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Les Canots du Glen Carrig, de William H. Hodgson

Publié le par Nébal

Les Canots du Glen Carrig, de William H. Hodgson

HODGSON (William H.), Les Canots du Glen Carrig. Récit de leurs aventures en d’étranges lieux de la Terre suite au naufrage du vaisseau Glen Carrig sur un récif immergé des mers inconnues du Sud-Ouest ; récit fait par l’honorable John Winterstraw à son fils James Winterstraw en l’an 1757 et par celui-ci transcrit très proprement et légalement ci-après [The Boats of the ʺGlen Carrigʺ. Being an account of their Adventures in the Strange Places on the Earth, after the foundering of the good ship ʺGlen Carrigʺ through striking upon a hidden rock in the unknown seas to the Southward. As told by John Winterstraw, Gent., to his son James Winterstraw, in the year 1757, and by him committed very properly and legibly to manuscript], traduit de l’anglais par Jacques Parsons, préface de Brian Stableford [traduite de l’anglais par Anne-Sylvie Homassel], Rennes, Terre de Brume, coll. Terres Fantastiques, [1907, 1971] 2004, 183 p.

 

Suite de ma découverte, petit à petit, des œuvres de William Hope Hodgson, avec Les Canots du Glen Carrig, qui fut en 1907 son premier roman à être publié, et témoignait déjà de la prédilection de l’auteur pour le genre si particulier de l’horreur maritime (qui allait déboucher sur d’autres œuvres bien sûr, comme le roman Les Pirates fantômes ou la plupart des nouvelles de L’Horreur tropicale, pour m’en tenir à ce que j’en ai lu ; sans doute faut-il y rajouter au moins La Chose dans les algues, que je lirai un de ces jours – peut-être aussi y a-t-il d’autres choses dans ce goût-là qui n’ont jamais été traduites ?) ; à vrai dire, on associe aujourd’hui instinctivement le nom de William Hope Hodgson à ce sous-genre spécifique, lié à la propre expérience de l’auteur, qui s’était engagé comme mousse à l’âge de 14 ans, pour vivre la vie de marin pendant huit ans – une expérience marquante à n’en pas douter, passablement traumatisante aussi, sans doute…

 

Pourtant, il faut préciser une chose quant à cette publication, qui en éclaire le sens, autant que le sens de l’œuvre de Hodgson au sens large. Le roman ayant été publié avant tout autre, en 1907, on y voyait logiquement le premier roman écrit par l’auteur, en supposant que les romans suivants, autrement plus ambitieux à bien des égards (La Maison au bord du monde, Le Pays de la nuit, et, pour revenir à l’horreur maritime, Les Pirates fantômes), avaient été écrits ultérieurement – témoignant chez l’auteur de l’élargissement de ses sujets et de ses champs d’investigation, et sans doute, paradoxalement ou pas, d’une voix plus personnelle, dépassant les seuls clichés de l’horreur maritime. Pourtant, c’est là une erreur : Brian Stableford, dans sa très pertinente et utile préface, reprend en effet les travaux essentiels de Sam Gafford, peut-être le plus grand spécialiste de William Hope Hodgson (et par ailleurs auteur d’une très jolie nouvelle « lovecraftienne » figurant dans Black Wings of Cthulhu, je vous en causerai bientôt), qui ont permis de déterminer que les choses se sont passées dans l’ordre contraire… En fait, les trois romans cités avaient tous été écrits avant la rédaction de Les Canots du Glen Carrig. Ils avaient été soumis avant l’écriture de ce dernier… et rejetés. En fait, c’est justement la raison pour laquelle Hodgson s’est embarqué (aha) dans l’écriture de Les Canots du Glen Carrig : ce roman, étant plus court et plus stéréotypé, correspondait bien davantage aux attentes d’un lectorat aisément ciblé, qui savait ce qu’il voulait ; l’auteur, pour sa première exploration romanesque (publiée) de l’horreur maritime dont on ne le détachera pas ultérieurement, s’est donc en fait plié à des exigences éditoriales à mille lieues de ses véritables ambitions en matière de littérature fantastique… D’où un roman plus court, d’une approche plus aisée, plus classique aussi à bien des égards – et d’une ambition incomparablement moindre. Comme de juste dans un cas pareil, ce roman a quant à lui été accepté… Il s’avèrerait ainsi déterminant pour la suite des opérations, et si son succès relatif autoriserait enfin Hodgson à publier les trois romans précités, plus personnels, il n’en confirmerait pas moins, même si peut-être davantage aux yeux des lecteurs ultérieurs qu’à ceux de ses contemporains, l’association dès lors irrémédiable entre l’auteur et le sujet maritime, avec ses monstres tentaculaires et ses algues envahissantes… Certes, il ne faut sans doute pas s’arrêter uniquement aux romans, et, à l’époque en tout cas, les nouvelles consacrées au « détective de l’étrange » Thomas Carnacki ont sans doute montré que William Hope Hodgson pouvait très bien se passer de bateaux… Mais Les Canots du Glen Carrig tient bien, pour sa part, du condensé du thème, intégrant dans son format somme toute assez court à peu près tout ce que l’on peut concevoir dans le sous-genre.

 

Cela ne signifie pas tout à fait, pour autant, que Hodgson n’y exprime pas sa voix : au-delà même du seul cadre maritime, rendu plus « réaliste » chez lui par son expérience de huit ans dans la marine – et passant notamment par un emploi très technique du jardon marin, qui peut à bon droit faire décrocher le lecteur lambda tel que votre serviteur, tout en constituant un outil d’ambiance à l’efficacité indéniable (notons que le schéma d’un bateau figurant en tête du roman ne se montre guère utile à l’appréhension de cette dimension – le vocabulaire nautique employé étant en fait d’un autre ordre, notamment en ce qu’il renvoie plus à des actions qu’à des objets, outre que le Glen Carrig a déjà coulé quand le roman débute, et qu’il faudra donc attendre un bon moment avant de retrouver un voilier dans ses pages…) –, il faut ici mettre en valeur un aspect… qui disparaît totalement à la traduction ! Ainsi que le long sous-titre en témoigne, le récit qui est ici livré est censé avoir été couché sur le papier en 1757 par le fils du narrateur, laissant supposer que les événements décrits se sont déroulés vers le début du XVIIIe siècle ; on n’en a pourtant guère l’impression, à lire ce roman dans la traduction de Jacques Parsons… Et pour cause : il a semble-t-il choisi de se passer de cet aspect (ou est-ce une exigence éditoriale ?), et le texte français n’a ainsi peu ou prou rien à voir avec la langue délibérément « archaïque » ou du moins « datée » du texte original ! Certes, la réussite de Hodgson à cet égard a été plutôt contestée, et sans doute s’était-il montré maladroit dans cette (relative) ambition ; mais que cet aspect ait ainsi été sacrifié dans la traduction me laisse passablement perplexe… Le fait est que, dans le roman tel qu’il est paru en français, rien, absolument rien, ne renvoie à ce cadre temporel spécifié dans le sous-titre – à tel point que je me suis bientôt demandé à quoi bon cette précision : l’âge des grands voiliers, peut-être ? Mais c’est un peu léger… D’autant que les choix de traduction ont semble-t-il concerné un autre aspect : ainsi que le sous-titre, là encore, le laisse entendre, le narrateur n’est pas un marin, ce n’est pas un membre de l’équipage : le gentleman John Winterstraw est un passager du Glen Carrig. Certes, un aspect crucial de son récit porte sur son assimilation, assez vite somme toute, à ce cadre qui n’est pas « naturellement » le sien, la catastrophe et les épreuves partagées ensemble impliquant bien vite que tous à bord des canots se serrent les coudes, en faisant fi des préjugés de « classe » (à défaut d’un terme plus précis et approprié). Mais sa langue n’a ici pas grand-chose d’un gentleman, même retourné chez lui depuis fort longtemps, bien après les drames qu’il rapporte… Ce n’est d’ailleurs qu’au tout dernier chapitre du roman que sa position sociale s’exprime sans la moindre ambiguïté. En fait, de ces différents aspects qui devraient singulariser le récit (et qui le font semble-t-il en anglais, quand bien même avec une certaine maladresse), il ne ressort ici qu’un seul vague trait stylistique : le choix de ne pas recourir aux dialogues, mais de rapporter les conversations indirectement. C’est peu… Et, pour le coup, c’est d’autant plus incompréhensible que le texte français, en l’état, n’est de toute façon pas exempt lui-même de lourdeurs, loin de là, et qui plus est d’une pauvreté stylistique dont on peut douter qu’elle soit vraiment préférable à la maladresse éventuelle du texte original…

 

Venons-en tout de même au récit – à la première personne, donc, même si la retranscription est bien ultérieure aux faits. On peut d’ailleurs se demander si elle est complète – car le roman démarre sur les chapeaux de roue : non seulement le Glen Carrig, dont on ne saura rien de plus, a-t-il déjà fait naufrage à la première page du roman, mais, en outre, la plume même du narrateur entame le récit tel qu’il est rapporté ici in media res : « Cela faisait maintenant cinq jours que nous nous trouvions à bord de ces canots et que nous n’apercevions aucune terre. » Mais c’est d’un à-propos certain quant à la forme adoptée par ces premiers chapitres – dont on suppose qu’ils ont été ajoutés plus tard, voire au dernier moment, pour compléter le récit ultérieur plus ample et « lié », en lui conférant un volume plus propice à la publication… Ces premiers chapitres tiennent en effet du concentré d’horreur maritime : les conditions infernales subies par les naufragés prennent bientôt une teinte plus sinistre encore, avec ces rencontres lapidaires avec des créatures improbables et effrayantes, sur des îles que l’on supposait désertes et qui auraient mieux fait de l’être… Le rythme est dès lors extrêmement rapide dans ces premiers chapitres, Hodgson jouant justement de ce laconisme inquiet et inapte à la description pour susciter l’horreur maritime ; à vrai dire, j’ai trouvé que ces premiers chapitres avaient quelque chose de nouvelles à part entière, tant le liant est mince – cela m’a renvoyé notamment à « L’Horreur tropicale », dans le recueil du même nom : une nouvelle centrée sur l’instant, sur la scène précise, se passant autant de préalables que de suites, et évitant ainsi l’écueil de l’explication, au point d’en être sans doute quelque peu abstraite. En fait, c’est probablement ce que j’ai préféré dans ce roman – aussi étrange que cela puisse paraître, et je n’avais pas manqué d’être décontenancé par ce rythme étrange lors de ma lecture ; je redoutais alors que cette formule soit employée jusqu’à la conclusion du roman, et que cela devienne vite lassant… Je me trompais du tout au tout – mais, d’une certaine manière, je le regrette.

 

En effet, ces premiers chapitres secs et expéditifs, après une transition évoquant une tempête (menaçante certes, voire horrible, mais « naturelle », c’est déjà ça), laissent la place à une trame plus ample et suivie, qui reprend des éléments des premiers chapitres (les apparitions subites et effrayantes de créatures monstrueuses, de préférence avec des tentacules, encore que les crabes géants y aient aussi leur part), mais dilate le récit d’une manière étonnante… et hélas assez vite ennuyeuse. Les canots ont trouvé un refuge temporaire sur une petite île, entourée d’algues, un véritable herbier – sans doute est-ce pourquoi la quatrième de couverture évoque la Mer des Sargasses, mais sauf erreur ce terme ou quelque autre que ce soit ne figure pas dans le roman. Nos hommes, quoi qu’il en soit, découvrent bientôt, à distance, un voilier en bon état, et de toute évidence habité (par des humains, ouf) ; le problème est que le navire est paralysé par les algues, d’une densité telle qu’elles prohibent tout mouvement – et nous apprendrons ultérieurement que le bateau est dans cette absurde situation… depuis sept ans ! Situation qui ne se contente toutefois pas d’être absurde : un poulpe géant, des crabes qui le sont tout autant, d’étranges créatures humanoïdes empruntant autant à la limace qu’à la pieuvre (un certain gentleman de Providence a dû s’y reconnaître, quoi qu’il ait pu en dire), maintiennent le navire prisonnier dans un état de siège constant… qui n’en facilite bien sûr pas l’abord.

 

Or les rescapés du Glen Carrig – et ce sans ambiguïté aucune, ils semblent ici portés par une sincère générosité, un devoir d’assistance et d’entraide unissant les marins par-delà leurs différences – entendent bien venir au secours des prisonniers. D’où l’élaboration – d’abord sur une suggestion du narrateur, d’ailleurs – de complexes machineries permettant, dans un premier temps, de communiquer, au moins, avec le navire, puis, peut-être, de sauver ses passagers de leur prison flottante ? À moins bien sûr que ce ne soit la « prison » qui change de statut, permettant de sauver tout le monde… Hélas, ces longs chapitres consacrés à la construction de « l’arc géant » puis d’un cerf-volant hors normes, m’ont paru considérablement ennuyeux – qu’ils soient épicés de rencontres, de combats le cas échéant, de simples aperçus le plus souvent, avec la faune impie de l’herbier, n’y change en fin de compte pas grand-chose. Là où le récit, dans les premiers chapitres (semble-t-il rajoutés après coup, donc), avait quelque chose de concentré voire d’expédié, la dilatation qui suit m’a bien davantage lassé – d’autant que Hodgson semble étrangement tirer à la ligne, en s’étendant sur des micro-événements en rien utiles au propos (et pas davantage à l’ambiance en ce qui me concerne) et par ailleurs d’une précision vaguement agaçante : chaque fois qu’un marin mange, boit une rasade de rhum, fume pour se détendre, prend son quart, va se coucher, etc., le récit du gentleman ne manque pas de le mentionner, au point où cela devient franchement pénible…

 

Le rythme des tout derniers chapitres, étrangement, rejoint dans un sens celui des tout premiers : une fois la communication véritablement établie avec le vaisseau prisonnier des algues, les événements se précipitent à nouveau – jusqu’à une conclusion très lapidaire. La découverte du quotidien de ces naufragés de longue date ravive un temps l’intérêt du lecteur, cependant bientôt endormi de nouveau, notamment quand s’y greffe un ersatz de romance parfaitement superflu (mais sans doute attendu, donc, par le lectorat cible du roman, et peu importe que ce « passage obligé », dans pareil cadre, ait quelque chose de hautement improbable sinon carrément absurde). Le principal intérêt, encore une fois, de ces dernières scènes, est probablement la singularisation du statut social du narrateur – délibérément peut-être, je ne doute pas que le récit, et à raison, ait jusqu’alors insisté sur son assimilation à l’équipage du Glen Carrig, le danger permanent anéantissant les distinctions sociales qu’impose autrement la « civilisation », laquelle n’a effectivement rien à faire ici… Mais c’est peut-être le seul moment du roman où le narrateur a véritablement une voix.

 

Mentionnons à cet égard un autre trait saillant du roman, et qui porte sur les noms propres. Si nous savons, en raison du sous-titre seulement (le roman n’y revient pas ensuite, de quelque manière que ce soit), que le narrateur est un gentleman du nom de John Winterstraw (peut-être son statut social perce-t-il très vaguement à l’occasion, encore que l’on n’en prenne véritablement conscience qu’après coup – ainsi quand il remplit la fonction de scribe pour l’équipage, ou encore quand, les marins ayant déniché des armes, ils lui confient sans l’ombre d’une hésitation la meilleure, un sabre d’abordage…), la quasi-totalité des autres personnages ne sont pas nommés. Tout au plus quelques figures secondaires – souvent, si je ne m’abuse, de jeunes marins, des mousses le cas échéant, éventuellement promis à un sort tragique – se voient-elles accorder un prénom sans autre caractérisation (Job, Jessop, George…).

 

Le personnage principal du roman (narrateur mis à part), ainsi, n’est pas nommé : il s’agit du maître d’équipage du Glen Carrig, qui fait office de capitaine pour les naufragés (il dirige clairement l’activité des marins sur un des deux canots, la déléguant à quelqu’un d’autre pour le second). Il est vrai que le personnage est à maints égards défini par sa seule fonction… Pourtant, il y a peut-être quelque chose de plus ; car le maître d’équipage remplit au mieux ce rôle, à la perfection, même : cet « officier de secours » est d’une pertinence de tous les instants, sachant s’ouvrir aux conseils qu’on lui fait parfois (dont bien sûr le narrateur, les deux hommes éprouvant une solidarité et un respect mutuel ne s’embarrassant là encore en rien des préjugés d’ordre social), sachant autrement imposer son autorité quand c’est nécessaire ; il prend les bonnes décisions, se montre aussi courageux que juste et généreux, bref, il incarne, jusque dans son anonymat, le modèle, peut-être même le type idéal (par essence inaccessible, pourtant), de l’officier de marine compétent et sympathique – y compris face à l’horreur impie qui les affecte tous, et lui pas moins que ses hommes.

 

Seul un autre personnage est véritablement nommé… et c’est, sans surprise, Mary Madison, la jeune fille prisonnière des algues (et qui n’a donc rien connu du monde depuis qu’elle a l’âge de douze ans), qui ne manquera pas de tomber amoureuse de notre narrateur (on apprend alors seulement qu’il a vingt-trois ans pour sa part), lequel ne dissimule en rien la réciprocité de ces sentiments – à terme, bien sûr, ils se marièrent, furent heureux et eurent beaucoup d’enfants… Ce que je n’ai pu m’empêcher de trouver un brin navrant. Une note supplémentaire, ici, portant sur la traduction : dans le récit de John Winterstraw, on trouve très souvent, pour désigner le personnage, « damoiselle Mary Madison ». « Damoiselle » ? Sérieux ? La chasse aux « archaïsmes » opérée par le traducteur en a laissé un très gros ici (probablement plus gros en français, d'ailleurs), et vraiment hors de propos…

 

Bilan guère satisfaisant dans l’ensemble, on s’en doute… Le roman pèche par trop d’aspects à mes yeux. Certes, aucun des livres de William Hope Hodgson que j’avais lus au préalable ne m’avait convaincu de bout en bout : que ce soit dans L’Horreur tropicale, Les Pirates fantômes, ou même La Maison au bord du monde, j’avais toujours relevé des défauts, çà et là – des défauts qu’il me semblait important de noter, mais qui n’étaient pas prégnants au point de saborder l’intérêt global de ces bouquins ; et j’avais trouvé les deux romans mentionnés remarquables à bien des égards, régulièrement visionnaires, et bénéficiant par ailleurs d’une voix indéniable et qui leur était propre. Je tends à croire que c’est le défaut de cette voix, ici, qui nuit au roman – s’expliquant semble-t-il par les conditions de rédaction et de publication de cet opus délibérément « commercial », puis par les partis-pris de sa traduction. Je ne le rejette pas pour autant en bloc, et, comme de juste, les amateurs d’horreur maritime y auront déjà jeté un œil, les simples curieux pourraient très bien le faire sans perdre totalement leur temps… Les premiers chapitres, dans leur laconisme, et quelques autres séquences ultérieurement, sont bien à même d’emporter l’adhésion du lecteur désireux de se distraire. Mais il lui manque clairement une voix, une personnalité – et peut-être d’autant plus dans cette traduction française, donc. Une déception, oui… qui ne m’empêchera cependant pas de poursuivre l’expérience, j’ai trois autres Hodgson dans ma bibliothèque de chevet, et ils y passeront bien un de ces jours – ma curiosité demeure sincère, à l’égard de cet auteur hors-normes, qui gagne à mettre en avant sa singularité et son talent de précurseur. Ce qu’il ne fait hélas guère ici…

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Spirale, de Junji Itō

Publié le par Nébal

Spirale, de Junji Itō

ITŌ Junji, Spirale : édition intégrale, [Uzumaki], traduction [du japonais par] Jacques Lalloz, postface de Masaru Satō, Paris, Delcourt – Tonkam, [1998-2000, 2010-2011] 2016, 662 p.

 

Ainsi que j’avais déjà eu l’occasion de le dire (probablement en causant de ma relecture d’Akira, de Katsuhiro Otomo), je ne connais peu ou prou rien en matière de manga. Il s’agit bien d’une ignorance, non d’un rejet d’emblée – même si j’imagine que cela pourrait donner cette impression, à première vue… Et c’est somme toute étonnant, quand même : pourquoi n’ai-je jusqu’alors jamais ressenti concernant ces BD nippones le même enthousiasme, la même frénésie de découverte, que pour la littérature ou le cinéma japonais ?

 

C’est à vrai dire d’autant plus étonnant que certains titres ont à vue de nez tout pour me plaire – ainsi de cette Spirale de Junji Itō, qualifiée, au regard du lectorat cœur de cible, de seinen manga, mais qui, pour ce qui est du genre, relève de l’horreur. Or l’horreur (qui me botte, oui…) bénéficie d’une vraie tradition en manga, là où j’ai l’impression que, globalement, les BD anglo-saxonnes ou franco-belges tendent à délaisser le genre, pour des raisons que j’ignore. Il y a sans doute des exceptions, voire des œuvres légendaires (Swamp Thing, Tales from the Crypt, etc. ?) mais elles ressortent d’autant plus qu’elles affichent du coup leur singularité en tranchant considérablement sur le reste (voyez l’épisode de la cafétéria dans le premier volume de Sandman, par exemple – une de mes références pour l’horreur en BD). Au Japon, la situation est donc très différente – et l’horreur un genre à part entière, qui a ses stars, dont Junji Itō, Kazuo Umezu, Hideshi Hino, Shintarō Kago, voire Suehiro Maruo (encore que ce dernier soit plus rattaché à un genre plus spécifique encore, ero guro nansensu).

 

Autant de noms que j’ai croisés çà et là, sans jamais m’y mettre pour autant. Il était bien temps que ça change… Autant commencer, dès lors, par cette intégrale en un volume de Spirale, probablement l’œuvre la plus célèbre de Junji Itō, et, au-delà, un classique du genre (pas bien vieux, pourtant !). J’avais noté ce nom depuis longtemps, à vrai dire – ayant même vaguement entendu parler de son adaptation cinématographique (alors même que la série était en cours de publication !), sous le titre original Uzumaki, par un certain Higuchinsky (aucune idée de ce que ça vaut) ; il est vrai que nous étions alors en pleine vague « J-Horror », avec plein de Sadako dans le tas, et une approche de l’horreur quasi inédite aux yeux des spectateurs occidentaux… Pourtant, si je ne saurais dire ce qu’il en est du film, la BD Spirale n’a pas grand-chose à voir avec les clichés (bien vite) du genre cinématographique : Junji Itō s’inscrit ici dans une autre tradition spécifique, faisant plutôt dans le grotesque louchant sur le surréaliste (voire y recourant de manière frontale et sans l’ombre d’une hésitation), et, s’il multiplie les planches d’horreur pure, qui ne manquent pas de mettre un lecteur tel que moi très mal à l’aise (sensation délicieuse !), ce n’est cependant pas en ayant recours aux débauches de gore, le bon krovi rouge rouge giclant par tous les pores – le malaise provient bien davantage d’une étrangeté inacceptable, qu’on est teinté de rejeter violemment, car bien trop subversive dans son traitement de l’humain (ce qui, cependant, peut bien renvoyer aux intentions du gore le plus « réfléchi », celui d’un Romero notamment, peut-être aussi de Cannibal Holocaust, etc.)… Tout le monde n’y est pas sensible, à en croire les critiques lues çà et là sur le ouèbe – mais moi, oui, ô combien : je crois que jamais une BD, quelle qu’elle soit, ne m’avait fait cet effet, et qui plus est de manière aussi régulière – car, dans Spirale, Junji Itō ne se contente pas de mettre en place une grosse scène du genre de temps à autre : il y en a (au moins) une par épisode, lesquels s’enchaînent à un rythme effréné, et pourtant sans lassitude (en ce qui me concerne), trait s’expliquant sans doute parce que l’auteur trouve systématiquement, à chaque fois, une autre manière de déranger, une autre subversion de l’humain à illustrer, avec un brio qui lui est propre…

 

Bien entendu, j’ai été attiré par la lecture de Spirale pour un autre aspect pas encore mentionné ici : Junji Itō, quand on lui a demandé qui étaient ses influences, a mentionné semble-t-il Kazuo Umezu dans le monde du manga… et un certain Howard Philips Lovecraft, de manière plus générale ; et pas forcément pour son « Mythe de Cthulhu » : en fait, j’ai le sentiment que Junji Itō s’escrime en permanence, sur la corde raide entre sublime et ridicule, à repousser toujours plus loin les limites de l’indicible… C’est sans doute tout particulièrement vrai de Spirale, dont le cadre – une petite ville coincée entre mer et montagne, coupée du monde, et où se produisent des phénomènes étranges, et de plus en plus souvent et de plus en plus étranges et bientôt terrifiants – ne manque pas de rappeler au lecteur telle ou telle bourgade riante et paisible de la Nouvelle-Angleterre mythique, Innsmouth ou Dunwich…

 

Ledit patelin s’appelle ici Kurouzu – une petite ville, donc, assez grande néanmoins pour accueillir des infrastructures telles que lycée ou hôpital. Les événements qui ont affecté la ville nous sont narrés par une charmante jeune lycéenne du nom de Kirié Goshima – et cette simple mise en bouche perturbe un brin le lecteur (sans SPOILER outre-mesure, le personnage oscille ainsi entre diverses fonctions plus ou moins compatibles – sujet, témoin, narrateur omniscient – dès le départ, et on sent qu’il y a quelque chose qui cloche à cet égard ; c’est d’ailleurs un point que soulève Masaru Satō dans sa « postface »).

 

Quoi qu’il en soit, Kirié nous décrit ainsi la ville et ses habitants, parmi lesquels, notamment, son ami (ou petit-ami ?) Shuichi Saito ; ce dernier, très vite, se met à développer un discours panique, où la paranoïa le dispute au fatalisme – lequel, à mesure que les événements confirmeront ses craintes instinctives (oui, il avait donc raison, depuis le début !), prendra toujours plus le devant de la scène, non sans une certaine douleur pathétique… Au début, cependant, Shuichi a une attitude autrement volontaire : il dénonce d’emblée l’emprise exercée par le symbole de la spirale sur bon nombre d’habitants de Kurouzu, et au premier chef son père (et bientôt celui de Kirié, céramiste maîtrisant « l’art de la spirale », qui sera justement contaminé par le père de Shuichi – cette idée de contamination est sans doute essentielle, si elle ne relève pas à proprement parler de l’épidémie apocalyptique façon zombies/infectés) ; cette emprise, qu’il ressent parfaitement sans bien pouvoir l’expliquer, relève bientôt à ses yeux de la malédiction pure et simple, affectant la ville sinon ses habitants – aussi, dès le début, le strict et austère jeune homme enjoint-il son amie Kirié à fuir la ville à ses côtés… Chose que Kirié ne conçoit guère, jusqu’à ce que, bien sûr, il soit trop tard – la ville prohibant alors et sans ambiguïté toute tentative de fuite, au point de rendre ce simple désir inconcevable…

 

Nous n’en sommes pas encore là. Mais, insidieusement, le symbole de la spirale, avec ses connotations troublantes voire aveuglantes (la fascination pour l’infini, la perfection angoissante du schéma récurrent, mêlant nature et surnature dans une fresque inquiétante où l’homme imparfait n’a pas sa place), envahit toujours un peu plus la ville, en constituant progressivement un pont entre autant de faits-divers incompréhensibles et grotesques – pour l’heure impossibles à lier entre eux au-delà de ce seul motif symbolique, mais la donne va changer au fur et à mesure, jusqu’à un dernier tiers de la BD, en gros, où tous les fils rouges se rejoignent, conférant une nouvelle dimension à l’horreur affectant Kurouzu.

 

C’est ainsi que, après, disons, les deux premiers chapitres, préparatoires – introduisant le thème de la spirale, qui affecte ici directement le quotidien de Kirié et Shuichi –, nous aurons droit à une succession d’histoires courtes, souvent tout à fait absurdes, et pourtant étonnamment efficaces : ainsi de cette cicatrice creusant littéralement celle qui l’arbore et ce jusqu’à l’absorber ; ainsi encore de ce « combat de cheveux » qui aurait tout pour être ridicule et qui, pourtant, perturbe sacrément (en introduisant d’ailleurs, quand bien même de manière pour le moins paradoxale, un sens supplémentaire au récit, une grille d’interprétation globale – j’y reviendrai) ; ainsi, pourquoi pas, de ce phare tueur, dont les escaliers en colimaçons figent dans le réel le motif de la spirale, condamnant peu ou prou tous ceux qui les empruntent… Si certains de ces épisodes sont sans doute un peu plus faibles (je pense notamment à celui de « la boîte à surprise », finalement une histoire de mort-vivant très classique – et qui prête sans doute délibérément plus à rire qu’à frissonner, exceptionnellement, encore que la dimension de harcèlement de l’héroïne n’ait sans doute rien d’innocent), d’autres, par contre, introduisent avec finesse et mesure (termes paradoxaux tant se dégage de l’ensemble une permanente et réjouissante sensation d’outrance – je ne sais pas vraiment comment m’expliquer, là…) des éléments cruciaux de la suite, ainsi de ces limaç’hommes, des jeunes gens qui se transforment… en escargots. WTF, comme on dit ? Mais oui, c’est exactement ça : du WTF, à fond, qui pourrait être ridicule, et l’est à vue de nez, mais qui véhicule pourtant une inquiétante horreur, où la transformation du corps n’est peut-être pas le pire – ce pire, impliquant les limaç’hommes, on verra bien assez tôt ce qu’il en est, la concentration de nœuds dans l’estomac du lecteur atteignant alors un niveau record… Même chose, sans doute, pour les épisodes introduisant le thème essentiel du cyclone, et, qui lui est corrélé, celui des vieilles cabanes parsemant la ville – éléments qui, eux, feront sens en définitive.

 

En effet, au bout d’un certain temps, par petites touches insidieuses, tout se lie. Je n’irais probablement pas jusqu’à dire que « tout fait sens » (même s’il s’agit bien d’arriver en définitive à une forme d’ « explication », plus ou moins satisfaisante sans doute, mais pas dépourvue d’impact émotionnel, c’est déjà ça), mais les épisodes très disparates du début s’associent bel et bien pour ancrer le cauchemar dans une réalité autre, et irrépressible. Il est sans doute assez amusant de constater comment le thème de la fuite, très tôt introduit par Shuichi, est pourtant bientôt délaissé par les habitants de Kurouzu ; ceux-ci ont beau enchaîner les épisodes traumatisants, les purs récits d’horreur affectant la ville dans son ensemble, au-delà des simples faits-divers sordides que l’on voulait y voir initialement, ils ne semblent même pas envisager la possibilité et encore moins la nécessité de fuir… Et quand l’idée s’empare enfin d’eux, quand il n’y a visiblement plus d’autre solution, il est bien entendu trop tard : le piège cosmique s’est refermé sur eux, et personne n’y échappera. Inutile de songer à fuir par la mer ou la montagne – la spirale, par essence, fait tourner les gens en rond –, et le tunnel très « Silent Hill » qui est censé relier Kurouzu au monde extérieur ne débouche bien évidemment sur rien, et, en fait de relier, éloigne et coupe. La ville devient un microcosme, focalisé sur lui-même – avec tout ce que cela implique de rejet de l’autre et en même temps d’autophagie, etc.

 

Et tout ceci fait vraiment peur. Enfin, pas à tout le monde, faut croire (les critiques ne manquent pas qui trouvent Spirale trop grotesque pour être dérangeant, trop ridicule pour faire peur), mais ça a marché au mieux sur moi. La dimension graphique, faut dire, ajoute un impact non négligeable au récit horrifique – les corps distordus dont raffole Junji Itō procurent à la BD une dose supplémentaire d’horreur, à laquelle la littérature consacrée au genre ne peut parvenir qu’en déployant des trésors d’imagination, secondés par un talent primordial pour la description, sans garantie d’égaler cet effet pictural.

 

Le dessin, de manière générale, est d’ailleurs très bon, et si l’on tend instinctivement à mettre en valeur les grandes planches surréalistes et horribles, le reste est à la hauteur et plus que ça, qui permet en fait d’autant plus à l’horreur de s’exprimer, qu’elle l’insère dans un cadre réaliste et dynamique, soigné et d’un à-propos indéniable. Si j’ai toujours quelques soucis, sans doute, avec certains canons du manga (ainsi de ces personnages qui transpirent tout le temps, et semblent crier en permanence…), le résultat global est d’une force indéniable.

 

Prise en tant que telle, Spirale est bien un chef-d’œuvre de l’horreur (au-delà des seuls mangas, au-delà même de la seule bande dessinée, pour triompher dans le genre quel que soit son médium). Peut-être est-il possible d’aller encore au-delà, en conférant un sens supplémentaire au récit, une symbolique plus ou moins cachée, plus ou moins consciente d’ailleurs, qui autoriserait une interprétation plus englobante ? C’est ce que semble penser Masaru Satō dans sa « postface », qui entend montrer – après bien des circonvolutions toutefois – que Spirale s’inscrit dans un contexte politico-économique précis, à savoir le Japon en crise, et, à l’en croire, on peut dès lors se livrer à une interprétation de la BD via une sorte de grille de lecture marxienne sinon marxiste, portant pour l’essentiel sur la critique du capitalisme. Ah ouais, quand même ? Mais peut-être, après tout : certains thèmes développés font sens à cet égard, et notamment celui, fondamental, de tous ces gens désirant par-dessus tout qu’on les regarde – thème bel et bien au cœur de l’histoire. Cependant, faut-il vraiment en passer par Karl-chou pour en arriver à ce constat ? Je n’en suis pas tout à fait convaincu – d’autant que j’ai tendance à croire qu’on aurait bien tort de limiter à sa dimension économique, par essence fondamentale dans une telle grille, ce comportement pathologique qui trouve sans doute à s’exprimer de bien des manières, pas nécessairement corrélées à la doxa capitaliste… C’est le problème, de manière générale, de cette grille, qui tend à faire de l’économie l’alpha et l’oméga de l’analyse du comportement humain – j’ai pu adhérer à cette conception fut un temps, mais ce n’est certainement plus le cas aujourd’hui…

 

Ce qui nous conduit en fait à une dernière problématique : Spirale a-t-elle besoin de cette interprétation pour briller ? Mais pas du tout ! Cette volonté de rendre une œuvre d’art plus « sérieuse » (et donc fréquentable) en la bardant de références pointues et de sens cachés contribue trop souvent à mes yeux à amoindrir le récit en lui-même ainsi que sa mise en scène. Ici, je vais renvoyer en fait (du coup…) à une autre référence, qui peut paraître incongrue – à savoir J.R.R. Tolkien. Si le célèbre auteur a parfois écrit des œuvres allégoriques (« Feuille, de Niggle » en est sans doute l’exemple le plus frappant), il n’en contestait que davantage la pulsion de nombre de lecteurs et critiques cherchant à tout prix à imputer un contenu allégorique au Seigneur des Anneaux (pas forcément à tort, ceci dit, à l’occasion de certains passages, si ça peut coincer globalement) : pour Tolkien – et il ne disait pas autre chose dans sa fameuse conférence sur Beowulf –, l’œuvre doit d’abord être appréciée en tant que telle, pour son récit et son art du récit, pour son style aussi, et non comme un vulgaire outil d’interprétation, renseignant sur les us et coutumes de l’auteur et de son temps, etc. Et, à la lecture de la « postface » à Spirale, je n’ai pu m’empêcher de penser à tout cela – peut-être à tort, et peut-être Masaru Satō a-t-il parfaitement raison dans son analyse de cette BD comme critique du capitalisme en temps de crise… Je ne le nie pas ; ce que je prétends, par contre, c’est que Spirale n’a pas besoin de cette couche de sens « honorable » pour être une excellente bande dessinée, et sans doute un vrai chef-d’œuvre du genre ; je vais creuser la question prochainement avec d’autres auteurs cités plus haut dans ce compte rendu, mais là c’est d’emblée une sacrée baffe…

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CR L'Appel de Cthulhu : Arkham Connection (17)

Publié le par Nébal

CR L'Appel de Cthulhu : Arkham Connection (17)

Dix-septième séance de la campagne de L’Appel de Cthulhu maîtrisée par Cervooo, dans la pègre irlandaise d’Arkham. Vous trouverez les premiers comptes rendus ici, et la séance précédente .

 

Le joueur incarnant Dwayne n’était pas présent au début de la partie, mais nous a rejoints ensuite : les PJ, au départ, étaient donc Leah McNamara, Michael Bosworth (dont le joueur incarnait également le bootlegger Clive dans la scène introductive), le perceur de coffres Patrick O’Brien, et ma « Classy » Tess, maître-chanteuse.

 

[Clive ; Tomni, Selvine, Higar, Hippolyte Templesmith] Sur l’astéroïde des Contrées du Rêve, Clive et ses comparses viennent de se rendre compte que l’éloignement du bateau les empêchait désormais de se comprendre. Tomni et Selvine redescendent vers les cages, tandis que Higar s’approche de la cabine du capitaine – plus luxueuse que le reste, même de l’extérieur. Clive suit ce dernier. Higar s’énerve contre la lourde porte, mais ne parvient pas à la forcer. Clive lui vient en aide et, même si la porte résiste un bon moment, il parvient enfin à la faire craquer d’un violent coup de son épaule gauche, et les gonds sautent. Clive entre alors dans la cabine, en quête de documents qui pourraient l’aider à maîtriser le navire. Puis Higar et lui entendent des cris haineux à l’extérieur, en provenance de l’astéroïde même ; Higar y jette un œil, et se retourne vers Clive, l’air affolé ; ce dernier se rend alors à un hublot, il voit un homme sur la pelouse de l’astéroïde, près d’une des cabanes, qui émet des sons sifflants et courroucés tout en pointant du doigt le navire – c’est Hippolyte TemplesmithClive n’en poursuit pas moins ses recherches. Dehors, Selvine et Tomni remontent à toute allure sur le pont, l’air affolés, et suivis par trois « satures » (ou Hommes de Leng), qui vont immédiatement s’occuper des voiles et du gouvernail – ils semblent eux aussi désireux de fuir au plus vite… Mais s’ensuit un phénomène étrange : une des étoiles filantes dont le comportement laissait supposer une forme de conscience s’arrête subitement – et c’est comme si Templesmith la « serrait » à distance ; elle donne l’impression de s’ouvrir, comme un œuf cassé en deux…

 

[Tess : Fran ; Hippolyte Templesmith, Danny O’Bannion] À la ferme de Danny O’Bannion, Fran et moi venons de neutraliser une main tranchée, surmontée de deux petites boîtes à la manière de celles de Hippolyte Templesmith, et qui semblait nous espionner. Un de nos nouveaux gardiens approche et nous demande ce qui se passe ; je lui réponds que nous faisons son travail… Il vient voir, et je lui montre la main broyée avec ses boîtes, lui demandant ce qu’il sait au juste de notre situation ; il se montre évasif, mais O’Bannion leur avait parlé de « surprises »… Le spectacle ne semble pas l’affecter plus que cela, mais je lui confirme que c’est bien le genre de choses qu’entendait Danny ; je lui dis de ramasser tout cela pour le montrer à ses collègues. Tandis qu’il s’éloigne, toutefois, j’entraperçois à peine un léger mouvement, comme un jeu d’ombre – et je reconnais vaguement le son que faisait la main en se déplaçant ; je le signale au garde – il y a une autre de ces choses – après avoir fait de même avec Fran. J’ai entretemps perdu de vue la chose, mais me rends sur place pour fouiller ; et je retrouve la main, près d’un arbre – mais elle semble brusquement percutée par quelque chose d’invisible. Je m’en approche en indiquant la zone aux autres. Mais la main semble se faire grignoter, comme par des dizaines de petites morsures invisibles… S’agit-il des « lutins » ? De la neige tombe sur les créatures invisibles, les révélant brièvement, mais elle n’adhère pas à leur peau suintante et glisse rapidement… Il n’y a bien vite plus rien à voir, et je retourne à la ferme, où les gardes s’organisent, mettant en place une stratégie de surveillance.

 

[Dwayne, Leah, Michael, Patrick ; Snake, Weedy, Danny O’Bannion] Les quatre autres ont été déposés par Snake et Weedy à environ une heure de marche de la ferme – il neige un peu… Ils remarquent quelques ruines aux environs, sans y prêter plus attention. Leah et Dwayne sont toujours à moitié paralysés, tandis que Michael et Patrick ne sont pas forcément très en forme non plus… Alors qu’ils se dirigent vers la ferme de Danny O’Bannion, en faisant attention à ne pas être suivis, Patrick ne peut bientôt que constater qu’il n’est pas en mesure de soutenir Dwayne ; Michael lui dit d’économiser ses forces, de se contenter d’aider ponctuellement ceux qui ont le plus de mal à marcher ; Dwayne et Leah sont alors attachés, de sorte que chacun soutienne l’autre.

 

[Dwayne, Leah, Michael, Patrick] Michael, qui s’occupe de lier Dwayne et Leah ensemble, n’y prête pas attention dans l’immédiat, mais les autres discernent, à une trentaine de mètres en avant, une voiture laissée dans les champs, entre un tout petit bosquet et les reliquats d’un muret de briques. Michael, quand on le lui indique, prépare ses couteaux de lancers et s’avance en direction du véhicule, très vigilant – il veut s’assurer qu’il a bien été abandonné. Mais il sent une forte odeur de poisson… Quand il n’est plus qu’à dix mètres de distance, il indique aux autres qu’il y a du bruit entre la voiture et le bosquet. Patrick, aussitôt, crie à tout le monde de se jeter à terre : Leah obéit, et Dwayne, lui étant attaché, ne peut pas faire autrement ; Michael fait de même. Une demi-seconde après, les phares de la voiture s’allument juste devant eux, au point de les aveugler temporairement ; mais ils constatent aussi que d’autres phares s’allument, dans leur direction derrière le muret – d’un véhicule qu’ils n’avaient pas repéré… Ça a tout d’une embuscade ! Tous sont alors submergés par la senteur de poisson pourri. Patrick et Leah ont eu le temps de repérer des petites boîtes sur le tableau de bord du premier véhicule. Tous entendent ensuite des voix grasses et désagréables, évoquant des coassements : « Déposez vos armes ! » Ils sont quatre à six, impossible d’en savoir davantage pour le moment ; les PJ ont repéré des voix en provenance du bosquet, et d’autres derrière la deuxième voiture au-delà du muret…

 

[Dwayne, Leah, Michael, Patrick] Michael continue d’approcher aussi discrètement que possible de la première voiture, tandis que Patrick s’avance vers le muret sur sa droite. Leah, attachée à Dwayne, ce qui ne facilite pas exactement les choses, tente de suivre Michael, entraînant malgré lui son comparse. Dans cette situation, ils s’en tirent plutôt bien… « Dernière sommation ! » Les inconnus lâchent une rafale de Thompson dans le vide, plus pour les effrayer qu’autre chose et les inciter à obtempérer…

 

[Dwayne, Leah, Michael, Patrick] Michael atteint la portière droite de la première voiture, et parvient à monter à bord sans plus d’ennuis. Patrick, par contre, se fait repérer quand il arrive aux abords du muret, et un des types derrière la seconde voiture fait feu – Patrick a le temps de reconnaître au son un calibre .45 ; mais il parvient à s’abriter derrière le muret sans plus d’ennuis. Leah, tirant Dwayne, poursuit en rampant vers la voiture… mais de nouvelles rafales visent cette fois l’endroit où ils se trouvent, et Leah est gravement touchée dans le dos ! La douleur est extrêmement forte ; impossible cependant de savoir si un organe a été touché, mais sans doute a-t-elle au moins une côte fêlée… Les agresseurs, à l’évidence, ne sont pas portés à économiser leurs munitions, et ils balayent toute la zone…

 

[Dwayne, Leah, Michael, Patrick] Michael monte dans le premier véhicule – il voit deux types derrière, qui l’ont probablement repéré. Désireux de démarrer la voiture, Michael constate que le tableau de bord est très étrange : si l’on y trouve deux emplacements pour des boîtes, qui y sont logées, il n’y a absolument rien qui permette à un humain de conduire la voiture – pas de clef de contact, pas de volant, pas de pédales… Michael s’allonge sur les places avant. Patrick, derrière son muret, est touché à son tour, et aveuglé par les débris projetés par les impacts de balles ; il essaye cependant de contourner la deuxième voiture en longeant le muret sur la droite, et arrive à l’arrière du véhicule. Leah, de son côté, souffre énormément… Elle tente encore de rejoindre Michael, mais Dwayne refuse : c’est là qu’ils vont tous tirer ! Elle crie alors : « À droite ! » Dwayne est cependant touché à son tour, même si beaucoup moins gravement – il grogne… Mais tous deux parviennent à rejoindre l’abri relatif du muret. Ils entendent leurs adversaires qui rechargent, le bruit caractéristique des « camemberts » des Thompson…

 

[Dwayne, Leah, Michael, Patrick] Michael repère les hommes derrière le bosquet, qui s’avancent vers la scène, tandis que les deux se trouvant derrière le premier véhicule passent l'un à gauche et l'autre à droite. Mais un de ces derniers tombe subitement à terre en grognant – les PJ ont entendu le bruit d’une détonation, loin derrière eux… L’autre sbire cherche à ouvrir la portière. Michael donne un violent coup de pied dans le parebrise pour s’échapper ; il parvient à le défoncer, mais pas encore à s’y engager… Les types dehors tirent, mais sans toucher qui que ce soit. Patrick passe derrière l’autre voiture, et cherche à localiser le réservoir : il y parvient, tire dedans (ce qui suscite des cris affolés des sbires derrière), de l’essence s’en échappe abondamment, mais le véhicule ne prend pas feu pour autant. Leah et Dwayne ne sont pas en état de fuir – ils sortent tous deux leurs armes et font feu : Leah semble toucher un des hommes sentant le poisson – à moins qu’il ait plutôt été blessé par des éclats de verre ? Dwayne en atteint un autre, avec davantage de réussite. Ils entendent à nouveau une détonation dans leur dos, et un des sbires blessés s’écroule, mort. Michael et Patrick repèrent en outre un groupe de silhouettes derrière les voitures, entre trente et quarante mètres plus loin, et qui s’approche. Michael se glisse dans la vitre avant pour rejoindre Dwayne et Leah, et va se planquer derrière le muret.

 

[Tess : Fran] Je rentre dans le corps de ferme avec Fran, qui me demande, doucement et un brin affolée, tandis que les gardes rejoignent leurs positions, si c’était « Lui » qui nous espionnait – pas besoin de préciser qui est ce « Lui », et je réponds à Fran que c’est probablement le cas… Fran se sert aussitôt un verre d’alcool – sans ménager la quantité, et sans doute sans faire attention au type d’alcool, à vrai dire… Je ne compte sûrement pas la sermonner, mais lui dis de faire attention avec ça, de veiller à garder le contrôle… Fran acquiesce, puis me tend un verre – que je refuse.

 

[Tess : Jerry, Jamie, Fran] J’entends des rires gras de l’autre côté du mur, dans la cuisine des gardes, et vais voir ce qui s’y passe. Jerry, le simplet, est par terre ; Jamie essaye de le relever, devant les gardes qui ricanent. Je leur jette un regard noir, puis vais aider Jamie – je suis nettement moins forte que lui, mais mon aide est tout de même la bienvenue. Jamie m’explique que Jerry souffre de « narcolepsie », il lui arrive de s’effondrer comme ça… Nous le portons jusqu’à sa chambre. Jamie me remercie. Puis il laisse entendre qu’il aimerait passer le reste de la nuit avec Fran… Ce dont je me fous complètement.

 

[Tess : Danny O’Bannion] Je retourne auprès des gardes, mais il n’en reste plus qu’un seul dans la cuisine. Je lui demande si son collègue leur a montré ce qui furetait dans les environs, et il me répond que oui. Danny O’Bannion leur en avait plus ou moins parlé – je perçois qu’il est plus angoissé que ce qu’il aimerait laisser paraître… Je lui dis qu’il y a d’autres créatures, invisibles, et que, pour les repérer, il faut soit leur coller une substance dessus (dont elles se débarrassent rapidement, toutefois), soit… et là je m’interromps un instant, bien consciente de ce à quoi mon discours ressemble, mais plus vraiment le choix… soit, donc, absorber de l’alcool. Et le type me prend clairement pour une dingue – d’autant plus quand je sens un contact, invisible, à ma jambe, que j’agite pour m’en libérer… Je vais à mon tour me servir un verre, écœurée, et me rends dans ma chambre : là, sur le bureau, je vois un crayon écrire tout seul ; quand le crayon est reposé, je vais voir ça de plus près – d’une écriture enfantine et maladroite, avec de grosses majuscules branlantes et nombre de fautes, je lis en substance ceci : « Nous garder, secret Danny, pas dire. » Perplexe, je finis mon verre et me couche…

 

[Dwayne, Leah, Michael, Patrick : Big Eddie, Danny O’Bannion] Du côté de l’embuscade, tous les PJ font feu, mais sans grande réussite. Leurs adversaires sont toutefois presque tous blessés. Le seul à ne pas l’être tire un coup sans viser, clairement dans l’optique de les tenir à l’écart plutôt que de les blesser. Mais le groupe au fond devient plus visible : ils y reconnaissent Big Eddie, à la carrure impossible à confondre, qui s’approche subitement et plante sa lame dans la gorge de l’ennemi indemne. Danny O’Bannion est là lui aussi, en personne, qui fait de même avec un autre sbire – ou essaye : sa cible est plus réactive, et le fait reculer d’un coup de coude après avoir été à peine entaillée… Michael se met de la partie, jetant un de ses couteaux de lancer à travers les vitres brisées du second véhicule, et sa lame se loge dans l’épaule gauche de sa cible. Un des survivants cherche à monter dans cette voiture et à la faire démarrer ; il est hors de portée de Patrick, qui vise plutôt le type resté seul derrière la voiture, le couteau de Michael fiché dans son épaule, et l’achève. Leah tire quant à elle sur le type passé derrière le volant, et le touche au flanc – il crache du sang. Dwayne tente la même chose, mais sans succès. Sa cible démarre alors le véhicule, mais elle ne peut pas le contrôler suffisamment, et tamponne doucement l’autre voiture… Le type aux prises avec Danny le rate, ce dernier esquive sans souci, et en profite pour loger le canon de son revolver dans la bouche de son adversaire – et c’est tout son crâne qui explose quand Danny appuie sur la gâchette… Quant à Big Eddie, il s’occupe d’un autre, gargouillant dans son sang… Le combat s’arrête bientôt, faute de combattants.

 

[Le joueur incarnant Dwayne nous rejoint au cours de la scène suivante.]

 

[Dwayne, Leah, Michael, Patrick : Danny O’Bannion, Seth, Vinnie, Nick] Danny, l’air extatique, s’allume un cigare : « Ça fait du bien, parfois, de revenir sur le terrain, ça rappelle des valeurs saines… » Michael se rend auprès de Leah et Dwayne, pour voir s’ils ont besoin de soins – mais c’est à vrai dire aussi son cas… Une autre voiture arrive dans leur dos – Seth est au volant, Vinnie en sort avec un fusil à lunette, et Nick, le médecin personnel de Danny, est lui aussi là, qui s’occupe bientôt de faire des premiers soins d’urgence à tous les blessés. O’Bannion propose alors de les raccompagner en voiture à la ferme.

 

[Patrick : Nick, Danny O’Bannion ; Tina Perkins] Mais Nick entrevoit les cicatrices de Patrick, et notamment la marque de la cartouche tirée par Tina Perkins, qui lui avait explosé le ventre… et l'avait sans aucun doute tué, il était impossible de survivre à une blessure aussi grave, à bout portant... Il voit par ailleurs le tissu verdâtre qui a cicatrisé la blessure. Interloqué, il demande à Patrick : « Ça va mieux, les problèmes d’estomac ? » Patrick répond que c’est difficile à dire… Nick en profite : « C’est bien, je t’avais dit que ça s’arrangerait ! » Mais le médecin est visiblement très décontenancé par ce qu’il vient de voir, et rejoint O’Bannion pour s’entretenir avec lui…

 

[Michael : Danny O’Bannion ; Tina Perkins, Hope] Michael examine le tableau de bord modifié de la première voiture ; il y a donc deux petites boîtes au-dessus, enfoncées dans un petit espace qui leur est visiblement réservé. Il y a un œil dans la boîte ouverte, qui se tourne dans sa direction et l’observe… O’Bannion le rejoint, et enfonce son cigare allumé dans l’œil, qui crépite et donne même l’impression de pleurer… Il y a un autre organe, plus gros, dans la seconde boîte, où Michael repère aussi des traces d’écriture lui rappelant celle qu’il avait vue sur l’étrange générateur du « reflet » de la serre, chez Tina Perkins, où se trouvait Hope… Il ramasse les boîtes, puis ses lames – et récupère au passage un cran d’arrêt.

 

[Patrick : Big Eddie, Danny O’Bannion, Nick] Patrick s’adresse à Big Eddie, lui demandant s’il pourrait lui prêter son couteau un instant… La brute déteste Patrick, mais lui tend néanmoins son arme – c’est un collègue, qu’il le veuille ou non… Patrick ramasse l’arme, et se rend auprès d’un cadavre pour en découper un morceau ; il tombe tout d’abord sur des plaques de peau sèche et vaguement écailleuse, évoquant une horrible maladie… Il préfère une viande plus « saine », et prélève de la chair là où la peau n’est pas affectée par ce répugnant stigmate. Après quoi Patrick rend son couteau à Big Eddie, et, tout sourire, se met à manger la chair qu’il vient de découper sur le cadavre ! Big Eddie n’en revient pas, il est viscéralement écœuré… Patrick s’interrompt, lui demandant s’il veut goûter – c’est vraiment bon ! Mais Big Eddie refuse, sans surprise, et Patrick se remet à son repas – grommelant après chaque bouchée combien il a faim… O’Bannion le regarde faire, imperturbable et silencieux – tout au plus lui dit-il de ne pas manger dans la voiture, de crainte de tout salir… En fait, cette situation semble l’amuser ! Patrick comprend ce que lui dit son chef, et n’a pas le temps de tout manger ; peu importe : il rote, et jette ses restes. Après quoi il monte dans la voiture, sous l’œil révulsé de Nick, tandis que Big Eddie essuie sa lame avec grand soin…

 

[Dwayne, Leah, Michael, Patrick : Danny O’Bannion ; Liam] Danny a offert des cigares à tous, pour se détendre ; Dwayne allume le sien, mais Michael préfère le garder pour plus tard. Leah, toujours amochée, prend soin de garder ses distances avec Patrick. Danny se montre très gentil avec elle – au point où ça a quelque chose de condescendant : « T’en fais pas, c’est le métier qui rentre… » Il tend à Dwayne une carte du Garage Hammer, désignant un certain Liam : ce sera désormais notre contact pour tout ce qui concerne les véhicules.

 

[Michael : Danny O’Bannion, Big Eddie] En route, O’Bannion leur demande quelles sont leurs découvertes récentes. Michael évoque à demi-mots des « technologies inconnues »… Mais Big Eddie n’en croit pas un mot : « De la sorcellerie, ouais ! » Les hommes de Danny étudieront la scène pour en apprendre le plus possible.

 

[Patrick : Danny O’Bannion, Big Eddie] O’Bannion se tourne alors vers Patrick, le félicitant pour sa « capacité de résistance étonnante », disant même que « ça fait honneur aux Irlandais » ! Patrick acquiesce, puis dit qu’il a une bonne et une mauvaise nouvelle : « Je suis mort, et, après la mort, il n’y a rien… » O’Bannion, jouant au bon catholique, dit qu’il a pour sa part des « garanties ». Mais Patrick insiste : « Non, il n’y a rien, rien de rien ! » Big Eddie, étonnamment croyant, mais surtout hostile vis à vis de Patrick, s’énerve – il n’apprécie visiblement pas ses allégations allant à l’encontre de ses propres croyances… O’Bannion sait qu’ils ont un contentieux, et n’a aucune envie de s’en mêler : qu’ils s’en débrouillent tout seuls ! Patrick a bien conscience qu’il n’est pas en mesure de se battre contre Big Eddie, mais il répète contre vents et marées qu’il est mort, et qu’il n’y avait rien au-delà…

 

[Dwayne, Michael : Danny O’Bannion ; Snake, Weedy] O’Bannion leur demande alors s’ils ont des nouvelles de la « taupe ». Michael, embarrassé (les autres tout autant…), répond que non… Danny leur fait remarquer qu’ils ont subi deux embuscades coup sur coup. Michael l’admet, avançant qu’il le redoutait et que c’est bien pourquoi ils avaient pris quelques précautions en revenant ici… Il reste évasif, peu désireux de mentionner Snake et Weedy devant son patron. Mais Dwayne, lui, n’hésite pas, bien au contraire, et transmet leur message à Danny (qu’il avait bien pris soin de noter). O’Bannion dit qu’il ne s’occupe de toute façon pas vraiment du marché de la marijuana… Pourquoi pas ? Dwayne a-t-il confiance en eux ? Oui : ils ont été très réglos, et même utiles, à deux reprises dans la soirée – leur aide a été essentielle pour qu’ils s’en tirent. O’Bannion en prend bonne note. Michael, tout de même, explique qu’il préférait que les deux Noirs ne connaissent pas la localisation de la ferme de Danny, et c’est pourquoi ils sont descendus à une heure de marche…

 

[Dwayne, Michael : Danny O’Bannion, Big Eddie ; Tina Perkins, Hope] La conversation revient sur ce qu’ils ont découvert dans la soirée. Dwayne explique à Danny ce qu’ils ont vu chez la fleuriste, Tina Perkins, et évoque sans sourciller l’étrange créature qu’est Hope. Cette menace a-t-elle été éliminée ? Dwayne n’en est pas certain – mais Michael suppose qu’ils ont quand même porté un coup assez rude à leurs « affaires »… O’Bannion précise que, si quelque chose doit arriver à la serre, il faut que ce soit un « accident ». Quant à Big Eddie, visiblement agacé, il ne cesse de marmonner devant l’incroyable récit des autres, mentionnant miroirs magiques, portails, végétaux conscients, etc.

 

[Dwayne, Leah, Patrick : Danny O’Bannion, Big Eddie, Nick] Ils arrivent à la ferme, et Danny les invite à se reposer. Quand Patrick descend de voiture, Big Eddie lui fait un croche-patte : « Quand tu veux, le taré ! Tu me dis le lieu et l’heure, quand tu veux ! » Mais Patrick se contente d’en rire… Les autres s’en détournent : comme Danny l’a dit, c’est leur problème… Dwayne et Leah sont toujours à moitié paralysés ; Nick leur injecte un produit qui devrait faciliter les choses…

 

[ATTENTION : les deux brèves scènes suivantes, m’impliquant, ont été jouées en arrière-salle ; considérons-les comme des SPOILERS ; je vais les retranscrire ici, parce que ça sera utile pour la suite et pour les lecteurs éventuels non joueurs, les fous, s’il y en a, mais de sorte que le texte ne soit lisible qu’en le sélectionnant ; ceci étant, camarades PJ, NE LISEZ PAS LES DEUX PARAGRAPHES QUI SUIVENT, bande de petits curieux…]

 

On toque à ma porte ; je m’étais allongée, et demande de qui il s’agit : c’est Danny. Je me vêts d’une robe de chambre et vais lui ouvrir, lui disant d’entrer. Il me parle tout d’abord du Docteur East – un homme courageux, pour être ainsi revenu à Arkham… Je lui réponds qu’il y était sans doute pour quelque chose, lui ayant offert sa protection, mais Danny prétend que non, il n’avait pas idée de l’identité du bon docteur. Mais il croit volontiers que le fugitif a du talent… J’approuve ; et je suis persuadée qu’il pourrait être très utile contre Hippolyte Templesmith, il a visiblement une dent contre lui… Hélas, il n’est pas très coopératif – notamment du fait de son exigence que l’on démasque la « taupe » au préalable… Mais Danny me charge de le rallier à « notre cause ». J’accepte, un peu lasse (je n’ai pas vraiment le choix, il est vrai), je vais faire de mon mieux…

 

Après quoi Danny me dit qu’il a appris que j’ai rencontré « Jingles ». Surprise, je commence par dire que ce nom ne mévoque rien… mais comprends alors même que je prononce ces mots à qui Danny faisait allusion. Et Danny me dit d’ouvrir la porte ; j’obtempère, et entends des tout petits bruits de pas, sans rien voir ; O’Bannion se penche dans cette direction et parle à la créature invisible dans un vieil irlandais qui m’échappe largement… Danny me dit ensuite que ces « lutins », avec qui il s’est associé suite à notre affaire il y a quelque temps de cela – je suis la seule, parmi les PJ, à y avoir participé, les autres sont morts ou disparus… –, se sont révélés plus qu’utiles, et le seront encore, surveillant la ferme aux ordres de Danny. J’explique ma méfiance : notre dernière rencontre avait été pour le moins conflictuelle… Mais la situation a changé : maintenant, les « lutins » travaillent avec Danny ; et, par ailleurs, ils semblent me vouer une étonnante estime – se souvenant de cette scène improbable, où une jolie rousse se battait contre eux en se livrant à une sorte de danse aussi gracieuse que redoutable… Bref : d’une manière ou d’une autre, ils sont maintenant dans notre camp, et participeront à la défense de la ferme en sus des gardes plus « traditionnels » (ces derniers sont vaguement au courant des implications surnaturelles de l’affaire, mais Danny leur a dit de s’occuper de défendre la ferme, et de nous laisser tranquilles au-delà). Par contre, il ne faut pas que j’en parle aux autres – d’autant plus que nous supposons donc qu’il y a une « taupe » parmi nous (j’acquiesce, sans en dire davantage). J’espère cependant qu’il n’est pas trop tard : déconcertée par le retour des « lutins », j’avais mentionné leur existence à un des gardes – mais, par chance sans doute, celui-ci m’avait clairement prise pour une débile… O’Bannion s’en satisfait, et prend congé ; mais j’entends du bruit au rez-de-chaussée et m’y rends.

 

[Dwayne, Leah, Michael, Patrick, Tess : Charles Reis, Fran, Lewis Garden, Docteur East/Herbert West, Jamie] Je descends m’entretenir avec mes collègues, enfin revenus. Je souhaite apprendre ce qui s’est passé – n’ayant pas forcément grand-chose à dire de mon côté : mes recherches se sont avérées plus frustrantes qu’autre chose (même si je suppose que Charles Reis pourrait être un allié utile), et je regrette surtout de ne pas les avoir accompagnés sur le terrain… Je mentionne cependant les mains « espionnes », avec leurs petites boîtes. Je leur dis aussi ce que Fran a fait : elle a rencontré l’étudiant en médecine Lewis Garden au Art’s Billiard, qui semble prêt à nous assister pour « emprunter » une salle d’opération de l’Université Miskatonic – et sans doute Fran peut-elle négocier pour en obtenir de meilleures conditions, en flirtant un peu… L’idée de l’opération travaille Michael, qui avance un peu laconiquement que l’état de Patrick « s’est aggravé »… Ils me parlent enfin de sa « résurrection ». Michael insiste, il faut faire vite – mais je lui réponds que nous ne pouvons rien faire à ce sujet avant la prochaine soirée… Il faut cependant contacter East de nouveau, et Michael se charge de rédiger un message à laisser à sa boîte postale. Je redoute cependant que East se montre toujours aussi intraitable en ce qui concerne la « taupe » à débusquer… Michael dit qu’il va mentionner l’état de Patrick, ce qui pourrait susciter la curiosité du Docteur East, mais je crains qu’il soit trop psychorigide pour que ça marche – peut-être faut-il mentionner les mains et les boîtes, en précisant que nous nous en sommes chargés ? Après quoi nous allons tous nous coucher (sauf Patrick), en entendant au passage Fran et Jamie qui se « divertissent »…

 

[Patrick] Patrick se rend dans la cuisine – il a encore faim, il cherche de la viande… Manger lui fait beaucoup de bien ! Il va ensuite au salon, où il s’enfonce dans un fauteuil confortable… Au bout d’un certain temps, il entend le téléphone qui sonne, et va décrocher. À l’autre bout du fil, il entend… sa mère ! Qui lui demande si c’est bien lui… Patrick est au moins aussi décontenancé : « Maman ? » Puis il entend un cri de douleur, et sa mère ne lui répond pas ; à sa place, il entend une vois masculine assez grave (qui rappelle à Patrick un « collègue » du temps où il était en Irlande), qui demande où le retrouver – précisant qu’ils s’en sont pris à sa mère, et qu’elle souffrira si Patrick ne coopère pas… Patrick obéit, puis raccroche ; il va voir les gardes, leur disant que des gens dangereux vont arriver d’un instant à l’autre… mais il remarque alors que ces gardes sont des combattants de l’IRA, qu’il avait connus dans le temps ! Et ceux-ci s’en prennent aussitôt à lui, l’assommant et le ligotant…

 

[Patrick] Patrick est aux bords de l’inconscience, mais sent qu’on le traîne par terre. Il essaye de se débattre, mais sans grand succès. Il entend un bruit évoquant du bois sur lequel on cognerait. Les membres de l’IRA le soulèvent, et le plongent dans un tonneau rempli de saumure, où Patrick étouffe – il comprend par ailleurs qu’un cadavre se trouve à ses côtés dans le tonneau… On le fait rouler par terre. Patrick, paniqué, essaye de défoncer le fond du baril en lui donnant de violents coups de pied ; ça ne donne pas grand-chose, et il s’étouffe de plus en plus dans la saumure… Puis ses efforts commencent à payer un minimum : de son talon, il a à peine percé le fond du tonneau, suffisamment toutefois pour que la saumure s’en écoule lentement. Mais Patrick sent alors qu’on a balancé le baril dans le vide, il est conscient de sa chute interminable…

 

[Patrick : Hippolyte Templesmith, Fran] Au bout d’un temps étonnamment long, le tonneau heurte le sol lourdement – Patrick discerne un bruit métallique, qui lui évoque des rails… Il entend en outre un bruit de pelle, régulier, ainsi que des mugissements las, le renvoyant au « souterrain infernal » de Hippolyte Templesmith ! Patrick, affolé, continue à taper dans le fond du baril, en hurlant : « À l’aide ! » Et il croit alors entendre Fran, appelant elle aussi au secours…

 

[Patrick : Danny O’Bannion, Vinnie, Big Eddie, Liam] Puis la chute du tonneau reprend. La saumure s’en écoule, très lentement… Mais Patrick se rend compte que le cadavre obture en partie le petit orifice. Après quoi le tonneau heurte enfin le sol, et éclate ; Patrick constate qu’il se trouve sur un sol d’herbe verte. Il sent des mains qui le « réveillent » et l’installent sur le dos ; surtout, il sent une odeur très particulière – l’odeur indéfinissable de l’Irlande, du printemps au pays… Et il voit alors des silhouettes familières : Danny O’Bannion, Vinnie, Big Eddie, et enfin Liam, son grand-père – lequel le remet ensuite debout et lui demande si ça va… Patrick, un peu perdu, voit des fermière qui étendent leur linge, tandis que leurs hommes vont travailler dans les champs… Patrick pleure maintenant, en appelant son grand-père, lequel lui dit de se reprendre. Ses comparses sont habillés comme des paysans, mais semblent exprimer une certaine fierté de porter ces frusques – pourtant bien éloignées des goûts de Danny et de ses sbires… Ils sont par ailleurs armés de mitraillettes Thompson (mais des modèles sans « camembert »).

 

[Patrick : Danny O’Bannion, Liam] O’Bannion demande alors à Patrick s’il est prêt pour la mission. Patrick lui demande de quoi il s’agit ; Liam dit « Oui, il a vraiment pris un sacré coup sur la tête… » Mais Patrick constate alors qu’il a l’impression déroutante d’être dans un corps « neuf », ou en tout cas « jeune », sans avoir pour autant perdu l’expérience acquise plus tard… On lui fait un briefing : il s’agit de poser des charges explosives pour faire dérailler un train rempli de soldats britanniques. Patrick s’en souvient, maintenant ; et c’est son grand-père Liam qui a conçu la bombe – un amas de dynamite avec un chronomètre en guise de détonateur. « Tu t’en rappelles ? On en a parlé hier soir pendant des heures… » Oui, Patrick se souvient, maintenant. Est-il prêt ? Oui… Liam lui pose la main sur l’épaule, il est visiblement fier de son petit-fils ; après quoi il lui tend la bombe – et Patrick se souvient qu’il avait travaillé avec lui dessus, et la prend. Mais il a une chose à dire à son grand-père : « Papy… Je sais que Dieu n’existe pas, mais je crains quand même l’enfer… » Liam lui répond : « L’enfer, c’est pour nos ennemis ; fais honneur à ton peuple et ta famille ! »

 

[Patrick : Fran, Liam] Patrick se rend sur le site de l’attentat. Il reconnaît en chemin Fran, toute gamine, un doudou (un lapin en peluche) dans les bras ; il s’arrête devant elle, et elle lui demande s’il a vu son papa… Patrick lui répond : « Non… Mais mon grand-père est là-bas, c’est un gentil monsieur… Il pourrait être un nouveau papa… » Fran poursuit : « La dernière fois que j’ai vu mon papa, les soldats britanniques l’emmenaient… » Patrick lui dit qu’ils vont l’aider. Et Fran se serre contre sa jambe, le remercie, puis rentre à l’intérieur de la petite ferme à côté.

 

[Patrick : Big Eddie, Danny O’Bannion, Vinnie] Patrick arrive au lieu de l’attentat, où l’attend Big Eddie, qui maugrée : « Toujours en retard… » Mais Patrick se contente de dire qu’il est prêt. O’Bannion est là lui aussi, qui intervient : Vous deux, arrêtez vos conneries ; z’allez pas foutre ce plan en l’air à cause de votre inimitié ? » Ils montent tous sur la colline où se trouve la voie ferrée. Danny leur fait le geste de se dissimuler, sans un bruit. De l’index, il désigne deux soldats britanniques sur la route ; il y en a d’autres derrière. Leur uniforme est rutilant, ce qui génère un fort contraste avec les frusques des Irlandais… Mais il y a autre chose, une nature bestiale qu’ils ne dissimulent en rien : Patrick constate que les doigts des soldats sont griffus, tandis que leurs têtes ont quelque chose de rongeurs, de rats plus précisément – c’est d’autant plus flagrant quand ils s’arrêtent, régulièrement, pour renifler… Danny dit que ce sont des éclaireurs, et qu’il ne faut surtout pas qu’ils les voient, sinon tous vont leur tomber dessus… Pourtant, il se précipite aussitôt sur l’un des gardes, et l’assomme d’un unique coup sur la tête ; son comparse, cependant, braque aussitôt Danny, qui se met à l’insulter… avant de se prendre un coup de crosse. Vinnie traverse quant à lui la route, pour se dissimuler dans les hautes herbes, et Big Eddie fait de même ; aussi Patrick les suit-il à son tour. Il entend des cris de douleur… et constate que Danny, qui ne cesse d’insulter les soldats tout en encaissant leurs coups, s’est sacrifié pour qu’ils puissent mener leur mission à bien. Ils arrivent au niveau des rails. Big Eddie et Vinnie regardent Patrick, qui a la bombe – il a toutes les instructions en tête, il sait exactement comment la placer ; à vrai dire, il a l’impression de l’avoir déjà fait… Il s’exécute. Vinnie le félicite pour son professionnalisme, tandis que Big Eddie grommelle. Ils entendent bientôt le train qui approche ; Big Eddie et Vinnie retournent se dissimuler dans la végétation, tandis que Patrick active le compte à rebours, avec une extrême précision, avant d’aller s’abriter à son tour.

 

[Patrick : Big Eddie, Vinnie ; Fran] Le train passe devant eux… et une grande explosion déchiquète la voie ferrée, le train déraille, on entend d’autres explosions (comme si elles s’enchaînaient, l’une entraînant l’autre) ; les wagons sont secoués dans tous les sens, certains se détachent et font des tonneaux, se déversant presque au niveau où se sont réfugiés les Irlandais ; en jaillissent une multitude de corps et de bagages… mais pas d’armes ni d’uniformes : ce sont des civils, homme et femmes, enfants et vieillards… Patrick comprend enfin : le conflit s’éternisant, les soldats britanniques avaient obtenu de la Couronne qu’elle fasse venir leurs familles auprès d’eux… Patrick est entouré de scènes d’horreur : un enfant mort avec dans ses bras un doudou semblable à celui de Fran, un homme amputé qui cherche à se déplacer mais éprouve les plus grandes difficultés… Patrick se jette sur Big Eddie : « Bande de tarés ! C’est pas des militaires, c’est des civils ! » Mais Big Eddie et Vinnie sont tout aussi choqués que lui : « On n’en savait rien, qu’est-ce que tu crois ? » Vinnie est considérablement abattu, le visage pâle devant l’horreur du spectacle ; Big Eddie aussi, sans doute, mais il n’en repousse pas moins violemment Patrick. Celui-ci lui hurle à la face : « Quand on fait ce genre d’opérations, on se renseigne ! » Mais Big Eddie lui répond : « Tu y as participé comme nous, et c’est toi qui as posé la bombe ! » Patrick se rend compte que c’est vrai, qu’il partage pleinement leur responsabilité dans cette tragédie ; il s’éloigne…

 

[Patrick : Big Eddie, Vinnie] Un soldat britannique en sanglots, à la tête évoquant toujours un rongeur, sort de fourrés et tire sur Patrick, traitant les Irlandais d’assassins. Big Eddie et Vinnie ripostent, touchent quant à eux de nombreux gardes, mais pas celui qui s’en est pris à Patrick. Ce dernier continue à s’éloigner – vers la maison de son grand-père ? Big Eddie attire l’attention du garde, qui lui tire maintenant dessus plutôt que sur Patrick hagard – et Big Eddie et le soldat s’effondrent en même temps… Patrick continue son chemin, il veut rejoindre son grand-père. Big Eddie, à terre, l’insulte : « Me remercie pas, connard ! » Patrick y reste indifférent. Big Eddie lui explique qu’il ne l’aimait pas, mais qu’il respectait au moins le résistant irlandais en lui… « Putain de famille ! »

 

[Patrick : Liam, Danny O’Bannion] Il y a plein de véhicules militaires dans le village, des Union Jacks sont affichés partout, tandis que des soldats-rongeurs se pavanent dans la place. Patrick voit dans le village tous les Irlandais qu’il a jamais connus, à toutes les époques de sa vie (y compris nous), qui creusent la terre, fouettés par les soldats ; ils ont des fermetures éclairs sur leur corps ; Liam, le grand-père de Patrick, est pour sa part écorché. Danny O’Bannion, quant à lui, est agenouillé devant la reine d’Angleterre (elle aussi arbore un museau de rongeur), et lui baise la main ; il désigne ensuite Patrick du doigt… et tout le monde, Britanniques comme Irlandais, fait bientôt de même, et tous hurlent : « TRAÎTRE ! » Patrick poursuit cependant son chemin, marmonnant sans cesse : « Ici, c’est l’enfer… Ici, c’est l’enfer… » Il est assailli de toutes parts, mais n’y prête pas attention.

 

[Patrick : Hippolyte Templesmith, Mortimer ; Tess] Puis Patrick reconnaît le buste de Hippolyte Templesmith, toujours aussi élégant, narquois également, qui l’observe, rayonnant, vainqueur ; les tripes de Patrick le mettent à genoux. Mais il ne s’en prend pas moins, verbalement, à Templesmith : « Ris toujours, ton tour viendra, d’autres personnes s’occuperont de toi ! » Mais Templesmith lui répond, d’une voix sifflante : « Savoureux… Tant de souffrances ! Votre esprit est encore plus fissuré que celui de Tess… » Patrick sent alors une odeur de lilas, et discerne des trainées mauves dans ciel – qui décontenancent semble-t-il tout autant Templesmith… Puis tous ces phénomènes s’arrêtent subitement. Templesmith reprend, dans le vide : « Étonnant… mais pathétique. » Il se tourne à nouveau vers Patrick : « Vous savez maintenant que vous n’êtes pas à l’abri de moi, de jour comme de nuit… » Il indique à sa victime une boîte postale, afin qu’il s’y rende pour y déposer les livres et parchemins que nous avons « volés » à Templesmith : « Pas besoin d’en parler aux autres ; vous avez l’habitude de trahir… » Patrick lui répond que c’est d’accord… mais n’en croit pas un mot, et Templesmith s’en rend compte : « Alors, la douleur… » Et une vague de vermines apparaît dans sa bouche, en jaillissant par dizaines de rongeurs qui se ruent sur Patrick, lui crachent dessus, puis se mettent à le grignoter ; apparaît également Mortimer, qui disparaît, réapparaît, disparaît, réapparaît, etc., en arrachant à chaque fois des lambeaux du visage de Patrick ; au bout d’un long moment d’horrible souffrance, il ne reste plus que le crâne, toute la chair le recouvrant ayant été grignotée par les rats ; et ceux-ci, maintenant, cherchent à gagner le cerveau de Patrick en passant par ses orbites…

 

[Patrick : Hippolyte Templesmith, Tess] Patrick se réveille, en hurlant ; il se souvient de ce que je lui avais dit, que Templesmith avait promis de lui rendre une visite onirique… Il hurle, encore et encore ; et a en tête l’image de la boîte postale mentionnée par Templesmith, dont il connaît parfaitement l’adresse…

 

À suivre…

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Le Vent se lève, de Hayao Miyazaki

Publié le par Nébal

Le Vent se lève, de Hayao Miyazaki

Titre : Le Vent se lève

Réalisateur : Hayao Miyazaki

Titre original : Kaze tachinu

Année : 2013

Pays : Japon

Durée : 126 min.

 

Il était bien temps de me remettre à Miyazaki – et peut-être tout particulièrement à cet ultime film qu’il a réalisé, censément le dernier, le génial réalisateur ayant pris sa retraite (mais je me demande s’il ne l’avait pas déjà fait ?). Un film qui, sans doute, se démarque de bon nombre des productions de son célèbre studio Ghibli – encore que pas forcément autant qu’on a bien voulu le dire. Ce qui est certain, c’est que Le Vent se lève a suscité des réponses partagées à sa sortie en salles : d’aucuns y ont vu un superbe film, un « ultime chef-d’œuvre », avançant même parfois qu’il s’agissait peut-être d’un des meilleurs Ghibli ; mais d’autres… ont considéré que cet ultime film avait un contenu polémique, pour quelque raison que ce soit : on a évoqué, en vrac, la question politique, essentielle… mais pour en tirer des conséquences différentes et même radicalement opposées, ce qui est pour le moins éloquent ! Il y en a ainsi eu pour critiquer le film au regard de son supposé contenu nationaliste et belliciste – hein ? sérieux ? –, quand d’autres, au Japon surtout – des nationalistes et bellicistes, donc… –, l’ont vilipendé comme antipatriotique et insultant… Dans un autre registre, on a aussi mentionné le personnage féminin principal – en déplorant que ce soit une femme soumise à son homme et se sacrifiant pour lui ; on a d’ailleurs insisté sur ce que l’homme en question était nécessairement un gros con et un égoïste… Cerise sur le gâteau, on s’est même plaint de ce que plusieurs personnages du film, dont le héros, fument à longueur de temps ! C’EST MAL !

 

Autant de critiques qui m’interloquaient un brin, voire me dépassaient complètement, a priori. Maintenant que j’ai vu le film – et que je m’en suis régalé, autant le dire de suite : je l’ai trouvé parfaitement superbe et pertinent –, ces allégations aussi diverses soient-elles me dépassent toujours autant… Je reviendrai sur tout cela en temps utile, mais décrivons d’abord un peu le film en lui-même.

 

On sait la fascination de Hayao Miyazaki pour l’aéronautique, et les machines volantes les plus fantasques – parmi les témoignages les plus éloquents à cet égard, on peut mentionner les très bons Porco Rosso et Le Château dans le ciel, mais c’est là un trait tellement récurrent qu’on peut sans doute affirmer sans trop de risques de se tromper qu’il infuse peu ou prou dans la quasi-totalité de l’œuvre du maître. Pour son ultime film, il a donc décidé d’aborder ce sujet de manière plus frontale, mais aussi plus réaliste (ce pourquoi, là encore, on l’a autant loué que critiqué…) –, en guise de dernier témoignage de cette passion obsédante, sans doute en forme de récapitulation de l’œuvre globale, qu’il s’agisse ensuite d’y voir une justification ou une pondération (sujet complexe, à débattre).

 

Le héros du film s’appelle Jirō Horikoshi, et c’est à la base un personnage bien réel : un ingénieur aéronautique japonais, connu surtout pour avoir conçu les fameux chasseurs appelés « Zéros », et qui devaient jouer un rôle crucial durant le second conflit mondial… Ce titre, de gloire ou de déshonneur, oriente déjà le propos du film, en appuyant sur l’ambiguïté du personnage – encore que l’expression ne soit peut-être pas tout à fait juste : est-ce bien le personnage qui est ambiguë, ou son œuvre ? Les deux sont-ils nécessairement liés à ce point ? À tout prendre, Jirō, durant l’ensemble du film, est somme toute quelqu’un de plutôt sympathique : rêveur, mais pas au point d’en oublier totalement le monde réel, où, enfant, il se fait justicier pour protéger les plus petits que lui ; ingénieur habile et consciencieux, qui fait preuve d’un enthousiasme de tous les instants pour son travail – au point où ce dernier perd de sa substance en tant que telle pour devenir occupation artistique délibérée et toujours enthousiasmante… Ou peut-être pas ; peut-être sa petite sœur a-t-elle raison, qui, à plusieurs reprises durant le film, sermonne Jirō en raison de son égoïsme… Peut-il vraiment, le naïf ou le faussement naïf, se livrer à son activité de conception d’avions sans être outre-mesure affecté par le fait que son client principal sinon unique sera l’armée japonaise ? Les avions de Jirō, c’est un fait, seront équipés de bombes et de mitrailleuses, et cibleront à n’en pas douter des populations civiles dans les guerres absurdes que le Japon, tenant toujours plus de la dictature militaire ultra-nationaliste, livre déjà en Chine, et bientôt dans le Pacifique…Le travail de Jirō sur ces engins de mort, dès lors, peut-il vraiment être embelli et justifié par ces nombreuses et belles séquences oniriques, où Jirō, le jeune Japonais, croise la route de son modèle, l’ingénieur aéronautique italien Caproni, confronté tout au long de sa vie à la même terrible ambivalence, mais s’en accommodant en définitive au seul motif de créer de « beaux avions », toujours plus improbables ? Le propos politique est bien là – mais il n’a heureusement rien d’unilatéral, et, si Le Vent se lève ne dissimule en rien cette problématique essentielle, qui est bel et bien en son centre, c’est néanmoins en la proposant au regard inquisiteur du public au travers d’allusions globalement discrètes et subtiles. Bon, tous les spectateurs ne sont sans doute pas aussi subtils et discrets – d’où les polémiques, peut-être inévitables, stigmatisant le scandaleux pamphlet nationaliste/militariste et tout autant l’odieux brûlot antipatriotique… Certains personnages de l’entourage de Jirō, pourtant, envoient à cet égard des signes assez forts (mentionnons notamment son collègue plus austère, Honjō, et le mystérieux dissident allemand Castorp, sympathique anti-nazi qui se lie avec Jirō, mais ne lui cache en rien sa conviction de ce que, dans les années à venir, le Japon pâtira de ses alliances malvenues et de son impérialisme belliciste, et en viendra même à « exploser » ; au passage, le personnage de Castorp est emprunté à La Montagne magique de Thomas Mann, inspiration revendiquée encore que de manière assez tordue, mais pas moins jubilatoire), mais il faut croire que cela n’a pas suffi… Je reviendrai là-dessus plus tard.

 

Il faut tout d’abord envisager une autre question. L’ambiguïté de Jirō, tout sympathique et enthousiasmant car enthousiaste qu’il puisse paraître, est cependant souligné d’une autre manière, dans un cadre plus intime – pas exempt pourtant de conséquences politiques plus larges, à en croire bien du monde… Si l’évocation de la carrière professionnelle de Jirō correspond largement à celle du véritable Jirō Horikoshi, Hayao Miyazaki lui a cependant accolé une autre dimension puisant à d’autres sources : une romance… Bon, je ne suis pas le dernier à pester quand un réalisateur, adaptant ceci ou cela, trafique la chose pour y injecter à tout crin de la romance « tout public », PARCE QU’IL LE FAUT… Sinon, c’est pas un vrai film, hein ? Le cas de Hayao Miyazaki est sans doute bien différent, heureusement – car cette romance participe bien du propos global du film, et avec finesse… encore qu’il s’en soit là aussi trouvé pour la critiquer vertement. C’est la deuxième dimension du film, qui renvoie au roman Le Vent se lève (un vers emprunté à Paul Valéry, se prolongeant par « Il faut tenter de vivre », leitmotiv qui parcourt l’ensemble du métrage en suscitant presque à chaque nouvel emploi un sens entièrement nouveau, c’est très bien joué), écrit par Tatsuo Hori – un livre largement autobiographique, où l’auteur se confie quant à ses liens avec son épouse souffrant de tuberculose.

 

D’où le personnage de Nahoko (nom tiré dudit roman), rencontré par le plus grand des hasards à bord d’un train, contraint de s’arrêter par le séisme du Kantō ; ici, Jirō l’égoïste se montre des plus serviables, en venant en aide à la jeune fille inconnue et à sa compagne à la cheville fracturée… Bien plus tard, les jeunes gens se croiseront à nouveau – ayant toujours en tête le souvenir de cette romanesque première rencontre –, et il en découlera comme de juste un tendre flirt, émaillé de séquences touchantes et certainement pas innocentes, qui illustrent déjà le cœur partagé de Jirō entre la charmante et souriante jeune femme d’une part, et d’autre part ses avions toujours plus performants et toujours plus beaux. Et on en arrivera à la proposition de mariage – la jeune femme mentionnant cependant à son promis qu’elle souffre de tuberculose, à l’instar de sa mère, et ne l’épousera qu’une fois guérie… On se doute bien sûr qu’il n’en sera rien : la santé de Nahoko décline sans cesse, impliquant bientôt de l’envoyer dans un sanatorium, dont elle fuira pourtant afin d’épouser Jirō malgré la demande initiale – il s’agit de profiter du peu de temps qu’il leur reste… Nahoko, clairement, se sacrifie pour Jirō – et il n’est effectivement pas dit que ce dernier s’en rende bien compte, ou plus exactement soit en mesure d’envisager pleinement la portée de ce sacrifice ; tandis que son épouse affaiblie reste à la maison (d’abord, en fait, celle de son supérieur Kurokawa, où Jirō recherché par la police politique, pour une raison jamais pleinement déterminée, a trouvé refuge ; Kurokawa, petit homme tout sec, un peu bouffon et agaçant d’exigence lors de ses premières apparitions à l’écran, mais qui s’avère au fond avoir le cœur sur la main, et, contre toute attente, une empathie autrement développée que Jirō – il n’hésite d’ailleurs pas, ainsi que sa sœur, à critiquer l’égoïsme du jeune homme, la certitude que son épouse ne survivra pas à la lubie de leur union de dernière minute…), Jirō se consacre en fait toujours à son travail avant toute chose. Sa femme mourante l’aide, mais de par sa seule présence – et semble très bien s’accommoder de cette situation qu’un œil extérieur ne pourrait trouver que douloureuse et sans doute aussi navrante… Jirō laisse faire, et en profite à sa manière : n’a-t-il donc pas de cœur ? Ou bien est-ce là le meilleur hommage qu’il puisse rendre au dévouement choisi de sa femme ? Viendra pourtant le moment pour elle de retourner au sanatorium afin d’y mourir – loin des yeux de Jirō : tout ceci, après tout, visait à ce qu’il n’ait que de beaux souvenirs en tête…

 

L’ultime prise de conscience de Jirō, quant à l’horreur militaire promise par ses avions, n’en est peut-être pas tout à fait une ; et si le Caproni onirique, dans le cimetière des avions, amène le jeune Japonais à se ressouvenir de tout ce que son épouse affaiblie a fait pour lui, la réaction de l’ingénieur nippon a pourtant de quoi laisser perplexe – ce « Merci, merci ! » larmoyant, emprunt d’émotion sans doute, mais pour quelle raison précisément ? Au fond, on n’en saura rien… ou du moins le film ne nous imposera-t-il pas ici un point de vue – Miyazaki est trop juste pour cela. Le Vent se lève s’achève donc sur une fin ouverte, déconcertante à n’en pas douter – et convoquant une dernière fois dans la carrière du grand réalisateur la faculté de ses spectateurs à tirer leur propre interprétation du film, et peut-être aussi, du fait de ce statut revendiqué d’œuvre ultime, de procéder de même à l’égard de la carrière entière du patron de Ghibli, Le Vent se lève en étant une bien singulière coda…

 

Le Vent se lève est donc un film qui fait sens, mais avec une remarquable délicatesse – bien loin de tout manichéisme (façon Disney ? La qualification de Miyazaki sous le nom de « Walt Disney japonais » m’a toujours paru au mieux contestable et en tout cas guère pertinente…), ou de tout caractère « unilatéral ». Mais ce sont là à n’en pas douter des qualités ! Enfin, en ce qui me concerne…

 

Mais l’accueil du film a donc été variable – et parfois pour de très mauvaises raisons. J’avais un vague préjugé à cet égard, et j’ai le sentiment qu’il a été tristement confirmé : il s’en est en effet trouvé beaucoup pour regretter que ce film ne soit pas aussi « familial » que la plupart des Ghibli – qualificatif d’ailleurs un peu biaisé, puisque l’on entend alors par-là davantage « films destinés aux enfants, ou du moins qu’ils peuvent regarder », que « familial » à proprement parler. À l’évidence, ce n’est pas du tout le cas de Le Vent se lève, métrage clairement destiné à un public adulte, même si les toutes premières scènes – portant sur l’enfance de Jirō – peuvent un temps susciter cette illusion, bien vite balayée, toutefois : la scène du tremblement de terre du Kantō de 1923 ne laisse plus aucun doute à cet égard. Nulle violence graphique, ici, toutefois – on a vu bien pire dans des films de Miyazaki censément regardables par des enfants, sinon destinés à eux, comme par exemple l’immense Princesse Mononoké : non, ce qui dissuade de montrer Le Vent se lève à des mioches, c’est un amalgame de divers traits, une lenteur relative touchant parfois aux limites de la contemplation, un propos technique complexe qui dépassera à n’en pas douter les gniards (d’ailleurs, moi-même, à vrai dire…), une ambiguïté tant politique que « sentimentale », où le pays et ses alliances sont questionnés comme le sont dans une autre sphère le couple et le sacrifice intime, qui passera au-dessus de la tête de la très grande majorité des mioches… Ils s’ennuieront. La critique, dès lors, ne porte en rien, puisqu’elle s’applique à un autre film : Le Vent se lève n’est pas un dessin animé pour les enfants ; le critiquer sous cet angle me paraît donc parfaitement absurde… D’autant plus, sans doute, que tout Ghibli n’est pas (l’excellent) Mon voisin Totoro – des films tels que Princesse Mononoké, déjà cité, ou encore Le Voyage de Chihiro (probablement le chef-d’œuvre de Miyazaki en ce qui me concerne), développent régulièrement des propos complexes, et si des enfants pouvaient éventuellement les regarder, ils n’étaient clairement pas le cœur de cible… Mais, à tout prendre, Le Vent se lève s’inscrit bien davantage dans la lignée du phénoménal Le Tombeau des lucioles, de Isaho Takahata (d’après le récit d’Akiyuki Nosaka) ; vous tenez vraiment à le montrer à des enfants, celui-là ? Ou à vous plaindre de ce qu’il ne soit pas « familial » ? J’ose espérer que non… Dès lors, comment peut-on critiquer Le Vent se lève sur cette base ? Ça me paraît totalement incompréhensible…

 

Une critique essentielle lui est corrélée, qui porte sur l’ambiguïté du film : que penser de Jirō ? Le doux rêveur qui construit des armes de guerre, et s’accommode très bien, faut-il croire, de ce que ses créations sèmeront la mort – tant que les avions sont beaux… Le travailleur enthousiaste, qui néglige sa femme, laquelle reste à demeure, contrainte et forcée, et meurt à petit feu pour lui, pour son travail – sacrifice dont il n’a peut-être même pas pleinement conscience… Le « justicier » qui se pique de donner généreusement des gâteaux aux enfants trainant dans la rue – gâteaux dont ils ne veulent pas, eux qui sont des millions, et privés d’un réconfort et d’une aide sociale pourtant nécessaires, au seul motif que le Japon préfère avant tout s’armer pour les conflits à venir – industrie dans laquelle s’engouffrent les fortunes que Jirō lui-même ne perçoit pas vraiment, tout en en profitant sans se poser davantage de questions…

 

Oui, tous ces aspects figurent dans le film – et c’est tant mieux ! Mais que reprocher ici à Miyazaki ou à son personnage Jirō ? Que le film soit « ambigu » serait donc une faiblesse ? Miyazaki aurait dû dire, plus encore qu’il ne le fait déjà (malgré tout, et de manière assez explicite) que LA GUERRE, C’EST PAS BIEN ? Il aurait dû insister plus encore qu’il ne le fait déjà sur l’égoïsme et l’aveuglement de Jirō ? Il aurait dû faire de Nahoko une femme plus libre et certainement pas soumise comme elle l’est – et peu importe qu’elle soit un personnage de femme dans le Japon ultra-patriarcal de la première moitié du XXe siècle, et peu importe aussi, là ça devient surréaliste, la dimension volontariste du personnage, qui est toujours celle qui fait les choix en pleine connaissance de cause, s’assumant pleinement et vivant sa vie, pour le peu qu’il en reste, à la façon qu’elle a choisie ?

 

Je ne comprends rien de tout cela ; ça me dépasse vraiment… J’ai l’impression de spectateurs qui ont mal admis le film parce qu’il avait une part « dérangeante » dans son propos, et ne se montrait pas unilatéral et explicite pour condamner vertement tout ce qu’il y a de « mauvais » dans le par ailleurs « bon » Jirō. Mais, bon sang, pourquoi ? Le film ne gagne-t-il pas à cultiver cette complexité des personnages et de leur contexte historique ? C’est un Miyazaki, que diable – on l’a assez souvent vu exprimer des positions claires sur tous ces sujets (condamnation des horreurs de la guerre, personnages de femmes fortes et libres, etc.), et, en sens inverse, on a par ailleurs appris à l’apprécier justement parce que ses dessins animés (et donc « pour enfants », allons bon) n’avaient le plus souvent rien d’unilatéral ! Avec des personnages complexes, et aux défauts aussi marqués que leur qualités (là encore, Princesse Mononoké est pourtant un exemple particulièrement éloquent de tout cela…), et c’est ce qui en faisait tout l’intérêt !

 

Là je vais dire une chose très douloureuse : je déteste viscéralement le stupide acronyme de « SJW », pour « Social Justice Warrior » ; il ne fait aucun doute que je suis globalement bien plus proche desdits « SJW » que des couillons bornés et réac qui pensent les insulter en les qualifiant ainsi ; mais, parfois, très exceptionnellement mais cela arrive quand même à l’occasion, il y a de ces comportements qui me dépassent et m’énervent – surtout en matière d’art, avec cette revendication (que je trouve pour le coup fascisante, joli paradoxe – ou pas…) de clarté, de pureté, d’ « insoupçonnabilité » du propos d’une œuvre quelle qu’elle soit ; Il FAUT dire que LA GUERRE C’EST PAS BIEN (ce que dit Miyazaki, d’ailleurs, mais pas assez fort, faut-il croire), etc. Ce qui revient sans doute, en ce qui me concerne, à prendre un peu les spectateurs pour des cons, incapables de se faire leur propre idée, voire susceptibles – les cons ! – d’être influencés par l’ambiguïté du métrage au point de développer des conceptions fondamentalement néfastes. Quant à moi, si je me traite volontiers de con moi-même, et admets volontiers qu’on me traite de con, je déteste par contre être pris pour un con, par essence incapable de trier le bon grain de l’ivraie, et qui bénéficierait bien d’une rééducation déterminant sans ambiguïté aucune le BIEN et le MAL. Ce qui m’évoque parfois un certain « 2 + 2 = 5 »… Mais pour ma part, je prise bien autrement l’ambiguïté, justement – qui est tout autant complexité et donc humanité –, et je ne peux tout simplement pas m’intégrer dans un monde où tout serait, ou devrait être, blanc ou noir, quand je préfère pour ma part me débattre dans le gris… Il est bien temps de relire la préface d’Oscar Wilde au Portrait de Dorian Gray, tiens – ça fait toujours du BIEN. Pardon : du bien…

 

Mais je m’éloigne du film… Revenons-y pour louer sa technique, forcément. Le dessin animé, comme d’habitude chez Miyazaki, est d’une grande beauté autant que d’une grande fluidité. La richesse thématique du film résonne avec sa maestria visuelle pour susciter des scènes remarquables, pouvant renvoyer à toute une palette d’émotions contrastées : que préférer, des rêves fantasques de Jirō et de Caproni, où les avions les plus improbables génèrent l’émerveillement, ou bien du « monstre » personnifiant le grand tremblement de terre du Kantō ? De l’application cabalistique de Jirō créant le monde sur sa planche à dessin, ou de la grâce irréelle et anachronique de son mariage avec Nahoko ? Dans l’intime comme dans le spectaculaire, Le Vent se lève se montre toujours aussi juste – dessin animé « old school » à bien des égards, il incarne ainsi que bon nombre d’autres Ghibli, le sommet de cet art quelque peu délaissé peut-être aujourd’hui, mais sans rien de réactionnaire pour autant : il s’agit « simplement » de l’expression d’une vision du monde, engagée dans un cercle vertueux, la vision et sa concrétisation se renforçant sans cesse. Préférer quoi que ce soit, alors ? C’est sans doute un peu vain – mais j’ai envie de mentionner, cependant, les séquences nocturnes, imprégnées d’irréalité, que celle-ci soit réconfortante ou cauchemardesque…

 

La conclusion, à mes yeux, ne saurait donc faire de doute : Le Vent se lève, ultime Miyazaki (jusqu’à nouvel ordre ?), est une vraie merveille, un film superbe visuellement autant que pertinent dans ses problématiques, dimensions qui se confortent et entretiennent, pour le plus grand bonheur du spectateur transi d’admiration – ou en tout cas du Nébal transi d’admiration. Car les défauts que l’on a parfois voulu y pointer sont à mes yeux des qualités supplémentaires, le plus souvent…

 

Superbe.

 

A-do-ré.

 

Voilà.

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CR Imperium : la Maison Ptolémée (13)

Publié le par Nébal

CR Imperium : la Maison Ptolémée (13)

Treizième séance de la chronique d’Imperium.

 

Vous trouverez les éléments concernant la Maison Ptolémée ici, et le compte rendu de la première séance . La séance précédente se trouve ici.

 

Tous les joueurs étaient présents, et ont donc continué d’incarner le jeune siridar-baron Ipuwer, sa sœur aînée Németh, l’Assassin (Maître sous couverture de Troubadour) Bermyl, ainsi que le Docteur Suk, Vat Aills.

 

[La partie a été un peu plus courte que d’habitude – très dense, cependant…]

 

[Petites nouveautés cosmétiques dans ces comptes rendus : d’une part, chaque PJ actif est identifié en gras et entre crochets au début de chaque paragraphe, ainsi que les PNJ qui participent à la scène, enfin ceux qui sont seulement mentionnés (également, le cas échéant, les PJ « passifs »), dans l’ordre où ils apparaissent, ce qui devrait permettre de s’y repérer davantage ; d’autre part, et dans le même but, je souligne aussi tous les noms propres renvoyant à des personnage, lieux, institutions, etc.]

 

[Comme d’habitude, même si cela n’a pas toujours été matérialisé, nous avons consacré un premier tour de parole au bilan de chaque PJ sur ce qui s’était produit jusqu’alors concernant son personnage, afin d’avancer des tendances pour les actions concrètes de la soirée, voire au-delà.]

 

[Bermyl : Sabah, Ipuwer, Akela, Ngozi Nahab] Bermyl, qui se trouve encore à Heliopolis, pèse les risques de l’opération concernant les cartes des Atonistes de la Terre Pure ; il aimerait donner l’image d’un assaut du camp par des fanatiques liés au Culte Officiel (des zélotes de la Maison Arat, peut-être ?) : ses propres éléments profiteraient de la confusion, soit pour s’emparer des cartes de Sabah, soit tout bonnement pour exfiltrer la cartographe. Il est encore indécis à ce sujet : initialement il pensait laisser la décision à ses subordonnés, en fonction des circonstances – si la Maîtresse des Cartes oppose trop de résistance, alors il faudra l’exfiltrer… Mais il s’interroge à ce sujet : l’exfiltration de Sabah présenterait plusieurs inconvénients – elle serait sans doute encombrante, il serait plus difficile d’exonérer la Maison Ptolémée de tout soupçon, d’autant que son enlèvement ne manquerait pas d’évoquer une cible « choisie », peu compatible dès lors avec le bouc-émissaire fanatique, frappant par essence au hasard la foule des mécréants –, mais elle pourrait bien s’avérer utile, voire indispensable : peut-être aura-t-on besoin d’elle ne serait-ce que pour lire et comprendre ses cartes ? Elle en est peut-être la seule légende… Bermyl sait donc qu’il vaudrait mieux qu’il en décide à l’avance – la situation est trop grave, les implications sont trop lourdes, pour laisser le choix à ses subordonnés… Mais il faut qu’il y réfléchisse, il est encore indécis – il l’est tout autant en ce qui concerne la position à adopter à l’égard des Nahab, mais c’est moins urgent, d’autant qu’Ipuwer lui a dit d’attendre ; Bermyl garde cependant à l’esprit que la trafiquante Akela lui a dit pouvoir organiser un rendez-vous avec Ngozi Nahab à la demande…

 

[Ipuwer : Bermyl ; Dame Loredana, Linneke Wikkheiser, Taestra Katarina Angelion, Ngozi Nahab, Vat Aills, Hanibast Set, Taho, Namerta, Németh] Ipuwer, au Palais de Cair-el-Muluk, boude dans sa chambre – le désastre de la cérémonie d’accueil de Dame Loredana et ses invitées, Linneke Wikkheiser et la Révérende-Mère Taestra Katarina Angelion, lui pèse énormément… Il cherche néanmoins, après un temps, à se rendre utile d’une autre manière – par exemple en matière d’opérations militaires… Il s’intéresse aussi aux questions de renseignement : il confirme à Bermyl qu’il ne doit pas agir concernant les Nahab, ou tout autre Maison à vrai dire, pour le moment et de sa propre initiative – il dit même que, si rendez-vous il doit y avoir avec Ngozi Nahab, ce n’est pas à Bermyl de s’y rendre pour représenter les Ptolémée. Il faut par contre poursuivre les efforts de renseignement portant sur les différentes Maisons (notamment Nahab, Menkara et Set-en-isi), mais discrètement et avec une marge de sécurité. De manière plus confuse, Ipuwer songe à d’autres questions : l’identification de la « cargaison perdue » et de tout élément s’y rapportant par le Docteur Suk Vat Aills et le Conseiller Mentat Hanibast Set (la compétence particulière de ce dernier ne manquera pas de soulever des pistes) ; l’infiltration de gardes d’élite des Ptolémée sur la lune de Khepri ; de nouveaux retours de Taho sur les rumeurs évoquant des « résurrections » et tout particulièrement celle de Namerta, précédent siridar-baron, époux de Dame Loredana et père de Németh et Ipuwer… Par contre, il compte tout faire pour éviter autant que possible tous les invités – et au premier chef sa « prétendante » Linneke Wikkheiser

 

[Németh : Dame Loredana, Ipuwer, Taestra Katarina Angelion, Iapetus Baris, Bermyl] Németh est très préoccupée par l’image guère positive que la Maison Ptolémée a donnée d’elle-même au moment d’accueillir les invitées de Dame Loredana – elle est catastrophée, voire furieuse, des maladresses d’Ipuwer, démontrant plus que jamais qu’il n’est pas à sa place sur le trone, mais peut-être tout autant de ses propres maladresses… Elle sait cependant qu’il ne sert à rien de ruminer le passé, et qu’il vaut mieux se tourner vers l’avenir. L’entretien avec sa mère Dame Loredana l’a convaincue de ce qu’elle doit au plus tôt converser avec la Révérende-Mère Taestra Katarina Angelion – mais, si elle est curieuse de ses intentions, sa présence et son aura, sans même parler des implications de sa visite « publique », la mettent un peu mal à l’aise… Elle espère compenser un peu cette dimension en accueillant la Révérende-Mère sur son propre terrain – ses jardins privés où jouent deux très beaux tureis… Pour ce qui est de se pencher sur l’avenir, une autre dimension doit être prise en compte : son désir d’augmenter son régime d’épice dans l’espoir de bénéficier du don de Prescience, associé notamment au Tarot de Gollam – nous n’en sommes pas encore là, mais, dans l’immédiat, son corps autant que son esprit encaissent bien l’accroissement de consommation de mélange (tout au plus ressent-elle plus frontalement une addiction plus poussée) ; en attendant, Németh prend soin de se livrer à des séances de méditation dans l’espoir de mieux intégrer la drogue… et, à terme, les visions qu’elle pourrait susciter. Difficile, cependant, de garder son calme à tous égards : Németh, par exemple, est peu ou prou obsédée par Iapetus Baris, l’ambassadeur de la Guilde, qu’elle a tout particulièrement dans le nez depuis la révélation portant sur les photos satellites truquées, laissant supposer qu’il avait son rôle, sinon toute la Guilde, dans les troubles récents affectant Gebnout IV… Mais, en même temps, les propositions radicales de son frère Ipuwer pour régler le problème – il a même suggérer d’atomiser la lune de Khepri ! – l’inquiètent dans une égale mesure ou presque… Elle souhaite s’entretenir avec Bermyl au sujet de la surveillance de Iapetus Baris – mais sans en informer Ipuwer.

 

[Vat Aills : Linneke Wikkheiser, Németh, Hanibast Set, Armin Modarai, Elihot Kibuz] Le Docteur Suk a tendu quelques perches ces derniers temps, et attend maintenant de voir ce que cela va donner – ainsi de son bref entretien avec Linneke Wikkheiser (communiqué à Németh), même s’il n’est sans doute pas possible d’en tirer quoi que ce soit de pertinent pour le moment ; il compte cependant travailler sur le rôle de la technologie aux yeux de la techno-progressiste notoire. Il attend en outre les premières conclusions du Mentat Hanibast Set, qu’il avait chargé de rassembler des éléments portant sur la « cargaison disparue », mais aussi sur les laboratoires « suspects » de Gebnout IV (une masse de travail considérable…). Enfin, Vat s’interroge sur ce que son garde du corps Armin Modarai pourra obtenir auprès d’Elihot Kibuz – il doute à vrai dire que cela soit très fructueux, le vieil homme ayant probablement subodoré quelque chose… Mais peut-être le gamin bénéficiera-t-il de la formation d’assassin dispensée par le Maître-Assassin fantoche ? Ce serait déjà ça…

 

[Bermyl : Kambish ; Sabah] Nous sommes le lendemain matin. Bermyl se demande s’il ne vaudrait pas mieux recourir à de vrais fanatiques pour susciter une véritable rixe dans le camp, plutôt qu’un leurre plus ou moins convaincant géré par ses seuls services de renseignement ; peut-être lui faudrait-il aller voir les zélotes de la Maison Arat présents à Heliopolis, et toujours prêts à semer le trouble dans le campement des Atonistes de la Terre PureBermyl, par ailleurs, semble s’engager plus concrètement dans la voie de l’exfiltration de Sabah, et se demande quel engin employer pour la faire sortir du camp. Il avait envisagé de recourir à un ornithoptère, mais ça ne serait guère discret – après coup, pas de problème, mais un ornithoptère se posant dans le camp même ou à ses abords ne manquerait pas de susciter la suspicion… Il est d’autres véhicules relativement plus discrets et communs (sans être très répandus pour autant) : un engin terrestre à suspenseurs serait sans doute plus utile en la matière, et moins suspect d’emblée. Bermyl commence alors les préparatifs pour infiltrer un commando composé de ses meilleurs éléments sur place – des agents loyaux autant que compétents. Quant aux zélotes, il préfère ne pas traiter avec eux lui-même, confiant cette tâche à son agent Kambish – en lui suggérant d’user d’un prétexte, évoquant par exemple des provocations outrancières des Atonistes, à même de mettre le feu aux poudres… [Mais Bermyl est très malchanceux à cet égard, ayant commis l’équivalent d’un échec critique dont les conséquences exactes restent encore à déterminer… Il n’en a bien sûr pas conscience en tant que PJ.]

 

[Németh : Taestra Katarina Angelion ; Ipuwer] Németh patiente dans ses jardins privés, jouant avec ses deux beaux tureis, en attendant que la Révérende-Mère Taestra Katarina Angelion l’y rejoigne (elle l’a convoquée en toute discrétion), et celle-ci ne tarde guère. Németh est décidément mal à l’aise en sa présence, mais prend sur elle et gère au mieux, peut-être pas au point de faire illusion, mais assez pour rester lucide et pertinente. La Révérende-Mère fait preuve d’un semblant d’humilité à l’égard de son hôte, mais ça ne trompe pas cette dernière, qui sait que c’est largement une façade. Németh se dit honorée de sa visite, et curieuse de ce qu’elle a à dire. Mais Taestra Katarina Angelion la laisse mener la discussion – elle s’en voudrait, dit-elle, de l’orienter d’emblée par ses révélations, il vaut mieux déterminer d’abord ce que Németh sait au juste… La spontanéité, dans la mesure du possible, serait profitable à toutes deux. Németh lui demande cependant, au préalable, pourquoi la Révérende-Mère souhaite-t-elle s’entretenir avec elle : celle-ci répond qu’elle sait très bien que c’est Németh qui dirige la Maison Ptolémée, et non Ipuwer – par ailleurs, la gravité de la situation nécessite une réponse forte et coordonnée de la Maison Ptolémée et du Bene Gesserit. Németh s’étonne à vrai dire de ce que le Bene Gesserit ne se soit pas montré plus actif jusqu’alors, même si elle sait que l’ordre prise la discrétion – Németh, de façon narquoise, évoque notamment la présence cachée de Taestra Katarina Angelion, depuis des années, sur Gebnout IV… Celle-ci insiste : la situation l’exige. Mais elle précise à Németh qu’elle se trompe en se focalisant sur des événements « récents » et des ripostes tout aussi « récentes » : le Bene Gesserit, qui a ses raisons, a de tout temps été présent sur Gebnout IV – il était là avant les Ptolémée… et y sera encore après eux ; reste justement à déterminer s’il est possible de repousser l’anéantissement de la Maison… Németh évoque encore les événements des dernières semaines, mais Taestra Katarina Angelion l’interrompt presque aussitôt : il ne s’agit pas de semaines, mais de siècles, et même de millénaires ! C’est une question d’échelle, que Németh doit absolument réévaluer – d’ailleurs, ce qui vaut pour le temps vaut aussi pour l’espace et la société de l’Imperium dans son ensemble : la menace pèse bien sur cette dernière, et non sur la seule Maison Ptolémée, à vrai dire quantité négligeable tant les implications sont énormes… La Révérende-Mère constate cependant qu’elles tournent autour du pot, et demande enfin frontalement à Németh si elle sait qui se trouve derrière tout ça ; Németh répond que des soupçons l’ont amenée à envisager le rôle du Bene Tleilax sur Gebnout IV… C’est bel et bien le cas – mais Németh doit se montrer plus précise : que sait-elle concrètement ? Németh, toutefois, avant de se livrer à ce sujet, exige du Bene Gesserit une contrepartie ; Taestra Katarina Angelion lui répond qu’il y en aura bien une en son temps – sans quoi elle ne serait pas là… Elle ne compte cependant pas se livrer à de vulgaires marchandages pour une affaire aussi grave – glissant au passage une pique sur le caractère de « commerçants » de la Maison Ptolémée. Németh accède alors à sa demande : elle parle tout d’abord de l’armée de clones sévissant ou ayant sévi sur le Continent Interdit (la Révérende-Mère acquiesce, précisant qu’il s’agit d’une étonnamment forte troupe de danseurs-visages) ; Németh évoque ensuite la déviance « résurrectionniste » du Culte Épiphanique du Loa-Osiris (Taestra Katarina Angelion confirme que le Bene Tleilax est derrière tout ça) ; dans un autre registre, elle évoque enfin les Gardiennes du Mausolée sur le Continent Interdit, que sa Maison ne soupçonnait même pas d’exister… Elle constate, de manière générale, l’ébullition religieuse de Gebnout IV, tout particulièrement ces derniers temps, même si elle admet volontiers, suivant en cela le changement d’échelle préconisé par la Révérende-Mère, que tout cela remonte probablement à bien plus longtemps que ce qu’elle croyait jusqu’alors… Mais le Bene Gesserit n’a-t-il pas lui aussi sa part dans ces questions ? C’est bien le cas – Taestra Katarina Angelion ne fait aucun effort pour le nier, elle n’en est visiblement plus à ce stade. Elle parle nommément de la Missionaria Protectiva, branche du Bene Gesserit qui se consacre à l’ingénierie religieuse ; elle a eu sa part dans tous les mouvements religieux de Gebnout IV – mais le problème est que ceux-ci ont évolué de manière parfois inattendue, témoignant de ce qu’un autre parti (le Bene Tleilax, donc) avançait lui aussi ses pions sur le terrain…

 

[Németh : Taestra Katarina Angelion] À l’origine, le Bene Gesserit a fondé le Culte Épiphanique du Loa-Osiris – qui n’avait alors rien d’officiel. C’est justement quand il a acquis son caractère officiel que le Bene Gesserit a subodoré une action insidieuse du Bene Tleilax, s’accaparant ses propres créations… L’élément essentiel, ici, étant sans doute l’instauration (plus tardive que ce que suppose Németh, et sans doute la plupart des habitants de Gebnout IV) du tabou portant sur le Continent Interdit : c’est là une pure invention des Tleilaxu… qui n’ont pas manqué d’influencer tant le Culte désormais officiel que la Maison Ptolémée elle-même pour obtenir ce don gracieux lui conférant, sans que personne ne soit en mesure de le dénoncer, la mainmise sur la moitié de Gebnout IV, un immense terrain de jeu leur permettant de cultiver le secret pour y poursuivre loin de toute surveillance intempestive leurs plans les plus ambitieux, quels qu’ils soient… Le Bene Gesserit comprenant bien vite que la surveillance était essentielle en l’espèce, a riposté – tout aussi discrètement – en suscitant les Gardiennes du Mausolée ; cependant, ce n’était là qu’un pis-aller, somme toute guère efficace… Il fallait donc riposter en changeant le terrain de jeu – d’où la création, via la Missionaria Protectiva, d’un nouveau courant religieux, totalement indépendant du précédent, à savoir l’Évangile des Cataractes (qui n’était à l’origine que l’Évangile Antique) : la mise en avant de la problématique écologiste et conservatrice, face au techno-progressisme anti-butlérien caractérisant le Bene Tleilax, n’avait à cet égard rien d’innocent ; mais les Tleilaxu ont là encore trouvé la parade, en générant au sein même du nouveau courant religieux un schisme improbable… Le Sentier de l’Eau adoptant une philosophie parfaitement contraire, sur les mêmes bases instituées par le Bene Gesserit ! Taestra Katarina Angelion ne manque pas de relever, incidemment, que le Sentier de l’Eau et la cause techno-progressiste ont semble-t-il les sympathies de Németh… Mais elle ne s’y attarde pas pour l’heure, il sera bien temps d’en discuter plus tard. Dans l’immédiat, il faut achever cette historique, avec la plus récente des ripostes orchestrées par la Missionaria Protectiva, qui n’est autre que l’Atonisme de la Terre Pure : celui-ci a spécifiquement été créé afin de trouver un prétexte à la surveillance du Continent Interdit – afin de savoir autant que possible ce qu’il en est des activités du Bene Tleilax sur place… et de ses alliés (Taestra Katarina Angelion ne lâche pas immédiatement le morceau, multipliant les allusions sibyllines à ces « alliés », mais dira enfin que c’est la Guilde qu’elle désigne ainsi – qu’il s’agisse de la Guilde dans son ensemble ou d’une faction interne ; quoi qu’il en soit, l’alliance indéniable d’une fraction au moins de la Guilde et du Bene Tleilax sur Gebnout IV est franchement inquiétante, voire tout bonnement terrifiante, tant les implications sont incalculables…). Németh n’est certainement pas portée sur la religion – elle sait parfaitement ce qu’il en est et n’entretient aucune illusion à ce sujet. Mais apprendre aussi brutalement que le Bene Tleilax contrôle la moitié de sa propre planète, ayant tout manipulé (des plans dans des plans…) et jusqu’à sa propre Maison depuis des millénaires, ne manque pas de l’affecter profondément… Taestra Katarina Angelion, à vrai dire, semble elle-même perturbée par son propre résumé de l’histoire religieuse de la planète – ce qui tranche sur son aura froide et imperturbable habituelle… À demi-mots, embarrassée, elle confesse que, sur Gebnout IV, le Bene Gesserit a été battu à son propre jeu… Il est bien temps d’agir – contre les Tleilaxu, et éventuellement les Guildiens qui leur seraient associés. Németh demande à la Révérende-Mère si elle a des suggestions d’actions concrètes. Ce n’est pas vraiment le cas – et sans doute vaut-il mieux que Németh prenne un peu de temps pour digérer ces informations, afin de prendre elle-même les décisions adéquates en pleine connaissance de cause ; dans l’immédiat, la prise de conscience de ce que le tabou portant sur le Continent Interdit est une manipulation et une inquiétante épine dans le pied, pouvant à terme avoir des conséquences fatales, est déjà une grande avancée.

 

[Németh : Taestra Katarina Angelion ; Namerta] Németh demande alors à la Révérende-Mère si elle peut faire confiance à ses proches et serviteurs à ce sujet. Taestra Katarina Angelion hésite un bref instant – pas tant parce qu’elle ne sait que répondre, que parce qu’il est alors nécessaire, à ses yeux, d’introduire un nouveau paramètre dans l’affaire : la résurrection supposée de Namerta. Nombreux sont ceux, sur Gebnout IV, et jusque dans les rangs des domestiques de la Maison Ptolémée, qui regrettent le précédent siridar-baron… On sait très bien qu’Ipuwer est un dirigeant parfaitement inepte, on se gausse de lui dans toutes les tavernes de la planète, et cela va parfois plus loin – d’aucuns disant qu’il est urgent autant que nécessaire de rendre son trône à Namerta, plus sage encore que lors de son glorieux règne (quoi qu’il en ait été véritablement, c’est l’image qu’en ont nombre de gens, portés à se replier sur un « Âge d’Or » fantasmé) en raison de sa rencontre avec Osiris, juge des morts… Un mouvement populaire est à craindre, et peut-être bien plus vite que ce que l’on pouvait croire jusqu’alors ! Et c’est le problème en ce qui concerne les domestiques et autres serviteurs : il n’y aurait rien d’étonnant à ce que certains aient tendance à reporter leur loyauté sur Namerta plutôt que sur Ipuwer – en se convainquant eux-mêmes que cette « trahison » n’en est pas une, puisqu’ils sont en fait toujours au service de la Maison Ptolémée et de Gebnout IV… Mais déterminer qui, précisément, serait fiable ou ne le serait pas ? Taestra Katarina Angelion dit n’en rien savoir – c’est une affaire interne à la Maison Ptolémée, mais Németh ferait bien, effectivement, de régler cette question avant toute confidence portant sur les révélations que lui a livrées la Révérende-MèreNémeth a conscience de ce que cette mauvaise opinion à l’encontre d’Ipuwer est répandue sur la planète, elle ne se fait aucune illusion à ce sujet non plus. Et Taestra Katarina Angelion lui suggère, sans ambiguïté aucune, de ne rien lui dire de ce qui a été soulevé lors de leur long entretien – il est trop maladroit pour être vraiment fiable… Németh le sait – et, si elle n’en dit rien, elle admet intérieurement que la brutalité des suggestions de son frère quant au sort de Khepri l’ont considérablement inquiétée, au point sans doute de se montrer plus réservée quand il s'agit de lui communiquer des informations sensibles… Il faudra bien trouver, à un moment ou un autre, comment l’impliquer dans tout cela, mais chaque chose en son temps. La Révérende-Mère semble croire que le « premier cercle » des serviteurs des Ptolémée est probablement fiable, mais elle ne dresse pas une liste de qui en fait partie, et se montre un peu méfiante de manière générale ; elle ajoute enfin qu’il ne faut sous aucun prétexte dire quoi que ce soit de tout cela aux invités de la Maison… Après quoi elle prend courtoisement congé de Németh – sous le choc de ces abondantes révélations… et s’interrogeant déjà, quoique de manière assez chaotique, à propos des possibilités d’exploration du Continent Interdit.

 

[Ipuwer : Németh, Kiya Soter] Ipuwer boude dans ses quartiers, à la manière d’un adolescent qu’il est encore à bien des égards… Mais il est aussi versatile : sur un coup de tête, il décide d’aller faire une virée en ornithoptère, seul, au plus profond de la nuit, et sans en informer quiconque (laissant tout juste une note disant à ses domestiques de ne pas s’inquiéter, il a simplement ressenti le besoin de « prendre des vacances », mais n’a pas laissé pour autant de plan de vol… Németh n’apprendra ainsi cela qu’au matin). Il se rend en fait à la base qu’il a instituée aux abords du Mausolée, sur le Continent Interdit, ce qui lui prend bien six heures de vol – il atteint sa destination à l’aube. Il communique son code à l’appel radio de la base lui demandant de s’identifier, puis se pose sur la piste destinée à accueillir les ornithoptères. Il se rend aussitôt auprès du commandant du contingent d’élite laissé sur place, lui disant qu’il se sentait à l’étroit au Palais, et qu’il souhaite se livrer à une inspection de la base. Ipuwer constate ainsi, de manière on ne peut plus flagrante, que tout ne se déroule pas comme il le souhaitait, loin de là, et ce que la faute lui incombe ou à ses hommes… Ses instructions, quoi qu’il en soit, n’ont pas eu les suites qu’il attendait. Aussi ne manque-t-il pas d’engueuler vertement les officiers du camp – qui font avec, mais certains maugréent, trouvant que ce remontage intempestif de bretelles est d’autant plus inapproprié qu’Ipuwer, à leurs yeux, est le principal responsable de tout cela… Ipuwer, d’ailleurs, essaye de prendre les affaires en main, maintenant qu’il est sur place… mais ne sait absolument pas comment procéder, n’ayant jamais été confronté à quoi que ce soit de vaguement similaire ! Il admet enfin qu’il faut laisser agir quelqu’un de plus efficace – et contacte donc à cet effet le général Kiya Soter ; peut-être le processus prendra-t-il plus de temps, mais il sera sans doute bien autrement fructueux. Après quoi Ipuwer, très fatigué après sa nuit blanche, s’écroule sous une tente…

 

[Vat Aills : Pesahi Hor-em-ebi] Le Docteur Suk Vat Aills s’interroge sur la situation présente de l’hôpital de Nofre-it, où il avait découvert un trafic d’organes organisé avec la Maison Nahab ; le directeur de l’établissement, Pesahi Hor-em-ebi, est toujours en place, même s’il s’est fait sévèrement sermonner par des sbires Nahab… L’activité semble être quelque peu en sommeil, rien de plus ; mais, pour Vat, si ça gêne d’une manière ou d’une autre les Nahab, c’est déjà ça de gagné…

 

[Vat Aills : Hanibast Set ; Ra-en-ka Soris, Soti Menkara, Iapetus Baris, Elihot Kibuz] Après quoi le Docteur Suk fait le point sur les recherches du Conseiller Mentat Hanibast Set. Celui-ci ne peut pas encore lui livrer d’éléments probants en ce qui concerne les laboratoires « suspects » – la matière est trop vaste, il lui faut plus de temps… Par contre, il a pu étudier la question des empiètements de la Maison Nahab allégués par Ra-en-ka Soris, concernant le monopole théorique de sa Maison : il y a en fait un peu de tout, des oublis malencontreux, de véritables empiètements des Nahab, des provocations flagrantes… Plus intéressant, Hanibast Set a relevé, en fait, d’autres brèches du monopole des Soris… qui sont fait d’origine Menkara, au travers d’un complexe réseau de prête-noms. Soti Menkara se livre-t-elle à un double jeu ? C’est très possible, et même probable… Vat laisse Hanibast travailler davantage sur cette question – là encore, il souhaite disposer d’éléments plus tangibles –, il ne communiquera rien à Ra-en-ka Soris d’ici-là, et ils en discuteront d’abord en interne de toute façon. Le Conseiller Mentat avance qu’il aurait besoin de se rendre sur Khepri pour approfondir utilement ses recherches, mais ni Soris, ni Iapetus Baris ne doivent être au courant… Vat en prend bonne note, il va y réfléchir – faudrait-il passer par Elihot Kibuz ?

 

[Vat Aills : Hanibast Set ; Soti Menkara, Iapetus Baris] Autre chose, cependant – et d’importance ! Au travers de ses fouilles portant sur les affaires ayant échappé aux Soris malgré leur monopole supposé, Hanibast pense avoir repéré d’autres cargaisons « suspectes », ayant disparu en route ; il manque encore de preuves, mais suppose néanmoins d’ores et déjà que ce sont en fait les trois Maisons commerçantes « actives » (les Abdamelek sont hors-course) qui y ont eu leur part : Soris, Nahab et Menkara (la cargaison identifiée par Vat Aills serait d’ailleurs peut-être passée par les MenkaraHanibast, en tout cas, a relevé des similitudes dans le réseau de prête-noms, qui demandent à être creusées). Vat s’interroge : qui tire donc les ficelles, en dressant les Maisons les unes contre les autres ? Pour Hanibast, il y a en fait deux aspects différents à prendre en compte : en ce qui concerne le fait de dresser les Maisons les unes contre les autres, il penche très fortement en faveur de Soti Menkara ; mais, pour ce qui est de tirer les ficelles, de manière plus globale ou en s’en tenant aux « cargaisons suspectes », cela ne fait guère de doute aux yeux du Mentat : c’est nécessairement Iapetus Baris (peut-être au-delà une faction interne de la Guilde Spatiale, à moins – hypothèse terrifiante – que ce soit la Guilde dans son ensemble…) ; d’une manière ou d’une autre, ce sont bien ses services qui répartissent les cargaisons ; pourquoi recourir aux trois Maisons, dans ce cas ? Probablement pour s’assurer de ce que la chute d’un dirigeant n’interrompe pas le trafic… Vat s’interroge : la Guilde est-elle derrière tout cela, ou bien se contente-t-elle de « faciliter » l’action d’un autre ? Hanibast Set n’ose pas se prononcer pour le moment – mais ne cache pas que toutes ces hypothèses sont horriblement inquiétantes, quoi qu’il en soit…

 

À suivre…

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Lettres d'Iwo Jima, de Clint Eastwood

Publié le par Nébal

Lettres d'Iwo Jima, de Clint Eastwood

Titre : Lettres d’Iwo Jima

Réalisateur : Clint Eastwood

Titre original : Letters from Iwo Jima

Titre alternatif : Iōjima kara no tegami

Année : 2006

Pays : États-Unis

Durée : 135 min.

Acteurs principaux : Ken Watanabe, Kazunari Ninomiya, Tsuyoshi Ihara…

 

Petite entorse à mon programme cinéphile nippon, mais très petite finalement : si le pays d’origine du film est les États-Unis, et si le réalisateur est américain – Clint Eastwood, quoi –, Lettres d’Iwo Jima n’en adopte pas moins un point de vue japonais, la majorité écrasante de ses acteurs est japonaise, et la langue employée est peu ou prou toujours le japonais.

 

Un film à remettre dans son contexte, par ailleurs : à l’origine, il y avait une discussion entre Clint Eastwood (réalisateur) et Steven Spielberg (producteur) portant sur le tournage d’un diptyque à propos de la bataille d’Iwo Jima – une des plus sanglantes de la guerre du Pacifique, où la quasi-totalité de la garnison japonaise a perdu la vie (plus de 20 000 hommes), tandis que les Américains y avaient subi des pertes record. Je crois me souvenir que la bataille avait été d’autant plus acharnée et l’exploitation de la célèbre photographie montrant les marines hissant le drapeau sur le mont Suribachi (j’y reviens) d’autant plus importante que c’était là le premier combat du conflit se déroulant sur le sol même du Japon – même si l’île d’Iwo Jima, minuscule par ailleurs, se trouve à un bon millier de kilomètres de Tôkyô, elle était considérée comme faisant pleinement partie de la « terre sacrée » de l’Empire. Pour en revenir aux intentions d’Eastwood et Spielberg, il s’agissait donc, projet jusqu’alors inédit (peut-être pourrait-on y mettre un léger bémol, avec la superproduction internationale Tora ! Tora ! Tora !, sur Pearl Harbor, mais, dans mon souvenir, ce n’était pas vraiment une réussite, outre que c’était un métrage unique, et que le stigmate du « jour d’infamie » biaisait forcément le propos…), de tourner un film côté Américains, et un autre, qui lui répondrait, côté Japonais.

 

Eastwood, enthousiaste, a ainsi tourné un premier film, Mémoires de nos pères, pour le point de vue américain – encore que biaisé, puisqu’il ne s’agit pas tant de raconter la bataille que de se pencher sur son exploitation, à fins de propagande, via la célébrissime photographie voyant les marines hisser la bannière étoilée sur le mont Suribachi ; la petite histoire de la photographie (en fait plus ou moins mensongère – « deuxième drapeau », tout ça) se mêle à l’évocation de la réalité des violents combats sur l’île, au travers d’allers-retours incessants entre le théâtre d’opération et les États-Unis, entre le passé et le présent aussi (voire le futur ?) ; l’accent est mis sur la propagande américaine exploitant le célèbre cliché, en faisant « tourner » au pays trois marines figurant sur la photo (qui n’avaient cependant pas participé à la première érection du drapeau), les transformant en machines destinées à rassembler des bonds militaires – au mépris sans doute de la réalité des combats, et de la simple humanité des protagonistes, submergés par la lassitude et un vague dégout de l’orchestration de la guerre inhérente à la communication politique. Eastwood, pour raconter cette histoire de manipulation, a cependant tenu à mettre en scène, au-delà de toute « réalité » propagandiste, le quotidien de soldats anonymes, héroïques par essence, mais bien loin des représentations proprettes de la guerre systématiquement associées aux entreprises mensongères destinées à glorifier un conflit qui ne mérite sans doute guère de l’être, aux yeux d’une population de « spectateurs » à cent lieues des champs de bataille – ou même bien plus encore. Ce qui, dois-je dire, m’a parfois fait décrocher du film – que j’ai trouvé plutôt bon, oui, mais sans plus : il avait beau traiter de propagande, il n’était certes pas exempt de flonflons patriotiques, et, bien sûr, de célébrations de l’héroïsme discret des braves soldats anonymes ; autant de traits qui ne me parlent guère…

 

Restait cependant à réaliser un deuxième film, côté Japonais cette fois. Je crois me souvenir – mais n’ai pu en retrouver de traces, je dis donc peut-être des bêtises… – que cette seconde partie du diptyque devait originellement être confiée à un réalisateur japonais ? Mais, finalement, c’est à nouveau Eastwood lui-même qui s’en est chargé. D’aucuns ont pu trouver cela inapproprié (sur le fond – qu’est-ce qu’un Américain pourrait bien dire du point de vue japonais, etc. – et sur des points « techniques » tout autant – comment pourrait-il diriger ses acteurs dans une langue qu’il ne comprenait pas, etc.), mais, pour ma part, je tends à penser que cela renforce en fait le propos, justement en évacuant une supposée barrière « nationale » ; en tenant ce rôle, Eastwood force ainsi d’autant plus son public « allié » à intégrer les particularités du camp ennemi – sans verser dans l’exotisme de pacotille (le film me paraît sérieux et pertinent dans son traitement de la culture et des mentalités japonaises), mais en appuyant par contre sur l’humanité de l’adversaire (pas moins héroïque, le cas échéant, même si cet aspect souvent mis en avant ne me séduit guère de manière générale, mais je suppose quant à moi qu’il est de toute façon pondéré par d’autres traits autrement plus sensibles et pertinents dans le présent film). Il s’agit bien, après tout, d’adopter littéralement un autre point de vue (la séquence essentielle, ici, étant sans doute celle du débarquement des marines sur la plage de sable noir d’Iwo Jima – reprise directe de Mémoires de nos pères) ; dès lors, l’atout du film consiste probablement à mettre en avant l’impensable ou presque aux yeux des canons hollywoodiens en la matière, en faisant de « l’ennemi » son personnage, là où les Alliés les remplacent dans la seule ligne de mire des soldats que nous suivons. Trop souvent, sans doute, le cinéma de guerre a en effet mis en scène « l’ennemi » uniquement dans sa fonction antagoniste, considérée suffisante – et s’il bouffait parfois l’écran, c’était seulement le temps de brailler quelque ordre cruel et inhumain dans un sabir définitivement pas anglais… Certes, il y avait parfois des exceptions (les « bons soldats » et « bons officiers », les « malgré tout », dont la fonction était censément d’humaniser juste un peu le camp d’en face, mais généralement au travers de clichés qui, en les distinguant d’autant plus du lot commun de « l’ennemi », et en s’en tenant qui plus est aux figures les plus charismatiques et légendaires, renforçait paradoxalement la déshumanisation globale du troufion lambda – pensez à Rommel dans Le Jour le plus long, ou, dans un genre un peu différent, von Choltitz dans Paris brûle-t-il, etc.). L’originalité et la pertinence du projet, ainsi que son accomplissement par Eastwood seul, font ainsi sens et de la plus belle des manières, et le distinguent en outre de quelques abominations récentes autrement manichéennes : ici, pour m’en tenir à l’évocation de la guerre du Pacifique, je pense notamment à l’étron Windtalkers de John Woo, ou comment massacrer un sujet passionnant et dérangeant à coups de simplifications outrancières et de grand spectacle tenant plus de l’actionner bas du front que d’une quelconque évocation d’une réalité militaire – alors, si l’on y ajoute le racisme étouffant du bousin, d’autant plus sidérant au regard de son thème… Je ne nie pas qu’il y a eu de vrais chefs-d’œuvre qui ont adopté une vision bipolarisée du conflit, en mettant en avant les atrocités commises par l’adversaire – voyez et revoyez le terrible Requiem pour un massacre, d’Elem Klimov, dont on ne se remet pas –, mais justement : il n’est pas donné à tout le monde de transcender l’ordure pour aboutir au sublime…

 

Mais je m’éloigne. Lettres d’Iwo Jima, donc, film de Clint Eastwood répondant à Mémoires de nos pères, du même – sauf que je trouve ce deuxième opus bien meilleur que le premier… Là encore, un peu de contexte : la bataille a lieu début 1945, et sans doute l’état-major nippon a-t-il d’une certaine manière conscience qu’il est en train de perdre la guerre ; depuis que la bataille de Midway a mis un coup d’arrêt à l’expansion jusqu’alors irrépressible des troupes de l’Empire du Soleil Levant, ce dernier se voit contraint de reculer, petit à petit, devant la machine de guerre américaine enfin mise en branle. Des événements plus récents sont autant d’indicateurs de la défaite à venir – ainsi la mort de l’amiral Yamamoto, brièvement évoquée dans le film, et surtout, d’une importance concrète plus flagrante, l’annihilation de la flotte japonaise du côté des Mariannes ; qui plus est, les Américains, depuis cette base arrière, se sont lancés dans une vaste entreprise de bombardement du Japon lui-même, qui manque d’avions pour se défendre contre ces assauts – au point, d’ailleurs, de priver l’île d’Iwo Jima de ses rares appareils afin de les rapatrier sur l’archipel… L’état-major sait, par ailleurs, que les Américains, pour avancer, devront prendre Iwo Jima – îlot minuscule mais bien situé, à même sans doute de constituer une nouvelle base, plus rapprochée, pour intensifier les bombardements, et, par ailleurs (si je ne m’abuse, hein), d’une importance symbolique peut-être plus notable encore, en tant que sol considéré comme faisant partie de la « terre sacrée » du Japon, et probablement le premier sur lequel les Américains poseront le pied…

 

L’état-major sait tout cela – mais il n’en va pas toujours de même pour les hommes sur le terrain, et jusqu’aux officiers les plus haut-gradés : le général Tadamichi Kuribayashi (Ken Watanabe, parfait de charisme et d’humanité), à qui l’on a confié la défense de l’île, n’apprend qu’une fois arrivé sur place qu’il devra se passer d’avions… Il ne sait même pas ce qu’il en est du sort de la flotte japonaise aux Mariannes ! Il n’en apprend la réalité dramatique que parce qu’un de ses officiers, le baron Takeichi Nishi (Tsuyoshi Ihara, jouant de la superbe du personnage, médaillé olympique en équitation), l’en informe « officieusement »… Réalité dramatique, oui, parce qu’elle s’associe à la certitude d’un débarquement américain sous peu pour confirmer les pires craintes du général : cette bataille, comprend-il bien vite, ne pourra tout simplement pas être gagnée… Ses troupes, d’une formation parfois déficiente (d’autant que le Japon, acculé par la progression des Américains, a dû mobiliser largement, quitte à envoyer directement au front des soldats très jeunes et insuffisamment entraînés), dès lors qu’elles ne peuvent bénéficier d’un appui aérien et, plus encore, de la possibilité de prendre en tenaille la flotte ennemie avec la flotte nippone, sont peu ou prou condamnées à mort.

 

Cette certitude intervient bientôt, conférant d’emblée au métrage une tonalité noire et élégiaque qui ne laisse pas indifférent. D’autant que, de la part de l’état-major inflexible, les instructions de repousser le plus longtemps possible l’invasion américaine, de faire payer aux marines le moindre mètre carré de l’îlot, prend très vite des atours d’exigence de suicide. Et ceci, cette fois, tous le savent – de Kuribayashi aux simples troufions. L’ordre est donné : oui, les soldats japonais mourront… mais pas avant d’avoir tué dix ennemis chacun ! Ce qui me renvoie notamment au roman d’Akira Yoshimura Mourir pour la patrie, portant quant à lui sur l’invasion d’Okinawa, peu après – avril-juin 1945 –, dans des circonstances plus terribles encore pour le camp japonais…

 

Et c’est là que se joue le film autant que la bataille. La stratégie adoptée par Kuribayashi – contre l’avis de ses officiers autrement bornés – s’avère fructueuse, en ralentissant au-delà de toute attente la progression américaine : la bataille que les Yankees, assurés d’une supériorité tant numérique que matérielle écrasante, pensaient pouvoir expédier en quelques jours à peine, cinq tout au plus… durera près de quarante jours de boucherie. Il n’en reste pas moins que les Japonais savent qu’ils ne pourront tenir indéfiniment, et qu’à terme ils mourront…

 

Mais, ici, le conditionnement des soldats japonais, gradés comme simples soldats, se retourne contre eux. Si Kuribayashi et Nishi, pour avoir un temps séjourné aux États-Unis, ne succombent pas au mythe propagandiste décrivant les marines comme des barbares assoiffés de sang, nécessairement inférieurs aux Japonais, manquant de discipline autant que de motivation, etc., et si leur propre expérience les incite à adopter des stratégies parfois inattendues et qui ne manquent pas de perturber les responsables sur place – au premier chef l’excellente idée de Kuribayashi de peu ou prou délaisser les plages, de toute façon indéfendables, pour résister depuis un impressionnant réseau de souterrains dans les collines de l’île, mont Suribachi inclus –, ils n’en sont pas moins des exceptions. Si leur bravoure ne saurait faire de doute – Kuribayashi, par exemple, n’est pas homme à diriger la bataille depuis un bureau, ainsi que certains le souhaiteraient : il est sur le terrain aux côtés de ses hommes, et sera en tête de ces derniers lors de l’ultime charge –, leur point de vue « moderniste », largement détaché des considérations mythiques d’un Japon de samouraïs pourtant très prégnantes dans l’armée, les incite à préserver leurs troupes autant que possible ; ils ne cessent de lutter contre les impulsions absurdes de la propagande impériale, fanatisant leurs hommes au point de les inciter à se suicider au seul motif de l’échec et de la honte qui s’ensuit (séquence terrible où les soldats terrorisés mais n’ayant guère le choix se tuent un par un à la grenade…), ou bien de les pousser à lancer des assauts tout aussi suicidaires et impulsifs, au mieux inutiles, au pire néfastes car bien trop coûteux, au nom d’une bravoure sacrée impliquant comme par nature le don de soi à la cause supérieure de l’Empire. Kuribayashi, Nishi, d’autres encore (y compris parmi les soldats, et il faut ici mentionner enfin l’autre personnage principal du film, le simple soldat Saigo, interprété avec finesse par Kazunari Ninomiya), savent que tout cela est absurde, que c’est gaspiller des troupes qui pourraient être bien mieux utilisées autrement, que ces exigences d’un autre temps participent en fait pleinement de la défaite des Japonais sur Iwo Jima – et, à terme, à Okinawa, puis au regard de la guerre dans son ensemble après Hiroshima et Nagasaki –, peut-être même autant que l’invasion américaine elle-même ; ils savent que la raison, la simple raison, devrait inciter ces soldats à vivre encore pour pouvoir continuer à se battre, chose assurément bien plus utile à l’Empereur et au Japon que le vain sacrifice, irrationnel par essence, que réclame la coutume… Rien n’y fait. La bataille était perdue d’avance, il est à certains égards miraculeux qu’elle se soit prolongée aussi longtemps, mais le refus de bon nombre d’officiers, sous-officiers et soldats d’obéir aux ordres « utilitaristes » et rationnellement fondés de Kuribayashi (perçu dès lors comme lâche, faible, irrémédiablement contaminé par le contact des Américains aussi barbares que pleutres), préférant perdre la vie du fait de leur « déshonneur » plutôt que de combattre un jour de plus, prend davantage d’importance, au fur et à mesure, au fil de la bataille – suscitant un cercle vicieux de défaites, l’une débouchant sur l’autre et ainsi de suite, dans une boucherie plus absurde que jamais…

 

Pour narrer cette tragique histoire, plus qu’à son tour poignante mais tout autant navrante, Clint Eastwood (ou ses scénaristes Iris Yamashita et Paul Haggis, se fondant pour une bonne part sur les lettres de Kuribayashi lui-même, retrouvées puis publiées en 1992) choisit de mettre l’accent sur deux personnages, bien différents sans doute, pourtant très attachants l’un comme l’autre, et dont le sort n’en est que plus terrible. Il y a d’abord le général Kuribayashi lui-même, brillant officier, pourtant méprisé par nombre de ses officiers pour son « modernisme » supposé antipatriotique et « contaminé » par la barbarie yankee. Son respect pour ses hommes, son désir de les garder en vie le plus longtemps possible, s’associent à ses stratégies brillantes pour en faire une sorte de type-idéal du « bon général », mais, paradoxalement, ce sont justement ces raisons qui en font un chef détestable aux yeux de beaucoup, tant d’officiers et de simples soldats fanatisés à outrance, au point où ce fanatisme se retourne contre la cause qu’il est censé servir. Ken Watanabe en livre une belle composition : le personnage est assurément charismatique, son intelligence est soulignée avec adresse, son sort tragique ainsi que celui de ses hommes n’en étant que plus bouleversant. Il tranche ainsi sur la plupart des officiers et sous-officiers du film, à l’exception bien sûr de Nishi (Tsuyoshi Ihara), lui aussi « bigger than life », et qui, pour s’être lui aussi ouvert sur le monde et notamment sur les États-Unis, est le seul à même de partager son point de vue – au point de faire figure d’ « ami » dans un monde d’officiers qui en manque cruellement. Une interface nécessaire, au second rang, néanmoins importante.

 

Mais face à ces figures d’officiers exemplaires (à nos yeux sinon à ceux de leurs semblables alors), il fallait bien sûr un personnage de troufion – plus terre à terre, plus proche sans doute du spectateur, ainsi à même de s’identifier à lui, ce qu’il ne peut guère faire pour Kuribayashi et Nishi, à la majesté tragique écrasante. Il y a en fait plusieurs personnages de ce type, bien sûr – c’est un cliché du film de guerre, sans doute, que de multiplier les « petites histoires » pour coller à la vie du soldat de base, et lui conférer du caractère et une âme au-delà de sa seule fonction de machine à tuer et à être tuée –, mais le plus marquant est incontestablement Saigo (Kazunari Ninomiya). Lors de ses premières apparitions, le personnage a quelque chose d’un peu bouffon – pestant sur les absurdes travaux de tranchées sur les plages (que Kuribayashi décidera d’interrompre comme étant inutiles), sur l’eau croupie dont doivent s’accommoder les soldats (et qui débouche sur des diarrhées fatales), sur la chaleur, sur la surveillance des troupes par la police militaire… Il se plaint, tout le temps, et ne correspond pas à l’image idéalisée du brave soldat de l’Empire, se jetant sur l’ennemi en hurlant « Banzai ! » au mépris de sa vie. Il est pourtant autrement plus complexe que cela – comme de juste, et au-delà de son rôle « archétypal », quoi que d’aucuns aient pu en dire… Le boulanger mobilisé tout récemment, loin de sa boutique de toute façon ruinée, de son épouse – à qui il ne cesse d’écrire des lettres qui ne lui parviendront jamais –, et de leur fille qu’il n’a jamais vue, est un concentré d’humanité avant que de bravoure et de dévouement suicidaire. À travers lui, nous percevons le quotidien des soldats nippons d’Iwo Jima – et c’est sans doute par son biais que la question du suicide s’avère la plus troublante. Car Saigo n’a aucune envie de mourir pour rien – s’il ne se fait guère d’illusions à ce propos. Il est, chez les troufions, le reflet de Kuribayashi – pas un lâche, non, simplement un homme confronté aux absurdités du conditionnement, et qui n’est pour sa part pas fanatisé au point d’en perdre le sens des réalités ; il sait, quant à lui, même s’il lui est difficile de l’admettre (devant les autres, mais sans doute aussi en lui-même), qu’il est autrement plus sensé de vivre pour se battre, que de mourir absurdement pour un déshonneur supposé ne dépendant même pas véritablement de ses propres actes…

 

Dès lors, rien d’étonnant à ce que les deux personnages, aussi éloignés soient-ils, se croisent régulièrement, le général tirant du pétrin le soldat à plusieurs reprises, voire lui sauvant la vie, peut-être même sans en avoir bien conscience lui-même – il s’agit seulement de faire ce qui est juste et sensé –, même si, à terme, il associera bien ce visage à la réalité qu’il recouvre, tel un officier modèle, là encore, qui est en mesure de connaître ses hommes, de percevoir leur humanité, quand il serait trop simple de les dissimuler sous quelque matricule – pour, quand le moment est venu de comptabiliser les pertes, obtenir un vague réconfort hypocrite, celles-ci n’étant plus rien d’autre que des statistiques abstraites. Saigo réagira à son tour à ce lien imprévu – et la fin du film résonnera plus encore de son humanité forcément complexe.

 

Puis la séquence du bref prologue se trouve enfin complétée à l’autre bout du film : des recherches sur Iwo Jima, en 2005, soixante ans après les faits, mettent au jour des lettres que Saigo avait enterré – pas seulement les siennes, mais bien d’autres encore, d’hommes très divers, qui ont péri sur l’île pour l’essentiel, et ne sont plus dès lors que des spectres ; peut-être, pourtant, est-il possible de leur rendre leur humanité en les laissant ainsi s’exprimer ? Les lettres chutent… et ce sont des milliers de voix qui s’en échappent, toutes ayant une histoire à raconter. On peut trouver le trait un peu grossier – pas moi. En fouinant sur le ouèbe, je suis tombé sur une critique très sévère du film, et passablement inepte à mes yeux, parue dans Télérama à l’époque de la sortie en salles, et se concluant ainsi : « Il semble qu'une partie de l'énergie créatrice du cinéaste soit une victime collatérale tardive de la guerre du Pacifique : on aime et respecte Clint, mais pas au point de visiter pendant deux heures vingt-deux un monument aux morts. » Là encore, pas moi. Parce que cet hommage fait sens – d’autant plus sans doute dans ses conditions de réalisation – et aussi parce que, n’en déplaise à l’interprétation du critique autant qu’à la promotion du film (un synopsis malencontreux, reproduit partout, et les propres déclarations d’Eastwood, peut-être à prendre avec des pincettes), il ne s’agit pas ici de faire dans la bête commémoration de « l’héroïsme », mais bien davantage dans la célébration, autrement fondée quand bien même embarrassée, d’une humanité bafouée par l’absurdité et l’horreur de la guerre – de toute guerre : il est bien temps de délaisser les apologies saturées de gloriole patriotique perpétuant sur pellicule une opposition stupide et bornée, tenant de la foi religieuse, entre « gentils » et « méchants » ; il n’y a que des hommes, avec leurs défauts et leurs qualités, s’entretuant parce qu’on le leur a ordonné, parce qu’ils n’ont d’une manière ou d’une autre pas le choix, et succombant bien trop facilement (mais qui pourrait vraiment les en blâmer ?) au travers réconfortant de la déshumanisation de « l’ennemi » (à la Carl Schmitt ?) ; leur rendre la parole, en deux films, un sur chaque camp, entreprise peu ou prou inédite, n'a dès lors rien des pénibles flonflons accompagnant le culte absurde du drapeau, toujours à craindre dans le genre, et son éloge de la bravoure, si l’on y tient, sonne avant tout douloureusement.

 

On s’en doute : dans sa noirceur tragique, Lettres d’Iwo Jima est un film poignant avant que d’être spectaculaire – correspondant bien à l’approche globale d’Eastwood dans ses meilleurs films, qui ont peut-être (espérons-le) enfin gommé l’image erronée du fasciste ultra-violent héritée de ses rôles cultissimes tels que l’homme sans nom, peut-être, ou en tout cas l’inspecteur Harry. Sa réalisation, si elle est toujours « académique » (on s’y est fait), ne manque pas d’élégance autant que de pertinence – et l’alternance qu’on pourrait hâtivement juger convenue entre les longues séquences claustrophobes autant qu’intimes qui se déroulent dans les cavernes, et les brèves séquences à l’air libre, lourdes de la menace de mort immédiate, fonctionne à merveille. La sobriété globale du film en est indéniablement un atout majeur – qui fait paradoxalement d’autant mieux ressortir le spectaculaire des séquences de bataille, finalement plutôt rares eu égard au sujet. Sous ce dernier angle, cependant, la réussite du film ne saurait faire de doute ; il y a, probablement, un héritage du Soldat Ryan de Spielberg (ici producteur, rappelons-le), film qui a probablement changé la donne, et pour un bon moment encore, pour ce qui est de filmer la guerre, avec ses vingt premières minutes époustouflantes... hélas gâchées par les deux heures de nazerie niaise et violonneuse qui s’ensuivent ; Eastwood, lui, joue peut-être aussi du violon, mais avec une sensibilité et une conscience historique qui lui autorisent bien des choses… Le point commun, néanmoins, réside dans la communication de la terreur panique de l'assaut, qui n'a plus rien à voir avec le débarquement propret du Jour le plus long et consorts (en même temps, dans les gros classiques du genre, à casting stupéfiant, peut-être faudrait-il chercher quelque chose du côté de Un pont trop loin ? Le fiasco aide...). Ceci étant, Eastwood n’en fait jamais trop à ce sujet ; en fait, la scène de « bataille » la plus impressionnante du film n’en est pas une à proprement parler : il s’agit du raid préventif sur Iwo Jima de deux avions américains – séquence proprement stupéfiante, d’un dynamisme spectaculaire qui tranche avec violence sur la relative langueur des soldats japonais préparant la bataille… et pourtant pris par surprise et incapables de la moindre riposte. La scène est terrible, visuellement très impressionnante, mais certainement pas gratuite – elle pose, en fait, une dimension essentielle du film.

 

Une jolie réussite, donc, que ces Lettres d’Iwo Jima, autrement plus subtiles que ce que l’on en a parfois dit. C’est à vrai dire le dernier Eastwood à m’avoir marqué – encore que cela ne signifie pas grand-chose, je n’ai vu de postérieur que le très, très bof (au mieux) J. Edgar… Les autres, à vue de nez, ne m’intéressaient pas vraiment (on m’avait dit beaucoup de bien de Gran Torino, toutefois). Peu importe : ce qui compte, c’est la justesse de Lettres d’Iwo Jima, film de guerre « académique », mais d’une pertinence autant que d’une empathie rares dans le genre – et peut-être même au-delà.

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Métal Hurlant, n° 33 bis : hors-série spécial Lovecraft

Publié le par Nébal

Métal Hurlant, n° 33 bis : hors-série spécial Lovecraft

Métal Hurlant, n° 33 bis : hors-série spécial Lovecraft, Paris, Les Humanoïdes Associés, septembre 1978, 150 p.

 

Je ne vais pas vous présenter Métal Hurlant, hein ? La revue de bande dessinée est suffisamment « culte » comme cela. Bien évidemment, ce n’était pas vraiment mon époque… Et si j’en avais récupéré quelques numéros au pif en fouinant chez des bouquinistes et compagnie, je ne peux pas prétendre pour autant avoir jamais « connu » le magazine légendaire. Disons que c’était une raison supplémentaire pour envisager la chose comme « culte », alors – bien que n’étant guère sensible, globalement, à la notion moisie d’ « Âge d’Or », je pèche, à l’occasion, comme tout le monde, et peux tourner mon regard vers un passé quasi mythique, avec une nostalgie fondée sur de simples préjugés, en regrettant, sans en savoir beaucoup plus, notre présent forcément médiocre en comparaison. Tsk…

 

Mais certains numéros sont plus mythiques que d’autre, si j’ose dire… À n’en pas douter, c’est bien le cas de ce numéro 33 bis datant de septembre 1978, le premier hors-série de l’histoire de la revue, et consacré à un sujet qui m’est tout particulièrement cher : un certain H.P. Lovecraft… Forcément, en tant qu’amateur de lovecrafteries, j’en avais entendu parler (pas dans le détail, broumf…), mais, n’étant guère porté de nature sur la collectionnite pour autant, et envisageant par avance cette pièce toute particulière comme un « objet de collection », j’en avais gardé la référence dans un coin de ma tête, au cas où, sans en faire une acquisition nécessaire et même urgente. Puis, un jour, trouvant la chose en fouinant çà et là, et, surtout, la trouvant à un prix décent (que je n’espérais pas), je me suis dit qu’il était bien temps de l’acquérir et de la lire.

 

Dont acte. Mais si j’ai commencé avec un grand enthousiasme… je n’ai pas tardé à déchanter, et même plus que ça ; autant le dire dès maintenant : ç’a été une très, très, très grosse déception… Témoignage supplémentaire, sans doute, de ce que les objets dits « cultes » ne le sont pas nécessairement pour leur qualité intrinsèque…

 

Métal Hurlant étant avant tout une revue de bande dessinée, commençons par là. Au milieu des nombreuses déceptions (ou, en fait, dans la pagination de la revue, les encadrant, pour la plupart…), on relève de vraies merveilles, un bon million de fois supérieures à tout le reste : deux des fameuses adaptations de nouvelles de Lovecraft par Alberto Breccia (texte original adapté par Norberto Buscaglia), « Le Monstre sur le seuil » et « L’Abomination de Dunwich ». Et ce sont bien des œuvres extraordinaires : la maestria graphique de Breccia, usant de nombreuses méthodes avec brio pour susciter la peur autant que la fascination, ne saurait faire de doute ; j’avais sans doute déjà eu l’occasion de le dire ici ou là, mais ce sont vraiment là les plus beaux exemples à mon sens de ce qu’une représentation « graphique » de Lovecraft peut rendre, à condition de l’envisager avec le talent et le goût nécessaires. Mais, bien évidemment, ce sont des choses que j’avais déjà lu (dans l’album ô combien recommandable Les Mythes de Cthulhu)… Par ailleurs, je ne sais pas si ça provient de la revue elle-même, de son encrage, impression ou peut-être vieillissement, mais le texte très « clair », ici, ne facilite pas toujours la lecture de ces deux belles BD. Ce bémol mis à part, il ne fait guère de doute que ces deux longs épisodes (longs, comparativement au reste, le plus souvent expédié…) constituent le meilleur moment de ce hors-série, et de loin ; et je n’ai pas manqué de regretter que ce soit le cas, puisque j’avais déjà lu tout ça…

 

Car les autres BD de ce numéro (très courtes le plus souvent, en deux, trois ou quatre pages, presque jamais davantage) sont bien inférieures, et c’est peu dire. J’y relève d’emblée une bizarrerie (sans autre jugement de valeur) : si la revue traite bien de Lovecraft (encore que régulièrement par la bande…), elle ne se focalise en tout cas pas sur le « Mythe de Cthulhu » – voire le met résolument de côté : il n’apparaît vraiment qu’exceptionnellement (et sans grande réussite, d’ailleurs). Étonnant… mais pourquoi pas ? Le problème est ailleurs. Pour résumer, disons que le résultat, sur le plan graphique, est souvent beau à très beau… mais que le scénario pèche et pas qu’un peu, se contentant – quand il y en a un, on peut à vrai dire régulièrement en douter ! – d’une évocation lapidaire et absolument dénuée d’intérêt, et sombrant plus qu’à son tour dans le périlleux travers de l’approche humoristique, pour un résultat rarement drôle, au mieux médiocre, parfois carrément affligeant…

 

On trouve ainsi, à plusieurs occasions, de brèves BD sympa voire plus sur le plan du dessin, mais absolument creuses par ailleurs : « Le Langage des chats », de Claveloux, en fait assurément partie, de même que « Amitiés, rencontres… », de Vepy et Ceppi (pas hyper lovecraftien, en outre). Peut-être faut-il mettre ici « Le Chef-d’œuvre de Dewsbury », de Chaland et Cornillon (première BD en couleurs du numéro, relativement jolie), et sa « suite » (toujours en couleurs) intitulée « L’Énigme du mystérieux puits secret », des mêmes, mais où Chaland revient à la ligne claire dont il est coutumier, pour un bref récit parodique « à la Tintin » (voire « Scooby-Doo » ?), sans grand intérêt hélas… Du coup, il aurait peut-être eu sa place dans la catégorie « humour raté » (je ne l’ai classé ici qu’en raison de son prologue)… « Les 3 Maisons de Seth », signé Hé, est un bref délire égyptien, graphiquement très correct, totalement creux par ailleurs – une fois de plus… Et de même pour « Ktulu » de Mœbius (en couleurs), graphiquement irréprochable et même mieux que ça – j’hésite, « époustouflant » ne serait peut-être pas de trop –, comme de juste, et pourtant désolant de vide (la BD se veut sans doute humoristique, mais je suis plutôt tenté de la citer ici…). Même chose encore (enfin, le dessin est nettement moins bon, s’il est correct) pour « Le Pont au-dessus de l’eau », de Cornillon en solo, dont la chute est bien connotée d’humour noir, mais… Quant à « Cauchemar », de Nino, c’est une BD parfaitement incompréhensible, et son trait démesuré et démentiel, s’il ne laisse pas forcément indifférent, ne rattrape pas sa faiblesse scénaristique.

 

« L’humour » raté est hélas très récurrent – certains récits dans ce (mauvais) goût-là ont été évoqués au paragraphe précédent, mais ceux dont je vais traiter maintenant se distinguent (en mal) à cet égard : très vite, ainsi, « Le Retour de Cthulhu », de Charles et Martens, consterne de par sa lourdeur sidérante. « La Trace écarlate » (dessin de Daniel Ceppi, sur une idée de Jean-Jacques Mendez) est plus que correcte sur le plan graphique, mais c’est une histoire à chute sans intérêt – et sans rien de lovecraftien. « Excursion nocturne », de Margerin (un dessin superbe, et étonnant, en ce qu’il reprend les traits caricaturaux coutumiers de l’auteur tout en leur conférant une improbable et amusante patine fantastique et gothique), est là encore une mauvaise blague – d’un goût douteux, par ailleurs, mais plus supportable que les autres cas mentionnés. « Les Bêtes », de Dank, est de même joli, mais creux, ni enthousiasmant, ni drôle (et en quoi est-ce lovecraftien ?)… « H.P.L. », de Nicollet (l’homme de NéO, oui, au style immédiatement identifiable ; en couleurs, forcément), est de même joli mais creux ; et c’est un calvaire de coquilles… Enfin, « Plat du jour », où l’on retrouve Vepy et Ceppi, fait dans le glauque, sans vraie réussite (et pour le coup sans rien de lovecraftien à mes yeux).

 

Inversement, « L’Homme de Black Hole », de Serge Clerc, tente le scénario (faiblard mais tout de même), mais avec un dessin guère convaincant, et une conclusion ratée…

 

Surnagent, alors, quelques exceptions bien trop rares (outre Breccia, hein – il ne joue clairement pas dans la même catégorie) ; rien d’exceptionnel, mais plus lisible que ce qui précède… « La Chose », de Voss, est une adaptation de « The Statement of Randolph Carter », nouvelle que je n’apprécie pas vraiment, mais, au moins, ça donne une illusion d’histoire, et le dessin est bon. « Barzai le Sage », de Caro, rentre peut-être dans cette catégorie, encore que je n’en sois pas bien certain – cette brève variation sur « The Other Gods » est tellement minimale sur le plan du récit, et les grandes cases bouffent tellement les pages, que cela relève sans doute davantage, à maints égards, de l’illustration plutôt que de la bande dessinée à proprement parler ; quoi qu’il en soit, c’est graphiquement incompréhensible (des collages et/ou photos ? noyés dans un oppressant fond noir), mais étrangement séduisant. Peut-être faut-il penser la même chose de « H.P. Lovecraft, 1890-1937 », brève biographie signée Kuchar ? Son graphisme arty passe plus ou moins bien, le texte est plus ou moins bien vu, mais il y a peut-être quelque chose, malgré tout – on ne peut plus se permettre, à ce stade, de faire le difficile… Rien de bien enthousiasmant cela dit. « Les 2 Vies de Basil Wolverton », de Chaland en solo cette fois, est peut-être celle qui s’en tire le mieux – en jouant, avec un humour pervers, sur le racisme de Lovecraft, tel qu’il lui arrive d’infuser ses œuvres ; j’ai trouvé ça plutôt bien vu, finalement…

 

L’illustration, sans prétentions scénaristiques, s’en tire alors mieux, mais par défaut : la couverture signée Giger rentre sans doute dans ce cadre, d’ailleurs (mais qu’est-ce que ce chat fout là ? il a l’air bien loin d’Ulthar…) ; Martens, au-delà du massacre du « Retour de Cthulhu », signe quelques illustrations correctes çà et là ; le « découpage » de Bonux est relativement amusant, sans plus toutefois. Perron, sur des indications de François Truchaud, livre plusieurs cartes des Contrées du Rêve, pas forcément très lisibles, mais le rendu est néanmoins des plus séduisants. Le grand moment en la matière, toutefois, c’est très clairement le portfolio de Druillet, consistant en pages manuscrites du Necronomicon – forcément illisibles, mais émaillées de croquis, dessins, schémas, etc., pour un résultat très beau visuellement.

 

Quant aux brefs articles qui complètent la revue… Eh bien, ce n’est pas glorieux. En passant charitablement sur les éditos (consternants, surtout le « triste »), on a tout d’abord trois articles signés François Truchaud (un sur la parution du premier – et dernier, mais alors on ne le savait pas… – volume des Lettres de Lovecraft chez Christian Bourgois ; une biographie, « Je m’appelle Howard Phillips Lovecraft » ; enfin une « Petite Bibliographie lovecraftienne »), et, n’en déplaise à ses nombreux fans, et tout en prenant bien en compte ce que le monsieur a accompli pour le genre, ces articles sont passablement mauvais, au mieux, et correspondent pleinement à cette vilaine impression que j’ai toujours eu en lisant les essais, introductions, préfaces, etc., du monsieur : ils colportent bien des « mythes » (certes, nous étions en 1978, c’est sans doute excusable pour une bonne part – pas totalement cependant, tant les approximations sont légion), ne font pas preuve du moindre esprit critique, et, cerise amère sur le gâteau, ils sont écrits avec les pieds (ce qui n’est pas forcément très gentil pour les pieds, qui n’y sont pour rien… Mais son usage frénétique du point d’exclamation a quelque chose de pathologique, à ce stade – et irritant, ô combien…).

 

Les autres essayistes s’en tirent sans doute un peu mieux (y a pas d’mal) : Jacques Goimard, dans sa rubrique « La Nuit du Goimard », livre « Un écrivain nommé Habileté-à-l’amour », article plus intéressant que ce que son titre désolant pourrait laisser croire – encore qu’il ne fasse hélas pas grand-chose de l’amusant constat qui le fonde, portant sur l’usage de la négation chez Lovecraft (et tout particulièrement dans « The Colour Out of Space ») ; l’intuition est intéressante, mais à creuser bien au-delà.

 

Mentionnons enfin Jean-Pierre Bouyxou, qui traite des adaptations cinématographiques de Lovecraft – mais nous étions en 1978, la matière a considérablement changé depuis… L’article portant pour l’essentiel sur The Haunted Palace (ou La Malédiction d’Arkham chez nous), House of the End of the World (ou Die Monster Die ! ou encore Monster of Terror – ces titres, mazette…), The Shuttered Room (ou La Malédiction des Whateley chez nous) et The Dunwich Horror – avec quelques autres mentions en passant –, autant de films que je n’ai pas vus, je ne peux pas en dire grand-chose, mais à vue de nez c’est fait avec un sérieux et une compétence aux antipodes des articles de François Truchaud (et de Pelosato, natürlich), c’est déjà ça.

 

Reste un texte, à part, signé Philippe Setbon : « L’Indicible Horreur d’Innswich ». C’est une brève nouvelle parodique – et, disons-le, très, très, vraiment très méchante… Mais pas forcément mal vue pour autant. C’est parfois bien lourd, mais, je ne le nierai pas, ça m’a tiré quelques sourires…

 

Le bilan, vous vous en doutez, est franchement négatif : si l’on évacue l’excellent Breccia, il ne reste pas grand-chose de vraiment intéressant (je sauverais toutefois le joli portfolio de Druillet ; peut-être aussi le dessin de Mœbius, si son « scénario » est sans intérêt aucun…) ; le reste est au mieux médiocre : les quelques éléments que j’ai hissés au-dessus du reste ne sont meilleurs qu’en comparaison – pris en tant que tels, ils ne valent pas grand-chose… Sacrée déception, donc, que ce hors-série de Métal Hurlant : l’objet « culte » ne mérite en rien de l’être – ou, dit autrement, comme beaucoup d’objets « cultes », il n’acquiert cette valeur qu’au gré des fantasmes de ceux qui ne les connaissent pas vraiment, la confrontation à la réalité de la chose étant fatale à cette estime infondée… « Objet de collection », alors, et dont nombre de collections se passeront fort bien.

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L'Île panorama, d'Edogawa Ranpo

Publié le par Nébal

L'Île panorama, d'Edogawa Ranpo

EDOGAWA Ranpo, L’Île panorama, [Panorama-to Kitan], traduit du japonais par Rose-Marie Makino-Fayolle, Arles, Philippe Picquier, coll. Picquier poche – Roman policier, [1926-1927, 1991] 1999, 156 p.

 

Cela faisait bien des années que je tournais autour des livres d’Edogawa Ranpo, sans jamais cependant avoir trouvé l’occasion de m’y mettre – même quand l’actualité aurait pu m’y inciter, ainsi, il y a peu, avec la parution du Démon de l’île solitaire chez Wombat, ou, un peu avant, avec la bande dessinée unanimement louée de Maruo Suehiro adaptant L’Île panorama ; peut-être est-ce en raison de cette dernière, d’ailleurs, que ce titre s’est mis à me trotter dans la tête ? Je suppose néanmoins qu’il s’agit là d’une des œuvres les plus célèbres d’Edogawa Ranpo, de toute façon… En tout cas, j’ai pensé que cela ferait une porte d’entrée de choix – et je ne compte certainement pas m’arrêter là.

 

Brèves présentations, au cas où : Edogawa Ranpo est un pseudonyme adopté par l’écrivain japonais Hirai Tarō (1894-1965), et qui traduit d’emblée ses goûts autant que ses intentions – Edogawa Ranpo est en effet le rendu phonétique, à la nippone, du nom Edgar Allan Poe. Ce grand modèle a considérablement influencé notre auteur (même si d’autres écrivains occidentaux sont à n’en pas douter de la partie, on a pu citer Sir Arthur Conan Doyle, Maurice Leblanc, ou encore Gaston Leroux), déterminant par ailleurs son genre de prédilection : Edogawa Ranpo est généralement considéré avant tout comme un auteur de policier – un de ceux, d’ailleurs, qui ont importé le genre au Japon –, et il a lui-même fondé le prix portant son nom, récompensant les meilleurs livres policiers du Japon. Toutefois, ses enquêtes ont potentiellement quelque chose de plus « sale » que les investigations du chevalier Dupin, notamment en ce qu’elles complètent à l’occasion cette approche initiale par d’autres traits pas moins poesques, louchant plus du côté de l’étrange et du macabre, sinon du fantastique à proprement parler (mais peut-être aussi quand même ?) – on attribue souvent la paternité du fameux mouvement « ero guro nansensu » (pour « érotique », « grotesque », « nonsensique ») à Edogawa Ranpo, il n’y a pas de hasard…

 

J’avoue toutefois que cette réputation me séduisait autant qu’elle m’inquiétait un brin… Enfin, soyons précis : c’était la référence centrale à Poe qui me chiffonnait, et rien d’autre. En effet, c’est là un auteur que j’ai lu et relu, non parce que je l’adule… mais bien au contraire parce que je souhaitais comprendre pourquoi je ne l’aimais pas. Et chacune ou presque de ces (nombreuses…) expériences s’est soldée par un échec cuisant. Ce qui n’est pas normal : Poe, à vue de nez ou même de plus près, a tout pour me plaire ; et il ne me viendrait pas à l’esprit de contester son génie, son originalité, son influence séminale et sans égale ; mais voilà : chaque fois que je l’ai lu ou presque, je me suis emmerdé (en témoignent sans doute, sur ce blog, mes comptes rendus plus que jamais miteux et embarrassés portant sur Les Aventures d’Arthur Gordon Pym de Nantucket ou, plus encore, sur Le Masque de la mort rouge)… Je redoutais donc un peu que la passion d’Edogawa Ranpo pour Edgar Allan Poe ne débouche sur des plus-ou-moins-pastiches, tellement à la manière du maître qu’ils produiraient sur moi un effet similaire…

 

Mais il me fallait bien tenter l’expérience un jour ; alors, hop, L’Île panorama.

 

Ce court roman, paru initialement en 1926-1927, affiche d’emblée la couleur : pas tant, littéralement, le noir du policier, tel qu’adopté par l’éditeur, mais plus abstraitement la référence à Poe. Le personnage principal du roman, Hitomi Hirosuke, est un grand admirateur du poète à corbac – à l’instar donc de l’auteur le mettant en scène, ce qui n’est sans doute pas anodin. Dilettante sans le sou, et écrivaillon feuilletoniste sans grand talent, condamné de ce seul fait à une éternelle seconde zone dont il s’accommode tant bien que mal, il n’en prise pas moins par-dessus tout son maître américain, dont l’imaginaire macabre et poétique tout à la fois influence à n’en pas douter son œuvre littéraire – d’un intérêt limité, donc –, mais plus encore ses rêves ; et c’est bien là qu’il brille. Idéaliste de nature, Hitomi Hirosuke a en tête les plans d’une merveilleuse utopie poesque, une œuvre d’art concrète, où l’on ne saurait trop ce qui prime, fonction des circonstances et des caractères, du rêve ou du cauchemar. Bien entendu, ceci relève du pur fantasme, et Hitomi Hirosuke n’a certainement pas de quoi concrétiser ses délires délicieusement « weird »…

 

Sauf qu’un jour survient une opportunité de changer la donne – opportunité de telle nature qu’elle n’aurait même pas hâtivement traversé l’esprit de quiconque ne vouerait pas un tel culte fanatique à l’égard de Poe… Car c’est un plan aussi tordu que macabre qu’envisage alors notre héros – en puisant à la source, à travers des thèmes récurrents chez le poète américain : le double, la substitution d’identité, enfin l’enterrement précoce…

 

Hitomi Hirosuke apprend en effet d’un ami journaliste le décès d’un certain Komoda Genzaburō, qu’il avait été amené à fréquenter lors de ses études ; encore que « fréquenter » soit un bien grand mot… Disons plutôt qu’il en a nécessairement entendu parler, en raison d’une mauvaise blague très courue dans sa faculté : la ressemblance étonnante entre les deux hommes en a en effet amené plus d’un à les considérer comme des jumeaux, entre autres traits prétendument humoristiques mais plus probablement lourdingues. Cette troublante ressemblance, il est vrai, n’avait pas échappé aux deux intéressés… Mais Hitomi Hirosuke n’avait plus la moindre raison d’y penser.

 

La nouvelle du décès du « double », pourtant, va s’avérer décisive ; il est vrai que celui-ci avait le bon goût d’être riche à millions… Suffisamment riche pour les projets pharaoniques de notre héros ! Germe alors dans son cerveau malade un plan d’un machiavélisme si outrancier, si grotesque, qu’il en devient proprement artistique, et si intrinsèquement improbable que sa réalisation acquiert tous les caractères de la nécessité et de l’urgence… Hitomi Hirosuke commence donc par mettre en scène sa propre disparition, en l’accompagnant d’une lettre de suicide n’incitant pas à des recherches approfondies ; après quoi, il se rend au cimetière familial des Komoda, profane la sépulture toute récente de Genzaburō, et dissimule son cadavre dans la tombe voisine, après s’être emparé de ses vêtements, etc. Ne lui reste plus qu’à errer, hagard, dans les environs, jusqu’à ce que quelqu’un tombe sur le défunt « ressuscité »…

 

Bien sûr, il ne s’agit pas de « résurrection » à proprement parler, et notre héros ne compte pas jouer sur ce tableau surnaturel : d’une manière très poesque (et sans doute tout autant victorienne), c’est un enterrement prématuré qu’il s’agit de mettre en scène – Kodoma Genzaburō était en effet notoirement épileptique ; or cette affection a, en plusieurs occasions, trompé des médecins par ailleurs des plus compétents, en leur faisant constater précipitamment la mort clinique du patient – dès lors enterré vivant…

 

Un plan absurde et irréalisable : comme de juste, il fonctionne parfaitement. Notre écrivaillon, s’il ne produit que des livres médiocres, et en pleine conscience, se targue par contre d’être un comédien doué. Et c’est sans doute le cas, puisque son retour en scène trompe tout l’entourage du défunt, y compris le médecin de famille, des plus embarrassé… Mais il y a une exception : Chiyoko, la jeune épouse de feu Genzaburō ; si elle n’ose rien dire, elle n’en remarque pas moins qu’il y a quelque chose de vraiment très étrange dans cette affaire – même si elle ne sait pas, ou n’ose pas, mettre le doigt dessus…

 

Mais peu importe : ce qui compte, c’est le projet de Hirosuke/Genzaburō – l’aménagement à grands frais d’une île autrement déserte, faisant partie du patrimoine des Komoda ; il est à vrai dire prêt à sabrer toute la considérable fortune de « sa famille » à la seule fin de réaliser son rêve – mais quel rêve ! Une île truquée, quelque part entre la démesure ludique et parfois vulgaire d’un parc d’attraction, la majesté inaccessible d’une œuvre d’art ultime, et la perversion délicieusement macabre de tableaux vivants pimentant le panorama au travers de la mise en scène de leur chair servile (avec quelque chose de sadien, ai-je trouvé).

 

Bien sûr, le plan de Hirosuke/Genzaburō rencontrera des difficultés, fatales à terme… On s’en doute tout particulièrement quand le point de vue du roman (il y a bien des interventions à la première personne, au nom de l’auteur haranguant ses auditeurs, disons, mais elles sont rares) passe insidieusement de Hirosuke/Genzaburō à Chiyoko, lors d’une surréaliste visite de l’île panorama. La folie matérialisée du richissime admirateur de Poe ne manquera pas de transformer ce séduisant paradis en un séduisant cauchemar, agrémenté de fascinants traits macabres et pervers – lui-même devient une création poesque, en suscitant plus que jamais la beauté dans la terreur, et tout autant l’inquiétude dans l’esthétique. Et si, en définitive, la morale sera bel et bien sauve, ce sera néanmoins avec une certaine jubilation artistique, la chair étant plus que jamais délaissée pour l’idée, la seule idée, celle qui justifie tout – absolument tout.

 

Une petite chose très étrange que ce roman… En dépit de sa classification éditoriale et des accointances marquées d’Edogawa Ranpo avec le genre policier, qualifier L’Île panorama de roman policier serait peut-être un peu hardi (la dimension vraiment policière n’apparaît qu’à la toute fin, comme pour la forme). Noir, alors ? Un peu plus sans doute – la longue maturation puis l’exécution de l’invraisemblable plan de Hitomi Hirosuke peuvent sans doute être qualifiées ainsi (et même jouer sur l’ambiguïté du terme dans l’histoire littéraire, entre gothique et polar…). Au-delà, ce roman est peut-être avant tout… étrange. Voire « weird ». Probablement pas fantastique à proprement parler, mais déconcertant. Le projet fou de l’aménagement de l’île, au cœur du propos, confère une dimension inattendue à la farce macabre du début – quand celle-ci s’en tient encore à la substitution d’identité. Elle en vient à être justifiée lors de la longue visite de l’île (pourtant encore inachevée) par Hirosuke/Genzaburō et Chiyoko – le premier guidant ou entraînant de force la seconde dans un périple dont l’issue ne saurait faire de doute ; la poésie surréaliste du cadre se teinte ainsi de ténèbres et de sang, instaurant un suspense assez impressionnant – celui qui n’appartient qu’aux meilleurs maîtres du genre, aux antipodes des yes-men pondant du thriller à formule et punchlines… Il en résulte en tout cas des pages ne ressemblant guère à quoi que ce soit d’autre, et d’une singulière beauté noire.

 

Au-delà, ce texte très référencé questionne l’art sous tous ses aspects, et de manière finalement très fine – cela va au fond bien au-delà du seul Poe. La visite, là encore, est déterminante – mais notamment en ce qu’elle confère un éclairage subtilement différent à tout ce qui avait précédé et tout ce qui suivra, faisant de l’ensemble un poème joueur et pervers autant qu’une somme, quand bien même brève, sur les vertus de l’illusion et les ambitions consolatrices de l’art.

 

Pour un premier contact, c’est donc une sacrée réussite. Si je n’irais peut-être pas jusqu’à parler de chef-d’œuvre, il ne fait par contre aucun doute que j’ai beaucoup apprécié ce court roman, inventif au milieu de ses abondantes références (ce qui, là encore, n’est sans doute envisageable que pour les tout premiers des auteurs), joliment pervers, ludique enfin. Très chouette – car très bizarre, mais pas seulement. Autant dire que le cahier des charges a été rempli, et plus encore… Je poursuivrai donc un de ces jours – si le reste de l’œuvre d’Edogawa Ranpo est d’une qualité similaire, je vais me régaler…

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Le Prince-Marchand, de Poul Anderson

Publié le par Nébal

Le Prince-Marchand, de Poul Anderson

ANDERSON (Poul), Le Prince-Marchand. La Hanse galactique, t. 1, [Margin of Profit – The Man Who Counts], édition présentée par Jean-Daniel Brèque, traduit de l’anglais (US) par Jean-Daniel Brèque et Arlette Rosenblum, traduction révisée par Jean-Daniel Brèque et Olivier Girard, « Chronologie de la Civilisation technique » par Sandra Miesel, Saint Mammès, Le Bélial’, [1956, 1958, 1978, 1983, 2008] 2016, 273 p.

 

Plusieurs éléments se sont mêlés pour m’inciter à la lecture du Prince-Marchand, premier tome (sur cinq prévus) du « cycle de la Hanse galactique » de Poul Anderson – une publication que je n’espérais plus, à vrai dire…

 

Il y avait, d’abord et surtout, une certaine curiosité, remontant à l’époque où je n’avais pas encore lu grand-chose de l’auteur (à peu près rien, en fait) ; ce qui ne m’avait toutefois pas dissuadé de lire Orphée aux étoiles, essai de Jean-Daniel Brèque qui lui était consacré (le traducteur est à n’en pas douter le champion de la cause andersonienne en France, et peu ou prou derrière tous les projets le concernant – dont celui-ci, bien sûr), et qui n’avait pas manqué, dans le panorama qu’il dressait de son œuvre, de m’intriguer tout spécifiquement, côté science-fiction, par l’évocation du « cycle de la Ligue polesotechnique », « histoire du futur » à la Robert Heinlein, Isaac Asimov ou Cordwainer Smith, mais ayant pour particularité de mettre en avant des personnages de commerçants, hâbleurs et roublards, et au premier chef Nicholas van Rijn, le Prince-Marchand du titre.

 

Or cette dimension m’intriguait, voire me séduisait d’emblée : sur le plan économique, je ne suis certes pas un apôtre du capitalisme et du libéralisme tristement réduit aux seules affaires, mais en admettant volontiers qu’il est des rares cas où je veux bien croire qu’il peut se montrer fructueux (et plus bénéfique que néfaste, exceptionnellement…) ; les récits portant sur une conquête de l’espace passée entre les mains avides du privé du fait du déplorable désistement des États m’ont régulièrement parlé, comme, emblématique et séminal j’imagine, « L’Homme qui vendit la Lune », de Robert Heinlein. Et puis, sans doute, la mise en avant de l’économie et du commerce, dans ces circonstances, débouche presque inévitablement sur une approche « soft power » certes pas désagréables au milieu des héros de la galaxie (comme Dominic Flandry ? J’y reviens bientôt…) et autres militaires bardés de certitudes « réalistes » (au sens du paradigme en relations internationales)…

 

Et sans doute les sources même du cycle doivent-elles être envisagées de la même manière : la Hanse, la véritable Hanse, est une organisation qui m’a toujours fasciné – encore que de manière abstraite, je ne me suis certes pas livré à des recherches approfondies la concernant… C’est un beau sujet historique, tout de même, que cette institution sans égale dans un monde médiéval livré aux rois et aux nobles, les premiers tentant difficilement de mettre en place l’État quand les seconds entendent contre vents et marées perpétuer le système féodo-seigneurial qui fonde leur autorité, laquelle ne trouve cependant à s’exprimer qu’à la guerre – bien vilain métier… Reste le clergé, certes, mais qui obéit en partie à ce modèle, quitte à le retourner, théocratie pontificale contre particularismes locaux façon gallicanisme, etc. La Hanse, c’est encore autre chose – et qui va bien au-delà de la bourgeoisie au sens le plus strict (tout en s’inscrivant bel et bien dans ce moule originel – souvenirs personnels de ma curiosité confinant à la passion pour l’histoire du droit commercial, lex mercatoria et compagnie… là où la matière envisagée en droit positif me donnait de l’urticaire, sans surprise) ; l’abstraction, le caractère plus ou moins informel de ce dominion de la Baltique, étonnent encore, et, à vrai dire, il était sans doute inévitable que cela débouche sur une transposition en science-fiction…

 

Et c’est donc Poul Anderson qui s’est acquitté de la tâche. Dans ces conditions, je ne pouvais pas passer à côté du Prince-Marchand

 

Pourtant, il me faut bien admettre que d’autres éléments me faisaient craindre, sinon le pire, du moins une déception potentielle… Je passerai sans doute sur les idées politiques et économiques de l’auteur, régulièrement aux antipodes des miennes – mais, après tout, ça ne m’avait pas empêché de lire et apprécier Robert Heinlein, et tout particulièrement la nouvelle précitée… Non, ce qui m’effrayait un peu, c’était la forte probabilité que tout ceci soit très pulp – et même trop, beaucoup trop, pour ma gueule. Les deux textes composant ce premier tome datent respectivement de 1956 et 1958, époque où Poul Anderson était à fond dans le genre ; en outre, le « cycle de la Ligue polesotechnique » s’inscrit dans un cadre d’ « histoire du futur » (baptisé globalement « cycle de la Civilisation technique », chronologie par Sandra Miesel en fin de volume) intégrant d’autres œuvres, et tout particulièrement le « cycle de l’Empire terrien » (chronologiquement postérieur, mais entamé plus tôt) ; or les quelques récits que j’en avais lu, dans Agent de l’Empire terrien, m’avaient fortement déplu : les aventures de Dominic Flandry me faisaient l’effet d’une SF à papy, on ne peut plus pulp, mais au point d’en être kitsch, et parfois difficilement lisible aujourd’hui – pour moi en tout cas ; aussi n’ai-je pas poursuivi le cycle en question (trois volumes en tout chez l’Atalante, mais un peu bordéliques et par ailleurs non exhaustifs – la maison d’édition n’ayant de toute façon pas cherché à poursuivre l’entreprise). Le risque était non négligeable que Le Prince-Marchand me fasse le même effet…

 

Mais je m’y suis mis quand même – en ayant en tête un autre cycle de Poul Anderson, celui de « la Patrouille du Temps », par lequel je l’ai découvert : là encore, les tout premiers récits du cycle sont extrêmement pulp (mais ça passe toujours bien – entre Manse Everard et Dominic Flandry, je n’hésite pas un seul instant…), mais la suite est somme toute fort différente, pouvant se révéler bien plus subtile et ambitieuse (lisez, relisez « Le Chagrin d’Odin le Goth » !), tout en conservant les atours pas désagréables d’un divertissement bien fait et toujours enthousiasmant en dépit du passage des années. J’espérais que le « cycle de la Hanse galactique » aurait quelque chose de ce schéma, et ce que j’en ai lu ici ou là me semble le confirmer… Aussi, d’emblée, me suis-je dit que, quel que soit mon sentiment sur ce premier volume, il me faudrait de toute façon jeter un œil à la suite ; on verra en temps utile…

 

Et donc ? Et donc, oui, comme on pouvait s’y attendre, c’est très pulp ; très, très pulp ; et probablement un peu trop pour moi… Pas au point de m’en rendre la lecture irritante, comme pour Agent de l’Empire terrien. Pas non plus au point de faire l’impasse sur les vrais atouts de ce premier volume, car il y en a. Pas au point, enfin, de décréter d’ores et déjà que je ne poursuivrai pas l’expérience. Disons simplement que, pris indépendamment, ce premier volume est sympathique, sans plus, et accuse sans doute parfois le poids des ans ; il n’en est pas moins émaillé de bonnes idées qui méritent bien qu’on en discute.

 

Les deux récits composant ce recueil (une nouvelle et un roman) se déroulent au XXVe siècle ; la Terre s’est lancée à l’assaut de la galaxie, la découverte de la propulsion supraluminique (bien sûr) étant un moment déterminant de l’expansion ; c’est ainsi que le Commonwealth terrien a pu rencontrer (pacifiquement) bien des races extraterrestres intelligentes, qualifiées collectivement comme étant des « sophontes » (terme forgé par l’épouse de l’auteur, Karen Anderson, et qui, sauf erreur, englobe tout autant les humains). Au-delà du seul Commonwealth, il existe cependant d’autres entités interstellaires, et tout particulièrement la Ligue polesotechnique, conglomérat de marchands galactiques inspiré de la Hanse de la Baltique (donc). Au moment où le cycle débute, ces institutions ont déjà quelques siècles – et on y devine, au milieu de la prospérité et de la puissance affichées, l’amorce d’une inéluctable décadence…

 

Nous n’en sommes toutefois pas encore là. L’époque de ces deux récits tient plutôt de « l’Âge d’Or », avec son cortège de figures destinées à devenir mythologiques. Parmi elles, et non des moindres, Nicholas van Rijn, directeur de la Compagnie solaire des épices et liqueurs. Il correspond bien au modèle évoqué plus haut : presque un colosse, imposant par sa taille autant que par son embonpoint de bon gros bourgeois, il s’avère bel et bien hâbleur et roublard, oui ; par ailleurs peu ou prou dénué de morale, et obsédé par ses seuls bénéfices – mais de la manière qui sied aux meilleurs entrepreneurs, ne se focalisant pas sur l’immédiateté, mais sachant bien au contraire envisager le tableau dans son ensemble et les retombées probables sur le long terme…

 

C’est ce dont témoigne la première nouvelle de ce recueil, celle où il fait son apparition : « Marge bénéficiaire » (1956). La Ligue polesotechnique, mais tout autant d’autres corporations, dont notamment celle des pilotes, y a maille à partir avec une espèce de sophontes découverte assez récemment, foncièrement xénophobe et faisant preuve d’atavismes politiques (dans la conception du « territoire », tout particulièrement), traits qui, non seulement l’empêchent d’intégrer la société galactique, mais encore en viennent à nuire aux autres sophontes qui, sans même chercher à leur nuire en quoi que ce soit, ont néanmoins la mauvaise idée d’emprunter des routes notamment commerciales empiétant sur leur souveraineté intraitable. Que faire ? On ne manque pas d’envisager la « solution » militaire, mais elle risque de se montrer plus nuisible et coûteuse qu’autre chose… Nicholas van Rijn, pleinement impliqué dans l’affaire, va mettre en place un plan autrement astucieux – et mouiller la chemise lui-même, d’ailleurs : le gras bonhomme aurait pu se contenter de donner des directives à ses subalternes ainsi qu’aux pilotes, mais non, il se rend sur place, prenant lui-même (littéralement) les commandes. C’est pourtant ici que l’on constate toute la subtilité et l’astuce du personnage (et heureusement : j’avouerai que, au-delà, je l’ai trouvé extrêmement irritant, mais pas au point où cela devient un atout servant la caractérisation ; simplement pénible – sa litanie de jurons improbables passe tout particulièrement mal…), ce qui passe surtout par sa capacité à anticiper le long terme : son plan, mêlant subtilement mathématiques (statistiques et probabilités), psychologie (même extraterrestre), stratégie (voire polémologie) et science politique, permettra de trouver une solution idéale à l’épineux problème, certes coûteuse dans l’immédiat… mais, à terme, les marges bénéficiaires ne font aucun doute – et il ne s’agit pas seulement, pour van Rijn, de le savoir lui-même, mais aussi de le faire comprendre aux autres (et tout particulièrement à ces sophontes primitifs et récalcitrants) ; pas tout à fait du « soft power » au sens fort, néanmoins une approche « libérale » des problèmes à mille lieues des archaïsmes « réalistes » à base d’ « intérêt national » – ce qui est justement l’attitude adoptée par les sophontes problématiques, attitude dès lors condamnée comme inefficace autant qu’absurde.

 

J’ai bien aimé cette nouvelle. Si les répliques de van Rijn m’ont vite saoulé, j’ai pourtant apprécié les discussions et débats au cœur du récit ; la phase « aventure » m’a moins parlé (et le rôle exact du Prince-Marchand dans l’affaire m’a parfois taquiné la suspension volontaire d’incrédulité), mais cela reste un texte bien vu et qui, sous ses oripeaux pour le moins voyants de récit pulpissime, exprime des idées assez complexes et intéressantes.

 

Suit un roman, Un homme qui compte, dont l’approche est assez différente – et où van Rijn, par ailleurs, s’il est bien un personnage essentiel, bouffe cependant moins l’écran que dans la nouvelle qui précède. Notre Prince-Marchand, un de ses subalternes et la princesse qu’il fréquente alors, s’écrasent sur la planète méconnue de Diomède – de type terrestre, mais quatre fois plus imposante. L’environnement leur est très néfaste : ils ne peuvent en effet rien consommer de la nourriture indigène, totalement toxique pour eux ; or leurs vivres ne leur permettront pas de tenir bien longtemps – et probablement pas assez en tout cas pour contacter sinon atteindre le petit comptoir de la Ligue récemment installé sur cette planète dont ils ne disposent même pas de cartes… Van Rijn, pourtant, va les sortir de là – et d’une manière passablement tordue.

 

Diomède est habitée par des espèces d’hommes ailés. Leurs civilisations ont quelque chose de médiéval, voire plus primitif encore – ils sont bien loin de l’ère industrielle. Mais van Rijn, d’une certaine manière, va changer la donne, en tirant partie du conflit militaire opposant deux de ces espèces, l’une (celle qui trouve les trois humains) étant caractérisée par des traits monarchiques à bases militaires, constituant un peuple soudé et soumis, dont la puissance est essentiellement maritime, et dont la sexualité se passe en outre de saison des amours, tandis que l’autre est essentiellement terrestre et nomade, et d’une organisation politique peut-être plus archaïque, mêlant traditions religieuses et éléments démocratiques, dépendant enfin de cycles de reproduction inconnus de leurs adversaires. Ces différences essentielles amènent les deux camps, incapables de comprendre l’autre, à se refuser le statut d’êtres pensants, semblables et civilisés. Quoi qu’il en soit, la première de ces espèces l’emporte, clairement… Mais van Rijn se débrouille pour que les autres les « enlèvent ». Le Prince-Marchand, plus hâbleur que jamais, passe son temps à socialiser et à inspirer une politique et une stratégie bien déterminées, confiant à Wace, son subalterne, les tâches exténuantes ayant trait à la technologie et à l’ingénierie. Les nouvelles armes dont bénéficient ainsi les nomades peuvent à terme changer la donne, à condition toutefois d’en faire usage dans un cadre tactique précis – et souvent aux antipodes des traditions chéries de ce peuple superstitieux, formaliste et conservateur… Au bout du compte, pourtant, au-delà du seul retournement de tendance, c’est bien la victoire qui apparaît à l’horizon – une victoire qui, van Rijn en rajoutant une couche à base de génétique et de théorie de l’évolution, prendra en fait les traits d’un armistice bienveillant, avec l’espoir que cette guerre soit « la der des der », les deux peuples prenant enfin conscience de leur proximité…

 

Il va de soi que Nicholas van Rijn n’a accompli tout ceci qu’en raison de ses intérêts propres – sa survie et celle de ses camarades humains… Lui-même, sous la plume de Poul Aderson, ne cesse de vanter une « vertu d’égoïsme » aux connotations libertariennes (bien dans l’air du temps, c’est l’année du boom d’Ayn Rand) ; et van Rijn, qui passe aux yeux de tous ou presque (et tout particulièrement de Wace) pour une enflure finie, s’accommode très bien de cette image – il semble même la prendre comme un compliment… Mais la vieille « main invisible » complète sans doute cette « vertu d’égoïsme », dessinant une utopie libérale où les intérêts bien compris de chacun, dès lors qu’ils sont débarrassés des empiètements liberticides d’autorités politiques par essence néfastes, suscitent « naturellement » le bonheur de tous. Aussi van Rijn n’est-il peut-être pas aussi unilatéralement égoïste et haïssable que ce que l’on pourrait croire au premier abord, y compris dans ses propres manières d’être et déclarations d’intention. Que croit-il, au juste – s’il croit en quelque chose ? Et la morale n’y a-t-elle pas finalement sa part ? Le personnage est sans doute plus compliqué que cela…

 

Autant d’aspects thématiques intéressants, qui tirent le roman vers le haut, même si son atout le plus flagrant est ailleurs, dans la construction de monde : Poul Anderson concocte ici un planet opera soigné, où les implications astronomiques et planétologiques déterminent la faune et la flore, et tout particulièrement l’écologie variable des hommes ailés – l’essentiel étant alors d’expliquer cette variation ; ce qui implique toujours, là encore, de dresser un grand tableau, où les traits biologiques et génétiques s’expliquent par les traits culturels et sociaux, à moins que ce ne soit eux qui expliquent ces derniers – ou, plus probablement, les deux, dans une inévitable boucle de rétroaction. Je ne suis pas assez calé en sciences dites « dures » pour juger de la pertinence de la construction andersonienne (et j’avoue que les implications darwiniennes me dépassent largement), mais, en tout cas, ça fonctionne.

 

Bilan très positif, donc ? C’est à voir. Parce que la dimension pulp de ce roman est sans doute plus affichée encore que dans « Marges bénéficiaires » : j’appréciais tout particulièrement, dans cette première nouvelle, les conversations, les débats, la réflexion sur le long terme ; ces aspects reviennent ici, mais ils tendent tout de même à se contenter d’un rang subalterne – que la dimension planet opera soit mise en avant ne me dérange pas le moins du monde… mais le problème en ce qui me concerne est que l’action, et l’aventure plus globalement, occupent dès lors le premier rang. La dimension pulp, du coup, se montre plus envahissante – et c’est dommage à mon sens, parce que le prétexte militaire du roman est finalement très banal : son seul véritable intérêt est sans doute de poursuivre, encore que de manière un brin paradoxale, le questionnement du « soft power » et des paradigmes « réaliste » et « libéral » ; peut-être faut-il par ailleurs y associer une problématique concernant l’interventionnisme militaire, sans doute, même. Mais ces considérations sont à mon sens un peu trop noyées sous la frénésie (somnifère ?) des batailles… Il y a enfin un autre souci, assez indigeste : à l’exception de van Rijn, plus insupportable que jamais, les autres personnages sont au mieux en carton, bien plus souvent encore en papier mâché (ses deux comparses humains sont particulièrement ternes et creux – et c’est dommage, parce qu’on sent à plusieurs reprises qu’ils mériteraient bien d’être creusés davantage) ; ça ne facilite pas exactement les choses...

 

Alors disons bilan mitigé. Les amateurs de SF très pulp y trouveront probablement leur compte – d’autant que, dans ce registre, Le Prince-Marchand est sans doute bien au-dessus du lot. Les autres lecteurs pourront cependant y jeter un œil – il y a bien des choses intéressantes dans tout cela… Pas au point, cependant, d’en faire une lecture indispensable. En fait, je tends à croire (peut-être naïvement) que la suite du cycle sera déterminante, et permettra éventuellement de revenir sur les qualités propres à ce tome inaugural ; du coup, le moment venu, je vous causerai de la suite (le deuxième volume devrait s’intituler Aux comptoirs du cosmos)…

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La Face d'un autre, d'Abe Kōbō

Publié le par Nébal

La Face d'un autre, d'Abe Kōbō

ABÉ Kôbô, La Face d’un autre, [Tanin no Kao], traduit du japonais par Otani Tzunémaro avec la collaboration de Louis Frédéric, Paris, Stock, coll. La Bibliothèque cosmopolite, [1964, 1969] 2014, 228 p.

 

J’imagine que, globalement, la littérature japonaise s’exporte plutôt bien en France – bien mieux en tout cas que bon nombre d’autres littératures, même européennes d’ailleurs, et probablement beaucoup mieux que toutes en dehors du domaine anglo-saxon (et éventuellement hispanisant ?). Par contre, j’ai l’impression, à tort ou à raison, que la part de cette littérature qui relève du genre est autrement plus discrète – tout particulièrement en matière d’imaginaire, le policier étant peut-être un peu mieux loti. Ce qui ne signifie pas, pour autant, qu’il n’y a rien – c’est sans doute plutôt que le filtre du genre n’est pas perçu comme un « passage obligé », et que les ouvrages dont on peut considérer, objectivement, qu’ils en relèvent, n’en sortent pas moins chez nous, presque systématiquement, dans des collections de « littérature générale ».

 

Ainsi, sans doute, d’Abe Kōbō, fameux auteur nippon dont le nom ne m’était certes pas inconnu, mais dont je n’avais pour l’heure rien lu (j’avais cependant La Femme des sables, probablement son plus célèbre roman, dans ma ligne de mire). Choix judicieux, donc, de la part de l’aimable personne qui m’a gentiment offert La Face d’un autre – car ce roman (adapté au cinéma, à l’instar du précédent, par Teshigahara Hiroshi – avec une certaine liberté, semble-t-il ; il faudra de toute façon que je voie tout ça), pour être publié en « blanche », relève à maints égards de la science-fiction, ce dont je n’avais pas idée au départ. La quatrième de couverture, bizarrement, avance le terme, mais seulement dans la brève note biographique qui la conclut – le lien n’est pas directement établi avec ce roman précis, si ce n’est via une référence (bien vue par ailleurs) avec le classique de Stevenson Dr Jekyll et Mr Hyde. Mais sans doute serait-il exagéré d’y voir un stigmate, et, à tout prendre, si le prétexte du roman est SF, il diffère largement, dans le fond comme dans la forme, du tout-venant du genre, a fortiori à l’époque, j’imagine.

 

Je ne peux m’empêcher de me demander, cependant, s’il n’y a pas là quelque chose qui pourrait expliquer l’étrange « Avertissement au lecteur » qui précède le roman à proprement parler, et dû aux traducteurs, Otani Tzunémaro et Louis Frédéric. Celui-ci, en fait de teaser, fait plutôt peur… et surtout me paraît totalement incompréhensible, en présentant La Face d’un autre comme une œuvre résolument « non-littéraire » voire « anti-littéraire », en faisant état de sa crudité, et en laissant imaginer un style pauvre et plus encore bancal, quand bien même délibérément (mais arguant pour cela de ce que le roman utilise des expressions incongrues, étranges ou obscures – ce qui me paraît un tantinet absurde…). Le choc de la lecture, dans le fond comme dans la forme, a en tout cas, à les en croire, des conséquences extrêmes : « On a souvent envie de déchirer ce livre, de le jeter au feu : on ne peut finalement s’y résoudre. Car il est envoutant, désagréable, attachant, irritant, fascinant et rebutant tour à tout. » Mouais ; cela me paraît un tantinet excessif… Franchement, je ne comprends pas la raison d’être de cet « avertissement », j’ai même du mal à croire que l’époque de la traduction (1969, le roman date de 1964) suffise à justifier cette bizarrerie – tout particulièrement la dimension « anti-littéraire », je ne vois vraiment pas ce qui pourrait bien motiver cette « critique » sur laquelle les traducteurs reviennent sans cesse (comme pour s’excuser ? Peut-être pas, mais ça donne quand même un peu cette impression…), dans les trois brèves pages de leur « avertissement » (plus incongru probablement que toutes les « expressions incongrues » du roman qu’ils semblent presque déplorer) : d’une part je ne vois pas ce que le choix de confier la parole à un névrosé, puisque c’est ici le propos, pourrait avoir d’essentiellement « anti-littéraire », et, d’autre part, au-delà des bizarreries mentionnées mais finalement guère redoutables et en tout cas toujours appropriées, le style – sous la plume desdits traducteurs en tout cas, en l’espèce ! – m’a paru tout à fait riche et évocateur, au-delà du seul délire supposé du narrateur, bien rendu par ailleurs (et heureusement !) : le roman censément « anti-littéraire » s’avère « bien écrit », et « très bien », même… Quant au « choc » et à la répugnance du propos, euh, oui, il y a une intention dans ce sens, aucun doute là-dessus, mais de là à en arriver aux conséquences extrêmes citées plus haut…

 

Mais passons, il est bien temps de traiter du roman en lui-même.

 

 

Bon, la quatrième de couverture ne se privant pas de raconter tout le roman jusqu’aux toutes dernières pages, j’imagine que je n’ai pas vraiment de raisons de me restreindre ici… Disons SPOILER quand même. Au cas où. Pas tout de suite, hein – je préciserai quand nous y serons rendus…

 

Le narrateur anonyme de La Face d’un autre est un scientifique de formation, qui travaille dans un laboratoire. Las, un grave accident dans ce cadre le laisse totalement défiguré par des giclées d’acide… Son visage est désormais un massacre, arborant comme des « sangsues », spectacle répugnant qui met tout le monde mal à l’aise – mais peut-être plus encore notre homme que ses semblables, au fond… Traumatisé par l’accident, qui tend à le couper du monde entier, et notamment de sa femme – à l’en croire tout du moins –, notre « héros » va alors tenter une expérience ; et il en fait le compte rendu, a posteriori, dans trois cahiers (noir, blanc, gris), de toute évidence destinés à sa femme (il s’adresse directement à elle, à la deuxième personne – procédé souvent casse-gueule, ici remarquablement géré et avec un à-propos incontestable), et qu’il dispose à son attention dans un bâtiment où elle seule peut se rendre…

 

Ce sont donc pour l’essentiel ces cahiers qui composent le roman, consistant de la sorte en un long flashback. Le narrateur s’y livre, non sans une certaine frénésie névrotique (effectivement…), et, par ailleurs, avec un égocentrisme flagrant, à même parfois de le rendre désagréable ; son récit est ainsi entrecoupé de très longues digressions d’ordre philosophique, ou tenant parfois de l’auto-analyse. C’est, en outre – joli procédé, tout particulièrement bien vu –, un ouvrage qui, pour être écrit initialement au fil de la plume (sans que cela en fasse quelque chose d’ « anti-littéraire » pour autant, désolé…), obnubile tant son auteur (il y a sans doute là un jeu entre Abe Kōbō et son narrateur, j’imagine) qu’il se sent contraint d’y revenir sans cesse, en annotant et amendant voire, tout bonnement, en contredisant, à la réflexion, ses propos initiaux, au fil de notes marginales, feuilles volantes et autres « post-scriptum »…

 

Adonc, notre homme est défiguré. Son visage à nu est un spectacle horrible ; il est contraint de le dissimuler sous des bandages, mais c’est une solution guère satisfaisante, dans la mesure où il n’en attire pas moins les regards, empreints de compassion autant que de dégoût… Mais qu’y faire ? Il y a peut-être une piste, pourtant… Si la chirurgie plastique paraît démunie dans un cas aussi extrême, demeure la possibilité de dissimuler ces horribles traits sous un masque ; mais celui-ci doit être parfait, leurrer pleinement tout un chacun – si le masque conserve une apparence d’artifice, d’irréalité, sans doute ne sera-t-il guère plus appréciable que les bandages initiaux ; voire pire : ce simulacre bâclé d’humanité aurait sans doute quelque chose d’intrinsèquement dérangeant qui accentuerait encore le trouble instinctif et bien compréhensible des quidams…

 

Mais notre narrateur est un scientifique. Et, après une phase assez complexe de collecte d’informations, il entreprend de se mettre au travail (dans un appartement loué dans le plus grand secret) – tout ceci passant par un style technique et précis, c’est là où la dimension science-fictive du roman est la plus flagrante. La réalisation de ce masque, cependant, s’avèrera d’une extrême complexité, et riche en frustrations… Pourtant, le travail aboutit, et notre homme arbore enfin cette « face » sur les traits ravagés de son visage « nu ».

 

Il s’agit dès lors de « tester » ce masque, de jauger les réactions des gens croisés dans la rue ou dans tel ou tel bâtiment public (un cinéma, notamment – où le narrateur voit un film qui fournira le matériau d’un épilogue en forme de réminiscence comme de révélation). Et c’est alors que notre « héros » prend conscience d’une dimension inhérente au masque, qu’il n’avait guère suspectée jusqu’alors : en revêtant « le visage d’un autre », c’est comme s’il devenait véritablement « un autre ». L’artifice destiné à préserver le semblant de vie sociale du narrateur a d’emblée quelque chose d’une tromperie, où la névrose (voire la psychose ?) du personnage joue à plein ; cela procède peu ou prou de la schizophrénie, voire du dédoublement de personnalité – d’où Dr Jekyll et Mr Hyde, effectivement… Le physique affecte ainsi le mental, qui en rajoute une couche, etc. Se met en branle une inquiétante et irrépressible boucle de rétroaction…

 

Inquiétante ? Sans doute. Mais excitante, aussi… Le narrateur, emporté par la psyché propre au masque, en vient à formuler des fantasmes qui lui étaient pour l’heure totalement étrangers (à moins qu’il ne s’en soit pas rendu compte jusqu’alors, plus exactement ?) : le port du masque, en lui-même, est un pousse-au-crime ; la personnalité changeante qui dissimule ses traits hideux sous cette imposture en hérite aussi un rapport au monde intrinsèquement pervers – lourd de désirs inassouvis de transgression… et sans doute tout particulièrement en matière érotique, le narrateur se constituant progressivement un rôle de « maniaque sexuel », qu’il théorise puis teste à son tour. Mais le masque n’est-il pas ici un prétexte, l’occasion rêvée de matérialiser des pulsions toujours réfrénées jusqu’alors au nom de l’intérêt supérieur de la société ? Et si le visage « à nu » était lui aussi un masque, après tout ?

 

Quoi qu’il en soit (c’est ici que l’on en arrive vraiment au SPOILER, si jamais), sa perversité le conduit enfin à envisager le test ultime : séduire sa propre femme, sous les traits « d’un autre ». L’égocentrisme forcené du narrateur, débordant d’une volonté de puissance à maints égards jubilatoire, quoi qu’il fasse pour atténuer cette dimension sans doute guère admirable (il en a au moins vaguement conscience), passe ainsi par un « jeu de rôle » intrinsèquement pervers, où les sentiments les plus authentiques sont délibérément gommés pour ne plus laisser de place qu’à la performance (n)é(v)rotique…

 

Mais qui croit-il tromper ? Le masque est-il si efficace que cela ? Et le change-t-il à ce point ? La question commence à se poser quand, littéralement ou peu s’en faut, une fillette un peu simplette le « démasque » sans l’ombre d’une hésitation… Qu’en est-il alors de son épouse ? Elle lira les cahiers, oui – et y adjoindra une brève réponse…

 

Puissante réflexion sur l’identité, les apparences et la transgression, pouvant éventuellement se muer en perversion, La Face d’un autre est un roman brillant à tous points de vue – et notamment, donc, en ce qui concerne la forme : les nombreuses digressions mentionnées plus haut, les expressions tordues qui échappent au fil de la plume (en forme de lapsus ?), les retours après coup, en marge ou sur des feuilles volantes, qui témoignent plus que jamais du trouble de l’auteur cherchant à rationaliser son rapport au masque et au monde, mais revenant sans cesse sur ses premières suppositions en la matière, pour le meilleur ou pour le pire… Tout cela participe de la réussite du roman : la narration à la première personne, impliquant par essence un biais (sans même aller jusqu’au procédé du « narrateur non fiable », guère éloigné cependant), est ici remarquablement employée, pour des effets variés mais toujours pertinents. Et il en résulte une étrange unité (on n’osera peut-être pas le terme « harmonie »…), où tous les procédés se mêlent pour asseoir un propos construit dans ses égarements – les digressions, à ce compte-là, n’en sont donc pas.

 

Bien sûr, le fond est à la hauteur. Le questionnement de l’identité via la thématique du masque (qui, dois-je dire, m’a de toute façon toujours passionné et fasciné…) en vient, au travers des nombreuses formes qu’il emprunte (psychologie bien sûr, mais le rapport à l’autre étant tout aussi essentiel, la dimension sociologique ne doit pas être sous-estimée, allant sans doute même jusqu’à la spéculation politique), à dresser un panorama exhaustif d’une individualité fragile, perdue dans un monde sans vrais repères, foncièrement hostile et menaçant – cette hostilité et cette menace devenant peut-être, alors, des « justifications » aux comportement les moins « socialement approuvés », l’hypocrisie des conventions et de la morale étant nécessairement de mise… et entretenant l’hypocrisie propre au personnage. Sans doute y a-t-il ici quelque chose d’universel – même si l’inscription du roman dans le cadre japonais fait probablement sens.

 

Roman aussi intelligent que palpitant (oui, palpitant : les digressions, les réflexions, telles qu’elles sont ici gérées, quand bien même aux frontières du délire, ont bien plus d’efficacité pour susciter et entretenir mon attention et mon intérêt que tous les gimmicks façon thriller et compagnie que l’on subit trop souvent dans des livres où ce n’est pas le propos…), La Face d’un autre séduit et fascine. Quand bien même il emprunte à des thèmes relativement classiques, ou du moins peut-on sans trop de risque d’erreur évoquer, sinon des influences à proprement parler, en tout cas des questionnements parallèles dans les différents arts (par exemple, outre Dr Jekyll et Mr Hyde, effectivement, je n’ai pas manqué de penser aux Yeux sans visage, l’excellent film de Georges Franju à peine antérieur, d’autant qu’il y a bien, encore que de façon subtile, une vague dimension horrifique dans le propos – je n’ai pas lu le roman qui l’a inspiré, toutefois ; mais, dans un tout autre domaine, le jeu ambigu, dans les dernières pages, entre le narrateur et son épouse, m’a aussi fait penser à un autre grand roman japonais, La Clef, de Tanizaki Jun’ichirō, là encore tout récent quand Abe Kōbō écrit son roman), La Face d’un autre conserve pourtant une indéniable singularité, son astuce et sa pertinence l’élevant par ailleurs aux sommets les plus enviés du genre.

 

Ce roman s’avère aussi subtil qu’intriguant, aussi dérangeant qu’enthousiasmant, d’une grande pertinence dans ses spéculations, les plus hardies comme les plus abstraites, et d’un à-propos constant dans le complexe canevas qu’il institue, où se mêlent au mieux le fond et la forme. Excellent, donc – et sans doute une porte d’entrée idéale pour découvrir une œuvre des plus alléchantes, et que je ne manquerai pas de creuser ; en enchaînant par exemple assez vite avec La Femme des sables

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