s’était retiré dans une caverne afin de méditer sur le monde : le Traité des Cinq Roues (Gorin no sho – c’est une traduction possible, on trouve aussi Livre des cinq anneaux, ce qui devrait tout particulièrement parler aux rôlistes).

 

À s’en tenir à une vision simpliste, forcément réductrice, le Traité des Cinq Roues est un essai sur l’escrime, et une méthode de l’escrimeur. En fait, cela va très vite bien plus loin : Miyamoto dénonce ceux qui prétendent suivre la Voie en se focalisant sur la seule escrime – ce n’est pas la Voie. Car il s’agit de la Voie de la Tactique, et cela va bien au-delà du seul maniement du sabre, des gardes et des gestes destinés à pourfendre. La Voie de la Tactique est plus englobante – et notamment, si elle enseigne comment un sabreur peut triompher dans un duel, elle vaut tout autant pour la « tactique de masse », c’est-à-dire les batailles : ici, Miyamoto Musashi inscrit son Traité des Cinq Roues dans la filiation, disons, de L’Art de la guerre de Sun Tzu. Mais cela va encore au-delà – car la Voie de la Tactique est riche d’enseignements pour quiconque, et dans un cadre quotidien. D’où la portée inattendue de l’ouvrage – qui, bien loin de ne rester qu’un manuel d’escrime passablement pointu et à même de séduire les seuls samouraïs, dans leurs seules activités martiales ou éventuellement militaires, s’est hissé au statut d’ouvrage fondateur, mêlant philosophie et « spiritualité » (d’où la collection…), peut-être un des plus essentiels à la compréhension de la mentalité japonaise : les traducteurs l’inscrivent dans une filiation directe avec le Kojiki, moment shintoïste, et les Dialogues dans le Rêve, moment bouddhiste (zen), le Traité des Cinq Roues étant alors le moment du bushido (je dois avouer toutefois ne pas être plus convaincu que ça par ces développements hermétiques et tenant régulièrement de la paraphrase… ou de l’incantation) ; par ailleurs, l’anecdote est connue, le Traité des Cinq Roues a connu au XXe siècle des applications inattendues dans le monde économique, les finances et la gestion – des écoles dans ces matières, au Japon, inscrivaient l’étude du traité de Miyamoto Musashi dans leurs programmes, et, de l’autre côté du Pacifique, on disait aux traders et compagnie affolés par la concurrence nippone que c’était là l’ouvrage à lire pour comprendre comment pensait l’Ennemi…

 

Si ces applications ultimes sont parfois étonnantes, il n’en demeure pas moins que le Traité des Cinq Roues est effectivement englobant dans son propos, et susceptible de bien des lectures dans bien des domaines. Il est une méthode – et une méthode critique, rationaliste d’ailleurs (ce qui le distingue par exemple du Hagakure) –, résultant de l’expérience et de l’étude, deux aspects de la Voie de la Tactique auxquels l’auteur revient sans cesse ; les très brefs « chapitres » des cinq « livres » le répètent systématiquement, exhortant le lecteur à réfléchir, à méditer sur ce qu’il vient de lire (cela participe énormément du caractère incantatoire du manuel) – mais en lui rappelant toujours qu’il faut avant tout pratiquer.

 

Les « cinq roues », ou « cercles », ou « anneaux », sont issus de la tradition extrême-orientale, sensible notamment dans les cimetières japonais imprégnés de symbolique shintoïste. Entendus au sens le plus strict, ils représentent les cinq éléments (successivement, Terre, Eau, Feu, Vent et Vide), et je suppose qu’ils peuvent tout autant renvoyer au cinq directions, etc. Cette symbolique – riche par essence d’un contenu latent qui ne demande qu’à s’exprimer – fournit la trame de l’essai de Miyamoto Musashi (par ailleurs assez bref : dans la présente édition, le paratexte occupe en gros le même volume que le texte), ou plus concrètement son plan. La succession de ces « cinq roues » permettra d’exposer au mieux la Voie de la Tactique – qui est celle de « l’école » martiale de Miyamoto Musashi, qu’il a fondée lui-même, celle des « deux sabres »

 

Le premier livre est celui de la Terre. L’auteur s’y présente rapidement, et développe surtout ses intentions dans l’essai – ce qui passe par l’explication de ce plan. D’autres points sont sans doute plus saillants et d’emblée constructifs – ce qui inclut les exhortations à étudier et expérimenter, mais aussi l’attention essentielle apportée à la question du « rythme », fondamentale, et mettant au premier plan des préoccupations du sabreur l’adaptation, seule à même d’assurer sa victoire ; or il faut que cette victoire soit assurée. La bonne compréhension de la méthode, assortie de sa pratique quotidienne, devrait en être la garantie. Pour autant, la Voie de la Tactique n’est donc pas que la voie de l’escrime – cette focalisation excessive reviendrait à se fourvoyer, et c’est une chose que l’auteur dénonce dans les autres « écoles » (qu’il critiquera concrètement dans le quatrième livre, celui du Vent). Enfin, le sabreur sur la Voie de la Tactique ne doit pas être isolé des autres activités, artistiques comme laborieuses ; sa spécificité a sans doute quelque chose d’une illusion, d’où la comparaison éloquente avec le charpentier – c’est aussi manière d’appuyer sur la nécessité pour l’escrimeur de bien connaître son art, sur un plan théorique mais tout autant pratique, ce qui passe par exemple par la bonne connaissance de ses « outils » (là encore, cela vaut pour les outils « théoriques », mais aussi plus concrètement pour les armes – et pas seulement les siennes, d’ailleurs, mais tout autant celles de ses ennemis ; à noter d’ailleurs que si le Gorin no sho traite avant tout de l’usage du sabre, il consacre pourtant des développements aux autres armes, telles que lances, hallebardes… et fusils, d’introduction relativement récente alors au Japon, et qui changent tout).

 

Deuxième livre, celui de l’Eau – qui est probablement celui qui attire le plus directement l’attention de l’escrimeur, dans la mesure où c’est ici que Miyamoto Musashi décrit le plus concrètement une méthode martiale, les principes essentiels de son école des « deux sabres ». Ce qui inclut notamment les gardes, les assauts, interruptions, parades, mais aussi le regard, la position des mains, celle des pieds… On y retrouve toutefois l’importance supérieure de l’adaptation. Mais le plus important est peut-être ailleurs – et, paradoxalement, dans ce qui éloigne le livre de la seule escrime : Miyamoto Musashi inscrit ici dans la pratique concrète du duel la nécessité d’un regard plus étendu, englobant notamment la spiritualité (qui est avant tout vision du monde, dans l’optique « rationaliste » du traité, et surtout pas fausse dévotion d’essence superstitieuse – cela renvoie à la fameuse anecdote de Musashi se rendant à un duel, trouvant heureusement un sanctuaire sur sa route, et s’y arrêtant pour prier les dieux et les bouddhas de lui accorder la victoire ; mais Musashi réalise qu’il n’a jamais prié auparavant, et qu’il serait sans doute malvenu d’en appeler aux puissances supérieures pour ce seul motif utilitaire, et motivé par la peur – aussi le jeune sabreur s’en va-t-il sans prier… et gagne son duel, bien sûr).

 

Troisième livre, celui du Feu – qui porte sur le combat. Ce qui n’est donc pas la même chose que l’escrime, du livre de l’Eau… Le combat va bien au-delà, impliquant mille et une choses que celui qui se concentrerait sur la seule escrime serait bien en peine de comprendre – ce qui, immanquablement, le conduira à sa perte. C’est du coup, des cinq livres, celui qui établit le plus le parallèle entre le duel et la bataille, ou « tactique de masse » : ce qui vaut pour un contre dix, vaut pour dix contre cent, etc. Chaque point traité, chaque méthode, est ainsi envisagé sous les angles complémentaires du duel et de la bataille. Il y a cependant plus : des exhortations à repérer les failles et à en tirer profit, à tirer avantage de tout pour se placer d’emblée dans la meilleure des positions et pourfendre sans coup férir son adversaire. Cela concerne notamment la bonne connaissance de l’environnement – afin de piéger l’ennemi dans une position difficilement défendable ; mais cela va encore au-delà de ce passage obligé de la stratégie ou tactique. Ce qui m’a le plus séduit dans ce livre (qui est à mon sens et de loin le plus intéressant et stimulant du Traité des Cinq Roues), c’est sa propension à l’opportunisme et à la ruse – qui tranche peut-être sur les représentations instinctives du guerrier « honorable » (peut-être d’autant plus pour nous autres Occidentaux abreuvés de mythes chevaleresques, arthuriens et compagnie ?) ; non que Miyamoto Musashi manque d’ « honneur » – mais il sait qu’il s’agit avant tout de tirer parti de la situation, afin de l’emporter ; car l’emporter est tout ce qui compte au regard de la Voie de la Tactique. Par exemple, c’est pourquoi il faut se battre dos au soleil, et faire tourner l’adversaire le cas échéant pour s’assurer la meilleure position. Les cris relèvent également de cette approche : il s’agit d’effrayer et déstabiliser l’adversaire ; mais il est bien des moyens de le déstabiliser, qui vont au-delà de la seule peur, s’ils relèvent bien de la psychologie – l’adaptation, comme toujours, y a une part essentielle… mais sans doute des anecdotes concernant les plus fameux duels de Miyamoto Musashi éclairent-ils tout particulièrement cet aspect, en mettant en avant la ruse du sabreur – ainsi arrivait-il souvent en retard sur l’horaire convenu, laissant son adversaire bouillir pour lui faire perdre son calme et en profiter le moment venu ; bien sûr, cette réputation étant connue, arriver à l’heure ou même en avance était alors une tactique préférable… et pas moins déstabilisante. Cela pouvait même concerner les moyens de se rendre sur place – tout étant propice à susciter l’incertitude chez l’adversaire, opportunité supplémentaire de le vaincre. Même l’usage (récurrent) par Musashi de sabres de bois plutôt que de vrais sabres peut éventuellement éclairer cet aspect sous un jour particulier – la part d’humiliation dans cette pratique n’est probablement pas innocente… Je le suppose, du moins – mais je dis peut-être des bêtises. En tout cas, l’initiative demeure essentielle ; on pense au dicton « la meilleure défense, c’est l’attaque », et il y a sans doute un peu de ça ici, mais, une fois de plus, cela va au-delà – d’autant que l’on y retrouve l’idée essentielle du rythme : il ne faut jamais le perdre, mais tout faire pour que l’adversaire s’en éloigne – en le livrant à l’improvisation (j’emploie ce terme avec une connotation négative, par opposition à l’adaptation), et en le poussant à réagir au coup par coup, afin de l’empêcher de garder en tête la seule chose qui compte : pourfendre l’ennemi. Du coup, ce livre consacré au combat est probablement celui qui est le plus riche d’enseignements au-delà des seules disciplines martiales et militaires…

 

Quatrième livre, celui du Vent – il s’agit cette fois pour l’auteur de décrire les autres écoles que la sienne : il y a celle qui privilégie le sabre long, celle qui privilégie le sabre court… Certaines décortiquent tout particulièrement les gardes, en rajoutant de nouvelles à celles que Musashi avait décrites dans le livre de l’Eau, d’autres encore qui insistent sur la position et le mouvement des pieds… Sans surprise, cette description a un but essentiellement critique : Miyamoto Musashi entend bien démontrer, après tout, que son école des « deux sabres » est la meilleure, qu’elle est pleinement la Voie de la Tactique. Outre cette dimension « promotionnelle », deux aspects doivent sans doute être retenus de ce livre : d’une part, on y retrouve cette idée essentielle que la focalisation sur la seule escrime est une erreur, un dévoiement de la Voie – la Voie de la Tactique véritable est autrement englobante, et guide le sabreur en dehors des seuls duels ; d’autre part (et surtout, puisque c’est là une idée qui n’avait pas été développée avant, cette fois ?), même si ces autres écoles se fourvoient, il est important, capital même, de les connaître : la Voie de la Tactique impose de savoir comment agissent et réfléchissent les autres – c’est là une condition essentielle et peut-être même nécessaire de la tactique, dans l’optique sans cesse répétée de pourfendre l’ennemi, but à ne jamais perdre de vue.

 

Et reste enfin un cinquième livre, celui du Vide – qui tient en deux pages… C’est le plus déconcertant, à n’en pas douter, car il relève d’une mystique passablement ésotérique – et empruntant sans doute à des traditions philosophiques et religieuses de l’Extrême-Orient avec lesquelles nous ne sommes que trop rarement familiers (votre serviteur ignare parmi tant d’autres). L’hermétisme du texte ne me facilite pas la tâche, tant celle de la compréhension que celle de la communication… Miyamoto Musashi semble y revenir sur son idéal de connaissance – celle-ci est essentielle sur la Voie de la Tactique. Pour autant, je crois y comprendre qu’elle ne doit surtout pas paralyser le sabreur – qui doit savoir, mais ne doit pas se laisser intimider ou circonvenir par ce savoir au point de perdre l’initiative. Ce « Vide » en lui a donc des aspects paradoxaux et pourtant essentiels. Il a aussi – dimension absente jusqu’alors – des implications éthiques, éventuellement : la Voie de la Tactique n’est pas seulement méthode pour l’emporter – dans cette perspective mais aussi dans bien d’autres, elle est intrinsèquement « bonne ». Je n’ose pas m’avancer davantage sur ce terrain intimidant et qui me dépasse à n’en pas douter. Notons seulement que c’est sans doute, dans le Traité des Cinq Roues, le moment le plus « spirituel », expliquant sa portée inattendue sous cet angle (même si je tends donc à croire que, toutes choses égales par ailleurs, c’est le livre du Feu qui est le plus riche d’enseignements au-delà de la seule pratique du sabre) ; en tout cas, on voit ici plus particulièrement sa « sagesse quotidienne », valable pour tous.

 

Ceci étant dit, que penser de ce texte ? Il est d’un abord relativement malaisé, tout d’abord. Miyamoto Musashi, s’il n’était sans doute pas dénué d’intentions littéraires – et je suppose que ses répétitions incantatoires ont quelque chose de délibéré et peut-être même d’essentiellement littéraire –, n’était probablement pas le plus habile et élégant des essayistes. Ce n’est pas seulement une question de distance culturelle : à comparer par exemple le Traité des Cinq Roues avec un autre essai majeur de la tradition japonaise, disons les Notes de ma cabane de moine de Kamo no Chômei, antérieures, il en ressort une certaine sécheresse de l’essai de Miyamoto Musashi, bien éloignée de tout raffinement poétique ; et sans doute ai-je choisi mon camp… Pourtant, il y a probablement de la beauté dans l’art du sabreur bien compris – sous cet angle, le traité n’est donc pas exempt d’aspects esthétiques. On avouera que la traduction de Maryse et Masumi Shibata (relativement ancienne, et qui aurait bien bénéficié d’une mise à jour – d’autant qu’elle passe par des procédés étranges, ainsi des notes de traduction insérées dans le texte même plutôt qu’en bas de page ou en fin de volume, ce qui est régulièrement pénible… sans même parler de choix de traduction « douteux » : Musashi qui explique comment il faut « shooter » dans la balle, ça m’a quand même fait tout drôle… Je vous épargne les bizarreries typographiques) n’arrange peut-être pas les choses, ne brillant pas exactement par l’élégance ; en fait, ce style pénible et lourd ressort tout autant du paratexte, ce qui est probablement révélateur… Quoi qu’il en soit, le Traité des Cinq Roues, en l’état, ne brille pas par le raffinement stylistique, ou la beauté, plus humblement. Par ailleurs, j’avoue (mais ça c’est moi) être passablement rétif à la spiritualité, sinon hostile : le mysticisme me fatigue vite… et m’irrite bientôt. Ici, on ne va sans doute pas jusque-là, mais cela explique sans doute que je n’ai pas trouvé plus instructives que cela nombre des prescriptions du livre. Même à l’égard de la littérature de stratégie et tactique, le Traité des Cinq Roues est à mes yeux écrasé par la superbe et la majesté de L’Art de la guerre. Pourtant, on y trouve des choses tout à fait intéressantes (j’insiste : surtout dans le livre du Feu en ce qui me concerne), et parfois à la limite de la fascination…

 

Dimension importante du livre sans doute, incluant cette fois le paratexte : une longue préface et un long épilogue (ce dernier mentionné comme étant du seul fait de Masumi Shibata, je ne sais pas ce qu’il en est du reste), qui, malgré la lourdeur stylistique mentionnée à l’instant, et certains développements abscons et guère convaincants, mais pas moins récurrents, sur la spiritualité nippone, focalisés sur les œuvres antérieures que sont le Kojiki et les Dialogues dans le Rêve, se révèlent globalement bienvenus voire passionnants.

 

De la préface, on retiendra surtout les éléments de biographie de Musashi – essentiellement les plus célèbres duels de sa jeunesse (où sa ruse me paraît donc essentielle – tranchant sur les clichés de courtoisie chevaleresque), mais aussi, si ses errances de vagabond plus ou moins rônin sont mal connues, d’autres anecdotes ultérieures pas moins intéressantes (j’ai tout particulièrement retenu celles concernant son fils adoptif, qui ont quelque chose d’aussi romanesque que les récits mythifiés des duels ; de même pour les conditions de rédaction du Gorin no sho).

 

L’épilogue s’éloigne davantage de la matière du texte… au point de ne pas avoir toujours de véritable rapport, ni avec le Traité des Cinq Roues, ni avec Miyamoto Musashi. Toutefois, l’article consacré aux relations entre Japonais et Européens de 1543 (premier contact, avec des Portugais) à la fermeture des frontières (avec le bémol des Hollandais au large de Nagasaki) est tout à fait intéressant, et détaille quelque peu un sujet que j’aurais bien envie d’approfondir (parmi les anecdotes qui y sont narrées, j’aime beaucoup celle du marin espagnol un peu niais expliquant comment l’Espagne a bâti son empire colonial à partir des missionnaires chrétiens… et le confiant tout naturellement à un représentant des autorités nippones : bien ouéj… Mentionnons aussi les développements témoignant de ce que les fusils n’ont pas forcément été introduits par les Européens, même si leur rôle a bien été déterminant en la matière). L’article suivant, portant censément sur le choix du soleil pour emblème du drapeau nippon, est d’un intérêt autrement limité – d’autant qu’il s’éparpille beaucoup, avec une énième reprise de la rengaine du Kojiki et des Dialogues dans le Rêve complétés par le Traité des Cinq Roues, etc. Reste peut-être le jugement, mais sans doute trop lapidaire, sur la vie intellectuelle durant la période de fermeture… Bof ; en l’état du moins.

 

Au final un livre séduisant sans doute au premier abord, déconcertant peut-être ensuite, plus ou moins convaincant dans le fond comme dans la forme, au-delà de son statut de classique suffisant à en faire une lecture plus que recommandable. Et un paratexte globalement bienvenu, en dépit de sa forme lourde au possible. Et derrière tout ça, la figure du sabreur invaincu, Miyamoto Musashi, sage autant que guerrier…

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Dimension Avenirs Radieux, de Patrice Lajoye (éd.)

Publié le par Nébal

Dimension Avenirs Radieux, de Patrice Lajoye (éd.)

LAJOYE (Patrice) (éd.), Dimension Avenirs Radieux, Encino, CA, Black Coat Press, coll. Rivière blanche – Fusée, 2016, 275 p.

 

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J’ai commis une nouvelle, titrée « Vingt-trois », dans cette anthologie éditée par Patrice Lajoye… N’hésitez pas à faire part de vos retours.

 

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CR Imperium : la Maison Ptolémée (17)

Publié le par Nébal

CR Imperium : la Maison Ptolémée (17)

Dix-septième séance de ma chronique d’Imperium.

 

Vous trouverez les éléments concernant la Maison Ptolémée ici, et le compte rendu de la première séance . La séance précédente se trouve ici.

 

Le jouer incarnant le Docteur Suk, Vat Aills, était absent. Les PJ présents étaient donc Ipuwer, le jeune siridar-baron de la Maison Ptolémée, sa sœur aînée et principale conseillère Németh, et l’Assassin (Maître sous couverture de Troubadour) Bermyl.

 

[Ipuwer] Ipuwer est à bord de son ornithoptère, en plein vol de nuit, seul, pour retourner à Cair-el-Muluk. Il a repéré, environ à mi trajet, deux appareils dans son dos, qui le suivent, et l’ont probablement pris en chasse. Il prend instinctivement de la vitesse, et les autres également ; ils semblent plus maniables que son propre appareil – question de blindage, sans doute. Son appareil est ainsi plus solide, mais, à pleine vitesse, maintenir une bonne stabilité s’annonce difficile… Ipuwer lance un appel radio pour que les ornithoptères s’identifient, mais n’obtient pas de réponse. Il décide alors de se livrer à une acrobatie lui permettant de se retrouver dans le dos des deux appareils ; c’est un bon pilote, et il y parvient [dépense d’un point de Karama], mais la question de la stabilité est bien de plus en plus préoccupante… et le canon laser de série monté sur son ornithoptère fait des siennes, l’empêchant de profiter dans l’immédiat des bénéfices de sa manœuvre. Les deux appareils non identifiés en profitent, et entament chacun une manœuvre de contournement, l’un en virant à gauche et l’autre à droite. Ipuwer saisit l'occasion de se repérer ; il sait qu’il y a, non loin, un petit archipel fait d’îlots et de barrières de corail, et suppose que cet environnement particulier pourrait être utile en cas de menace grave – il fait en sorte de voler dans cette direction. Par ailleurs, si c’est la nuit, les conditions de luminosité sont bonnes, du fait de l’absence de nuages et des lunes presque pleines. Ces informations en tête, Ipuwer décide de s’en prendre à l’appareil de droite (ce qui le rapproche de l’archipel). La manœuvre d’esquive de sa proie ne lui sert à rien : cette fois, il tire et touche ; l’appareil ennemi est toujours en état de vol, mais assurément endommagé et ne pourra pas poursuivre éternellement comme cela. L’autre ornithoptère, cependant, se trouve du coup dans une position plus favorable pour s’en prendre à Ipuwer, et fait feu sur ce dernier ; le siridar-baron, oppressé par les problèmes de stabilité de son ornithoptère, n’ose pas tenter une manœuvre d’esquive, et préfère encaisser éventuellement le coup, en misant sur la qualité de son blindage. Il subit une première salve, qui fait des dégâts relativement élevés (Ipuwer bénit son blindage supplémentaire ; il est lui-même un peu touché dans l’habitacle, mais son armure légère le protège), puis manœuvre pour éviter un deuxième tir – et tout autant l’assaut de l’autre appareil, qui s’est mis en position. Ces tirs successifs ont définitivement compromis la stabilité de l’ornithoptère d’Ipuwer – il en perd le contrôle, et envisage l’atterrissage d’urgence, dans un terrain qui ne s’y prête guère : il est en plein dans l’océan, l’archipel est assez proche, mais pas encore atteint. Il parvient toutefois à faire la démonstration de ses talents de pilote, et redresse son appareil in extremis. Toutefois, il lui faudra se poser au plus tôt – de nouveaux échanges de tir le démontrent suffisamment. Arrivant devant un îlot d’environ 500 m de long et 100 à 150 m de large, avec un petit bosquet en son centre, Ipuwer tente donc l’atterrissage, ayant tout juste le temps de décélérer un peu. C’est cependant une réussite, et il parvient à se poser sans trop de dégâts sur la longue plage de sable blanc. Sitôt au sol, Ipuwer s’empresse de rassembler tout le matériel utile (ce qui inclut un fusil d’assaut, deux médkits, un communicateur et des grenades), puis se précipite au milieu des arbres assez denses et touffus pour s’abriter, tandis que les deux ornithoptères font des cercles au-dessus de l’îlot…

 

[Bermyl : Ipuwer] Pendant ce temps, Bermyl, au Palais de Cair-el-Muluk, n’est pas totalement inconscient de la situation concernant Ipuwer : il a appris, de ses agents sur place (au sein des troupes militaires du Mausolée), que le siridar-baron est parti seul dans la nuit avec son ornithoptère [grosse réussite sur un jet de Sécurité faisant office de rattrapage]… L’assassin leur dit de s’assurer de sa position et de ce qu’il est sain et sauf, enfin de le ramener au Palais en cas de grabuge…

 

[Bermyl : Antonin Naevius, Nefer-u-pthah ; Németh, Vat Aills, Ipuwer, Druhr] Après quoi Bermyl, conformément aux instructions de Németh, se rend aux environs du club du Diamant, déguisé, pour superviser les opérations concernant Antonin Naevius – il a affecté Nefer-u-pthah à sa filature, et en obtient régulièrement des rapports (que la discrétion nécessaire ne facilite pas toujours, cependant). Pour l’heure, le jeune Ophélion débauché se saoule avec constance, au sein d’un petit groupe d’ivrognes de la haute, dans son genre. La beuverie ne semble pas devoir prendre fin de sitôt… Bermyl décide de faire pression sur le patron pour obtenir la fermeture anticipée de l’établissement (ce qui s’était déjà produit par le passé ; le patron n’est visiblement pas très content mais se plie à la demande, en laissant toutefois entendre que Bermyl aura une dette envers lui). Le temps de pousser sans violences les ivrognes récalcitrants vers la sortie, il se passe encore bien une demi-heure. Bermyl se déplace, trouvant une planque sur le chemin allant du Diamant au Palais. Antonin Naevius et ses camarades soiffards (trois femmes et deux hommes) campent un moment devant le Diamant, en dépit des plaintes des riverains, puis l’Ophélion, fatigué d’attendre et supposant qu’il ne trouvera pas d’autre établissement du genre pour poursuivre la nuit, décide de retourner au Palais – en y invitant ses camarades de beuverie. Bermyl prend sans souci de l’avance sur le petit groupe qui titube et braille ; il donne des instructions aux gardes pour qu’ils ne laissent entrer qu’Antonin Naevius, seul, repoussant les ivrognes de sa compagnie. Le noble visiteur, confronté à cet obstacle, ne manque pas de faire un esclandre, mais, à mesure que sa cuite commence à se muer en gueule de bois, il se lasse de la situation, et se résoud à entrer seul dans le Palais, prenant tant bien que mal la direction de ses quartiers. Bermyl l’intercepte en chemin, en jouant la surprise. Antonin Naevius est complètement saoul, et se plaint qu’il veut encore boire ; Bermyl dit que cela peut s’arranger, et le conduit dans une pièce discrète non loin des appartements du Docteur Suk, Vat Aills, et y ramène de l’alcool en quantité. Antonin Naevius boit comme un trou, vomit, boit encore, etc. Bermyl tente de l’interroger en même temps : comment se passe son séjour ? Avec tous ces troubles politiques… Antonin Naevius n’a pas l’air de bien savoir ce dont parle l’assassin ; il s’en fout complètement. Par contre, il se plaint sans cesse de l’absence d’Ipuwer : c’est pour lui qu’il était venu ! Pour passer du bon temps avec le « siridar-baron » (l’expression est toujours un peu moqueuse dans sa bouche)... Bermyl tente de l’interroger sur les gens avec qui il boit, mais c’est peine perdue : l’Ophélion boit selon les circonstances avec qui se trouve là, et ne retient jamais les noms, qui n’en valent sans doute pas la peine… Bermyl tente de lui montrer le portrait-robot de Druhr, ce qui fait sourire Antonin : même dans son état, il se souvient que Bermyl est un agent des renseignements de la Maison Ptolémée… Mais il n’a rien à en dire : il l’a peut-être vue, ou peut-être pas, elle a l’air « pas mal »… Bermyl, conscient de ce qu’un interrogatoire a de futile dans ces conditions, continue de faire boire le jeune Ophélion, sans plus lui poser de questions ; déjà bien plein quand il était entré dans le Palais, il n’avait cessé depuis de boire comme un trou, aussi n’y a-t-il pas besoin d’attendre bien longtemps pour qu’il s’effondre… Bermyl fait alors en sorte de le confier aux bons soins de Vat Aills.

 

[Ipuwer] Ipuwer s’est dissimulé au milieu des arbres. Il emploie un médkit, qui lui permet de reprendre un peu d’aplomb – il reste blessé, mais pas au point où cela affecte vraiment ses capacités. Son ornithoptère, pour être endommagé, ne présente pas de risque d’exploser ; il aimerait le piéger, trouver par exemple un moyen de tirer sur l’appareil, si les autres se posent à portée, pour le faire sauter, mais il manque de connaissances vraiment pratiques et des outils adéquats pour ce faire ; il reste dissimulé, à portée, avec une bonne ligne de vue, l’arme prête à faire feu – envisageant aussi, encore que dans le vide, de s’emparer d’un des appareils ennemis, s’ils venaient à se poser. L’un des deux reste en vol, à faire des cercles au-dessus de l’îlot. L’autre – celui qui avait été endommagé – se pose sur la plage, un peu plus loin de celui d’Ipuwer ; il est prêt à décoller en urgence si jamais. Un homme en sort, brandissant une arme de poing, et un kindjal à la ceinture. Il est vêtu de noir, sans autres traits distinctifs. Il avance précautionneusement en direction de l’épave de l’ornithoptère d’Ipuwer, en jetant des coups d’œil à droite, à gauche. Ipuwer, sans en avoir la certitude, se doute qu’un pilote est resté aux commandes de l’appareil ennemi ; il est impossible de s’en prendre à lui en l’état, mais il a par contre une bonne ligne de visée pour celui qui est sorti ; il lui tire dessus… et fait mouche : il l’atteint en pleine tête, son crâne explose, et il s’effondre aussitôt. Ipuwer reste dissimulé, attendant de voir la réaction des autres ; il y avait bien un pilote à bord de l’ornithoptère, qui prépare l’appareil pour un décollage accéléré, mais reste au sol pour l’instant ; peut-être a-t-il communiqué avec l’autre ornithoptère ? En tout cas, celui-ci se rapproche, et ses cercles au-dessus du bosquet se font maintenant à vitesse minimale (50 km/h environ), et à basse altitude. Ipuwer a toutefois la certitude que l’appareil en question n’est pas doté de bombes, comme certains – il n’a qu’un canon laser standard. Ipuwer essaye alors de se rapprocher discrètement de l’ornithoptère au sol, comptant faire usage de ses grenades. L’habitacle est trop protégé pour qu’il puisse assurer un lancer efficace, mais l’arrière de l’appareil, déjà endommagé par ses tirs, est sans doute fragilisé. C’est donc sa cible : ses grenades en rajoutent aux dégâts, et il est maintenant certain que l’ornithoptère ne redécollera pas sans réparations – et sans doute plus que de simples réparations de fortune. Par ailleurs, son lancer de grenade bien assuré a eu des répercussions sur l’habitacle, et le pilote est gravement blessé – peut-être n’est-il pas mort, mais il semble bel et bien hors de combat. Ipuwer, satisfait – voire plus : cette situation de danger et d’action le fait jubiler ! –, retourne sous le couvert des arbres.

 

[La scène d’Ipuwer étant longue, et toujours pas achevée, tandis que Németh n’a pas encore eu l’occasion de jouer, et que Bermyl n’avait pas grand-chose de plus à faire en « temps réel », j’ai décidé de triturer un peu la chronologie : les scènes suivantes, de Németh et Bermyl, ont donc lieu dans la matinée, quelques heures après les scènes d’Ipuwer ; nous prenons donc de l’avance ici, et opèrerons un flashback ensuite pour revenir à Ipuwer.]

 

[Németh : Anneliese Hahn, Clotilde Philidor, Ludwig Curtius, Bermyl ; Cassiano Drescii, Lætitia Drescii] Németh, dans la matinée, se prépare à l’arrivée des DelambreAnneliese Hahn et Clotilde Philidor, avec leurs suites, et l’émissaire des Ptolémée, le Maître d’Armes Ludwig Curtius. Elle a confié à Bermyl la tâche de leur surveillance (elle se méfie de tout le monde maintenant, et cela fait beaucoup d’invités d’un coup…) ; dès que possible, elle compte également s’entretenir avec Ludwig Curtius de la situation de crise et des conditions de sa mission sur Delambre (pour l’heure, le protocole l’empêche de le voir avant ses invitées). Németh a décidé de procéder avec les Delambre comme elle l’avait fait la veille avec Cassiano et Lætitia Drescii : elle les reçoit en privé dans ses quartiers, plutôt que de se plier aux faufreluches dans le cadre d’une réception officielle et publique.

 

[Németh : Anneliese Hahn, Clotilde Philidor, Namerta, Ludwig Curtius ; Ipuwer] Les Delambre et leur suite en sont sans doute étonnées, mais, alors même que Németh entame son discours expliquant cette entorse au protocole en raison des circonstances, elle se trouve bientôt dans l’incapacité totale de dire le moindre mot, et est obnubilée par la figure de Clotilde Philidor – c’est comme si la jeune femme, bien qu’effacée de nature, brillait d’une manière toute particulière ; en outre, sans être en mesure de l’expliquer, Németh acquiert la certitude que toutes deux ont un lien d’une nature inconnue – en tout cas, elle n’a jamais ressenti cela auparavant… Mais son trouble s’accroît quand elle a soudainement la sensation de « quitter son corps » ; c’est comme si son « corps astral » se déplaçait dans la pièce, et venait à prendre la place de la jeune Delambre – dans sa position, Németh est donc amenée à regarder vers l’estrade… mais est surprise de ne pas s'y voir elle-même : à sa place, se tient, en majesté, son père, feu le siridar-baron Namerta, qui, dans ses atours noirs, a la posture d’un roi sur son trône ! Németh remarque cependant que ce Namerta-là ne correspond pas pleinement à l’image qu’elle avait gardé de son père au moment de son décès : il fait plus jeune. À tout prendre, elle se dit que, pour un observateur extérieur, il donnerait l’impression d’être le frère aîné de Németh et Ipuwer, plutôt que leur père… Puis la vision s’interrompt, et c’est comme si Németh réintégrait sur-le-champ son corps. En dépit de tous ses efforts, elle est très affectée par l’étrangeté de la scène, et ne parvient pas à dire le moindre mot – elle bégaie de vagues excuses pour l’accueil inhabituel des Delambre, avec une extrême maladresse qui ne lui ressemble pas. Németh puise tout au fond de ses réserves de discipline pour se reprendre. Elle parvient enfin à détacher ses yeux de Clotilde Philidor, et, sans le fixer pour autant, regarde dans la direction de Ludwig Curtius, en guise de repère familier, pour faire le vide.

 

[Németh : Anneliese Hahn, Clotilde Philidor, Ludwig Curtius ; Ipuwer, Linneke Wikkheiser] Németh est enfin en état de parler. Elle souhaite la bienvenue aux Delambre, et s’excuse tant bien que mal pour cet accueil inhabituel, qu’elle justifie par des raisons de sécurité – sans s’étendre sur son trouble à l’instant. Mais Anneliese Hahn ne la laisse pas poursuivre plus avant, et l’interrompt avec une certaine brusquerie – c’est son naturel, de manière notoire, sans doute ne faut-il pas y voir une hostilité caractérisée. La Delambre dit ne rien comprendre à ce que Németh raconte ; elle voudrait bien en savoir davantage… mais, tout autant sinon davantage, elle fait part de sa hâte de rencontrer Ipuwer – le fameux bretteur, qui trouvera enfin quelqu’un de plus doué que lui ! Elle n’accorde visiblement pas beaucoup d’importances aux faufreluches, ce n’est pas son genre : si Németh considère que les circonstances justifient cet accueil « différent », soit – ça ne la gêne en rien. Par contre, l’absence d’Ipuwer est ressentie bien autrement – même si la Delambre ne l’aurait jamais admis en ces termes ; elle est déjà lancée dans le duel, à sa manière, et dissimule (mal) son impatience et sa curiosité sous les bravades dont elle est coutumière… Németh, consciente de tout cela, l’assure qu’Ipuwer est tout aussi impatient de la rencontrer, et que sa réputation la précède, et… Mais la Delambre trouve que, décidément, Németh tourne beaucoup trop autour du pot – avec un manque de tact étonnant pour une noble de si haut rang, elle ne se prive d’ailleurs même pas de faire la remarque que Németh n’a « pas l’air bien », revenant sur son trouble encore tout récent… Németh cherche toujours à se justifier, parlant de troubles religieux… Mais Anneliese Hahn s’en moque ! Qu’importe le protocole, qu’importe les justifications ! Elle veut juste savoir en quoi tout ceci la concerne – et au diable l’étiquette ! Németh adopte en conséquence un ton plus autoritaire… et à la limite de l’insulte quand elle avance que la Delambre, qui n’est pas en position de diriger une Maison noble, si cela pourrait très éventuellement arriver un jour, n’est tout simplement pas en mesure de comprendre le poids de ses propres attributions (Németh se rend-elle compte qu’elle affiche du coup pleinement que c’est elle qui règne sur la Maison Ptolémée, et non son siridar-baron de frère Ipuwer ?). Mais c’est bien comme ça qu’il fallait parler à Anneliese Hahn : si le précédent écart en la matière de Németh, vis-à-vis de Linneke Wikkheiser, avait sans doute, au-delà de son efficacité à court terme, généré un incident diplomatique, ce n’est pas le cas ici, bien au contraire. Anneliese Hahn, de toute façon bien trop arrogante pour se sentir ainsi rabaissée ou a fortiori humiliée, apprécie en fait cette rudesse tout sauf protocolaire. Németh gagne ainsi l’assurance qui lui faisait défaut depuis sa vision. Les mensonges les plus éhontés, le cas échéant, sont de nouveau à sa portée – elle prétend ainsi qu’Ipuwer s’est absenté, non par caprice, mais pour une mission essentielle, lui qui, dans la plénitude de sa fonction bien comprise, entend régler les problèmes lui-même plutôt que de déléguer… Németh se fait ensuite plus rassurante – allant jusqu’à dire que la crise serait éventuellement réglée en quelques heures à peine… De toute façon, elle en tiendra informée ses honorables invitées – et les convie à un dîner privé dans la soirée.

 

[Bermyl, Németh : Clotilde Philidor, Anneliese Hahn, Ludwig Curtius ; Ipuwer] Clotilde Philidor, qui n’est pas de nature à se manifester ou encore moins à se plaindre, accepte la situation sans un mot ; Anneliese Hahn, qui apprécie le langage militaire et direct, ne se plaint pas davantage – c’est comme si elle était déjà ailleurs, et elle a même entrepris sans plus attendre de taquiner Ludwig Curtius pour qu’ils échangent quelques touches ; à vrai dire, ils en sont au stade des bourrades lourdement amicales et des grossièretés de caserne… et elle inquiète enfin un tantinet Bermyl quand, sans plus de cérémonies, elle dégaine son épée dans la salle même, refusant par caprice d’attendre de se trouver dans un endroit plus approprié pour l’escrime ; elle n’a que faire des « endroits appropriés », et contraint d’ores et déjà le Maître d’Armes à se battre ici-même, peu importe ses tentatives de la raisonner… Bermyl perçoit bien cependant que le comportement fantasque de la Delambre n’a rien de menaçant : son épée n’est pas tournée contre Németh, elle ne fait que témoigner de son je-m’en-foutisme frivole, et de son goût plus ou moins conscient de la bravade. Par contre, à suivre sa joute avec Ludwig Curtius, l’assassin est bien vite convaincu du fait que la garçonne est une escrimeuse à la hauteur de sa réputation… et probablement à même de battre Ipuwer ; elle aime faire la démonstration de son talent, à l’évidence, mais le fait est qu’elle peut se le permettre. À mesure que la situation se détend, et tandis que Clotilde Philidor semble patienter le temps que sa fougueuse cousine se soit défoulée, l’assassin et faux troubadour trouve le moment propice pour jouer de sa balisette ; il sait que Clotilde Philidor en joue, et avec talent dit-on… Il l’observe discrètement, afin de voir si elle est sensible à son jeu – mais la jeune femme, aussi effacée qu’on le prétend, ne semble pas y prêter la moindre attention. Németh, qui n’a pas bougé depuis la fin de son allocution, cherche de nouveau à percer la jolie jeune femme, mais sans plus de succès – au point où cela commence à la troubler à nouveau. Peu désireuse de se retrouver dans les mêmes circonstances que précédemment, elle ne tarde pas à se retirer pour récupérer.

 

[Bermyl : Nefer-u-pthah ; Elihot Kibuz] Bermyl, une fois libre, entend bien obtenir de son agent Nefer-u-pthah un rapport concernant les allées et venues d’Elihot Kibuz, le Maître-Assassin fantoche – qu’il l’avait chargée de filer. Nefer-u-pthah livre un rapport parfaitement creux, témoignant de déplacements d’une banalité insondable : il n’y a absolument rien de suspect dans le comportement de Kibuz. Il se livre pour l’essentiel à de la paperasserie (c’est resté dans ses attributions) ; il sort bien sûr du Palais à l’occasion, mais dans l’exercice de ses fonctions, rien de plus… Bermyl demande à son agent ce qu’elle pense au juste de la probité du Maître-Assassin fantoche, et de la pertinence de sa mission de filature. Elle répond qu’elle est convaincue de l’innocence de Kibuz, et que sa mission ne sert à rien – d’autant que, consciente d’être un bon élément, elle se montrerait sans doute bien plus utile et efficace si on l’affectait à quelque chose d’autrement important… Et Bermyl ne peut s’empêcher de la trouver un peu trop empressée à qualifier sa mission d’inutile. Il lui dit de laisser tomber la filature… puis lui demande tout de go si elle-même n’aurait pas quelque chose à se reprocher dans cette affaire. La manœuvre est hardie… mais rate dans les grandes largeurs. Nefer-u-pthah est visiblement outrée, mais pas bête au point d’en faire état, autrement qu’en affichant sa probité et invitant l’assassin à s’en assurer quand il le voudra et comme il me souhaitera. Du coup, Bermyl n’en sait pas davantage, et se l’est aliénée… Il s’éloigne enfin, inquiet de ce que d’autres agents de ses services ne soient pas fiables…

 

[Bermyl : Ipuwer] Bermyl a toutefois d’autres chats à fouetter. Ipuwer n’est toujours pas rentré… Il contacte ses agents au campement du Mausolée, sur le Continent Interdit, mais ils n’ont rien de neuf à lui confier… et n’ont même pas eu la présence d’esprit, alors que Bermyl supposait que cela allait de soi, de dépêcher des ornithoptères sur le trajet pour rejoindre le siridar-baron ! Bermyl, furieux, leur ordonne de le faire, et tout de suite ; un agent, après avoir obtempéré, honteux, suggère qu’il serait peut-être plus efficace d’envoyer des ornithoptères depuis Cair-el-Muluk, qu’Ipuwer aurait dû atteindre depuis le temps… Bien sûr ; et Bermyl s’en charge aussitôt.

 

[Flashback, pour revenir à la séquence d’Ipuwer.]

 

[Ipuwer] L’ornithoptère en vol n’obtient pas grand-chose à survoler ainsi l’îlot – la couverture des arbres maintient le secret quant à la position exacte d’Ipuwer. Le pilote décide alors de procéder autrement, il s’éloigne, puis se retourne vers le bosquet pour le balayer de rafales de son canon laser, en aveugle. Ipuwer avait bien compris ses intentions ; il ne peut pas faire grand-chose de plus pour se dissimuler davantage, mais trouve une position de relative sécurité. Ceci étant, les rafales soutenues de l’ornithoptère, dans ces conditions, n’ont que de très faibles chances de l’atteindre ; à la limite, les dégâts qu’elles font parmi les arbres seraient probablement plus dangereux, mais ce n’est pourtant même pas le cas… L’appareil change à nouveau de tactique, revient se positionner au-dessus du bosquet – Ipuwer comprend vite que l’ennemi va user de ses grenades, là encore en aveugle. C’est peine perdue – il est presque impossible de le blesser ainsi dans ces conditions. Au bout d’un moment, l’appareil lâche l’affaire – sans doute parce que ses réserves en carburant ne sont pas inépuisables. Mais il a très probablement signalé sa position, Ipuwer n’a aucun doute à cet égard… Aussi aménage-t-il au mieux son environnement, se fabriquant avec les moyens du bord un abri plus solide, après avoir lancé un appel radio sur la fréquence d’alerte en usant du langage de bataille [du coup, il y a sans doute ici une incohérence au niveau de la chronologie, mais on peut globalement s’en accommoder…]. Quelques heures plus tard, deux appareils aux couleurs des Ptolémée arrivent enfin… mais en même temps que deux autres appareils « inconnus ».

 

À suivre…

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Hell, de Tsutsui Yasutaka

Publié le par Nébal

Hell, de Tsutsui Yasutaka

TSUTSUI Yasutaka, Hell, [Heru], traduit du japonais par Jean-Christian Bouvier, [s.l.], Wombat, coll. Iwazaru, [2003] 2013, 155 p.

 

S’il n’est pas exactement une star chez nous (ce qu’il est semble-t-il chez lui, ou bien davantage en tout cas), Tsutsui Yasutaka n’en est pas moins un des rares auteurs japonais « catalogués SF » à être publiés chez nous : Hell est en fait sa quatrième traduction française – mais publiée hors-genre, comme les précédentes d’ailleurs… Par ailleurs, il est indirectement « connu » d’une autre manière : le dessin animé Paprika, de Kon Satoshi, unanimement loué (et qu’il faudra bien que je voie un jour, c’est prévu…) est une adaptation d’un de ses romans. Entamant sa carrière dans les années 1960 avec des textes évoquant Philip K. Dick ou J.G. Ballard (excusez du peu), il s’en est toutefois un peu détaché au fil des années, pour livrer une « métafiction » ou « hyperfiction » (pas bien certain de ce que l’on entend par là) résolument à part – trajet qui lui a valu là encore la comparaison avec Ballard, mais aussi, éventuellement, Kurt Vonnegut ou Italo Calvino (re-excusez du peu).

 

Difficile à vrai dire de ranger ce court roman qu’est Hell dans une catégorie ou une autre ; sans doute oscille-t-il quelque part entre science-fiction et (surtout) fantastique, avec un thème pareil, mais ça reste avant tout une œuvre qui brille par sa singularité. Oui, « qui brille » : en en entamant la lecture, j’espérais un bon bouquin, mais j’ai trouvé bien mieux que ça…

 

Un bouquin sans vraie trame, ceci dit – ce qui pourra déconcerter, mais ne m’ennuie pas le moins du monde, a fortiori dans la mesure où sa construction d’une extrême habileté garantit pourtant un liant de tous les instants, au gré d’une structure en apparence aléatoire mais aussi fluide qu’elle est souple.

 

L’auteur nous invite donc à un voyage en Enfer. Ce qu’est cet Enfer au juste (si tant qu’il soit pertinent de ne serait-ce que se poser la question), on ne le sait pas vraiment, et on ne le saura jamais tout à fait. On évoque aussi bien, traditionnellement, un monde des morts qu’une conscience collective, ou réalité intersubjective disons, connotée tout autrement – d’autant que l’onirisme y a sans doute également sa part, autorisant des visites d’un monde à l’autre ; et peut-être après tout ce monde-là n’est-il que le fantasme, mettons, au hasard, d’un vieillard qui se sent trop vieux et se sent partir, écrasé sous le poids d’innombrables regrets et jamais bien sûr de ce qu’il désire au juste ? Tout est envisageable…

 

Sur un plan religieux, qui est tout de même le premier que nous considérons et en partie du moins celui qui demeure jusqu’à la fin, il peut renvoyer tant à un Enfer japonais qu’à un Enfer chrétien (éventuellement via Dante, les allusions ne manquent pas – encore qu’il a peut-être davantage des allures de Purgatoire, à ce compte-là) ; on est parfois tenté de mettre en avant cette deuxième conception – et puis on se rend compte qu’il semble n’y avoir là-bas que des Japonais (du moins lors de la scène impressionnante du crash aérien) ; mais qu’importe ? Ce qui semble caractériser aux yeux de certains cet Enfer, c’est qu’il est un monde sans Dieu – or, font-ils eux-mêmes la remarque, en y repensant, le Japon contemporain étant largement sans Dieu lui aussi, la différence est somme toute discutable… à moins qu’elle ne réside dans une forme de prise de conscience, qui serait tout autant dépassement ? En effet, plus que la singularité de l’endroit, c’est sa ressemblance à l’extrême limite de l’identification avec le réel qui frappe avant tout. La différence – car il y en a bien une –, c’est son vide émotionnel : les morts que l’on y croise ne ressentent plus rien, ils sont atones, apaisés, jamais furieux quand tout les inciterait à l’être, pas davantage jaloux ou agressifs, pas davantage amoureux ou émus, même pas curieux… Pourquoi le seraient-ils, d’ailleurs ? Instinctivement, ils savent tout ; et, quand ils se croisent, ils n’ont même pas à se poser la moindre question – ils savent déjà. Comme par une sorte de télépathie qui serait tout autant omniscience.

 

Et nous avons donc nombre de morts qui se croisent – et quelques vivants aussi, à l’occasion d’un rêve, d’une visite, d’une conjonction temporaire de ces deux mondes à la frontière extrêmement fine. Des personnages de toute sorte, de Takeshi, brillant cadre à la carrière aussi gratifiante que sa vie amoureuse, à Sasaki, clochard mort de froid dans son abri insuffisant, en plein hiver, sa femme Jitsuko à ses côtés – est-elle morte elle aussi ? Les deux hommes se croisent, en tout cas – parce qu’ils sont en fait liés, les décisions de Takeshi ayant abouti au licenciement du alors futur clochard ; avec dans le rôle de l’intermédiaire Izumi, cet employé dont Takeshi couchait avec la femme, Sachiko, et qui est quant à lui mort dans un accident d’avion. Ou à cette brute épaisse de yakuza, Yûzô, morte il y a plus longtemps de cela d’un coup de couteau : enfants, à la fin de la guerre, ils jouaient ensemble – de même qu’ils jouaient avec Nobuteru, qui est lui bien vivant, mais si vieux… Et après toutes ces années, le souvenir l’obsède encore, de cette bêtise de gamin, quand il avait poussé Takeshi qui ne s’est ensuite jamais remis de sa chute – Takeshi devenant cadre et devenant galant étant indissociable de ses béquilles, handicap dont il avait fait une force, et ce jusqu’à la toute fin ; mais maintenant, en Enfer, il n’a pas plus de béquilles…

 

Ceci n’est qu’un aperçu bien limité du complexe maillage de relations (sans doute le thème essentiel du roman) qui unissent tous ces personnages si différents ; et c’est aussi ce qui explique, justifie et rend d’autant plus appréciable la structure narrative du roman qui, au gré des rencontres et des souvenirs, saute d’un personnage à l’autre, d’une époque à l’autre, d’un monde à l’autre. C’est superbement habile, d’une pertinence indéniable ; sans jamais sombrer dans l’artifice, sans jamais perdre non plus le lecteur à force de « sauts » le frustrant dans sa compréhension, le roman progresse ainsi dans tous les sens, et pourtant avec unité. Il n’y a donc pas d’intrigue à proprement parler, sans doute, mais c’est « simplement » qu’il n’y en a pas besoin. Le but est absent (encore que la toute fin présente peut-être une ambiguïté à cet égard), mais la balade vaut pour elle-même.

 

Elle est donc faite de rencontres, qui sont autant d’occasions de souvenirs – encore que le terme ne soit peut-être pas tout à fait exact, dans la mesure où les morts, du moins, semblent donc dotés d’une forme d’omniscience, en tout cas en ce qui concerne les individus qu’ils croisent (bien sûr, il n’en va pas de même de la raison de leur présence en cet endroit étrange, qui les intrigue éventuellement mais sans qu’ils cherchent vraiment à la déterminer – ils ont par ailleurs une connaissance instinctive de certaines « institutions », de certains « principes » de cet outre-monde, sans savoir comment au juste, et sans là non plus chercher à savoir pourquoi). Et c’est ainsi que le maillage fait sens, dans sa complexité, son réseau qui dépasse le hasard pour les lier tous, aussi improbables que ces liens puissent paraître (sociologiquement, mettons). S’en dégage sans doute un tableau critique et quelque peu morbide d’une société japonaise qui, de l’immédiat après-guerre, fait de ruines et de privations, aux crises à répétition à l’aube du XXIe siècle, en passant par les années fastes d’une croissance impensable et aussi traumatisante à sa manière, était propice à bien des vilénies, bien des horreurs – sous l’écœurante façade des conventions, toutes plus ineptes les unes que les autres.

 

Toutefois, l’absence d’émotion des protagonistes morts remet tous ces éléments à plat – ce qui vaut pour l’histoire « extérieure » autant que pour l’histoire « intime ». Et si les personnages ont quelque chose d’archétypes figurant à la limite de la caricature les images essentielles de ce Japon contemporain, ils n’en sont pas pour autant creux – en fait, et de manière très paradoxale du fait de leur caractère atone et détaché, ils ont toujours ce quelque chose d’indéfinissable qui fait l’humain ; et, pour être morts et paisibles, ils sont parfois d’une vitalité saisissante. Les rencontres avec les vivants l’illustrent, sans doute – tout particulièrement, peut-être, celles tournant autour de ce bar relativement chic où Izumi se rendait régulièrement, pour épier la gloire d’une starlette de la télévision dont il était fou amoureux, et qui y venait systématiquement avec sa cour d’artistes, l’étoile montante du kabuki qui irrite les vieilles familles de cet art, le chanteur escroqué par son agent, l’écrivain ambitieux et avide de reconnaissance critique autant que de succès populaire… La mort, inéluctable, même pour ces bons-vivants, fait tomber les masques – et c’est en fait peut-être un moment privilégié pour apprécier la vie.

 

Les bars et les restaurants sont d’ailleurs des endroits privilégiés de ces rencontres : Le Noctambule autant que L’Inferno, dans un monde ou dans l’autre – et qu’importe puisqu’ils sont justement des lieux de passage –, accueillent une clientèle variée, autorisant un mélange que la société japonaise ne devrait pas permettre. Les ennemis ou rivaux y discutent posément de leurs sales coups ; le futur yakuza, affamé dans l’immédiat après-guerre, s’y bâfre à la table de bourgeois costumés, et, par-delà les décennies, des morts perçoivent la scène, plus que jamais conscients des scléroses absurdes de l’étiquette et des masques qu’emprunte la « morale » dans une société bâtie sur de semblables impostures…

 

Et ils parlent. Et de quoi parler, en un endroit pareil, sinon des circonstances de leur mort ? C’est un passage obligé – par-delà l’omniscience des défunts : il faut en parler, peut-être même pas pour l’accepter (l’absence d’émotion en ce monde rend cette « nécessité » superflue), plutôt peut-être pour signifier son acceptation, étape qui n’a pas moins d’importance. D’où ce catalogue de morts éventuellement absurdes, parfois inattendues, d’autres fois d’une implacable inéluctabilité relevant presque de la logique. Le yakuza périt d’un coup de couteau, le clochard meurt de froid… Ici un accident de voiture qui pourrait être un meurtre, là un crash aérien suite à un détournement par des pirates – la faute à pas de chance… Plus encore sans doute en prenant conscience de la présence à bord de Nobuteru, que les pirates ont fait descendre à une escale avec les femmes – et qui survit donc in extremis… Le plus étonnant cependant est que, outre la manière sereine qu’ont les morts d’envisager leur fin (mais peut-on parler de « fin » puisqu’ils sont maintenant en Enfer, sans certitude quant à la suite des opérations – et s’en moquant sans doute ?), celle-ci ne manque parfois pas d’un certain humour tordu, « tragicomique » oui, qui contribue à l’atmosphère subtilement décalée du roman…

 

Le tableau, globalement morbide bien sûr, n’en est pas moins de toute beauté – presque enchanteur à sa manière. Il bénéficie de personnages étonnamment solides, et ce quand bien même le récit pourrait donner au premier coup d’œil l’image méprisante de leur insignifiance. En fait, même sans émotions, ils existent bel et bien – même s’il leur faut pour cela exister à travers les autres. Dans ce monde où rien n’a de sens, tout est comme de juste pardonné, et reste l’humanité, forcément plus grise que noire ou blanche, en cela authentique au-delà des archétypes.

 

Superbement construit et diablement malin, Hell est – je vais employer l’expression honnie – un vrai coup de cœur. Je ne vois pas comment on pourrait ressortir indifférent de cette calme promenade entre la vie et la mort, entre le présent et le passé, dans un ailleurs qui a tout de l’ici et où nous apprécions la compagnie de tous, pour ce qu’ils sont. Et qu’un thème aussi morbide et éventuellement chargé d’aigreur critique ait en définitive ce côté étrangement lumineux n’est pas la moindre réussite de ce roman remarquable.

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Akira, t. 6, d'Ōtomo Katsuhiro

Publié le par Nébal

Akira, t. 6, d'Ōtomo Katsuhiro

ŌTOMO Katsuhiro, Akira, t. 6, original artwork reversed for the French edition, traduction [du japonais ?] de Sylvain Chollet, Grenoble, Glénat, [1993, 2000] 2016, 431 p.

 

Les meilleures choses ont une fin, et ça vaut donc pour Akira, la cultissime BD d’Ōtomo Katsuhiro qui a bouleversé le monde. Une fin que je n’avais par ailleurs jamais lue, dans mes premières lectures aléatoires du manga – je ne savais donc toujours pas comment tout cela se terminait, n’ayant pour référence que la fin de l’excellente adaptation en dessin animé, par Ōtomo lui-même, forcément différente, puisque la divergence essentielle de la destruction de Néo-Tokyo par Akira rendait dès lors les deux histoires incompatibles…

 

La BD, sous cet angle, témoigne donc encore plus de la fascination de l’auteur pour la destruction généralisée, écho d’Hiroshima ou plus globalement des bombardements du Japon par les Américains – en fait, ce n’est sans doute pas un secret, Ōtomo en rajoute encore dans cet ultime volume, démontrant que Néo-Tokyo, même anéantie, pouvait l’être plus encore… Et c’est sans doute cette nouvelle destruction, si tôt après la précédente, qui évoque le plus cet ancrage historique, les militaires patrouillant au large de la mégalopole en ruines y ayant cette fois leur part.

 

C’est sans doute un aspect important de cette conclusion, qui me semble jouer avant tout de la carte de l’outrance : Ōtomo en fait toujours plus, toujours, encore et encore, sans que plus rien ne le retienne. Je suppose que cela ne sera pas forcément du goût de tous – et j’ai sans doute moi-même émis quelques doutes quand cette dimension s’est fait sentir… Mais en fait non : si je suis davantage amateur de ruines que de destruction, je ne suis certes pas insensible à cette dynamique de la bande dessinée, qui, une fois de plus, nous vaut des cases – j’ai envie de dire des plans, au sens cinématographique – proprement hallucinantes, et d’une étonnante beauté. Graphiquement, ce tome 6 est bien à la hauteur de ceux qui précèdent, et la re-destruction de Néo-Tokyo vaut bien celle de la fin du tome 3. D’autant qu’elle s’accompagne d’autres monstruosités du genre – la flotte internationale emportée par un tsunami ne laisse certainement pas indifférent.

 

Mais ce tome 6 a bien plus que de la destruction à nous offrir. Le maître-mot est toutefois sans doute l’action – comme dans le tome 2, mais avec globalement plus d’efficacité et moins de lassitude. Si le décor s’en prend plein la poire, c’est parce que nous sommes devant le boss de fin de jeu, et qu’il faudra bien lui faire la peau pour gagner la partie. Or Tetsuo est plus puissant que jamais – ayant dépassé l’addiction aux drogues et sachant bien mieux maîtriser son pouvoir… ou pas.

 

Car, s’il est une autre dimension essentielle de cette conclusion, c’est sans doute le délire grotesque (au bon sens du terme) qui affecte Tetsuo, quand celui-ci se trouve contraint de lâcher prise, et est possédé par son pouvoir aux proportions démentielles. Graphiquement, cela se traduit par ces excroissances envahissantes de chair et d’organes, muant l’ado apeuré en un protoplasme répugnant, évoquant cependant tout à la fois le shoggoth… et le gros bébé. Rien d’innocent, sans doute, dans la mesure où Tetsuo, dans ce tome 6, et justement parce qu’il devient plus que jamais monstrueux dans son apparence, à la mesure de ses actes, retrouve paradoxalement son humanité – celle d’un gamin en souffrance, que la vie n’a pas gâté et ne gâtera jamais. Kanéda, absorbé dans la masse purulente et protéiforme de celui qui fut son meilleur ami (ou peut-être plus exactement de qui il a été le meilleur ami) avant que leur antagonisme fait de jalousies puériles et de rancœurs dès lors irrépressibles les transforme bien malgré eux en pires ennemis, retrouve sous les couches démesurées d’une graisse corporelle livrée à elle-même la psyché défaillante de Tetsuo, au travers de scènes joliment conçues où les souvenirs des épisodes précédents, mais aussi d’autres auxquels nous n’avions jusqu’alors pas eu droit, s’entrelacent dans un chaos visuel et narratif du plus bel effet. Tetsuo, dans ce dernier volume, n’est pas en reste pour ce qui est des monstruosités ; par ailleurs, ses adversaires (Kanéda et Kei au premier plan, Lady Miyako non loin derrière comme de juste, le Colonel dans une vaine tentative, les militaires internationaux qui décident très militairement de ne plus prendre de gants pour « résoudre le problème », etc.), pour ne pas être insensibles à cette humanité retrouvée quand tout l’incitait à disparaître à jamais, n’en sont pas affectés au point de rompre le combat – ils comptent bien tuer Tetsuo. La situation le leur impose, sans doute – et, au-delà des liens éventuels des personnages entre eux (face à Tetsuo, ce sont ici Kanéda et Keisuké qui comptent tout particulièrement), l’empathie est sans doute plus à la portée du lecteur que des protagonistes.

 

Et l’affrontement ultime est donc au cœur du récit – avec Kanéda bravache fonçant instinctivement sur Tetsuo au mépris du danger et de toute préparation stratégique… et à bon droit si ça se trouve, tant il semble obtenir des résultats avec ses seuls poings quand les lasers titanesques n’ont absolument rien fait au monstre, s’ils ont encore davantage massacré la mégalopole et ses survivants temporaires… Kei, avec tous les pouvoirs qu’elle a développés grâce à Lady Miyako, Kiyoko et Masaru, a beau pousser l’audace jusqu’au sacrifice, n’obtient guère plus de résultats ; le colonel est vite hors-course, et la bêtise sanguinaire et brute de l’Amiral en fait un des personnages les plus répugnants de la série.

 

Pourtant, Tetsuo ne peut compter que sur lui-même… Son assistant à son tour en vient à le lâcher, pire encore, à le trahir – là aussi une enflure colossale, mais on le savait déjà. Reste qui ? Kaori… Elle en est bien venue à aimer Tetsuo, au bout du compte ; et ne compte pas le livrer aux traitres… qui dès lors l’éliminent. La mort de Kaori, dans le chaos psychopathe de la BD, est sans doute la plus touchante de l’ensemble – plus que celles, disons, de Yamagata ou de Takeshi, si cette dernière était tout particulièrement surprenante…

 

Reste aussi Akira, certes. Le gamin est toujours aussi mystérieux – mais, maintenant, il parle, quand bien même c’est de manière cryptique. Le monstre aux allures d’enfant fait décidément moins amibe que dans le film – et, dans cette épisode, l’enfant n’est plus une simple façade. Son lien avec Tetsuo, plus perceptible que jamais, permettra de sublimer l’expérience traumatisante du laboratoire, les gamins cobayes s’associant pour exprimer enfin un monde qui leur est propre – un monde de jeux sans plus de craintes.

 

Et en face ? Le courage ne manque pas aux protagonistes, sans doute – certainement pas à Kanéda, quand bien même il garde à l’occasion quelque chose du bouffon qu’il est dans la BD et nettement moins dans le dessin animé. Même chose pour Kei… Le Colonel aussi… Mais les efforts vains de ces héros se conjuguent à d’autres traits éventuellement moins flatteurs qui viennent, sinon casser à proprement parler leur image de héros – car ils restent des héros –, du moins la ternir un peu. À cet égard, c’est probablement Lady Miyako qui paye le prix fort – personnage quasi absent du film mais fondamental dans la BD, elle n’a sans doute jamais été très sympathique ; elle incarnait le camp du « Bien », mais parce que Tetsuo et son Empire de Tokyo figuraient à n’en pas douter le « Mal ». Ici, plus que jamais, elle fait preuve de courage et d’abnégation – et pas seulement par procuration, même si, à son habitude, elle a formé des sbires dont le sacrifice est peu ou prou une fin en soi : cela vaut pour les bonzes anonymes, bien sûr, mais, à tout prendre, c’est tout aussi vrai, et forcément plus douloureux, pour Kei ; chose qu’évidemment Kanéda n’accepte pas. Mais la dirigeante de secte mouille elle aussi le kimono dans cet ultime épisode – elle est le général qui lance les troupes à l’assaut de Tetsuo, mais y participe elle-même bien plus concrètement. L’image de la vieille femme (éventuellement gamine) défaisant sa savante coiffure avant de se lancer au combat marque tout particulièrement – mais plus encore, peut-être, ses rictus de haine qui ne la lâchent dès lors plus, et qui en font, au cœur de la bataille, une inquiétante variation sur la sorcière ou chamane, dont la folie meurtrière, pour être au service du « Bien », met le lecteur mal à l’aise , et quand elle en vient à vomir son sang, le dégoût l’emporte sur la sympathie, quelle que soit sa cause et l’attachement qu’on y porte instinctivement.

 

En dehors de ces considérations morales, ce sont en fait Kiyoko et Masaru qui l’emportent – et sans doute en mettant la haine de côté (pourtant, c’était un trait distinctif de Masaru). Ce qui a sa logique : la bataille est telle qu’elle ne peut évidemment pas être gagnée par les armes – ce qui englobe les facultés surnaturelles de Kei et Lady Miyako autant que les lasers de Kanéda et du Colonel, aussi gros soient-ils. L’absurdité de l’assaut militaire, stupide vengeance épargnant nécessairement tout responsable mais faisant pleuvoir la mort sur des innocents ayant le malheur de se trouver là, résonne sans doute tout particulièrement à cet égard.

 

Et justifie, j’imagine, cet étonnant épilogue – que je ne trouve pas totalement satisfaisant, pourtant… Trop « happy end », peut-être ? Quoi qu’il en soit, nous y voyons Kanéda et Kei, délivrés de toute entrave, afficher haut et fort aux secours humanitaires internationaux égarés dans les ruines de Néo-Tokyo, et désireux d’apporter leur aide aux victimes, qu’ils ne sont pas les bienvenus : l’Empire de Tokyo est un fait, c’est le leur, et il se passera très bien des empiètements intempestifs de ceux qui prétendent le sauver quand il ne s’agit, au fond, que de l’asservir. Pas sûr de bien saisir la portée du propos politique, ici… Ceci pour le fond. Quant à la forme, elle nous réserve d’ultimes merveilles – ces planches extraordinaires où Kanéda et ses motards filent à travers des ruines qu’ils se sont accaparées, en écho nécessaire mais pas moins brillant du tout début de la série.

 

En dépit de quelques bémols çà et là, le bilan ne saurait faire de doute : ce tome 6 est brillant, et conclut au mieux une série extraordinaire, un vrai chef-d’œuvre de la bande dessinée et au-delà.

 

Mo-nu-men-tal.

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Histoire du Japon : des origines à Meiji, de Michel Vié

Publié le par Nébal

Histoire du Japon : des origines à Meiji, de Michel Vié

VIÉ (Michel), Histoire du Japon : des origines à Meiji, huitième édition mise à jour, Paris, PUF, coll. Que sais-je ?, série Histoire-Géographie, [1969] 2014, 127 p.

 

Bon, là encore, je ne sais pas s’il est bien pertinent de livrer une chronique de ce petit ouvrage – un « Que sais-je ? » qui plus est… Cela dit, pour avoir un tant soit peu pratiqué la collection, il me semble qu’on peut y distinguer de « simples » résumés d’une problématique donnée, et d’autres essais qui affichent davantage un caractère personnel, voire une thèse à part entière, et cette Histoire du Japon : des origines à Meiji, signée Michel Vié, professeur émérite des universités à l’Institut national des langues et civilisations orientales, me paraît bien relever de cette deuxième catégorie – ce qui justifie sans doute davantage quelques développements à ce propos (à noter, l’auteur a également consacré un « Que sais-je ? » au Japon contemporain, qu’on peut supposer complémentaire de celui-ci).

 

En tout cas, ce petit ouvrage constitue un complément bienvenu à la partie pré-Meiji (quelque peu sommaire, donc) de l’Histoire du Japon et des Japonais d’Edwin O. Reischauer, relue récemment, en se montrant sans doute davantage pointu et en développant des questionnements éventuellement plus subtils… ou moins caricaturaux. Avec en tout cas une focalisation marquée sur un aspect dans l’ensemble autrement discret dans l’essai de Reischauer : la tension entre le centre et la périphérie, empruntant au fil des âges des traits féodaux pouvant légitimer la comparaison avec le Moyen-Âge occidental, et affichant pourtant en même temps la singularité du Moyen-Âge nippon. Ce n’est pas le moindre des paradoxes de l’histoire japonaise, qui en est percluse jusqu’au cliché – dont, sans doute, celui qui vise à produire une synthèse originale voire unique entre tradition et modernité, que l’auteur présente plutôt, avec peut-être un soupçon déconcertant de raillerie d’ailleurs, comme une volonté d’inscrire les changements, pourtant bien réels, dans une continuité et une homogénéité constitutives d’un « temps immobile », principe essentiel d’une conscience historique nippone qui, pour autant, ne doit pas invalider le principe même d’une étude historique ; il n’en demeure pas moins que le contraste essentiellement envisagé par ce « Que sais-je ? » porte sur une dynamique interne – centre et périphérie – qui aurait pu être entropique, mais s’avère pourtant bel et bien garante d’une forme d’unité.

 

Ce ton parfois étonnant, et en même temps la précision des concepts employés, dès cette brève introduction passablement abstraite encore, dessinent les contours d’un petit essai ne relevant finalement guère de l’entreprise de vulgarisation parfois associée (et souvent à tort, j’imagine) avec la collection. J’irais même jusqu’à dire que le démarrage est un peu rude – après cette entrée en matière, très abstraite, le premier chapitre, consacré à la préhistoire japonaise, est ainsi passablement ardu. Ce « Japon d’avant l’écriture », celui des cultures Jômon, Yayoi puis des kofun, est peut-être d’emblée un contexte paradoxal, se constituant sans que l’on sache trop comment, et notamment sans vagues de migrations massives ; c’est en tout cas déjà une société se constituant comme de juste d’emprunts et d’assimilations, si l’on n’est pas bien certain des circonstances exactes – en ce qui concerne notamment l’agriculture et la métallisation. On y constate l’émergence de communautés locales dotées de chefs dont l’ostentation notamment funéraire (les kofun, donc, tertres parfois immenses en forme de trous de serrure) traduit déjà le pouvoir.

 

En émerge pourtant le Japon étatique de la « Cité impériale » (VIIIe-XIIe siècle), qui introduit la dynamique essentielle des tensions entre centre et périphérie. Si la Cour, à Kyoto, rassemble une aristocratie raffinée de fonctionnaires et de lettrés, elle introduit pourtant (ou formalise) un système de relations d’abord économiques puis politiques, via notamment les institutions fiscales, constitutif progressivement d’une aristocratie parallèle, ancrée localement cette fois – la conquête de l’espace intérieur (« l’ennemi n° 1 », selon la formule de Fernand Braudel ici reprise) témoigne peut-être elle aussi d’une tension essentielle, la pacification caractéristique des premiers temps de la « Cité impériale » débouchant à terme sur une remilitarisation essentielle à l’éclosion d’une société féodale, ou féodo-seigneuriale, caractéristique du Moyen-Âge japonais comme elle l’a été du Moyen-Âge occidental, toutes choses égales par ailleurs.

 

À mesure que l’on se rapproche de l’époque moderne, le ton de ce « Que sais-je ? » me paraît devenir plus abordable – mais peut-être est-ce avant tout qu’il devient alors plus concret. Quoi qu’il en soit, ce Japon médiéval d’où devait surgir (paradoxalement ?) l’État moderne au XVIe siècle, gagne en chair à mesure que la permanence et en même temps les changements subtils des institutions, politiques, économiques, etc., suscitent une dynamique de tension, cette fois dans une époque où c’est la périphérie qui en profite. C’est tout d’abord le Japon du Dit des Heiké, qui voit les Taira et Minamoto s’engager dans une lutte acharnée pour la réalité du pouvoir : un pouvoir central délégué, via les régents Fujiwara et Hôjô et les premières incarnations de l’institution shogunale ; ce pouvoir, en dépit de quelques réactions telle la vaine tentative de l’empereur Go-Daigo de restaurer la puissance censément fondamentale de la dynastie impériale, acquiert ainsi des traits essentiels pour la période moderne à venir : le gouvernement militaire du Bakufu incarnera bien alors le centre, quitte à maintenir dans une déférence toute japonaise pour la tradition le « second centre » de la Cour impériale, nul ne songeant visiblement à remettre en cause la dynastie impériale comme source de la légitimité de tout pouvoir. Mais il ne faut pas s’arrêter là : les luttes de cette période troublée de sengoku amènent à la constitution de pouvoirs locaux, les daimyô, dont la nature économique originelle adopte de plus en plus des atours militaires, dans une société où les guerriers, bushi, incarnent une sorte d’idéal ancré dans le temps comme dans l’espace ; dimension essentielle, mais qui ne doit pas négliger, d’une part l’existence de tensions éventuelles dans cet ancrage local même (sans doute d’autant plus à mesure que l’image traditionnelle du guerrier à cheval, maîtrisant l’arme blanche, doit composer avec le paysan soldat, puis avec le soldat spécifiquement entraîné pour manier les fusils – l’art de la guerre en étant comme de juste bouleversé), d’autre part la perpétuation d’autres réseaux avec lesquels le pouvoir, qu’il soit central ou local, doit composer, ainsi d’un certain nombre de « solidarités horizontales », sensibles à la ville comme au village, ou dans le cadre des monastères bouddhiques, a fortiori à mesure que des sectes plus militantes se développent.

 

L’acheminement vers l’État moderne, conçu par Tokugawa Ieyasu dans la foulée des tentatives avortées mais cruciales d’Oda Nobunaga et Toyotomi Hideyoshi, résulte directement de ces complexités féodales et, tout en instaurant un pouvoir central fort, avec le Bakufu implanté à Edo (future Tokyo), doit composer avec des réalités féodales qui ont favorisé son ascension, mais peuvent sans doute à tout moment accaparer la réalité du pouvoir ; les institutions s'adaptent, qui tentent de contraindre l'aristocratie provinciale à la résidence à Edo, équivalent nippon, peut-être, de la domestication de la noblesse par Louis XIV la rassemblant et soumettant à Versailles. Le paradoxe essentiel s'inscrit dans cette problématique – dans la mesure où ce Japon moderne résulte d’une pacification rendant la dimension militaire des pouvoirs locaux peu ou prou obsolète ; les daimyô n’en exercent pas moins le pouvoir au niveau local, et leur prestige et influence demeurent, voire s’accroissent en temps de crise (car, sur les deux siècles et demi de l’ère Edo, si le caractère étonnant de ce Japon « pacifié » correspond bien à une réalité, les tensions n’en demeurent pas moins, qui s’expriment à l’occasion – ou travaillent le régime de manière plus insidieuse). Par ailleurs, l’isolement dont, dans une perspective très occidentale, on a fait un voire le trait essentiel du Japon de l’ère Edo, s’il contribue indéniablement à la définition de cette société pacifiée, doit sans doute être pondéré – d’autant qu’il était moins intransigeant qu’on ne le dit (il faut revenir ici sur la « science hollandaise », notamment) ; il est toutefois intéressant de voir, dans cette perspective, comment la lutte contre le christianisme au Japon (par ailleurs tourmenté entre catholicisme et réforme, Portugais et Espagnols d’un côté, Hollandais et Anglais de l’autre) s’explique peut-être par un potentiel d’agitation déjà perçu comme menaçant et à traiter avec une vigueur adéquate dans le contexte des sectes bouddhiques florissantes de la période féodale – participant de ces solidarités alternatives illustrant à leur manière le caractère non-absolutiste des pouvoirs politiques traditionnels, central ou locaux.

 

Mais la dynamique essentielle demeure celle du centre et de la périphérie. En fait, dans cette optique, c’est bien là que se trouvent les raisons profondes des bouleversements de l’ère Meiji : il ne faut pas exagérer le rôle de l’ouverture au monde extérieur (Reischauer, dans le cadre de son essai, y insistait sans doute un peu trop – mais il est vrai que l’optique initiale de son Histoire du Japon et des Japonais l’y incitait tout naturellement) ; il ne faut pas davantage leur conférer une dimension proprement « révolutionnaire », guère dans les intentions des protagonistes du drame (ce qui explique sans doute le caractère largement « pacifique » du bouleversement – car bouleversement il y a eu, mais sans véritablement de motivations idéologiques conduisant aux violences irrépressibles entre adversaires défendant des points de vue radicalement incompatibles, comme en France plus tôt, en Chine et en Russie plus tard). À bien des égards, la chute du pouvoir shogunal, le Bakumatsu (qui n’est pas pour autant véritablement regain d’autorité de l’empereur, ce Meiji alors très jeune – et quoi qu’en en fait la légende), est ici l’illustration ultime et la plus frappante de la thèse au cœur de l’ouvrage, où les tensions entre le centre et la périphérie justifient bel et bien les changements les plus fondamentaux, tout en les inscrivant dans la continuité nécessaire d’un « temps immobile ». Le récit des événements de la période 1853-1871, plus précis sur le plan factuel que tout ce qui précède, s’avère véritablement passionnant ; les ambitions, surtout, des principautés du Sud-Ouest (Satsuma, Chôshû, Tosa…), aussi incompatibles soient-elles parfois, s’associent cependant pour constituer véritablement la « rénovation de Meiji »… et, comme de juste, ont sans doute des conséquences inattendues, en appelant une nouvelle fois à la redéfinition de la dynamique centre-périphérie – éventuellement au point de jouer en définitive contre ces ambitions premières : en résulte en effet une réforme militaire jusqu’alors peu ou prou impossible, tandis que l’agitation locale conduit paradoxalement à une affirmation nouvelle du principe centralisateur. L’affaire est d’une extrême complexité, mais proprement fascinante – il faudra vraiment que j’approfondisse l’étude de cette période étonnante… C’est, en tout cas, de ce « Que sais-je ? », la partie qui m’a le plus intéressé, et de loin – si les événements en eux-mêmes, autant que leurs conséquences institutionnelles, ont quelque chose d’encore un peu flou pour moi, expliquant les éventuelles incertitudes ou imprécisions de ce résumé.

 

Quoi qu’il en soit, après un début intimidant, cette Histoire du Japon : des origines à Meiji, s’avère des plus satisfaisante, et pondère utilement quelques visions peut-être trop faciles de l’histoire de l’archipel, en insistant sur des dynamiques propres qui confèrent à l’essai un caractère autrement plus enthousiasmant que celui d’un simple résumé d’une matière figée par ailleurs. Il faudra que je poursuive, avec l’auteur, en lisant Le Japon contemporain ; par ailleurs, disposant maintenant de quelques données générales sur la matière, il me sera sans doute possible d’aborder des études plus spécialisées – c’est prévu, même si, dans le côté englobant, il me faudra aussi passer par A History of Japan de George Sansom, notamment. Autant dire que je n’en ai pas fini…

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6 Voyages en Extrême-Orient

Publié le par Nébal

6 Voyages en Extrême-Orient

6 Voyages en Extrême-Orient, Les XII Singes, 2013, 80 p.

 

La gamme « 6 Machins » ou « 6 Trucs » des XII Singes consiste en bouquins assez brefs explorant des thématiques variées, du space op’ à l’horreur halloweenesque, et proposant chaque fois six scénarios conçus a priori pour être des one-shots. Dans le cas présent, nous avons donc droit à 6 Voyages en Extrême-Orient… titre un peu trompeur dans la mesure où l’Extrême-Orient, ici, est systématiquement le Japon. En même temps, c’était tant mieux pour moi… Ayant trouvé le bouquin en soldes, je me suis dit que ça pouvait valoir le coup d’y jeter un œil.

 

Ces scénarios ne se réfèrent pas outre mesure à un système de jeu particulier, ils sont supposés être assez souples pour s’adapter facilement au système que le MJ et les joueurs souhaitent employer – toutefois, ces petits bouquins comprennent, au cas où, les règles du « D6 Light » (« notre version ultra-rapide du D6 »), un système d’une extrême simplicité (je viens de m’en constituer un petit résumé, ça fait moins d’une page en comprenant la création de personnages)… mais dont la présentation, en l’état, souffre quand même d’un fâcheux défaut de relecture (c’est vrai, hélas, du reste de ce petit ouvrage, où les coquilles abondent, et parfois les renvois foireux, mais c’est sans doute ici que c’est le plus gênant). La condensation du système au plus bref n’en rend pas toujours la lecture très claire, et, parfois, il m’a fallu m’y reprendre à deux ou trois fois afin de comprendre ce que tel paragraphe bref mais abscons impliquait au juste. Le plus embêtant, toutefois, ce sont probablement les oublis… Il en est un, p. 66, qui me laisse encore perplexe – un paragraphe expliquant qu’un résultat de 1 sur le dé libre équivaut à un échec automatique, et même un échec critique ; jusqu’ici, OK… Mais il est précisé qu’un résultat de 2, 3, 4 ou 6 n’a pas d’effet spécial. Bon. Très bien. Mais… Euh, qu’en est-il du 5 ? Est-ce un score sans effet particulier comme les autres, simplement oublié ici ? Ou bien est-ce une réussite critique – notion qui apparaît p. 67 au détour d’un paragraphe portant sur l’utilisation des points de personnage ou PP, mais sans la moindre explication supplémentaire ? Et du coup, est-ce que ça a des implications particulières, une réussite critique ? Je veux dire, au-delà de la réussite automatique ? Et, euh, tant qu’on y est, pourquoi le 5 et pas le 6, dans ce cas ? Bon… Je suppose qu’il y a moyen de s’en tirer, mais… Bon. Plus loin, un autre petit souci concernant les combats : on nous parle, p. 69, d’un « tableau des blessures », et sur la même page figure un « tableau des niveaux de blessure » ; sauf qu’on a du mal à corréler les deux… Et pour cause : le « tableau des blessures », que je cherchais désespérément, est tout autre, et n’apparaît nulle part dans cette exposition du « D6 Light » ; on le trouve bien dans le livre, pourtant… mais tout rikiki en bas de la fiche de personnage vierge, p. 80 ! Bon, OK, il est là, c’est déjà ça ; et je suppose qu’il permet ensuite de se reporter au « tableau des niveaux de blessure », même si, là encore, ça n’est pas toujours forcément très clair… Bref. Un peu d’application aurait été appréciable. Quant à la pertinence du système, je ne me sens pas vraiment de la juger sans l’avoir pratiqué ; ça a l’air de tourner… C’est surtout très simple. J’ai l’impression que les scènes d’action peuvent être assez violentes, mais faut voir.

 

L’essentiel est de toute façon ailleurs, avec ces six scénarios nippons, globalement assez variés – il y a de l’action, de l’enquête, du social… Du réaliste, du fantastique… Du « classique », du plus innovant… Une chose tout de même : ils adoptent tous le cadre d’un Japon médiéval, si cela peut recouvrir bien des périodes différentes – on n’y trouve en tout cas rien de contemporain, ou même simplement postérieur à Meiji. Ces scénarios sont par ailleurs plutôt de bonne tenue dans l’ensemble – rien de transcendant, mais des choses efficaces, parfaites pour couper un peu le rythme d’une campagne et en éviter la monotonie (et c’est bien de la sorte que j’envisage de m’en servir). Un petit regret, toutefois : le caractère éventuellement « sur le pouce » de ces scénarios aurait sans doute bénéficié de quelques prétirés dans le système « D6 Light »… Mais il est vrai que la création de personnages semble pouvoir être pliée très vite, alors admettons…

 

Et voyons maintenant les scénarios, dans l’ordre de leur apparition. Avec une précision : le cas échéant, je vais être amené à SPOILER un peu, et donc prudence… D’autant que j’envisage d’en jouer un ou deux ou trois – du coup, s’il y a parmi vous de mes joueurs éventuels, veuillez je vous prie ne pas lire les paragraphes consacrés à « Lame, l’arme, larmes » (deuxième scénario) et « Mourir dignement » (sixième et dernier), voire « Le Cortège aux cent démons » (troisième) et « Le Secret de Musashi » (quatrième) ; au cas où… Oui, ça ne laisse pas grand-chose, je sais…

 

Le premier de ces scénarios, « Le Dieu pâle », est signé Vivien Féasson (auteur dans le genre nipponisant du jeu Les Errants d’Ukkiyo, que je devrais lire prochainement) ; c’est hélas celui qui m’a le moins plu, et de loin… au point de me faire craindre pour la suite. Non qu’il soit véritablement mauvais ; c’est surtout qu’il est bien trop convenu (dès son départ au-delà des limites de la caricature : « Vous êtes dans une auberge quand soudain un malentendu… »), et manque peut-être aussi de liant (les PJ fuient, tombent sur quelque chose qui n’a rien à voir, doivent ensuite fuir à nouveau ou combattre leur menace initiale), et probablement d’une certaine vraisemblance (ce village caché, je ne parviens pas à y croire). C’est d’autant plus regrettable que le thème – celui des chrétiens cachés durant l’Ère Edo, avec de possibles et amusantes déviations du credo – a tout pour être intéressant… Au mieux, on retirera de ce scénario l’occasion d’un ou deux dilemmes – mais sans rien de bien enthousiasmant, décidément.

 

Le deuxième scénario est à n’en pas douter très classique également – trop, peut-être ? Mais pas pour moi : en dépit de son titre parfaitement argh !, « Lame, l’arme, larmes », signé Fabien Fernandez, s’avère un bel exemple d’efficacité – c’est sans doute un scénario idéal pour initier des joueurs débutants, d’ailleurs, même s’il a suffisamment d’intérêt au-delà pour satisfaire pleinement une table plus expérimentée. Ce scénario fait cette fois intervenir le surnaturel – d’abord via un sabre maudit dont héritent les PJ, ensuite via des esprits et autres fantômes joliment nippons. Les événements présents sont régulièrement mis en corrélation avec un passé tantôt historique, tantôt mythique, ce qui confère à la narration une profondeur temporelle appréciable, et la rend du coup plus « concrète » et « vivante » ; par ailleurs, le scénario se montre assez équilibré entre l’action (dont une scène de bataille propice aux mouvements épiques) et l’enquête, et offre aux joueurs de belles rencontres et quelques énigmes à la résolution tout à fait réjouissante. Par contre, ce scénario me paraît plus long que tous les autres figurant dans le recueil – à mon rythme de jeu, ce one-shot, en fin de compte, me paraît bien pouvoir s’étendre utilement sur deux ou trois séances. C’est quoi qu’il en soit celui que j’ai le plus envie de faire jouer – d’autant plus sans doute que l’action n’est pas mon fort, et que j’ai envie de travailler cette dimension du jeu de rôle.

 

« Le Cortège au cent démons », de Guylène le Mignot, s’inscrit finalement dans une veine assez proche : cadre japonais largement imprégné de surnaturel, mélange d’enquête et d’action, relative profondeur temporelle. Son point de départ est assez amusant, avec cette cérémonie d’inauguration d’une statue de bouddha tournant au miracle… ou à la farce. La conclusion, avec son assemblée de démons plus ou moins surréalistes, a de quoi faire flipper un brin, sans doute ; entre les deux, toute fois, c’est peut-être un peu terne – à mes yeux du moins, et notamment en comparaison avec le scénario précédent. Ça demeure plus que correct.

 

Nicolas Heitz livre ensuite « Le Secret de Musashi » – oui, le Musashi, Miyamoto Musashi, le plus grand escrimeur de son temps, et l’auteur du Traité des Cinq Roues (que je lis prochainement, d’ailleurs – il serait temps…) ; et cette inscription historique via une célébrité n’est sans doute pas pour rien dans l’intérêt du scénario. Ceci étant, si le grand sabreur y figure (enfin… d’une certaine manière, disons), le scénario relève bien plus de l’enquête que de l’action ; et c’est une enquête globalement amusante, avec quelques personnages potentiellement hauts en couleurs… J’aime bien ; rien de transcendant, mais c’est bien fait.

 

Même chose sans doute pour « Un amour d’ogre », de Jean-Baptiste Lullien – s’il ne figure pas parmi ceux que j’envisage de faire jouer, ce n’est pas du tout parce qu’il serait « mauvais », ni même véritablement « moins bon » : c’est surtout qu’il implique un ton très particulier, qui en fait toute la saveur, mais que je ne me sens pas vraiment de mettre en scène pour ma part… On y retrouve l’élément surnaturel, mais avec une distinction essentielle – le propos a quelque chose de farfelu et d’humoristique qui tranche (heureusement, sans doute) sur la plupart des autres scénarios du recueil (en fait, il peut sans doute y avoir des éléments humoristiques dans « Le Secret de Musashi », voire dans « Lame, l’arme, larmes », mais ils sont épars et plus « pondérés »). L’assistance de l’ogre amoureux de la veuve aux bons petits plats passe par quelques épreuves et énigmes qui peuvent s’avérer amusantes, à condition toutefois de bien intégrer le ton particulier de la narration – ce qui n’est sans doute pas donné à tout le monde, et probablement pas à moi.

 

Reste « Mourir dignement » de Jérôme « Brand » Larré (auteur de Tenga, qu’il faudrait sans doute que je relise, tant je crains d’être complètement passé à côté), qui affiche d’emblée sa singularité en adoptant un format un tantinet différent de tous les autres scénarios du recueil, et en imposant d’emblée des « contraintes » qui renforcent encore son caractère à part : les PJ sont tous des ninjas, et comptent venger la destruction de leur village (en l’occurrence par Oda Nobunaga – là encore, on croise un fameux personnage historique… même si le portrait qui en est fait me laisse passablement perplexe, au mieux : on ne fait pas exactement dans le mythique et « bigger than life ») ; dès lors, précision essentielle, il ne s’agit certainement pas pour eux de triompher et survivre, mais, conformément au titre, de « Mourir dignement ». Et ce cadre global passe par un certain nombre de particularités relevant tant du système (la règle de l’alerte, pertinente) que de la narration (les épilogues, que j’aime vraiment beaucoup)… avec entre les deux une variante « abstraite » de « donjon », où le traditionnel plan est remplacé par une sorte de schéma des rencontres utiles, que je ne suis pas bien certain de pleinement comprendre – et sans doute est-ce pour cela que son utilité me laisse encore perplexe. Mais il y a sans doute quelque chose à creuser là-dedans – y réfléchir ne mange pas de pain…

 

Bilan plus que correct ; ces scénarios ont tous leur intérêt (même si le premier me paraît donc un bon cran en dessous), et j’ai bien envie d’en tester un ou deux (ou trois). Pas totalement sûr du système à employer (je me suis demandé, notamment, si FATE Accelerated…) ; mais je suppose que tester ce « D6 Light » ne coûte rien. On verra…

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Les Mortes-Eaux, d'Andrew Michael Hurley

Publié le par Nébal

Les Mortes-Eaux, d'Andrew Michael Hurley

HURLEY (Andrew Michael), Les Mortes-Eaux, [The Loney], traduit de l’anglais par Santiago Artozqui, Paris, Denoël, [2014-2015] 2016, 382 p.

 

Les Mortes-Eaux, premier roman de l’auteur anglais Andrew Michael Hurley, a sans doute, du moins à en croire la présentation qui en est faite, quelque chose d’une machine à buzz – avec plus ou moins de conviction ? Quoi qu’il en soit, tout l’attirail est déployé, supposé en faire un best-seller. L’argumentaire de presse se plante dans le résumé du bouquin (non, ce pèlerinage n’a justement pas lieu tous les ans ; non, ce n’est pas le père Wilfred qui dirige le petit groupe…), mais je suppose que lire le livre est une simple option quand il s’agit d’en rédiger la quatrième de couverture ; il est sans doute autrement important de souligner que le livre est un grand succès commercial, après pourtant une publication initiale des plus confidentielle (chez Tartarus Press, une édition limitée à 300 exemplaires) assurant sa légitimité (parallèle à une J.K. Rowling, si ça se trouve), qu’il « sera » publié dans quatorze pays, et que Danny Boyle « va » en faire un film…

 

Le commentaire promotionnel de Stephen King en couverture joue sans doute dans la même catégorie – et avec une crédibilité guère plus probante, tant le Roi, au fil des années, a ainsi parrainé nombre de livres qui ne le méritaient certainement pas (dans notre domaine, je ne vois guère que Neil Gaiman pour rivaliser avec lui sous cet angle). Pourtant, je ne le nierai pas, cette accroche a probablement joué un rôle dans ma curiosité pour ce roman – davantage en tout cas que les quatorze pays et le film de Danny Boyle. Le parfum gothique accolé à l’ouvrage – à bon droit – m’a décidé à tenter l’expérience. Et le résultat… est un peu déconcertant. Bizarrement ou pas, si le commentaire de King y voyant « un grand livre » et « un roman incroyable », avec une conviction rhétorique toute trumpienne, est, comme souvent, bien excessif, on comprend toutefois que le maître de l’horreur ait pu l’apprécier, car il y a bien ici de sa manière ; quant à la thématique gothique, elle est bien là, globalement bien vue – surtout quand elle se complète d’un décor sauvage assez joliment employé, presque aux accents de « nature writing » à l’occasion. Pour autant, je ne sais pas vraiment, en définitive, si ce roman est bon – je crois cependant savoir qu’il n’est pas mauvais, et c’est déjà pas mal.

 

Le roman est un long flashback, où un narrateur contemporain revient sur une expérience traumatisante qu’il a vécue sans forcément bien la comprendre dans les années 1970. Sa famille, les Smith, est farouchement croyante – catholique, en l’espèce. En fait, sa mère (Esther, appelée Momon, quand le père est Pabsent) l’est sans doute d’autant plus, et de manière d’autant plus intransigeante, que le frère aîné du narrateur, Andrew (dit Hanny), est un handicapé mental – et elle compte bien obtenir du Seigneur la guérison de cette insupportable tare, à force d’exubérantes démonstrations de foi.

 

Or nous savons, dès le premier chapitre, qu’un miracle a eu lieu : Andrew, dans des circonstances encore non définies, a bel et bien outrepassé sa condition d’attardé – il est devenu parfaitement « normal »… et plus croyant que jamais. Mais le narrateur laisse entendre que les choses ne se sont pas passé ainsi qu’on le croit et qu’on le dit – et c’est pourquoi il prend la plume, alors qu’un sordide fait-divers étalé partout dans la presse le ramène à l’inquiétant souvenir d’un pèlerinage dans le Lancashire, au nord-ouest de l’Angleterre, quand Hanny et lui étaient enfants…

 

Ce pèlerinage – car il y a là-bas un lieu saint à la façon d’un Lourdes du pauvre – était une tradition pour les Smith ; ou, plus exactement, pour la petite communauté très soudée de la paroisse de Saint Jude’s, à Londres, sous la férule d’un prêtre intransigeant, le père Wilfred (inévitablement porté sur le sadisme envers les enfants de chœur…) – il faut y ajouter les Belderboss, qui sont le frère et la belle-sœur du curé, ainsi que le couple (en puissance) formé par Miss Bunce (la jeune et jolie bonne du curé, disons) et son fiancé David Hobbs, passablement effacé. Tous soutenaient bien sûr Momon dans sa foi en une guérison miraculeuse d’Andrew… Mais voilà : le père Wilfred est mort – dans des circonstances peut-être pas très catholiques –, et le pèlerinage de Paques n’avait plus eu lieu depuis quelque temps, de toute façon…

 

Arrive un nouveau prêtre, le père Bernard – originaire de Belfast, et autrement progressiste et sympathique que son prédécesseur. Momon, immanquablement, prend de l’ascendant sur le nouveau venu, qu’elle ne cesse de comparer au père Wilfred, au bénéfice bien sûr de l’inégalable défunt… Elle persuade le petit nouveau, sans trop de difficultés, qu’il serait tout à fait bienvenu de relancer la tradition heureuse du pèlerinage de Pâques – une retraite de quelques jours, dans la superbe région du Lancashire, où le groupe, plus que jamais soudé par la prière, s’avancerait humblement sous les yeux du Seigneur pour implorer la guérison du garçon attardé.

 

Et le pèlerinage a bien lieu, la paroisse retrouvant ses quartiers habituels à Moorings, une bien sinistre demeure… dans une bien sinistre région. Ce Lancashire-là n’a rien des charmants paysages vantés par Momon (qui en est semble-t-il originaire…) : c’est une contrée sauvage mais terne, battue par une pluie incessante et plongée dans une grisaille perpétuelle, et dont les forêts comme les plages, aux entredeux insidieusement marécageux, sont éventuellement traitresses… Quant aux indigènes, ce sont de frustes paysans, et guère cordiaux, a fortiori envers ces intrus de pèlerins – la région ne brille pas vraiment de l’amour divin que Momon veut y déceler. La description de ce cadre morne et déprimant est à n’en pas douter un des principaux atouts de ces Mortes-Eaux – elle pèse comme une chape de plomb sur toutes les pages du roman, pour un effet de détresse et d’angoisse tout à fait bienvenu ; d’où l’allusion au « nature writing » plus haut, si elle est peut-être plus ou moins pertinente…

 

L’essentiel du propos, toutefois, s’il est dans une symbiose de tous les instants avec ce cadre oppressant, opérant un balancement tout gothique entre une nature inquiétante et une antique bâtisse qu’on devine noyée de secrets plus ou moins avouables, porte sur la foi – et en dresse un tableau pathétique, au sens premier du terme, dans lequel la détresse des protagonistes, qui pourrait voire devrait nous les rendre attachants, suscite hélas une foi agressive et d’autant plus bornée, parfois au point d’en être révoltante (car Momon, dans son désir de « guérir » son fils, peut se montrer violente), plus souvent cependant un brin ridicule, si le décor pesant et l’ambiance à l’avenant n’autorisent pas le qualificatif de « risible ». C’est sans doute que nous sommes très loin ici des subtilités de la plus haute théologie – davantage du côté d’une foi « simple » et mécanique, où la citation permanente des Écritures fonctionne à la manière de mantras et de talismans, tandis que la pratique quotidienne mêle au credo une infinité de superstitions… au grand dam du père Bernard, foncièrement conciliant, mais qui est d’un profil tout autre – et ne peut tout simplement pas rivaliser avec son prédécesseur : les certitudes et l’intransigeance du père Wilfred témoignaient, dans l’esprit de Momon, de son inaccessible supériorité en tant que prêtre ; un curé plus « moderne » et tolérant n’a pas sa place dans cette communauté soudée autour de préceptes agressifs et exigeants. Peu ou prou humilié en permanence par ses paroissiens obtus, le père Bernard est sans doute le personnage du roman qui suscite le plus la sympathie du lecteur.

 

Et les enfants, dans tout cela ? Eh bien, Hanny est tel qu’on pouvait l’attendre – en simple d’esprit à qui l’on a fait la promesse du paradis mais qui, sans doute, n’a pas la moindre idée de ce que cela peut signifier, il arbore un sourire peu ou prou constant… mais garde néanmoins à portée les objets (un masque de gorille, une figurine de dinosaure en plastique...) de ses propres rituels pathologiques, témoignant, le cas échéant, de sa douleur ou de son angoisse. Le narrateur – que le père Bernard, gentiment paternaliste, surnomme Tonto – est assigné à la protection de son frère aîné, et c’est une tâche qu’il a à cœur. Bien plus, sans doute, que les ambitions de Momon le concernant : elle compte bien faire de son fils cadet un prêtre, à la fois sacrifice dans l’imploration de Dieu pour la guérison d’Andrew… et, à n’en pas douter, remerciement par anticipation, à la façon d’un colossal ex-voto, pour cette guérison qui surviendra bien un jour ou l’autre – il faut garder la foi. Or le narrateur, s’il baigne dans cette religion mécanique et simpliste, n’apprécie pas forcément cet avenir qu’on lui réserve – mais sans oser se rebiffer contre l’inévitable ; garçon docile, il répond « oui, mon père » quand le père – le vrai père, donc le curé – lui pose une question, et ça s’arrête à peu près là… C’est ici, sans doute, que le rapport avec Stephen King peut être avancé : outre l’ambiance aux connotations fantastiques (si le surnaturel à proprement parler ne survient que dans les toutes dernières pages), ce traitement de la foi, et tout particulièrement du fait qu’il emprunte les yeux d’un enfant, a bien quelque chose de la manière du Roi. Ceci étant, à tout prendre, on pourrait évoquer sans doute d’autres références – je dirais bien Brian Evenson, par exemple…

 

Mais le narrateur et son grand-frère simplet sont donc des enfants – et c’est peut-être cela qui les sauve, bien plus que l’intervention toujours attendue mais sans cesse repoussée d’un Dieu qui, à supposer seulement qu’il existe, a visiblement des préoccupations bien davantage prioritaires. Hanny et son cadet se promènent donc dans les environs – pourtant dangereux, ou du moins ont-ils cette réputation… mais c’est peut-être tant mieux pour deux gosses partant à l’aventure ? Ils jouent aux soldats près du bunker de la plage… éventuellement avec un vrai fusil qu’ils ont trouvé dans leur chambre de Moorings, et qui les fascine littéralement. Et ils croisent aussi, bien davantage que les pèlerins d’adultes qui les accompagnent, les autochtones – devinant en eux quelque chose d’inquiétant, voire de menaçant… Peut-être même satanique ? Ou païen… Ainsi que le dit naïvement un des pèlerins, c’est une « vieille région » ; ce qui en soi ne veut pas dire grand-chose, mais entendons par là qu’il peut y survivre des traditions fort anciennes… aux inévitables relents de sorcellerie pour nos catholiques londoniens, pourtant pas les derniers, donc, à épicer leur croyance de superstitions à l’origine floue. Ils ont ainsi quelque chose des habitants de Dunwich, d’une certaine manière – et pourtant, sous leurs sarcasmes parfois lourds de menaces, éventuellement sous leurs crimes (que le premier chapitre laisse déjà supposer), ils conservent peut-être bel et bien quelque chose d’étonnamment positif…

 

Et, on s’en doute dès le départ, c’est par leur biais que le miracle opèrera, et non via l’intervention divine suppliée, espérée, et pourtant jamais là. Qu’il y ait un « malentendu » à ce sujet une fois que le miracle a opéré ne fait que rendre plus pathétique encore la foi militante et simpliste des pèlerins, et au premier chef de Momon…

 

Pour autant, il ne faudrait peut-être pas pousser le bouchon trop loin, et voir dans Les Mortes-Eaux un réquisitoire antireligieux. Qu’il y ait une part de caricature dans le tableau de cette foi est probable, voire indéniable ; qu’il y ait une part d’aigreur et de ressenti est tout aussi plausible. Mais les personnages conservent leur humanité malgré tout – Momon, aussi détestable soit-elle en apparence, n’en est pas moins, au fond, une mère aimante, et d’autant plus désespérée ; le père Wilfred, ultimement, a lui aussi quelque chose de tragique à mesure que les doutes l’assaillent – lui rendant en définitive une humanité que des années de rite avaient vainement tenté de gommer ; quant au père Bernard, comme avancé plus haut, il est à n’en pas douter le personnage le plus sympathique et ouvert du roman…

 

Mais Les Mortes-Eaux est-il un bon roman ? C’est une question au moins aussi complexe, et peut-être davantage. Disons du moins qu’il se lit sans déplaisir, ce qui est déjà pas mal. Il brille, même, parfois – dans l’utilisation de ce cadre ô combien inquiétant, ou dans certaines séquences où la foi telle qu’elle est mise en scène produit un effet théâtral bienvenu ; l’alternance équilibrée de ces deux dimensions produit un texte non dénué d’un certain charme morbide, qui peut aisément séduire le lecteur. Sans doute les chapitres consacrés aux enfants sont-ils à cet égard un peu moins palpitants, même si leurs rencontres avec la faune humaine (ou bien… ?) du Loney autorisent de beaux moments de sourde inquiétude et de bizarrerie… Le style est sobre mais correct – rien de brillant toutefois, et des « aye » et « nay » à foison dont je ne suis pas bien sûr de l’à-propos. La construction est plus intéressante : dans son usage des flashbacks (dans le flashback) autant que dans ses retours au présent/avenir, Andrew Michael Hurley fait preuve d’une certaine habileté, qui a peut-être quelque chose de déconcertant au premier abord, mais s’avère enfin globalement tout à fait pertinente. Par contre, il tire peut-être un peu à la ligne à l’occasion – et sème son roman de séquences souvent inutiles, même au regard du façonnage de l’ambiance… L’ambiguïté qu’il entretient longtemps à l’égard du fantastique, de même, est tantôt appréciable, tantôt frustrante à force d’atermoiements inutiles ; cette ambiguïté disparaît à la fin, ce qui a chagriné des critiques pour qui le genre est une tare – pourtant, le mystère globalement demeure, et l’auteur a le bon goût de ne pas sombrer dans une longue litanie explicative… Le problème est ailleurs ; c’est qu’on est bien en droit de se demander, parvenu aux dernières pages : « Tout ça pour ça ? » Sans avoir la conviction d’avoir perdu notre temps, nous pouvons bien trouver cette conclusion terne au regard des attentes suscitées par les meilleurs passages du roman – non, elle n’est sans doute pas à la hauteur…

 

Quoique King ait pu en dire, non, Les Mortes-Eaux n’est sûrement pas « un grand livre », un « roman incroyable ». Il lui manque encore quelque chose de plus ou moins aisé à définir, et peut-être souffre-t-il de quelques pains çà et là – trahissant le premier roman ? Possible – sans grande certitude… Cela reste une lecture appréciable – et sans doute au-dessus de la médiocrité ; peut-être même est-ce un « bon roman » ? Oui, peut-être ; probablement, même. On avouera que c’est déjà beaucoup – et qu’il pourrait être intéressant de voir ce que l’auteur commettra à l’avenir. Quant au buzz… eh bien, c’est du buzz.

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