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6 Voyages en Extrême-Orient

Publié le par Nébal

6 Voyages en Extrême-Orient

6 Voyages en Extrême-Orient, Les XII Singes, 2013, 80 p.

 

La gamme « 6 Machins » ou « 6 Trucs » des XII Singes consiste en bouquins assez brefs explorant des thématiques variées, du space op’ à l’horreur halloweenesque, et proposant chaque fois six scénarios conçus a priori pour être des one-shots. Dans le cas présent, nous avons donc droit à 6 Voyages en Extrême-Orient… titre un peu trompeur dans la mesure où l’Extrême-Orient, ici, est systématiquement le Japon. En même temps, c’était tant mieux pour moi… Ayant trouvé le bouquin en soldes, je me suis dit que ça pouvait valoir le coup d’y jeter un œil.

 

Ces scénarios ne se réfèrent pas outre mesure à un système de jeu particulier, ils sont supposés être assez souples pour s’adapter facilement au système que le MJ et les joueurs souhaitent employer – toutefois, ces petits bouquins comprennent, au cas où, les règles du « D6 Light » (« notre version ultra-rapide du D6 »), un système d’une extrême simplicité (je viens de m’en constituer un petit résumé, ça fait moins d’une page en comprenant la création de personnages)… mais dont la présentation, en l’état, souffre quand même d’un fâcheux défaut de relecture (c’est vrai, hélas, du reste de ce petit ouvrage, où les coquilles abondent, et parfois les renvois foireux, mais c’est sans doute ici que c’est le plus gênant). La condensation du système au plus bref n’en rend pas toujours la lecture très claire, et, parfois, il m’a fallu m’y reprendre à deux ou trois fois afin de comprendre ce que tel paragraphe bref mais abscons impliquait au juste. Le plus embêtant, toutefois, ce sont probablement les oublis… Il en est un, p. 66, qui me laisse encore perplexe – un paragraphe expliquant qu’un résultat de 1 sur le dé libre équivaut à un échec automatique, et même un échec critique ; jusqu’ici, OK… Mais il est précisé qu’un résultat de 2, 3, 4 ou 6 n’a pas d’effet spécial. Bon. Très bien. Mais… Euh, qu’en est-il du 5 ? Est-ce un score sans effet particulier comme les autres, simplement oublié ici ? Ou bien est-ce une réussite critique – notion qui apparaît p. 67 au détour d’un paragraphe portant sur l’utilisation des points de personnage ou PP, mais sans la moindre explication supplémentaire ? Et du coup, est-ce que ça a des implications particulières, une réussite critique ? Je veux dire, au-delà de la réussite automatique ? Et, euh, tant qu’on y est, pourquoi le 5 et pas le 6, dans ce cas ? Bon… Je suppose qu’il y a moyen de s’en tirer, mais… Bon. Plus loin, un autre petit souci concernant les combats : on nous parle, p. 69, d’un « tableau des blessures », et sur la même page figure un « tableau des niveaux de blessure » ; sauf qu’on a du mal à corréler les deux… Et pour cause : le « tableau des blessures », que je cherchais désespérément, est tout autre, et n’apparaît nulle part dans cette exposition du « D6 Light » ; on le trouve bien dans le livre, pourtant… mais tout rikiki en bas de la fiche de personnage vierge, p. 80 ! Bon, OK, il est là, c’est déjà ça ; et je suppose qu’il permet ensuite de se reporter au « tableau des niveaux de blessure », même si, là encore, ça n’est pas toujours forcément très clair… Bref. Un peu d’application aurait été appréciable. Quant à la pertinence du système, je ne me sens pas vraiment de la juger sans l’avoir pratiqué ; ça a l’air de tourner… C’est surtout très simple. J’ai l’impression que les scènes d’action peuvent être assez violentes, mais faut voir.

 

L’essentiel est de toute façon ailleurs, avec ces six scénarios nippons, globalement assez variés – il y a de l’action, de l’enquête, du social… Du réaliste, du fantastique… Du « classique », du plus innovant… Une chose tout de même : ils adoptent tous le cadre d’un Japon médiéval, si cela peut recouvrir bien des périodes différentes – on n’y trouve en tout cas rien de contemporain, ou même simplement postérieur à Meiji. Ces scénarios sont par ailleurs plutôt de bonne tenue dans l’ensemble – rien de transcendant, mais des choses efficaces, parfaites pour couper un peu le rythme d’une campagne et en éviter la monotonie (et c’est bien de la sorte que j’envisage de m’en servir). Un petit regret, toutefois : le caractère éventuellement « sur le pouce » de ces scénarios aurait sans doute bénéficié de quelques prétirés dans le système « D6 Light »… Mais il est vrai que la création de personnages semble pouvoir être pliée très vite, alors admettons…

 

Et voyons maintenant les scénarios, dans l’ordre de leur apparition. Avec une précision : le cas échéant, je vais être amené à SPOILER un peu, et donc prudence… D’autant que j’envisage d’en jouer un ou deux ou trois – du coup, s’il y a parmi vous de mes joueurs éventuels, veuillez je vous prie ne pas lire les paragraphes consacrés à « Lame, l’arme, larmes » (deuxième scénario) et « Mourir dignement » (sixième et dernier), voire « Le Cortège aux cent démons » (troisième) et « Le Secret de Musashi » (quatrième) ; au cas où… Oui, ça ne laisse pas grand-chose, je sais…

 

Le premier de ces scénarios, « Le Dieu pâle », est signé Vivien Féasson (auteur dans le genre nipponisant du jeu Les Errants d’Ukkiyo, que je devrais lire prochainement) ; c’est hélas celui qui m’a le moins plu, et de loin… au point de me faire craindre pour la suite. Non qu’il soit véritablement mauvais ; c’est surtout qu’il est bien trop convenu (dès son départ au-delà des limites de la caricature : « Vous êtes dans une auberge quand soudain un malentendu… »), et manque peut-être aussi de liant (les PJ fuient, tombent sur quelque chose qui n’a rien à voir, doivent ensuite fuir à nouveau ou combattre leur menace initiale), et probablement d’une certaine vraisemblance (ce village caché, je ne parviens pas à y croire). C’est d’autant plus regrettable que le thème – celui des chrétiens cachés durant l’Ère Edo, avec de possibles et amusantes déviations du credo – a tout pour être intéressant… Au mieux, on retirera de ce scénario l’occasion d’un ou deux dilemmes – mais sans rien de bien enthousiasmant, décidément.

 

Le deuxième scénario est à n’en pas douter très classique également – trop, peut-être ? Mais pas pour moi : en dépit de son titre parfaitement argh !, « Lame, l’arme, larmes », signé Fabien Fernandez, s’avère un bel exemple d’efficacité – c’est sans doute un scénario idéal pour initier des joueurs débutants, d’ailleurs, même s’il a suffisamment d’intérêt au-delà pour satisfaire pleinement une table plus expérimentée. Ce scénario fait cette fois intervenir le surnaturel – d’abord via un sabre maudit dont héritent les PJ, ensuite via des esprits et autres fantômes joliment nippons. Les événements présents sont régulièrement mis en corrélation avec un passé tantôt historique, tantôt mythique, ce qui confère à la narration une profondeur temporelle appréciable, et la rend du coup plus « concrète » et « vivante » ; par ailleurs, le scénario se montre assez équilibré entre l’action (dont une scène de bataille propice aux mouvements épiques) et l’enquête, et offre aux joueurs de belles rencontres et quelques énigmes à la résolution tout à fait réjouissante. Par contre, ce scénario me paraît plus long que tous les autres figurant dans le recueil – à mon rythme de jeu, ce one-shot, en fin de compte, me paraît bien pouvoir s’étendre utilement sur deux ou trois séances. C’est quoi qu’il en soit celui que j’ai le plus envie de faire jouer – d’autant plus sans doute que l’action n’est pas mon fort, et que j’ai envie de travailler cette dimension du jeu de rôle.

 

« Le Cortège au cent démons », de Guylène le Mignot, s’inscrit finalement dans une veine assez proche : cadre japonais largement imprégné de surnaturel, mélange d’enquête et d’action, relative profondeur temporelle. Son point de départ est assez amusant, avec cette cérémonie d’inauguration d’une statue de bouddha tournant au miracle… ou à la farce. La conclusion, avec son assemblée de démons plus ou moins surréalistes, a de quoi faire flipper un brin, sans doute ; entre les deux, toute fois, c’est peut-être un peu terne – à mes yeux du moins, et notamment en comparaison avec le scénario précédent. Ça demeure plus que correct.

 

Nicolas Heitz livre ensuite « Le Secret de Musashi » – oui, le Musashi, Miyamoto Musashi, le plus grand escrimeur de son temps, et l’auteur du Traité des Cinq Roues (que je lis prochainement, d’ailleurs – il serait temps…) ; et cette inscription historique via une célébrité n’est sans doute pas pour rien dans l’intérêt du scénario. Ceci étant, si le grand sabreur y figure (enfin… d’une certaine manière, disons), le scénario relève bien plus de l’enquête que de l’action ; et c’est une enquête globalement amusante, avec quelques personnages potentiellement hauts en couleurs… J’aime bien ; rien de transcendant, mais c’est bien fait.

 

Même chose sans doute pour « Un amour d’ogre », de Jean-Baptiste Lullien – s’il ne figure pas parmi ceux que j’envisage de faire jouer, ce n’est pas du tout parce qu’il serait « mauvais », ni même véritablement « moins bon » : c’est surtout qu’il implique un ton très particulier, qui en fait toute la saveur, mais que je ne me sens pas vraiment de mettre en scène pour ma part… On y retrouve l’élément surnaturel, mais avec une distinction essentielle – le propos a quelque chose de farfelu et d’humoristique qui tranche (heureusement, sans doute) sur la plupart des autres scénarios du recueil (en fait, il peut sans doute y avoir des éléments humoristiques dans « Le Secret de Musashi », voire dans « Lame, l’arme, larmes », mais ils sont épars et plus « pondérés »). L’assistance de l’ogre amoureux de la veuve aux bons petits plats passe par quelques épreuves et énigmes qui peuvent s’avérer amusantes, à condition toutefois de bien intégrer le ton particulier de la narration – ce qui n’est sans doute pas donné à tout le monde, et probablement pas à moi.

 

Reste « Mourir dignement » de Jérôme « Brand » Larré (auteur de Tenga, qu’il faudrait sans doute que je relise, tant je crains d’être complètement passé à côté), qui affiche d’emblée sa singularité en adoptant un format un tantinet différent de tous les autres scénarios du recueil, et en imposant d’emblée des « contraintes » qui renforcent encore son caractère à part : les PJ sont tous des ninjas, et comptent venger la destruction de leur village (en l’occurrence par Oda Nobunaga – là encore, on croise un fameux personnage historique… même si le portrait qui en est fait me laisse passablement perplexe, au mieux : on ne fait pas exactement dans le mythique et « bigger than life ») ; dès lors, précision essentielle, il ne s’agit certainement pas pour eux de triompher et survivre, mais, conformément au titre, de « Mourir dignement ». Et ce cadre global passe par un certain nombre de particularités relevant tant du système (la règle de l’alerte, pertinente) que de la narration (les épilogues, que j’aime vraiment beaucoup)… avec entre les deux une variante « abstraite » de « donjon », où le traditionnel plan est remplacé par une sorte de schéma des rencontres utiles, que je ne suis pas bien certain de pleinement comprendre – et sans doute est-ce pour cela que son utilité me laisse encore perplexe. Mais il y a sans doute quelque chose à creuser là-dedans – y réfléchir ne mange pas de pain…

 

Bilan plus que correct ; ces scénarios ont tous leur intérêt (même si le premier me paraît donc un bon cran en dessous), et j’ai bien envie d’en tester un ou deux (ou trois). Pas totalement sûr du système à employer (je me suis demandé, notamment, si FATE Accelerated…) ; mais je suppose que tester ce « D6 Light » ne coûte rien. On verra…

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Les Mortes-Eaux, d'Andrew Michael Hurley

Publié le par Nébal

Les Mortes-Eaux, d'Andrew Michael Hurley

HURLEY (Andrew Michael), Les Mortes-Eaux, [The Loney], traduit de l’anglais par Santiago Artozqui, Paris, Denoël, [2014-2015] 2016, 382 p.

 

Les Mortes-Eaux, premier roman de l’auteur anglais Andrew Michael Hurley, a sans doute, du moins à en croire la présentation qui en est faite, quelque chose d’une machine à buzz – avec plus ou moins de conviction ? Quoi qu’il en soit, tout l’attirail est déployé, supposé en faire un best-seller. L’argumentaire de presse se plante dans le résumé du bouquin (non, ce pèlerinage n’a justement pas lieu tous les ans ; non, ce n’est pas le père Wilfred qui dirige le petit groupe…), mais je suppose que lire le livre est une simple option quand il s’agit d’en rédiger la quatrième de couverture ; il est sans doute autrement important de souligner que le livre est un grand succès commercial, après pourtant une publication initiale des plus confidentielle (chez Tartarus Press, une édition limitée à 300 exemplaires) assurant sa légitimité (parallèle à une J.K. Rowling, si ça se trouve), qu’il « sera » publié dans quatorze pays, et que Danny Boyle « va » en faire un film…

 

Le commentaire promotionnel de Stephen King en couverture joue sans doute dans la même catégorie – et avec une crédibilité guère plus probante, tant le Roi, au fil des années, a ainsi parrainé nombre de livres qui ne le méritaient certainement pas (dans notre domaine, je ne vois guère que Neil Gaiman pour rivaliser avec lui sous cet angle). Pourtant, je ne le nierai pas, cette accroche a probablement joué un rôle dans ma curiosité pour ce roman – davantage en tout cas que les quatorze pays et le film de Danny Boyle. Le parfum gothique accolé à l’ouvrage – à bon droit – m’a décidé à tenter l’expérience. Et le résultat… est un peu déconcertant. Bizarrement ou pas, si le commentaire de King y voyant « un grand livre » et « un roman incroyable », avec une conviction rhétorique toute trumpienne, est, comme souvent, bien excessif, on comprend toutefois que le maître de l’horreur ait pu l’apprécier, car il y a bien ici de sa manière ; quant à la thématique gothique, elle est bien là, globalement bien vue – surtout quand elle se complète d’un décor sauvage assez joliment employé, presque aux accents de « nature writing » à l’occasion. Pour autant, je ne sais pas vraiment, en définitive, si ce roman est bon – je crois cependant savoir qu’il n’est pas mauvais, et c’est déjà pas mal.

 

Le roman est un long flashback, où un narrateur contemporain revient sur une expérience traumatisante qu’il a vécue sans forcément bien la comprendre dans les années 1970. Sa famille, les Smith, est farouchement croyante – catholique, en l’espèce. En fait, sa mère (Esther, appelée Momon, quand le père est Pabsent) l’est sans doute d’autant plus, et de manière d’autant plus intransigeante, que le frère aîné du narrateur, Andrew (dit Hanny), est un handicapé mental – et elle compte bien obtenir du Seigneur la guérison de cette insupportable tare, à force d’exubérantes démonstrations de foi.

 

Or nous savons, dès le premier chapitre, qu’un miracle a eu lieu : Andrew, dans des circonstances encore non définies, a bel et bien outrepassé sa condition d’attardé – il est devenu parfaitement « normal »… et plus croyant que jamais. Mais le narrateur laisse entendre que les choses ne se sont pas passé ainsi qu’on le croit et qu’on le dit – et c’est pourquoi il prend la plume, alors qu’un sordide fait-divers étalé partout dans la presse le ramène à l’inquiétant souvenir d’un pèlerinage dans le Lancashire, au nord-ouest de l’Angleterre, quand Hanny et lui étaient enfants…

 

Ce pèlerinage – car il y a là-bas un lieu saint à la façon d’un Lourdes du pauvre – était une tradition pour les Smith ; ou, plus exactement, pour la petite communauté très soudée de la paroisse de Saint Jude’s, à Londres, sous la férule d’un prêtre intransigeant, le père Wilfred (inévitablement porté sur le sadisme envers les enfants de chœur…) – il faut y ajouter les Belderboss, qui sont le frère et la belle-sœur du curé, ainsi que le couple (en puissance) formé par Miss Bunce (la jeune et jolie bonne du curé, disons) et son fiancé David Hobbs, passablement effacé. Tous soutenaient bien sûr Momon dans sa foi en une guérison miraculeuse d’Andrew… Mais voilà : le père Wilfred est mort – dans des circonstances peut-être pas très catholiques –, et le pèlerinage de Paques n’avait plus eu lieu depuis quelque temps, de toute façon…

 

Arrive un nouveau prêtre, le père Bernard – originaire de Belfast, et autrement progressiste et sympathique que son prédécesseur. Momon, immanquablement, prend de l’ascendant sur le nouveau venu, qu’elle ne cesse de comparer au père Wilfred, au bénéfice bien sûr de l’inégalable défunt… Elle persuade le petit nouveau, sans trop de difficultés, qu’il serait tout à fait bienvenu de relancer la tradition heureuse du pèlerinage de Pâques – une retraite de quelques jours, dans la superbe région du Lancashire, où le groupe, plus que jamais soudé par la prière, s’avancerait humblement sous les yeux du Seigneur pour implorer la guérison du garçon attardé.

 

Et le pèlerinage a bien lieu, la paroisse retrouvant ses quartiers habituels à Moorings, une bien sinistre demeure… dans une bien sinistre région. Ce Lancashire-là n’a rien des charmants paysages vantés par Momon (qui en est semble-t-il originaire…) : c’est une contrée sauvage mais terne, battue par une pluie incessante et plongée dans une grisaille perpétuelle, et dont les forêts comme les plages, aux entredeux insidieusement marécageux, sont éventuellement traitresses… Quant aux indigènes, ce sont de frustes paysans, et guère cordiaux, a fortiori envers ces intrus de pèlerins – la région ne brille pas vraiment de l’amour divin que Momon veut y déceler. La description de ce cadre morne et déprimant est à n’en pas douter un des principaux atouts de ces Mortes-Eaux – elle pèse comme une chape de plomb sur toutes les pages du roman, pour un effet de détresse et d’angoisse tout à fait bienvenu ; d’où l’allusion au « nature writing » plus haut, si elle est peut-être plus ou moins pertinente…

 

L’essentiel du propos, toutefois, s’il est dans une symbiose de tous les instants avec ce cadre oppressant, opérant un balancement tout gothique entre une nature inquiétante et une antique bâtisse qu’on devine noyée de secrets plus ou moins avouables, porte sur la foi – et en dresse un tableau pathétique, au sens premier du terme, dans lequel la détresse des protagonistes, qui pourrait voire devrait nous les rendre attachants, suscite hélas une foi agressive et d’autant plus bornée, parfois au point d’en être révoltante (car Momon, dans son désir de « guérir » son fils, peut se montrer violente), plus souvent cependant un brin ridicule, si le décor pesant et l’ambiance à l’avenant n’autorisent pas le qualificatif de « risible ». C’est sans doute que nous sommes très loin ici des subtilités de la plus haute théologie – davantage du côté d’une foi « simple » et mécanique, où la citation permanente des Écritures fonctionne à la manière de mantras et de talismans, tandis que la pratique quotidienne mêle au credo une infinité de superstitions… au grand dam du père Bernard, foncièrement conciliant, mais qui est d’un profil tout autre – et ne peut tout simplement pas rivaliser avec son prédécesseur : les certitudes et l’intransigeance du père Wilfred témoignaient, dans l’esprit de Momon, de son inaccessible supériorité en tant que prêtre ; un curé plus « moderne » et tolérant n’a pas sa place dans cette communauté soudée autour de préceptes agressifs et exigeants. Peu ou prou humilié en permanence par ses paroissiens obtus, le père Bernard est sans doute le personnage du roman qui suscite le plus la sympathie du lecteur.

 

Et les enfants, dans tout cela ? Eh bien, Hanny est tel qu’on pouvait l’attendre – en simple d’esprit à qui l’on a fait la promesse du paradis mais qui, sans doute, n’a pas la moindre idée de ce que cela peut signifier, il arbore un sourire peu ou prou constant… mais garde néanmoins à portée les objets (un masque de gorille, une figurine de dinosaure en plastique...) de ses propres rituels pathologiques, témoignant, le cas échéant, de sa douleur ou de son angoisse. Le narrateur – que le père Bernard, gentiment paternaliste, surnomme Tonto – est assigné à la protection de son frère aîné, et c’est une tâche qu’il a à cœur. Bien plus, sans doute, que les ambitions de Momon le concernant : elle compte bien faire de son fils cadet un prêtre, à la fois sacrifice dans l’imploration de Dieu pour la guérison d’Andrew… et, à n’en pas douter, remerciement par anticipation, à la façon d’un colossal ex-voto, pour cette guérison qui surviendra bien un jour ou l’autre – il faut garder la foi. Or le narrateur, s’il baigne dans cette religion mécanique et simpliste, n’apprécie pas forcément cet avenir qu’on lui réserve – mais sans oser se rebiffer contre l’inévitable ; garçon docile, il répond « oui, mon père » quand le père – le vrai père, donc le curé – lui pose une question, et ça s’arrête à peu près là… C’est ici, sans doute, que le rapport avec Stephen King peut être avancé : outre l’ambiance aux connotations fantastiques (si le surnaturel à proprement parler ne survient que dans les toutes dernières pages), ce traitement de la foi, et tout particulièrement du fait qu’il emprunte les yeux d’un enfant, a bien quelque chose de la manière du Roi. Ceci étant, à tout prendre, on pourrait évoquer sans doute d’autres références – je dirais bien Brian Evenson, par exemple…

 

Mais le narrateur et son grand-frère simplet sont donc des enfants – et c’est peut-être cela qui les sauve, bien plus que l’intervention toujours attendue mais sans cesse repoussée d’un Dieu qui, à supposer seulement qu’il existe, a visiblement des préoccupations bien davantage prioritaires. Hanny et son cadet se promènent donc dans les environs – pourtant dangereux, ou du moins ont-ils cette réputation… mais c’est peut-être tant mieux pour deux gosses partant à l’aventure ? Ils jouent aux soldats près du bunker de la plage… éventuellement avec un vrai fusil qu’ils ont trouvé dans leur chambre de Moorings, et qui les fascine littéralement. Et ils croisent aussi, bien davantage que les pèlerins d’adultes qui les accompagnent, les autochtones – devinant en eux quelque chose d’inquiétant, voire de menaçant… Peut-être même satanique ? Ou païen… Ainsi que le dit naïvement un des pèlerins, c’est une « vieille région » ; ce qui en soi ne veut pas dire grand-chose, mais entendons par là qu’il peut y survivre des traditions fort anciennes… aux inévitables relents de sorcellerie pour nos catholiques londoniens, pourtant pas les derniers, donc, à épicer leur croyance de superstitions à l’origine floue. Ils ont ainsi quelque chose des habitants de Dunwich, d’une certaine manière – et pourtant, sous leurs sarcasmes parfois lourds de menaces, éventuellement sous leurs crimes (que le premier chapitre laisse déjà supposer), ils conservent peut-être bel et bien quelque chose d’étonnamment positif…

 

Et, on s’en doute dès le départ, c’est par leur biais que le miracle opèrera, et non via l’intervention divine suppliée, espérée, et pourtant jamais là. Qu’il y ait un « malentendu » à ce sujet une fois que le miracle a opéré ne fait que rendre plus pathétique encore la foi militante et simpliste des pèlerins, et au premier chef de Momon…

 

Pour autant, il ne faudrait peut-être pas pousser le bouchon trop loin, et voir dans Les Mortes-Eaux un réquisitoire antireligieux. Qu’il y ait une part de caricature dans le tableau de cette foi est probable, voire indéniable ; qu’il y ait une part d’aigreur et de ressenti est tout aussi plausible. Mais les personnages conservent leur humanité malgré tout – Momon, aussi détestable soit-elle en apparence, n’en est pas moins, au fond, une mère aimante, et d’autant plus désespérée ; le père Wilfred, ultimement, a lui aussi quelque chose de tragique à mesure que les doutes l’assaillent – lui rendant en définitive une humanité que des années de rite avaient vainement tenté de gommer ; quant au père Bernard, comme avancé plus haut, il est à n’en pas douter le personnage le plus sympathique et ouvert du roman…

 

Mais Les Mortes-Eaux est-il un bon roman ? C’est une question au moins aussi complexe, et peut-être davantage. Disons du moins qu’il se lit sans déplaisir, ce qui est déjà pas mal. Il brille, même, parfois – dans l’utilisation de ce cadre ô combien inquiétant, ou dans certaines séquences où la foi telle qu’elle est mise en scène produit un effet théâtral bienvenu ; l’alternance équilibrée de ces deux dimensions produit un texte non dénué d’un certain charme morbide, qui peut aisément séduire le lecteur. Sans doute les chapitres consacrés aux enfants sont-ils à cet égard un peu moins palpitants, même si leurs rencontres avec la faune humaine (ou bien… ?) du Loney autorisent de beaux moments de sourde inquiétude et de bizarrerie… Le style est sobre mais correct – rien de brillant toutefois, et des « aye » et « nay » à foison dont je ne suis pas bien sûr de l’à-propos. La construction est plus intéressante : dans son usage des flashbacks (dans le flashback) autant que dans ses retours au présent/avenir, Andrew Michael Hurley fait preuve d’une certaine habileté, qui a peut-être quelque chose de déconcertant au premier abord, mais s’avère enfin globalement tout à fait pertinente. Par contre, il tire peut-être un peu à la ligne à l’occasion – et sème son roman de séquences souvent inutiles, même au regard du façonnage de l’ambiance… L’ambiguïté qu’il entretient longtemps à l’égard du fantastique, de même, est tantôt appréciable, tantôt frustrante à force d’atermoiements inutiles ; cette ambiguïté disparaît à la fin, ce qui a chagriné des critiques pour qui le genre est une tare – pourtant, le mystère globalement demeure, et l’auteur a le bon goût de ne pas sombrer dans une longue litanie explicative… Le problème est ailleurs ; c’est qu’on est bien en droit de se demander, parvenu aux dernières pages : « Tout ça pour ça ? » Sans avoir la conviction d’avoir perdu notre temps, nous pouvons bien trouver cette conclusion terne au regard des attentes suscitées par les meilleurs passages du roman – non, elle n’est sans doute pas à la hauteur…

 

Quoique King ait pu en dire, non, Les Mortes-Eaux n’est sûrement pas « un grand livre », un « roman incroyable ». Il lui manque encore quelque chose de plus ou moins aisé à définir, et peut-être souffre-t-il de quelques pains çà et là – trahissant le premier roman ? Possible – sans grande certitude… Cela reste une lecture appréciable – et sans doute au-dessus de la médiocrité ; peut-être même est-ce un « bon roman » ? Oui, peut-être ; probablement, même. On avouera que c’est déjà beaucoup – et qu’il pourrait être intéressant de voir ce que l’auteur commettra à l’avenir. Quant au buzz… eh bien, c’est du buzz.

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Histoire du Japon et des Japonais, d'Edwin O. Reischauer

Publié le par Nébal

Histoire du Japon et des Japonais, d'Edwin O. Reischauer
Histoire du Japon et des Japonais, d'Edwin O. Reischauer

REISCHAUER (Edwin O.), Histoire du Japon et des Japonais 1. Des origines à 1945, [Japan, The Story of a Nation], traduit de l’anglais (États-Unis) et annoté par Richard Dubreuil, troisième édition revue et corrigée, Paris, Seuil, coll. Points – Histoire, [1946, 1952, 1964, 1970, 1973, 1988, 1997] 2014, 251 p.

 

REISCHAUER (Edwin O.), Histoire du Japon et des Japonais 2. De 1945 à nos jours, [Japan, The Story of a Nation], traduit de l’anglais (États-Unis) et annoté par Richard Dubreuil, nouvelle édition mise à jour et complétée par Richard Dubreuil, Paris, Seuil, coll. Points – Histoire, [1946, 1952, 1964, 1970, 1973, 1988, 1997, 2001] 2014, 320 p.

 

Je ne suis pas tout à fait certain qu’il soit pertinent de livrer des chroniques pour des livres de ce genre… encore que celui-ci, du fait des particularités de sa conception ainsi que de son auteur, mérite sans doute quelques développements.

 

Tout d’abord, il faut peut-être relever combien ce titre français d’Histoire du Japon et des Japonais peut s’avérer inapproprié – rendant certes en partie le titre anglais Japan, The Story of a Nation… mais voilà : en fait d’histoire, c’est surtout l’histoire contemporaine voire immédiate qui intéresse l’auteur – pour des raisons que nous aurons l’occasion de préciser. Cette séparation (purement éditoriale) en deux tomes est sans doute parlante à cet égard, si elle n’est probablement pas très justifiée au regard du volume des livres. Le premier porte sur le Japon Des origines à 1945 ; pour dire les choses autrement, il comprend environ 120 pages qui traitent du Japon de la protohistoire à Meiji (couvrant plusieurs siècles sinon millénaires), et le même nombre de pages pour l’histoire du Japon de Meiji à 1945 (soit un peu moins d’un siècle)… tandis que le second tome, De 1945 à nos jours, consacre à peu près le même volume aux seules 25 années suivant immédiatement la capitulation du Japon (la dernière mise à jour de son essai par l’auteur a en effet eu lieu en 1970 ; le livre ne s’arrête cependant pas là, mais parce que le traducteur Richard Dubreuil l’a complété par deux chapitres sur la période 1970-1997, et par des annexes conséquentes éventuellement mises à jour au-delà encore). On voit donc qu’en fait d’Histoire du Japon et des Japonais, sans autre précision, il s’agit plutôt d’une histoire du Japon contemporain – les développements assez brefs consacrés aux ères d’avant Meiji ont quelque chose d’une introduction, ou du moins d’un passage obligé pour mettre en avant des notions indispensables à l’étude du Japon contemporain – véritable objet du livre.

 

Et pourtant… C’est encore un peu plus compliqué que cela. Car le livre était initialement paru, en 1946, sous le titre Japan, Past and Present – correspondant bien à l’objet globalement déterminé à l’instant… mais avec une ampleur forcément moindre, et des connotations sans doute très particulières. Il faut mentionner que l’Américain Edwin O. Reischauer, baignant dans les cultures de l’Extrême-Orient depuis sa naissance (à Tokyo, en 1910), après de complexes études linguistiques et culturelles portant sur l’Asie orientale (pas seulement le Japon), avait été amené, avec quelques autres (comme l’anthropologue Ruth Benedict), à conseiller le gouvernement américain sur l’attitude à adopter concernant le Japon et les Japonais au cours de la guerre du Pacifique – plus précisément, il avait en tout cas participé à un programme visant à faire découvrir et comprendre la culture de l’ennemi aux officiers américains – il semblerait qu’il ait par ailleurs plus ou moins contribué à définir le programme qu’adopteraient les Américains au regard du Japon après la capitulation (Constitution incluse).

 

La publication de la première édition de ce livre, sous le titre Japan, Past and Present, sert ainsi un objectif pratique : il s’agit de renseigner les autorités d’occupation quant au pays et à sa civilisation – aux antipodes de ce qu’elles connaissent. Dès lors, l’ouvrage a un objectif éminemment pratique – et comprend sa part de vulgarisation ; on comprend aussi, au vu de cet objectif, pourquoi il se montre finalement assez lapidaire en matière d’histoire événementielle, ou même factuelle : les institutions politico-juridiques, l’économie, et la culture (notamment concernant les modes de penser) ont logiquement davantage de poids dans cette approche.

 

Par ailleurs, on ne s’étonnera guère de ce que l’ouvrage appuie dès lors sur les relations entre le Japon et les États-Unis : il s’agit pour l’auteur d’assurer la bonne entente des anciens belligérants en les amenant à mieux se comprendre (enfin, en l’espèce, il s’agit uniquement d’instruire les Américains, sans doute…). Le problème éventuel est que tout cela tourne au biais – avec un certain préjugé pro-américain, sensible ici ou là – et j’ai cru comprendre qu’il s’était trouvé des historiens (japonais) pour critiquer assez vertement Reischauer à ce sujet (par exemple, les implications de la Constitution imposée par les autorités d’occupation, dont les louanges seraient sans doute à débattre, ou encore la question de la restitution d’Okinawa, compliquée par celle des bases militaires et du nucléaire – la dernière édition de l’essai date de 1970, soit deux ans avant qu’Okinawa ne redevienne japonaise, mais c’était en ligne de mire). Mais c’est sans doute que l’auteur n’était pas qu’un universitaire, et était probablement bien des choses avant que d’être un historien. Depuis la guerre, il a beaucoup traité des relations entre les États-Unis et le Japon, donc, mais il va s’y impliquer bien davantage au fur et à mesure : après que certains de ses articles ont suscité l’intérêt de la classe politique américaine, il devient ambassadeur des États-Unis au Japon, de 1961 à 1966 (sous les administrations Kennedy et Johnson, donc) ; à ce stade, parler d’ « observation participante » serait sans doute bien pudique… Il intervient bien dans le cadre d’un programme politique, et les multiples révisions de son essai depuis 1946 obéissent de même à des intérêts politiques à maints égards. Et on ne s’étonnera guère, dans ce contexte, que l’auteur réserve quelques piques, à l’occasion, à la gauche japonaise d’inspiration marxiste de l’après-guerre, par exemple… Encore que le ton soit suffisamment modéré pour faire globalement illusion.

 

Pour autant, une fois ces éléments pris en compte, cet essai (que j’avais en fait déjà lu il y a quelques années de cela) est loin d’être inintéressant : sérieux, méthodique, et surtout très clair sans verser excessivement dans la vulgarisation, ou disons du moins sans que cette dernière ne vienne nuire à la qualité et à la précision du fond, il est d’une lecture agréable et à n’en pas douter instructive – mettant en avant, plutôt que des « événements » précis, donc, des traits culturels, notamment d’ordre politique et économique, permettant, au-delà des siècles, de comprendre un peu mieux le Japon contemporain.

 

Le pays, classiquement, est présenté comme une synthèse unique en son genre entre traditions et modernité – et l’essai éclaire cette singularité avec une pertinence indéniable. Cependant, cette image du Japon contemporain, à la limite du cliché, ne doit pas dissimuler d’autres tendances éventuellement paradoxales, et sans doute plus pertinentes, qui à maints égards la fondent. Ainsi de la question de l’ouverture/fermeture, préalable à l’adaptation – notamment quand c’est le voisin chinois qui est en cause, puis les Occidentaux…

 

Mais d’autres traits, plus spécifiques, sont sans doute d’une importance au moins aussi essentielle. Les délégations multiples du pouvoir sont ainsi régulièrement au cœur du propos, qui, en revenant sur l’histoire des institutions politico-juridiques du Japon (dès lors d'une souplesse autorisant tout, à leur manière), met en lumière la complexité d’un système où la façade (impériale et dynastique, notamment) demeure, et sans vraie condescendance d’ailleurs (le respect est là), quand les décisions sont en faites prises derrière le paravent théâtral – ou parfois derrière un deuxième paravent, voire un troisième… On associe classiquement ce thème à la figure du shogun (et plus particulièrement au shogunat Tokugawa durant l’ère Edo), mais c’était en fait une pratique antérieure (avec les shoguns des ères précédentes, mais aussi les régents Fujiwara et Hojo, etc. – constituant à leur tour des dynasties, éventuellement intouchables !) ; il faut d’ailleurs noter qu’il peut y avoir en même temps plusieurs de ces figures : par exemple, le régent accapare le pouvoir de l’empereur, le shogun accapare le pouvoir du régent, éventuellement les daimyos en province accaparent celui du shogun… Or cette pratique persiste dans le Japon contemporain, derrière la façade pourtant davantage exaltée de l’empereur depuis Meiji (rappelons que l’empereur, s’il a renoncé à son statut divin le faisant descendre d’Amaterasu, est toujours issu de la même dynastie depuis tout ce temps – c’est la plus vieille dynastie régnante au monde), et ce que ce soit dans le cadre des institutions parlementaires… ou des « cabinets » plus ou moins officieux qui les subvertissent par exemple durant les années 1930 et 1940, quand les militaires ultranationalistes accaparent sans cesse davantage la réalité du pouvoir, sans que les institutions légales changent. Et nous n’en avons sans doute pas terminé ! Dans le chapitre consacré par Richard Dubreuil aux années 1990 (l’ère Heisei, ou son début plus exactement), la figure du « shogun de l’ombre » Ozawa est assez stupéfiante… si la base constitutionnelle demeure peu ou prou la même qu'en 1951.

 

L’étude de ces institutions est dès lors indissociable de l’étude des mentalités – d’autant qu’elles débouchent sur des spécificités locales autrement incompréhensibles à nos yeux d’Occidentaux : d’une politique reposant essentiellement sur des relations interpersonnelles assumées comme telles, éventuellement au point de la corruption – même si, justement, son appréhension sous ce qualificatif par les Japonais est peut-être récente, mais pas moins brutale, loin de là –, jusqu’à un mouvement politique aussi incompréhensible pour nous que le Komeito, issu de la secte Soka Gakkai, qui, de par son prosélytisme acharné et ses références au moine médiéval intransigeant Nichiren, débouchant sur une adaptation du nationalisme après la défaite du militarisme, louche à nos yeux sur l’extrême droite, quand sa pratique concrète et son adaptation bouddhique de la « démocratie chrétienne » l’associent éventuellement au centre, en tout cas en position d’accueillir des transfuges socialistes… mais non sans poujadisme éventuellement… pourtant en s’opposant au réarmement… etc.

 

Le Japon d’après-guerre est d’ailleurs confronté à une série de problèmes spécifiques très clivants mais peu ou prou inconnus ailleurs – ainsi du pacifisme intégral et du réarmement, sans doute le plus saillant… et directement corrélé aux rapports entretenus avec les Américains, sans doute l’objet essentiel de cet essai, comme dit plus haut, et où l’auteur avait donc sa part. Mais c’est vrai de bien d’autres aspects éventuellement paradoxaux – à les regarder de trop loin, du moins. Or ces clivages n’ont pas empêché que le système en principe parlementaire depuis 1951 soit dominé presque sans interruption et alternance par un Parti Libéral-Démocrate (conservateur, en fait), qui n’est le plus souvent ni libéral, ni démocrate (c’est à se demander où est la gauche… si sa tendance à s’éparpiller en courants minoritaires violemment antagonistes n’était pas pour le coup caractéristique et bien connue dans nos contrées, quant à elle). L’incroyable puissance économique du pays, qu’on peut à maints égards qualifier d’ultra-capitaliste, s’est pourtant développée, et à quel rythme, dans un cadre patriarcal et protecteur, marqué par l’éthique de l’effort collectif plutôt que de l'accomplissement individuel, et garantissant par exemple le célèbre « emploi à vie »… mais quand le néo-libéralisme a pris le dessus, c’est notamment au travers d’un engouement général pour la spéculation, touchant jusqu’aux classes les plus populaires, et ce jusqu’à ce que la bulle éclate – dans une économie par ailleurs unique, où les holdings occupent une place à part, si l’on dit que les zaibatsu ont officiellement disparu… D’autres spécificités dépassent ces grands domaines politico-économiques, avec une importance de même ampleur : par exemple, le système éducatif des « bêtes à concours », héritage d’une approche confucianiste de l'administration et plus encore, génère le syndrome otaku… mais tout autant le lavage de cerveau ; éventuellement nationaliste, d’ailleurs, dans un pays qui a longtemps mis en avant son désir d’expiation… mais qui en vient maintenant à sombrer dans le révisionnisme en la matière (je ne cacherai pas que cet aspect-là m’inquiète profondément – mais il est vrai qu’il est peu de choses que j’exècre autant que la nationalisme…).

 

Un point particulièrement fascinant et que l’essai met en avant, délibérément ou pas, c’est la vitesse sidérante à laquelle les choses évoluent – la profondeur historique, même relative, étant en fait l’occasion de souligner ce trait. Depuis Meiji, les nombreux bouleversements connus par le Japon se sont enchaînés à toute vitesse. Ce pays fermé devient vite le plus ouvert de la région. Il modernise son armée archaïque en quelques décennies à peine, bien suffisantes cependant pour triompher d’adversaires jugés autrement dangereux, au point d’être la seule nation non occidentale à se bâtir un empire colonial à l'époque. Il fait l’apprentissage de la démocratie parlementaire sur la même période, d’une brièveté extraordinaire… mais sa subversion par les militaires est tout aussi rapide. On passe sans transition – et finalement sans vraiment de heurts – du totalitarisme belliciste exaltant l’esprit japonais à une occupation américaine globalement appréciée sur le moment (attention tout de même au biais éventuel…), et durant laquelle l’armée, la nation, etc., sont autant de notions unanimement méprisées, dans une démarche consciente d’autodénigrement. Et le pays en ruines, et pauvre en matières premières comme en surface agricole exploitable, devient en l’espace de quelques années à peine – notamment une fameuse décennie lui suffisant à doubler son produit national brut – une des surpuissances économiques de la planète…

 

On pourrait continuer longtemps… ou pas ? En fait, cet aspect fascinant a pour moi un corollaire essentiel – et qui, pour le coup, contredit peut-être les intentions de l’essai. C’est, il est vrai, une idée qui m’est chère – et peut-être d’autant plus que je suis un lecteur de science-fiction : la vanité de toute prévision. La spéculation est un exercice formidable – mais la prédiction a quelque chose de religieux dans ses principes, appliquant des schémas généraux à des situations particulières, distance suffisant parfois à expliquer ses ratages. Je ne crois pas que l’on ait pu, en aucune de ces occasions, savoir ce que le Japon serait dix ans plus tard, à se fonder seulement sur ce qu’il était alors. L’histoire, en tant que telle, n’a pas de sens – et le Japon a souvent adopté des solutions parfaitement inattendues, pour des conséquences totalement imprévisibles. Les révisions successives de l’ouvrage en témoignent sans doute – au-delà de la seule volonté de mise à jour. Dans son dernier chapitre de son ultime édition (1970), Reischauer redoute ainsi la « crise de 1970 », annoncée de toutes parts – le chapitre qui suit immédiatement, dû à Richard Dubreuil, appuie pourtant encore davantage sur la réussite japonaise, dans le cadre d’un « redéploiement » qui paraissait sans doute bien improbable. Que penser alors d’autres « prédictions » ? Richard Dubreuil lui-même (dont les chapitres sont par ailleurs plus pointus à certains égards que ceux de Reischauer, tout particulièrement en matière d’économie) avance, par exemple, pour 2030, une situation du parc de l’énergie nucléaire qui paraît plutôt douteuse – après Fukushima… Savoir de quoi le Japon de demain sera fait, même au regard de l’expérience millénaire du pays, me paraît donc bien hardi – mais c’est vrai de toutes les autres civilisations, dans une histoire qui n’a pas de sens, quoi qu’on veuille y voir… Ne pas en conclure bien sûr que l'étude historique n'a pas de sens : c'est seulement son approche utilitariste, disons, qui me laisse au mieux sceptique.

 

Notons pour finir que le tome 2 comprend des annexes conséquentes, et du plus grand intérêt : un lexique très utile, une chronologie détaillée, ainsi qu’une bibliographie (en français) assez ample, permettant d’approfondir utilement les thèmes esquissés dans le présent essai.

 

Son biais éventuel n’est pas forcément une tare – dès lors qu’on le prend en compte. En l’état, c’est une lecture tout à fait profitable, d’une clarté appréciable, et qui éclaire utilement le Japon contemporain au regard d’une histoire complexe, tout en mettant toujours en avant le mouvement – une histoire, donc, qui n’a rien de statique, et c’est tout à fait bienvenu.

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CR Imperium : la Maison Ptolémée (16)

Publié le par Nébal

CR Imperium : la Maison Ptolémée (16)

Seizième séance de ma chronique d’Imperium.

 

Vous trouverez les éléments concernant la Maison Ptolémée ici, et le compte rendu de la première séance . La séance précédente se trouve ici.

 

Tous les joueurs étaient présents. Les PJ étaient donc Ipuwer, le jeune siridar-baron de la Maison Ptolémée, sa sœur aînée et principale conseillère Németh, l’assassin (Maître sous couverture de troubadour) Bermyl, ainsi que le Docteur Suk, Vat Aills.

 

[Bermyl, Németh : Kiya Soter, Namerta, « Lætitia Drescii »] Bermyl, au vu de l’évolution de la situation aux environs de l’entrepôt, contacte Németh ; celle-ci est très occupée, mais se doute bien que Bermyl ne la contacterait pas pour rien… Bermyl fait le point – sur les « morts-vivants » du dernier étage et leur lien avec le Culte Épiphanique du Loa-Osiris, mais aussi sur la foule qui s’assemble à l’extérieur : la situation est tendue, tout recours aux armes risquerait d’entraîner des débordements rapidement ingérables… Aussi demande-t-il des instructions… laissant entendre qu’il aura aussi peut-être une suggestion ? Németh est perplexe : les « morts-vivants » du dernier étage sont-ils vraiment revenus d’entre les morts ? Ils pourraient être de simples illuminés, imposteurs assumés ou pas… Bermyl admet que c’est possible, mais c’est en tout cas ce qu’ils clament haut et fort, et leur profil semble correspondre – la plupart sont âgés, par exemple : ça paraît plausible à l’assassin – qui garde cependant la tête froide, bien conscient que ce n’est vraiment pas le moment de céder à la panique. Németh se fie à son jugement : au point où ils en sont, en même temps, ils ne peuvent plus s’étonner de rien… Quant à elle, elle attend des « invités importants », elle ne peut certainement pas se permettre une émeute à Cair-el-Muluk : il ne faut donc surtout pas faire usage de la force. Bermyl avance alors que Németh pourrait jouer un rôle dans la récupération politique de ces derniers développements : la foule est conséquente, même les troupes d’élite de Kiya Soter ne seraient pas en mesure de la gérer ; il s’agit d’un ensemble largement fanatisé, d’une foi militante – mais justement : pour certains membres du Culte Épiphanique du Loa-Osiris, semble-t-il, Németh bénéficie d’une certaine aura divine ; peut-être est-elle la personne qu’ils suivraient ? Peut-être serait-il en fait possible de récupérer ce mouvement au bénéfice de la Maison Ptolémée ? Németh hésite ; doit-elle alors agir immédiatement ? Pas forcément : la situation est tendue, mais pas insurrectionnelle – tant qu’on ne les brusque pas… Mais c’est bien une raison supplémentaire de montrer patte blanche. À terme, on pourrait ainsi mettre la main sur le précédent siridar-baron Namerta, si ça se trouve… Németh va y réfléchir – elle redoute un peu les conséquences pour le délicat équilibre religieux de la planète, déjà bien malmené… En attendant, que Bermyl et ses hommes s’éclipsent, ceux de Kiya Soter aussi – tout en maintenant la zone sous surveillance et en poursuivant les recherches concernant « Lætitia Drescii ». Bermyl demande à Németh s’il peut d’ores et déjà se réclamer d’elle pour rassurer, par exemple, les employés inquiets de l’entrepôt, et la noble acquiesce. Bermyl suppose que « Lætitia Drescii » est toujours dans le bâtiment, mais peut-être une surveillance plus éloignée se montrera-t-elle en fait plus efficace dans ces circonstances… La communication s’arrête là.

 

[Bermyl : Kiya Soter, Németh] Bermyl contacte ensuite ses agents, leur ordonnant de ranger leurs armes et de se retirer pacifiquement ; ils obéissent, mais Bermyl perçoit que certains d’entre eux expriment inconsciemment une indéniable peur... Après quoi Bermyl s’adresse à Kiya Soter, transmettant ces instructions qu’il précise provenir de Németh – précision bienvenue, permettant de circonvenir les éventuelles rivalités entre services : Kiya Soter obtempère sans faire le difficile, et ses hommes lui obéissent. Bermyl suggère quelques endroits stratégiques où placer des militaires… Mais, avant de rentrer au Palais, il aimerait s’entretenir de nouveau avec les « morts-vivants » ; il remonte au dernier étage pour y retrouver les trois individus qui s’étaient avancés comme porte-paroles…

 

[Ipuwer : Taa] Ipuwer, depuis sa base du Mausolée des Ptolémée sur le Continent Interdit, fait une expédition en ornithoptère. Il est parti avec Taa, et quelques hommes en plus (dont un pilote destiné à prendre son relais le cas échéant – pour l’heure, c’est bien le siridar-baron qui est aux commandes –, ainsi qu’un agent prenant des photographies dans le but de cartographier la région). Ipuwer survole notamment le col où il s’était rendu la veille, et depuis lequel il avait vu, à des centaines de kilomètres, une impressionnante tempête de sable – elle est toujours là… Il aimerait s’en approcher, voire en faire le tour, mais doit enfin se rendre à l’évidence : elle est très loin, et beaucoup trop colossale pour cela… Plus qu’un « pilier », c’est une véritable « muraille », qui semble jaillir du sol pour atteindre jusqu’aux couches supérieures de l’atmosphère, et qui s’étend sur des centaines de kilomètres… Le vol de reconnaissance n’est cependant pas vain – et Ipuwer constate ce qu’il avait déjà entrevu à pied : la très grande variété des déserts de Gebnout IV, allant des déserts rocheux auxquels il est le plus habitué, et qu’on retrouve vers le Mausolée, aux déserts de sable, avec une infinité de variantes entre les deux ; surtout, c’est un paysage aride et sauvage, qui, pour être sur Gebnout IV, est aux antipodes des conditions de vie de la face habitée : il n’y a ni fleuves, ni cultures, ni urbanisation… Rien que le désert.

 

[Németh : Cassiano Drescii, Lætitia Drescii ; Anneliese Hahn, Clotilde Philidor, Linneke Wikkheiser, Taestra Katarina Angelion, « Cassiano Drescii », « Lætitia Drescii »] Les Drescii (les « vrais », cette fois, suppose Németh…) viennent d’arriver au Palais de Cair-el-Muluk, et elle décide de les recevoir en audience privée dans ses quartiers (flanquée de deux gardes du corps, visibles) plutôt que d’organiser une traditionnelle cérémonie de bienvenue (elle envisage ensuite une audience publique, une fois les Delambre arrivées – Anneliese Hahn et Clotilde Philidor –, audience à laquelle elle convoquera également ses autres invitées, Linneke Wikkheiser et la Révérende-Mère Taestra Katarina Angelion ; d’ici-là, elle donne des instructions pour s’assurer que tous ces invités ne sortent pas du Palais…). Les Drescii – ou plus exactement Cassiano, car Lætitia est plus effacée que jamais – ne manquent pas de s’en étonner, sinon s’en offusquer… Mais Németh dit qu’ils sont dans une situation de crise, sans en dire davantage pour le moment. Mais ce Cassiano-là lui rappelle bien davantage celui qui avait été son amant… mais sans rancœur, ce sont les traits « positifs », « rassurants », qui dominent ; instinctivement, même s’il ne s’agit certes pas pour Németh de flirter, elle apprécie un semblant de relation de confiance qui s’établit très vite… et décide de lâcher le morceau concernant les imposteurs qui se sont fait passer pour Cassiano et son épouse. Cassiano est stupéfait de cette révélation, tandis que Lætitia, sans totalement sortir de sa réserve, se montre plus agitée – au bord même de la panique. Cassiano ne comprend pas comment des imposteurs ont pu leurrer Németh – cela semblait aller bien plus loin que de simples costumes de saltimbanques… Németh l’admet à demi-mots : « Vos voyages ont pu vous apprendre qu’il existe des civilisations en marge de l’Imperium » Cassiano comprend l’allusion, s’il n’ose pas prononcer le nom fatidique lui non plus… La relation entre Németh et Cassiano est cependant suffisamment rassurante (déjà !) pour que l’Ophélion conserve son calme – en dépit d’un tempérament sanguin que Németh avait appris à connaître. Acceptant le fait accompli, Cassiano demande cependant combien de temps il leur faudra attendre dans le Palais – s’ils devaient se montrer gênants, ou si la situation s’avérait inextricable… Németh leur dit d’attendre au moins quelques jours ; elle sera, le moment venu, ravie de leur compagnie… et, accessoirement, elle préfère qu’ils restent le temps qu’elle vérifie ses doutes – ce qu’elle ne dit pas, bien sûr. À vrai dire, elle pourrait avoir grand besoin de leur collaboration ! Cassiano l’assure que leur collaboration lui est acquise, mais que peuvent-ils faire, et comment ? En outre, il perçoit bien que se pose aussi une question de surveillance les concernant : il apprend de Németh que les imposteurs ont employé exactement le même prétexte que ces « vrais » Drescii qui viennent d’arriver – le long voyage à travers l’Imperium, en quête d’inspirations pour le livre de Cassiano… Ils sont donc semble-t-il au courant de leurs intentions. Puis Cassiano demande ce que sont devenus ces imposteurs. Németh commence par hésiter, disant qu’il lui est difficile de se prononcer tandis que la situation peut évoluer à tout moment… mais elle en vient bien à admettre que « Cassiano » est aux mains de ses services, tandis que « Lætitia » s’est enfuie, ses hommes à ses trousses. Le vrai Cassiano serait curieux de voir son alter-ego prisonnier… D’un naturel sanguin, il demande à Németh l’autorisation de le rencontrer ; mais Németh connaît ce caractère, et trouve la parade en usant de la raison – ce qui fonctionne bien mieux que ce qu’elle espérait, bizarrement : avançant qu’elle-même n’a pas encore eu l’occasion de l’interroger, elle demande à Cassiano de patienter – elle arrangera leur rencontre le moment venu. Cassiano se plie à ses arguments ; il s’étonne quand même toujours autant de ce que Németh ait été ainsi bernée… La Ptolémée se justifie : la ressemblance physique parfaite, des références et souvenirs communs… Mais oui : il y avait des bizarreries dans leur comportement ; et elle dit être soulagée de revoir enfin le « vrai » Cassiano Drescii, correspondant bien davantage à ses souvenirs… Elle perçoit par ailleurs une dimension particulière de Cassiano – sans que ce dernier ne le dise explicitement : à en juger par les questions qu’il pose, on sent l’écrivain qui enquête… Cette drôle d’histoire serait-elle destinée à finir dans un de ses livres ? Quoi qu’il en soit, Németh donne des instructions pour que ses invités soient reçus dans des appartements conformes à leur rang – mais pas les mêmes, bien sûr, que ceux qui avaient été habités par les imposteurs…

 

 

[Vat] Vat avait pris soin de rapporter le cadavre du deuxième « zélote » à Heliopolis, et décide de l’autopsier. Il cherche tout d’abord à déterminer s’il y a des éléments synthétiques dans ce corps mais ce n’est pas le cas : il est bien totalement organique. Le Docteur Suk doit procéder avec prudence, et c’est pourquoi l’autopsie lui prend plus de temps que prévu. Mais, à terme, il met le doigt sur la particularité qui l’étonnait sans qu’il sache bien la définir : le corps est « trop parfait », « trop neuf », il lui manque tout caractère « usé » : d’apparence c’est celui d’un homme de trente ou quarante ans, mais il ne présente pas la moindre imperfection témoignant de son vécu (cicatrices, rides, dents plombées, etc.). Il n’a pas davantage de signes d’intervention extérieure, tels que des tatouages, par exemple. Il veut ensuite tenter un examen des ondes cérébrales, mais ça ne donne rien sur un cadavre… L’examen toxicologique est plus convaincant : Vat détermine qu’il avait été drogué à l’extrême, par intraveineuse, environ six heures avant son attentat, et sans doute n’y aurait-il pas survécu plus de quelques heures encore (la survie de l’autre à cet égard est donc problématique ?). Vat procède enfin à un relevé des empreintes digitales et d’échantillons ADN pour les comparer à ceux du survivant, et plus largement à la base de données de la Maison Ptolémée.

 

[Bermyl : Németh] Bermyl retourne au dernier étage de l'entrepôt, où il veut parler aux « porte-paroles » qui s’étaient mis en avant un peu plus tôt. Depuis, toutefois, ils se sont à nouveau fondus dans la foule, dont absolument rien ne les distingue. Bermyl peut cependant observer le comportement de ces « morts-vivants » comme jamais auparavant : tout ceci évoque vraiment des rites religieux (même si Bermyl est bien en peine pour dire en quoi exactement, cela demeure de l’ordre du ressenti), et ils font montre d’une certaine tendresse pour les cadavres de leurs « futurs frères et sœurs »… Ils ne prêtent par ailleurs aucune attention à Bermyl, cette fois ; même quand il leur dit avoir parlé à Dame Németh de la situation, et qu’elle les verra sans doute dans les jours qui viennent – ça ne les fait absolument pas réagir.

 

[Bermyl : Kiya Soter] Soudain, tandis que Bermyl essaye de forcer le contact, un coup de feu résonne à l’extérieur – qui n’échappe pas aux « morts-vivants », lui. On devine un début de panique. Bermyl les assure de ce que tout cela ne les concerne pas, mais perçoit bien le mouvement de foule dehors ; quand résonne un deuxième coup de feu, l’assassin s’empresse de sortir de la pièce, et cherche à joindre Kiya Soter sur son communicateur standard – mais on ne lui répond pas pendant au moins deux minutes (durant lesquelles, au début, on entend une troisième détonation). Après quoi une ordonnance du général chargée des communications informe Bermyl de ce qui vient de se passer : un jeune garde a perdu la tête sous le coup de la pression de la foule, et, se sentant agressé, il a tiré sur un quidam, qu’il a blessé, et il aurait sans doute pu faire un carnage, mais il a très vite été maîtrisé par ses collègues – à ce spectacle, la foule qui avait instinctivement commencé à gronder et paniquer (ce qui en avait incité quelques-uns à se disperser, d’autres plus nombreux à se montrer soudainement plus agressifs), semble pourtant comprendre ce qui s’est produit au juste ; et si la situation demeure tendue, par miracle, elle ne dégénère pas – Kiya Soter étant intervenu pour calmer le jeu, et son magnétisme d’officier respectable a sans doute joué un grand rôle dans la résolution du problème. La foule demeure oppressante, mais tend dès lors à se disperser, très lentement, de manière a priori spontanée.

 

[Bermyl : Namerta, « Lætitia Drescii »] Bermyl, qui est ressorti dans la confusion, se mêle à la foule sur le départ, pour en tâter le pouls. Les individus sont plutôt calmes, et globalement guère loquaces… Bermyl relève cependant des conversations sibyllines, et s’approche d’un petit groupe où un homme ne cesse de répéter à ses camarades autrement silencieux que « ça va changer, t’en fais pas, ça va bientôt changer »… Bermyl tente de se mêler à ce groupe : jouer l’innocent tout juste débarqué ne lui profite guère, bien au contraire même – mais évoquer les morts est autrement plus fructueux. « Faut pas toucher aux morts ! » Le plus excité du groupe dénonce la « police politique » des Ptolémée, et ces prétendues « forces de l’ordre » qui n’ont en fait d’autre but que d’oppresser les prolétaires… Bermyl dit qu’il faudrait peut-être quitter la ville, dans ce cas, mais on le rabroue aussitôt : non, ce n’est pas le moment, ça va changer ! Et quand Bermyl demande en quoi et comment, s’il génère encore davantage de suspicion à son égard, il obtient tout de même cette réponse du plus militant : « On aura bientôt un vrai siridar-baron ! Le vrai, le meilleur ! Namerta lui-même ! » Bermyl fait l’étonné, supposant que ce n’était qu’une légende… Où peut-on le trouver, dans ce cas ? Mais c’en est trop pour ce petit groupe – deux types autrement austères empêchent le bavard de répondre, et ils s’en vont en silence, en jetant quelques regards inquiets à Bermyl… lequel revient alors auprès de ses agents pour mettre en place la surveillance de la zone et tout particulièrement du bâtiment – il suppose que « Lætitia Drescii » s’y trouve encore. Après quoi il retourne au Palais des Ptolémée.

 

[Ipuwer : Taa] Ipuwer est revenu dans la soirée de son expédition en ornithoptère. Il se rend au camp des Sœurs du Mausolée pour étudier leur formation militaire ; le matériel qu’il avait réclamé semble en bonne voie d’être acheminé ; quant à leur entrainement… Il s’agit de toute évidence d’un groupe religieux fanatisé et lourdement conditionné – ce qui n’est pas du tout la même chose qu’un régiment ; aussi réagissent-elles avec étonnement quand les officiers d’Ipuwer entendent prendre en charge leur entraînement. Ipuwer s’attarde tout particulièrement sur leur maniement des armes blanches : elles font preuve d’indéniables capacités martiales, mais jusqu’à un certain point – les coreligionnaires de Taa pourraient certes rivaliser avec bon nombre des troupes de mercenaires de cette planète ou d’une autre, elles pourraient même ponctuellement avoir le dessus sur des troupes officielles basiques, mais ne feraient clairement pas le poids face à des troupes d’élite – et encore moins contre lui-même : rien qu’à regarder cette escrime convenue et terne, il en bâille d’ennui… Il réfléchit à des améliorations possibles de cet entraînement, malgré tout.

 

[Ipuwer : Mandanophis Darwishi, Németh, Taestra Katarina Angelion, « Cassiano Drescii », « Lætitia Drescii »] Ipuwer décide enfin, dans la soirée, d’appeler Cair-el-Muluk. Il joint le Maître de Cour, Mandanophis Darwishi – qui a l’air étrangement affolé, au point d’en bégayer… Il dit à Ipuwer qu’ils seront très heureux, vraiment très heureux, de le voir retourner au Palais… Cette réaction étonne Ipuwer : d’habitude, le bonhomme n’était pas le dernier à échanger de manière complice sur les charmantes bonnes du Palais… Mais Mandanophis Darwishi n’a semble-t-il pas la tête à ça, il ne cesse de répéter que « des choses » se sont produites, mais sans jamais vraiment dire lesquelles – sans doute ne veut-il pas empiéter sur les prérogatives d’autres membres de la Maison, considérant qu’il n’est pas dans ses attributions d’informer de lui-même Ipuwer sur des questions ne relevant pas de la vie de cour ? Il suppose que Dame Németh a dû lui envoyer un ou des messages – non, en fait, il en est sûr… Ipuwer s’en tient là, et retourne au centre de communication du campement, où on l’informe en effet des deux messages adressés au siridar-baron par Németh – le premier laconique et évasif, le second mentionnant des troubles graves à Heliopolis sans en dire davantage. Bien sûr, si Ipuwer n’en a pas été informé, c’est parce qu’il l’avait exigé, boudeur, ne voulant rien savoir de tout ça ! Mais, maintenant, il s’insurge de ce qu’on ne l’a pas prévenu, dénonçant les failles de la communication militaire, et passant tout spécialement un savon au capitaine chargé de faire la liaison… qui n’apprécie vraiment pas, ainsi que les autres officiers présents, et Ipuwer s’en rend compte, même s’ils ne se rebiffent bien entendu pas. Devant les traits crispés du capitaine, Ipuwer se penche sur lui et lui chuchote à l’oreille : « Si vous avez quelque chose à me dire, c’est maintenant ! » Mais l’officier se contente de dire ce qu’il a à dire : mot pour mot, le dernier message de Németh (à noter qu’elle n’y parlait que des incidents d’Heliopolis – elle ne disait rien, notamment, des révélations de la Révérende-Mère Taestra Katarina Angelion, et, depuis, elle n’a pas non plus dit quoi que ce soit concernant les « faux Drescii »)… Ipuwer décide alors de retourner à Cair-el-Muluk par un vol de nuit – seul à bord de son ornithoptère.

 

[Németh, Bermyl : Anneliese Hahn, Clotilde Philidor, Antonin Naevius, « Cassiano Drescii », « Lætitia Drescii »] Németh a encore beaucoup de choses à régler avant l’arrivée des Delambre – elle doit avoir encore un jour de marge. Et elle se souvient tardivement d’Antonin Naevius, qui était arrivé avec les « faux Drescii »… Est-il impliqué lui aussi ? La moindre des choses est de s’assurer de sa localisation : à la différence des « faux Drescii », il avait un comportement plus actif, et se promenait régulièrement en ville – dans des endroits pas toujours très bien famés… Mais il avait aussi ses entrées dans les meilleures maisons de la ville, et fréquentait notamment des « clubs » huppés tel que Le Diamant : c’est là qu’il se trouve présentement. Une fois Bermyl revenu au Palais, Németh lui dit tout cela ; l’assassin (qui avait lui aussi oublié ce personnage, et s’en veut terriblement...) doit se rendre sur place et prendre discrètement le jeune Ophélion en filature ; il ne faut surtout pas commettre d’esclandre ! Mais le débauché est bien un suspect de premier ordre : une fois revenu au Palais, il faudra l’intercepter et le mettre au secret – il faudra autrement prévenir Németh de tout comportement « étrange » de sa part. Elle redoute une autre imposture du Bene Tleilax – peut-être cet « Antonin Naevius » est-il dangereux… Bermyl, cependant, envisage une autre possibilité : il paraît plausible de supposer que le Bene Tleilax, afin de brouiller les pistes, ait sciemment infiltré ses agents auprès d’ingénus en rien coupables – si ce n’est de naïveté… Il se charge bien sûr de cette mission – mais a donc des doutes quant à l’implication d’Antonin Naevius.

 

[Németh : Cassiano Drescii, Lætitia Drescii, Linneke Wikkheiser, Taestra Katarina Angelion ; Ipuwer, « Cassiano Drescii »] Après quoi Németh décide d’organiser une audience privée, et urgente, avec les autres invités du Palais : Cassiano et Lætitia Drescii, Linneke Wikkheiser et Taestra Katarina Angelion. Les Ophélion et la Révérende-Mère du Bene Gesserit s’y rendent docilement, mais Linneke Wikkheiser se fait délibérément attendre, et son comportement après son arrivée dans le jardin témoigne sans équivoque de ce que sa haute naissance et sa position au sein de la prestigieuse Maison Wikkheiser prohibent qu’on la siffle comme un chien – elle n’adopte pas un comportement outré, mais Németh perçoit bien une kyrielle de détails autrement insignifiants, mais qui sont autant d’entorses marquée à l’étiquette des faufreluchesNémeth n’était sans doute déjà guère à l’aise pour expliquer la situation à ses invités – et Linneke Wikkheiser, qui le perçoit fort bien, en profite, persiflant contre la Maison, sa bassesse, ses ridicules – et, bon sang : « Où est votre frère ?! » Linneke Wikkheiser rappelle (même si c’est sans doute un prétexte, elle le sait et Németh tout autant) qu’elle est en principe venue afin de conduire des pourparlers matrimoniaux… avec un jeune maladroit qu’elle n’a pas revu une seule fois depuis son accueil désastreux ! Németh, acculée par les assauts de la Wikkheiser, est de plus en plus gênée, elle veut l’assurer qu’il ne s’agit que d’un léger contretemps, son frère sera de retour dans les plus brefs délais, et sera bien sûr ravi de s’entretenir avec elle, et qu’elle fait un grand honneur à la Maison Ptoléme en venant sur Gebnout IV, et… Mais Linneke Wikkheiser change alors de technique – et mentionne avoir appris qu’il y avait des troubles sur la planète, et jusque dans les rues de Cair-el-Muluk ! Qu’en est-il ? Németh est bien obligée d’acquiescer, et dit qu’elle prendra en charge leur sécurité à tous… laquelle implique qu’ils ne sortent pas du Palais. Linneke Wikkheiser explose : « QUOI ?! » Mais cette fois Németh ne compte pas se laisse faire ; si elle montre enfin toute sa maîtrise de l’étiquette, elle sait aussi afficher le caractère adéquat pour une situation pareille en n’hésitant pas à se montrer soudainement autoritaire et catégorique – ce qui étonne tout le monde… au point où la Wikkheiser reste bouche bée, ne sachant absolument plus quoi dire. Et elle se retrouve bientôt dans une situation telle qu’elle comprend ne plus pouvoir la rattraper pour le moment – elle en voudra sans doute terriblement à Németh… qui ne croyait de toute façon guère à la possibilité d’une alliance matrimoniale avec les Wikkheiser, et s’en accommode très bien. Après quoi, toujours autoritaire, Németh « s’excuse », elle a beaucoup de choses à faire, et donne brutalement congé à ses invités. Linneke Wikkheiser, stupéfaite, n’ose toujours pas placer la moindre protestation. Les Drescii sont stoïques – compréhensifs, sans doute, et Németh envisage de plus en plus une confrontation entre les deux « Cassiano ». Quant à Taestra Katarina Angelion, elle adresse un long regard appuyé à Németh, par lequel elle signifie être à sa disposition en cas de besoin.

 

[Vat : Hanibast Set] Vat dispose maintenant des rapports concernant ses échantillons – les deux « zélotes » ne sont pas à proprement parler des « clones » (ils étaient de toute façon d’allure assez différente), et rien, à partir de ces seules données, ne peut témoigner d’une « fabrication en série ». Il consulte également les archives des hôpitaux locaux – cherchant à voir s’il pourrait s’agir de personnes identifiées et disparues, mais ce n’est pas davantage le cas. Ils viennent d’ailleurs… Le Docteur Suk prépare un rapport, et va s’entretenir de tout cela avec le Conseiller Mentat, Hanibast Set, afin de faire le point sur l’enquête, et, le cas échéant, de dégager de nouvelles pistes. Vat décrit donc tout ce qu’il a pu apprendre des « zélotes », et demande à Hanibast comment déterminer s’il s’agit de corps issus d’une culture unique, ou recyclés, etc. En fait, le Conseiller Mentat – qui prend toujours le temps de peser les données avant de se prononcer – ne se pose pas exactement cette question : le délai de six heures pour l’injection de la drogue l’intrigue – peut-être faut-il en déduire que les « zélotes » ont été drogués en dehors d’Heliopolis, et qu’ils ont dû faire ensuite le trajet jusqu’au lieu de leur mission ? Dans ce cas, le rayon intègrerait aussi bien Cair-el-Muluk que Memnon… et une infinité de villages fluviaux. Surtout, cette idée de « fabrication des corps » l’a amené à étudier les rumeurs portant sur le Bene Tleilax – et il parle à Vat des cuves axolotl. Peut-être y en a-t-il alors sur Gebnout IV, probablement dans un de ces trois centres urbains ? Les trouver s’annonce ardu… mais, si elles ne sont probablement pas livrées en l’état, peut-être y a-t-il des traces de l’acheminement de leurs composantes ? Ce sont des éléments qui ne pouvaient être spécifiquement pris en compte jusque-là – Vat et lui-même ne sachant alors pas quoi chercher dans la masse imposante des biens transitant par la lune de Khepri… Mais la situation est maintenant différente.

 

[Vat : Hanibast Set ; Bermyl, Németh, Sabah, Elihot Kibuz, Ahura Mendes] Hanibast Set relève une autre chose du plus grand intérêt : il y a un contraste entre ces corps « jetables » (et visiblement sacrifiés à terme par overdose) et leur matériel très coûteux ; pour lui, cela suggère une possible improvisation – cet équipement était là, mais ne leur était pas destiné à la base ; ils en ont usé… parce que leurs maîtres n’avaient pas le choix, et ont dû agir dans la précipitation. Ils étaient visiblement au courant de l’intérêt des Ptolémée pour les cartes des Atonistes de la Terre Pure, et n’ont pas eu d’autre choix. Cependant, s’ils savaient tout cela, on peut redouter qu’il y ait un traître parmi les Ptolémée… Qui était au courant ? Bermyl, qui opérait sur place ; Németh, l’autorité politique de référence qui avait plus ou moins donné le feu vert pour l’opération d’exfiltration de Sabah ; Hanibast et Vat eux-mêmes, conseillers privilégiés… et enfin Elihot Kibuz, le Maître-Assassin fantoche (sans compter le personnel de base, mais c’est peut-être une erreur…). Hanibast, sûr de sa propre loyauté, ne suspecte pas le Docteur Suk (son Conditionnement Impérial prohibe toute trahison de cette espèce), et ne voit pas pourquoi Németh, qui avait tout à y perdre, aurait agi de la sorte ; reste Bermyl et ses services de renseignement, et donc Elihot Kibuz ; Hanibast est inquiet de l’ambiguïté de ce dernier, mais n’ose pas livrer une accusation à proprement parler ; sa préoccupation est tout de même flagrante… Vat insiste quand même sur le fait que leurs ennemis ont de la ressource – et Hanibast ne le nie certainement pas. Mais il revient sur son idée d’une certaine « précipitation », ou « improvisation » : à tout prendre, le meurtre d’Ahura Mendes, aux origines de cette affaire, s’expliquerait bien mieux ainsi… Dès lors, le Docteur Suk se demande s’il n’y aurait pas moyen de jouer là-dessus et de tendre un piège à leurs ennemis ; Hanibast Set approuve cette approche, même s’il ne voit pas quoi conseiller de concret pour le moment. Il faudra en parler à Németh et Bermyl

 

[Vat, Németh, Bermyl : Hanibast Set ; Ipuwer, Elihot Kibuz, Taestra Katarina Angelion, Taharqa Finh, Nefer-u-Pthah] Vat et Hanibast se rendent de ce pas dans les jardins de Németh, et Bermyl les rejoint très vite ; ils leur rapportent le fruit de leurs réflexions. Németh les approuve : leurs ennemis, d’une manière ou d’une autre, savent bien des choses les concernant… Németh dit être un peu gênée de parler de tout cela en l’absence de son frère, qu’elle n’a pas pu contacter ; il est difficile de prendre des décisions engageant l’avenir de la Maison Ptolémée sans lui… Mais elle soupçonne Elihot Kibuz depuis un certain temps déjà – cette organisation à base de maître fantoche a toujours été une erreur ! Bermyl approuve lui aussi cette idée d’une provocation ; peut-être serait-il possible de rebondir sur son expérience du jour ? Il y a pour lui un gros potentiel dans le retournement de l’allégeance des « morts-vivants » revenus du Continent Interdit ; peut-être ne sont-ils pas aussi inféodés à l’ennemi que cela ? Il tend du moins à le croire… Manœuvrer pour les mettre de leur côté serait sans doute une bonne occasion de tester la capacité de l’ennemi à s’adapter ; et les Ptolémée, cette fois, auraient l’initiative. Si Elihot Kibuz est suspect, il serait possible d’en tirer parti à cet égard. Németh trouve cette suggestion intéressante. Hanibast Set a une opinion assez proche – mais si les Ptolémée ont conscience des improvisations de l’ennemi, c’est aussi le cas de ce dernier : pour reprendre les devants, il pourrait être ainsi contraint à des actions bien plus brutales… Mais Németh va travailler sur cette question d’ « ingénierie religieuse », disant qu’elle va s’enquérir à cet effet de l’opinion de spécialistes : la Révérende-Mère Taestra Katarina Angelion, et le planétologue Taharqa Finh. Mais que faire dans l’immédiat concernant Elihot Kibuz ? Bermyl suggère de ne rien changer pour le moment, ou en tout cas de ne manifester aucune défiance supplémentaire, afin de ne pas éveiller ses soupçons. Mais il aimerait bien savoir ce qu’a pu donner la filature qu’il avait mise en place – tâche confiée à Nefer-u-pthah, qui l’avait accompagné dans l’infiltration de « l’abattoir », mais n’a rien dit à ce sujet… Bermyl rappelle toutefois que Vat avait fait preuve de plus de tact dans son approche du Maître-Assassin fantoche ; quant à lui, il admet être un peu dépassé par les événements… notamment en ce qui concerne son ancien mentor.

 

[Ipuwer] Ipuwer accomplit son vol de nuit à direction de Cair-el-Muluk – seul à bord, et pas accompagné par d’autres ornithoptères. Or, vers le milieu du trajet, alors qu’il survole l’océan, il remarque deux appareils qui semblent l’avoir pris en chasse…

 

À suivre…

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Kojiki

Publié le par Nébal

Kojiki

Kojiki : Chronique des faits anciens, [Kojiki], par Pierre Vinclair, calligraphies de Yukako Matsui, Saint-Pierre, Le Corridor Bleu, [712] 2011, 233 p.

 

Le Kojiki est une œuvre à part, mais d’autant plus essentielle. Pour simplifier, on dira qu’il s’agit d’une synthèse de la mythologie et de la tradition shintoïstes, compilée sur ordre impérial vers le début du VIIIe siècle, afin que le souvenir des vieilles légendes perdure – ce qui était tout autant manière de consolider la dynastie, dont les origines divines sont ainsi mises en avant, mais aussi, encore que de manière plus ou moins consciente, d’établir une culture spécifiquement japonaise et détachée de l’influence irrépressible de la Chine (et peut-être aussi du bouddhisme ? Cette religion était alors d’importation récente, et le Kojiki se réfère à une tradition antérieure et ancrée dans le sol japonais…). L’empereur Temmu aurait ainsi confié à un certain Hieda no Are de rassembler tout ce matériel entre le mythe et l’histoire – mais oralement : le sage avait tout mémorisé, mais était le seul à savoir tout cela… Aussi, après la mort de Temmu, l’impératrice Gemmei a décidé d’une nouvelle étape dans cette entreprise, en confiant à un certain Ō no Yasumaro la rude tâche de coucher par écrit les récits, généalogies et chansons mémorisés par Hieda no Are (tout ceci est rapporté dans la préface de l’ouvrage, destinée à perpétuer également le souvenir de sa composition). Et c’est ceci qu’est à proprement parler le Kojiki, présenté à l’impératrice (si l’on ne veut pas dire « édité », mais après tout…) en 712, et rédigé en caractères chinois (les kanas n’apparaîtront qu’ultérieurement), utilisés parfois en tant qu’idéogrammes, parfois en tant que phonèmes – une particularité complexe de l’emprunt par les Japonais d’un système d’écriture largement inapproprié à leur propre langue, si différente… Quoi qu’il en soit, c’est bien une pierre fondatrice d’une littérature spécifiquement japonaise.

 

Basé sur des récits folkloriques des siècles immédiatement antérieurs (du IVe au VIe, semble-t-il), le Kojiki est à la fois un ouvrage religieux et un ouvrage d’histoire – sous cet angle, on peut le rapprocher de la Genèse, même si l’on aura l’occasion de voir que la comparaison s’arrête là ; quitte à se référer à une tradition occidentale, la mythologie grecque serait probablement une comparaison plus pertinente, si elle a à son tour ses limites, sur lesquelles on aura l’occasion de revenir… L’ouvrage part de la création du monde, et en premier lieu du Japon, par les Supérieurs (c’est ainsi que la présente traduction, assez spéciale et il faudra y revenir, désigne les kamis), puis, au fil de ses trois livres, les kamis d’abord essentiellement divins s’incarnent de plus en plus sur la terre, notamment en tant qu’empereurs (descendant au moins de la divinité solaire Amaterasu), dont la succession est envisagée sur une longue période (le Kojiki évoque, avec plus ou moins de détails, les 33 premiers empereurs du Japon ; le Nihongi, ou Nihon shoki, le complète à cet égard).

 

Il n’est peut-être pas évident de déterminer quel crédit les Japonais d’alors accordaient à cette œuvre à part – notamment en ce qui concerne son caractère « historique ». Par la suite, en tout cas, la perception de cette Chronique des faits anciens comme authentique ou pas a connu des fluctuations – sans doute est-ce à l’occasion des périodes d’émancipation de la culture chinoise qu’elle a le plus été prise au sérieux ; il semblerait que cela ait été le cas durant le shogunat des Tokugawa, par exemple… Au XXe siècle, la question a sans doute été perçue différemment : les nationalistes japonais, attachés à défendre les traditions insulaires spécifiques et censément vierges d’apports extérieurs, ont conféré au Kojiki un caractère plus que jamais sacré, mais en même temps historique et incontestable – attitude fondamentaliste (et donc politique au moins autant que religieuse), typique sans doute de ceux qui se veulent plus royalistes que le roi, ou en l’espèce l’empereur ; il n’est franchement pas dit qu’avant cet engouement les Japonais aient jamais accordé un caractère aussi irréductible à cette œuvre… La défaite en 1945 a à nouveau changé la donne : l’empereur étant contraint à abandonner son statut divin, l’assise mythologique de son pouvoir telle qu’elle était définie dans le Kojiki ne faisait plus sens… Mais sans doute est-ce pour le mieux, au-delà de toutes considérations politiques, en ce que cela autorise une étude plus sereine du document, décortiqué tant par les historiens et les folkloristes que par les amateurs de belles lettres.

 

Le Kojiki n’en est pas moins ancré dans la vie culturelle japonaise depuis le VIIIe siècle qui l’a vu apparaître. Le shintō, pratique religieuse toujours vivace, et s’accommodant du bouddhisme plus comme un complément que comme un rival, demeure un trait essentiel de la mentalité japonaise. Le Kojiki, dès lors, y joue toujours un rôle, encore que celui-ci ne soit sans doute pas évident à déterminer : en effet, si cette Chronique des faits anciens rapporte une longue histoire, entrecoupée de nombreuses et complexes généalogies, et s’exprimant plus qu’à son tour dans des chants et poèmes, elle est peu ou prou dégagée de la moindre prescription morale : à quelques très rares exceptions près, le Kojiki ne s’embarrasse jamais de dire aux fidèles comment ils doivent vivre – ce qui l’intéresse, c’est uniquement de rapporter « objectivement » la « vie » des Supérieurs, dans une optique « factuelle ». Or ceux-ci ne sont pas exactement des parangons de vertu… Les Supérieurs ont ici des traits de caractères très humains – ils sont cupides et jaloux, arrogants et violents, passent leur temps à se faire de sales coups, d’ordre politique (c’est peut-être d’autant plus vrai dans le dernier livre, où les empereurs, leur famille et les nobles en vue ne cessent de se trahir – « Le Trône de fer », c’est que dalle !) ou intime (coucheries à tout va avec les beautés en vue du moment, jalousies épiques et bâtards revanchards)… La « grandeur » qui leur est communément associée n’interdit en rien de les montrer dans leurs pires moments, quand leurs plus bas instincts prennent le dessus (mais après tout pourquoi les réfrèneraient-ils ?), et le tableau de leurs accomplissements, qui sont tout aussi souvent vilénies et bêtises que hauts faits et démonstrations de sagesse, s’accommode volontiers de l’ordure et de la scatologie… Nulle prescription morale, donc – on est très, très loin des « religions du livre » (mais sans doute tout autant du bouddhisme), et c’est tant mieux en ce qui me concerne… Plus près de la mythologie grecque, alors ? En partie, mais en partie seulement : il est vrai que certains thèmes, voire certains mythes, semblent étonnamment communs (le cas le plus flagrant est probablement l’histoire d’Izanagi allant chercher Izanami en enfer : on pense forcément à Orphée et Eurydice…) ; plus globalement, bien sûr, ces dieux au comportement très humain et pas toujours flatteur (aheum) se retrouvent dans les deux cas ; mais, même dans ces conditions, le monde grec peut le cas échéant avoir recours à la fable, et tenter de tirer des leçons sinon des instructions du comportement des dieux – or même cette morale a minima semble absente du Kojiki

 

Pour autant, sa dimension historique, même à partir du deuxième livre, quand ce sont les empereurs qui sont décrits, à partir du premier d’entre eux, Jimmu, et non plus les Supérieurs au caractère « divin » plus franchement affirmé (il y a une continuité, certes, mais en même temps une différenciation insidieuse), doit sans doute être envisagée avec précautions… Si les nationalistes de la première moitié du XXe siècle étaient portés à en faire une lecture littérale et fondamentaliste, c’est sans doute une approche nettement moins envisageable aujourd’hui (même si j’imagine que ces nationalistes-là ont des héritiers, et qui semblent d’ailleurs pas mal s’agiter en ce moment, ai-je cru comprendre…). Pour autant, une étude sereine du contenu du Kojiki est heureusement envisageable, et qui peut laisser penser à des historiens que certains des faits qui y sont rapportés ont bel et bien une assise historique – la tâche du tri s’annonce complexe et ardue, mais pourrait être très riche d’enseignements.

 

Mais comment prendre le Kojiki ? La question est forcément délicate – et, bien sûr, elle se pose en des termes bien différents pour un lecteur japonais et pour un lecteur occidental… L’arrière-plan religieux, dans une perspective shintoïste, mais tout autant le contexte historique et politique, sont probablement inaccessibles à un lecteur tel que votre serviteur, là où un lecteur japonais, qu’il le veuille ou non, « croyant » ou pas, baigne sans doute là-dedans. Dès lors, l’approche ne peut qu’être différente : en tant que lecteur français, je suis porté à envisager le Kojiki en tant qu’œuvre littéraire et en tant que document historique (ou historiographique, peut-être) ; au fond, je suis amené à le lire comme je lirais, disons, tel volume de mythologie grecque, ou, plus exactement peut-être (car les mythes grecs, au travers des arts, constituent un patrimoine européen commun auquel je ne pourrais prétendre avoir échappé), l’odyssée de Gilgamesh, disons. Cette approche est-elle valable, pour l’étude d’un texte de nature essentiellement religieuse à l’origine ? « Valable »… Je ne sais pas si c’est le mot ; même chose pour « légitime »… Oui, sans doute ; mais avec les pincettes nécessaires, cette prise de conscience que mon approche, distanciée, est sans doute bien différente de celle d’un Japonais – quel que soit le crédit ou le ressenti qu’il y apporte.

 

Aussi certaines dimensions de ma lecture sont-elles sans doute biaisées – ou disons du moins qu’un lecteur japonais n’aurait pas les mêmes réflexes en l’espèce, on est en droit de le supposer. Ainsi de l’aspect « comique » du Kojiki – pas systématique, mais flagrant dans certaines scènes, d’adultère ou de bravacherie notamment, et encore davantage quand la scatologie s’en mêle (ce qui arrive à plusieurs reprises, tout particulièrement dans le premier livre – les excréments, mais tout autant les autres sécrétions corporelles, à vrai dire, sont à bien des égards un matériau primordial du monde). Quant aux trahisons à répétition – tout particulièrement celles du troisième et dernier livre –, elles m’évoquent immanquablement des sagas, dont elles conservent parfois le caractère épique, d’ailleurs, ou, au-delà, des récits de fantasy qui s’en sont inspiré… Je retiens quelques personnages forts en gueule et des plus amusants, comme Susanō – qui sème le bordel partout où il passe –, quitte à leur attribuer un caractère archétypal plus ou moins bienvenu… Voilà, disons, pour l’aspect « divertissant » de la lecture.

 

On est cependant aussi tenté d’en tirer des leçons, si elles sont donc rarement d’ordre moral – des leçons plus ou moins bienvenues là encore, d’autant qu’elles se fondent sur une perception de la culture japonaise essentiellement lacunaire et sans doute non exempte de préjugés… Ainsi de la place des femmes dans le récit : outre Amaterasu, qui, des Supérieurs les plus « divins » du premier livre, est peut-être celle qui a le rôle le plus concret dans le récit historique, en générant la dynastie impériale, j’ai été tenté de relever la place essentielle des femmes dans le Kojiki, qui, pour passer nécessairement par la sexualité et la procréation, se révèle parfois plus complexe – on relève ainsi régulièrement des impératrices (telle Gemmei ?) qui héritent du pouvoir et l’exercent par et pour elles-mêmes (tendance qui disparaîtra ultérieurement, ai-je cru comprendre – pour des raisons politiques essentiellement, mais il me semble avoir lu que le bouddhisme y avait eu sa part ?) ; le caractère si outrancièrement patriarcal et rigidement sexué souvent associé à la société japonaise n’était peut-être pas si marqué à cette époque – et, après tout, le Kojiki accorde donc un rôle essentiel à Amaterasu… Pourtant, une des premières scènes marquantes de cette Chronique des faits anciens (livre I, chapitres IV et V) explique le ratage d’une première tentative de création du monde, et notamment du Japon, puis des hommes, parce que la femme Izanami a parlé (pour exprimer sa satisfaction) avant son amant et frère Izanagi après leur copulation censée générer la vie ! Je ne suis pas en mesure de creuser la question, cependant… Mais on peut à l’occasion, relever d’autres traits sans doute riches d’enseignements : dans le livre II, les chapitres XCVI à XCVIII m’ont ainsi étonné en rapportant, déjà et dans ce contexte mythique, l’invasion de la Corée (sur ordre direct des Supérieurs !) ; un trait qui a pu, je suppose, avoir son importance par la suite… et peut-être tout particulièrement auprès des plus fervents nationalistes japonais, y voyant une justification à leurs ambitions impérialistes ? Pourtant, à ce que j’ai cru comprendre (je relis en ce moment l’Histoire du Japon et des Japonais d’Edwin O. Reischauer, qui, pour traiter surtout du Japon du XXe siècle, n’en comprend pas moins des éléments antérieurs), le Kojiki et plus globalement la tradition japonaise prennent ici l’histoire à rebours : s’il y a bien des liens historiques (ou plus exactement protohistoriques) entre le Japon et la Corée, c’est en sens inverse – dans la mesure où le peuplement du Japon s’est fait au travers de vagues successives de migrations en provenance de Corée… Ce n’est qu’un exemple : il s’agit de questions complexes auxquelles je serais bien en peine d’apporter même de très vagues éléments de réponses.

 

Comment, enfin, rendre le Kojiki en français ? Un autre problème bien ardu… Le réflexe initial serait sans doute d’en livrer une version « scientifique », abondamment annotée ; l’avant-propos évoque ici la traduction anglaise « classique » de Basil Hall Chamberlain. En français, peut-être faudrait-il alors se référer à la traduction de Masumi et Maryse Shibata ? En tout cas, ce n’est pas le parti pris par cette édition au Corridor Bleu – car, en fait de « traduction », il faudrait sans doute parler au moins d’ « adaptation », sinon de « recréation »… Au point, à vrai dire, où j’ai bêtement hésité à ranger l’ouvrage sous son titre (ce que j’ai finalement choisi) ou sous le nom de son « auteur », Pierre Vinclair. Chercheur autant que poète, ce dernier a en effet livré une version très particulière du Kojiki – œuvre largement poétique, notamment sur le tard, où chansons et poèmes sont très nombreux. Je manque d’éléments de comparaison pour déterminer au juste où cette version « s’éloigne », le cas échéant du texte originel, et où la fidélité demeure essentielle.

 

Le trait le plus saillant de cette « version », cependant, concerne à n’en pas douter les noms propres ; en effet, Pierre Vinclair a choisi de ne pas conserver les noms japonais, mais de les « traduire », ou du moins d’exprimer littéralement ce qu’ils connotent. Ainsi, pour revenir sur des noms déjà cités dans cette chronique, Izanagi et Izanami sont désignés comme L’Engageant et L’Engageante, Amaterasu est Brillante-au-Ciel, Susanō est Brave-Brusque-Impétueux, le premier empereur Jimmu est Prince-Divin-de-l’Unification-de-Grande-Harmonie, etc. Quitte à recourir pour ce faire à des qualifications à rallonge (Soleil-du-Ciel-des-Huit-à-la-Limite-des-Vagues-dans-une-Chaume-de-Brave-Cormoran-de-Rencontre-Avortée, par exemple…), non dénuées le cas échéant d’aspects comiques a fortiori pour un lecteur occidental (Céleste-et-Rapide-Conquérant-aux-Grandes-Grandes-Oreilles-qui-Conquiert-Vraiment-Comme-un-Conquérant…), d’autant que le « traducteur » n’hésite pas, à l’occasion, à recourir au registre familier (Princesse-qui-a-du-Chien…) ; et je dois dire que ces derniers aspects m’ont eu peu décontenancé – que le Kojiki puisse être drôle est une chose, mais il est tout de même difficile parfois de prendre ainsi au sérieux des personnages qui devraient probablement l’être… Il y a même une scène, mais je ne me souviens plus à quel endroit exactement, où le « traducteur » emploie les termes « rikiki » et « maous », et j’ai franchement du mal à les trouver pertinents dans un contexte pareil… D’autres choix de traduction sont éventuellement contestables, tant qu’on y est : par exemple, j’ai vraiment tiqué sur l’emploi du titre de « dauphin », spécifiquement français, pour désigner le « prince héritier » (ce qui revient à plusieurs reprises) ; certes, cela autorise un jeu de mots, mais ça me paraît bien trop biaiser le propos, en le parasitant de références extérieures qui n’ont pas lieu d’être… Et j’ajouterai enfin, comme vous vous en doutez, que ce choix de noms complexes et à rallonge implique un rythme de lecture assez particulier (et épuisant dans les chapitres généalogiques, du coup d’autant plus interminables), et ne facilite pas exactement, pour le lecteur, l’identification des très, très nombreux personnages figurant dans le Kojiki. La langue est autrement assez belle, notamment pour ce qui est des poèmes, mais j’ai quand même eu bien du mal avec ces partis-pris – d’autant que les noms « japonais », bien sûr, ne sont donnés en fin d’ouvrage que pour très, très peu de personnages (21 sur les centaines qui sont évoqués dans le livre), et absolument aucun lieu ; ce qui, là encore, ne facilite pas exactement l’identification et le suivi…

 

Pas très convaincu par cette approche, donc – mais ça, c’est mon problème, j’imagine, et je ne doute pas qu’elle saura légitimement en séduire plus d’un ; quant à moi, il faudra que je retente l’expérience avec une édition plus « scientifique »…

 

(J’avoue enfin être largement passé à côté des calligraphies de Yukako Matsui – mais, là encore, ça, c’est moi.)

 

Le Kojiki est un ouvrage fascinant – et parfois déconcertant. Pièce de choix pour appréhender l’histoire du Japon et peut-être encore son état contemporain, cette Chronique des faits anciens est néanmoins d’un abord délicat, et les partis-pris de traduction en biaisent sans doute la lecture ; le ton relativement « léger » de la version de Pierre Vinclair ne m’a pas tout à fait convaincu – et j’ai l’impression, en fait, qu’il me reste encore à lire le Kojiki, que je ne l’ai pas fait ici… On verra bien, d’ici quelque temps, si un complément plus « universitaire » s’avèrera utile.

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Providence, t. 2 : L'Abîme du temps, d'Alan Moore et Jacen Burrows

Publié le par Nébal

Providence, t. 2 : L'Abîme du temps, d'Alan Moore et Jacen Burrows

MOORE (Alan) & BURROWS (Jacen), Providence, t. 2 : L’Abîme du temps, [Providence #5-8], couleurs de Juan Rodriguez, traduction [de l’anglais] par Thomas Davier, Nice, Panini France, coll. Best Of Fusion Comics, 2016, [n.p.]

 

J’étais un peu sceptique après avoir lu le premier tome de Providence, dernière série en date due au grand Alan Moore, qui y poursuit plus que jamais sa révision de l’univers lovecraftien – lequel avait déjà laissé des traces dans bien des séries de l’auteur, avant de devenir une préoccupation officielle avec Neonomicon. Forcément, cette conjonction où les astres sont putain de propices ne pouvait qu’attiser ma curiosité : Lovecraft + Moore, c’en est presque de la provocation, à ce stade… Mais cela allait sans doute au-delà de la curiosité, pour se teinter de crainte peut-être, et donc de scepticisme. À force de me régaler avec les BD de Moore, puis de m’en régaler un peu moins au fil des nouvelles séries (disons que la dernière fois où il m’a vraiment bluffé, à la hauteur de son talent, était probablement Filles perdues), j’en suis peut-être venu, non sans perversion, à guetter le moment où ça ne marcherait plus…

 

Et peut-être était-ce le cas de Providence – déjà que Neonomicon m’avait laissé totalement froid au premier abord, avant de me parler davantage toutefois à la relecture (hors lovecrafteries, il faudrait sans doute parler ici des ultimes déclinaisons de La Ligue des Gentlemen Extraordinaires, d’ailleurs, mais je ne les ai pas toutes lues)… Le premier tome m’avait tout de même laissé très perplexe, et je ne voyais pas bien où Moore voulait en venir – tandis que nombre de ses procédés m’intriguaient sans me convaincre (les noms tout juste travestis dans une abondance de références, l’homosexualité envahissante du héros, les compléments textuels de chaque épisode parfois tout à fait bienvenus, pour éclairer le récit sous un autre angle ou y ajouter, d’autres fois simplement redondants…), quand l’idée globale d’une systématisation de l’univers lovecraftien, ainsi rassemblé pour en dégager une ultime cohérence, sans me déplaire, m’incitait à patienter un peu pour voir ce que Moore en ferait au juste.

 

Ce scepticisme ne m’avait certes pas abandonné quand j’ai entamé la lecture de ce tout récent deuxième tome, reprenant les épisodes 5 à 8 de la série ; d’autant que j’en avais eu des échos divers, parfois enthousiastes, plus souvent mitigés j’ai l’impression… Mais j’ai pourtant été bien davantage conquis par ce tome 2 que par le premier ! Je ne suis pas certain d’être en mesure de dire pourquoi au juste, mais c’est bien ça : au fur et à mesure que l’on avance, le récit s’avère toujours plus rusé et intelligent… Moore y jongle habilement avec l’érudition lovecraftienne, tout en traitant ces thèmes d’une manière toute personnelle, dépassant cette fois clairement la simple référence. Et, autre point essentiel, il remet utilement la peur – en la teintant plus que jamais de malaise – au cœur du récit lovecraftien : je crois me souvenir d’une interview où il revenait sur le fait que Cthulhu, à force de déclinaisons humoristiques/kawaii, ne faisait plus peur, et qu’il serait bien temps de lui rendre ses attributs originels ; le Grand Ancien n’apparaît pas ici, mais l’univers lovecraftien, globalement, est ainsi traité, et pour le mieux – ce qui passe par des scènes d’horreur pure, cauchemardesques et malsaines, d’une efficacité certaine, quitte à recourir à des procédés plus outranciers que ceux que s’autorisait le gentleman de Providence (ici, pour le coup, la dimension sexuelle est intelligemment développée, mais renvoyant probablement plus à un Clive Barker, disons, qu’au prude Lovecraft).

 

Nous y suivons toujours le jeune Robert Black – ex-journaliste, désormais désireux de devenir pleinement écrivain, et se promenant dans une Nouvelle-Angleterre finalement tout aussi mythique que celle de Lovecraft, en quête d’inspirations témoignant de l’étonnante survivance d’un occultisme prégnant dans la société américaine jusqu’en ce début de XXe siècle (1919, je crois). Désireux d’en apprendre plus sur ces livres qui rendent fou, à l’instar de ce qu’affiche Chambers dans Le Roi en jaune, désireux aussi de rencontrer les pourvoyeurs de ces résurgences mythiques et ésotériques en la personne des omniprésents mécènes de la Stella Sapiente, Robert Black se promène à son rythme, et, au début de ce tome, après une déconcertante visite auprès des Wheatley dégénérés (cet ultime épisode du premier volume m’avait bien davantage plu que les trois précédents, car autrement habile à susciter la peur en jouant donc sur le malaise – en fait, s’il n’y avait pas eu ce dernier épisode, il n’est pas dit que j’aurais poursuivi l’aventure…), il s’attaque à un gros morceau, en se rendant à Manchester, ville paumée aux confins du Massachusetts et du New Hampshire, pour y visiter l’Université Saint Anselm, et notamment sa bibliothèque, où se trouve la traduction du livre arabe qui l’intrigue tant depuis qu’il s’est lancé dans cette histoire…

 

Et le séjour devient proprement cauchemardesque – notre faible (car lovecraftien ?) héros étant de plus en plus amené à douter de sa santé mentale tant ses perceptions s’avèrent erronées (en premier lieu celle du temps), tandis que la moindre rencontre, aussi innocente soit-elle de prime abord, peut se teinter d’inquiétude ou encore de dégoût – de manière particulièrement marquée quand c’est la jeune Elspeth Wade (13 ans), qui est en cause : Moore use ici sans doute du presse-bouton, en mode terreur automatique, mais il n’en concocte pas moins une scène d’horreur extrême et foncièrement marquante.

 

Le voyage se poursuivra, pourtant – dans une Boston plongée par le chaos du fait de la grève de la police (les références étant alors Dante ou Jérôme Bosch, avec du rab de surréalisme grotesque), où Robert Black croise cependant des personnages fort intéressants, auprès desquels il pense trouver des réponses à ces interrogations qui le minent – et se réjouit sans doute bien trop vite de les avoir trouvées, méthode d’autant plus navrante pour se voiler la face… Pourtant, ces Ronald Underwood Pitman et Randall Carver ont bien des choses à dire, sur ce monde et sur celui des rêves. Mais peut-être est-ce le cas aussi d’autres personnages plus étranges encore ? Ainsi de cet écrivain amateur, dont la nouvelle « Par-delà le mur du sommeil » a tant bouleversé le jeune Black – même pas conscient qu’une chose pareille pouvait exister, lui qui ne savait rien de cette presse alterative, et pas beaucoup plus de l’état contemporain de la littérature « weird »… Un certain H.P. Lovecraft – croisé en ville, l’heureuse coïncidence, quand l’excellent Lord Dunsany (que Black ne connaissait pas davantage) vient y donner une fascinante lecture ! Une prochaine étape se dessine dans l’odyssée souterraine de Robert Black – la ville de Providence si bien nommée…

 

La figuration de Lovecraft lui-même dans les lovecrafteries est un classique du genre, au point de constituer un de ses codes ou poncifs, c’est selon – ainsi dès « The Space-Eaters » de Frank Belknap Long, initiant le mouvement de pastiche. Il n’y a donc rien d’étonnant à ce que Moore en fasse usage ici. Cependant, ce procédé s’est montré plus ou moins pertinent, en fonction des auteurs et des récits… Moore s’en tire au mieux en le subvertissant : il brouille les pistes en même temps qu’il les suscite, en incarnant l’auteur sous divers avatars alternatifs ou éventuellement complémentaires. Dans ce volume (au-delà des allusions portant sur les parents de l’auteur), Lovecraft intervient en fait plusieurs fois : dans les pages du Livre de Hali de la sagesse des étoiles, nous le reconnaissons derrière la figure cosmique du Rédempteur (le lecteur complice voit bien en quoi Robert Black se trompe dans ses interprétations, c’est un aspect essentiel de ce volume – et plus fin que dans bien des lovecrafteries) ; puis nous le rencontrons en la personne de Randall Carver – transposition de Randolph Carter, bien sûr (on retrouve de manière générale les noms « décalés » propres à la série, dont quelques exemples ont été donnés plus haut), ledit Randolph Carter étant un alter-ego sans doute idéal de Lovecraft lui-même : graphiquement cela ne fait aucun doute, et si la biographie de cet auteur amateur pétri de talent a ses singularités, elle n’en est pas moins riche d’échos renvoyant à celle de Lovecraft. Mais on trouve « plus Lovecraft » que Randall Carver lors de la lecture de Dunsany, et cette fois un Lovecraft qui porte bien ce nom – et que Robert Black trouve particulièrement étrange, lui qui, ces derniers temps, a pourtant considérablement réévalué sa notion personnelle de l’étrangeté… Peut-être est-ce le bon ? Mais peut-être n’est-ce encore qu’un leurre… Quoi qu’il en soit, cette manière d’aborder le personnage s’avère tout à fait concluante et pertinente.

 

Mais c’est une illustration parmi d’autres du traitement que fait subir Moore à ses (nombreuses, envahissantes) références – et je crois que je les apprécie d’autant plus qu’elles jouent un peu perversement des attentes du lecteur amateur, habitué à croiser dans ses lectures lovecraftiennes une kyrielle de clins d’œil plus ou moins appuyés, plus ou moins lourdingues. Certes, Moore procède parfois ainsi – et quand nous rencontrons le docteur Hector North, dont les paroles baignent dans les sous-textes complémentaires de l’homosexualité et de la réanimation des morts, sans doute y a-t-il bien une part de gag complice. Le plus souvent, pourtant, cela va bien au-delà : à Manchester, Elspeth Wade, Hekeziah Massey et Jenkins sont autant de véhicules de l’horreur – empruntant, comme dit plus haut, les voies détournées du malaise. Quant à Ronald Underwood Pitman, au-delà des mauvais jeux de mots de la transposition de son nom, il est une occasion essentielle d’objectiver l’horreur, ou plus exactement la réalité d’un monde que l’on sera porté, à tort ou à raison, à juger horrible – à la condition toutefois d’accepter de le percevoir tel qu’il est…

 

Ce qui n’est pas le cas de Robert Black – chose qui apparait dans la BD elle-même, bien sûr, mais ressort sans doute encore davantage dans les pages de son journal intime qui concluent chaque épisode (le procédé, globalement, me parait pourtant peut-être un peu moins pertinent que dans le premier tome… mais peut-être, en fait, la plus grande subtilité des variantes quant à ce qui s’est passé fait-elle d’autant plus sens qu’elle appuie sur les redites ?). En fait, le troisième épisode, avec Pitman et ses goules, est bien l’occasion de réintroduire dans la BD un peu d’humour, quand bien même très tordu, après l’apogée du cauchemar de Manchester impliquant la si précoce Elspeth Wade (une scène aussi traumatisante que brève) – un humour à son tour teinté d’angoisse et de malaise, pourtant, car nous y voyons un Robert Black « rationaliser » l’incompréhensible à grands renforts de Freud et de Jung, qu’il ne maîtrise sans doute guère, et qui, dans un cadre pareil, relèvent plus d’une déviation ésotérique que de la science à proprement parler… Certes, Pitman recommande à Black de tourner le dos à la réalité horrible du monde – littéralement. Mais Black va sans doute encore plus loin que ce que le photographe et peintre lui suggérait de faire, en refusant le monde, en le dissimulant sous des termes ronflants d’une psychanalyse à la mode et plus ou moins bien comprise… Autant dire qu’ici le pauvre Robert Black a quelque chose de plus que jamais ridicule. La rencontre ultérieure avec Randall Carver, le rêveur ultime qui accompagne Black au long des 700 marches de l’escalier conduisant au Rêve profond, a d’autant plus quelque chose de lumineux, mais que l’on sent ne constituer là encore qu’une façade – un abri, à maints égards, pour se préserver d’une altérité trop radicale et par essence dangereuse.

 

C’est sans doute ici que Moore se montre tout particulièrement habile – dans la mesure où ses références, enfin, font sens : en les tordant de mille et une manières, non seulement il leur rend leur dimension inquiétante, que trop de pastiches légers avaient remisée de côté, mais il les inscrit tout à la fois dans un contexte qui lui est propre et qui, au prétexte de la « réinterprétation » de Lovecraft, les transcende en fait pour en tirer une signification d’un ordre presque « supérieur ». J’ai vraiment l’impression que c’est cette idée d’un « sens » global, avec ses connotations paranoïaques de grande conspiration au moins contre le « héros », qui fait en définitive la singularité de l’interprétation moorienne, et justifie sa tentative de livrer un univers pleinement cohérent.

 

Et c’est pourquoi le jeu des références convainc, ici – et sans doute bien davantage que dans le premier tome. Bien sûr, elles abondent plus que jamais… Prenons l’épisode 5, « In the Walls » : le titre, bien sûr, renvoie à « The Rats in the Walls », mais, de la même manière que ce que nous avions constaté dans le tome 1, la nouvelle-titre est en fait une fausse piste, ou disons qu’elle dissimule d’autres références qui s’avèrent autrement pertinentes : en l’espèce, « Herbert West – Reanimator », « The Thing on the Doorstep », « The Dreams in the Witch House » (surtout) et « The Colour Out of Space », tandis que le jeu sur le temps, qui donne son titre au recueil, semble prendre au pied de la lettre « The Shadow Out of Time » (mais sans lui conférer pour l’heure de dimension « cosmique »). Tout ceci, en tout cas, est arrangé pour bâtir un cadre cohérent – qu’on aurait sans doute vainement cherché chez Lovecraft lui-même, quoi qu’on ait pu en dire. Globalement, c’est très bien fait – même si, en l’espèce, « The Colour Out of Space » s’insère en fait mal dans ce cadre… Mais peut-être faut-il y voir un témoignage tout particulièrement éloquent de la dimension onirique et hallucinatoire de l’épisode ? Lequel est bien d’une construction sans faille à cet égard – en jouant des rêves et des faux réveils pour déconcerter le lecteur au moins autant que Robert Black… et tout à la fois affiner la symbolique des personnages et des événements, en leur conférant cette dimension supplémentaire de sens qui les rend si inacceptables. Et si la grande scène d’horreur de ce tome 2 se trouve dans l’épisode suivant, cet épisode-ci n’en est pas exempt pour autant – ainsi avec la vieille Mme Massey, nue, donnant le sein à Jenkins (ou plutôt Brown Jenkin – le nom n’est quasiment pas décalé, ici), ou bien la ballade en voiture avec ce dernier au volant, dont on ne sait plus si et quand et où elle a eu lieu. Moore gère tout cela habilement – et d’autant plus qu’il sait donc y injecter une dose supplémentaire de malaise, tout à fait bienvenue, en ce qu’elle sous-tend l’horreur en permanence, pour mieux la faire briller.

 

Mais l’horreur n’est pas tout – et sans doute est-elle d’autant plus efficace, chez Lovecraft, qu’elle se mêle de fascination. Moore introduit peut-être cet élément, mais d’une manière assez inattendue – pas à l’échelle cosmique, mais bien au contraire à celle de l’homme, et en l’occurrence de l’artiste : les photographies et tableaux si dérangeants de Pitman ont bien quelque chose de cette dimension (là encore, Robert Black se ridiculise peu ou prou en tenant à y voir à tout prix des métaphores politiques – Pitman ne le contredit pas, et peut-être y a-t-il même un fond de vérité là-dedans, mais le lecteur complice sait ce qu’il en est à un degré de compréhension inaccessible au personnage), mais bien davantage les récits lumineux de Randall Carver, et sans doute de H.P. Lovecraft ; ou, plus exactement, donc, l’homme derrière les récits, qu’on aurait sans doute bien tort d’effacer trop vite, par réflexe, au principe erroné que la personne pourrait être dissociée de l’art. Ce qui m’a paru très bien vu – tout particulièrement dans une entreprise telle que celle de Providence.

 

Il est vrai que tout ne fonctionne pas aussi bien – notamment, d’ailleurs, en ce que l’artifice narratif est souvent tout à fait « visible », affiché, mais on peut supposer un jeu de l’auteur à cet égard. Les extraits du journal de Robert Black, comme dit plus haut, sont plus ou moins pertinents à cet égard – car lourds de redites qui, finalement, n’éclairent pas plus que ça la subtilité des points de vue, à la différence de ce qui se produisait dans le premier tome : la BD confie à un lecteur-démiurge un point de vue largement objectif, le journal renvoyant quant à lui à la subjectivité du personnage devenant tardivement narrateur – et ce biais limitant bien sûr la perception du monde autant que du récit ; ceci est toujours vrai, mais l’absence (à une exception près, l’alphabet « aqlo ») de documents autres limite la part d’enquête, au point où la narration en devient un peu prosaïque. Ce qui fait sens, en même temps : l’incapacité de Robert Black à évoquer son ultime rencontre avec Elspeth Wade est plutôt bien rendue et efficace – qu’il contourne le problème en en faisant une idée de nouvelle horrifique est peut-être un peu gros, toutefois, encore que cela fait sans doute sens, une fois de plus, au regard du propos général de la série… De ces extraits, cependant, mes préférés sont bien ceux où Black, comme contraint et forcé, joue pleinement à l’écrivain – son introduction romanesque, dont il est très satisfait, est sans doute aussi lourde que l’on pouvait l’espérer, tandis qu’il couche ensuite sur le papier plusieurs idées folles dans la perspective de récits oniriques à la façon de ceux de Randall Carver… ou de Lord Dunsany… ou de Lovecraft ? Là, c’est très bien vu.

 

 

Bon, c’est une BD, je suppose qu’il faut donc parler du dessin de Jacen Burrows… Je ne sais pas vraiment qu’en dire. C’est bien fait, pointilleux, précis, et ça fait le job… Je trouve quand même que ça manque un peu d’âme – à mesure que la série en gagne, mais du fait de son scénario uniquement ou presque…

 

Providence n’est probablement pas ce que Moore a fait de mieux, hein – loin de là. Ce n’est pas non plus ce qu’il a fait de plus palpitant – loin de là, encore plus loin de là. Mais ce deuxième tome, et ce n’était vraiment pas gagné, m’a en fait bien davantage convaincu que le premier – je ne doute pas, cette fois, de lire la suite. Parce qu’il y a là, tout à la fois, une intelligence de l’œuvre de Lovecraft, et une manière de se l’accaparer, qui s’avèrent tout à fait intéressantes ; et j’ai cette fois vraiment envie de voir où tout ça va nous mener – j’ai un peu peur, toujours, hein… Mais bon, la peur est le propos.

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Le Dit de Heichû

Publié le par Nébal

Le Dit de Heichû

Le Dit de Heichû, [Heichû Monogatari], présenté et traduit du japonais par René Sieffert, Lagrasse, Verdier, coll. Verdier/Poche, série Littérature japonaise, [c. 950, 1931] 2013, 121 p.

 

Où je poursuis mon excursion aux sources de la littérature japonaise, avec ce bref texte qu’est Le Dit de Heichû, qui m’a rappelé la manière des Contes d’Ise (antérieurs d’un siècle environ), peut-être davantage qu’il n’annonce les grands monogatari à venir, a priori, tels que Le Dit du Genji ou encore Le Dit des Heiké, que je lirai prochainement (parmi d’autres) – je réserve mon jugement d’ici-là. Le présent texte a cependant son importance dans l’histoire de la littérature classique japonaise – René Sieffert, qui l'introduit et le traduit (avec élégance, mais parfois au prix d’un relatif hermétisme, pour ce qui est des poèmes), y voit « le ʺchaînon manquantʺ de l’histoire de la genèse du récit romanesque » ; à tout prendre, cependant, nous sommes bien encore dans le genre uta monogatari, ou « conte-poème », à la structure assez proche des Contes d’Ise : des chapitres/nouvelles/contes très brefs le plus souvent, où la poésie occupe une place centrale, si elle est enrobée de prose ; cependant, elle l’est de plus en plus au fil des chapitres, qui prennent progressivement de l’ampleur – ce qui confère en effet davantage une forme romanesque au propos, même si le liant, d’un chapitre à l’autre, est somme toute limité ; mais les aventures galantes – puisque c’est bien de cela qu’il s’agit – de ce Heichû répondant au Narihira des Contes d’Ise, tout aussi « historique », et tout aussi porté à la démonstration de son talent poétique, du moins quand ces dames sont en cause, ont peut-être davantage un caractère « suivi » ? C’est à débattre – mais sans doute pour ce faire faudrait-il disposer de tout autres compétences que l’ignare de moi en matière d’histoire de la littérature japonaise…

 

Le texte a une autre particularité notable, si elle est largement le fruit du hasard : c’est qu’il a longtemps été perdu. Des indices épars laissaient supposer l’existence d’une œuvre littéraire consacrée spécifiquement aux amours de Taira no Sadafumi, dit Heichû (à noter que le nom « officiel » n’apparait pas une seule fois dans Le Dit de Heichû, et même le surnom Heichû très rarement – deux fois seulement, sauf erreur), un galant du Xe siècle, issu de la famille impériale, néanmoins plutôt discret voire médiocre pour ce qui est de sa carrière politico-militaire. Il avait cependant une certaine réputation de libertin et de poète – plusieurs de ses œuvres figuraient dans des anthologies de poésie classiques, qui constituaient autant d’indices concernant l’existence du Dit de Heichû, lequel avait été rédigé par un(e) anonyme (on a parfois supposé que Taira no Sadafumi lui-même en était l’auteur, mais cela paraît peu probable), et en faisait un « héros d’amour » ; cependant, si René Sieffert cite, en guise de références occidentales, aussi bien Tristan que Don Juan, nous sommes quand même bien plus proches de ce dernier – tombeur invétéré, emporté par ses pulsions, il n’a absolument rien d’héroïque, et encore moins de loyal ; c’est en même temps, peut-être, ce qui le rend sympathique, à certains égards : il a quelque chose d’un archétype courtois, oui, mais pas du genre chevaleresque, accomplissant des quêtes pour sa dame (unique) ; il est bien plutôt pleinement intégré dans le jeu des galanteries poétiques, et l’expression de « jeu » n’a rien d’innocent. En fait, j’ai, le concernant, un peu le même sentiment que pour Narihira dans les Contes d’Ise – j’apprécie que ces hommes, tout nobles et bardés d’attributions militaires qu’ils étaient, aient brillé avant tout, au regard de l’histoire réputée sanglante de leur pays, dans le registre poétique et l’expression de leur sensibilité (aussi feinte soit-elle le cas échéant…), et non aux armes sur le champ d’horreur ; ça nous fait des vacances…

 

Mais ce qui rend Heichû le plus sympathique, c’est peut-être autre chose, pourtant… Les textes épars qui l’évoquaient et dont on avait gardé la trace (par exemple les Contes de Yamato ou le Konjaku monogatari, dont on trouve des extraits en annexe de ce petit volume) en dressaient en effet un portrait guère flatteur… Notre libertin, en fait, s’il accumulait les succès auprès de ces dames, avait ceci d’humain qu’il se ramassait au moins aussi souvent : les anecdotes ne manquaient pas, où telle jolie femme l’envoyait balader (« J’ai vu ! »), ou encore où tel stratagème galant était percé à jour, et dévoilé, condamnant le malotru au ridicule… Et c’est une dimension, d’ailleurs, qui ressort aussi de ce Dit de Heichû – tout particulièrement dans les premiers « chapitres », très brefs, qu’on qualifierait familièrement aujourd’hui de collection de râteaux… Cela peut cependant aller plus loin : l’extrait cité du Konjaku monogatari, même dans une circonstance aussi grave a priori que le récit de la mort de Heichû, parfume (si j’ose dire) l’anecdote tragique d’une déconcertante scatologie sans doute très révélatrice… Sans aller jusqu’à voir en lui un lointain précurseur d’Enjirô Adakiya, le Galantin de Santô Kyôden – car Heichû, lui, sait très bien ce qu’il fait et n’a sans doute rien d’un personnage romantique, ou en tout cas bien moins qu’il le prétend –, le fait est qu’il a souvent quelque chose de ridicule autant que rusé, et, le texte du Dit de Heichû ayant longtemps été perdu, c’est en fait cette image éventuellement biaisée et largement comique qui a perduré, au point d’avoir toujours son importance dans les lettres japonaises bien des siècles plus tard – Akutagawa a écrit à son sujet, Tanizaki également.

 

Mais il existait bien un Dit de Heichû – et on a fini par le retrouver, en 1931 seulement, soit pas loin de dix siècles après sa rédaction… Ce récit assez court, pour relever encore du genre uta monogatari, n’en avait pas moins quelque chose de visionnaire, à certains égards, et son auteur anonyme, après pas loin de dix siècles d’oubli, a retrouvé un rang non négligeable dans l’histoire de la littérature classique japonaise. Si René Sieffert, dans sa préface, admet volontiers que ledit auteur, homme ou femme, n’a pas le talent de Dame Murasaki Shikibu, il n’en loue pas moins la finesse des portraits (de femmes, tout particulièrement) qui émaillent l’œuvre, et célèbre donc son caractère de « chaînon manquant » vers le développement du genre romanesque au Japon.

 

Nous avons donc 39 « chapitres », d’un liant tout de même limité, et pouvant régulièrement tenir en une seule page – toutefois, les « contes » se font globalement de plus en plus longs au fur et à mesure que l’on avance dans l’œuvre, et la prose y prend davantage d’importance, constituant un récit à proprement parlé, non uniquement destiné à contextualiser et mettre en valeur les poèmes, comme c’est le cas au début – ou dans une œuvre antérieure telle que les Contes d’Ise. Les poèmes (des tanka, je suppose ; en tout cas, leur rendu en français comprend systématiquement cinq vers) ont tout de même une importance essentielle – parce que la séduction, dans le cadre aristocratique et courtois de ce Xe siècle japonais aux allures d’ « âge d’or », consiste pour une bonne part dans un jeu littéraire, une correspondance de tous les instants, où les amoureux faussement transis échangent plusieurs missives par jour, via des intermédiaires au rôle parfois essentiel, et tel poème suscite tel autre, qui à son tour entraîne une réponse, etc. La plupart des chapitres comportent ainsi plusieurs poèmes, dus alternativement à Heichû lui-même (très rarement nommé, donc – les chapitres préfèrent largement l’anonymat et l’allusion, et commencent très souvent par « Cet homme encore… », ou une formule du même ordre) et à ces (innombrables) dames qu’il entend séduire. Les plus piquants, donc, sont sans doute ceux où ses amours le remettent assez cruellement à sa place – encore que le séducteur invétéré mérite souvent d’être ainsi rabroué. Sa ruse un peu trop visible, son élégance un peu trop affectée, sa réputation bien trop notoire et guère flatteuse sinon exécrable, n’en font pas quelqu’un d’aussi respectable que le Narihira des Contes d’Ise – peut-être d’ailleurs son art poétique est-il aussi moins subtil (mais je serais bien incapable d’en juger – je relève cependant que la galanterie est peu ou prou le thème unique des poèmes de Heichû, là où Narihira, occasionnellement, pouvait se livrer à la poésie en des occasions tout autres, j’y reviendrai) ? Mais, comme avancé plus haut, c’est en même temps ce qui en fait quelqu’un d’humain…

 

Pour autant, je n’ai pas autant apprécié Le Dit de Heichû que les Contes d’Ise. Ces derniers m’avaient charmé par leur élégance, mais aussi quelque chose d’autre, de moins aisé à définir – sous les poèmes, j’y devinais davantage tout un monde, et le galant Narihira, pour briller dans les joutes amoureuses, me faisait aussi l’effet (peut-être parfaitement erroné…) d’un authentique artiste, jusque dans ses forgeries, et tout autant d’un sage, jusque dans sa légèreté – le libertin n’était pas que libertin, et, même dans ses entreprises de séduction, il me paraissait développer tout autant une vision du monde, apaisée, enjouée parfois, digne et rassurante à sa manière ; le champ de ses contes et poèmes dépassant la seule galanterie, c’est sans doute beaucoup plus vrai quand c’est le « général » puis le « vieillard » qui est ainsi mis en scène… Certes, j’ai de manière habituelle bien plus de goût pour les personnages moins « parfaits » – des « antihéros » si l’on y tient –, et, sous cet angle, Heichû devrait bien davantage me parler que Narihira ; ce n’est pourtant pas le cas. Mais peut-être, justement, du fait de la répétition des thèmes ? Le Dit de Heichû est entièrement consacré à la séduction ; si les poèmes jouent bien sûr de métaphores éventuellement classiques, de codes voire de clichés renvoyant notamment à la nature – fleuves de larmes inclus, ils reviennent souvent –, ils n’en ont pas moins un objectif affiché de galanterie qui se répète sans cesse… Ils ne sont pas sans charme, mais le contexte les fait sonner encore plus faux que ceux de Narihira – ce qui, en soit, est souvent amusant ! Et les reparties des plus habiles des proies de Heichû, pas du genre à se laisser faire, n’en sont que plus salées… Mais toutes n’ont pas cette sagesse et cette habileté : nombreuses sont celles qui succombent et, autant le tableau des échecs de Heichû avait quelque chose de cruellement réjouissant, autant la litanie interminable de ses conquêtes a-t-elle quelque chose de lassant.

 

Peut-être l’édition y a-t-elle sa part ? Je ne critique bien entendu pas la traduction – qui est élégante, et les poèmes sont très joliment retranscrits, très sonores (s’ils ne sont pas forcément aisés à appréhender – l’absence de ponctuation, les inversions et élisions nombreuses sinon systématiques, font que l’on y achoppe parfois, ou du moins cela a été mon cas ; le rendu est beau, mais il se mérite). C’est peut-être davantage le contexte qui m’a manqué ici – la préface éclaire bien des choses, mais le texte en lui-même est largement purgé de notes parasites. C’est une approche parfaitement justifiée – mais j’ai peut-être un peu regretté les notes de G. Renondeau et Bernard Frank dans les Contes d’Ise, expliquant telle référence locale ici, ou s’attardant sur les difficultés de la traduction là, notamment quand, assez souvent, les poèmes étaient émaillés de jeux de mots impossibles à rendre en français… Autant que le texte en lui-même, c’était là un véhicule de choix pour parcourir tout un monde, avec ses nombreuses singularités culturelles. Le Dit de Heichû, dans cette édition qui a fait le choix bien légitime de la littérature « pure » sur la philologie ou la civilisation, m’a donc fait l’effet d’une œuvre plus abstraite, peut-être…

 

Cela reste un bel ouvrage – et, sans nul doute, une pièce du plus grand intérêt dans le registre de l’histoire de la littérature japonaise. Mais je ne peux pas prétendre avoir été emballé plus que ça… Il me faudra peut-être y revenir, toutefois – mon appréciation de l’œuvre pourrait bien bénéficier de lectures futures, dont, non des moindres et autrement amples, Le Dit du Genji et Le Dit des Heiké. On verra…

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CR L'Appel de Cthulhu : Arkham Connection (23)

Publié le par Nébal

CR L'Appel de Cthulhu : Arkham Connection (23)

Vingt-troisième séance de la campagne de L’Appel de Cthulhu maîtrisée par Cervooo, dans la pègre irlandaise d’Arkham. Vous trouverez les premiers comptes rendus ici, et la séance précédente .

 

Tous les joueurs étaient présents, qui incarnaient donc Dwayne O’Brady, l’avocat Chris Botti, la chanteuse Leah McNamara et quant à moi « Classy » Tess McClure, maître-chanteuse.

 

[Tess, Dwayne : Diane Pedersen, Leonard Border, Stanley] Après ma rencontre inopinée avec l'apparition fantomatique, je me remets tant bien que mal au travail, conservant le cristal sur moi ; je mémorise les photos de Diane Pedersen pour reproduire au mieux son apparence, à tous les niveaux. Dwayne, pendant ce temps, vérifie l’étanchéité de sa mangeoire – il peut colmater quelques petites fentes. Il prépare aussi de quoi séquestrer Leonard Border, ainsi qu’un couteau pour le sacrifice. Après quoi il me rejoint, et me propose de l’accompagner pour enlever le journaliste – volontiers, j’ai une dent contre lui… Je m’interroge sur un aspect du rituel non spécifié dans les notes de Stanley : la durée de son effet. Dans le doute, il vaudra mieux le faire au dernier moment…

 

[Chris, Dwayne, Tess : Leah McNamara] Chris est de retour à la ferme de Danny O'Bannion. Il constate que Leah n’est pas avec Dwayne et moi – elle est à son cours de danse. Il nous demande si ça va, mais Dwayne et moi ne sommes guère communicatifs ; par ailleurs, Chris est bien conscient des préjugés de Dwayne à l’encontre des Italiens...

 

[Dwayne, Tess : Patrick O’Brien ; Leonard Border] Dwayne propose que nous partions avec Patrick pour kidnapper Leonard Border, et Patrick est tout à fait volontaire. Mais je suis un peu sceptique – rien de personnel contre Patrick, quand il me le demande : c’est simplement que, plus nous sommes nombreux, moins nous sommes discrets, et nous ne connaissons pas ses capacités en la matière depuis sa résurrection… Ça le fait réfléchir un moment, mais il dit qu’il a besoin de faire quelque chose, sans quoi il va exploser – chose que ressentait bien Dwayne. Je finis par être convaincue quand Dwayne fait la remarque que des gros bras pourraient être utiles – je n’ai pas le gabarit, et lui non plus…

 

[Dwayne, Tess/« Louise O’Hara » : Diane Pedersen, Danny O’Bannion] Nous échangeons, Dwayne et moi, sur l’action à mener contre Diane Pedersen – il s’agit après tout de prendre sa place au gala, il ne peut pas y avoir deux Diane Pedersen en même temps au même endroit… Il faut en revenir aux photographies pornographiques, la faire chanter comme je comptais faire chanter initialement ses parents : je lui enverrai une photographie éloquente que je sacrifierai, affirmant – comme c’est le cas – que j’en ai d’autres, à même de ruiner sa réputation. Il faut alors fixer un point de rendez-vous pour l’échange, où je m’assurerai en fait de sa personne. Je finis par rédiger ce courrier, à confier à un coursier privé, pour que Diane Pedersen le reçoive dans la soirée (je le soumets à Dwayne avant de l'expédier) :

 

« Cette photographie pourrait avoir de fâcheuses répercussions. Il se trouve que j’en ai d’autres, et des plus salées encore… On devrait se voir et discuter de tout ça – prévoyez du liquide : [j’indique ici une somme que je suppose correcte pour un chantage de ce genre]. Rendez-vous au salon de thé Au Bonheur des Roses, à Boston [c’est un commerce officiel, mais avec une arrière-salle bien utile, parfois employée par le milieu irlandais, et liée aux réseaux de Danny O’Bannion ; il s’agit de profiter de la présence de Diane Pedersen à Boston pour éviter des trajets plus contraignants à New York] demain à 11h [pour avoir une marge suffisante pour les allers-retours et l’exécution du rituel]. Ne soyez pas bête : ne venez pas accompagnée, et n’en parlez à personne ; à la moindre entourloupe, votre image sera définitivement compromise… Vous ne voulez pas que cela arrive, et moi pas davantage – tant qu’on me paie. À bientôt, [signé] L.O. [pour Louise O’Hara] »

 

[Chris : « 45 », Blutch ; Diane Pedersen, Stanley] Chris parcourt la presse – il tombe notamment sur des articles traitant de la réputation de Diane Pedersen, jeune fille de bonne famille et bien sous tous rapports, que l’on suppose d’ailleurs toujours vierge… Mais il va aussi s’entretenir avec les gardes, et tout d’abord celui que l’on surnomme « 45 » ; il veut lui parler de Stanley, mais ce n’est pas lui qui s’en occupe – deux ou trois de ses collègues se relaient quand ils ne sont pas affectés au guet de la propriété : « 45 » les décrit à Chris, qui, de retour dans le bâtiment, tombe sur l’un d’eux, Blutch, en train de faire sa pause-repas. Chris lui demande comment va le bibliothécaire ; le garde revient en riant sur sa tentative de le soudoyer… En dehors de cela, c’est un détenu assez « sage »… Très faible, par contre : il ne cesse d’appeler sa maman, la nuit, ce qui fait ricaner le garde. Blutch dit à Chris qu’il espère qu’on ne le relâchera pas un jour – il a vu les visages de tout le monde ici… Nous sommes bien des professionnels ? Chris dit qu’il ne s’en occupe pas : s’il est bien un professionnel, c’est dans un tout autre rayon… Mais personne ne se fait d'illusions en ce qui concerne le sort ultime de Stanley

 

[Leah : Elsa Ropes, Danny O’Bannion] Leah sort de son cours de danse, où elle a bien travaillé. Après quoi elle va acheter des vêtements correspondant aux suggestions d’Elsa Ropes – elle se décide pour quelque chose de chic et sobre, de qualité moyenne. Ensuite, elle rentre à la ferme de Danny O’Bannion, afin de se reposer et de se préparer avant de se rendre à la maison de retraite pour la fête d’anniversaire.

 

[Dwayne, Tess : Patrick O’Brien ; Leonard Border] Dwayne et moi, accompagnés de Patrick, nous rendons vers 17h aux bureaux de la Gazette d’Arkham pour y guetter la sortie de Leonard Border ; nous ne prenons pas ma voiture, compromise depuis l’affaire avec le barrage de police la nuit dernière, mais c’est tout de même moi qui conduis. Sur place, je me gare dans une petite ruelle bien située pour surveiller l’immeuble du journal. Nous avons pris soin de nous munir de cagoules, mais aussi de chapeaux, etc. – y compris pour Patrick.

 

[Chris : Michael Bosworth ; Orson Cushing] Chris discute avec Michael de la manière dont ils vont procéder le lendemain au gala. Certes, ils pourront entrer en tant qu’employés du traiteur, avec les costumes adéquats – mais Orson Cushing lui-même avait pointé du doigt un problème : si les services de sécurité de l’Omni Parker House voient entrer six employés en costumes, mais seulement quatre qui ressortent de l’hôtel, ils vont suspecter quelque chose… D’ailleurs, il leur faudrait probablement trouver à infiltrer dans le bâtiment d’autres costumes plus appropriés à la soirée – des smokings, même – et trouver à se changer en toute discrétion. Ils envisagent d’arborer en lieu et place le costume du personnel de l’Omni Parker House, mais non : les employés se connaissent entre eux… Quoi qu’il en soit, il leur faut trouver comment procéder – sachant que la fête débutera vers 19h30.

 

[Leah, Chris : Michael Bosworth, Elsa Ropes] Plus tard, Leah se rend à la maison de retraite, Aux Lauriers TeintsChris l’y conduit, et Michael les accompagne. Nombre de musiciens et danseuses sont déjà là, ainsi qu’Elsa Ropes, qui adresse un signe à Leah, laquelle la rejoint et pénètre ainsi dans le bâtiment. Il y a une petite scène au fond de la grande salle où auront lieu les festivités ; on distribue à Leah une feuille comportant le plan de la troupe et l’endroit où elle est supposée se tenir – on lui confie également un violon et des partitions. Elsa Ropes lui laisse entendre que, si elle veut toucher un petit bonus, elle aura l’opportunité de chanter en fin de soirée, en prenant le relais des autres… Mais pour l’heure, elle s’en tient au violon – pour un programme on ne peut plus classique : Vivaldi, Mozart, Beethoven… Elle se débrouille bien.

 

[Dwayne, Tess : Patrick O’Brien, Leonard Border] Vers 17h25, Dwayne, Patrick et moi voyons Leonard Border sortir de la rédaction ; il ne se rend pas de suite à sa voiture, mais passe devant pour aller à un bureau de tabac tout proche ; il est visiblement nerveux… En outre, j’ai vu qu’il avait fait un signe de la main en direction de sa voiture quand il est passé devant – à l’intérieur, au siège conducteur, il y a bel et bien une silhouette, celle d’un homme assez épais ; je le signale à Dwayne et Patrick : à l’évidence, il a fait appel aux services d’un garde du corps – ce n’est peut-être pas la première fois, d’ailleurs : son métier et sa position lui ont sans doute valu plus d’une fois des menaces… Il ne nous a pas vus directement – mais a sans doute repéré notre voiture dans la ruelle : il connaît bien les lieux, et se doute qu’elle est tout indiquée pour surveiller l’immeuble de la Gazette d’Arkham… Il se montre en tout cas un peu plus empressé de rejoindre sa voiture après avoir fait ses courses – et on lui ouvre la portière de l’intérieur.

 

[Tess : Leonard Border] Je suis la voiture de Leonard Border, prenant soin de laisser passer trois ou quatre véhicules avant de m’engager sur la voie… Mais, juste au moment où je compte m’insérer dans la circulation, une voiture qui roule un peu trop vite me bloque le passage, et je perds du temps – la voiture de Leonard Border n’est plus visible… Nous supposons qu’il se rend de toute façon chez lui, au Guardian’s ; je décide de prendre un itinéraire alternatif (je connais bien les rues d’Arkham), avec moins de circulation, afin d’arriver sur place un peu avant le journaliste. Nous arrivons en fait alors qu’il cherche une place de libre dans le parking – c’est donc bien le garde du corps qui conduit.

 

[Dwayne, Tess : Leonard Border, Patrick O’Brien, John ; Danny O’Bannion] Il n’y a personne d’autre sur le parking à ce moment précis : nous avons vu un couple partir à l’instant, et une famille avec un enfant pénétrer dans l’immeuble, mais rien de plus. Nous mettons nos cagoules. Dwayne dit qu’il va s’occuper de Leonard Border, et dit à Patrick de se charger du garde du corps – il peut le tuer, le cas échéant, aucun problème. Le temps que j’arrive, cependant, le journaliste et son garde du corps sont déjà sortis de la voiture ; je manœuvre donc pour les empêcher de gagner l’entrée du bâtiment – cette fois, Border reconnaît la voiture de la ruelle, et nos cagoules ne sont pas faites pour le rassurer… Il lâche un : « John ! » paniqué. Le garde du corps ainsi nommé voit la menace que nous représentons, et plonge sa main dans sa veste pour s’emparer d’une arme de poing. Patrick, avant même que je m’arrête, descend de la voiture et braque John. Leonard Border est tétanisé, et hésite sur la marche à suivre : fuir ? ou se dissimuler derrière John ? Il opte enfin pour cette dernière solution. Dwayne descend à son tour de la voiture, mais reste derrière Patrick. Il crie au garde du corps : « Ça serait con de crever pour ça, tu peux te barrer. Il te paye assez pour que tu meures ? » Mais Leonard Border hurle : « À l’aide ! » Et John demeure loyal – il lève son arme sur Patrick, et tous deux font feu en même temps (Dwayne tire aussi). Patrick ne fait guère de dégâts, tandis que John lui fait très mal – une balle a même traversé son corps pour frôler Dwayne derrière lui ! Mais que Patrick s’affaisse lui facilite en fait la tâche : il loge deux balles dans le corps de John, la première à l’épaule gauche et la deuxième à la gorge – le garde du corps s’effondre en gargouillant… Patrick est visiblement mal en point. Leonard Border court dans la direction de la guérite du gardien du parking, qui ne s’est pour l’heure pas manifesté ; Dwayne le poursuit, mais ne va pas assez vite pour le rattraper ; quant à moi, j’essaye de l’intercepter avec la voiture, mais sans succès… Derrière nous, Patrick se relève douloureusement, du sang coule de sa bouche… Dwayne en met un coup, et profite de ce que Leonard Border a dérapé sur le sol glissant pour le rattraper – le journaliste s’est cassé la figure sur le capot d’une voiture. Dwayne l’attrape par le col et tente de lui donner un coup de crosse, mais ça ne suffit pas ; je décide de descendre de voiture pour l’aider, tandis que Patrick s’avance vers le véhicule. J’arrive derrière Leonard Border qui tente de s'échapper et lui donne un violent coup de genou dans la colonne vertébrale : il s’effondre. Dwayne et moi nous emparons de lui pour le porter dans la voiture. Il tente désespérément de nous soudoyer, disant qu’il a de l’argent, qu’il nous donnera tout ce que nous voulons, mais nous ne prêtons pas attention à ce qu’il raconte – Dwayne lui dit simplement : « Ta gueule si tu veux vivre ! » C’est alors que se manifeste le gardien du parking, pas très vaillant, et qui s’enfuit dès qu’il a un aperçu de la situation – mais il va sans doute contacter la police. Nous partons au plus vite – Leonard Border et Patrick, très mal en point, sont à l’arrière, tandis que Dwayne, à la place du mort, braque le journaliste. Nous entendons des sirènes de police, mais au loin, et regagnons la ferme de Danny O’Bannion sans être davantage inquiétés.

 

[Leah : Elsa Ropes ; Hippolyte Templesmith] Leah s’est bien débrouillée dans la soirée à la maison de retraite ; elle charmait visiblement les petits vieux, mais sans rien d’égrillard, et ça la faisait sourire… Elle a songé à son bonus : elle a l’opportunité de chanter, la saisit, et livre une performance plus que correcte. Elsa Ropes lui adresse un sourire, elle est satisfaite par sa prestation. La soirée se termine. Les nouveaux collègues de Leah se montrent sympathiques avec elle, qui a fait ses preuves. Elsa Ropes lui confirme qu’elle la retient pour le gala de Hippolyte Templesmith, le lendemain soir, à Boston. Elle lui explique lapidairement le fonctionnement de la soirée – où il y aura deux salles très différentes : Leah sera affectée au « dining room », mais il y aura aussi un « dancing room » où l’ambiance sera plus festive – voire « décadente » au fur et à mesure que les heures défilent : Elsa Ropes suppose qu’il y aura de l’alcool, quelle décadence… Peu importe : il faudra que Leah s’habille de façon plus élégante – Elsa Ropes lui indique une boutique et lui donne des conseils à cet effet. Leah est tout ouïe, et demande même à la meneuse de revue si elle a d’autres conseils pour améliorer sa prestation, mais pas grand-chose, finalement : tout au plus veiller à adopter une posture plus en phase avec la musique classique, peut-être… Elle lui donne rendez-vous pour le lendemain, à l’Omni Parker House de Boston ; la soirée est prévue pour durer de 19h à minuit environ ; si jamais, elle organise un départ en bus privé depuis son agence d’Arkham, à 17h. Puis la meneuse de revue s’en va, et les collègues de Leah en profitent pour lui proposer d’aller boire un verre (d’alcool, clairement) ; Leah les remercie, mais quelqu’un doit passer la prendre… Une autre fois, peut-être ? Le lendemain, même ?

 

[Chris : Michael Bosworth] Chris attendait dans sa voiture sur le parking de la maison de retraite, avec Michael. Mais il y a des patrouilles de police régulières en ce moment, aussi ne sont-ils pas forcément étonnés de voir une voiture de police s’engager dans le parking. Ça n’inquiète pas Chris, qui tend poliment ses papiers quand un agent le les lui demande. Que font-ils ici ? Chris répond la vérité : ils patientent, le temps qu’une amie, à l’intérieur, finisse le spectacle pour lequel elle a été engagée – après quoi ils rentreront à la maison… Le deuxième policier, plus zélé, les invite à signaler tout fait étrange, tout trouble à l’ordre public qu’ils pourraient constater. Chris répond qu’ils le feront volontiers, mais qu’ils n’ont rien vu de suspect ici…

 

[Leah, Chris : Michael Bosworth] Leah ressort de la maison de retraite, satisfaite par sa prestation, et remonte dans la voiture, qui prend la direction de la ferme de Danny O’Bannion. Elle explique à Chris et Michael l’organisation en deux salles de la soirée – il n’est pas sûr qu’elle puisse rejoindre le « dancing room »… Peut-être pourra-t-elle s’y faire inviter après son travail ? Chris lui suggère que le porte-jarretelles pourrait faire des miracles… Leah est censée adopter une tenue autrement digne et classique, mais après, peut-être…

 

 

[Tess, Dwayne : Patrick O’Brien, Leonard Border, « 45 » ; Danny O’Bannion, Nick, Hippolyte Templesmith] Je roule en direction de la ferme de Danny O’Bannion. Patrick a posé sa main gauche sur l’épaule de Leonard Border pour le maintenir, mais il a gardé sa main droite contre son ventre, et saigne abondamment… Quand nous arrivons à la ferme, il est plus que pâle. Nous croisons les gardes, notamment « 45 », qui nous engueule pour ne pas avoir bandé les yeux du journaliste – il chuchote à l’oreille de Dwayne qu’il faudra ensuite s’en débarrasser, et Dwayne lui répond de la même manière qu’il en est bien conscient… Dwayne demande alors à « 45 » de l’aider à emmener Leonard Border dans la cave, où il sera ligoté et enfermé. Pendant ce temps, je vais chercher Nick, le médecin, pour qu’il s’occupe de Patrick.

 

[Dwayne : Leonard Border ; Burt, « Classy » Tess McClure, Hippolyte Templesmith] Une fois Leonard Border attaché à une chaise dans la cave, Dwayne quitte sa cagoule, et le journaliste s’étonne : « Mais je ne vous ai jamais rien fait ! Je ne vous connais même pas ! » Dwayne le trouve bien gonflé, après ce qui s'est passé Chez Burt, mais le journaliste continue sur ce ton : « Et vous m’avez livré à une sadique ! » Dwayne lui dit de la fermer – à moins qu’il veuille bien répondre à ses questions, maintenant ? Il lui demande s’il a bien une invitation pour le gala de Hippolyte Templesmith. Le journaliste est stupéfait : « C’est pour ça ? » Dwayne lui demande s’il a cette invitation sur lui, ou si c’est simplement que son nom figure sur une liste vérifiée à l’entrée de l’Omni Parker House ; Border dit qu’il a bien une invitation, mais chez lui… Dwayne comprend qu’il ment.

 

[Tess : Patrick O’Brien ; Nick] J’ai signalé l’état de Patrick, et demandé à ce que Nick vienne au plus tôt. Je tente d’aider Patrick, d’ici-là, mais sans grand succès – d’autant que je suis très mal à l’aise à son égard, après ce qui s’est passé lors de l’énucléation… Patrick se plaint de ce que « ça le brûle à l’intérieur ». J’essaye de le bander pour stopper l’hémorragie, mais ne parviens pas à faire correctement le tour de son ventre déchiré. Son sang macule mes mains, mais il y a autre chose : j’y perçois comme des reflets verdâtres… Puis je sens quelque chose tomber le long de ma veste – quelque chose que je ne saurais définir autrement que comme un « champignon » ou un « bulbe » ovale et de teinte rosâtre, évoquant un croisement entre la chair et le végétal… Je crie aux gardes d’amener de la viande – au cas où… Ils râlent mais obtempèrent : il y a un blessé… Ils ramènent bientôt le jambon qu’avait voracement entamé Patrick. Parallèlement, comme par réflexe, je tente désespérément de remettre le « champignon » dans les tripes de Patrick – y plonger les doigts me répugne… d’autant plus que j’y sens à nouveau cette texture étrangement molle, spongieuse – et il y a dans le ventre de Patrick comme un « lierre » fait de la même « chair ». Tout ceci me dépasse totalement – et Patrick s’évanouit.

 

[Dwayne : Leonard Border] Dwayne file une claque à Leonard Border : « On ne ment pas, ici… » Le journaliste acquiesce : en fait, l’invitation est à son bureau. Dwayne, cette fois, ne parvient pas déterminer s’il est sincère ; mais il fouille ses poches… et trouve l’invitation dans son portefeuille. Il lui colle une autre baffe en punition de ce nouveau mensonge. Leonard Border semblait vouloir dire quelque chose, mais il se retient, et Dwayne n’y prête pas davantage attention – en fait, il lui remet même son bâillon, après que le journaliste tente une dernière fois de le soudoyer, mentionnant une riche propriété dans le Vermont, et les 10 000 $ qu’il y aurait cachés… Dwayne prend bonne note de tout ça, mais le bâillonne quand même, et lui met une cagoule sur la tête pour l’aveugler, tant qu’à faire. Le soupirail de la cave est bien trop étroit pour qu’un homme puisse s’y glisser, mais, avant de partir, Dwayne prend bien soin de sécuriser la porte et de la bloquer.

 

[Tess, Dwayne : Patrick O’Brien, Nick ; Herbert West] J’ai senti un mouvement dans le ventre de Patrick quand j’y ai replacé le « champignon » ; comme si quelque chose avait senti ma présence, et cherchait à se défendre au cas où… Puis je m’applique à nouveau à calmer l’hémorragie – avec plus de succès, d’autant que Dwayne remonte de la cave et vient m’aider ; Nick ne tarde plus guère – il est totalement déboussolé en voyant Patrick et, s’il ne le dit pas, il n’a de toute évidence aucune idée de ce qu’il faut faire avec un cas pareil… Il nous dit cependant de le porter dans sa chambre. Dwayne mentionne les seringues que nous avait laissées Herbert West, mais ce n’est pas encore le moment d'en faire usage.

 

[Dwayne, Tess : Patrick O’Brien, Leonard Border ; « 45 », Hippolyte Templesmith, Kelly Gillian] Une fois Patrick déposé dans sa chambre, Dwayne va chercher de quoi nourrir Leonard Border et retourne le voir à la cave ; cette fois, je le suis. Et, quand Dwayne ôte la cagoule des yeux du journaliste et qu’il me voit, sa réaction ne fait aucun doute : je l’inquiète… Dwayne cherche à le rassurer, lui disant qu’il rentrera au journal demain, comme d’habitude ; dans un sens il ne ment pas… Mais Leonard Border n’est pas un imbécile, et se doute bien de son sort – au moins depuis les chuchotis échangés entre Dwayne et « 45 ». Je suis longtemps restée silencieuse, à l’observer, mais je lui demande alors de nous parler de Hippolyte Templesmith : leurs rapports personnels, Templesmith et la Gazette d’Arkham, etc. Il ne nous apprend pas forcément grand-chose – disant qu’il est bien obligé de lui lécher le cul, comme tout le monde, et même si ça le dégoûte… Quand je l’interroge sur Kelly Gillian, il confirme que sa collègue a été virée – elle cherchait à rassembler des preuves contre Templesmith, mais Leonard Border s’est montré plus prudent… Il ne sait rien de plus, il ne l’a pas revue depuis son licenciement – il suppose un peu gratuitement qu’elle est « sans doute en train de cuver », mais ça n’exprime que davantage son sentiment de culpabilité. Saurait-il où elle se trouve ? Il me demande si nous comptons faire la même chose avec elle, je lui dis que non, nous n’avons absolument rien contre elle. Mais je lui fais peur… Il ne nous fait pas confiance, et ajoute, bravache, qu’il ne la trahira pas une deuxième fois. Je m’en tiens là. Le journaliste n’a pas beaucoup d’appétit… Mais il demande un « dernier verre du condamné » (d’alcool, bien sûr) à Dwayne, qui répond qu’il va lui chercher ça… Le journaliste ajoute qu’il ne sert à rien de le bâillonner dans un endroit pareil ; mais Dwayne constate que ses liens aux poignets sont un peu desserrés – un travail de longue haleine pour s’en débarrasser petit à petit, à force de contorsions et de brûlures… –, et il les resserre un bon coup : c’est douloureux… En guise de punition, Dwayne inflige à nouveau bâillon et cagoule au journaliste.

 

[Dwayne, Tess : Nick, Leonard Border, Patrick O’Brien ; Danny O’Bannion] Puis nous entendons un hurlement exprimant une douleur effroyable – Dwayne identifie Nick. Nous courons vers l’étage – après cependant avoir vérifié que Leonard Border ne pourrait pas s’échapper de la cave. Arrivés sur place, nous voyons Nick mort… et Patrick la tête plongé dans ses tripes, en train de le dévorer ! Il ne fait pas attention à nous. Dwayne dégaine son arme et s’approche pour l’abattre ; je ne suis pas aussi réactive, mais sors tout de même mon pistolet… Patrick perçoit l’approche de Dwayne, et il dégage lentement sa tête des entrailles de Nick. Dwayne n’hésite pas : il colle le canon de son arme contre le front de Patrick et lui tire deux balles dans la tête, à bout portant. Patrick s’effondre sur la cage thoracique déchirée de Nick, et Dwayne tire deux balles de plus… Patrick a encore des contractions musculaires, mais il est bien mort – une fois de plus… Les gardes qui ont accouru sont écœurés par la scène – ils disent que c’est à nous de prévenir Danny, et Dwayne répond qu’il s’en charge.

 

[Dwayne : Vinnie ; Danny O'Bannion, Nick, Patrick O'Brien, Brienne] Il appelle à la résidence de Danny O'Bannion, et tombe sur Vinnie ; il lui rapporte ce qui s'est passé avec Nick, et lui explique qu’il s’est occupé personnellement de Patrick. Vinnie ne peut qu’accepter le fait accompli ; il l’interroge cependant aussi sur sa compagne, Brienne, et Dwayne lui répond qu’il n’y a pas de problème là non plus – Vinnie lui dit qu’il vaudra mieux pour elle ne pas rester à Arkham, et Dwayne lui répond que c’est prévu…

 

[Tess] Quant à moi, horrifiée par la tournure des événements, je m’accorde un rail de coke plus que jamais nécessaire…

 

[Dwayne, Tess : Brienne ; Diane Pedersen] Dwayne décide de retourner en ville pour passer la nuit avec Brienne. Il reviendra cependant à temps, le matin, pour que nous nous rendions ensemble à Boston gérer le cas de Diane Pedersen – je le lui avais demandé, il était volontaire. Brienne est heureuse de le voir – et de passer une soirée tranquille avec lui… Elle a hâte qu’ils quittent Arkham. Dwayne lui réitère sa promesse : deux, trois jours au plus, et ils s’en iront…

 

[Leah, Chris, Tess, Dwayne : Michael Bosworth, Leonard Border ; Danny O’Bannion, Diane Pedersen, Patrick O’Brien, Nick] Leah, Chris et Michael me retrouvent à la ferme de Danny O’Bannion alors que Dwayne est déjà reparti. Je n’ai pas de plan bien défini pour la soirée, je compte avant tout me reposer pour être en forme demain – j’en aurai bien besoin… Mais Chris, sarcastique, fait la remarque qu’il serait bien temps de déterminer ce que nous allons faire demain au juste – d’autant que nous nous sommes scindés en deux groupes, guère au fait de ce que compte entreprendre l’autre… Il a raison, bien sûr – mais je suis à cran, et n’apprécie pas ses remarques que je perçois comme autant de griefs, tombant sur moi seule parce que Dwayne n’est pas là… Je le rembarre presque : ses critiques sont bien belles, mais a-t-il des suggestions ? Dresser un plan d’action serait sans doute utile, mais nous savons si peu de choses concernant tant le déroulement de la soirée que notre capacité à nous y infiltrer, que je suis déjà persuadée qu’il nous faudra largement improviser. Mais Chris insiste : j’ai laissé entendre que Dwayne et moi emprunterions une apparence tout autre, et bien plus radicalement qu’avec un simple déguisement, mais, justement, Leah et lui ne savent même pas à quoi nous ressemblerons ! Lasse et résignée, j’explique rapidement le rituel de change-forme – que Dwayne et moi en sommes venus à considérer comme notre seule possibilité d’action, à supposer qu’il fonctionne ; mais nous avons déjà vécu suffisamment de choses bizarres comme cela, après tout, nous ne sommes plus à ça près… Je montre à Chris (qui la passe ensuite à Leah) une photographie (bien pornographique…) de Diane Pedersen : voilà la forme que je vais emprunter. Quant à Dwayne, il prendra celle d’un homme que nous retenons prisonnier dans la cave, le journaliste Leonard Border. Je les conduis sur place pour le leur montrer – sans un mot. Je vérifie quand même ses liens au passage, qu’il me faut à nouveau resserrer, et je lui colle une gifle pour le principe. Avant de partir, je vérifie encore une fois que la pièce est bien sécurisée et que le journaliste ne pourra pas filer à l’anglaise. Puis, une fois remontés, Leah me demande où est Patrick… et je suis bien obligée de lui dire qu’il est – à nouveau... – mort, après avoir tué Nick. La nouvelle bouleverse Leah, qui avait noué des relations intimes avec le perceur de coffres, et elle pleure à chaudes larmes.

 

[Tess, Leah : Stanley ; Dwayne O’Brady, Diane Pedersen, Patrick O’Brien] Je dis que nous aurons l’occasion de discuter de tout cela demain, et avec Dwayne. Peut-être faudra-t-il prévoir une autre entrevue, après le rituel, en fonction de ses résultats ? Quoi qu’il en soit, il est bien temps pour nous d’aller nous coucher – je médite un temps sur les photos de Diane Pedersen avant de m’endormir, cherchant à m’approprier son corps… Leah est obnubilée par le souvenir des bons moments passés avec Patrick – notamment de cette chanson interprétée ensemble pour son anniversaire au Paddy’s… Tous, nous entendons par ailleurs Stanley qui pleure et appelle sa maman à l’aide… Nous nous endormons enfin.

 

[Chris, Tess, Leah : « 45 », Elaine ; Danny O’Bannion, Hippolyte Templesmith, Johnny « La Brique », Moira, Clive Donnelly, Patrick O’Brien, Dwayne O’Brady, Brienne] Quelques heures plus tard, nous entendons tous toquer à nos portes : c’est « 45 », qui nous dit lapidairement qu’il y a « quelque chose » en bas, et qu’il faut que nous descendions, sans autre explication. Nous obéissons – Chris est de mauvaise humeur, je le suis peut-être encore davantage… Nous voyons une voiture qui s’approche de la ferme de Danny O’Bannion : à son bord, deux gardes de la ferme, et une femme, que je reconnais (la connaissant davantage que les autres) – il s’agit d’Elaine, l’ex-compagne de Danny O’Bannion, et maintenant celle de Hippolyte Templesmith… Elle est ligotée et bâillonnée, l’air furieux, elle ne cesse de se trémousser en lâchant des insultes étouffées à l’encontre des gardes. Ces derniers nous disent qu’elle veut nous parler, et nous la laissent – ils ne l’ont pas tabassée, simplement maîtrisée, quand bien même avec fermeté. Seul « 45 » reste avec nous. J’enlève son bâillon à Elaine. Sa première question, en me voyant, est : « Où sont les autres ? ʺLa Briqueʺ, Moira, Clive, Patrick ? » Je lui réponds qu’ils sont « indisponibles »… et ajoute devant la question muette d’Elaine que je suis la seule survivante. Ce qui l’affecte – peu importe ses sentiments pour moi, et elle ne se fait pas d’illusions sur ce que je pense d’elle… Puis elle me demande si je me souviens des conseils qu’elle nous avais donnés, et de l’accord conclu avec elle (surtout par « La Brique »…), de la tirer des griffes de Hippolyte Templesmith si jamais ? Je lui réponds que oui – même si tout cela est bien lointain. Chris demande à « 45 » ce que c’est que ce foutoir ; le garde dit qu’ils ont interceptée Elaine alors qu’elle roulait vers la ferme. Chris lui dit de la délier… mais « 45 » lui répond qu’il a des mains, non ? Chris défait les liens d’Elaine, qui jette un « Connard… » à « 45 », lequel se contente de cracher par terre. Mais Elaine revient vite à l’essentiel : Hippolyte Templesmith connaît cette adresse – et nous y sommes encore ? Quelqu’un a bavé, à l’en croire… et nuls autres que Dwayne et Brienne, qui nous ont dénoncés aux flics avant de quitter précipitamment Arkham !

 

[Chris, Leah, Tess : « 45 », Elaine, Michael Bosworth ; Danny O’Bannion, Diane Pedersen, Stanley, Leonard Border] Puis nous entendons des bruits à l’extérieur, notamment des sifflements – quelque chose se rapproche… « 45 » se positionne à une fenêtre ; Chris cherche à récupérer une mitraillette thompson, en nous disant, à Leah et moi, de nous barrer pendant qu’il est encore temps… C’est alors que s’allument de nombreux phares à l’horizon… Et Chris et moi voyons que c’est également le cas de l’autre côté : la ferme de Danny O’Bannion est encerclée ! Les gardes aboient des instructions, et « 45 » sort les rejoindre. Elaine hurle qu’il nous faut fuir, et avec elle ! Je vois peut-être un endroit par où partir, sur l’arrière de la maison, mais ça s’annonce tendu… Le temps manque, mais je m’empare des photographies de Diane Pedersen ainsi que des instructions de Stanley pour le rituel de change-forme avant de partir ; je souhaite aussi embarquer Leonard Border… Je dis à Michael de s’en charger – en l’assommant s’il le faut. Je vais au garage, avec Leah et Elaine dans ma foulée. « 45 », tout proche, nous dit de nous abriter. Puis s’allument des spots lumineux à l’effet aveuglant renforcé par la réverbération sur la neige – et il y en a tout autour de la ferme… Nous entendons alors une voix autoritaire dans un mégaphone : nous sommes encerclés par les forces conjointes de la police fédérale et des polices d’Arkham et de Boston ; nous devons lâcher nos armes, ils nous donnent 20 secondes pour obtempérer, et débutent le compte à rebours… La lumière aveuglante nous empêche de les voir, mais nous entendons des bruits de mouvement et des cliquètements. Chris hurle qu’il n’en a rien foutre, qu’il ne crèvera pas en prison – il dégaine son arme et s’avance vers les spots… Il est fauché presque aussitôt par des rafales de mitraillette qui le déchirent littéralement, et s’écroule net, mort…

 

À suivre…

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Œuvres, t. II, de Yôko Ogawa

Publié le par Nébal

Œuvres, t. II, de Yôko Ogawa

OGAWA Yôko, Œuvres, t. II, traduit du japonais par Rose-Marie Makino-Fayolle, Yukari Kometani et Yutaka Makino, Arles, Actes Sud, coll. Thesaurus, 2014, 1345 p.

 

Attention, compte rendu un peu particulier : j’avais entamé la lecture de ce tome II des Œuvres de Yôko Ogawa il y a plus d’un an de cela, et dans un contexte guère réjouissant… J’avais pris quelques notes, mais assez lapidaires – d’où, je suppose, un déséquilibre assez conséquent par rapport aux notes prises depuis que je me suis remis à la lecture de ce gros recueil… La séparation s’est effectuée entre Les Paupières et La Formule préférée du professeur. Mais ce n’est qu’un détail, hein – une petite explication au cas où…

 

Passons.

 

Mon premier contact avec l’œuvre de Yôko Ogawa fut, en 2003 (putain, OLD !) Le Musée du Silence – suite à une émission de radio, alors que je n'écoute jamais, au grand jamais, la radio. Un signe, à n'en pas douter. Quoi qu'il en soit, je me suis procuré ce roman et l'ai adoré pour son ambiance étrange et subtilement décalée. Ce qui m'a donné envie d'en lire d'autres, parmi lesquels mes préférés sont les (très très courts) trois premiers (La Piscine, Les Abeilles et La Grossesse), L'Annulaire (pas bien long non plus, et vraiment chelou, celui-là) et Hôtel Iris (avec son sadomasochisme inquiétant). Je n'ai découvert que plus tard, avec le tome I de ses Œuvres, le recueil de nouvelles Tristes Revanches, qui est peut-être mon livre préféré de l'auteur. Certes, depuis, j'ai constaté que la qualité avait pu baisser (Manuscrit zéro était moyen, Les Lectures des otages plutôt mauvais...), mais peu importe : ce tome II m'a fait de l’œil dès sa sortie, et j'ai fini par mettre la main dessus. Des huit titres le composant (cinq romans et trois recueils de nouvelles), je n'avais lu que Le Musée du Silence (donc), et j'avais eu de bons échos de certains autres livres…

 

Et surtout Cristallisation secrète. C’est justement ce roman qui ouvre le recueil. Ici, autant le dire de suite, le bizarre usuel chez l'auteur se fait particulièrement radical ; je n'hésiterais pas, une fois n'est pas coutume, à parler de fantastique (même s'il est sans doute largement allégorique), et j'y trouve des qualités cinématographiques propres à, disons, un David Lynch (ça arrive...). L'action se déroule sur une petite île qui n'a pas de nom ; mais sans doute, à vrai dire, en avait-elle un, qui a disparu. Car tel est le problème de cette île : les choses disparaissent. Des choses concrètes – une chaussure, un ferry –, d'autres plus abstraites – la mémoire –, et entre les deux la voix, ce genre de choses. La narratrice est une romancière. Elle a beaucoup écrit sur des choses qui disparaissent, et vit désormais cette expérience autour d'elle, sur cette île maudite qu'il est impossible de quitter. Le souvenir de toutes ces choses disparaît à son tour, et les Traqueurs de Souvenirs, véritable police secrète, y veillent : ainsi, ce qui a disparu devait disparaître, et a disparu une bonne fois pour toutes. Il y a pourtant quelques « résistants », des gens qui se souviennent – et font parfois dans le prosélytisme, cherchant à aider les personnes autour d'eux à se souvenir également. C'est le cas de R, le professeur de dactylographie de la romancière. Sa situation est précaire. Avec l'assistance bonhomme et généreuse du grand-père qui s'occupait autrefois du ferry, la romancière construit une cachette à toute épreuve, et avec toutes les commodités nécessaires. Et R de s'émerveiller devant les souvenirs conservés par la mère de la narratrice, qui ont étrangement survécu sans plus rien signifier pour elle. Ainsi de cette boîte à musique offerte au grand-père, de cet harmonica dont hérite la romancière... Mais ces cadeaux, leur perception, leur entretien, amènent bientôt à se demander qui réfugie qui. Et la police secrète veille toujours... Le roman mérite bien sa bonne voire très bonne réputation. Sans doute figure-t-il parmi les meilleurs livres de Yôko Ogawa qu'il m'a été donné de lire jusqu'à présent. Le semblant de dystopie, traité originalement, sort des sentiers battus – tout en recyclant des thèmes essentiels, comme les autodafés, par exemple. Et puis il y a le surréalisme ambiant, cette touche de bizarre si caractéristique de l'auteure, très prononcée ici, et toujours aussi délicieuse. Le roman n'est pas seulement émouvant et glaçant, il se montre aussi pertinent, suscitant nombre de réflexions sur la mémoire et le souvenir (pas tout à fait la même chose), et tout ce qu'ils peuvent impliquer. Très fort, vraiment.

 

Le roman suivant, Les Tendres Plaintes (titre issu d'une composition de Rameau), est à l'autre bout du spectre de la production littéraire de Yôko Ogawa. Rien de « bizarre » à proprement parler dans ce qui s'avère une romance ambiguë entre trois personnages magnifiquement campés. Attention : sans surprise, ce n'est pas exactement du Harlequin, et ici les gens souffrent de ce qu'ils ne peuvent exprimer leur amour, leur passion, leur désir, au physique comme au moral. La narratrice, femme battue et trompée par son connard de mari, va chercher refuge dans un abri montagnard hérité de sa famille. Là, la vie ne s'organise qu'autour de peu de personnes, très peu ; se forme bien vite un trio composé, outre la narratrice en pleine crise sentimentale, de Nitta, habile facteur de clavecins, et de son assistante Kaoru (sans parler du chien, Dona). On sait dès le départ qu'il va se passer quelque chose au sein de ce trio, que les relations qui l'unissent, pour être honnêtes et aimables, vont pâtir à l'occasion de jalousies, ce genre de choses. Mais peu importe, au final, car on sait dès le début qui l'emportera dans cet affrontement sentimental feutré : le clavecin. La romance se double ainsi d'un éloge de l'artisanat de précision, sans même parler de la passion pour la musique baroque qui s'y déploie. Ainsi, loin de s'arrêter aux clichés du genre pour une énième variation sans saveur, Les Tendres Plaintes s'avère un roman subtil et touchant, bien digne de l'art de la conteuse Yôko Ogawa.

 

Changement assez radical d'ambiance avec le roman suivant, Le Musée du Silence. Une relecture, donc, et en fait la seule de ce tome II des Œuvres de Yôko Ogawa. Un roman typique, par bien des aspects, de l'œuvre de l'auteure japonaise, tout en ayant quelque chose de subtilement autre ; il m'avait énormément parlé à l'époque – allais-je ressentir la même chose plus de dix ans plus tard, alors que j'avais lu entre-temps un certain nombre d'autres ouvrages de Yôko Ogawa ? La réponse est oui, bien sûr. L'histoire de ce muséographe (le narrateur est un homme, pour une fois) embauché par une vieille dame acariâtre pour élaborer un musée dont la collection hétéroclite consiste en objets « volés » aux morts du village – une mort impliquant un objet à collecter – avait tout pour me plaire, et c'est toujours le cas (même si j'avais oublié que le roman adoptait une tonalité aussi morbide, quand même). Une ambiance très particulière se dégage de ce Musée du Silence aux personnages anonymes, qui tournent autour de la mort, avec des conséquences dans un sens « naturelles » ou en tout cas inévitables. Si l'on y rajoute, à côté du village de montagne non loin, le monastère au-delà du marécage, où demeurent des prédicateurs silencieux vêtus de peaux de bisons, on obtient un cadre des plus étrange, juste à la lisière du fantastique – parfait. La subtilité et la justesse des émotions, exprimées tout en finesse, notamment avec le personnage – inévitable lui aussi, mais « vu de l'extérieur » – de la jeune fille adoptée par la vieille dame, sont palpables ; aussi dispose-t-on de tous les éléments pour faire un très bon roman, pertinent, fort, et vaguement malsain, à la limite du pervers. Le semblant de « thriller » qui s'impose à l'occasion, avec peut-être quelque chose d'un brin artificiel, n'y change rien : Le Musée du Silence est une belle réussite, et cette relecture m'a pleinement comblé.

 

On change de format, mais pas nécessairement de registre, avec le bref recueil La Bénédiction inattendue. Dans ces courts « récits », l'auteure se met en scène, un pied ancré dans la réalité la plus concrète, tandis que l'autre hésite dans le bizarre, à contenu allégorique prononcé. Yôko Ogawa nous raconte ainsi, en « trichant » un peu, ses doutes, ses angoisses, ses frustrations d'auteure. Le début est à vrai dire très douloureux (et même franchement dépressif), quand la « narratrice » évoque un certain nombre de « disparitions » qui l'ont marquée, et ont sans doute joué un grand rôle dans son choix de carrière – mais pouvait-elle faire autre chose ? On peut sans doute y voir un écho de Cristallisation secrète… Si la suite est bien plus profondément étrange, et ainsi plus typique de la production littéraire habituelle de Yôko Ogawa, elle devient aussi pourtant plus lumineuse en définitive. Ainsi, par exemple, avec cet inquiétant fan ultime qui collectionne et monopolise ses livres ; l'auteure, curieuse de cet enthousiasme, cherche à savoir ce que l'homme en question pense au juste de ce roman qu'elle le voit en train de lire, et découvre ainsi la déconcertante (et effrayante) manie du lecteur compulsif. Mais tout cela, passé la peur, constitue peut-être en fin de compte une justification de son travail, un encouragement à persévérer... Les problèmes sentimentaux de la narratrice, ou même son rapport à son chien, participent étrangement de cet encouragement saugrenu. Ainsi, au final, ce recueil bien nommé, qui débute très sombrement, s'éclaire petit à petit, faisant de l'art une nécessité libératrice, au-delà de l'utile exutoire. Et c'est assez intéressant, du coup, même si j'ai trouvé ce petit livre un cran inférieur à bon nombre d'autres titres de Yôko Ogawa que j'ai pu lire. Mais il faut dire que, cette fois, le style ne m'a pas paru terrible (ou encore moins que d'habitude ?)...

 

Les Paupières, court recueil de nouvelles, n'est par contre pas bien passé ; la plupart de ces textes évoquent d'autres œuvres de l'auteur, en moins bien (il y a même carrément du copier-coller en guise de variation pour « Backstroke »), par exemple Hôtel Iris pour la nouvelle-titre, ou encore Le Musée du Silence pour « Les Ovaires de la poétesse ». On sauvera à la rigueur ces deux textes, pourtant, ainsi que le dernier, « Les Jumeaux de l'avenue des Tilleuls ». Reste néanmoins cette impression désagréable que l'obsession pour certains thèmes, légitime, devient ici matière à redites inutiles, comme si avaient été compilés dans ce petit livre des brouillons et rebuts. Au mieux dispensable, au pire simplement mauvais...

 

Une longue interruption s’en est suivie… Et donc reprise, bien plus tard, de ce tome II des Œuvres de Yôko Ogawa en Thesaurus, avec La Formule préférée du professeur ; un assez court roman, qui cumule les procédés typiques de l’auteure, mais n’en fait pas moins montre d’une belle singularité. La narratrice est une aide-ménagère, relativement sous-éduquée et avec un petit garçon à charge ; elle est embauchée, via une association, pour s’occuper d’un étrange et génial professeur de mathématiques, affligé d’une bien triste condition : un accident de voiture, en 1975, lui a chamboulé la mémoire (thème décidément essentiel pour l’auteure) – celle-ci fonctionne « normalement » pour les événements antérieurs à cette date, mais, depuis, il doit composer avec des cycles de 80 minutes seulement, et oublie tout au-delà ; c’est pourquoi il se colle des post-it partout sur les vêtements, afin au moins de se remémorer le plus indispensable… Ce cruel handicap le rend bien sûr difficile à aborder ; mais, pourtant, la jeune femme et son fils, que le professeur surnomme bien vite « Root », car sa tête plate lui évoque immanquablement le symbole de la racine carrée, parviendront à entretenir une relation étonnamment forte avec le vieil homme. Il faut dire que celui-ci, s’il n’en est guère conscient, a conservé une certaine empathie, et un don et un goût pour la transmission, qui en font un « ami » de choix. Et c’est ainsi que le professeur transmet à ces deux personnages extérieurs, et bien loin de son monde, sa passion des mathématiques, et notamment des nombres premiers – d’autant qu’il ne s’agit pas pour lui d’en retirer des avantages concrets et laidement matériels ou « utilitaristes », mais bien davantage, car c’est là toute la beauté de la chose, de mettre en lumière une pure vérité, l’esthétique d’un langage à part entière, contenant le monde. Et la transmission fonctionne à plein – de même, à vrai dire, dans un autre domaine, qui donne de manière intéressante l’impression d’être bien plus compliqué (!) : le base-ball – le professeur conserve ses vieilles cartes à collectionner et son enthousiasme pour un joueur d’exception… ou du moins qui l’était vingt ans plus tôt. Mais l’aide-ménagère et son fils Root joueront le jeu, si désireux d’illuminer quelque peu la vie du vieil homme, pour le remercier de son enthousiasme communicatif et de son étonnante tendresse, qui en font bien plus qu’un ami, et même qu’un père de substitution (quand bien même cette dernière dimension ne saurait être négligée). Dit comme ça, j’imagine que cela peut paraître bien naïf et sirupeux – atrocement, même –, et j’avoue avoir de manière générale des compulsions vaguement cyniques qui auraient dû m’empêcher d’adhérer au propos. Mais loin de là ! Car Yôko Ogawa est habile, et se montre d’une justesse remarquable dans ses divers développements. La Formule préférée du professeur est un très joli roman, profondément touchant ; et sa dimension résolument « positive » ne l’en rend en fait que plus appréciable. Oui, j’ai beaucoup aimé. (Il y a semble-t-il eu une adaptation en film, je ne sais pas ce que ça donne.)

 

Suit le (très) bref recueil de nouvelles intitulé La Mer… et qui, globalement, est très dispensable. Ça fait sans doute partie des œuvres de l’auteure où la formule est un peu trop visible pour qu’on lui passe tout. On trouve souvent, dans ses récits, l’idée de cette rencontre avec un (ou plusieurs) individu(s) au comportement légèrement décalé, juste un peu étrange – pas fantastique à proprement parler, mais quand même sacrément curieux. Quand Yôko Ogawa est en forme, ça peut donner des merveilles, mais ce n’est pas vraiment le cas ici… Cette formule, en tout cas, s’applique bien à trois textes au moins de ce recueil – même si deux autres pourraient être qualifiés ainsi, mais ont un petit plus qui les rend plus appréciables. Celui qui s’en tire le mieux, des trois mentionnés tout d'abord, est le dernier, « La Guide », centré sur la relation de circonstance entre un petit garçon, fils d’une guide un brin maniaque contraint de l’accompagner dans une incursion touristique, et un sympathique vieux bonhomme, qui a cessé d’écrire des poèmes pour, à la place, donner des titres aux souvenirs (encore !) des gens – et c’est joli, ça marche bien. « La Mer », où un jeune homme passe la nuit avec le « petit » frère vaguement autiste de sa compagne, unique musicien au monde d’un instrument qu’il lui-même conçu (mais dont c’est en fait le vent venu de la mer qui joue), et « Le Camion de poussins », récit faisant à nouveau intervenir un traumatisme fondamental, avec cette petite fille qui n’a plus dit un mot depuis la mort de sa mère, et qui offre au narrateur, qu’elle ne connait même pas vraiment, de délicates dépouilles d’animaux, avant de trouver à s’accomplir lors de leur rendez-vous rituel avec un camion conduisant des milliers de poussins à la mort, se lisent, mais sans grand enthousiasme. Celui-ci se réduit même à néant pour les deux short short du recueil, « Le Crochet argenté » et, peut-être pire encore, « Boîtes de pastilles », dont je ne vois vraiment pas l’intérêt… Les deux nouvelles les plus intéressantes ont un point commun, un certain humour absurde et une ironie cruelle, qui les hissent bien au-dessus du reste. Dans « Voyage à Vienne », la narratrice, japonaise, effectue un séjour touristique en Autriche, mais a le malheur de venir en aide le premier jour à une vieille dame qui a fait le voyage pour revoir une dernière fois un ancien amant, qui l’avait abandonnée il y a bien des années, et qui est maintenant à l’agonie. Les deux femmes se retrouvent à veiller quotidiennement cet homme inconscient, sur toute la durée du séjour… et une ultime pirouette, macabre mais drôlement, ou joliment, c’est selon, change la donne. L’autre réussite est la nouvelle suivante, « Le Bureau de dactylographie japonaise Butterfly », qui dégage, étrangement, un mystère qui n’affecte probablement en rien les Japonais mais bien autrement les lecteurs occidentaux de Yôko Ogawa, en s’étendant sur la complexité des machines à écrire le japonais, avec leur système de sélection des kanji… La narratrice, jeune dactylo dans un bureau qui s’occupe d’articles, mémoires et thèses de la faculté de Médecine, entretient bientôt une étrange relation avec le personnage insaisissable et aux traits flous qui s’occupe de remplacer les caractères défectueux, et qui en obtient presque un caractère divin ; l’amour de l’homme pour les caractères endommagés a quelque chose de poétique… mais la nouvelle fait là encore preuve d’une certaine tendance à l’humour absurde, dans la mesure où les deux personnages échangent systématiquement à propos de caractères désignant les parties génitales, ce qui confère au récit une déconcertante parodie d’érotisme, transféré ironiquement sur les seuls objets à remplacer… Ces deux textes passent bien ; mais le recueil, globalement, fait partie des titres les plus faibles de l’auteure… On est bien loin, dans un genre plus ou moins comparable, de Tristes Revanches, qui demeure un de mes Yôko Ogawa préférés.

 

Le roman La Marche de Mina conclut ce tome II, et de manière appréciable : je l’ai beaucoup aimé. La narratrice, Tomoko, alors qu’elle est gamine, est contrainte pour des raisons financières de s’installer dans la maison de son oncle, assez fortuné, tandis que sa mère, autrement pauvre, reprend des études afin de trouver un travail moins précaire, lui permettant d’élever correctement sa fille. La demeure de style occidental où s’installe Tomoko, dans la région d’Osaka-Kobe, est riche de bizarreries (dont ses habitants…) qui auraient pu, dans un autre contexte, avoir quelque chose d’un manoir gothique – mais ce roman en est en fait un reflet autrement lumineux : en définitive, l’auteure nous décrit ici une année parfaite, une expérience se teintant d’utopie avec le passage du temps et la nostalgie douce-amère qu’il implique souvent. Yôko Ogawa ne délaisse pas totalement son imaginaire souvent morbide, mais, en l’exprimant dans ce cadre, elle lui confère des atours étonnamment positifs ; de même, si elle ne joue pas ici de la lisière avec le fantastique, comme souvent, elle déploie pourtant un univers juste un peu décalé, avec des personnages qui ont tous quelque chose à raconter. Et c’est pourquoi, en dépit de ses allures au premier abord de melting-pot de la manière de l’auteure, même sous un travesti lumineux, La Marche de Mina, sans s’encombrer de quelque chose d’aussi superflu qu’une véritable trame (il y a cependant des quasi-fils rouges), constitue un fort joli roman, bien pensé et délicatement sensible. De l’animal de compagnie pour le moins inhabituel qu’est l’hippopotame nain Pochiko – qui conduit chaque matin la cousine Mina à son école, pour l’en ramener le soir – à la grand-mère allemande et qui se perd encore dans les kanji après toutes ces années, mais s’en accommode avec la complicité inattendue de l’austère domestique Mme Yoneda, au point où les deux vieilles en deviennent d’indissociables jumelles, en passant par l’oncle parfait de dandysme dans son héritage mi japonais, mi allemand, figure quasi divine (et pour cette raison souvent absente ?) dont la fonction première semble être de réparer ce qui se casse, la maison grouille d’une vie d’autant plus touchante qu’elle affiche à chaque instant sa singularité. Mina, bien sûr, la cousine tout juste cadette, y joue un rôle essentiel – cette petite fille si incroyablement intelligente et imaginative, dont la vie intellectuelle à la richesse improbable tranche (banalement, peut-être, cette fois) sur sa faiblesse physique d’asthmatique condamnée aux hospitalisations fréquentes ; et elle invite Tomoko dans son monde – Tomoko qui, par exemple, va emprunter les livres pour l’écolière Mina à la bibliothèque, et s’en entretient avec le bibliothécaire sans les avoirs lus elle-même… Parmi ces livres, au premier chef, Les Belles Endormies, de Yasunari Kawabata – car la petite fille, comme une bonne part de la société japonaise, et en dépit de son jeune âge, s’écroule au moment du suicide du Prix Nobel, situation propice à de jolies scènes, où sa précocité intellectuelle a quelque chose d’une revendication… L’actualité, d’ailleurs, affecte en bien d’autres occasions le roman – l’ancrant avec sensibilité dans le réel : ainsi quand les deux gamines se prennent de passion pour le volley-ball (un peu comme pour le base-ball dans La Formule préférée du professeur) et encouragent de toutes leurs forces l’équipe japonaises aux Olympiades… qui se trouvent être celles de Munich, de sinistre mémoire – le cadre allemand affectant d’autant plus la grand-mère Rosa. Mina brille cependant d’une manière toute particulière, la collectionneuse de boites d’allumettes, quand elle se met à inventer des petits contes accompagnant les illustrations parfois bien improbables qui les ornent – des petites choses délicates et bien vues, à même de susciter une vocation… Je vais employer de nouveau un mot terrible et sans doute guère dans ma manière, mais qui revient souvent dans ce gros volume : La Marche de Mina est un roman tout à fait joli – et ça me va très bien comme ça.

 

Chouette conclusion pour ce tome II parfois inégal, et globalement sans doute un peu moins bon que le premier, néanmoins plein de choses recommandables. Il ne manque par ailleurs pas d’unité : on y retrouve régulièrement des thématiques communes (avec sans doute une insistance toute particulière en ce qui concerne la mémoire et le souvenir), mais aussi, passé les premiers romans, une manière de faire « positive », qui transcende l’imaginaire morbide communément associé à l’auteure – et sans doute plus sensible sous cet angle dans le tome I. On assiste sans doute aussi à un changement de format de prédilection chez l’auteure – qui se tourne ici vers des textes relativement plus longs ; à bon droit sans doute : en dépit de tout mon goût pour les formes courtes, il est clair dans ce volume que ce sont les recueils de nouvelles et récits qui séduisent le moins… Le rapport à l’étrange change également : si Cristallisation secrète et Le Musée du Silence sont probablement les titres qui m’ont le plus séduit dans ce tome II, d’autres romans moins fantasques, et notamment La Formule préférée du professeur et La Marche de Mina (disons que Les Tendres Plaintes est tout de même un cran en dessous, s’il se lit bien), sont tout à fait appréciables en tant que tels. Aussi ce gros volume s’avère-t-il à la fois cohérent et plus varié qu’on ne l’aurait cru… À qui voudrait découvrir Yôko Ogawa, je conseillerais de préférence le tome I, mais ce tome II mérite bien qu’on s’y attarde après coup.

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L'Anneau Unique : Fondcombe

Publié le par Nébal

L'Anneau Unique : Fondcombe

L’Anneau Unique : Fondcombe, Edge, [2015], 144 p.

 

Si je suis suffisamment occupé en ce moment en matière rôlistique, avec en parallèle une campagne en tant que joueur (L’Appel de Cthulhu, voyez ici) et une autre en tant que maître de jeu (Imperium, voyez ici), j’ai cependant envie de me tourner vers l’avenir – mais quel avenir ? En tant que MJ, j’ai dans ma ludothèque bien des jeux que j’aimerais creuser, dans bien des genres différents… Mais il y a une certitude plus ou moins bien admise : je crève d’envie de faire de la fantasy relativement « classique » – n’impliquant pas systématiquement des donjons, parce que ce n’est sans doute pas mon genre, mais avec un univers foisonnant et fascinant, et même, bordel, des elfes et des nains ! J’ai eu l’occasion de lire des systèmes « génériques » très intéressants (comme Chroniques Oubliées Fantasy, ou dans un tout autre registre Tranchons & Traquons), mais j’avais envie avant tout d’un univers – et de règles qui lui sont directement liées.

 

L’Anneau Unique s’est imposé comme malgré lui – correspondant pleinement à ce que je recherche, à tout prendre. J’avais beaucoup aimé ce que j’en avais lu, appréciant avant tout le rendu de l’univers : cette gamme n’use pas de la licence Tolkien comme d’un prétexte, elle intègre au mieux son sens, et le traduit très joliment. Les longs voyages, la communauté, l’Ombre qui grandit inéluctablement, corrompant les personnages errant dans un monde semi-désert où la menace est partout palpable, sont autant de choses bien vues qui singularisent la gamme – laquelle se distingue aussi des classiques de la fantasy rôlistique (qui s’inspirent pourtant et pour une bonne part de la même source, je ne vous apprends rien…), par exemple, en limitant considérablement la possibilité de la magie, mais aussi en impliquant un système (entendu largement) relativement punitif, autorisant pourtant la geste épique et les exploits impensables. Formellement, la gamme est d’ailleurs tout aussi réussie et adaptée – ses superbes illustrations aux teintes mornes et sobres traduisent à merveille toutes ces dimensions de l’univers tolkiénien, en reléguant au placard les dégueulasseries flashouilles d’une heroic fantasy façon poster de routier (quand bien même sympa).

 

Certes, tout n’y était pas parfait pour autant, et deux points me chagrinaient un brin : d’une part, le caractère un peu trop succinct des éléments de background, et surtout, très concrètement, concernant les lieux que les joueurs peuvent être amenés à visiter – certes, on dispose des romans de Tolkien, et au premier chef des romans « de Hobbits » (surtout Le Hobbit, d’ailleurs, dans le cadre initial des Terres Sauvages), et il s’agit, en outre, de ne pas brider l’imagination du MJ comme des PJ… Mais moi qui apprécie globalement les backgrounds touffus, et qui ai tendance à croire que « mieux vaut trop que pas assez », j’aurais trouvé de plus amples développements à ces sujets tout à fait bienvenus – point de vue personnel, donc, et ça se discute. D’autre part, il est un autre aspect un brin déconcertant de ce jeu – mais tout particulièrement sensible dans le livre de base : si la gamme est bien rédigée, au sens où sa lecture est agréable y compris dans les passages techniques (c’est pas gagné…), et où elle se montre somme toute assez claire dans ses exposés, elle souffre pourtant d’une construction un peu « aléatoire », disséminant les informations cruciales çà et là en fonction d’un plan critiquable aux nombreux renvois, noyant parfois l’essentiel dans des quasi-redites, ou, justement pour éviter ces dernières, impliquant de manière générale de jongler avec les chapitres un peu au pif – dimension d’autant plus pénible que le cadre de campagne jusqu’alors dépeint impliquait même, en fait, de jongler ainsi avec deux ou trois livres ! Pour bien jouer à L’Anneau Unique, sans doute faut-il se livrer au préalable à une longue et méticuleuse préparation – avec nombre de notes bien consciencieuses pour systématiser utilement le propos… Mais je m’y sens prêt, maintenant – envisageant une relecture de cet ordre, pour soigner une campagne développée le moment venu.

 

Avant cela, toutefois, j’ai voulu lire le dernier supplément paru en français, Fondcombe (Rivendell, donc) – qui ne traite pas seulement de la demeure cachée d’Elrond le Demi-Elfe, bien sûr, mais globalement de l’Eriador oriental : nous avons franchi les Monts Brumeux qui marquaient la frontière occidentale de la gamme jusqu’alors, et envisageons désormais le pays qui s’étend à l’ouest jusqu’à Bree (cette ville et ses environs immédiats ne sont toutefois pas décrits ici, mais réservés pour un autre supplément…), avec pour limites, au nord les Monts d’Angmar, et au sud les ruines de Tharbad.

 

À l’origine, on avait parlé d’une gamme de L’Anneau Unique constituée de trois sous-gammes, couvrant les décennies séparant Le Hobbit du Seigneur des Anneaux – d’où cette focalisation, jusqu’alors, sur les Terres Sauvages à l’est des Mont Brumeux, avec la Forêt Noire en son centre, et le sous-titre Aventures dans les Terres Sauvages. Il semblerait donc que cette (mauvaise) idée a été abandonnée (ouf) : Fondcombe étend l’aire de jeu, sans appeler au développement d’une sous-gamme spécifique – même si la région a ses particularités en matière de règles autant que d’ambiance, avec une adversité peut-être encore plus forte qu’à l’est des Monts Brumeux, et des « Cultures héroïques » adaptées en conséquence. J’ai cru comprendre que, depuis, la gamme s’était également tournée vers le Rohan ? Mais, pour s’en tenir à cette extension à l’Eriador oriental, sans doute faut-il préciser que Fondcombe constitue la première moitié d’un diptyque : il fournit un cadre pour le recueil de scénarios Ruins of the North, dont la traduction, sous le nom Les Vestiges du Nord, est annoncée pour la fin de l’année ; de même que, dans la gamme initiale, les Contes et Légendes des Terres Sauvages et le Guide des Terres Sauvages se répondaient (encore que pas tout à fait, pour être parfaitement exact : le Guide, sorti après les Contes et Légendes, servait peut-être davantage de contexte à la campagne – ou au squelette de campagne – Ténèbres sur la Forêt Noire, paru ensuite, et dont les Contes et Légendes pouvaient constituer un prologue).

 

Or il faut bien prendre en compte un aspect fondamental de la région ici dépeinte : elle est en fait bien plus « sauvage », incomparablement plus, que les Terres (pourtant dites) Sauvages à l’est des Monts Brumeux ; en effet, si la Forêt Noire au cœur de la région jusqu’ici dépeinte n’était certes guère propice à l’établissement des « Peuples Libres du Nord », l’Ombre y planant de nouveau et les araignées rôdant entre les arbres, on trouvait cependant çà et là des foyers de « civilisation » (certes, le terme est parfois un peu fort…) de part et d’autre – dans la vallée de l’Anduin à l’ouest et, pour ce qui est de l’est, au moins aux environs du Mont Solitaire, avec Dale et la Ville du Lac en redescendant vers le sud, non loin du Palais de Thranduil à la lisière orientale de la Forêt Noire. La situation est tout autre dans l’Eriador oriental ; c’est bien simple : entre Bree à l’ouest et Fondcombe à l’est, il n’y a peu ou prou… rien. Aucun centre urbain de quelque taille que ce soit ; on évoque bien des fermes, voire des hameaux à l’occasion, mais, pour l’essentiel, nous sommes dans un désert ; et si les Rôdeurs du Nord, héritiers des Dúnedain, l’arpentent sans cesse, et éventuellement de même pour certains Hauts Elfes de Fondcombe, plus rares encore sans doute, le fait est que la région est on ne peut plus sauvage et dangereuse, tout sauf propice à l’établissement des hommes – ou du moins de ceux d’entre eux qui ne succombent pas à l’appel du Mordor… Mais même ces derniers ne peuvent véritablement être rattachés à des centres urbains de quelque importance que ce soit. La carte de la région – très détaillée et bien faite pour préparer les voyages si cruciaux dans le jeu – est éloquente à cet égard, qui comprend plusieurs régions, et vastes encore, simplement appelées « terres désertes » (et dont on ne saura rien de plus) ; or les régions nommées et décrites dans le supplément ne sont guère plus peuplées… Si l’ensemble de la région n’est pas qualifié de « sauvage », à l’encontre de ce qui se produit à l’est des Monts Brumeux, c’est sans doute parce que cette zone géographique n’a pas toujours été ainsi : elle a abrité des civilisations importantes, les elfes d’Eregion s’alliant aux héritiers de Númenor ayant fondé le royaume d’Arnor, bien vite cependant scindé en trois royaumes concurrents. Les ruines sont nombreuses dans le Nord… à condition de pouvoir les repérer, tant nombre d’entre elles, sous le poids des ans et des assauts des orques et autres troupes du Roi-Sorcier d’Angmar, ont été peu ou prou réduites à néant. Et la défaite, au bout du compte, du chef des Nazgûl n’y a en fait rien changé : l’Eriador oriental n’est plus que le reflet désert et déprimant d’une vaine gloire depuis longtemps oubliée… Et, aux araignées géantes de la Forêt Noire, qui formaient une part essentielle du bestiaire de la gamme antérieure pour compléter les inévitables orques, répondent ici les trolls, qui ont fait des régions les plus orientales de l’Eriador leur terrain de chasse, tandis que les morts-vivants, d’une espèce ou d’une autre, y abondent plus que partout ailleurs, des sinistres Hauts des Galgals aux inquiétants reliquats de l’Angmar…

 

C’est là la force et la faiblesse de ce cadre de jeu : il est superbement rendu dans ce supplément, qui met bien en valeur l’ambiance très particulière de cette région maudite ; mais c’est aussi un cadre très rude, plus sauvage encore que les Terres Sauvages, donc, qu’il peut être délicat de mettre en scène, et l’adversité déjà conséquente de ce premier cadre de jeu est sans doute largement surpassée ici…

 

D’où cette idée un peu saugrenue à première vue, quand bien même logique à sa manière, concernant les nouvelles « Cultures héroïques » proposées par le supplément (dans son dernier chapitre), et qui sont donc les Rôdeurs du Nord (humains) et les Hauts-Elfes de Fondcombe : habitués à arpenter cette région particulièrement périlleuse, ils sont dès le départ « plus puissants » que les personnages des Terres Sauvages (auxquels il faut donc ajouter, ce qui me laissait un brin perplexe, les Hobbits de la Comté) ; si, en contrepartie, leur évolution ultérieure est plus lente, il n’en demeure pas moins que ces personnages, tout juste créés, sont d’emblée plus puissants que leurs homologues issus des autres « Cultures héroïques ». Aussi est-il fortement recommandé de ne surtout pas les mélanger de la sorte, au début du moins… L’idée est plutôt de les intégrer dans un groupe d’aventuriers issus des Terres Sauvages, mais déjà suffisamment aguerris pour jeter un œil à ce qui se passe à l’ouest des Monts Brumeux. Une contrainte à prendre en compte, qui se justifie, je suppose – même si, à tout prendre, je vois plus de raisons pour que des Rôdeurs du Nord (durant leurs années d’apprentissage) ou des Hauts-Elfes de Fondcombe (en quête de connaissances à préserver) franchissent les cols vers l’est plutôt que le contraire… mais bon, on doit pouvoir adapter les groupes le cas échéant.

 

Mais revenons en arrière : le cadre décrit plus haut fait l’objet de deux chapitres constituant clairement le cœur du supplément. Le premier, portant sur l’histoire de l’Eriador, est remarquablement bien fait, d’une lecture passionnante et, en même temps, transmettant bien au lecteur le caractère passablement dépressif associé à la région (tout au plus émettrais-je une très mesquine et pinailleuse remarque : une chronologie aurait peut-être été utile – l’écoulement du temps, dans la gamme, ayant une importance toute particulière, en collant au plus près du canon tolkiénien, et ce supplément précis semblant couvrir une période immédiatement postérieure à celle de la gamme des Terres Sauvages ; l’agitation de Sauron en témoigne, on aura l’occasion d’y revenir).

 

Le second, et le plus long, est donc géographique et décrit l’Eriador oriental, zone par zone. Comme dit plus haut, il y a cependant des « Terres désertes » laissées absolument à la seule imagination du Gardien des Légendes, le cas échéant – ce que je trouve un brin regrettable, tout de même… Mais le reste est très bien fait, en donnant les informations utiles en matière de géographie générale, de faune, etc., et en décrivant aussi quelques « lieux » à visiter (ou à fuir comme la mort…) et des « rencontres » potentielles (notons cependant que les rencontres « positives » se voient attribuer de brèves caractéristiques techniques dans le chapitre même, là où les « négatives », qu’il s’agisse de PNJ génériques ou de figures personnalisées, se trouvent reléguées dans un chapitre de bestiaire consacré aux « nouveaux monstres » ; Fondcombe n’est donc pas exempt des bizarreries de plan semble-t-il inhérentes à la gamme…). Globalement, c’est une réussite.

 

Pour en finir avec le background, revenons brièvement sur le premier chapitre, « Imladris », et qui décrit donc la maison d’Elrond le Demi-Elfe – que l’on peut bien sûr croiser, de même qu’Arwen, etc. Le format est comparable à ce que l’on a déjà pu lire dans les précédents éléments de contexte de la gamme : on y trouve l’essentiel, et pas grand-chose de plus – et j’ai donc tendance à trouver, mais ça c’est moi, que c’est tout de même un peu trop succinct… Il s’agit sans doute de laisser une marge au MJ, mais les plans assez pointilleux de la demeure et de ses environs ne bénéficient ainsi en rien de développements liés – au boulot, Gardien des Légendes ! En fait, du coup, la partie la plus intéressante de la description de Fondcombe réside sans doute dans ses éléments techniques, avec la possibilité qu’elle devienne un Sanctuaire, qu’Elrond, ou même, éventuellement, le Conseil Blanc, devienne un Garant, et – surtout ? – les diverses entreprises (dont bon nombre de nouvelles et très spécifiques) que les PJ peuvent y accomplir durant la phase de Communauté ; un certain nombre tournent autour du savoir – ce qui s’avèrera très utile pour un chapitre ultérieur, traitant des objets « magiques ».

 

Il faut enfin mentionner un chapitre de bestiaire, consacré aux « nouveaux monstres », certes approprié avant tout à l’Eriador oriental – ne serait-ce que pour les très nombreux PNJ maléfiques « singularisés » qui y figurent au milieu des créatures génériques –, mais qui peut sans doute compléter un peu la faune monstrueuse des Terres Sauvages le cas échéant (le bestiaire original était assez succinct). Notons d’ailleurs qu’on y trouve des éléments d’ordre plus général, et parfaitement détachés des particularités locales – des éléments techniques, portant d’abord sur les « adversaires puissants » (on trouve même quelques gros machins intuables dans le lot – les considérations de ce genre, en jeu de rôle, m’ont toujours laissé perplexe : même à Donj’, je n’ai jamais été porté à massacrer des déités et demi-dieux…), qui se voient attribuer des traits et aptitudes spéciaux, ensuite sur les morts-vivants endémiques de la région mais dont on peut éventuellement rencontrer des spécimens au-delà.

 

Reste deux chapitres à commenter qui, à l’instar de ce qui vient tout juste d’être développé, ne sont pas spécifiquement liés à ce cadre de jeu, mais peuvent se montrer utiles pour toute campagne de L’Anneau Unique.

 

On trouve tout d’abord un chapitre consacré, disons, aux « objets magiques » (ou du moins de valeur). Cet intitulé m’effrayait pas mal : je redoutais, pour le coup, que le jeu sombre malgré tout dans la donjonnerie… En fait, ce n’est pas le cas – les auteurs ont su éviter ce travers, tout en offrant la possibilité au Gardien des Légendes de semer dans sa campagne des trésors d’un ordre à part, aux capacités éventuellement amusantes (« magiques » est parfois un bien grand mot, la pondération reste globalement de mise – mais les objets du genre que l’on trouve dans les écrits de Tolkien sont bien intégrés pour constituer des exemples cohérents), mais pouvant aussi (voire surtout ?) jouer un rôle crucial dans l’histoire ; car on y insiste : si la méthode ici décrite peut le cas échéant générer des objets magiques sur le pouce, ce n’est pas sans danger… Non, si la découverte de ces objets tiendra éventuellement du hasard (avec des règles simples sur les « jets de trésor »), le MJ doit quant à lui créer au préalable un « index » directement approprié à sa campagne : y figureront de simples « objets précieux », mais aussi des « reliques merveilleuses » (c’est-à-dire des objets « magiques » hors armes et armures) et des « armes et armures fabuleuses », personnalisés pour qu’ils puissent servir la campagne en tombant dans les mains de qui en aura l’utilité, et par ailleurs dotés d’un nom et d’une histoire – détails en apparence, qui changent pourtant tout. Trois exemples d’index en témoignent, le premier approprié au cadre des Terres Sauvages (avec les personnages prétirés de ce cadre dans L’Anneau Unique), un autre adapté à une éventuelle campagne en Eriador (Les Vestiges du Nord, donc…), et enfin un exemple sans doute plus parlant – portant sur la compagnie de Bilbo dans Le Hobbit. Mentionnons enfin qu’il se trouve des objets maudits, et que le rôle de la corruption dans l’acquisition et l’utilisation de ces merveilles s’inscrit là encore pleinement dans les concepts tolkiéniens. Une bonne surprise, c’est finalement très bien vu.

 

Reste enfin un chapitre sur l’Œil de Mordor : Sauron se manifeste de plus en plus (d’autant que nous sommes en principe quelques années après le début de la campagne dans les Terres Sauvages, comme défini dans le livre de base), et ce n’est pas sans incidences pour nos héros – quels qu’ils soient, d’ailleurs : ils peuvent attirer son attention, chose toujours dangereuse… D’où l’idée de tenir un compte de la Vigilance de l’Œil, fluctuante au gré des situations et incidents (dépendant par exemple du nombre de personnages de la compagnie, de leurs origines, de la région où ils se trouvent, de leur démonstration de facultés hors-normes voire « magiques »…) ; passé un certain seuil, il en résulte la Traque – qui n’est pas à prendre au pied de la lettre : bien sûr, il ne s’agit pas de faire systématiquement apparaître une bien opportune bande d’orques de passage (jusque dans les limites de Fondcombe, tsk…), mais bien plutôt, pour le MJ, de traduire d’une manière ou d’une autre une adversité plus forte – ou « pesante », ce mot me paraît très indiqué : plus que de confronter les héros à tel ou tel combat ou obstacle, l’idée sera donc d’exprimer une « mauvaise volonté » de la nature elle-même à laisser faire les choses – évocatrice d'un sombre destin, s’acharnant tout particulièrement sur la communauté. À condition de prendre bien soin d’éviter les solutions de facilité, il y a sans doute là un bel outil d’ambiance – et qui, comme toujours dans cette gamme décidément subtile, s’avère parfaitement approprié à l’univers tolkiénien. Je relève cependant que, pour ce que j’en ai lu, le système me paraissait déjà assez sévère comme ça… Je suppose donc qu’il faut prendre garde à ne pas rendre l’épreuve des PJ insurmontable avec ce genre de règle optionnelle ; mais avec des héros un peu aguerris, c’est sans doute tout à fait pertinent.

 

Un bon supplément, donc – mais à manier avec précautions. Il comprend un cadre aussi fascinant que rude, et des éléments techniques ou de background pouvant changer la perspective du jeu – d’où la nécessité de prendre bien garde à ce que l’on en fait… Peut-être pas indispensable, néanmoins bien vu. Il faudra sans doute, le moment venu, voir ce que Les Vestiges du Nord en fera ; je n’y manquerai pas.

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