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Planètes, de Makoto Yukimura

Publié le par Nébal

Planètes, de Makoto Yukimura

YUKIMURA Makoto, Planètes : intégrale, [Puranetesu], traduction [du japonais] par Xavière Daumarie, adaptation graphique de Monica Rossi, Nice, Panini France, coll. Panini Manga – Seinen, [2001-2004] 2015, 1040 p.

 

En dehors de la redécouverte d’Akira d’Ôtomo Katsuhiro, ma curiosité tardive pour les mangas, ce continent dont je ne sais rien, s’est essentiellement focalisée sur les œuvres d’horreur, éventuellement « ero guro », mais il n’y a aucune raison pour que cette approche se montre exclusive ; d’autres genres peuvent m’intéresser, dont, non des moindres, la science-fiction, bien sûr. Dans ce domaine, la recommandation de la série (achevée) Planètes de Yukimura Makoto a été unanime ; j’avais déjà eu de très bons échos de cette BD auparavant, et n’ai donc guère hésité à me la procurer. Dans son édition intégrale chez Panini France – même s’il n’est pas dit que rassembler toute la série dans une intégrale de plus de 1000 pages en format dictionnaire ait été une très bonne idée, mes bras en ont régulièrement souffert… C’est quand même lourd et difficile à manier. Bon, c’est un point secondaire, hein…

 

Le vrai problème est ailleurs – puisque problème il y a. Au sortir de cette lecture, je me dois en effet de faire part d’une déception – à la hauteur des attentes que les avis des camarades, mais aussi les tout premiers épisodes de la BD, effectivement excellents, avaient suscitées. Au final, j’ai donc l’impression d’une œuvre surestimée, et qui m’a laissé un goût un peu amer en bouche. Mais c’est une déception très personnelle, à l’évidence… Essayons quand même de dire pourquoi.

 

UNE ANTICIPATION RÉALISTE

 

En commençant peut-être par ce qui fait la force de la BD ? Je dirais pour l’essentiel son contexte, et son approche au regard du genre science-fictif. Yukimura a en effet choisi de traiter son histoire d’une manière aussi réaliste que possible (globalement…). Peut-être même peut-on parler de « hard science » à l’occasion.

 

En tout cas, l’histoire, qui débute en 2075, repose sur une anticipation plausible, et par ailleurs très documentée. C’est un aspect tout particulièrement sensible dans les premiers épisodes (de très loin les meilleurs en ce qui me concerne), qui interrogent de manière crédible les aléas et implications de la vie de l’homme dans l’espace – au regard de plusieurs critères allant de la politique la plus abstraite à la psychologie et la santé des astronautes, en passant par l’écologisme, la science, la volonté, le rêve…

 

Il y a des ambitions d’aller plus loin, certes – mais justement : dans cette BD, l’homme n’a pas encore atteint Jupiter, et le long voyage pour s’y rendre parasite bientôt, puis remplace (hélas…), le contexte initial des éboueurs de l’espace (oui, j’y arrive).

 

L’anticipation n’a donc rien d’excessivement hardi, sans être trop timide pour autant. Et la documentation est à l’avenant, qui laisse espérer une approche finalement assez rare en BD de science-fiction, j’ai l’impression – à la limite de la « hard science », oui, qui fait rêver et émerveille le lecteur sans se montrer outrancièrement spectaculaire pour autant : le « sense of wonder » au sens le plus strict.

 

LES ÉBOUEURS DE L’ESPACE

 

Pour mettre en place cette approche, Yukimura commence par nous faire vivre le quotidien d’un petit équipage de trois personnes, accomplissant à bord de leur Toy Box aux allures de quasi-épave le plus ingrat et le plus nécessaire des boulots : récupérer ou détruire les innombrables débris résultant de la conquête de l’espace et qui errent en orbite, au risque de générer des catastrophes (la BD revient régulièrement sur l’idée du « syndrome de Kessler », un scénario peu ou prou apocalyptique, d’autant plus glaçant qu’il est parfaitement crédible jusque dans son absurdité et son ironie). Sans surprise, tout cela débouche sur un questionnement écologique, mais plus ou moins bien mené… D’abord passionnant, puis plus lourdingue – j’y reviendrai.

 

Yuri

 

Mais l’équipage, d’abord. On commence avec Yuri, rescapé d’un tragique accident ayant causé la mort de sa jeune épouse – justement à cause d’un de ces débris (c’est la première scène de la BD) ; c’est peut-être pour ça qu’il a choisi ce boulot, afin d’éviter que cela ne se reproduise… ou de trouver un débris cher à son cœur, ultime témoignage d’un traumatisme impossible à surmonter – à moins que cette découverte n’en soit justement l’occasion, sous forme de catharsis.

 

Au fond, peu importe : ce personnage très laconique, au premier plan tout d’abord, disparaît très vite de l’intrigue…

 

Hachimaki

 

Tout aussi rapidement, celui qui bouffe la caméra, si j’ose dire, c’est le Japonais de l’équipe, le jeune Hoshino Hachirota, surnommé Hachimaki en raison du bandeau dont il ceint toujours son crâne. Il incarne clairement, au tout début, le rôle du bouffon, suscitant le rire autant que l’identification chez le lecteur.

 

Au-delà, il est avant tout l’homme possédé par un rêve de nature obsessionnelle, et prêt à tout pour l’accomplir : en l’espèce, avoir un jour sa propre navette, pour se promener dans l’espace comme il le souhaite. Il est bien sûr très improbable qu’un insignifiant éboueur de l’espace parvienne un jour à accomplir ce rêve, mais Hachimaki s’y tient contre vents et marées – et le recrutement de la mission à destination de Jupiter est pour lui une occasion en or de s’en rapprocher un peu plus ; mais le contexte initial de la BD en pâtira…

 

Sa famille joue également son rôle dans l’intrigue globale : son père Goro, lui-même astronaute, sa mère un ersatz de bonne femme de pilote attendant patiemment que ses hommes lui reviennent en faisant la popote (on y reviendra aussi), son petit-frère qui lance fusée après fusée dans l’espoir d’en voir une s’échapper vraiment de l’atmosphère… Il faudra aussi parler de Tanabe, mais j’y arrive…

 

Fi

 

Le personnage le plus intéressant et peut-être le plus sympathique, paradoxalement, de l’équipage du Toy Box, est son capitaine, Fi Carmichael, afro-américaine d’autant plus soupe au lait qu’elle est grosse fumeuse, et qu’il n’est pas facile de trouver où fumer dans l’espace (sa scène de manque est probablement à mes yeux un des meilleurs moments de la BD – mais c’est sans doute parce que je suis moi-même gros fumeur…).

 

Personnage rebelle et excessif, pas dénué cependant de générosité, Fi est un beau personnage féminin, pleinement libre – à ce stade enviable où le questionnement de sa compétence et et de son rôle au sein de la société n’a même plus à se poser. Hélas, ça ne durera pas éternellement…

 

Tanabe

 

Il faut enfin mentionner Tanabe Ai, ou « celle par qui le mal arrive »… Tanabe, qui rejoint l’équipage un peu plus tard, puis remplace nommément Hachimaki parti pour Jupiter, est bien pour moi le personnage qui flingue la BD – ou commence à le faire, après quoi ça dérapera de toutes parts.

 

Portée systématiquement par « l’amour » (« ai », donc – prénom choisi par ses parents adoptifs pour décider de son destin), elle amuse d’abord vaguement par ses réactions surprenantes, jusqu’à ce que, assez vite, la lassitude s’installe du fait même de sa niaiserie permanente. Ses relations avec Hachimaki sont du plus haut pénible…

 

UN DÉBUT BRILLANT

 

Les premiers épisodes sont bons, voire brillants. Ce microcosme est joliment mis en scène, et les personnages, que ce soit lors de leurs missions (éventuellement très dangereuses…) de nettoyage des débris orbitaux, ou bien lors de leurs escales sur la Lune, ou même le cas échéant lors de leurs brefs et espacés séjours sur Terre auprès des leurs, sont l’occasion tout à la fois de questionner la conquête de l’espace et ses implications pour l’homme, mais aussi les relations humaines complexes qu’une telle vie suscite presque naturellement.

 

C’est très bien fait, documenté d’une part, relativement émouvant et empathique de l’autre, et, si la BD avait poursuivi sur cette voie, je ne doute pas qu’elle m’aurait pleinement convaincu : elle aurait été le chef-d’œuvre qu’on m’avait vendu.

 

Il y a de beaux moments : outre la crise de manque de Fi, versant plutôt humoristique, je retiens par exemple ces troubles physiques et psychiatriques liés à la vie dans l’espace, poussant un vieil astronaute au suicide (tandis que le cadavre de l’un de ses semblables, censé avoir disparu dans le vide, refait un tour dans l’orbite terrestre – suscitant des questionnements infiniment japonais, la lecture en parallèle de Le Chrysanthème et le Sabre, de Ruth Benedict, notamment dans les chapitres portant sur la « dette » ou l’ « obligation », m’a fait tout particulièrement apprécier cette dimension), ou prohibant peut-être à terme le rêve de Hachimaki, confronté à l’horreur insupportable de la solitude dans le vide – d’autant plus forte qu’en se fixant sur ce rêve obsédant le jeune homme se coupe nécessairement des autres, questionnement ici joliment traité, mais qui deviendra hélas très vite lourdingue…

 

L’exposition des soucis en rapport avec le « syndrome de Kessler » est quant à elle passionnante, et un autre fil rouge est tout d’abord très enthousiasmant, qui voit des écoterroristes dits « Starworld Guardians » multiplier les attentats (d’abord dans les rares salles réservées aux fumeurs, d’où la crise de Fi…) pour dissuader l’homme de vivre dans l’espace.

 

Puis les choses changent – et à mon sens d’une manière très regrettable, voire pour le pire. En fait, c’est à la limite de la rupture de contrat : les éboueurs de l’espace, c’était bien sympathique, mais Yukimura passe à autre chose… Pourquoi pas ? Le problème est que ces « autres choses » sont infiniment moins bien gérées à mes yeux…

 

Gaffe, je ne vais pas rechigner aux SPOILERS

 

LE TOURNANT DE LA BD : LA FOCALISATION SUR HACHIMAKI

 

La BD se focalise ainsi davantage sur Hachimaki – dans son rêve, et son désir d’intégrer l’équipage du vaisseau à destination de Jupiter. Le sympathique bouffon se mue en gros con, dont l’obsession envahissante prohibe tout sentiment humain. Pourquoi pas, donc ? Mais c’est un peu brutal, comme changement… Et, surtout, cela entraîne vite des conséquences pénibles de sucrerie excessive.

 

Les écoterroristes, l’hôpital et la charité

 

Une première étape est sans doute la confrontation du jeune homme aux écoterroristes, incarnés par le brillant Hakim (forcément). Le questionnement derrière les « Starworld Guardians » était riche de possibilités palpitantes, mais j’ai vraiment eu l’impression que Yukimura en a fait n’importe quoi…

 

Un grand moment de « what-the-fuckisme » : Hakim méprisant Hachimaki, au principe qu’il serait « un de ces hommes prêts à tuer ceux qui ne pensent pas comme lui »… Mais, euh, n’est-ce pas exactement ce que font Hakim et ses comparses ? Dit comme ça, c’est tellement absurde que cela ressemble à une blague, mais la scène, telle qu’elle est construite, donne vraiment l’impression qu’elle implique le plus grand sérieux, avec Hakim ayant le beau rôle au moment même de sa réplique, là où Hachimaki incarne plus que jamais le connard égoïste… Très étrange, vraiment…

 

Tanabe et son amour envahissant

 

Mais ce n’est rien comparé à la suite – quand Tanabe, qui ne cessait de se prendre le chou avec Hachimaki parce qu’il n’avait « pas d’amour » (oui, « ai », son prénom), le sauve des « gentils terroristes » en l’embrassant sous leurs yeux… ce qui, visiblement, suffit à leur faire déposer les armes. Double dose de « what-the-fuckisme », et qui m’a cette fois ouvert les yeux sur l’orientation prise insidieusement par la BD – et dans laquelle je ne me reconnaissais plus.

 

Bon sang : on aura même droit au mariage de Hachimaki et Tanabe ! Celle-ci, femme courageuse et fidèle, prête à patienter sept ans avant le retour de son cher et tendre parti pour Jupiter… Et constituant, selon l’expression récurrente de la BD, un « port » où le bon marin saura toujours revenir – quand même… Peu ou prou la même chose, quoi, que la mère de Hachimaki, à l’égard de son époux autant que de son fils ainé…

 

UN SEXISME INSIDIEUX ET PARADOXAL

 

C’est là un aspect assez déroutant de la BD. Je ne la qualifierais pas de machiste, encore moins de misogyne, mais elle fait preuve d’un certain sexisme au sens le plus strict, que les premiers chapitres semblaient pourtant prohiber – en témoignant d’une civilisation tout juste spatiale où les femmes telles que Fi ou Tanabe (il y en a d’autres, dont une punkette à destination de Jupiter, Sally je crois) étaient pleinement à leur place, où il semblait plus que jamais absurde d’attribuer des rôles à tout un chacun au seul critère de son sexe, et tant mieux.

 

Mais cette idée du « port », un brin déconcertante, et le développement du personnage de Tanabe, son insistance pénible sur l’amour, l’amour ici, l’amour là, l’amour partout, dégénèrent encore sur le tard… cette fois en impliquant Fi, ce que j’ai trouvé vraiment navrant. Sa rébellion devient caricaturale – moto et base-ball comme autant de clichés de la « femme forte »… c’est-à-dire « virile ». Parallèlement, le personnage décidant de s’en tenir là avec l’espace (pour plein de raisons plus ou moins pertinentes), endosse son tablier pour préparer le petit-déjeuner ; réaction de son fils : ouah, t’es devenue une vraie maman ! Et donc papa va devenir un vrai papa ! Etc. À ce stade, le personnage perd à mon sens toute crédibilité et tout intérêt… Il y a certes encore quelques développements la concernant, pour la forme, revenant vaguement à sa rébellion essentielle, mais le mal est fait.

 

Ah, j’en vois venir certains : Nébal serait donc un abject SJW ? Même pas… Ces questionnements sont loin de systématiquement retenir mon attention, et je ne suis pas non plus du genre à exiger des personnages (féminins ici) garantis 100 % sans clichés (sexistes ici), comme ils seraient sans gluten et/ou sans saveur. Une BD, comme un livre ou un film, ou quoi que ce soit d’autre, n’a pas le devoir moral de présenter un état idéal biaisant le réel pour des motifs idéologiques – il y a peu de choses qui m’énervent autant que le « révisionnisme » en la matière, a fortiori quand il relève d’une égalisation anachronique des mœurs. Et cela s’applique à Planètes comme à tout le reste, bien sûr.

 

Ce qui m’a navré ici, c’est la portée invraisemblable du renversement opéré par rapport à la situation initiale ; Yukimura peut sans doute faire ce qu’il veut, et je dirais en temps normal « pourquoi pas ? », donc, mais, cette fois, au-delà du seul sens global du récit, c’est l’intégrité même des personnages et de leur contexte qui est atteinte, et qui, à mon sens, ne s’en relève pas.

 

UN TON PÉNIBLEMENT NIAISEUX

 

Mais sans doute n’est-ce qu’un aspect du problème : pris isolément, le sort fait à Fi ne m’aurait peut-être pas choqué – probablement pas, même – si le ton général n’avait pas viré, depuis pas mal d’épisodes, à la niaiserie générale, avec de l’amour partout, parce que l’amour, tu comprends, quoi, l’amour, veux-je dire, oui, c’est beau l’amour, blah blah, l’amour. Et là j’ai trouvé ça extrêmement pénible…

 

Comment se peut-il qu’une BD au départ aussi juste dans son appréciation des relations humaines, et sachant si subtilement les exprimer dans un contexte qui aurait autrement été sans doute trop froid – engageant justement une jolie boucle de rétroaction où le « réalisme scientifique » de la BD et l’humanité des personnages s’entretiennent et se renforcent sans cesse, aussi paradoxal que cela puisse paraître –, comment donc cette BD peut-elle autant se vautrer dans, disons, la sagesse bonsenseuse à dix balles de mes mysticouilles ?

 

Au fur et à mesure des épisodes, j’ai trouvé cette dimension de plus en plus pénible, à la limite même de l’insupportable… Il est vrai que le « bon sens » et la « sagesse pratique » figurent au nombre de mes abominations personnelles, avec disons le nationalisme, l’instrumentalisation de l’histoire, la réaction, le dogme, la Bretagne, ce genre de choses qui peuvent souvent en être imprégnées…

 

La BD se conclut sur un « discours » improvisé de Hachimaki arrivant sur Jupiter – une sorte d’anti « petit pas pour l’homme, bond de géant pour l’humanité », et assumé comme tel. Le discours se veut donc simple et humain, plein de bon sens… Un peu les revendications des gourous démagogues, quoi (tant qu’ils ne sont pas en mode « haine »). L’amour, l’amour, l’amour…

 

Merde ! Filez-moi un flingue, faut que je compense !

 

 

Bon, pas à ce point.

 

Mais je crois que dans la catégorie « discours final où on est tenté de chercher le sens de l’œuvre du seul fait de sa position, mais où on préfèrerait s’abstenir tant c’est pénible et creux », je n’avais peut-être pas lu aussi insupportable depuis, disons, La Zone du Dehors d’Alain Damasio (même si c'est d'un autre ordre)…

 

Compenser de la sorte le sentiment vertigineux de petitesse face à l’espace infini, si prégnant dans les premiers chapitres, par une niaiserie aussi commune, c’en est presque criminel à mes yeux.

 

RESTE LE GRAPHISME…

 

Quel gâchis ! Et d’autant plus que le graphisme est globalement admirable : précis et détaillé dans les éléments de décor, éventuellement dynamique dans les quelques scènes d’action éparses (pas toujours hyper lisibles, ceci dit), et adroit justement dans cette confrontation des personnages à la vastitude de l’univers silencieux, à ces espaces infinis qui effraient Pascal et pas mal de monde en sus dont moi, et qui demeurent un moteur essentiel du « sense of wonder ».

 

L’approche est différente pour les personnages, ne rechignant pas à un expressionnisme se muant éventuellement en caricature, mais avec à-propos – et le rythme des dialogues dans la mise en page, avec plein de petites astuces, est souvent savoureux.

 

UNE DÉCEPTION

 

Planètes avait donc tout pour être un vrai chef-d’œuvre de la bande dessinée de science-fiction. Elle l’est peut-être à s’en tenir aux premiers épisodes… Mais la suite m’a toujours un peu plus déçu à chaque page ou presque. Oui, vraiment : un sentiment de gâchis…

 

Poursuivre avec Yukimura ? Je ne sais pas. On m’a vanté Vinland Saga, série toujours en cours et visiblement très différente, mais, du coup, je suis un tantinet méfiant… Bon, verra bien, peut-être…

 

Mais là, déception. Triste, très triste déception.

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CR L'Appel de Cthulhu : Arkham Connection (27)

Publié le par Nébal

CR L'Appel de Cthulhu : Arkham Connection (27)

Vingt-septième séance de la campagne de L’Appel de Cthulhu maîtrisée par Cervooo, dans la pègre irlandaise d’Arkham. Vous trouverez les premiers comptes rendus ici, et la séance précédente .

 

Tous les joueurs étaient présents, qui incarnaient donc Dwayne O’Brady, l’avocat Chris Botti, Leah McNamara et ma « Classy » Tess McClure (ou maintenant Tess la Rouge…), maître-chanteuse ; noter que cette dernière est tombée à 0 en SAN avant même le début de la séance…

 

I : DANS LA CAVE

 

[I-1 : Tess : Stanley] Je suis éblouie par un étrange scintillement, et, quand je cesse de cligner des yeux, j’ai repris ma véritable apparence, le sortilège ne fait plus effet ; je suis recouverte du sang caillé de Stanley, sensation très désagréable…

 

[I-2 : Tess : Alexis Ranley ; Hippolyte Templesmith] La pièce où je me trouve est relativement vaste, et apparemment souterraine. Elle me rappelle infailliblement mon premier « déplacement », depuis le manoir de Hippolyte Templesmith… Se trouve contre le mur nord une rangée de lits superposés à trois étages. Quant à moi, je suis contre le mur est, les lits sur ma droite. En face se trouve une table recouverte de boîtes de conserve entamées et d’assiettes jamais finies – de la nourriture pour chiens ou chats, pas desservie depuis bien longtemps, et grouillant de mouches et d’asticots, répandant une odeur de pourriture à la limite de l’insoutenable. Contre le mur sud, au centre, il y a un évier étonnamment propre, appuyé contre la terre à nu – j’ai l’impression qu’il n’a jamais servi, ou du moins pas depuis longtemps… Contre le mur à ma gauche se trouve également un vieux portemanteau, sur lequel s’entassent des dizaines de grandes robes à capuches ; elles sont de taille et de confection différentes, mais arborent toutes un symbole aklo – différent de celui que j’avais gravé dans la baignoire pour le rituel de change-forme, mais la parenté est indéniable. Un homme est affalé par terre, à côté de la table, et je le reconnais : c’est Alexis Ranley, le directeur de l’asile d’Arkham ; il est inconscient, mais je perçois sa faible respiration.

 

[I-3 : Tess] Mais il y a d’autres respirations, et des ronflements – plusieurs silhouettes étendues sur les lits de ce répugnant dortoir. Et une d’entre elles est réveillée, qui sort de son lit. La lueur de la lanterne au plafond me permet de distinguer son faciès hideux, son visage rongé par les aphtes, qui lui couvrent la bouche et les joues jusqu’à obstruer son œil gauche. Sa langue bouffie, en dépit de tous ses efforts, ne parvient pas à franchir la barrière de ses lèvres malades ; l’homme semble vouloir parler, mais ne peut produire que de désagréables onomatopées sans signification.

 

[I-4 : Tess : Hippolyte Templesmith/« 6X »] Mon esprit est broyé… Je me souviens de la sensation répugnante, quand j’ai plongé la langue dans la bouche de « 6X » ; j’en retire globalement une certaine fierté, parce que je l’ai ainsi mouché et ai anéanti ses plans, mais demeure cette désagréable sensation râpeuse ; et, de ma langue, j’ai senti ses dents étonnamment pointues, de taille variable et non ordonnées… Mais il y a pire : j’ai déjà été transportée dans un souterrain de ce genre – ce souvenir me submerge et me terrifie. Je n’ai plus aucun espoir, que ce soit pour moi ou pour l’humanité dans son ensemble : je sais que je ne serai plus jamais heureuse et libre ; même si par miracle je parvenais à m’en sortir une fois de plus, et je n'y crois guère, je me sentirais à jamais écrasée par le poids oppressant de toute cette terre, sachant que des horreurs sans nom me guettent à chaque détour…

 

[I-5 : Tess : Alexis Ranley ; Stanley] Tandis que l’homme qui s’est levé essaye en vain de baragouiner quelque chose, je m’approche calmement de l’évier – je veux me débarrasser du sang de Stanley sur ma figure, obéissant à un besoin rituel de redevenir moi-même. Je constate que se trouve une porte en fer sur le mur est, et une autre en bois, entrouverte, laissant passer une vague lumière que je suppose « naturelle », sur le mur d’en face. J’ignore Alexis Ranley et sa respiration faible, tout autant les déchets sur ou à côté de la table : seul compte l’évier. Je fais couler l’eau en dépit des protestations de l’homme qui s’est levé – la plomberie émet des petites détonations, et produit l’eau par à-coups, témoignant de ce que l’on n’en a peut-être jamais fait usage. Je prends le temps de me débarbouiller, redeviens enfin Tess – ça me fait du bien.

 

[I-6 : Tess : Hippolyte Templesmith/« 6X »] L’homme qui s’est levé est visiblement furieux. Et j’entends un craquement de bois vieilli : il secoue une rangée de lits superposés pour réveiller d’autres de ses camarades. Tous sont vêtus de tuniques crasseuses semblables à celles qui sont suspendues au portemanteau. Je me retourne pour faire face au premier homme et le fixe avec haine : mon sadisme n’a plus la moindre raison d’être modéré, je n’ai plus aucune retenue – le désir de faire souffrir cet homme assimilable d’une manière ou d’une autre à « 6X » est plus fort que tout. Les hommes sur les lits sont visiblement affaiblis, épuisés et maigrelets ; deux d’entre eux se lèvent cependant, et m’aperçoivent : eux aussi sont rongés par les aphtes, mais leurs voix sont plus discernables.

 

[I-7 : Tess] Je vois que se trouvent des placards entrouverts à côté de l’évier ; à l’intérieur, il y a des bouteilles de verre et des petits bidons, tous remplis d’un liquide rosâtre. Le premier homme s’avance vers moi, l’air déterminé, si sa fatigue est palpable ; il a extrait une longue dague stylisée de sa tunique. Tandis que les deux autres achèvent de se réveiller, je dégaine mon .38, qui était toujours dans mon sac à main (j’ai sur moi tout ce que j’avais au gala). J’attends un instant avant de le brandir, mais le deuxième homme sort de son lit une vieille épée rouillée, tandis que le troisième cherche à réveiller d’autres comparses. Le premier, surtout, qui continue à avancer, ne dissimule en rien ses intentions : il veut me planter avec sa dague. Je lève mon arme, ajuste mon tir, et tente de lui loger une balle en pleine tête ; mais je manque de précision, et je l’atteins seulement à l’épaule gauche – ce qui le fait reculer, mais pas grand-chose de plus. Suite à la détonation, on s’agite bien davantage sur les lits – plusieurs hommes de même allure en sautent, saisissant au passage diverses armes, parfois improvisées…

 

II : L’ARCHIPEL HALLUCINÉ

 

[II-1 : Chris, Dwayne, Leah] Chris, Dwayne et Leah, s’ils ne se sont pas encore retrouvés, sont dans un environnement globalement identique. Autour d’eux s’étend à perte de vue un océan dénué du moindre repère, si ce n’est qu’ils se trouvent sur un archipel composé d’îles de taille variable, semblant disposées de manière concentrique autour d’une île centrale surmontée d’une colline (Dwayne se trouve sur cette dernière, pas les autres) ; la distance entre certaines de ces îles laisse supposer qu’on devrait pouvoir les joindre à la nage ; l’eau est très claire, avec des reflets turquoise, mais on n’en voit pas le fond. La flore est étonnante, pour partie tropicale, pour partie tempérée – il est vrai que le climat est à l’avenant. La lumière aussi est étrange, qui a quelque chose d’argenté ou d’un gris pâle, émise par un soleil mordu par deux lunes. On devine, à observer la colline centrale, que son sommet est affaissé. Par ailleurs, de cette colline partent des tranchées qui en descendent et constituent tout un réseau jusqu’aux plages – impossible pour l’heure de déterminer si elles sont naturelles ou artificielles.

 

[II-2 : Leah, Chris] Leah se réveille peu après Chris, cinq ou dix minutes au plus – juste derrière lui : il est debout et observe décontenancé le paysage. Non loin se trouve une de ces tranchées. Leur île, dont il est difficile de déterminer la surface (2 km² ?) est disposée comme les autres autour de la colline centrale. Autour d’eux s’agitent des dizaines de crabes assez gros sans être monstrueux – ils les ignorent complètement, ne sont en rien agressifs : ils passent entre les jambes de Chris sans lui prêter attention, et quand ce dernier trébuche presque sur eux ou les repousse en secouant ses jambes, ils ne tentent aucune riposte. Chris balaye l’horizon du regard, en quête de gens. Mais il n’y a que Leah, qui se réveille doucement. Il se dirige vers elle. Ils tentent d’échanger quelques paroles, mais sont l’un comme l’autre perdus et éberlués dans cet environnement étrange.

 

[II-3 : Chris, Leah : Johnny « la Brique », Danny O’Bannion] Chris se dirige alors vers la tranchée non loin – il dit à Leah qu’il va y jeter un œil, voir s’il n’y trouverait pas quelque chose à même de les aider, et Leah l’accompagne. Il n’y a pas de végétation dedans, les crabes ne s’y avancent pas davantage, et elle fait environ deux mètres de profondeur. Une substance, un peu partout, semble vaguement refléter la lumière. La tranchée a une forme régulière, obéissant à une structure, de moins en moins large ; pour autant, elle ne présente pas de signes irréfutables de conception humaine. La terre est le plus souvent asséchée, calcifiée, mais il y a quelques zones plus humides dans le fond. Chris trouve de cette substance étrange, reflétant le soleil, à portée de main, sans nécessité de pénétrer dans la tranchée. Il se penche pour s’en saisir. La sensation est celle de gouttelettes métalliques, d’une densité étonnante – c’est un matériau léger mais impossible à déformer. Leah, qui observe derrière Chris, se souvient immanquablement du métal constituant le « squelette » de « la Brique », quand il s’était lancé à l’assaut de la ferme de Danny O’Bannion… Mais, cette fois, c’est comme s’il était fossilisé. Chris peut-il en faire quelque chose ? L’avocat passe en revue leurs options : ou bien ils restent ici, ou bien ils tentent de rejoindre une autre île à la nage, mais il n’a pas l’impression qu’elles abritent davantage de vie, ou bien ils suivent la tranchée ; il s’agit de retrouver leurs camarades, ou d’autres « transportés » – ils n’ont probablement pas été les seuls à faire le « déplacement ». Les tranchées semblent pointer vers la colline au centre de l’archipel (sans végétation) – mais la rejoindre ne sera pas une mince affaire…

 

III : SUR LE FLANC DU MONSTRE

 

[III-1 : Dwayne] Dwayne se trouve sur une sorte d’esplanade à flanc de coteau. Il avait eu un pressentiment quand il avait tenté de fuir de l’Omni Parker House en se jetant par une fenêtre… La sensation de chute s’est poursuivie, mais il n’a pas atterri sur le trottoir : à côté de lui se trouvent deux gigantesques (cinq mètres de hauteur, trois mètres de diamètre à la base) becs de poulpes ! Le souvenir lui revient d’une mission accomplie il y a longtemps, pour exiger paiement d’un restaurateur contre sa « protection » – il y avait vu un cuisinier « tabassant » un poulpe pour en rendre la chair plus comestible, c’est comme ça qu’il avait vu le bec de la créature… Mais les deux becs à côté de lui sont autrement imposants, c'est peu dire ! Ils sont par ailleurs parfois dentelés, comme des couteaux de cuisine. Dwayne est submergé par un sentiment de terreur à l’idée des dimensions de la ou des créatures… Entre les deux becs, et Dwayne est miraculeusement tombé juste à côté, se trouve un « abîme » faisant dans les sept mètres de diamètre, dont il est impossible de voir le fond. La texture sous ses pieds évoque une viande hachée mêlée de cendres.

 

[III-2 : Dwayne/« Leonard Border » : Leonard Border] Dwayne se relève. Il constate que le sortilège continue de fonctionner, il a toujours l’apparence du journaliste Leonard Border. Il évalue sa position, comprenant se trouver sur une aspérité à flanc de coteau ; levant les yeux, il détermine se trouver à environ trois quarts de la pente, laquelle se poursuit, très rude, jusqu’au sommet – Dwayne estime qu’il en aurait pour un quart d’heure ou vingt minutes avant d’y parvenir, et au prix de beaucoup d'efforts. La pente est tout aussi rude dans le sens de la descente, et Dwayne redoute une chute fatale… Il préfère tenter de grimper – espérant, en progressant, parvenir à un chemin plus accessible ou du moins une pente moins marquée. Il cherche de quoi faciliter son ascension – des sortes de crochets, par exemple, mais il ne dispose que de ce qu’il avait sur lui au gala. Il se débrouille tout d’abord assez bien, calant précautionneusement ses pieds dans la terre… mais un mouvement moins assuré le fait dévisser au tiers de son ascension, et il part en arrière, roulant sur le dos – droit vers l’abîme entre les becs ! Il parvient heureusement à contrôler sa chute, et s’agrippe avec les mains – à mi-distance du trou sans fond. Il prend le temps de récupérer, mais il lui faudra bien recommencer… Il va plus vite la deuxième fois, tout en restant précautionneux, en assurant chaque prise. Il repère l’endroit où il avait basculé – la terre y est plus humide ; il prend maintenant soin de s’agripper à des zones plus solides.

 

[III-3 : Dwayne] Dwayne parvient enfin au sommet, effectivement affaissé ; en fait, à l’intérieur, il donne sur une cuvette, redescendant sur une vingtaine de mètres. Au centre se trouvent quatre autres becs de poulpes, plus imposants encore que ceux de son point de départ. Dwayne a plus que jamais la sentation d’une gigantesque « bouche », et d’arpenter une immense créature… Il y a là aussi un abîme entre les becs, mais bien plus large : une trentaine de mètres de diamètre. Mais une structure part de chaque bec pour constituer une plateforme de métal au centre de l’abîme ; s’y trouvent trois statues (et Dwayne a la conviction intuitive qu’il devrait y en avoir quatre), autour desquelles semblent prier un peu moins d’une dizaine d’adorateurs en tunique et encapuchonnés, à genoux, confits dans leur dévotion. Dwayne voit aussi deux escaliers : l’un descend en spirale dans l’abîme, tandis que l’autre suit le long de la cuvette pour aboutir à une porte en bois, entrouverte, à même la terre.

 

[III-4 : Dwayne] Mais il y a un troisième escalier, autrement plus impressionnant, mais qui était invisible jusqu’alors – il monte droit vers le ciel ! Dwayne est cependant trop loin pour en apprécier les détails… Contournant par l’extérieur, il va y jeter un œil de plus près – tendant l’oreille au cas où les cultistes se manifesteraient… Cela fait une bonne marche que de contourner ce cratère, mais Dwayne parvient à l’accomplir sans attirer l’attention des dévots. L’escalier ascendant évoque l’architecture monumentale gréco-romaine, c’est une œuvre très appliquée ; il semble fait d’une sorte de métal, peut-être le même que celui de la plateforme ? Les rambardes sont méticuleusement sculptées de motifs évoquant une infinie nuée de serpents, subtilement entrelacés. Dwayne suit l’escalier du regard, et constate qu’il s’arrête net au bout d’un moment : ce n’est pas qu’il s’est écroulé, ou quoi que ce soit du genre, c’est parfaitement délibéré. Il jette un œil en bas de la colline, et y voit une sorte d’enclos délimité par des murets. Il choisit de retourner au bord de la cuvette, désireux de gagner la porte entrouverte qu’il avait aperçue en bas de l'un des escaliers.

 

IV : LA MALCHANCE

 

[IV-1 : Chris, Leah] Chris et Leah poursuivent leur exploration. Ils discernent des gémissements et des hoquets de douleur en provenance d’une zone où la végétation est plus fournie – toujours aussi déstabilisante, entre cyprès et palmiers… Par réflexe, Leah brandit son archet – elle n’a rien qui ressemblerait à une arme… Ils arrivent dans le dos d’un homme, revêtu de l’uniforme des serveurs de l’Omni Parker House. Le pauvre homme a une branche plantée en plein torse, dont s’écoule tout son sang, tandis qu’une autre a transpercé son bras droit et qu’une troisième, enfin, lui perce la mâchoire inférieure… Mais ces termes ne sont peut-être pas les plus appropriés : Chris et Leah comprennent que le malheureux, au terme de son déplacement magique, s’est matérialisé au milieu des branches…

 

[IV-2 : Leah, Chris : Michael Bosworth] Le serveur a déjà perdu beaucoup de sang, et souffre visiblement. Ils le devinent essayer de hoqueter un : « À l’aide… » Leah dit à Chris, doucement, qu’il « faut le finir », ils n’ont pas le choix – mais ce spectacle sordide autant que cette conviction écœurent Leah, rudement affectée. Quant à Chris, il reconnait maintenant l’employé qui l’avait accompagné pour conduire le chariot où s’était dissimulé Michael dans la chambre froide…

 

V : SANS ISSUE

 

[V-1 : Tess] Mes assaillants sont tous défigurés, certains muets comme le premier, d’autres visiblement sourds. Je ne suis pas certain de leur nombre : cinq ? six ? sept ? La porte entrouverte sur ma gauche m’attire, s’en échappe une lumière que je suppose naturelle. Mais les hommes dévorés par les aphtes m’en bloqueront bientôt l’accès. J’essaye de tirer sur deux d’entre eux pour les disperser et m’ouvrir un passage. Mon premier coup de feu part au-dessus… et je dérape sur des restes pourris de nourriture au moment de faire feu pour la seconde fois. Je parviens à éviter de me casser la figure, mais c’est une nouvelle balle perdue… Deux des cultistes m’attaquent avec leurs mauvaises armes, et l’un d’entre eux m’entaille à la hanche. Il m’est maintenant impossible de gagner la porte entrouverte.

 

[V-2 : Tess : Hippolyte Templesmith] J’essaye de me dégager pour gagner l’autre porte, en fer, mais elle est à l’autre bout de la pièce et je ne vais pas bien loin, d’autant qu’un des adorateurs défigurés à fait voler le contenu de la table sur mon chemin, m’obligeant à un petit détour – je reconnais sous les aphtes la domestique des parents de Hippolyte Templesmith à Boston, qui nous avait dénoncés… Heureusement, mes assaillants sont épuisés et plutôt lents, et j’atteins la porte, tandis qu’un d'entre eux se casse la figure en essayant de me suivre ; seul celui que j’avais tout d’abord blessé parvient à me rejoindre. Hélas, la porte en fer est verrouillée… J’ai beau m’exciter sur la serrure, rien n'y fait.

 

[V-3 : Tess : Alexis Ranley ; Hippolyte Templesmith] Je n’ai pas le choix, il me faut faire face. J’achève d’une balle dans la tête celui qui me suivait – dague tendue en avant, ses muscles de fanatique crispés, il gargouille puis s’effondre, et sa respiration cesse. La domestique des parents de Hippolyte Templesmith finit de réveiller Alexis Ranley, mais pour essayer aussitôt de l’assommer à coups de poings. Les autres poussent comme des cris de guerre, incompréhensibles – mais ils sont trop épuisés pour courir. L’un d’entre eux reste à côté de la porte d’où émane la lumière naturelle et la referme. La domestique maîtrise Alexis Ranley d’une clef de bras tout en continuant de le frapper à l’arrière du crâne. J’essaye de profiter de leur lenteur : je m’avance lentement dans leur direction et ajuste précautionneusement mes tirs ; j’en touche un, deux balles dans le buffet, il s’écroule et rampe – je ne l’ai pas tué, mais il est peu ou prou hors de combat. Il en reste toutefois deux de debout, que je ne parviens pas à toucher… L’un d’entre eux est armé d’une vieille épée rouillée, et me lacère le bras gauche et le torse – la douleur est immense. La domestique essaye maintenant de ligoter Ranley avec ses vêtements déchirés. Mon chargeur est vide… Je lâche mon arme et sors mon couteau à cran d’arrêt. Attaquant aussitôt les deux cultistes qui me menaçaient, j’en blesse un à la main – je visais le bras, mais la douleur était trop forte…

 

VI : L'ABRI DANS LES ARBRES

 

[VI-1 : Chris, Leah] Chris demande son archet à Leah, il veut l’utiliser pour dégager la bouche du serveur de l’Omni Parker House, en sciant la branche qui dépasse. [Hein ?] Leah chante pour attirer l’attention du blessé… Chris hésite, cependant – peut-être vaudrait-il mieux, effectivement, abréger les souffrances du malheureux… Mais c’est maintenant Leah qui l’incite à poursuivre, d’un signe de la tête. Chris se met à la tâche, et parvient à scier la branche ; la tête du serveur tombe aussitôt contre son torse. On l'entend vaguement : « Pitié, pitié… » Mais il a toujours l’autre bout de la branche dans la mâchoire – qui émet des bruissements de feuilles… Chris essaye de l’en libérer, sans succès – est-ce trop gros ? Il soulève la tête du serveur pour le regarder dans les yeux, puis se tourne vers Leah : il n’y a plus rien à faire… Leah opine faiblement du chef. Elle se munit d’une branche pointue… Mais Chris dit qu’il va s’en charger : il va l’étrangler, que ça se termine le plus vite possible. Leah hoche à nouveau la tête, et entame une berceuse… Il faut bien trente secondes à Chris pour étrangler le serveur ; l’instant précédant son dernier soupir, il lui confie : « C’est mieux pour toi ; et là où on va, on n’aura peut-être pas ta chance… » Chris a les larmes aux yeux : il est un avocat, pas un tueur, et encore moins de ses mains… Leah, quant à elle, se sent étrangement mieux – la berceuse lui a peut-être davantage bénéficié qu’au serveur, mais c’était bien la chose à faire…

 

[VI-2 : Leah, Chris] Ils poursuivent leur chemin – il ne sert à rien de s’attarder sur cette triste scène… Et Leah distingue une plateforme entre les branches – elle croit même y voir une sorte de tissu ? Elle l’indique à Chris : c’est bien un signe d’activité humaine. Mais se trouve à côté, à moins d’un mètre de la base du tronc, un cadavre, ou plutôt un squelette nettoyé de toute sa chair et de ses organes… Ils trouvent une paire de lunettes avec un verre brisé à proximité du crâne. Leah a l’impression qu’il a été dévoré – elle est très angoissée, et Chris tout autant… Ils veulent s’en aller, mais Chris entend d’abord fouiller les environs, en quête d’une arme ou de quelque objet utile. Il devrait lui être possible de grimper sur la plateforme – il pense que ça vaut le coup d’y jeter un œil.

 

[VI-3 : Chris, Leah] Chris tente donc de monter, mais glisse sur une branche pas suffisamment épaisse pour supporter son poids, et qui cède. Il tombe sur les fesses – pas de dégâts durables, juste une vilaine douleur sur le moment, et un sentiment d’humiliation… Il regarde Leah, penaud : il n’a rien d’un athlète… Il ne dit pas un mot, mais Leah comprend très bien ; elle essaye à son tour de grimper, et y parvient quant à elle sans souci. La structure est rudimentaire – celui qui l’a bâtie a fait comme il a pu avec ce qu’il avait. Leah y trouve une veste plus ou moins déchirée, nouée pour faire un baluchon ; il y a aussi des lances très artisanales, aux bouts pointus, mais d’une confection assez maladroite. Il n’y a pas âme qui vive. Leah fait passer les lances et le baluchon à Chris.

 

[VI-4 : Chris, Leah : Charles Reis, « Classy » Tess McClure, « Blutch »] Chris ouvre aussitôt le baluchon : à l’intérieur, un canif, un carnet de notes, et un stylo. La première page du carnet est signée : « Charles Reis » (Chris reconnaît ce nom, il m’avait accompagnée chez la mère de Reis ainsi qu’à l’asile d’Arkham où il travaillait – il ne s’était toutefois pas entretenu avec « Blutch »). Leah dit toutefois à Chris qu’elle a un mauvais pressentiment, qu’il vaut mieux partir – elle a en tête des images de tribus primitives et cannibales… On lira le carnet plus loin !

 

[VI-5 : Chris, Leah : Charles Reis, « Blutch », Hippolyte Templesmith] Ils s’éloignent donc, restant tout d’abord à couvert dans la végétation, puis regagnant la tranchée. Ce n’est qu’une fois là-bas qu’ils se mettent à véritablement étudier le carnet de Charles Reis. Il fait écho de réflexions intimes, en rapport avec des notes sur son travail à l’asile et les expérimentations personnelles qu’il y mène sur les patients ; il y a des états d’âme, des cas cliniques (ainsi sur « Blutch », qui a eu des soucis à Innsmouth), mais aussi une certaine fierté : tout cela a un effet bénéfique sur les patients. Après quoi, sur le mode d’un journal intime, Reis décrit sa rencontre avec un individu « délicieux », parfaitement exempt de tous préjugés à l’encontre des métis : il s’agit de Hippolyte Templesmith

 

VII : CHALEUREUSES RETROUVAILLES

 

[VII-1 : Tess : Alexis Ranley ; Hippolyte Templesmith] Les cultistes se gênent entre eux, ils ont du mal à me porter des coups efficaces, je suis plus agile… J’en renverse un d’un coup de pied. La domestique des parents de Hippolyte Templesmith a fini de ligoter Alexis Ranley. J’entraperçois du mouvement, sans bien comprendre ce dont il s’agit, tandis que je repousse d’un coup de pied mon agresseur encore debout. J’ai conscience que la domestique passe dans mon dos, mais elle me plante ses ongles dans la chair sans que je puisse rien y faire – elle est plus vive que les autres, bien que tout aussi dévorée par les aphtes.

 

[VII-2 : Dwayne] Dwayne descend dans la cuvette, sans se précipiter, discrètement. Parvenu à proximité de la porte, il entend des coups de feu de l’autre côté. Mais il a les yeux braqués sur une autre scène : un des cultistes sur la plateforme au-dessus de l’abîme avance près du bord en claudiquant. Les autres le regardent faire, puis s’approchent de lui et le saisissent par les épaules. Mais il se débat, et dit : « Laissez-moi, je veux le faire moi-même ! » Ses comparses le lâchent, et, d’une certaine manière, ils semblent même le féliciter. Il demande quelle est la direction la plus appropriée, et ils la lui indiquent. Il se tient au bord du précipice, où il psalmodie quelques mots – incompréhensibles, mais Dwayne y reconnaît de ces termes étranges qui figuraient dans le rituel de change-forme : Nyarlathotep, Yog-Sothoth… Puis le cultiste se jette dans le vide sous les applaudissements de ses coreligionnaires !

 

[VII-3 : Dwayne : « Classy » Tess McClure] Dwayne tente d’en profiter pour gagner la porte et la franchir, et y parvient. Soudain, il m’entend crier de douleur ! La porte qu’il vient de dépasser était celle auparavant entrouverte qui m’avait tout d’abord attirée… Mais un des adorateurs dévorés par les aphtes y était resté pour monter la garde, armé d’un vieux tuyau de plomb. Voyant Dwayne, il baragouine quelque chose d’incompréhensible. Dwayne lui fait : « Chut ! » Après quoi il lui tire dessus à bout portant ; mais un faux mouvement l’empêche de causer de vrais dégâts… Heureusement, sa cible ne lui fait pas davantage de tort en l’attaquant avec son tuyau, elle est très pataude.

 

[VII-4 : Tess : Hippolyte Templesmith] Je me retourne instinctivement vers la domestique des parents de Hippolyte Templesmith, qui vient de me labourer le dos de ses griffes. Elle semble alors seulement me reconnaître – ce n’était donc pas le cas jusqu’à présent. Et il y a de la haine dans son regard : « C’est VOUS !!! » Je suis excédée, déchaînée, et me jette sur elle pour la poignarder – mais sans succès. [Nos échanges à partir de là se sont montrés très répétitifs, les coups ratant souvent, les esquives fonctionnant quand un portait par miracle… Je ne vais pas faire le détail des coups stériles, et vais plutôt me concentrer sur les actions de Dwayne]

 

[VII-5 : Dwayne, Tess : Alexis Ranley ; Hippolyte Templesmith] Dwayne tire sur son adversaire, et l’atteint les deux fois à la gorge – il lui éclate l’œsophage et, derrière, les vertèbres, au point où il en est presque décapité. M’apercevant en mauvaise posture, il tente alors de me rejoindre – passant à côté d’Alexis Ranley ligoté et inconscient : peu importe ! Un des cultistes que j’avais repoussé de mes coups de pieds se relève. Dwayne le repère et l’achève aussitôt – je n’en avais même pas conscience, toute à ma lutte avec la domestique des parents de Hippolyte Templesmith… En reste un en arrière ; Dwayne s’avance sur lui et lui loge une balle dans l’épaule – il n’est pas mort, mais s’écroule à nouveau par terre ; dans un réflexe ardi, il tente de mordre Dwayne à la jambe, mais sans succès ; Dwayne l’achève d’un coup de crosse, lui explosant le crâne et faisant gicler la matière cervicale…

 

[VII-6 : Dwayne, Tess/« la Rouge » : Alexis Ranley ; Hippolyte Templesmith] Dwayne essaye alors de passer derrière la domestique des parents de Hippolyte Templesmith, afin de la maintenir et de me donner l’opportunité de l’achever. Mais le cultiste que j’avais laissé pour mort par terre, dans un ultime réflexe, agrippe Dwayne par la cheville, suffisamment pour l’interrompre si ce n’est le faire tomber ; il s’éteint sur cette dernière action, un sourire éclatant aux lèvres… À force d’asséner des coups plus furieux les uns que les autres, même si je n’ai que très peu de réussite, je commence du moins à faire peur à la domestique ; je lis de l’angoisse dans ses yeux, presque de la terreur : c’est « Tess la Rouge » qui l’attaque… Dwayne se libère de l’emprise du mort, mais cela lui demande un peu de temps. Alexis Ranley reprend connaissance à ce moment-là, et tape frénétiquement de ses pieds sur le sol. Dwayne a bien conscience que je suis très mal en point… Cette fois, il parvient à se faufiler derrière la domestique, et l’assomme d’un violent coup au crâne. Notre lutte stérile s’achève ainsi, sur son intervention…

 

[VII-7 : Dwayne, Tess/« la Rouge » : Alexis Ranley ; Hippolyte Templesmith] Dwayne me laisse la domestique des parents de Hippolyte Templesmith, et me dit que je peux en faire ce que je veux… Alexis Ranley hurle : « Quelle est cette horreur ? » Je n’y prête pas la moindre attention : la domestique est agonisante, mais je veux la faire souffrir avant qu'elle rende son dernier souffle – je lui lacère le visage, incise ses aphtes… Elle hurle de douleur ; prise de convulsions, elle se débat pour me repousser mais n’est pas en état de faire quoi que ce soit. Dwayne libère Ranley, et lui intime de se taire (il ne cessait de répéter : « C’est "la Rouge" ! ») ; le directeur de l’asile d’Arkham se montre alors docile, prêt à suivre les instructions de Dwayne – qui lui a dit qu’autrement il n’en sortirait pas vivant, et même pas forcément de son fait… Il lui dit aussi de prendre une arme, au cas où : peu importe qu’il ne se soit jamais battu, c’était un ordre, pas une question !

 

[VII-8 : Tess, Dwayne : Alexis Ranley ; Hippolyte Templesmith] Soudain, la porte extérieure s’ouvre, et un cultiste de la plateforme y passe la tête : « C’est quoi ce bordel ? » Il appelle aussitôt ses comparses, tandis que Ranley ramasse une dague. Mon instinct de survie l’emporte sur mon sadisme, et je perçois la menace ; je laisse là la domestique des parents de Hippolyte Templesmith, quitte à y revenir plus tard si c’est encore possible, et je recharge mon .38.

 

[VII-9 : Tess, Dwayne] Je constate alors que la présence de Dwayne m’est douloureuse – et qu’il m’ait pour l’heure sauvé n’arrange en fait rien à l’affaire. En fait, « quelque chose » m’empêche de le faire souffrir comme les autres, et ça me met mal à l’aise, comme une sorte de chantage ou de piège émotionnel… Pour poursuivre, il me faut l’évacuer de mon monde – pour me concentrer sur ce qui me menace… et que je peux faire souffrir ! Dwayne a remarqué que j’évitais de prendre en compte sa présence, conservant un rictus de haine sur mes lèvres…

 

[VII-10 : Dwayne, Tess/« la Rouge » : Alexis Ranley] Dwayne emmène Ranley jusqu’à la rangée de lits superposés – le directeur de l’asile d’Arkham a du mal à admettre que « Tess la Rouge » soit dans son camp… Mais Dwayne le bouscule – ce n’est pas le moment ! Il faut qu’il l’aide à faire tomber les lits pour obstruer le passage ! Heureusement, les cultistes sont lents – ne serait-ce leur fanatisme, ils seraient sans doute dans l’incapacité totale d’agir contre nous. Je m’avance lentement en face de la porte ouverte sur l’extérieur pour ajuster mes tirs…

 

VIII : LES SECRETS DU CARNET

 

[VIII-1 : Leah, Chris : Charles Reis, Hippolyte Templesmith, « Blutch »] Leah et Chris lisent le carnet de Charles Reis. L’aide-soignant se montre d’abord dithyrambique à l’égard de Hippolyte Templesmith. Mais son écriture change après quelques pages, et le contenu tout autant. Reis dit regretter de ne pas avoir pris en compte à leur juste mesure les avertissements de « Blutch »Templesmith lui a montré des horreurs, un véritable concentré de mal à l’état pur – Reis l’avait cru bienveillant, mais c’était une illusion fatale autant qu’absurde… Reis, dès lors, a cherché à échapper à l’emprise de Templesmith – il parle de statues maléfiques, de plans horriblement sombres pour asseoir son ego et sa domination… Submergé par le dégoût, Reis s’est échappé dans l’étrange jungle, cherchant les moyens d’y survivre hors de portée de Templesmith… Il évoque aussi deux « points d’accès » dans la zone : il n’a pas osé gagner l’enclos, dont Templesmith lui avait dit en ricanant qu’il était « piégé » ; mais il y aurait aussi un escalier sur le flanc de la colline, qui pourrait être (relativement…) plus sûr – il ne l’a cependant pas encore vu au moment où il consigne ces informations dans son carnet. Reis était terrifié à l’idée de devoir retourner dans ces lieux qu’il avait fuis – mais il sait qu’il ne survivra pas éternellement dans la jungle… Son principal danger est décrit, tenant à cette dérangeante luminosité d’un gris pâle : ce monde est affecté par un cycle du jour et de la nuit assez étrange, et qui fait réagir la faune – les crabes sont inoffensifs de jour, mais actifs et menaçants la nuit… Et le carnet s’arrête là.

 

[VIII-2 : Chris, Leah : Charles Reis] Chris remarque justement que « la nuit tombe », la luminosité changeant petit à petit… Il suggère à Leah de retourner à la plateforme, pour s’y abriter jusqu’à ce que la lumière redevienne plus clémente ; Leah admet que ce qui fut le refuge de Charles Reis doit maintenant devenir le leur… D’autant qu’elle perçoit des petits bruits s’accroissant sans cesse du fait du nombre : ce sont bien les crabes ! Le soleil n’est bientôt plus visible, seules demeurent les deux lunes… « Ils arrivent ! » Tous deux se précipitent dans la direction de la plateforme, tandis que, de toutes parts, ils voient des crabes s’extraire des récifs ! Ils manquent tomber dans l’affolement…

 

À suivre…

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La Vie d'un idiot et autres nouvelles, d'Akutagawa Ryunosuke

Publié le par Nébal

La Vie d'un idiot et autres nouvelles, d'Akutagawa Ryunosuke

AKUTAGAWA Ryûnosuke, La Vie d’un idiot et autres nouvelles, traduit du japonais par Edwige de Chavannes, préface de Jeannine Kohn-Étiemble, [Paris], Gallimard – Unesco, coll. Connaissance de l’Orient, série japonaise – coll. Unesco d’œuvres représentatives, série japonaise, [1987] 2009, 189 p.

 

Akutagawa Ryûnosuke est à n’en pas douter un des très grands noms de la littérature japonaise contemporaine – ce qui va bien au-delà du prix qui porte son nom, créé après sa mort précoce par un ami écrivain, Kikuchi Kan, et dont on fait régulièrement, à plus ou moins bon droit sans doute, le « Goncourt japonais » ; c’est bien, on le dit souvent, le prix littéraire japonais le plus prestigieux – notons cependant qu’il a un domaine particulier, visant à récompenser essentiellement des œuvres brèves. Or Akutagawa était bien un spécialiste de la forme courte, connu essentiellement pour ses nombreuses nouvelles (il n’a jamais écrit de roman, sauf erreur), mais on lui doit aussi des haïkus sous le pseudonyme de Gaki.

 

Il a, dans ces registres, livré une œuvre finalement très diverse, pourtant toujours personnelle, ainsi qu’en témoigne tout particulièrement ce recueil intitulé La Vie d’un idiot et autres nouvelles, plus ou moins conçu comme un complément à Rashômon et autres contes, dans la même collection, qui comprend sans doute ses récits les plus célèbres (dont « Rashômon » et surtout « Dans le fourré » ayant inspiré le Rashômon de Kurosawa Akira, mais on peut relever aussi, par exemple, « Le Nez » ou « Gruau d’ignames », qui ont beaucoup contribué à sa gloire au Japon, et je ne peux m’empêcher de mettre en avant de ses incroyables récits louchant sur le fantastique, comme « Figures infernales » ou encore « Les Kappas »).

 

Toutefois, cette nature de « complément » ne doit pas nous tromper – on aurait sans doute bien tort d’y voir une compilation de textes de second ordre, un bon cran en dessous du « best of » que serait Rashômon et autres contes. Bon, il y a peut-être un tout petit peu de ça quand même… Mais le présent recueil demeure nettement au-dessus du lot, et les textes qui y sont compilés sont tout à fait bons, voire excellents, toute comparaison à part, et j’y relève au moins un chef-d’œuvre (« Lande Morte », qui va me faire m’extasier abondamment tout à l’heure), et probablement d’autres encore.

 

En fait, la véritable singularité de ce recueil est ailleurs, à mon sens – qui lui confère sans doute un aspect « documentaire », mais là encore au fil de textes très bons pour eux-mêmes, et pas seulement pour ce qu’ils nous apprennent de l’auteur. En effet, cette compilation balaye toute la carrière d’Akutagawa, dans l’ordre chronologique, partant d’un texte de jeunesse (caractère flagrant…) pour s’achever avec deux textes posthumes, composés peu avant le suicide de l’auteur, et dont le caractère morbide a quelque chose d’étouffant et d’immensément douloureux, sans pour autant nuire à la valeur littéraire des textes en question, immense (je dis « textes » et non « nouvelles » car, quoi que le titre global puisse laisser supposer, « La Vie d’un idiot » ne me paraît pas relever du genre nouvelle – bien plutôt de la poésie, en fait ; à vrai dire, la part essentielle d’autobiographie dans plusieurs des textes qui précèdent pourrait éventuellement, elle aussi, légitimer une critique de l’emploi de ce qualificatif, mais c’est davantage à débattre).

 

Au-delà, ce voyage au fil d’une brève mais intense carrière est l’occasion d’apprécier les goûts comme les divergences de l’auteur ; un trait essentiel du personnage comme de son art est sans doute la bascule inconfortable entre la culture japonaise classique, qu’il connaît bien et apprécie sans succomber à la tentation passéiste, et les cultures occidentales qui, suite aux bouleversements de l’ère Meiji, imprègnent de plus en plus la vie japonaise, quotidienne comme intellectuelle, et pour lesquelles il a un goût marqué, citant notamment à tour de bras des auteurs européens qu’il admire par-dessus tout (anglais – il en était professeur –, allemands, français…). « La vie humaine ne vaut pas même une ligne de Baudelaire ! », nous dit-il ici… Ce déchirement fondamental se double sans doute d’un autre, qui est donc le rapport ambigu au passé, sous la perspective des règles de l’art – l’écrivain prisant fort les récits « historiques », contre les mœurs « naturalistes » de son temps, dans sa classe tout du moins (cela passe même régulièrement par l’adaptation moderne de contes parfois fort anciens ; voyez ici), mais se livrant enfin dans des récits « réalistes » et « intimes », mettant l’accent sur le réel et la subjectivité de l’auteur exprimant et questionnant son propre vécu…

 

Dans tous ces possibles, cependant, demeure la présence de l’écrivain Akutagawa – et d’autant plus quand il questionne son art, dont il voudrait faire un rempart contre l’absurdité et la médiocrité menaçante du monde… Tentative prégnante, mais sans doute vouée à l’échec, hélas – la douleur, la peur, la honte, l’emportent en fin de compte, et l’écrivain, oppressé par cette « vague inquiétude » permanente (l’explication qu’il avait laissée des raisons de son suicide – Maruo Suehiro l’évoquait dans son adaptation en manga de L’Île panorama, d’Edogawa Ranpo, dont je vous avais parlé récemment), prend sa vie insupportable…

 

Mais décortiquons maintenant un peu ce recueil…

 

L’EAU DU FLEUVE

 

« L’Eau du fleuve » (« Ôkawa no mizu », 1912) est vraiment un texte de jeunesse – l’auteur a vingt ans, et ça se sent… Ce texte dénué de récit, à la limite du poème en prose, loue les eaux d’un fleuve de Tokyo, en vibrant de romantisme. L’auteur y fait ses gammes, oui : le texte est d’une affectation indéniable, et Akutagawa cite à tours de bras tout ce qu’il aime – que ce soit dans la culture japonaise ou occidentale (allant jusqu’à garder les mots « Stimmung » ou « lifelike » dans le texte). C’est surtout là en fait ce qui est le plus intéressant – pas pour le texte pour lui-même (ça lui est sans doute plutôt préjudiciable), mais pour ce qu’il révèle des passions de son jeune auteur déchiré entre deux mondes. Mais il faut sans doute relever aussi le caractère très positif et sans ambiguïtés du texte – ça ne sera pas toujours le cas par la suite… Petit pincement au cœur, d’ailleurs, à la lecture de la dernière phrase : « C’est parce que le fleuve existe que j’aime Tôkyô ; c’est parce que Tôkyô existe que j’aime la vie. »

 

UN JOUR, ÔISHI KURANOSUKE

 

Suit, avec un décalage de cinq années, « Un jour, Ôishi Kuranosuke » (« Aru hi no Ôishi Kuranosuke », 1917), et là c’est de suite autre chose – avec un auteur qui s’affirme, notamment en ce qu’il aime à puiser dans l’histoire, quoi qu’en disent les naturalistes d’alors, pour qui le réel immédiat, le vécu de l’auteur lui-même, est la seule voie envisageable.

 

Il s’agit d’une variation sur le thème des 47 rônin, authentiques personnages ayant depuis le tout début du XVIIIe siècle, époque de leur exploit, constitué l’exemple ultime, le modèle indépassable, de l’honneur et de la loyauté au sens de la culture nippone – on y est sans cesse revenu, et on y revient encore.

 

Mais Akutagawa, alors, est déjà plus enclin à se pencher sur les difficultés éthiques que ce thème peut soulever – comme dans bien d’autres de ses textes. C’est peut-être l’occasion d’afficher la vanité de revenir en arrière, aussi séduisant cela peut-il paraître ? L’idée est probablement là, d’un passé qui n’a absolument rien de préférable au présent.

 

Quoi qu’il en soit, nos rônin viennent de commettre leur légendaire vengeance, et sont assignés à résidence en attendant que le shogun décide de leur sort – autant dire de les condamner à mort, cela ne fait aucun doute. Les rônin, d’une certaine manière, se la coulent douce… L’atmosphère est assez décontractée ; on rit…

 

Pourtant, Ôishi Kuranosuke, qui n’est pas le moindre des 47, sombre peu à peu dans la morosité ; cela commence quand il apprend que les habitants d’Edo (future Tokyo), et notamment parmi les gens du commun, prisent tant leur extraordinaire accomplissement qu’ils en viennent à le copier – suscitant vengeance après vengeance, à l’échelle d’une boutique ou d’une banale altercation dans la rue… Par ailleurs, Ôishi Kuronasuke ne cesse de penser à ces autres rônin, généralement de plus haute naissance, qui, pour faire partie du même clan, ne les ont pourtant pas suivis dans leur entreprise de vengeance – ce dont il fait la remarque… mais pour aussitôt être gêné par la haine à leur encontre que manifestent ses complices – lui voulait seulement prendre en pitié les parjures, ou du moins est-ce ce qu’il leur confie enfin… Et les louanges qu’on lui adresse pour son astuce, à lui le brave rônin qui, pour tromper ses ennemis, a simulé une vie de débauche bien loin de tout désir de vengeance, contribuent encore plus à son malaise – questionnant ses actes et ses motivations, en envisageant peut-être d’un autre œil, après coup, cette vie factice de décadence, qui n’était pas sans attraits, d’autant plus en regard de cette vengeance que les mœurs leur imposaient mais qui n’en était pas moins absurde, peut-être…

 

C’est un très beau texte, d’une immense subtilité, d’une finesse psychologique admirable.

 

LANDE MORTE

 

Mais c’est encore plus vrai du texte qui suit immédiatement, « Lande morte » (« Kareno-shô », 1918) que l’on peut d’ailleurs lier au précédent et à un autre texte encore, « L’Illumination créatrice », lui aussi excellent, et qui figure dans Rashômon et autres contes ; cette fois, je n’hésite pas à parler de chef-d’œuvre : c’est une nouvelle bouleversante, et qui m’a fasciné autant qu’elle m’a pris aux tripes.

 

Ce qui n’était pas gagné eu égard à son thème, pourtant : la mort du poète Bashô, entouré de ses disciples… Akutagawa, ou Gaki, on le sait, prisait tout particulièrement l’œuvre de Bashô, et y est sans cesse revenu – notamment vers sa fin, il en avait fait alors un nécessaire « compagnon de route ». Ceci étant, nul besoin d’apprécier les haïkus (ouf ; voyez par exemple ici) pour admirer ce superbe tableau de l’agonie du poète, mais plus encore du trouble de ses disciples ; car chacun d’entre eux, au moment d’humecter d’eau les lèvres du maître mourant, comme la tradition l’exige, en vient à questionner ses propres motifs…

 

Leur attitude à l’heure fatale n’a en effet rien de la douleur théâtralisée qu’ils supposaient, ou de la « douleur infinie » que relèveront immanquablement les chroniqueurs enregistrant leurs actes aux yeux de l’histoire. L’un s’aperçoit avec stupeur qu’il ne ressent qu’indifférence ; un autre, à la probité par ailleurs indéniable, se rend compte qu’il a bien davantage en tête toute l’activité dont il a fait preuve en cette heure terrible, plutôt que la réalité de la mort frappant son maître – et, pire encore, il en tire une indéniable vanité… Celui-ci, qui s’est toujours dissimulé derrière un masque insolent de cynisme, joue une dernière fois sa partition – mais la façade n’en est que plus sensible et stérile ; celui-là, confronté à la mort du maître, n’y songe pas autrement que sous la forme d’un présage de sa propre mort – et c’est bien cela qui l’amène à pleurer, l’anticipation de sa fin, non celle du vieillard vérolé qui s’éteint doucement à côté de lui… Et il y a Jôsô, qui découvre ébahi que la mort du maître le libère du poids écrasant de son aura, et fait enfin de lui un homme libre.

 

Jôsô est probablement celui que l’on peut le plus rapprocher d’Akutagawa lui-même, dans ce texte qui fut clairement inspiré par la mort (1916) de Natsume Sôseki, son propre maître (qu’il faudra bien que je lise un jour…). Il reviendra d’ailleurs sur ce thème dans « Engrenage » et plus encore « La Vie d’un idiot », plus loin dans le recueil.

 

Il y a là une lucidité et une finesse qui n’appartiennent qu’aux plus grands écrivains – autant dire ceux qui s’émancipent ? C’est bien une très puissante esquisse de la douleur et de l’inconscient (thème important de l’auteur, qu’il emploie le terme freudien ou pas). Et cette nouvelle excursion historique questionnant les motifs de tout un chacun, comme « Un jour, Oîshi Kuranosuke », déploie en définitive une ironie tragique qui n’est pourtant pas entièrement dénuée d’aspects lumineux… Un texte extraordinaire – vraiment : d’une intelligence et d’une sensibilité bouleversantes.

 

LES MANDARINES

 

« Les Mandarines » (« Mikan », 1919) a beau être très bref, c’est un texte significatif d’une évolution essentielle. Akutagawa y délaisse l’histoire (éventuellement « mythique ») pour revenir à son quotidien, et probablement à lui-même et à sa subjectivité tant qu’à faire, ne serait-ce que pour un récit affichant son caractère anecdotique (et d’autant plus important ?).

 

C’est une brève scène dans un train, où un narrateur qui pourrait sans doute être l’auteur, las d’un monde qui l’ennuie, et méprisant par défaut, s’agace de la présence dans son compartiment d’une fillette évidemment pauvre et d’une allure qui le répugne. Le comportement envahissant de la fillette va pourtant le conduire à une épiphanie muette – et peut-être le ramener au monde.

 

C’est, comme sans doute la plupart des textes qui suivent, bien plus subtil que ça n’en a l’air, et d’une indéniable beauté formelle, même si elle est bien différente du chatoiement des textes « historiques » qui précèdent. Pour autant, si c’est bon, ça ne me fascine pas, je plaide coupable… Plus loin dans le recueil, cette approche donnera des choses plus hardies, mais éventuellement plus séduisantes à mon goût.

 

LE BAL

 

« Le Bal » (« Butôkai », 1919) retourne pourtant un peu à la manière « historique », même si c’est dans un cadre bien plus récent – le Japon de Meiji – et pas du tout « mythique » (ou bien… ?).

 

Nous y suivons une jeune femme se rendant à un bal, à Tokyo, dans un Japon de la haute passablement européanisé ; elle y danse avec un officier français… qui s’avère en définitive être Pierre Loti.

 

En fait, la nouvelle d’Akutagawa est directement liée à une nouvelle de Loti, « Un bal à Yedo », semble-t-il passablement méchante, et en tout cas ironique, pour ce Japon le cul entre deux chaises, et prompt à priser ce qui vient d’ailleurs. N’ayant pas lu cette nouvelle, une bonne dose de l’ironie de la réponse d’Akutagawa m’échappe forcément – à vrai dire, pour vraiment apprécier la nouvelle, sans doute faudrait-il aller au-delà, et connaître non seulement cette nouvelle de Pierre Loti, mais aussi le reste de son œuvre, et probablement sa vie tout autant… J’ai ce sentiment du moins – et comme je suis ignare…

 

En l’état la nouvelle n’est toutefois pas sans charme – la présentation relève son affectation, mais elle me paraît à propos, et elle ne saute pas à la gueule comme dans « L’Eau du fleuve » ; quant aux paillettes dans les yeux de la danseuse, a fortiori si on y ajoute la « révélation » finale, elles font sens à leur manière.

 

Je relève aussi, dans ce texte où l’on devine la déception nécessaire sous la joliesse du moment présent et de sa « mythification » après coup (tout compte fait…), la mention dès la première page d’une « vague inquiétude » étreignant la jeune fille – or c’est ainsi que l’on traduit en français la note d’Akutagawa expliquant son suicide, quelques années plus tard… Je ne sais pas toutefois si les expressions japonaises sont équivalentes. Quoi qu’il en soit, la « vague inquiétude » imprègne bien ce texte aux abords pourtant souriants…

 

Bien aimé.

 

EXTRAITS DU CARNET DE NOTES DE YASUKICHI

 

Mais le recueil prend alors une orientation plus marquée, dans la foulée du prélude constitué par « Les Mandarines », mais sur un mode un peu plus ample – mais faussement, peut-être, car en jouant de la succession de brèves saynètes très « tranches de vie », où il ne se passe pas forcément grand-chose, l’idée étant de faire surgir malgré tout quelque chose de ce rien, dans un cadre contemporain où s’exprime la subjectivité de l’auteur ; à une époque par ailleurs où il écrit semble-t-il moins de fictions, mais se pose d’oppressantes questions d’ordre théorique. L’autobiographie y a un rôle essentiel, plus ou moins déguisé tout d’abord, mais de moins en moins par la suite.

 

C’est tout d’abord le cas de « Extraits du carnet de notes de Yasukichi » (« Yasukichi no techô kara », 1923). Yasukichi, qui enseigne l’anglais dans une école rattachée à l’armée de mer, s’ennuie, comme de juste ; à bien des égards, on peut sans doute y voir l’auteur (qui, si j’ai bien compris, a alors livré plusieurs de ces textes « Yasukichi »).

 

Se succèdent ici cinq brèves anecdotes rapportant son morne quotidien, les gens qu’il croise, leurs bassesses et grandeurs, ou plus probablement leur insignifiance – encore que… Non sans humour, à l’occasion – éventuellement un peu tordu. Non sans colère aussi – un caractère qui tendra à s’amenuiser par la suite, quand la peur et la honte l’emporteront…

 

Mais je ne peux pas prétendre que ça m’ait emballé plus que ça, si la plume est belle, et si les portraits sont fins.

 

BORD DE MER

 

Dans ce goût-là, « Bord de mer » (« Umi no hotori », 1925), m’a étrangement davantage séduit. Le mode est assez proche, mais la façon peut-être plus radicale – la dimension de « récit » s’amenuise encore dans les saynètes, il y a comme une affirmation parfaitement assumée de ce que « rien ne se passe », un néant évoqué avec une « touche lente », pour reprendre deux expressions figurant dans la brève présentation de la nouvelle.

 

C’est étonnamment plus souriant, aussi – du moins, j’ai eu cette impression passablement bizarre ; qui vient sans doute de la relative sérénité qui se dégage des esquisses ? Là où Yasukichi cédait éventuellement au mépris en sus de la morosité, il y a ici quelque chose de plus détaché et aimable, chez ce narrateur qu’on assimile plus que jamais à Akutagawa, et qui dissimule à peine ses amis et collègues sous des initiales…

 

La présentation relie pourtant la rédaction de ce texte au traumatisme du grand tremblement de terre du Kantô (1923) – qui a anéanti Tokyo, laquelle a été rebâtie très vite sur un mode plus « moderne » et occidental. Mais c’est une dimension qui me dépasse totalement à la seule lecture de ces saynètes en bord de mer…

 

ENGRENAGE

 

Les textes qui précèdent immédiatement, globalement, m’ont moins séduit que les récits « historiques » qui précédaient. Mais cette nouvelle manière est parachevée dans les deux derniers textes, dont la superbe a quelque chose de profondément douloureux voire gênant – il s’agit de textes posthumes, imprégnés de bout en bout du désir de suicide… C’est l’expression de la douleur d’un homme obsédé par la mort, au point de l’accueillir comme un soulagement nécessaire – terrible, mais inévitable. Il en livre donc un double récit terriblement frontal, d’abord sur un mode assez proche des deux textes qui précèdent, ensuite dans une tout autre veine relevant plutôt de la poésie, évoquant la pente inéluctable qui le conduit à mettre de lui-même un terme à une vie devenue impossible – à moins qu’elle l’ait toujours été. Lugubre et tragique…

 

« Engrenage » (« Haguruma », 1927, publication posthume) poursuit, au moins sur le plan formel, l’approche de « Extraits du carnet de notes de Yasukichi » et de « Bord de mer », mais l’effet est tout autre ; si, comme dans ce dernier, Akutagawa ne se déguise plus vraiment, écrivant à la première personne et semant son texte d’allusions à son œuvre (la rédaction des « Kappas », par exemple) ou à ses proches, le sentiment produit est on ne peut plus différent. À tort ou à raison, j’avais perçu dans « Bord de mer » une étonnante sérénité, une forme de détachement éventuellement lumineuse… Mais ici, c’est la douleur qui domine (la colère de « Yasukichi » n’est plus de mise elle non plus) – suscitée par la peur et l’identification.

 

Le texte s’ouvre peu ou prou sur le suicide du mari de la sœur de l’auteur, qui le teinte d’emblée de noir et de blanc – couleurs du deuil qui l’obsèdent, comme l’obsèdent mille autres choses insignifiantes, autant de détails du quotidien qui prennent pour lui la forme de sinistres augures de son inéluctable sortie. On a pu parler d’hallucinations – au caractère limite fantastique, d’ailleurs, ainsi avec cet inconnu en manteau de pluie qui pourrait être un fantôme… Mais tout constitue une menace – l’auteur est bien pris dans un engrenage de significations outrées, et sans doute est-il conscient à sa manière de ce caractère, mais il s’abandonne bel et bien au mécanisme suicidaire.

 

Texte terrible, à la conclusion sans appel : « Je n’ai plus la force de continuer à écrire. Vivre dans ces conditions m’est devenu une souffrance intolérable. Ah ! Si quelqu’un pouvait avoir le geste de m’étrangler tout doucement pendant mon sommeil… »

 

Au-delà, « Engrenage » n’est pas un document, un cas clinique : c’est un récit subtil et poignant, pleinement littéraire – au sens où il a bien plus qu’une « simple » valeur de témoignage.

 

LA VIE D’UN IDIOT

 

C’est sans doute encore plus vrai de l’ultime texte, « La Vie d’un idiot » (« Aru ahô no isshô », 1927, publication posthume – il s’agit d’un texte figurant dans une dernière lettre à un ami, Kume Masao, lui laissant le douloureux choix de la publication ou pas…).

 

Le titre du recueil ne doit pas nous tromper : cette dernière œuvre relève bien plus de la poésie que de la prose. Il s’agit d’une série de 51 brèves vignettes composées peu avant la fin, et ne laissant aucun doute la concernant (la dernière de ces vignettes, intitulée « Défaite », va jusqu’à mentionner le Véronal dont il fera une overdose…). Il s’agit là encore d’une variation sur l’autobiographie (retour à la troisième personne, étrangement ou pas), mais qui délaisse le rendu prosaïque du moment présent, dans une suite d’anecdotes élaborées, pour envisager la vie entière de l’auteur au travers d’instantanés, avec le recul d’un philosophe et la plume d’un poète – éventuellement d’un Bashô, qui l’a donc, semble-t-il, beaucoup « accompagné » dans ses derniers moments. La forme de ces miniatures peut certes évoquer le haïku, mais avec un effet bien différent sur votre serviteur…

 

Le texte pourrait être d’un auto-apitoiement insupportable – tentation qui sourd déjà dans « Engrenage », forcément ; mais il y a pourtant bien plus : une authentique valeur poétique, qui transcende les anecdotes et souvenirs ; le prisme est bien sûr douloureux et tragique, mais la force demeure.

 

Le texte renseigne en outre sur les obsessions névrotiques de l’auteur, et tout particulièrement son complexe de la folie : fils de la folle fréquentant la fille de la folle, il se voit marqué du sceau du destin, le condamnant à de lugubres séjours dans de terrifiants hôpitaux psychiatriques… L’ascendance en la matière impose sa griffe très vite, et ne lâche plus l’auteur.

 

Tout n’est cependant pas morose dans ce dernier témoignage – il y a des moments lumineux, quand par exemple l’auteur rencontre son maître Natsume Sôseki… ou que ce dernier décède, ce qui renvoie au soulagement de Jôsô dans « Lande morte » ; ou encore quand il apprend la peinture via Van Gogh, ou plus largement l’art et la beauté en contemplant un banal objet de cuisine…

 

Oui, l’art, sous toutes ses formes, y a une place essentielle. On aurait pu l’espérer salvatrice… mais ce n’est pas le cas. Au-delà, la souffrance et la honte, suscitant parfois la colère (« Mais lui savait fort bien quelles étaient les racines de son mal : la honte de soi et la peur des autres ; les autres... – cette société qu'il méprisait ! »), et le grand tremblement de terre du Kantô est bien une occasion de choix pour exprimer cette haine des autres fondée sur le dégoût de soi. C’est qu’il a toujours la conviction d’être en dessous de tout, de ne pas être assez bon époux ou père ou écrivain…

 

C’est aussi beau qu’insupportable.

 

CONCLUSION

 

Recueil étonnant et enrichissant, bouleversant aussi au point où c’en est douloureux, La Vie d’un idiot et autres nouvelles propose de nouveaux aperçus de la vie et de l’œuvre d’Akutagawa Ryûnosuke, qui ne s’est certes pas arrêté aux brillantes nouvelles composant Rashômon et autres contes. Il faut cependant prendre en compte cette dimension très éprouvante – qui, forcément, ne m’a pas laissé indifférent…

 

J’ai encore deux recueils d’Akutagawa dans ma bibliothèque de chevet, La Magicienne et Jambes de cheval ; ça viendra, ça viendra…

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CR 6 Voyages en Extrême-Orient : Lame, l'arme, larmes (01)

Publié le par Nébal

CR 6 Voyages en Extrême-Orient : Lame, l'arme, larmes (01)

Première séance du scénario de Fabien Fernandez « Lame, l’arme , larmes », tiré de 6 Voyages en Extrême-Orient. Vous trouverez les éléments préliminaires ici.

 

Je maîtrisais. Les cinq joueurs étaient présents, qui incarnaient donc Goto Yasumori, la voleuse, Hira Ayano, la montreuse de marionnettes, Kuzuri Hideto, l’apothicaire, Masasugi Takemura, l’ancien soldat, et Sekine Senzô, l’onmyôji.

 

Au début du scénario, tous les personnages sont au village de Kengo, dans le centre nord de Kyushu. Takemura travaille dans son potager, comme d’habitude, tandis que Senzô se « ressource » dans la forêt un peu plus loin. Quant à Yasumori, Ayano et Hideto, ils passent le temps en discutant à l’auberge tenue par Masako…

 

I : LE MESSAGER

 

[I-1 : … : « le Messager », Nagisa ; Kioyosada, Masako] Par un doux après-midi où le village de Kengo s’abandonne à la monotonie alanguie, un étranger fait son apparition, qui attire bientôt les regards curieux. Sa mise est pathétique – même au regard des paysans pauvres du village. Aussi le sabre dans son fourreau, qu’il arbore en évidence, suscite-t-il d’autant plus l’étonnement. Il s’assied sans un mot sur la margelle du puits, au centre du village, et pose l’arme sur ses genoux – il attend quelque chose, visiblement, mais quoi ? Il n’a rien dit, et ne semble pas sur le point de le faire. Plusieurs villageois, pourtant, ont tenté de l’accoster, mais son regard noir les a vite dissuadés de prolonger l’expérience… Il se comporte différemment quand c’est Nagisa, le serviteur du chef du village, Kioyosada, qui ose enfin l’approcher ; il lui fait signe de venir, et, une fois le domestique un brin inquiet à ses côtés, il lui chuchote quelque chose à l’oreille. Nagisa hoche la tête, s’éloigne en direction de l’auberge, s’interrompt un moment comme pour appeler les encouragements de l’homme au sabre, et rentre enfin dans la boutique de Masako.

 

[I-2 : Yasumori, Ayano, Hideto : Nagisa ; « le Messager », Kioyosada, Takemura, Senzô] Nagisa semble soulagé de constater la présence de Yasumori, Ayano et Hideto dans la grande salle de l’auberge, où il espérait bien les trouver. Le serviteur de Kioyosada cite alors les paroles du « Messager » (que les convives avaient aperçu, il les avait surpris, mais sans pour autant les inciter à rompre leur bavardage) : l’homme au sabre lui a dit de les rassembler tous les trois, ainsi que Takemura et Senzô, absents, car il souhaite leur dire quelque chose. Il n’a pas précisé quoi, répond-il à Ayano qui s’en enquiert, seulement qu’il ne parlerait qu’en présence des cinq. Après quoi Nagisa s’en va chercher les absents – ce que Yasumori lui avait suggéré de faire au plus tôt, mais sans doute comptait-il de toute façon agir ainsi ; tout au plus se rend-il d’abord auprès de l’homme au sabre, pour l’avertir de ce qu’il va chercher les autres – et « le Messager » a l’air très pressé…

 

[I-3 : Yasumori : « le Messager » ; Nagisa, Takemura, Senzô, Ayano, Hideto] Yasumori n’attend pas le retour de Nagisa avec Takemura et Senzô. Si Ayano et Hideto restent pour l’heure dans l’auberge, elle se rend auprès de l’homme au sabre, assis sur la margelle du puits. Inutile pour la jeune fille de se présenter : l’étranger la reconnaît aussitôt et l’appelle par son nom. Il n’en dira toutefois pas plus tant que tous ceux qu’il a cités ne seront pas là. Yasumori patiente cependant à ses côtés : elle constate à n’en plus douter la très grande valeur au moins du fourreau si ce n’est du sabre ; elle apprécie aussi, aux premières loges, l’asocialité de l’homme au sabre, qui chasse systématiquement de son regard intimidant quiconque ose l’approcher – Yasumori perçoit bien son caractère d’exception.

 

[I-4 : Takemura : Nagisa ; « le Messager », Senzô] Nagisa parvient à la ferme de Takemura – qui travaille dans son jardin, comme de juste. Nagisa lui parle de l’homme au sabre et de sa requête. Takemura est taciturne, et pas plus que ça disposé à abandonner ses légumes sans plus d’explications… Mais Nagisa ne peut pas l’éclairer davantage. Il parle néanmoins du sabre, visiblement de valeur… et laisse entendre que l’étranger sait sans doute le manier. Peu sont les hommes, à Kengo, qui pourraient en dire autant – Takemura serait peut-être le seul à pouvoir intervenir en cas de grabuge… Voilà qui convainc davantage l’ancien soldat, qui va se munir de son propre katana, et se rend d’un pas lent au village. Nagisa, quant à lui, doit encore trouver Senzô.

 

[I-5 : Senzô : Nagisa ; « le Messager »] Senzô n’apprécie guère que Nagisa le dérange alors qu’il méditait dans la forêt – et il est d’un naturel condescendant qui ne facilite pas le contact. Mais il ne peut pas prétendre avoir grand-chose à faire, et la monotonie de la campagne le pèse, après des années passées à diverses cours… Pourquoi viendrait-il, cependant ? Et d’autant plus s’il y a du danger, comme Nagisa le laisse entendre ? L’onmyôji laisse un moment le serviteur s’embourber dans les arguments irrecevables, puis accepte généreusement de se rendre au village ; Nagisa le suit, et leur improbable duo ne respire pas la gaieté…

 

[I-6 : Takemura : « le Messager », Yasumori] Takemura arrive au village à proprement parler, et s’arrête à l’orée de la place, à distance de l’homme au sabre. Il attend que tous soient là avant d’approcher davantage ; par ailleurs, sans se montrer menaçant, il garde son propre sabre en évidence. L’étranger le voit et, sans s’avancer vers lui, s’incline respectueusement – ce qui tranche sur son comportement avec tous les autres villageois, Yasumori exceptée… Takemura demeure impassible.

 

[I-7 : Senzô, Takemura, Ayano, Hideto : Nagisa, « le Messager »] Senzô arrive quelque temps après ; il affiche une certaine prestance dans sa démarche – ce qui n’est pas le cas de Nagisa, derrière lui, visiblement apeuré. Le duo cocasse et la fierté éloquente de l’onmyôji amusent vaguement Takemura, mais tout autant Ayano, qui est sortie sur le perron de l’auberge en voyant les nouveaux venus. Hideto reste en arrière et s’interroge – il y avait eu récemment cette sale histoire avec un noble empoisonné, peut-être que…

 

[I-8 : Yasumori, Takemura, Senzô : « le Messager »] L’homme au sabre, comprenant que la situation ne se dénouera pas toute seule, fait signe à Yasumori de le suivre, et rassemble les quatre autres – Takemura constate, à le voir de plus près, son impressionnante fatigue, et sa détermination d’en finir au plus tôt… Finalement, tous se retrouvent sur le perron de l’auberge. L’étranger se pose en face des cinq individus qu’il avait demandé à voir, et, avec une relative brusquerie mais sans se montrer menaçant pour autant, il tend le sabre devant lui. « Ce sabre est votre héritage, à tous. Il vous revient de droit. » Il attend visiblement que quelqu’un s’en empare… Mais personne n’ose. On lui pose des questions, sur ce sabre, sa provenance, ce qu’il entend par « héritage », etc. Mais l’étranger ne répond pas à ces interrogations – il se contente d’attendre, le sabre au bout de ses bras tendus. Senzô constate que le fourreau, au moins, est bel et bien d’une grande valeur – c’est même de toute évidence une antiquité. Instinctivement, il s’approche un peu, prêt à toucher sinon saisir l’objet, et l’étranger lui colle le sabre entre les mains. D’autres questions surgissent mais il n’en tient pas compte ; il se contente dire que sa mission est accomplie, et qu’il va maintenant s’en aller ; il prend aussitôt la direction de l’est, et, est-ce autorité naturelle ou inquiétude latente, les personnages le laissent passer sans un geste pour le retenir…

 

II : L’EXAMEN DU SABRE

 

[II-1 : Senzô, Takemura, Ayano, Yasumori] Senzô sent comme de la magie dans le sabre, il n’a aucun doute à cet égard… Takemura, jusqu’alors en retrait, s’approche de l’onmyôji : il est curieux de voir à quoi ressemble ce katana – en ancien soldat qui est probablement le seul ici à pouvoir apprécier sa valeur en tant qu’arme, et non seulement en tant qu’antiquité. Senzô invite tout le monde à le suivre dans sa maison en bordure du village pour discuter de tout cela – et notamment de sa conviction que l’objet est ensorcelé, d’une manière ou d’une autre. Cette attitude fait ricaner Ayano, qui veut bien le suivre cependant – Takemura, d’un naturel sceptique, ne pense pas autre chose, mais ne voit pas non plus d’inconvénient à suivre Senzô chez lui. Yasumori adopte un comportement très différent, se montrant d’une extrême déférence devant le sabre surnaturel et le savoir ésotérique de l’onmyôji.

 

[II-2 : Ayano, Yasumori : Senzô, Aki] Ils ne sont pas seuls à emboiter le pas de Senzô : Aki, l’ancienne geisha devenue notoirement prostituée, les suit, visiblement un peu éméchée ; Ayano, l’apercevant, se sépare temporairement du petit groupe pour lui parler. La prostituée est amusée par le spectacle – et tout particulièrement par le fait qu’Ayano (sa sœur ?) suive ainsi l’arrogant onmyôjiAyano lui dit qu’elle a ses raisons, dont elle lui parlera plus tard. Boudeuse, Aki titube alors dans une autre direction – à l’évidence en quête d’un client qui aurait davantage de saké (son exclusion de l’auberge n’a en rien arrangé son problème avec la boisson…). Après quoi Ayano rejoint ses camarades, dont Yasumori – qui lui fait part de son chagrin pour la jeune femme…

 

[II-3 : Senzô, Takemura, Yasumori, Ayano : « le Messager »] Ils arrivent alors à la maison de Senzô, à la lisière du village. La demeure est forcément un peu rustique, mais son propriétaire l’a décorée avec une exubérance de luxe inconnue dans ces parages – s’y trouvent de nombreuses œuvres d’art, et bien des livres ou parchemins, en quantité invraisemblable dans un trou pareil. Senzô fait asseoir tout ce petit monde en face de lui, en arc de cercle, sur le tatami de la pièce principale. Avec son éloquence rituelle coutumière, il insiste donc sur le fait qu’il a ressenti une aura magique quand « le Messager » lui a collé le sabre dans les mains. Il souhaite procéder à un examen ésotérique, qu’il faudra peut-être compléter par un exorcisme. Mais son étude un peu plus approfondie lui confirme bientôt que l’objet dépasse ses compétences – il donne globalement l’impression de savoir ce qu’il fait, mais se montre plus ou moins convaincant : Takemura, notamment, est sceptique, et Senzô en a pleinement conscience. L’onmyôji dit enfin qu’il ne peut pas en apprendre davantage pour le moment ; il se montre même assez honnête : il redoute que l’arme soit imprégnée d’un pouvoir maléfique… Yasumori l’approuve dans ses craintes – mais surjoue un peu… Ayano n’est pas vraiment impressionnée : le fourreau est beau, mais qu’en est-il du sabre ? L’onmyôji n’ose pas le dégainer… Il marmonne qu’un rituel de purification à la cascade, peut-être… Ayano ne compte pas attendre éternellement ! Un spécialiste pourrait sans doute en dire plus – tout le monde se tourne vers Takemura. L’ancien soldat s’approche sans un mot et ramasse brusquement l’arme. Rien qu’à la tenir ainsi, dans son fourreau, il perçoit déjà sa qualité exceptionnelle – notamment son étonnante légèreté. Mais sans doute y a-t-il quelque chose en sus – Senzô ne blaguait pas… Takemura dégaine l’arme de quelques centimètres à peine. La finition est incroyable – il y notamment sur la lame comme des gouttes de rosée : pas des imperfections de la forge, bien au contraire, un chef-d’œuvre d’artisanat d’une délicatesse inouïe ! Il dévoile de plus en plus le sabre, avec précaution, et ces premières impressions sont toujours davantage confirmées. Et ce n’est pas qu’une antiquité, ou un objet de décoration – sa beauté phénoménale n’en fait pas moins une arme : d’une maniabilité phénoménale, elle est à n’en pas douter à même de prendre la vie d’un homme – et sans doute l’a-t-elle déjà fait… Takemura crève d’envie de faire quelques moulinets, mais parvient à se contenir ; il range le sabre dans son fourreau, et le dépose devant lui, à l’emplacement exact où il s’en était emparé. L’homme de peu de mots prend soin de confirmer ce que tout le monde a compris : c’est une pièce exceptionnelle. Et, de manière très visible, elle le fascine. Sa solennité ne suscite pas les sarcasmes dont Ayano, tout particulièrement, est coutumière dans ces circonstances ; le petit groupe dans son ensemble se tait, l’atmosphère est lourde, la gravité pèse sur tout le monde.

 

[II-4 : Ayano, Senzô, Takemura : Aki] Mais, si la plupart sont abîmés dans leur contemplation inquiète autant que fascinée de cet « héritage » inattendu, Ayano entend cependant du bruit, dehors – une altercation… impliquant Aki ! La prostituée les avait sans doute suivis et épiés, finalement… Le souci qu’elle se fait pour « sa sœur » l’emporte – de justesse ? – sur sa sensibilité à la beauté de l’arme, son désir difficilement contenu de s’en emparer pour l’observer sous toutes ses facettes. Elle sort du cercle, et se rend à l’entrée de la demeure de Senzô. Le maître de maison lui demande où elle va, elle se contente de dire que cela n’a pas d’importance – juste une envie de prendre un peu l’air, l’atmosphère est tellement étouffante, ici… Takemura la guette, sceptique : sait-elle quelque chose qu’ils ne savent pas ? Il la suit du regard puis, quand Ayano sort de la maison, il se lève à son tour pour la rejoindre.

 

[II-5 : Ayano, Takemura : Kiyoshi, Aki] Ayano constate que Kiyoshi, un villageois notoirement désagréable, s’en prend violemment à Aki. Elle s’interpose, et fait signe à la prostituée de rester derrière elle. Kiyoshi les insulte toutes les deux, les traitant de putes de mille et une manières très imagées mais un brin répétitives. Takemura s’approche, peu ou prou la main sur la garde de son propre sabre. Kiyoshi, intimidé, s’en va sans demander son reste.

 

[II-6 : Ayano, Senzô, Takemura, Hideto, Yasumori : Aki, Kiyoshi ; Masako] Aki pleure dans les bras d’Ayano – et pue encore plus le saké… Ayano la réconforte, à son habitude – mais elle la soupçonne d’avoir tout entendu de ce qui s’est dit chez Senzô. Après avoir remercié Takemura de son intervention, Ayano cherche à savoir où Aki est hébergée, depuis que Masako l’a chassée de son auberge – la ramener là-bas est donc hors de question. Mais c’était justement chez KiyoshiHideto est sorti pour voir ce qui se passait ; constatant l’état dans lequel se trouve Aki, il offre ses services – il a une potion parfaitement adéquate ; Ayano commençant à protester, à la place d'Aki qui en est sans doute incapable, disant qu’il leur est impossible d’acheter ce remède, Hideto le lui offre. Mais ils savent très bien qu’elle remettra ça dès qu’elle sera un peu remise… Il lui faut d’abord du repos – et donc un toit. Ayano demande humblement si Takemura ne pourrait pas lui faire une petite place dans sa ferme, mais Yasumori, sortie elle aussi sans qu’on y ait jusqu’alors pris garde, a une autre suggestion : Takemura est pauvre, il habite loin, elle laisse même entendre que l’hygiène de sa ferme est plus que douteuse… Mais Maître Senzô, lui, est riche, il a beaucoup de place, et bon cœur ! Senzô, sorti à son tour, perçoit bien la moquerie… Mais pas question : une prostituée chez lui ? C’est hors de propos ! Et pourquoi n’irait-elle pas dormir chez Yasumori ? Mais ce n’est pas chez elle, elle vit chez sa tante, qui ne pourra jamais… Elle-même a parfois du mal à y retourner ! Aki a finalement bu la décoction de Hideto, mais elle tombe visiblement de sommeil. Ayano excédée fait les gros yeux à Senzô : ils connaissent tous la réputation d’Aki, mais qu’importe ! Elle doit se reposer. La montreuse de marionnettes assure l’onmyôji que la jeune femme ne lui causera aucun dommage, pas plus à ses biens qu’à son statut. Mais Senzô n’apprécie pas qu’Ayano tente de le manipuler ainsi, et en public qui plus est… Tous autant qu’ils sont, ils l’énervent, et il en a plus qu’assez qu’ils abusent ainsi de la situation ! Il n’hébergera pas de traînées et de saoulardes ! Qu’ils s’en aillent tous !

 

[II-7 : Senzô, Takemura, Hideto : « le Messager »] Senzô a bien d’autres choses à faire : il lui faut s’occuper du sabre. Mais Takemura n’apprécie pas son attitude autoritaire. D’autant que « le Messager » a dit que le sabre était leur héritage à tous : pourquoi lui seul déciderait-il de son sort ? Senzô feint de se reprendre : il ne va pas s’en occuper tout seul… C’est simplement qu’ils semblent tous s’intéresser bien davantage à la prostituée qu’à leur héritage… Mais Takemura dit que ce n’est pas son cas. Senzô, dans ce cas, l’invite à le suivre. Hideto se joint à eux : il faudrait au moins faire une estimation du sabre, qui a l’air d’une grande valeur – et oui, c’est bien à eux cinq qu’il appartient… Takemura l’approuve.

 

[II-8 : Ayano, Senzô, Yasumori, Hideto : Aki ; Masako] Ayano est dans de tout autres dispositions : elle jette un regard noir à l’infect Senzô, et reste à l’extérieur, Aki somnolente dans ses bras. Elle demande à Yasumori de trouver de l’aide ; peut-être, effectivement, pourrait-elle faire jouer quelque faveur, trouver au pire une botte de foin dans une écurie… Hideto approuve rapidement, mais rejoint vite les autres dans la demeure de Senzô. Mais, à tout prendre, Yasumori tenterait plutôt de ramener Aki à l’auberge – que Masako le sache ou pas ; cela serait plus approprié pour la surveiller, en outre… Ayano accepte de tenter le coup.

 

[II-9 : Ayano, Yasumori : Aki, Masako, Mino] Les deux jeunes femmes traînent donc Aki jusqu’à l’auberge de Masako. Ayano, qui préfère jouer la carte de l’honnêteté, plaide la cause d’Aki devant Masako, mais l’aubergiste est intraitable – elle a fait beaucoup de choses pour Aki, mais il est hors de question qu’une prostituée souille son établissement ! Yasumori s’adresse plus tard à Mino, la fille de Masako, toujours restée proche d’Aki, et obtient d’elle une place à l’étable – à la condition bien sûr que Masako n’en sache rien ! Yasumori accepte, et offre de veiller l’ivrogne – elle l’apprécie, elle aussi, et s’est de toute façon une fois de plus disputée avec sa tante, elle n’a guère envie de rentrer chez elle…

 

[II-10 : Senzô, Hideto, Takemura] Dans la demeure de Senzô, les trois hommes discutent à bâtons rompus. L’onmyôji, tout particulièrement, ne cesse de répéter les mêmes questions, auxquelles personne n’a de réponse : qu’est-ce que ce sabre ? Pourquoi leur revient-il ? Qu’en faire ? Etc. Hideto envisage de soumettre le sabre à l’expertise du forgeron de Kengo, Fusamasa, mais la proposition n’est guère discutée. En fait, Takemura s’inquiète surtout de l’endroit où conserver le sabre – il ne propose pas forcément sa ferme, mais, à demi-mots, laisse entendre qu’il n’a guère confiance en les deux autres… Senzô balaye cette crainte : il est déjà riche ! Aussi est-il immunisé au désir de richesse… Sans doute vaut-il mieux que le sabre reste en sa possession – d’autant plus qu’il semble avoir un potentiel magique… Takemura, en grognant, accepte que le sabre reste chez Senzô – mais dans un coffre, dont l’unique clef sera gardée par un autre (lui-même, probablement…). Senzô n’y voit aucun inconvénient, range le sabre sous les yeux de ses deux compères dans un coffre, le verrouille, et en tend la clef à Takemura, qui s’incline.

 

[II-11 : Hideto, Ayano : Masako] Hideto retourne alors à l’auberge. Il y retrouve Ayano, fatiguée, qui dîne dans la grande salle malgré la réprobation de Masako – en fait largement surjouée, la vieille bonne femme n’est pas rancunière… Les deux voyageurs passent une agréable discussion, à multiplier les anecdotes sur leurs rencontres – leur mode de vie relativement similaire les incite à la confiance mutuelle.

 

[Ellipse. L’action reprend le lendemain matin.]

 

III : L’AUBE DE LA MALÉDICTION

 

[III-1 : Takemura] Takemura a passé une mauvaise nuit… Lui qui est d’habitude si matinal peine cette fois à se lever ; il a la sensation inquiétante que quelque chose ne va pas, sans pouvoir mettre le doigt dessus…

 

[III-2 : Hideto] Hideto s’éveille dans sa chambre à l’auberge. Son chat n’est pas là ?

 

[III-3 : Yasumori : Aki] Yasumori n’a pas pu veiller Aki bien longtemps ; étrangement fatiguée, elle a bientôt somnolé, puis s’est tout bonnement endormie, à l’instar de la prostituée. Quand elle se réveille au matin dans l’étable, courbaturée et un peu hagarde… elle trouve le cadavre d’Aki à côté d’elle, tout violacé, baignant dans son sang.

 

[III-4 : Yasumori, Ayano : Masako ; Mino, Aki, Hideto, Kioyosada, Senzô] Yasumori est stupéfaite et horrifiée, mais parvient à se contenir. Elle ne tarde guère à se rendre à la chambre d’Ayano, en parvenant à éviter Masako (matinale, elle l’entend tousser, plus encore que ces derniers jours) et Mino tout autant – elle procède avec calme et froideur. Elle réveille doucement Ayano, la prépare au pire, et révèle la mort d’Aki – elle précise l’état du cadavre, et ne manque pas de faire part de son hypothèse : Aki aurait été empoisonnée… Cet apothicaire lui paraît louche, qu’est-ce qu’il y avait au juste dans cette potion qu’il a si généreusement offerte ? Ayano est aussi abattue que terrifiée ; elle avait toujours craint que cela finisse par arriver – Aki et ses fraques… Mais Yasumori se montre autrement froide : ce cadavre est un problème pour elles – Aki n’était pas censée dormir à l’auberge. Revenant sur la potion, Yasumori fait la remarque qu’eux seuls savent que Hideto l’a offerte à Aki, du moins le croit-elle. Quoi qu’il en soit, faut-il déplacer le cadavre discrètement, ou dire la vérité à Masako et au chef du village, Kioyosada ? Elle laisse le choix à Ayano : après tout, c’est sa sœur ? Mais Ayano est désemparée, certainement pas en état de réfléchir froidement comme le fait Yasumori… Mais celle-ci insiste : cette mort « n’est pas normale » ; même en supposant que Hideto n’a pas empoisonné Aki – elle convient en douter… Peut-être faudrait-il d’abord en parler à Maître Senzô ? Ayano n’a aucune confiance en lui ; elle admet qu’il dispose de connaissances académiques, mais c’est son honnêteté qu’elle met en cause – elle flaire une sorte de chantage… Par contre, elle a plutôt Hideto à la bonne – elle ne le suspecte en rien. Ayano, quoi qu’il en soit, ne veut en parler au préalable, ni à Kioyosada, ni à Senzô ; par contre, elle a confiance en TakemuraYasumori pourrait-elle aller le chercher ? Mais la jeune fille doute qu’elle en ait le temps – en l’état, l’alternative est claire : soit prévenir Masako, soit dissimuler le corps… Toutes deux se rendent discrètement à l’étable, où Ayano contemple dans la douleur le triste spectacle du cadavre d’Aki

 

[III-5 : Hideto, Ayano, Yasumori : Aki ; Takemura] Hideto cherche son chat… Il finit bien par se rendre à l’étable, où il tombe sur Ayano, Yasumori… et le cadavre d’Aki. Ayano est paniquée. Et, à ce spectacle, l’apothicaire, quand bien même il est parfaitement innocent, se doute bien qu’on risque de l’accuser : il plaide son innocence ; il n’ose pas procéder à un examen médical, mais confirme que la mort de la prostituée pourrait bien être due au poison – s’il ne sait pas encore lequel. La crainte de l’apothicaire est palpable mais compréhensible – Ayano le perçoit comme tout aussi misérable qu’elle, et ne l’accuse pas. Mais qui, alors, serait le coupable ? Yasumori leur dit alors qu’elle va tout compte fait prévenir Takemura, c’est un honnête homme qui saura quoi faire, elle les laisse annoncer la mauvaise nouvelle – autrement dit, elle se défile…

 

[III-6 : Senzô, Yasumori : Takemura] Senzô lui non plus n’a pas passé une très bonne nuit – il est vrai qu’en dépit de ses activités il est somme toute rarement confronté à une magie véritable… a fortiori de cette ampleur. Avant de se coucher, il avait d’ailleurs effectué quelques recherches dans ses livres, mais sans résultat : il était trop inquiet pour travailler efficacement, et la futilité de ses tentatives de comprendre la nature du sabre lui a gâché le sommeil. Il est apathique, et n’a guère envie de sortir chez lui… Il interpelle un gamin qui traîne aux environs de sa demeure, afin de lui confier la tâche de rassembler ses cohéritiers… mais Yasumori arrive alors – elle avait dit aux autres qu’elle cherchait Takemura, mais comptait de toute façon voir d’abord l’onmyôji, peu importe ce qu'ils en disaient… Elle lui dit qu’un terrible événement s’est produit à l’auberge ; Ayano ne voulait surtout pas qu’elle lui en parle, mais… Surtout ne pas mentionner qu’il vient de sa part ! La jeune fille n’en dit pas plus et file chez Takemura, laissant Senzô perplexe sur son perron…

 

[III-7 : Takemura : Senzô] Takemura s’est rendormi – et se réveille en sueur. Décidément, il y a quelque chose de pas normal… Il a dormi tout habillé, et vérifie que la clef du coffre de Senzô est toujours dans sa poche de poitrine – c’est bien le cas. Il a la conviction que cette anomalie qui l’angoisse est un manque, et finit par l’identifier : le chien – qu’il n’a pas entendu aboyer, qui n’a pas mangé… Il part à sa recherche, et finit par le trouver dans un coin discret où il s’est caché pour mourir – il baigne dans une mare de son propre sang…

 

[III-8 : Yasumori, Takemura : Senzô] C’est alors qu’arrive Yasumori, qui le hèle à distance ; Takemura, choqué, ne lui répond pas, ne vient même pas à sa rencontre… La jeune fille le cherche partout, criant que « c’est important » ; Takemura finit par la rejoindre. Yasumori lui donne les détails de ce qui s’est passé à l’auberge, et précise qu’elle a croisé Maître Senzô sur la route de l’auberge… Takemura, par prudence, va chercher son katana, et se rend au village d’un bon pas – Yasumori peine à le suivre.

 

[III-9 : Senzô : Yasumori] Senzô est troublé par les informations de Yasumori. En homme posé, il cherche à établir des relations – avec le sabre : un pouvoir mystérieux s’en est-il échappé quand Takemura l’a sorti de son fourreau ? Est-ce une malédiction ? Un monstre rôde-t-il dans les parages ? Il a beau faire, il a du mal à considérer tout cela froidement…

 

[III-10 : Senzô, Hideto, Ayano : Aki ; Kiyoshi, Kioyosada] Senzô se rend enfin à l’auberge. Il y retrouve Hideto et Ayano à l’étable – que s’est-il passé, qu’est-il arrivé à Aki ? Hideto avance que Kiyoshi, avec qui elle avait eu une dispute la veille, aurait pu venir pour lui faire un sort ? Senzô admet que c’est une explication « rationnelle », et qu’il faudrait peut-être l’interroger… En ont-ils parlé à Kioyosada, le chef du village ? Ayano, un brin emportée, répond que non, bien sûr – la mort d’Aki était trop étrange, et elle n’était pas censée se trouver là… L’affaire les concerne tous ! Senzô reconnaît que c’est le cas. L’apothicaire a-t-il procédé à une autopsie ? Hideto n’est guère en état de le faire, a fortiori si le temps presse ; ça ressemble à du poison, oui, mais un qu’il ne connaît pas… Il tente quand même de regarder tout cela de plus près : il n’y a pas de cicatrice d’un coup de dague ou quoi que ce soit, pas davantage de morsure… Les veines ont éclaté, c’est ce qui explique cette teinte violacée ; par ailleurs, elle a craché beaucoup de sang, et fini par s’y noyer. Mais est-ce en rapport avec le sabre ? Hideto n’en sait rien… Ayano, qui n’osait pas envisager cette éventualité jusqu’alors, se rallie à cette hypothèse – il y a une malédiction qui pèse sur eux, et sur leurs proches… Au point où elle en est, elle lève toute ambiguïté : Aki était bien sa sœur… Mais il faut se débarrasser de cet objet maudit, et au plus vite ! Senzô a le même sentiment, il sent une ombre maléfique qui émane de l’épée ; il ne sait pas s’il faut s’en débarrasser, peut-être pas, mais il faut du moins prendre des mesures pour éviter que le mal ne se propage davantage. Peut-être faudrait-il se livrer à un exorcisme dans la forêt, où on enterrerait le sabre de sorte qu’on ne le retrouve plus jamais ?

 

[III-11 : Takemura, Yasumori, Hideto : Aki] Takemura arrive alors qu’ils envisagent cette éventualité, Yasumori à la traîne derrière lui. Il y a de plus en plus de monde dans cet étable… En s’approchant, il découvre le cadavre d’Aki, et fait aussitôt le lien avec celui de son chien. Il ne dit rien, se contente de regarder – un peu ahuri. Il jette à l’occasion un regard noir dans la direction de Hideto – lui aussi pense aussitôt à la potion « gratuite », étrange coïncidence… Rien n’est dit contre lui, mais Hideto sent planer une menace sur lui, il aimerait bien partir…

 

[III-12 : Yasumori, Ayano, Senzô, Takemura : Masako, Aki, Nagisa ; Kioyosada] Yasumori entend quelqu’un tousser : c’est Masako, plus malade que jamais. Ses quintes de toux sont éloquentes – elle se rapproche… Yasumori en fait la remarque, disant qu’il va falloir lui expliquer ce que fait le cadavre d’Aki dans son étable – et elle se cache derrière Ayano… Tous hésitent sur la marche à suivre, et restent finalement en place, à attendre l’arrivée de l’aubergiste. Masako, entre deux toux, peste toute seule contre ce soigneur qu’elle attendait et qui se fait attendre… et finit par les trouver tous, debout dans l’étable ; avec un pas de côté, elle voit le cadavre d’Aki, et hurle aussitôt. Ayano se jette à ses pieds : « Je vous en prie, il ne faut pas… » Masako l’ignore, elle se précipite sur le cadavre qu’elle prend dans ses bras – retrouvant son affection d’antan, qui n’est plus pondérée par ses mœurs tatillonnes… Yasumori, toujours dans l’ombre, dit à Senzô qu’il faudrait maintenant prévenir Kioyosada, le chef du village. Oui, mais Senzô n’y ira pas lui-même ; Yasumori s’y rend, tombe sur Nagisa, et lui dit de transmettre à son maître que « quelque chose de grave » s’est passé, et que Maître Senzô le réclame à l’étable de l’auberge de toute urgence… Ayano reste pour sa part agenouillée auprès du cadavre de sa sœur, se répandant en larmes ainsi que Masako. Takemura, quant à lui, ne pense qu’à son chien, et aux similitudes entre ces deux morts…

 

[III-13 : Ayano, Hideto, Yasumori : Kioyosada, Nagisa, Ako ; Mino] Kioyosada arrive précipitamment avec Nagisa, et voit la scène : « Qu’est-ce qui s’est passé ? » Ayano est assez brusque : « Vous le voyez bien, elle est morte ! » Kioyosada est stupéfait, mais, même dans ces conditions, son côté débonnaire demeure, il n’a rien d’agressif. Hideto suggère que la prostituée a pu être empoisonnée – bien sûr, ce n’est pas une mort naturelle… Nagisa n’y tient plus, il part en hurlant ; d’ici cinq minutes, tout le village sera sur place. Yasumori offre à Masako en larmes d’aller aider Mino à tenir l’auberge ; mais à quoi bon dans pareille situation ? Mino va venir comme les autres, de toute façon… Dans ce cas, Yasumori préfère prendre les devants, et va à sa rencontre.

 

[III-14 : Ayano, Yasumori : Masako, Hideto, Aki, Kioyosada, Mino, Tsunemori, Tsunekiyo ; Kiyoshi, Kuchi] La foule s’amasse aux environs de l’étable – et les rumeurs ne tardent guère à circuler… Ne serait-ce pas Kiyoshi le coupable ? Il s’est disputé avec elle… Mais elle avait bien d’autres clients. Masako s’était fâchée, d’ailleurs… Et Hideto ? L’apothicaire ? Lui-même parle de poison… et il s’y connaît ! D’ailleurs, n’a-t-il pas offert une potion à Aki, la veille ? On l’a vu, on l’a dit… En même temps, un serpent, peut-être ? Ou un fantôme ! Non, rien de si fantasque – probablement une maladie vénérienne… Etc. Ayano se reprend un peu ; elle s’approche de Kioyosada : « Ma sœur est morte ; il faut trouver le coupable, un tel crime ne saurait rester impuni. » Yasumori, de retour avec Mino, scrute la foule, en quête de certaines personnes : Tsunemori, l’idiot du village, est là – qui ne comprend sans doute pas grand-chose à la scène, et garde le sourire. Tsunekiyo, l’érudit, est également présent – quelque peu en retrait, et plus digne que tous les autres… Kiyoshi brille par son absence ; de même pour la vieille folle, Kuchi, la grand-mère increvable de Kioyosada.

 

[III-15 : Takemura, Hideto] Takemura sort de son silence ; il s’approche de Hideto, et, d’une voix faible, dit qu’il a quelque chose à montrer à l’apothicaire dans son potager, qui pourrait aider à comprendre ce qui s’est passé ici. Hideto le suit volontiers, pas fâché de quitter cette foule qui l’accuse plus ou moins ouvertement – à vrai dire, son départ en rajoute, et il y en a même qui le montrent du doigt… Takemura s’en rend compte ; il use de son autorité naturelle pour calmer le jeu, se contentant d’un éloquent langage corporel – les insinuations contre Hideto cessent aussitôt, personne ne souhaite agacer l’ancien soldat…

 

[III-16 : Takemura, Hideto : Kuchi ; Masako, Kioyosada, Senzô] Tous deux, alors qu’ils parviennent à l’orée du village, vers le nord, constate que Kuchi la Vieille est plus loin sur la route, qui semble les attendre – ou du moins les regarde-t-elle en souriant, les yeux fous. Hideto lui fait un signe de la tête, et elle éclate de rire. Elle avance vers eux de son pas de vieille bonne femme. Quand elle arrive à leur hauteur, de sa voix de crécelle, elle leur demande : « Vous allez voir le chien ? » Takemura la regarde sans un mot. Elle se met en face de l’ancien soldat et le saisit par la barbichette de manière badine : « Ça ne sert à rien ! Vous avez le chat, après tout ! » Et elle pointe du doigt un renfoncement sous une maison – s’y trouve le cadavre du chat de Hideto. L’apothicaire est stupéfait ; Takemura reste digne : « Mon chien est dans le même état. » Hideto lâche des yeux le cadavre de son compagnon de toujours, et se tourne vers la vieille folle :

— Vous avez vu quelque chose ?

— Oh, j’ai vu bien des choses… À mon âge, vous savez… Mais j’ai vu – par exemple – cinq personnes. Des gens très divers, qui sont rattachés à Kengo, qu’ils le sachent bien ou pas… Oui, des attaches… Pourtant, il leur faut partir. Sans quoi… eh bien, tout le monde va mourir ! Masako d’abord, j’imagine – elle est déjà bien malade, elle tousse, et ce soigneur qui n’arrive pas… Bah, il ne pourrait qu’arriver trop tard. Ensuite… Kioyosada ? Il est vieux… Moins que moi, forcément – mais ce n’est pas pareil. Bah, peu importe : nous allons tous mourir ! Très vite… Mais ce sera douloureux. Oui, il vous faut partir… Oh, et n’oubliez pas votre héritage !

— Vous êtes complètement folle !

— Mais bien sûr que je suis folle ? Comment je ferais, autrement ? Et ça ne change rien…

Hideto décroche, et ramasse tendrement le cadavre de son chat ; il l’examine : les poils ne lui facilitent pas la tâche, mais c’est probablement la même chose que pour Aki, ces veines qui gonflent et explosent, ce sang qui jaillit de leur gorge et les noie… Takemura n’a plus guère envie de rentrer chez lui – surtout si la vieille devait les suivre. Mais les paroles de Kuchi lui ont fait une forte impression ; il n’a plus qu’une idée en tête : aller chercher Senzô, récupérer le sabre, et, oui – partir…

 

[III-17 : Takemura, Hideto, Senzô : Kuchi, Aki] Kuchi incite Takemura et Hideto à retourner à l’étable, et s’y rend de toute façon. À mesure que la vieille folle approche de la foule se délectant du spectacle horrible du cadavre d’Aki, les rumeurs s’amenuisent. Senzô, la voyant, prend les devants, et l’accoste – elle lui tire tendrement la barbichette à son tour… Yasumori se tient un peu en arrière de l’onmyôji, et tend l’oreille. Senzô, un brin sarcastique, prend la parole :

— Quel bon vent vous amène ?

— Bon vent ? Quelle idée ! Le vent n’est ni bon ni mauvais, c’est juste le vent… Ou bien… Oui, peut-être, en fait ; peut-être qu’il y a des mauvais vents – comme le vent dans votre dos. Un vent qui pue ! (Hilare, la vieille folle fait des bruits de pets et autres allusions scatologiques…) Bah, l’important, bon ou mauvais, c’est que le vent bouge… C’est le propre du vent ! Il bouge ! Aussi, vous devez partir – sans quoi la tempête, prenant toujours plus de force à rester sur place contre sa nature, sera fatale aux gens que vous côtoyez… Tous vont mourir ! Tous !

 

[III-18 : Senzô, Ayano, Takemura : Kuchi] Après la tirade de la vieille, Senzô, solennel, se tourne vers la foule amassée devant l’étable : « Braves gens, calmez-vous ! De mauvais esprits sont à l’œuvre à Kengo… Mais, en tant qu’onmyôji, je vais prendre les choses en main ! Nous cinq, nous sortirons du village et procèderons à l’exorcisme ! » Cette déclaration fait éclater de rire Kuchi – qui se remet à faire des bruits de pets, elle y prend visiblement beaucoup de plaisir… Senzô dit à ses quatre compagnons de se rendre chez lui pour y discuter d’un plan. Ayano va dans ce sens : « Plus rien ne me retient ici, et Kuchi a raison, il faut partir ! » Takemura, la clef du coffre de Senzô dans sa poche de poitrine, suit l’onmyôji – il faut de toute façon aller chercher… l’objet maudit…

 

[III-19 : Yasumori, Ayano : Aki, Takeo ; Noboru, « le Messager », Reizo, Masako] Mais Yasumori et Ayano remarquent un nouveau venu, qui joue des coudes pour apercevoir le cadavre d’Aki : c’est Takeo, un marchand ambulant qui écume le nord de Kyushu et passe régulièrement par Kengo. À ce spectacle hideux, l’étranger pâlit, blanc comme un linge – et les deux jeunes femmes comprennent que ce n’est pas là simplement la réaction bien naturelle d’un homme effrayé par une scène macabre. Yasumori s’approche de lui : « Le malheur accable notre village… Avez-vous déjà vu ça ? » Takeo, les yeux exorbités, hoche lentement la tête. « Où donc ? » Déglutissant, il répond que c’était au relais de Noboru, au nord-est de Kengo, où il s’était arrêté il y a deux jours de cela. Yasumori lui décrit « le Messager » ; mais non – le cadavre ne lui était pas inconnu : c’était Reizo, le soigneur – celui qu’attendait Masako… Mais Yasumori insiste sur l’allure du « Messager » ; elle évite d’appuyer sur le sabre, mais c’est pourtant l’élément qui fait réagir Takeo : oui, au relais, Noboru lui avait parlé d’un homme étrange – la veille de la mort de Reizo

 

À suivre…

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CR 6 Voyages en Extrême-Orient : Lame, l'arme, larmes (00)

Publié le par Nébal

CR 6 Voyages en Extrême-Orient : Lame, l'arme, larmes (00)

Ayant envie de changer un peu, ne serait-ce que temporairement, j’ai proposé à ma table d’Imperium de faire un petit one-shot nippon tiré de 6 Voyages en Extrême-Orient – en l’espèce le scénario « Lame, l’arme, larmes » (bon sang que je déteste ce titre…), signé Fabien Fernandez. Bon, en fait de one-shot, à l’évidence, ça va se prolonger un peu, il faudra au moins deux séances de plus…

 

Avant de passer aux comptes rendus de séances sous leur forme habituelle, je vais livrer ici quelques données préliminaires sur la manière dont nous jouons (j’ai pas mal étoffé le matériau de base à cet égard…) ; cela porte sur le cadre historique, le cadre géographique, le surnaturel, l’adaptation des règles du « D6 light », enfin les PJ incarnés.

 

I : LE CADRE HISTORIQUE

 

Le scénario ne donne absolument aucune précision à cet égard. C’est forcément un Japon féodal, antérieur à Meiji, mais on n’en sait au fond rien de plus… Certes, en l’état, on n’a probablement pas besoin d’en savoir plus ; mais nos échanges nous ont incité à préciser la chose, pour lui conférer un supplément d’âme…

 

J’avais suggéré la veille de l’époque d’Edo. L’idée d’inscrire le récit dans les derniers temps du Sengoku, l’ère chaotique qui a vu enfin émerger les fondateurs du Japon moderne, me paraissait séduisante, à plus d’un titre – au-delà de la seule dimension épique du cadre, riche d’affrontements violents entre antagonistes prompts à dégainer leurs armes, j’aimais notamment l’idée que les marchands et missionnaires occidentaux soient toujours sur place, avec leurs fusils autant que leurs bibles… Idée qui entre en interaction avec le cadre géographique, j’y reviens immédiatement après.

 

À la base, j’avais pensé situer plus précisément le scénario en 1598, juste après la mort de Toyotomi Hideyoshi (le successeur, en dépit de son extraction relativement populaire, d’Oda Nobunaga, en attendant que Tokugawa Ieyasu mette tout le monde d’accord et parachève l’œuvre de ces deux prédécesseurs) – alors qu’il s’épuisait à forcer la fédération du Japon sous sa férule, en l’unissant dans un nouveau projet d’invasion de la Corée ; là encore, il y a un lien avec le cadre géographique finalement retenu.

 

Cette dimension demeure, mais, à la suggestion d’un joueur, nous avons finalement décidé d’opter pour le lendemain de la bataille de Sekigahara (1600), décisive, qui a vu les forces de Tokugawa Ieyasu l’emporter sur ses rivaux – ce qui lui a ouvert la voie lui permettant, en 1603, de reprendre le titre ancien de shogun, et d’inaugurer l’époque d’Edo – ces fascinants deux siècles et demi d’isolement quasi total, qui ont vu le Japon connaître une paix intérieure plus que jamais impensable en plein Sengoku… Une fois de plus, le cadre géographique retenu se prête à exploiter cette dimension.

 

Bien sûr, il ne s’agit pas de laisser l’authenticité empiéter sur les idées et envies dans le cadre d’un scénario se passant très bien de réalisme. On connaît l’injonction (charmante…) d’un spécialiste de cette méthode : « On peut violer l’histoire, si c’est pour lui faire de beaux enfants. » Il s’agit d’appuyer le récit sur un fond pour qu’en jaillissent presque d’elles-mêmes des personnages, des situations, etc. Certainement pas pour restreindre et brimer… C’est également ainsi qu’il faut se poser la question du cadre géographique.

 

II : LE CADRE GEOGRAPHIQUE

 

Là encore, le scénario ne donne aucune indication. Il y a bien quelques noms de villages et de forteresses, mais que je suppose imaginés. Ancrer davantage dans le réel me paraissait utile ; mais dès lors qu’il fallait bien y insérer ces lieux définis préalablement, je ne pouvais que m’éloigner de l’authentique Japon… Plus encore que pour l’histoire, tout ce qui suit est donc « à vue de nez ».

 

J’ajouterai un détail : dans le scénario, s’il n’y a pas d’indications de distances à proprement parler, certaines portent parfois, du moins, sur des temps de trajet… et qui me paraissent beaucoup trop longs, voire carrément invraisemblables dans pareil contexte : il y a notamment, à un moment essentiel, un voyage censé durer un mois ; ce qui me paraît nuire tant à l’histoire qu’à son « réalisme »… J’ai donc éventuellement réduit ces distances, mais tout particulièrement dans ce cas précis.

 

Une fois adopté le cadre historique de la bataille de Sekigahara, nous avions envisagé de situer le point de départ du scénario – le village de Kengo – dans les environs du champ de bataille, a priori dans le Kansai, non loin de Nagoya, pas très loin de Kyoto non plus. Mais ce cadre ne m’emballait pas, j’étais tenté par quelque chose de bien plus sauvage…

 

Au regard de certains thèmes portés par le cadre historique, je me suis finalement décidé pour l’île méridionale de Kyushu – et ai constaté à la relecture du scénario, quand bien même celui-ci ne donnait pas d’indications à ce sujet, que c’était probablement, des quatre grandes îles composant l’archipel du Japon, la plus appropriée à la logique de l’histoire. C’est l’occasion de jouer de plusieurs des thèmes esquissés dans le cadre historique, dont la proximité avec la Corée, et la présence des marchands et missionnaires européens – tout particulièrement dans le port de Nagasaki, qui leur était alors peu ou prou réservé ; enfin, l’île était tout particulièrement divisée entre partisans et adversaires de Tokugawa Ieyasu – au lendemain de la bataille de Sekigahara, cela pouvait avoir son importance, et les PJ, en passant du territoire d’un daimyô à l’autre, pouvaient ainsi passer d’une allégeance à l’autre, ou plus exactement, dans ces circonstances, osciller entre vassaux fidèles et dument récompensés par le futur shogun, et seigneurs ayant choisi le mauvais camp et s’en mordant éventuellement les doigts…

 

Le scénario débute dans le petit village de Kengo – auquel sont liés tous les PJ d’une manière ou d’une autre. Je l’ai situé dans l’arrière-pays montagneux du centre nord de l’île, zone assez sauvage pour justifier le sentiment d’isolement et de rusticité qui doit peser sur les PJ au moins dans les premiers temps de l’aventure. Les villes sont donc assez loin, parmi lesquelles Nagasaki ou Fukuoka sont pourtant parmi les plus accessibles – à condition d’être prêt à un voyage éventuellement compliqué. Le village de Kengo ne figure pas sur une route commerciale – ou une route quelle qu’elle soit, d’ailleurs. Mais des marchands itinérants s’y rendent régulièrement (et d’autres professions vagabondes, on aura l’occasion de le constater avec les PJ), entretenant un vague lien avec un Japon plus civilisé.

 

J’ai ensuite réparti les autres lieux du scénario sur la carte de Kyushu (j’ai préféré ne pas quitter l’île, et c’est notamment à cet égard que le délai d’un mois de voyage mentionné plus haut me paraissait inenvisageable et peu crédible), sans donc toujours respecter les indications de distance, et pas davantage les (rares) mentions des points cardinaux pouvant entrer en contradiction avec ces choix initiaux.

 

III : LE SURNATUREL

 

« Lame, l’arme, larmes » n’est pas un scénario « réaliste ». Il puise dans le folklore japonais, et y figurent des créatures ou situations surnaturelles. Peu désireux de faire de ce Japon-là un « monde secondaire » de fantasy, je m’en suis tenu à cette idée de folklore : c’est bien le « vrai » Japon, et, comme dans le « vrai » Japon, on y colporte des rumeurs portant sur des yôkai, des yûrei, etc. ; la différence, mais sans doute ne doit-elle pas être perçue comme telle dans ce cadre, est que ces superstitions diverses sont parfois tout à fait fondées… Le surnaturel peut à terme jouer un rôle de premier plan, mais il demeure dans la logique d’un monde « réel », perturbé à l’occasion par des manifestations d’un tout autre registre, mais finalement envisagées comme faisant elles aussi partie, à leur manière, de l’ordre du monde.

 

Un point demeurait à traiter à cet égard : les éventuelles capacités surnaturelles des PJ. Le « D6 light » donne quelques indications à cet égard, de manière optionnelle, mais elles sont bien trop lapidaires pour être utiles. J’ai préféré procéder autrement : globalement, le surnaturel est réservé aux antagonistes ; à l’occasion, si un joueur a une bonne idée impliquant une dimension surnaturelle de son personnage, libre à lui de me suggérer une action ou une approche « différente », et à moi de considérer si c’est faisable ou pas, eu égard tant au personnage qu’aux circonstances – c’est parfaitement arbitraire, mais cela autorise des potentialités amusantes, que l’adoption affichée d’un caractère délibérément surnaturel des PJ n’aurait pas nécessairement davantage favorisées.

 

C’est tout particulièrement le cas pour un de ces personnages, qui est un onmyôji (en gros, devin d’une tradition syncrétique empruntant au bouddhisme, au shintoïsme, mais tout autant au taoïsme, éventuellement à d’autres philosophies et sciences occultes chinoises, etc.) : à proprement parler, il n’a pas de pouvoirs magiques définis d’emblée ; cela ne l’a pas empêché, dans la première séance, d’examiner le sabre et d’y sentir la magie – quant à sa tentative d’exorcisme, elle pouvait être aussi « vraie » qu’inefficace, de même que ses gestes et rituels pouvaient constituer une esbroufe destinée à convaincre ses comparses de son talent, ou, tout aussi bien, être parfaitement sincères de sa part… Probablement un peu de tout ça à la fois, d’ailleurs.

 

IV : L’ADAPTATION DES RÈGLES

 

J’ai tout d’abord hésité sur le système à adopter – la gamme « 6 Machins… » est relativement libre à cet égard. J’ai un temps envisagé d’employer FATE Accelerated, qui me paraissait approprié au type d’action du scénario, mais, par flemme peut-être, je me suis finalement rabattu sur le « D6 light » qui est ici proposé par défaut…

 

J’ai eu l’occasion, dans mon compte rendu du volume, de critiquer la présentation de ces règles, leur rédaction, et leur abondance pénible de coquilles ou de lacunes… C’est décidément bien le cas, c’est assez agaçant.

 

Par ailleurs, le système est critiquable sur bien des points ; c’est véritablement sa très grande simplicité, et la possibilité de créer un personnage en trois minutes, pas davantage, qui m’ont fait le conserver. Dès cette partie test, cependant, j’ai pu constater combien la liste des Compétences était critiquable : il y a des redondances et des lacunes de toute part, tandis que les attributions de telle Compétence sous tel ATTRIBUT ne sont pas toujours des plus logiques… Bon, nous ferons avec…

 

Mais il est une règle que j’ai modifiée, car elle ne me satisfaisait vraiment pas ; j’ai donc retenu des conseils et suggestions alternatives proposés par d’aimables forumers de Casus NO… Il s’agit de la règle du dé libre, décidant des échecs et réussites critiques (et tout particulièrement mal présentée dans le bouquin… au point où les réussites critiques n’y figurent même pas !).

 

Adonc : lors de chaque jet de Compétence ou d’ATTRIBUT, un dé doit être distingué des autres (sur table, on distingue à la couleur ; ici, en virtuel sur Roll20, j’ai proposé que ce soit le premier dé jeté) : c’est le dé libre.

 

Le système (complété du fait des lacunes dans ledit volume…) donne cette règle :

  • - Si le dé libre fait 2, 3, 4 ou 5, il est traité comme les autres dés.
  • - Si le dé libre fait 1, c’est un échec critique : indépendamment du résultat des autres dés, l’action échoue, éventuellement de manière spectaculaire – à la discrétion du MJ.
  • - Si le dé libre fait 6, c’est une réussite critique : indépendamment du résultat des autres dés, l’action réussit, éventuellement de manière spectaculaire – à la discrétion du MJ.

 

Mais ce système ne me convient pas trop… Je trouve qu’il accorde une part bien trop importante au hasard : une chance sur six à chaque jet d’avoir une réussite critique, et autant d’avoir un échec critique, ça me paraît vraiment trop… On m’a donc suggéré des règles alternatives, à mon sens plus pertinentes – mais qui limitent du coup le rôle du dé libre :

  • - Si le dé libre fait 1, 2, 3, 4 ou 5, il est traité comme les autres dés.
  • - Si le dé libre fait 6, il devient « explosif » : on ajoute 6 au résultat des autres dés (comme pour un dé normal), mais, en outre, on le relance, et on ajoute à nouveau son résultat ; si celui-ci est à nouveau de 6, on continue, etc. Il n’y a donc pas de réussite critique automatique, mais le dé « explosif » permet de dépasser les scores maximums et de gonfler éventuellement la marge de réussite.
  • - Si, sur l’ensemble des dés jetés, il y a une majorité de 1, indépendamment du résultat de l’ensemble, c’est un échec critique et automatique.

 

Je me suis décidé pour cette règle, et ai eu l’occasion de constater qu’elle était bien moins radicale que la solution de base (dans la partie d’hier, plusieurs jets, bien trop, auraient autrement donné lieu à des échecs critiques…) ; j’en relève deux inconvénients, tout de même :

  • - D’une part, en relativisant autant le rôle du dé libre, elle rend les Points de Personnage nettement moins utiles.
  • - D’autre part, le risque d’échec critique est largement limité par rapport au système de base, mais j’ai l’impression (moi qui suis une tanche en probabilités) que cette règle alternative pénalise du coup les poignées de dés les plus restreintes… N’y a-t-il pas « double peine » ?

 

Pour le moment, on va quand même faire avec.

 

V : LES PERSONNAGES-JOUEURS

 

Les règles de création de personnage étant d’une extrême simplicité, j’ai préféré laisser les joueurs créer d’eux-mêmes leurs avatars plutôt que d’imposer des prétirés (ce que j’avais d’abord envisagé, dans la perspective « one-shot ») ; outre les caractéristiques élémentaires, c’était aussi l’occasion de livrer un background restreint les rattachant au village de Kengo où débute l’aventure. Voici donc les cinq PJ.

 

Goto Yasumori, la voleuse

 

Goto Yasumori est une adolescente rebelle, élevée chez sa tante depuis la mort de ses parents. Elle n’a que mépris pour la vie à la campagne, et n’a aucune intention de reprendre la ferme de sa tante (veuve et sans enfants) le moment venu ; elle a soif de ville, et assume très bien sa réputation guère flatteuse : charmeuse et parfois fourbe, elle a un passif de petits vols, et de mauvaises fréquentations – autant qu’il est possible dans un cadre pareil. La vilaine fille fréquente beaucoup l’unique auberge de Kengo, tenue par Masako.

 

Hira Ayano, la montreuse de marionnettes

 

Hira Ayano est une montreuse de marionnettes itinérante, au moment où cette pratique ancienne se mue insidieusement pour devenir le théâtre jôruri. Elle passe régulièrement par Kengo, où son art déroute et séduit tout à la fois les villageois. Proche d’Aki, la prostituée au passé trouble (on les dit parfois sœurs, sans trop de preuves), elle s’entend également bien avec Tsunemori, l’idiot du village, qui raffole de ses spectacles et de ses jolis pantins.

 

Kuzuri Hideto, l’apothicaire

 

Kuzuri Hideto est un apothicaire, lui aussi itinérant. Son chat noir perpétuellement dans les pattes, il crée et vend des potions qui peuvent être aussi bien des remèdes que des poisons, fonction de la demande… et de son humeur.

 

Masasugi Takemura, l’ancien soldat

 

Masasugi Takemura est un ancien soldat, qui a quitté les troupes du daimyô il y a une dizaine d’années de cela, après bien des campagnes, pour revenir à sa condition de paysan. Il a maintenant une petite ferme légèrement excentrée par rapport au village de Kengo, où il fait pousser d’excellents légumes, qu’il vend au marché une fois par mois. Homme de peu de mots, plus loquace et aimable avec ses légumes qu’avec ses congénères, il a cependant été bien accepté dans la communauté en raison de son ardeur au travail ; les villageois ne se privent pas de répandre des rumeurs, aussi souvent vraies que fausses, portant sur son passé de soldat. La force de l’habitude l’amène à s’entraîner régulièrement – âgé, il n’en est pas moins un combattant redoutable.

 

Sekine Senzô, l’onmyôji

 

Sekine Senzô est né dans le village, mais en est parti assez jeune pour apprendre les arts occultes notamment chinois, tels que la géomancie. Augure apprécié, exorciste aussi le cas échéant, il a suscité le respect de ses semblables, et construit petit à petit une fortune appréciable en échange de ses services fort prisés, qui l’ont conduit à exercer dans la cour de plusieurs daimyôs. Toujours curieux de tout, il s’est notamment intéressé ces dernières années à la religion et aux pratiques de ces étranges Européens au gros nez que l’on croise notamment à Nagasaki – sans y adhérer lui-même, bien sûr. Homme de cour, il a ces dernières années fait partie de l’entourage d’un important daimyô de Kyushu, lequel a cependant péri par seppuku suite à la bataille de Sekigahara, où il avait eu le tort de soutenir le mauvais camp. Privé subitement de ce soutien, Senzô est retourné dans son village natal de Kengo – avec ses livres et sa fortune, éventuellement enrichie encore de ce qu’il avait pu piocher dans les débris de la cour de son défunt maître…

 

Et voilà. Pour la première séance, c’est ici

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Zatoichi, de Kitano Takeshi

Publié le par Nébal

Zatoichi, de Kitano Takeshi

Titre : Zatoichi

Réalisateur : Kitano Takeshi

Titre original : Zatôichi

Année : 2003

Pays : Japon

Durée : 116 min.

Acteurs principaux : Beat Takeshi, Asano Tadanobu, Okusu Michiyo, Guadalcanal Taka, Daike Yûko, Tachibana Daigoro, Kishibe Ittoku…

 

ZATOICHI DANS L’ŒUVRE DE KITANO

 

Zatoichi est le plus récent film de Kitano que j’ai vu – or il date déjà de 2003… Ça fait une paye, l’excellent réalisateur a accompli bien des choses depuis. Peut-être cependant ne suis-je pas tout à fait, ou pas totalement, coupable : j’ai l’impression que ses films ultérieurs ont nettement moins bien été distribués de par chez nous, alors que Zatoichi, sur le plan commercial du moins, avait quelque chose d’une apothéose – c’est même semble-t-il le film de Kitano qui a le plus rapporté, au Japon comme à l’étranger. Par ailleurs, ce film affichant nettement plus que la plupart de ceux qui l’ont précédé (voire tous…) une dimension populaire n’a pas pour autant été boudé par la critique, là encore au Japon comme à l’étranger – il a notamment obtenu au festival de Venise le lion d’argent du meilleur réalisateur ainsi que le prix du public, mais bien d’autres festivals l’ont récompensé. Qu’est donc devenu Kitano depuis ? Il faudra bien que je me renseigne à ce sujet un de ces jours…

 

Mais j’ai un aveu à vous faire : si j’aime ce Zatoichi et l’ai revu avec un indéniable plaisir, je plaide coupable, je le trouve tout de même nettement moins bon que bon nombre des Kitano antérieurs – mais, bien sûr, la comparaison est plus ou moins valide, tant les projets sont différents… et, à vrai dire, ce revisionnage a probablement joué en sa faveur.

 

Première (et unique, sauf erreur) incursion de l’auteur dans le chanbara, le film de sabre japonais, et qui plus est avec un personnage extrêmement populaire du genre (25 films mettant en scène le masseur aveugle entre 1962 et 1973, puis un vingt-sixième en 1989, toujours avec Katsu Shintarô dans le rôle-titre !), Zatoichi ne pouvait sans doute pas avoir grand-chose à voir avec un Sonatine, un Hana-bi ou un Aniki, mon frère, pour s’en tenir aux films emblématiques à base de yakuzas que leur humour improbable ne préserve pas de la tentation suicidaire ; pas davantage avec la fraîcheur de L’Été de Kikujiro ; moins encore, si ça se trouve, avec la gravité esthétisante d’un Dolls, qui précède immédiatement Zatoichi dans la filmographie de Kitano… Ce qui, en soi, n’a rien d’un problème : une des forces du réalisateur est sa capacité à se renouveler et à surprendre.

 

Mais j’ai tout de même l’impression que l’usage de pareil matériau ne pouvait que brider, au moins en partie, la personnalité du réalisateur ; pas totalement, heureusement : un certain nombre de scènes relèvent d’un esprit Kitano parfaitement délicieux et convaincant – ce sont même les meilleures du film, et j’y reviendrai. Au-delà demeurent des codes avec lesquels il fallait bien composer, si la tentation de la subversion était toujours là.

 

En fait, à tort ou à raison, je m’étais mis dans la tête que ce Zatoichi, pour Kitano Takeshi, était un peu ce que Kill Bill avait été pour Quentin Tarentino : un film hommage, où le fun est mis en avant, où les codes sont sans cesse tricotés, et qui gagne peut-être en jubilation référentielle, mais en perdant en personnalité… Ceci étant, ce Zatoichi est bien meilleur que Kill Bill – qui était une énorme déception pour moi, et au-delà, autant le dire, carrément un mauvais film (ou deux mauvais films). Mais ce préconçu explique sans doute en partie pourquoi je n’ai pas prêté attention à la suite de la carrière du réalisateur, à la hauteur de l’enthousiasme qu’il avait jusqu’alors suscité en moi à chacun de ses films ou presque (cela dit, même dans les antérieurs, il m’en manque, hein…).

 

LE PERSONNAGE

 

Zatoichi, donc. Une figure majeure du chanbara, au côté des plus essentielles, les « Baby Cart » et compagnie (que je n’ai pas davantage vus, bon sang, ça fait des années que je me dis qu’il faut que je le fasse !).

 

L’essence du personnage a été conservée (sinon son apparence : la teinture des cheveux de Beat Takeshi, blond oxygéné, est pour le moins… surprenante…) : Zatoichi (qui sauf erreur n’est pas appelé ainsi dans le film – on entend parfois Ichi, mais pas plus, je crois ?) est… un masseur aveugle itinérant ; on a sans doute vu concept plus improbable, mais pas tous les jours… Surtout bien sûr si l’on y rajoute cette dimension essentielle : en dépit de son handicap, Zatoichi est un sabreur d’exception – un des tout meilleurs, forcément, et dont l’art censément basé sur les autres sens que la vue, ouïe et odorat au premier chef (à la Daredevil ou plus encore à la Stick, je suppose qu’il y a un lien…), a bien des occasions de s’exprimer au cours du film : le masseur laisse derrière lui une quantité invraisemblable de cadavres…

 

D’autres traits caractérisent le personnage, de son activité de joueur professionnel (il parie aux dés, devinant au son s’il faut miser sur pair ou impair – son comparse bouffon Shinkichi, incarné par Guadalcanal Taka, atout comique du film, est fasciné par cette méthode qu’il souhaite reprendre à son compte) à son étonnante timidité, éventuellement de façade (Beat Takeshi reprend volontiers son rôle d’homme de peu de mots, secoué de rires un brin gênés – mais en plus sympathique que ses rôles antérieurs de flic ou de yakuza, exprimant l’ultraviolence, ou au moins sa potentialité, jusque dans les scènes les plus innocentes ; Zatoichi dissimule bien davantage cette dimension, sous des atours bonhommes et amicaux).

 

Et, bien sûr, il a au-delà un sens profond sens de la justice, qui en fait un héros au sens de redresseur de torts ; quand il arrive en ville, c’est pour, à terme, défendre les humbles et punir les méchants – à la façon du Sanjuro incarné par Mifune Toshirô dans le Yojimbo de Kurosawa Akira, ou de l’homme sans nom joué par Clint Eastwood dans son remake western spaghetti Pour une poignée de dollars (ce jeu d’échanges du chanbara au western et inversement me fait l’effet d’être important dans le développement des codes des deux genres), le héros, nettement moins cynique qu’il n’y paraît, ne repartira à l’évidence pas tant que des ordures resteront à vaincre et des pauvres gens à secourir.

 

LA TRAME

 

La mise en place

 

En l’espèce, Zatoichi débarque dans une situation complexe, justifiant une mise en place assez longue, où plusieurs fils rouges sont tendus en quelques images préliminaires, qui appellent toutefois un certain temps de développement avant que l’histoire à proprement parler ne s'affiche dans toute sa clarté.

 

Ces premières séquences ont par ailleurs quelque chose de l’attaque en force : d’emblée, nous voyons Zatoichi faire la démonstration de son habileté au sabre contre une bande de lâches brigands.

 

Mais il n’est pas le seul à répandre aussitôt des cadavres sur son chemin : on s’intéresse tout particulièrement au rônin Genosuke Hattori (Asano Tadanobu), habile combattant, mais qui, afin de payer les soins de son épouse malade, enchaîne les emplois de garde du corps (yojimbo, donc), qui l’amènent aux plus sanglants des crimes – la tentation de voir en lui un personnage « positif », simplement piégé dans un engrenage fatal, autrement porté sur le bien, dont sa générosité supposée à l’égard de son épouse devrait témoigner, disparaît au fur et à mesure devant la totale absence de scrupules du personnage ; on sait que le grand duel final l’opposera à Zatoichi… et l’on sait tout autant que le masseur aveugle ne lui fera pas de pitié, car il n’en mérite aucune.

 

Un troisième fil est essentiel, qui met en scène deux geishas (ou fausses geishas, car se livrant visiblement à la prostitution…), dont on devine vite l’imposture : il s’agit en fait d’un frère (O-sei, incarné par Tachibana Daigoro, acteur de kabuki et plus particulièrement spécialisé dans les rôles de femme, onnagata) et de sa sœur aînée O-kinu (Daike Yuuko) ; enfants survivants d’un terrible massacre, il y a dix ans de cela, ils traquent depuis lors les assassins de leurs parents – qui pourraient bien se trouver dans cette ville… Et, en chemin, ils n’ont guère hésité à recourir au vol, voire au meurtre.

 

Bien sûr, tous ces fils sont amenés à se rassembler en une trame unique, mais Kitano prend bien soin d’établir l’exposition avec une certaine minutie – dont la lenteur est cependant illusoire : avec la régularité d’un métronome, les explosions de violence et autres exploits au sabre rappellent au spectateur ce qu’il est en train de voir, participant tout autant à la mise en place de l’ambiance.

 

Les développements

 

Au-delà, le déroulé du film n’accumule pas forcément les surprises – globalement, il suit une pente inéluctable, qui verra les camps se définir, les « geishas » s’inscrivant malgré leurs crimes passés du côté des « gentils », le rônin sombrant quant à lui clairement dans le camp des méchants en dépit de sa femme. Le masseur aveugle, on s’en doute, est du côté de la justice, et n’aura de cesse de la gagner. Sans surprise non plus, les employeurs du rônin s’avèrent bien les coupables du massacre des parents des « geishas »…

 

En fait, les surprises qui demeurent – éventuellement – ne surgissent qu’à la toute fin, et obéissent sans doute à des codes ; elles sont à la limite de la gratuité, mais peut-être d’autant plus amusantes – ainsi de la révélation de l’identité du Grand Méchant.

 

KITANO RÉALISATEUR DE CHANBARA

 

Le fond est donc des plus classique – de manière parfaitement assumée, et parfaitement à propos. La forme, globalement, suit. Moins « personnelle » sans doute que d’habitude, elle est globalement efficace. Et les combats au sabre ont la sècheresse et la violence propres au genre, loin des fioritures de nos films de cape et d’épée ou de braves chevaliers, dont les épées s’entrechoquent sans cesse au gré d’inévitables parades et contres vite annulés : il s’agit ici de tuer à l’économie, en un coup – les vaincus s’effondrent aussitôt, la scène vierge cinq secondes plus tôt est subitement jonchée de cadavres.

 

Dans ce registre qu’on pouvait trouver inattendu pour Kitano, le fait est qu’il se défend plus qu’honorablement – à l’inverse, aurais-je envie de dire, d’un Wong Kar-wai dans The Grandmaster, pour citer un autre film où un auteur pas habitué du genre se frotte à l’action populaire…

 

J’aurais tout de même un bémol à émettre, concernant le sang numérique… Même si ça m’a moins choqué au revisionnage que lors de mon premier contact avec le film à l’époque de sa sortie – on se fait à tout, j’imagine…

 

LES APPORTS PERSONNELS

 

Mais où est Kitano ? Pour l’heure, nous avons un chanbara plus que correct, et c’est déjà bien. Le véritable intérêt du film est cependant ailleurs, à mon sens – parce que, contrairement à mes préventions, et même si c’est sans doute moins marqué que dans ses précédents films, du fait des codes très particuliers associés à la réalisation d’un Zatoichi, Kitano est là et bien là ; souvent pour de brèves saynètes, qui suffisent cependant, dans leur caractère anecdotique, à donner au film une dimension supplémentaire.

 

L’humour

 

C’est tout particulièrement vrai de quelques séquences humoristiques voire burlesques, valant bien à leur manière les jeux débiles des yakuzas sur la plage de Sonatine, ou les mauvaises blagues de Yamamoto dans Aniki, mon frère – ou peut-être plus encore les tendres bêtises de Nishi dans Hana-bi ?

 

Shinkichi y a un rôle essentiel, personnage assurément bouffon qui a pour fonction de susciter le rire au cœur des plus terribles des drames, mais cela va au-delà – s’il a sa part dans les yeux peints de Zatoichi, il n’est pour rien dans l’ambition du gamin simplet courant en hurlant dans une petite tenue improbable autour de la maison de sa tante, O-ume (Okusu Michiyo, délicieuse de sympathie) ; les yakuzas idiots, les sbires arrogants, sont toujours autant d’occasions de susciter le rire sans négliger l’action… Les quiproquos, éventuellement sexuels, sont aussi de la partie.

 

L’usage de la musique

 

Mais la vraie réussite du film me semble être ailleurs, et elle a trait à l’emploi de la musique, qui débouche systématiquement sur toutes les meilleures scènes – les plus kitanesques… C’est d’autant plus étonnant que la partition de Suzuki Keiichi est globalement plus ou moins convaincante…

 

Kitano, pour ce film, avait mis fin à une longue et fructueuse collaboration avec Joe Hisaishi – qui avait commis bien des merveilles pour lui, je pense tout particulièrement à Hana-bi, mais on trouve aussi de très bonnes choses dans la plupart des films de Kitano qu’il a sonorisés. Le réalisateur, cette fois, avançait que la bande originale de ce chanbara devait jouer avant tout des percussions, ce qui n’était pas dans le style de Hisaishi… Il semblerait que les deux se soient en fait brouillé sur Dolls, le précédent film de Kitano, et ils n’ont jamais retravaillé ensemble depuis…

 

Toujours est-il que c’est Suzuki Keiichi qui a composé la bande originale de Zatoichi. Elle fait bel et bien usage des percussions – en fait, c’en est de très loin l’aspect le plus convaincant : les mélodies et ambiances, au-delà, me paraissent bien plus fades…

 

Mais Kitano use des particularités de cette composition au mieux, en créant des scènes de toute beauté, où l’image est en symbiose parfaite avec la musique.

 

Cela peut concerner des scènes par ailleurs plutôt graves : je pense avant tout à l’entrainement à la danse d’O-sei, accompagné par O-kinu au shamisen – instrument qui, d’ailleurs, vient briser le caractère tonal de la composition à l’arrière-plan, suscitant un effet étonnant ; mais la séquence alterne avec une grâce de ballerine le moment présent et les échos d’un douloureux passé : on passe sans cesse de l’enfant à l’adulte, et inversement, c’est profondément touchant et terriblement beau – probablement ma scène préférée du film.

 

Mais c’est une dimension plus sensible encore dans des scènes d’ambiance autrement drôles : à plusieurs reprises dans le film, et très vite d’ailleurs, nous croisons des paysans travaillant la terre en rythme, plus tard aussi construisant un bâtiment ; les gestes du travail se muent en chorégraphie, et intègrent pleinement la musique, dans une dimension effectivement percussive – c’est très réjouissant, allègre et pouvant évoquer en même temps certains aspects saugrenus dans ce contexte de musique concrète voire industrielle !

 

Et, à la fin du film (je ne crois pas qu’on puisse parler de SPOILER pour autant, c’est parfaitement détaché de toute intrigue), Kitano lâche toute retenue en l’espèce, pour un finale orgasmique faisant danser les héros au rythme des claquettes des Stripes, sur fond de taiko, les gros tambours japonais, qui virent à la techno pure et simple ! C’est du n’importe quoi absolu, jubilatoire, et pourtant là encore pas dénué d’émotion – avec cet improbable effet de morphing sur O-sei et O-kinu, une fois de plus partagés entre l’enfance et l’âge adulte… mais cette fois un vibrant sourire communicatif aux lèvres.

 

CONCLUSION

 

Arrivé à cette phase ultime, on est conquis – moi comme les autres, en dépit de mes préventions plus ou moins fondées. Je maintiens que Zatoichi, succès populaire mis à part, est très loin de figurer parmi les meilleurs films de l’excellent Kitano Takeshi. Ça n’en est pas moins une réussite dans son genre, un chanbara efficace et bien fait, et qui bénéficie en outre de touches plus personnelles qui, pour être relativement discrètes, transcendent le résultat.

 

Je l’ai revu avec beaucoup de plaisir – peut-être bien plus qu’au premier visionnage, d’ailleurs… C’est loin d’être toujours le cas !

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CR L'Appel de Cthulhu : Arkham Connection (26)

Publié le par Nébal

CR L'Appel de Cthulhu : Arkham Connection (26)

Vingt-sixième séance de la campagne de L’Appel de Cthulhu maîtrisée par Cervooo, dans la pègre irlandaise d’Arkham. Vous trouverez les premiers comptes rendus ici, et la séance précédente .

 

La joueuse incarnant la chanteuse Leah McNamara était absente. Les PJ présents étaient donc Dwayne O’Brady, l’avocat Chris Botti, et ma « Classy » Tess McClure (ou maintenant « Tess la Rouge »…), maître-chanteuse.

 

I : AVANT L’HEURE

 

[I-1 : Tess/« Diane Pedersen » : Liam, Dwayne O’Brady, Diane Pedersen] Je dois me rendre à Boston ; pour ce faire, je contacte Liam, au Garage Hammer, afin qu’il me procure une voiture, assez luxueuse – du moins à même de ne pas faire tache dans le quartier de l’Omni Parker House. Je me rends au garage, à la porte arrière réservée au Milieu… mais, bien sûr, sous mon apparence de Diane Pedersen. Et les gardes ne me reconnaissent pas, en dépit de mes explications et de ma voix qui n’a pas changé, de leurs noms que je connais, d’anecdotes personnelles que je raconte (l’amourette d’un des gardes avec une femme de ménage de ma connaissance), de la mention de mon « légendaire coup de genou »… J’insiste : je suis Tess, et Liam devait me fournir une voiture ! Un des gardes, s’il est stupéfait, semble prêt à me croire devant l’accumulation de détails, et va se renseigner auprès de Liam – son collègue, lui, m’est profondément hostile. Liam arrive enfin, étonné ; il me rappelle que, pour son anniversaire, j’avais exécuté pour lui une danse bien particulière ; pourrais-je la refaire ? Je m’y résous dans un soupir… Cette fois, il me croit – et le garde qui était allé le chercher est fasciné. Son collègue, quant à lui, se signe et détourne le regard… Liam me tend les clefs, je pars sans plus attendre pour Boston. [Côté équipement, et plus précisément armes, je me suis munie d’un Derringer à la jambe, d’un couteau à l’autre, et d’un 38 dans mon sac à main ; autrement, j’ai de l’argent sur moi – la liasse prélevée par Dwayne dans la mallette du chantage avec Diane Pedersen, entamée par l’achat de ma robe de soirée.]

 

[I-2 : Dwayne/« Leonard Border » : Leonard Border] Dwayne quitte les locaux de la Gazette d’Arkham en voiture (en fait de « taxi », il s’agit d’un chauffeur employé par le journal, qui a peut-être déjà convoyé Leonard Border). Deux heures plus tard, il arrive à un autre hôtel bostonien, afin de se reposer et de se préparer avant le gala du soir à l’Omni Parker House – il demande à ce qu’on revienne le chercher vers les 18h20, pour avoir un peu d’avance (la soirée est supposée débuter vers 19h, plus probablement 19h30). Un groom guide Dwayne dans sa chambre, et constate qu’il n’a pas vraiment d’affaires sur lui – plus tard, Dwayne sera ainsi amené à louer un costume à l’hôtel, mais aussi une sacoche… et un carnet et un stylo, pour prendre des notes – peut-être s’interroge-t-on sur son professionnalisme… En attendant, le groom, en laissant Dwayne dans la chambre, lui annonce que le masseur sera là dans vingt minutes. Dwayne lui laisse 2$ de pourboire.

 

[I-3 : Chris : Michael Bosworth] À l’Omni Parker House, Michael, qui a pu sortir ni vu ni connu du chariot qu’avait amené Chris en chambre froide, va chercher une planque, et avisera pour agir. Chris quitte la réserve, et part à la recherche de la salle de réception. Mais il y en a six dans l’hôtel – dont une bonne moitié a été réservée pour des mariages. Chris retourne en cuisine, où il est aussitôt alpagué par le chef, qui le réquisitionne sans lui demander son avis – il doit assister un garçon de cuisine que le chef ne cesse d’engueuler… Chris se met au travail sans renâcler.

 

[I-4 : Dwayne/« Leonard Border »] Dwayne entend toquer à sa porte ; il regarde par le judas, et voit un type, mi costaud, mi gras, vêtu d’un costume de l’hôtel, et une serviette sur l’épaule : le masseur. Dwayne lui dit qu’il est fatigué, il a besoin de repos – mieux vaut qu’il dorme un peu avant de se rendre au gala… Le masseur lui propose de revenir dans deux heures, et Dwayne accepte.

 

[I-5 : Tess/« Diane Pedersen » : Anna] J’arrive à Boston. Il me faut patienter d’ici au gala. Je décide de me rendre à la planque dont Anna m’avait donné les clefs plus tôt dans la journée – un cabanon dans un quartier désert, avec des petits jardins partagés mal entretenus… Ma voiture détonne dans ce cadre, mais il n’y a pas un chat ; je fais avec. Je compte me rendre au gala avec un « retard de courtoisie », adapté à mon statut, disons 20h plutôt que 19h30 (l’idée est aussi d’arriver quand il y a déjà un peu de foule, pour réduire les risques d’être contrainte à une conversation forcée avec qui que ce soit…).

 

[I-6 : Dwayne/« Leonard Border » : Herbert West, Hippolyte Templesmith] Dwayne s’est reposé. À son réveil, il se palpe la tête, pour prendre la mesure de la différence entre son vrai visage et celui qu’il emprunte – effectivement, il y a une marge sensible au toucher ; il lui faudra faire attention, si jamais il mange, boit ou fume… Le masseur toque à nouveau à sa porte, et Dwayne accepte volontiers ses services. Après quoi, le temps de louer quelques affaires, il est prêt à se rendre à l’Omni Parker House. [Côté équipement crucial, c’est Dwayne qui avait récupéré les trois seringues d’Herbert West – celle qui doit révéler la véritable nature de Hippolyte Templesmith, et les deux destinées à la « réanimation » de cadavres ; mais il n’a gardé sur lui que la première, de couleur bleue, les autres sont restées à Arkham. Côté armes, il dispose d’un .38, qu’il garde dans sa sacoche tout juste louée.]

 

[I-7 : Chris] Le chef cuistot, dans les cuisines de l’Omni Parker House, profite clairement de la présence de Chris, et continuera tant qu’il ne protestera pas – c’est un employé gratuit, il ne va pas s’en priver… Chris suit les ordres, il tient surtout à ne pas se faire remarquer.

 

[I-8 : Dwayne/« Leonard Border » : Leonard Border] Dwayne se rend donc à l’Omni Parker House. Il n’y a pas encore grand-monde devant, mais déjà un policier… et des collègues journalistes à l’affut des scoops et potins. Certains reconnaissent « Leonard Border » et l’interpellent : « Leo ! Fais pas le chien ! T’aurais pas une info ? » Dwayne se contente d’entrer dans l’hôtel avec un petit signe de la main – ce qui lui vaut des insultes… À l’entrée du hall, un employé de la sécurité de l’hôtel demande son invitation, pour la forme, à « Leonard Border » ; Dwayne, qui l’avait soutirée des affaires du journaliste, la lui tend, et le gardien ne la regarde même pas vraiment, lui faisant aussitôt signe d’entrer.

 

[I-9 : Dwayne/« Leonard Border » : Vinnie ; Danny O’Bannion, Brienne, Elaine, Hippolyte Templesmith, Tess McClure/« Diane Pedersen »] Le hall est luxueux – et sans doute très lumineux en tout autre période de l’année. La sécurité y est visible – plusieurs de ces gardes le saluent de la tête… mais un autre va jusqu’à l’accoster : « M. Border ? » Cette voix dit quelque chose à Dwayne – d’autant qu’il y devine un effort pour masquer l’accent irlandais… C’est Vinnie ! Grimé en employé de l’hôtel… « Suite à ce qui vous est arrivé, l’hôtel tient à s’assurer de votre sécurité ; veuillez me suivre, je vous prie… » Dwayne s’exécute. Vinnie le conduit dans une sorte de bureau privé, et ferme la porte derrière eux. Il dit à Dwayne de s’asseoir, il va chercher un rafraichissement… Mais Dwayne le suit du regard, ne s’assied pas, et peut ainsi esquiver l’assaut soudain de Vinnie tentant de le saisir à la gorge ! Il dit aussitôt, en irlandais : « Arrête ! On est du même camp ! J’ai pris l’apparence du journaliste ! » Sa voix étant toujours la sienne, Vinnie, qui avait dégainé un .38, s’interrompt. « Arrête tes conneries, on est tous les deux de la ferme d’O’Bannion ! C’est Dwayne ! » Il incite Vinnie à toucher son visage de sa main libre – ce que fait le bras-droit de Danny O’Bannion, qui constate avec stupeur la différence entre l’apparence et la réalité. « Cherche pas… » lui fait Dwayne. Mais Vinnie veut une preuve supplémentaire, et lui demande le nom de sa régulière : « Brienne ; là, elle est à la garçonnière de Danny, avec l’ex du patron… » Vinnie range son arme : « Quelque part, j’ai envie de dire ʺbien jouéʺ… » O’Bannion lui a ordonné de remplacer un employé « subitement malade », d’où sa présence ici ; il n’est pas très à l’aise – mais c’est peut-être davantage une colère sourde à l’encontre de cet ordre impromptu du patron qu’une véritable inquiétude. Il demande à Dwayne quel est notre plan – il s’agit d’injecter un produit à Hippolyte Templesmith, qui le révèlera pour ce qu’il est… S’il y a du grabuge, Vinnie a repéré une sortie de secours dont il a les clefs, mais il faut établir un mot de passe, un signal ; Dwayne se décide pour : « On a besoin de poulet ! » D’accord… Dwayne signale enfin à Vinnie qu’il risque de croiser « une certaine Diane : c’est Tess ». Vinnie acquiesce, l'air étonné… « Ton ami Templesmith attend les invités tel que toi dans la salle de gala. » Vinnie la lui indique.

 

[I-10 : Chris, Dwayne/« Leonard Border » : Hippolyte Templesmith, Leonard Border] Chris bénéficie enfin d’une pause, qu'accorde gracieusement le chef cuistot à ses larbins avant que la soirée à proprement parler ne débute. Chris demande à un des garçons de cuisine s’il sait dans quelle salle a lieu la réception, et en obtient le numéro. Il va y jeter un coup d’œil. Hippolyte Templesmith s’y trouve déjà, en plein centre, à côté d’une urne destinée à recevoir les donations pour sa campagne électorale ; en face se trouve une estrade destinée aux discours politiques, avec des escaliers sur les côtés ; des bénévoles s’affairent à une table débordant de matériel électoral et publicitaire. Cette pièce n’est visiblement pas destinée à la musique. Chris retourne aux cuisines, et croise Dwayne, sous l'apparence de Leonard Border, en route – ils se reconnaissent ; étant seuls, Dwayne fait un signe de la tête, auquel Chris répond par un clin d’œil. Chris se prépare à faire le service - ça ne va plus tarder. Le chef lui désigne d’ailleurs déjà des chariots de boissons et d’amuse-gueule…

 

II : LA SOCIÉTÉ

 

[II-1 : Dwayne/« Leonard Border » : Vinnie, Hippolyte Templesmith, Margaret Hoover ; Leonard Border] Dwayne pénètre dans la salle du gala, et Vinnie s’y trouve également, jouant son rôle d’employé de la sécurité de l’hôtel. Hippolyte Templesmith aperçoit « Leonard Border », et s’avance calmement dans sa direction : « Leonard, mon ami ! Je vous attendais avec impatience… » Dwayne, conscient de ce que sa voix pourrait le trahir, fait l’enroué, tousse parfois. Une autre invitée de marque entre dans la salle : il s’agit de Margaret Hoover, accompagnée de plusieurs femmes, la plupart dans ses âges, ainsi que d’un vieil homme – ils arborent un écusson reproduisant l’anagramme de son association de lutte contre les disparitions. Templesmith laisse temporairement « Leonard Border » pour féliciter la dame quant à sa « beauté ». Il l’invite, ainsi que « Leonard Border », à se servir en rafraichissements – lui-même reste non loin du buffet. D’autres invités commencent à affluer.

 

[II-2 : Chris : Elsa Ropes, Leah McNamara, Potrello, « La Mâchoire »] Chris en apprend plus sur le déroulement de la soirée – qui aura lieu dans trois salles. La salle du gala, centrale, fait la jonction entre les deux autres. Le dining room est destiné au repas, et c’est là que se trouve le petit orchestre rassemblé par Elsa Ropes (elle-même s’y trouve, à surveiller le travail de ses employés), et Leah en fait partie, qui joue du violon. Le dancing room – qui devrait à terme être moins « sage » – n’est pas encore égayé de musique ; des trois salles, c’est la moins bondée pour l’instant – mais Chris y repère tout de même Potrello, le conseiller municipal et chef de la mafia d’Arkham, qui joue aux cartes avec « La Mâchoire », son garde du corps (ce surnom lui vient de sa réputation de mordre quand il se bat ou torture…), d’une froideur inquiétante. Chris ne s’attarde pas…

 

[II-3 : Dwayne/« Leonard Border » : Hippolyte Templesmith, Margaret Hoover ; Leonard Border, Tess McClure/« Tess la Rouge »] Dwayne se rendait aux toilettes, mais un employé vient le chercher : Hippolyte Templesmith s’inquiète de sa santé… Contraint et forcé, Dwayne revient au petit groupe formé autour de leur hôte. « Ah, Leonard ! » Templesmith, qui n’a pas vraiment eu l’occasion de lui parler, prend cette fois un peu plus de temps pour discuter. « Dites-moi, c’est un véritable miraculé que nous avons ce soir ! » Leonard Border a donc échappé aux griffes de « La Rouge » ? Templesmith est très souriant. Margaret Hoover tremble à la seule évocation de cet enlèvement, mais félicite « Leonard Border » : tant de chance… c’est un cadeau de Dieu ! Quoi qu’il en soit, « Leonard Border » n’aurait raté cette soirée pour rien au monde… Templesmith en profite pour lui donner quelques consignes : il peut interviewer des invités, et les prendre en photo – mais, dans le cas où c’est pour immortaliser leur donation dans l’urne, il faut d’abord avoir leur autorisation. Mais c’est alors que Templesmith remarque que « Leonard Border » n’a pas d’appareil photo, seulement une sacoche… Oui, il est parti en hâte, mais un employé de l’hôtel devrait lui trouver un appareil. Templesmith lui donne une tape sur l’épaule, et lui souhaite une bonne soirée ; qu’il prenne donc la température des invités… Templesmith retourne à ses occupations. Dwayne se demande dans quelle mesure il était suspicieux, mais ce n’est a priori pas le cas – c’est simplement dans ses habitudes de remarquer plein de petits détails que la plupart ne verraient pas… Pour l’heure, il a le sentiment d’être passé au-dessus.

 

[II-4 : Tess/« Diane Pedersen »] Il est temps pour moi d’y aller. Quand j’arrive devant l’Omni Parker House, une foule s’est attroupée devant l’entrée principale – plus seulement des journalistes, davantage de badauds venus se rincer l’œil au spectacle des célébrités… Les effectifs de police ont été augmentés en conséquence. Il y a un parking à l’arrière, réservé aux invités de marque, et je m’y rends – il donne sur une entrée plus « discrète » (sans être sordide ou secrète). Le gardien demande mon invitation, que je n’ai bien sûr pas : « Ah, il fallait bien que j’oublie quelque chose… Quelle journée… » Je prends soin de maquiller ma voix, un peu enrouée. Mais le gardien me dit qu’il n’y a pas de problème – il reconnaît mes magnifiques traits… Je le remercie d’un sourire et pénètre dans l’hôtel.

 

[II-5 : Tess/« Diane Pedersen » : Diane Pedersen] À l’intérieur, forcément, nombre des invités connaissent Diane Pedersen. Un homme m’approche, notamment, enchanté de me voir. Je ne le remets pas, mais suppose à son allure et à ses manières qu’il est dans la finance. Il me parle d’ailleurs bien vite des rapports entre « nos sociétés »… mais je lui dis gentiment que je ne pense pas que ce soit le lieu ni le moment de discuter affaires – d’autant que je suis peut-être un peu fatiguée… Il n’insiste pas.

 

[II-6 : Tess/« Diane Pedersen » : Leah McNamara, « Snake » ; Hippolyte Templesmith, Diane Pedersen] Je traverse la salle de gala sans m’y attarder, espérant que Templesmith ne me remarquera pas pour l’heure. Je me rends aussitôt au dining room, qui me paraît moins dangereux – et plus approprié que le dancing room au regard de la chaste réputation de Diane Pedersen. Là-bas, je reconnais Leah parmi l’orchestre – elle me repère également, et le signifie d’un clin d’œil. Un serveur m’invite à prendre place à une table, ce que je fais – lui commandant un petit assortiment léger. Je repère également Chris, qui me voit lui aussi. Je remarque enfin un serveur noir – plutôt une exception dans un endroit pareil –, mais ne m’y attarde pas. [Il s’agit de « Snake »… mais je ne l’ai pour ma part jamais vu.]

 

[II-7 : Chris : Hippolyte Templesmith] Chris retourne dans la salle du gala, où se trouve toujours Hippolyte Templesmith. Des hommes de sa sécurité privée sont toujours auprès de lui, leur uniforme les distingue des agents de l’hôtel. On en vient aux discours – Templesmith monte sur l’estrade, devant son pupitre, pour remercier ses aimables invités, qui commencent à glisser des chèques dans l’urne au centre de la salle. Chris inspecte discrètement les environs et les pièces adjacentes.

 

[II-8 : Dwayne/« Leonard Border » : Hippolyte Templesmith, Balthazar Wagner, Alexis Ranley] Dwayne s’y trouve également. Il a enfin récupéré un appareil photo – mais prend bien soin, comme Templesmith le lui avait dit, de demander l’autorisation avant de prendre une photo aux environs de l’urne. Les invités de marque affluent toujours davantage – parmi lesquels on relève notamment Balthazar Wagner, vice-président de l’Université Miskatonic, ou encore Alexis Ranley, directeur de l’asile d’Arkham. Dwayne commence à prendre des photos… sauf que son appareil ne fonctionne pas ; mais personne ne s’en rend compte à part lui. Il prend alternativement des notes sur son calepin.

 

[II-9 : Tess/« Diane Pedersen » : Leah McNamara, Elsa Ropes ; Hippolyte Templesmith] Je dîne tranquillement – en remarquant tout de même la présence de la sécurité privée de Templesmith. D’ailleurs, un de ses agents vient me voir : « M. Templesmith veut vous voir dans deux heures au dancing room. » Le ton est impératif, le molosse s’en va sans attendre de réponse… Je remarque que Leah, sur scène, fait quelques couacs à l’occasion, qui lui valent des regards noirs d’Elsa Ropes

 

[II-10 : Chris : Hippolyte Templesmith, Margaret Hoover ; Orson Cushing] Chris, au fil de son inspection des lieux… tombe sur les bureaux de la sécurité de l’hôtel, où plusieurs gardes se trouvent. Chris se dit prêt à les servir – on ne le reconnaît pas, et on s’en étonne, mais il explique être un factotum au service du traiteur, Orson Cushing. L’explication les convainc, et les gardes blagueurs laissent entendre qu’ils veulent bien que Chris les serve, oui – peut-être des boissons « spéciales » ? Chris les laisse au milieu des rires, il s’est fait de nouveaux amis… Repassant par la salle de gala, Chris jette une oreille au discours de Hippolyte Templesmith, qui loue la vie associative d’Arkham, et invite d’ailleurs Margaret Hoover à le rejoindre sur l’estrade. Chris ne s’attarde pas, et retourne dans le dining room.

 

[II-11 : Tess/« Diane Pedersen », Chris : Hippolyte Templesmith, Dwayne/« Leonard Border »] Quand je vois Chris revenir dans le dining room, où j’ai lentement dégusté mon assiette, je me rends au comptoir, au prétexte de jeter un œil aux plats qui s’y trouvent, en fait dans l’espoir de pouvoir m’entretenir discrètement avec lui (j’avais d’abord songé aux toilettes, mais impossible : les toilettes hommes et femmes ont des entrées différentes). Chris m’y rejoint – s’assurant de ce que personne ne prête attention à nous, il m’explique la disposition de chacun ; je lui dis que j’essaye pour l’heure d’éviter Templesmith, mais je ne vais pas y couper : un de ses sbires m’a signifié qu’il voulait me voir dans un peu moins de deux heures au dancing room. Chris propose de se trouver là le moment venu, au cas où… Peut-être Dwayne pourra-t-il faire de même. Mais est-ce un rendez-vous privé ? Je dois le retrouver au dancing room, mais n’en sais pas davantage... Est-ce que je compte rester ici en attendant ? Non, il me faudra bien passer par le gala, tout autre comportement serait bien plus suspect… Par ailleurs, je souhaite faire un repérage du dancing room, et, pour ce faire, il me faut de toute façon passer par la salle du gala. Chris me demande si j’ai un autre message à transmettre à Dwayne, mais ce n’est pas le cas – il faut juste qu’il soit au courant pour mon rendez-vous. Chris se retire.

 

[II-12 : Dwayne/« Leonard Border » : Robert Carlyle, Erica Carlyle, Nathan Hardwicke, Helen Hardwicke, Hippolyte Templesmith, Margaret Hoover, Vinnie] Dwayne, dans la salle de gala, voit arriver des invités qui ne sont pas de la région : Robert Carlyle et sa sœur Erica, Nathan et Helen Hardwicke qui viennent du Pays de Galles (très snobs, ces derniers)… Il fait semblant de prendre des photos. Templesmith, sur l’estrade, se met de côté et laisse la parole à Margaret Hoover. Vinnie est toujours dans cette pièce.

 

[II-13 : Tess/« Diane Pedersen » : Erica Carlyle, Hippolyte Templesmith ; Diane Pedersen] Pour me rendre au dancing room, il me faut passer par la salle du gala. J’y croise Erica Carlyle – visiblement une connaissance de Diane Pedersen, mais, quant à moi, je ne l’ai jamais vue que dans les journaux ; je la sais extrêmement riche… Elle me fait signe de la main, très cordiale et enjouée. Je lui réponds de même, peu désireuse toutefois de lui parler, mais elle s’avance : « Heureuse de voir ici une personne de qualité ! » Je lui réponds aimablement, mais de mon ton enroué ; elle s’en étonne, je lui dis craindre d’avoir pris froid – il n’était peut-être pas très raisonnable de venir ce soir… Elle s’inquiète pour ma santé, me dit que, si elle peut faire quoi que ce soit… Je la rassure – et continue mon chemin. Mais je sens le regard de Hippolyte Templesmith posé sur moi – celui d’un de ses gardes également, qui semble ne jamais me perdre de vue… Je ne m’attarde pas, et me rends au dancing room.

 

[II-14 : Chris, Dwayne/« Leonard Border » : Tess McClure/« Diane Pedersen », Hippolyte Templesmith] Chris est dans la salle de gala ; il repère Dwayne et se rend auprès de lui – toujours à faire semblant de prendre des photos et de griffonner dans son carnet. Chris lui explique que je suis là, et lui parle du rendez-vous dans le dancing room. Dwayne acquiesce sans rien dire – d’autant qu’ils sont proches de l’estrade où se tient toujours TemplesmithChris poursuit son chemin.

 

[II-15 : Dwayne/« Leonard Border » : Hippolyte Templesmith, Alexis Ranley, Balthazar Wagner ; Leonard Border, Tess McClure/« Tess la Rouge »] Dwayne remarque que Templesmith s’entretient avec son service de sécurité. Il s’approche en prenant des notes. Mais Alexis Ranley et Balthazar Wagner l’interceptent : « M. Border ? Le rescapé d’Arkham ? Le survivant de ʺLa Rougeʺ ? Tout le monde vous croyait mort… » Lui-même ne sait pas trop comment il en a réchappé… Ses deux interlocuteurs ont hâte de lire le livre que cette expérience lui inspirera ! Puis ils signalent d’un air complice qu’ils vont déposer leurs chèques dans l’urne… Dwayne, qui comprend ce que cela signifie, fait semblant de les prendre en photo à ce moment-là. Wagner s’étonne de ce que l’appareil de « Leonard Border » n’ait pas de flash ; c’est un appareil fourni par l’hôtel, il a eu quelques soucis… Mais qu’ils ne s’inquiètent pas, ils auront droit à de belles photos dans la Gazette d’Arkham ! Puis il sort son carnet de notes pour les interviewer ; comment envisagent-ils l’avenir, avec un homme comme Templesmith pour guider Arkham ? Ils sont là pour en juger – en notant l’engouement pour le personnage, son bon sens, son aptitude aux responsabilités… Voilà un homme à même de sauver les institutions essentielles de la ville d’Arkham ! Espèrent-ils une baisse de la criminalité ? Oui, cet aspect doit être pris en compte ; mais il y a plus, il faut penser à l’avenir, aux générations futures – après tout, certaines salles de cours de l’Université Miskatonic sont tristement délabrées ; par ailleurs, l’asile bénéficierait à n’en pas douter de l’acquisition d’une de ces machines à électrochocs les plus récentes… Dwayne passe à des questions plus futiles – ils sont visiblement là pour prendre la température, déterminer ce que leur soutien à Templesmith pourrait leur apporter. Ils remarquent que « Leonard Border » est enroué, mais ne s’en inquiètent pas plus que cela. Après quoi ils prennent congé, et s’approchent de l’estrade pour échanger quelques mots avec Templesmith, plus libre maintenant que d’autres se succèdent à la tribune. Après quoi ils se rendront au dining room – ils n’avaient pas manqué d’inviter « Leonard Border » à les rejoindre le moment venu : le héros d’Arkham ! Dès qu’il pourra sa libérer, il les rejoindra, bien sûr…

 

[II-16 : Tess/« Diane Pedersen » : « Snake », Potrello, « La Mâchoire », Erica Carlyle, Robert Carlyle, Diane Pedersen] Je pénètre dans le dancing room – où je vois le serveur noir [« Snake », donc], Potrello, « La Mâchoire »… La salle est toujours la moins remplie des trois. On n’y sert pas ouvertement de l’alcool, mais il y a quand même deux ou trois personnes « égayées »… La musique n’est plus totalement classique, mais reste relativement « sage » – ce n’est pas encore du jazz. Je vais prendre un rafraichissement au comptoir, en guettant les conversations qui s’y tiennent – rien de palpitant, c’est très bourgeois, on évoque parfois des « choses plus amusantes à boire »… J’y retrouve Erica Carlyle et son richissime frère Robert – qu’elle surveille, de toute évidence. Lui me regarde d’un air langoureux… Il était sur le point de m’aborder, mais je me suis alors rendue dans les toilettes : j’avais besoin de me repoudrer… J’ai l’impression d’une décharge d’électricité statique sur ma peau – effet du rituel plus que de la cocaïne. Quand je retourne dans le dancing room, Robert Carlyle me repère presque immédiatement, et m’accoste plus franchement – l’attirance sexuelle ne fait aucun doute dans son regard, et je sais qu’il a une réputation de coureur de jupons… Mais je comprends que, si Diane Pedersen et Erica Carlyle se connaissent, Robert Carlyle doit être un parfait inconnu pour moi – en fait, Diane Pedersen l’avait sans doute croisé, avec sa sœur, mais sans qu’il lui accorde la moindre attention… Je lui dis connaître sa sœur ; il m’interrompt : sans doute m’a-t-elle raconté des choses ignobles sur son compte ? Mais c’est simplement qu’il aime s’amuser… Il est plus lubrique que jamais. Il joue au playboy, affiche sans vergogne sa considérable fortune ; en même temps, jaugeant mes réactions, il essaye finalement de se montrer plus « sage », afin de percer mes goûts. Il me propose de me servir à boire – je dis, un peu sarcastique, que je ne le savais pas serveur, mais pourquoi pas… Il interpelle un serveur, et lui demande « deux Miska-Tonic ! », avec un clin d’œil appuyé qui ne m’échappe pas – ce sera du whisky… Erica fulmine visiblement ; elle semble se forcer à regarder ailleurs, mais guette mes réactions : la situation lui déplait fortement, et son antipathie ne cesse de croître… Le serveur nous apporte nos verres – avec le clin d’œil de circonstance. À peine Robert m’a-t-il tendu mon verre que je lui tourne le dos, pour converser avec Erica – j’ignore totalement le séducteur, c’est un râteau sans appel… D’abord stupéfait puis vaguement colérique, il se remet bien vite, buvant son verre cul sec puis se tournant vers une autre jeune femme… Erica est visiblement soulagée par mon comportement – mais je lui ai fait peur ! Heureusement, j’ai réagi au mieux… La conduite de son frère la fait souffrir – elle a trop vu de femmes quitter leur résidence en petite tenue, au plus profond de la nuit… Heureusement, je ne suis pas comme elles !

 

[II-17 : Chris : Leah McNamara, Michael Bosworth ; Dwayne O’Brady/« Leonard Border », Tess McClure/« Diane Pedersen », Hippolyte Templesmith] Chris est retourné en cuisine pour emporter un plateau d’amuse-gueule, à destination du dining room. Il y pénètre alors même que Leah quitte la scène – la rotation des musiciens lui permet de prendre une pause, et elle est disponible pour parler. Chris se rend donc auprès d’elle ; mais, en chemin, il croise Michael, qui a complètement changé d’allure : avec son smoking, sa canne, on dirait un lord ! Allez savoir où il a trouvé tout ça… Michael adresse un clin d’œil à Chris, qui répond de même, avant d’atteindre Leah. Les collègues de cette dernière se ruent sur son plateau – charmante attention de l’hôtel ! –, que Chris leur laisse bientôt, pour s’écarter avec Leah ; il lui explique que Dwayne et moi sommes là, et évoque mon rendez-vous avec Templesmith dans le dancing room. Ce sera peut-être la meilleure occasion d’agir… Il va continuer de faire la navette entre nous tous, afin de mettre en place un plan d’action. Leah lui dit cependant qu’elle ne pourra pas quitter la scène aussi facilement, elle se ferait virer aussitôt… mais à voir si ça vaudrait le coup ? Qu’elle continue son office pour le moment.

 

[II-18 : Dwayne/« Leonard Border » : Vinnie, Hippolyte Templesmith, Nathan Hardwicke, Helen Hardwicke ; Potrello, « La Mâchoire », Tess McClure/« Diane Pedersen »] Dwayne passe à côté de Vinnie, et lui parle du rendez-vous au dancing room. Vinnie va essayer de prendre la place d’un agent de sécurité de l’hôtel pour s’y rendre – mais il y a là-bas des gens qui risquent de le reconnaître, notamment Potrello et « La Mâchoire »… Mais peut-être le dancing room n’est-il pas l’endroit le plus adopté (pour ma part, je redoute de jouer ainsi le jeu de Templesmith, et sur le terrain qu’il a lui-même choisi…). Dans tous les cas, il lui faudra cependant se tenir prêt à faire diversion ou à arranger notre fuite. Dwayne constate alors que Templesmith a quitté l’estrade, et se retire dans un bureau privé avec Nathan et Helen Hardwicke.

 

[II-19 : Dwayne/« Leonard Border » : Potrello, « Snake », « La Mâchoire » ; Hippolyte Templesmith, Herbert West] Dwayne se rend au dancing room, où la musique évolue insidieusement vers le jazz, tandis que des boissons « un peu plus corsées » sont de plus en plus souvent servies… Il s’approche discrètement de la table de Potrello – le mafieux discute avec « Snake » déguisé en serveur (Dwayne, lui, le connaît) ; mais « La Mâchoire » l’entraperçoit et lui adresse un regard intimidant… Dwayne n’insiste pas et retourne auprès du comptoir, où il me retrouve. Nous mettons au point notre plan. Le dancing room, le terrain choisi par Templesmith, n’arrange pas nos affaires – d’autant que, s’il nous faut fuir, cela impliquera de retraverser au préalable la salle de gala bondée… Je vais donc plutôt patienter dans cette dernière, en évidence, et faire l’appât ; nous laisserons à Chris le soin de faire diversion, et à Vinnie d’assurer notre fuite, tandis que Dwayne profitera de ce que Templesmith se rende auprès de moi pour lui planter la seringue d’Herbert West dans le dos…

 

[II-20 : Dwayne/« Leonard Border », Tess/« Diane Pedersen » : Pierce Hawthorne, Balthazar Wagner, Michael Bosworth, Alexis Ranley, Nathan Hardwicke, Helen Hardwicke ; Hippolyte Templesmith] Dwayne et moi retournons donc – séparément – dans la salle de gala, où l’on annonce un discours de Pierce Hawthorne ; ce dernier est un universitaire, et Balthazar Wagner l’applaudit frénétiquement : Hippolyte Templesmith aidera les nouvelles générations, notamment via l’Université Miskatonic, etc. Je prends place, en vue depuis le bureau où s’est retiré Templesmith, et remarque Michael, non loin de moi. Un homme de la sécurité privée de Templesmith sort du bureau et va s’entretenir avec Balthazar Wagner et Alexis Ranley – qui ne se quittent décidément pas d’un pouce. Les Hardwicke sortent de la pièce privée, et les deux enthousiastes donateurs prennent leur place. Les Hardwicke se concertent, en jetant notamment un œil à Dwayne.

 

[II-21 : Tess/« Diane Pedersen » : Helen Hardwicke ; Diane Pedersen, Hippolyte Templesmith] Puis Helen Hardwicke s’approche de moi : « Vous êtes bien Diane Pedersen ? » Tout à fait, Miss Hardwicke. Pourrais-je alors la conseiller quant à Hippolyte Templesmith ? je suis notoirement en relations d’affaires avec lui… Pourquoi pas ? Est-il compétent en affaires ? Est-ce un partenaire commercial utile, et de confiance ? Elle me demande même des chiffres – mais je ne les ai pas : la comptabilité ne sied guère à mon rang, ce qu’elle conçoit sans doute très bien… Quant à ses questions : est-il compétent en affaires ? Oui, à n’en pas douter. Est-ce un partenaire commercial utile ? Il peut l’être… Et de confiance ? Autant que peut l’être un partenaire commercial utile… Elle me remercie d’un sourire très hypocrite, chargé en fait du plus profond mépris.

 

[II-22 : Dwayne/« Leonard Border » : Nathan Hardwicke, Helen Hardwicke ; Leonard Border, Hippolyte Templesmith, Tess McClure/« Diane Pedersen »] Pendant ce temps, Nathan Hardwicke va pour sa part discuter avec « Leonard Border », « ce qui ressemble le plus à un journaliste ici », lui a-t-on dit… Dwayne acquiesce ; et donc ? Eh bien, vu la distance qu’il a parcourue pour venir à ce gala, la moindre des choses serait de lui demander une interview… Bien sûr, il laisse l’initiative au journaliste d’en quémander une. Dwayne joue son jeu. Que pense-t-il du prochain maire ? « Nous verrons bien dans le futur… » C’est la réponse systématique à chaque question que tente Dwayne, avec de légères variantes. Par exemple : « Que fait une personne de votre rang dans un endroit aussi… ʺpittoresqueʺ ? » Il attend des preuves de la compétence du futur maire, etc. À chaque fois, Hardwicke fait signe à « Leonard Border » de passer à une autre question, plus pertinente espère-t-il, d’un geste méprisant de la main… Dwayne l’interroge à propos de la donation qu’il compte faire au bénéfice de la campagne de Templesmith ; quel sera le montant de sa générosité ? Nathan Hardwicke fait signe à Helen de le rejoindre – elle en a fini avec moi ; tous deux s’avancent lentement vers l’urne, laissant clairement entendre qu’ils souhaitent être photographiés… Mais Dwayne ne fait pas un geste en ce sens – se contentant de fixer les snobs frustrés avec un grand sourire. Ils sont furieux, et, plus hautains que jamais, s’en vont voir ailleurs…

 

III : IL EST D’AILLEURS

 

[III-1 : Tess/« Diane Pedersen » ; Hippolyte Templesmith] Templesmith sort enfin de son bureau. Sans me signaler spécialement, j’ai fait en sorte d’être visible, dans la salle du gala. Il m’adresse un de ses gardes du corps pour me signifier de me rendre au dancing room tandis que lui-même va faire un énième discours à l’estrade. Mais je refuse de m’en aller – lâchant au sbire que je suis curieuse d’entendre ce que notre hôte a à dire… Le garde grogne, mais n’est guère en position de faire quoi que ce soit ; je constate qu’il « sent la marée »…

 

[III-2 : Dwayne/« Leonard Border »] Dwayne prépare la seringue, qu’il dissimule dans sa manche…

 

[III-3 : Tess/« Diane Pedersen » : Hippolyte Templesmith] Templesmith me regarde depuis l’estrade – son discours est des plus bref. Il s’approche ensuite de moi, avec un sourire aussi cruel qu’enjoué. Arrivé face à moi, il me dit de le suivre au dancing room. Mais je ne bouge pas, et ne dis pas un mot. La scène étonne tout autour, et la foule se rapproche inconsciemment. Templesmith m’observe – et son attitude change progressivement ; il y a un temps de la surprise dans son regard, mais surtout de l’amusement : « Vous êtes décidément pleine de surprises… » Il me saisit par l’épaule… et je me jette sur lui pour l’embrasser à pleine bouche. Il est stupéfait ! Et je l’interromps dans ses paroles, ne comprenant qu’après coup qu’il avait entamé une incantation…

 

[III-4 : Chris, Tess/« Diane Pedersen », Dwayne/« Leonard Border » : Vinnie, Hippolyte Templesmith, Michael Bosworth ; Herbert West] Chris hurle : « On veut plus de poulet ! » Et il se précipite sur le buffet, qu’il renverse. Un agent de sécurité voulait s’emparer de lui, mais Vinnie l’intercepte. Le regard de Templesmith oscille entre Chris et moi – je reste collée à lui. J’essaye de le renverser, mais il me repousse – il est bien plus fort qu’il n’en a l’air… Dwayne a bondi au cri de Chris, de même que Michael ; mais si ce dernier s’en prend à un agent de sécurité, Dwayne, lui, plante la seringue d’Herbert West dans le dos de Templesmith, qui hurle de douleur ; il ne peut cependant en injecter que la moitié du contenu avant qu’un garde du corps le fasse valser – mais la seringue reste fermement plantée… Les agents de sécurité se précipitent sur Chris, au milieu de la foule affolée. Il se saisi d’un plateau, qu’il balance violement à la face d’un garde : il l’éborgne, le sang gicle de son œil crevé ! Michael tente de débarrasser Chris d’un autre de ses assaillants, armé de son couteau, mais sans succès. Je me relève – sans dégâts –, et me précipite sur Templesmith ; j’évite son coup, parviens à le contourner, et injecte le reste du produit de la seringue dans son dos. Templesmith hurle encore davantage – et nombre des invités de même… Un de ses gardes essaye de lui venir en aide, mais ne peut strictement rien faire – un autre qui s’en prenait à Chris est assommé d’un coup de crosse assené par Vinnie.

 

[III-5 : … : Hippolyte Templesmith/« 6X »] Templesmith est pris de violents tremblements, et sa peau se craquèle – des lambeaux se déchirent et tombent à terre, à l’instar de ses vêtements : c’est comme si on l’épluchait… Sous la couche d’imposture, c’est bien « 6X » qui se révèle – avec sa peau maladive, oscillant entre le rose et le blanchâtre, parsemée de cloques et de surfaces écailleuses, d’où jaillissent de longues touffes de poils bruns… Il est très grand : il mesure bien dans les 2m50, même s’il se tient vouté. Ses longs pieds n’ont que deux orteils, outre un ergot. Ses bras sont aussi longs que fins, s’achevant en dix doigts effilés et griffus. Sa face et ses yeux sont tout aussi répugnants, quelque part entre le reptile et l’homme, avec un œil en amande et l’autre plus humain, tandis que des crocs volumineux mais très divers sortent aléatoirement de sa gueule – laquelle est parsemée d’anneaux destinés semble-t-il à ce qu’il ne se blesse pas lui-même avec sa mâchoire…

 

[III-6 : Tess/« Diane Pedersen » : « 6X »] Je suis figée sur place. « 6X » se retourne vers moi, qui suis la plus proche ; il cesse un instant de se griffer et tend ses longs bras vers moi. Je l’entends marmonner entre deux hurlements de douleur : « Quatrième essai… Des décennies pour rien… » Il se projette en avant pour m’enlacer. « Cette fois, vous allez tous sentir ma frustration ! » Je parviens pourtant à esquiver in extremis son assaut.

 

[III-7 : Dwayne/« Leonard Border : « 6X », Vinnie] « 6X » change alors de cible. D’un bras, il s’empare d’un agent de sécurité qu’il égorge aussitôt – mais son autre bras est tendu vers Dwayne, qui l’évite cependant. Vinnie n’est pas en mesure de tirer – il y a trop de monde alentour, et il est de toute façon tétanisé par le hideux spectacle… Leah, qui a rejoint le groupe, est elle aussi profondément choquée – elle se trouve non loin de Chris, qui bataille.

 

[III-8 : Tess/« Diane Pedersen : « 6X »] « 6X » psalmodie à nouveau, une sorte d’incantation sifflante. Je me saisis de mon couteau, que je cherche à planter dans ses parties génitales – à supposer qu’il en ait. Quoi qu’il en soit, cela interrompt à nouveau son incantation…

 

[III-9 : Dwayne/« Leonard Border », Chris : Leah] Dwayne court pour sauter par une fenêtre. Chris hurle également à Leah de fuir, tandis que lui-même s’empare d’un nouveau plateau.

 

[III-10 : Tess/« Diane Pedersen » : « 6X »] « 6X » a peu ou prou décapité l’agent dont il s’était saisi ; il reprend son incantation en malmenant le cadavre, lui arrachant la peau du dos, et achevant de séparer sa tête de son corps en la tirant par les cheveux. Je perçois comme une « lumière obscure » jaillissant de ses plaies – elle est d’un rouge noirâtre, qui imprègne absolument tout aux alentours : ma perception – et tout autant celle des autres – est envahie par la couleur impossible ; et j’ai l’impression de chuter dans une substance liquide et magique…

 

IV : NOUS SOMMES AILLEURS

 

[IV-1 : Dwayne/« Leonard Border »] Dwayne, alors qu’il franchit la fenêtre, a l’impression de recevoir quelque chose en pleine tête – mais ce n’est ni du verre, ni du bois… Il tombe sur un sol assez dur. Quand il ouvre les yeux, il réalise que se trouvent à ses côtés deux sortes de becs de pieuvres gigantesques, faisant bien chacun dans les six mètres de hauteur. Entre les deux, à ses pieds, il y a un trou dont il ne perçoit pas le fond. La lumière est très étrange autour de lui – un peu argentée ; par ailleurs, le ciel est dégagé. Autour de lui s’étend un archipel – le soleil est masqué par deux lunes passant devant lui… Se tient-il sur une immense créature ?

 

[IV-2 : Chris] Chris tombe sur une surface de terre herbeuse. Il est lui aussi sur une île au milieu d’un archipel. Le décor est étonnant, une végétation mi tempérée, mi tropicale – avec notamment des bambous ; mais la chaleur est supportable. Il y voit cette même lumière étrange, qui éclaire la plage à côté, où des crabes assez gros (mais sans être monstrueux) dévorent des poissons morts…

 

[IV-3 : Tess/« Diane Pedersen »] Quant à moi, je reprends connaissance dans une pièce fermée, où règne une horrible puanteur de crasse humaine, d’excréments et de nourriture avariée. J’entends des ronflements autour de moi – et des gens qui se réveillent subitement, l’air surpris. Ma perception s’affine : le sol est de béton, les murs sont noirs de crasse, mais à peine discernables derrière les nombreux lits superposés qui s’entassent contre eux. Je repère trois silhouettes humaines allongées, dont une qui se lève ; plus loin se trouve une porte, à côté d’une table avec quelques vieilles chaises – la table est recouverte d’assiettes pas terminées et de boîtes de conserve ; il y a aussi un portemanteau non loin, où est suspendue une tunique à capuche. Je m’attarde sur les silhouettes humaines ; celle qui s’est levée ne m’a semble-t-il pas vue. Je vois alors que sa bouche est saturée d’aphtes, au point où elle en est obstruée – j’ai conscience des efforts désespérés de cet être pour y faire passer sa langue…

 

[Ma Santé mentale tombe à 0…]

 

À suivre…

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Un pont sur la brume, de Kij Johnson

Publié le par Nébal

Un pont sur la brume, de Kij Johnson

JOHNSON (Kij), Un pont sur la brume, [The Man Who Bridged the Mist], traduit de l’anglais (États-Unis) par Sylvie Denis, Saint Mammès, Le Bélial’, coll. Une Heure-Lumière, [2011] 2016, 123 p.

 

La plus que sympathique collection « Une Heure-Lumière » des Éditions du Bélial’ s’enrichit de deux nouveaux titres qui lui font toujours honneur, elle qui était déjà très honorable. Je vous avais causé il y a peu de L’Homme qui mit fin à l’histoire, de Ken Liu, et avec passablement d’enthousiasme… Je maintiens ici ce que je disais alors : c’est une des meilleures novellas de SF que j’ai lu depuis bien longtemps. Et c’est peut-être ce qui pose problème ici, dans la mesure où la comparaison avec Un pont sur la brume, son jumeau en termes de parution, originale comme française, tend à s’imposer alors qu’il s’agit de deux textes on ne peut plus différents, qui, en toutes autres circonstances, n’auraient pas dû appeler à cette compétition. Or les deux nouvelles datent de 2011, et ont concouru aux mêmes prix – et c’est en l’espèce Un pont sur la brume qui l’a emporté sous ce dernier aspect : prix Hugo, Nebula et Isaac Asimov’s Science Fiction Magazine 2012, tout de même… Au final, nous avons bel et bien un très bon texte ; mais meilleur que L’Homme qui mit fin à l’histoire ? Je n’en suis pas convaincu – et ce souvenir récent parasite donc un tantinet la présente lecture…

 

Kij Johnson est une auteure assez peu traduite chez nous – à vrai dire, je ne suis pas certain d’en avoir entendu parler ou de l’avoir lue auparavant (malgré la passerelle rôlistique)… Impossible dès lors, pour votre serviteur d’une ignorance crasse, de situer Un pont sur la brume dans son œuvre. Ladite novella, en tout cas, adopte un cadre « archaïque » (relativement…) et mystérieux la tirant peut-être du côté de la fantasy, tout en mettant en scène une entreprise éminemment rationnelle et dépeinte avec une précision relevant peu ou prou de la science-fiction : la construction d’un pont (rien à voir, mais ça me rappelle qu’il me faudra bien lire un de ces jours Naissance d’un pont de Maylis de Kerangal…). Rien d’innocent je suppose : un pont, après tout, c’est destiné à rejoindre des rives parallèles…

 

Ce n’est toutefois pas n’importe quel pont. Le monument est supposé traverser les 400 mètres qui séparent Procheville et Loinville, mais cela va bien au-delà – il s’agit en fait de joindre les deux parties de l’Empire qui, tout antique qu’il soit, a toujours été ainsi divisé. Car ce n’est pas un banal fleuve qui les sépare : entre les deux, il y a la brume, impossible à appréhender en tant que tel – un phénomène incompréhensible, qui emprunte des traits au solide, au liquide, au gazeux, et que l’on dit hanté par des créatures aussi fascinantes que dangereuses, poissons qui peuvent toujours être plus gros, et inquiétants Géants dont le courroux est toujours à craindre… On peut traverser la brume – entre Procheville et Loinville, ou en d’autres endroits où la distance demeure raisonnable : c’est l’affaire des bacs, depuis bien des générations. Mais, aussi bref soit le voyage, il a des traits d’odyssée – on ne franchit pas simplement la brume, il faut se plier à ses caprices sinon à ceux des maîtres des bacs ; et le danger est toujours là.

 

C’est ce que découvre bien vite Kit Meinem d’Atyar, jeune et talentueux architecte, issu d’une longue dynastie de bâtisseurs, et que l’Empire a chargé de reprendre la construction du pont sur la brume, et de la mener enfin à terme. Kit, s’il est jeune, n’en a pas moins une certaine expérience : il sait ce qu’une entreprise pareille implique – et il sait que les hommes employés à cet effet sont au moins aussi importants que les matériaux choisis. Pour autant, il ne connaît guère les conditions de vie dans cette région lointaine… Aussi, quand il arrive à Procheville, a-t-il quelque chose d’un innocent, vaguement « touriste », le perdreau de la lointaine capitale faisant ricaner les autochtones. Mais sans vraie méchanceté, et ça ne dure pas. Car Kit est sociable, curieux, sincère – prêt à apprendre et à faire avec les us et coutumes de la région.

 

Parmi ses rencontres sur place, il en est une qu’il faut tout particulièrement relever, et c’est Rasali Bac. Comme son nom l’indique (c’est l’usage dans la région, mais pas à Atyar, la capitale : le nom de Kit, Meinem, « ne veut rien dire »), elle dirige un des bacs faisant la liaison entre Procheville et Loinville – et de même son neveu Valo Bac. Les Bac sont une dynastie, eux aussi : ils font ce travail depuis des générations – pour leur plus grande joie, car Rasali aime la brume et ses mystères, pour leur plus grand malheur aussi, car c’est une vie dangereuse, et systématiquement écourtée… Un jour, forcément, tout Bac entreprend la traversée à un mauvais moment, et disparaît à jamais dans la brume…

 

Rasali est une femme forte – encore que cela n’a pas forcément les mêmes implications que souvent dans le genre (cet univers me paraît résolument non sexiste, les femmes peuvent être rencontrées à tous les offices, et le sont, d’ailleurs, tandis qu’il n’y a aucun présupposé sur la compétence de quiconque au seul motif de la zigounette ou du pilou-pilou ; et personne ne se pose la moindre question à cet égard, tout cela est parfaitement « naturel », j’y reviendrai). D’un abord qu’on pouvait craindre rugueux, elle se révèle bien vite une personne agréable, et qui s’accommode très bien de Kit – peu importe que, si son projet aboutit, elle devra se reconvertir, ainsi que son neveu, abandonnant à jamais l’antique tradition familiale : elle aime la brume, oui, mais a conscience de ce que le pont pourrait apporter, et ne va donc pas s’y opposer par un bête corporatisme. En fait, la relation entre les deux personnages permet d’ancrer l’intrigue – s’il y en a bien une – dans le réel, et de lui conférer toute sa dimension humaine. Au point de la romance, inévitablement ou presque… Encore que celle-ci prenne son temps pour s’installer, et conserve ainsi un air de « naturel », une fois de plus, qui lui évite toute pénibilité.

 

En fait, ce sentiment de « naturel » (le terme n’est probablement pas très bien choisi…) me paraît essentiel dans cette novella, peu ou prou sans adversité : bien sûr, l’entreprise est hardie, et ne s’accomplira pas toute seule ; bien sûr, rôdent au milieu de la brume des entités mystérieuses et inquiétantes, éventuellement fatales… Sur le chemin, les personnages rencontreront bien des contrariétés, des plus futiles – l’administration centrale, à l’instar de Kit au début du récit, ne semble pas avoir bien conscience de ce que cela implique au juste de traverser la brume… – aux plus tragique : un chantier de cette ampleur a ses morts… Mais l’idée me paraît quand même celle d’un accomplissement « nécessaire », sans doute pas aisé à proprement parler – chacun doit s’y mettre –, néanmoins inéluctable. La novella me paraît donc relever au moins en partie de la métaphore du progrès – mais sans naïveté, car les bémols sont bel et bien là, et, en définitive, le travail titanesque ou herculéen de domination du monde, de domestication de la nature (d’où mon doute concernant l’emploi jusqu’alors du qualificatif « naturel », car, à tout prendre, si l’on devait malgré tout relever une adversité, elle résiderait donc dans la nature) n’est pas épargné par un sentiment intérieur de futilité ou vanité ; mais j’en relève bien cette relative sérénité, où l’application à la tâche, paradoxalement, peut s’accompagner d’un certain détachement…

 

Le récit est ainsi aussi fluide que le proverbial « fleuve tranquille », avec ceci d’étonnant que c’est le pont qui incarne le fleuve. Le style est à l’avenant : sobre souvent, teinté de merveilles à l’occasion – car le cadre joliment décrit, tantôt abstrait, tantôt très concret, y incite énormément –, mais avant tout fluide : tout (s’é)coule, même au milieu de cette brume solide. Il y a le point A, le point B, quelques réminiscences pour la peine, mais il s’agit bien de joindre le début à la fin – même si ces début et fin sont relatifs, tant le récit a des allures de « tranche de vie » : il y avait quelque chose avant, il y aura quelque chose après. Je vais employer ce mot terrible : la lecture d’Un pont sur la brume est « agréable ». Et c’est une force indéniable de ce récit joliment mené.

 

Mais on en arrive au moment fatal – celui de la comparaison entre Un pont sur la brume et son jumeau dans la parution L’Homme qui mit fin à l’histoire (notons – gratuitement – la parenté des titres anglais, The Man Who Bridged the Mist et The Man Who Ended History ; en même temps, « bridged » et « ended » sont assez chargés des connotations distinguant en définitive les deux textes…). Comme dit plus haut, en dehors de toutes considérations éditoriales, cette comparaison n’a sans doute pas lieu d’être : ces textes sont on ne peut plus différent, le jour (Kij Johnson ?) et la nuit (Ken Liu ?). Mais il y a un réflexe malvenu – surtout si l’on prend en considération la question (toujours pénible ?) des récompenses… En ce qui me concerne, il n’y a aucun doute : j’ai trouvé la novella de Ken Liu bien meilleure. Non que celle de Kij Johnson soit mauvaise, elle ne l’est certainement pas – elle est même très bonne ; c’est seulement que celle de Ken Liu m’a bluffé, elle ne me paraît pas seulement « très bonne », mais véritablement « excellente ». C’est sans doute un rapport à l’imaginaire différent, par ailleurs – quitte à reprendre une vieille opposition souvent stérile : L’Homme qui mit fin à l’histoire est du côté des idées, de la stimulation intellectuelle ; Un pont sur la brume est davantage du côté du décor, de l’exotisme, du dépaysement – même si, bien sûr, les dimensions « opposées » peuvent bel et bien imprégner le texte d’en face par moments… Après tout, cette opposition est (tristement) schématique, ces conceptions n’ont rien d’irréductible. Mais si j’ai apprécié la ballade avec Kij Johnsonn, j’ai adoré la réflexion stimulante chez Ken Liu…

 

Au jeu débile du « s’il ne fallait en retenir qu’un », sur une île déserte ou dans un bête classement, je retiendrais donc L’Homme qui mit fin à l’histoire. Mais pourquoi s’en tenir à un seul ? Problèmes de sous mis à part, vous pourriez très bien lire les deux textes – chacun dans son genre est très réussi, et bien au-dessus du lot. Et la collection, décidément plus qu’appréciable, en bénéficie à tous points de vue, en excellence comme en variété.

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CR Imperium : la Maison Ptolémée (18)

Publié le par Nébal

CR Imperium : la Maison Ptolémée (18)

Dix-huitième séance de ma chronique d’Imperium.

 

Vous trouverez les éléments concernant la Maison Ptolémée ici, et le compte rendu de la première séance . La séance précédente se trouve ici.

 

Tous les joueurs étant présents, qui incarnaient donc Ipuwer, le jeune siridar-baron de la Maison Ptolémée, sa sœur aînée et principale conseillère Németh, l’Assassin (Maître sous couverture de Troubadour) Bermyl, et le Docteur Suk Vat Aills

 

I : DE BON AUGURE

 

[I-1 : Németh : Clotilde Philidor] Németh est très affectée par les événements qui se sont produits lors de la réception des Delambre – et tout particulièrement en rapport avec Clotilde Philidor. Aussi, conformément à son habitude, se rend-elle dans ses jardins privés pour récupérer, auprès de ses tureis adorés.

 

[I-2 : Németh : Linneke Wikkheiser ; Clotilde Philidor] Mais une autre vision l’assaille bientôt… de nature bien différente – si le contact avec Clotilde Philidor avait suscité un développement local, dans la pièce même où se trouvaient les deux femmes, il s’agit cette fois de franchir bien des barrières du temps comme de l’espace. La scène a lieu dans une immense salle, où Németh n’a jamais mis les pieds, mais qu’elle connaît pourtant : l’assemblée du Landsraad. Elle y est présente – mais intègre aussitôt le poids de sa solitude et de sa faiblesse : tout, dans ce cadre, lui paraît intimidant, écrasant, et même hostile. La scène est muette, mais Németh n’en perçoit pas moins, à l’estrade, la vive hostilité à son encontre et à l’encontre de la Maison Ptolémée qui ressort du discours enflammé de Linneke Wikkheiser – une hostilité qui grandit, imprégnant bien vite tous les délégués de toutes les Maisons nobles : Németh est seule, les Ptolémée sont seuls…

 

[I-3 : Németh] C’est alors que la vision cesse. Et si Németh est à nouveau sous le choc, elle appréhende mieux ce qui s’est passé. Elle sait maintenant que ces visions sont le fruit de la modification de son régime d’épice – il s’agit bien de Prescience. Le fait que ces visions soient aussi rapprochées ne manque pas de l’inquiéter : elle a l’impression d’un flot ininterrompu qui se précipite maintenant que le bouchon a sauté ; et elle ne contrôle absolument rien à cet égard… Mais il s’agit bien de Prescience – c’est la confirmation qu’elle avait en elle un potentiel majeur à cet égard : l’épice a contribué à révéler cette faculté, mais elle sait que c’était en elle ; il a suffi de pas grand-chose pour le produire. Elle n’en est pas moins épuisée par ces visions rapprochées, se doutant de ce qu’il lui faudra apprendre à les maîtriser davantage – maintenant que le changement de régime d’épice a abouti, elle songe donc à canaliser cette faculté au travers du Tarot de Gollam. Aussi, bien qu’épuisée, et angoissée par les développements futurs suggérés par ces visions, Németh est aussi grisée par les possibilités qui s’ouvrent à elle…

 

II : ROBINSON

 

[Flashback de quelques heures.]

 

[II-1 : Ipuwer] L’appareil hostile ayant quitté les lieux, deux heures s’écoulent avant que de nouveaux ornithoptères arrivent. Ipuwer décide de les mettre à profit – redoutant que d’éventuels nouveaux venus soient mieux armés pour le débusquer dans le bosquet où il s’est réfugié, et qui ne résisterait pas aux bombes. Les îlots de l’archipel sont relativement éloignés, mais rien d’inaccessible pour un bon nageur. Il prend d’abord soin de se munir de tout ce qui pourrait s’avérer utile à bord des deux ornithoptères posés sur la plage – ce qui inclut un gilet de sauvetage, des fusées éclairantes, un communicateur militaire, etc. Il confectionne un semblant de radeau, puis nage jusqu’à l’île la plus proche, y fait une brève pause, et nage encore jusqu’à une troisième île dont la végétation semble plus propice à la dissimulation ; il y aménage un abri avec des racines, des branches, des souches… Il sait que cela ne le protègera pas des bombes, mais c’est tout de même une meilleure opportunité de se cacher et de faire face au mieux à tout « débarquement ».

 

[II-2 : Ipuwer] Deux heures environ après le départ de l’appareil ennemi, le ciel (toujours aussi dégagé) au-dessus de l’archipel est à nouveau envahi par des ornithoptères : deux appareils aux couleurs des Ptolémée qui arrivent par l’est (un assez solide, comme l’était le sien, l’autre plus souple et rapide)… mais, exactement en même temps, deux autres venant de l’ouest, non identifiés. Ipuwer use de son communicateur (sans révéler pour l’heure sa position exacte) pour entrer en relations avec les ornithoptères de sa Maison ; il emploie le langage de bataille, signifiant que les ornithoptères non identifiés sont hostiles, à l’instar de ceux qui l’avaient abattu – ceux-ci refusant à nouveau de s’identifier, Ipuwer ordonne de les prendre en chasse, et de les détruire le cas échéant ; qu’ils le laissent où il est pour le moment, ça n’a pas d’importance : la priorité est de pister les ennemis. Les ornithoptères des Ptolémée obéissent, mais leurs adversaires prennent aussitôt la fuite – et l’appareil Ptolémée le plus lourd ne peut pas rivaliser avec leur vitesse ; Ipuwer en prenant conscience lui dit de revenir en arrière pour le récupérer, tandis que l’ornithoptère plus rapide poursuivra les deux autres – malgré donc cette infériorité numérique ; Ipuwer insiste pour qu’il poursuive sa traque, sauf à se mettre trop radicalement en danger. Contraint au combat, il parvient à descendre un des deux appareils, qui s’écrase dans l’océan non loin d’un îlot – les morceaux de son épave flottent, et Ipuwer compte les inspecter dès que l’appareil lourd l’aura embarqué. L’autre ornithoptère non identifié, toutefois, a profité de la confusion de l’assaut pour s’éloigner à toute vitesse, et le suivre s’annonce difficile, mais l’appareil Ptolémée tente néanmoins de poursuivre la traque.

 

III : LA LOYAUTÉ DANS LES RANGS

 

[Retour à la temporalité principale.]

 

[III-1 : Bermyl : Elihot Kibuz, Nefer-u-pthah] Bermyl dresse une liste de ses agents disponibles, cherchant à déterminer qui pourrait lui permettre d’approcher le plus efficacement Elihot Kibuz, le Maître-Assassin fantoche dont il exerce en fait les attributions, et dont la loyauté est de plus en plus suspecte. Mais c’est une question plus globale, et très angoissante : à qui Bermyl peut-il se fier dans ses propres services ? La scène avec Nefer-u-pthah s’est avérée éloquente concernant la « corruption » des services de renseignement des Ptolémée

 

[III-2 : Bermyl : Taho ; Ipuwer, Elihot Kibuz, Nefer-u-pthah, Namerta, « Lætitia Drescii »] Bermyl est rongé par le besoin de se confier – mais à qui ? Il suppose que Taho, cet excellent élément auquel il a eu recours à plusieurs reprises, demeure fiable. Celui-ci se trouve en ce moment même au Palais de Cair-el-Muluk, et Bermyl le convoque dans ses quartiers – qu’il protège sans rien en dire par un cône de silence. Bermyl lui fait part de ses doutes, l’assurant que « l’heure est grave » : il sait que nombre de ses agents ne sont pas loyaux à l’égard d’Ipuwer et de la Maison Ptolémée telle qu’elle est maintenant. Taho n’est pas du genre à réagir ou à s’étonner… Toutefois, quand Bermyl en vient, devant lui, à mettre en doute sa propre loyauté, le froid Taho n’apprécie visiblement pas – laissant entendre à demi-mots qu’il n’aime pas qu’on le prenne pour un imbécile, et qu'il sait très bien Bermyl loyal… Ce dernier s’excuse à cet égard : il y avait bien quelque chose d’un test dans cette allégation… Mais il voudrait avoir son sentiment à ce sujet. Taho sait bien qu’il y a des tensions, mais sans avoir de certitude en ce qui concerne leur ampleur et leur impact. Devinant que son supérieur aimerait passer par lui pour en savoir davantage, il se montre légèrement rétif à coopérer : est-ce parce qu’il est sincère quand il se dit ignorant de tout cela ? Est-ce qu’il ne veut pas « balancer » ses collègues ? Ou encore qu’il est un arriviste prêt à jouer ce jeu, mais comptant bien en obtenir des contreparties ? Bermyl n’exclue rien – laissant même entendre que Taho serait son successeur le moment venu ! Mais ce dernier n’est pas du genre à craquer devant les compliments et les promesses… En tout cas, le froid Taho, interrogé à ce sujet, affirme sans l’ombre d’une hésitation qu’il est pour sa part fidèle à la Maison Ptolémée telle qu’elle est, à Ipuwer qui se trouve être son chef légitime – et à Bermyl, qui est bien son Maître s’il n’en a pas le titre. Bermyl s’en réjouit : il a besoin du soutien « personnel » de Taho, dans cette affaire portant sur la loyauté de ses services. Il revient sur une idée déjà ancienne : il s’agirait de faire croire à Elihot Kibuz qu’il partage son mépris d’Ipuwer – et tout autant à Nefer-u-pthah et à ses semblables : il serait dans leur camp, enthousiaste aux rumeurs incroyables parlant de la résurrection de Namerta... Taho suppose que propager cette réputation est faisable – mais probablement pas par lui : sa froideur habituelle, sa réputation dont il a bien conscience, l’empêchent de susciter de manière crédible la rumeur ; mais il va y réfléchir, cherchant à déterminer par qui il serait possible de passer. Bermyl suppose qu’il faudrait trouver un événement récent rendant son changement d’allégeance convaincant. Taho, qui ne prend guère de gants, suppose que cela ne sera pas un problème : entre le fiasco de l’opération au camp des Atonistes de la Terre Pure, la disparition de « Lætitia Drescii », la passivité de ses services dans l’affaire de l’abattoir, son caractère timoré plus globalement, Bermyl n’a au fond que l’embarras du choix…

 

IV : AU FOND DE L’IVROGNE

 

[IV-1 : Vat : Antonin Naevius ; Bermyl, Ipuwer, Anneliese Hahn] Vat Aills sait que Bermyl lui a « préparé » et « livré » Antonin Naevius. Le jeune noble cuve son vin depuis cinq heures environ – affalé sur un canapé dans un couloir du Palais non loin des bureaux du Docteur Suk… Il a vomi à plusieurs reprises, mais des employés de maison ont nettoyé les dégâts, autant que possible, sans oser le réveiller – du fait d’expériences désagréables et très similaires avec IpuwerVat le fait porter dans son cabinet, où il donne des consignes pour qu’on le mette dans une posture plus décente, et qu’on en profite pour lui nettoyer délicatement le visage ; lui, en attendant, prépare de quoi le requinquer. Le jeune débauché n’est visiblement pas sur le point de se réveiller de lui-même – on l’a manipulé sans en tirer quoi que ce soit de plus qu’un ronflement ou un mouvement réflexe du bras… Vat en profite pour examiner son corps, et le palper. Médecin consciencieux, il disposait d’un dossier assez complet sur le camarade de beuveries d’Ipuwer – le corps semble correspondre parfaitement à ce dont il était au courant, et tout particulièrement pour ce qui est des cicatrices : sans être un militaire, certainement pas, et il n’en a en rien le vécu, Antonin Naevius n’en a pas moins reçu une éducation martiale, Ophélion qui plus est, et s’est plus qu’à son tour livré à des duels – il n’a rien d’un excellent duelliste à la façon d’Ipuwer (ou d’Anneliese Hahn ?), mais porte les marques de cette éducation ; c’en est au point, à vrai dire, où le Docteur Suk le soupçonne de « cultiver » sciemment certaines de ces cicatrices, qui auraient pu aisément être soignées au point de disparaître… Quoi qu’il en soit, ce sont bien de vraies cicatrices, correspondant à celles figurant dans le dossier. Vat poursuit son examen, faisant des prélèvements de peau, de cheveux et de sang ; le jeune noble s’agite un peu, mais pas au point de se réveiller.

 

[IV-2 : Vat : Antonin Naevius ; Bermyl, « Cassiano Drescii », « Lætitia Drescii », Ipuwer, Németh] Toutefois, Vat ayant désormais ce dont il avait besoin, il fait en sorte de réveiller doucement Antonin Naevius. Sans surprise, le jeune homme est confus – et se paye une vilaine gueule de bois. Vat en profite : usant de psychologie, il fait subtilement intégrer à son patient ce que sa position a de gênant, histoire de le manœuvrer le moment venu ; il a bien conscience cependant de ce que l’aristocrate décadent ne s’en soucie probablement pas plus que cela… Il lui administre de quoi récupérer de sa gueule de bois au plus tôt – et passe à l’interrogatoire. Antonin Naevius est surpris par la tournure de l’entrevue, il s’en fait écho à plusieurs reprises, mais sans doute son respect inné pour l’ordre et la fonction du Docteur Suk l’incitent-ils à se montrer conciliant – là où il aurait envoyé paître tout autre interrogateur… Il a visiblement envie de dormir – dans un vrai lit – et de remettre ça le soir même… Il n’a pas vraiment de souvenirs de ce qui s’est produit la veille – c’est trop flou… Quand Vat lui demande des noms, seul celui de Bermyl ressurgit – les autres, au Diamant (c'était bien le Diamant ?), il ne les connaissait pas, comme d’habitude… Quand a-t-il vu les « Drescii » pour la dernière fois ? « Pourquoi cette question ? » Il ne les a pas trop vus, ces derniers temps – « Cassiano », du moins : « Lætitia », il ne la voyait pas davantage avant, de toute façon… Mais « Cassiano » n’avait visiblement pas trop envie de sortir, ce qui le décevait. Il ne les connait pas depuis longtemps ; il les a croisés lors de leurs tours respectifs, par le plus grand des hasards – ils ont été amenés à parler des Ptolémée, lui-même d’Ipuwer, « Cassiano » de Németh (Antonin a un ricanement égrillard…). Vat insiste sur le « hasard » de la rencontre. Ce qui surprend à nouveau Antonin Naevius : pourquoi toutes ces questions ? Est-il « surveillé » ? Est-ce un interrogatoire de « police » ? Vat entend le rassurer – c’est simplement qu’on l’a repêché dans le pire trou de la ville, et le jeune noble, dont les souvenirs sont incertains, ne tente pas de nier quoi que ce soit à cet égard… Il ne voit cependant pas le rapport avec « Cassiano » : il est donc assez peu sorti avec lui, ce qu’il regrette… Tout au plus peut-il dire qu’il encaisse bien l’alcool – peut-être mieux que lui-même, oui… Bon ! Il en a assez de ces questions, il veut dormir dans un vrai lit ! Vat proposait de lui en préparer un, mais pourquoi donc ? Le sien sera parfait ! Le Docteur Suk lui tend toutefois une dernière pastille – que Naevius avale sans plus poser de questions, laissant entendre qu’il n’acceptera pas qu’on le fasse chier davantage après ça… Mais il s’agit d’un calmant à effet rapide, supposé le rendre plus docile…

 

[IV-3 : Vat : Antonin Naevius ; « Cassiano Drescii », Németh] Le Docteur Suk accompagne le jeune noble jusqu’à ses quartiers – sa démarche n’est guère assurée, ça demande un certain temps… En chemin, Vat pose encore quelques questions : Naevius a-t-il en tête un comportement singulier, ou un trait remarquable, de « Cassiano Drescii » ? L’Ophélion a une réponse toute faite, qui le minait visiblement depuis un certain temps : « Cassiano » vit maintenant dans ses livres, par procuration ; il préfère écrire des beuveries ou orgies que les vivre réellement… Ce n’est plus le même homme que celui qu’il connaissait de réputation, sans doute : il a pris un coup de vieux en quelques années à peine, s’est empâté, fatigué… Il n’a plus rien de son ancienne carrure martiale. Le Docteur Suk lui demande s’il en est déçu – mais peut-il être déçu de quoi que ce soit ? Qu’en est-il, alors, de l’objet de sa visite sur Gebnout IV ? Antonin Naevius n’en sait absolument rien – « Cassiano Drescii » a mentionné Németh, c’est tout… Ils sont parvenus aux appartements du jeune Ophélion ; le Docteur Suk s’assure qu’il se couche confortablement et se sente bien, le quitte en ayant joué l’agréable docteur, consciencieux au possible, et laisse son patient s’endormir – il ne tarde guère…

 

V : DRESCII CONTRE DRESCII


[V-1 : Németh, Vat : Cassiano Drescii ; « Cassiano Drescii », Antonin Naevius] Németh a pris le temps de récupérer avec ses tureis. Pour autant, elle n’en a pas moins des obligations… Elle souhaite interroger elle-même « Cassiano Drescii », tant cette histoire l’intrigue. Elle compte commencer seule, puis faire entrer le « nouveau » Cassiano Drescii et les confronter – laissant des instructions aux gardes pour qu’ils interviennent si ce dernier, sanguin, en venait aux mains avec son double… Vat en ayant terminé avec Antonin Naevius, et connaissant les intentions de Németh, lui propose d’assister également à l’interrogatoire – il pourrait éventuellement servir d’alibi, en prétextant la « visite médicale »… mais, le contexte étant ce qu’il est, Németh n’y croit

pas trop. Elle accepte néanmoins l’assistance du Docteur Suk. Quant au « vrai » Cassiano Drescii, elle lui dit de patienter dans une pièce adjacente, derrière un miroir sans tain (où il entendra également ce qui se dit dans la cellule ; la scène est d’ailleurs enregistrée depuis cette pièce) ; le moment venu, elle lui fera signe de les rejoindre…

 

[V-2 : Németh, Vat : « Cassiano Drescii » ; « Lætitia Drescii », Cassiano Drescii] Németh et Vat entrent dans la cellule – relativement confortable pour une prison, adaptée du moins au statut supposé du détenu. La ressemblance parfaite des deux « Cassiano » est décidément impressionnante – et déconcertante. Cela va jusqu’à la gestuelle – même si ce « Cassiano » exprime aussi un mélange fluctuant de colère et d’inquiétude (la première domine, toutefois). Németh compte employer un ton légèrement ironique : « Mon cher Cassiano… » Mais son détenu l’interrompt aussitôt : « Mon cher ?! » Németh rappelle leurs relations cordiales jusqu’alors. « Oui, et puis vous m’avez jeté dans cette putain de prison ! Et ma femme ? Qu’est-ce que vous en avez fait ? Où est-elle ? » Németh l’assure qu’elle va bien et est en sécurité. « Cassiano » n’en continue pas moins de brailler, revenant sans cesse sur son statut d’invité, et hurlant que Németh ne s’en sortira pas comme ça… Et, bon sang, qu’est-ce qu’il fait là ?! Németh concède qu’il se montre « assez convaincant », mais que des « détails » lui ont révélé la vérité le concernant. « Cassiano » passe au tutoiement : « Mais de quoi tu parles ? » Németh dit avoir d’abord été honorée de sa visite impromptue, mais avoir bien vite relevé des « comportements étranges » de sa part ; et puis de nouveaux invités, des « personnages surprenants », l’ont aidée à faire la lumière sur la question… « Cassiano », un peu plus calme, répond : « On m’a parlé d’une de ces sorcières… C’est ça, hein ? Le Bene Gesserit qui fait sa police ? » Németh lui répond, sur un ton plus familier elle aussi, qu’il est complètement à côté de la plaque… « Je voudrais vous présenter quelqu’un. » Elle fait le signe convenu avec le « nouveau » Cassiano Drescii.

 

[V-3 : Németh, Vat : Cassiano Drescii, « Cassiano Drescii »] Le « nouveau » Cassiano Drescii les rejoint donc dans la cellule. Ses traits expriment un mélange de colère et de stupéfaction gênée devant la perfection de l’imitation : il s’agit bien d’un reflet exact de sa propre personne… « MM. Drescii, je suppose que vous avez des choses à vous dire… » lance Németh. C’est le « nouveau » qui, après un temps d’hésitation, prend l’initiative : « Qui êtes-vous ? Qu’êtes-vous ? Qu’est-ce que vous faites avec mon visage ? » L’autre lui pose en retour exactement les mêmes questions – mais Németh perçoit qu’il est moins assuré, et conscient sans doute de ce que son mensonge ne trompe personne… et elle redoute une réaction violente. Elle fait signe à un garde d’intervenir… mais c’est trop tard : « Cassiano Drescii », tout menotté qu’il soit, se précipite contre un mur, et s’y fracasse le crâne avec une violence incroyable ! Un humain normal n’aurait jamais pu faire usage d’une telle violence, avec de telles conséquences : cette méthode de suicide improbable réussit parfaitement sous la violence invraisemblable du geste – le crâne de « Cassiano Drescii » explose littéralement, et son corps s’écroule par terre : à l’évidence, il mourra dans quelques secondes, quelques minutes tout au plus… Vat se précipite auprès de lui, mais il est trop tard pour qu’il fasse quoi que ce soit. Tout au plus relève-t-il ce que ce comportement a d’inhumain – cela résulte sans doute d’un conditionnement extrême, mais il y a autre chose…

 

[V-4 : Vat, Németh : Cassiano Drescii ; « Cassiano Drescii »] Le Docteur Suk prend ses dispositions pour que l’on emporte le cadavre à la morgue. Le « nouveau » Drescii, de son côté est parfaitement coi : la violence de la scène l’a stupéfait… mais au moins autant le fait d’assister ainsi à la mort, et d’une telle manière, d’un individu lui ressemblant parfaitement ! Németh est tout aussi bouleversée – elle ne cesse d’encaisser, ces derniers jours, et n’est pas loin de craquer… Elle garde sa dignité en disant au Docteur Suk de tirer autant que possible du cadavre, mais Vat Aills perçoit bien son trouble et lui suggère d’aller se reposer après lui avoir donné un cachet… Le « nouveau » Cassiano se contient – un écho du noble et du militaire qu’il était il y a quelque temps de cela ; mais la scène ne le laisse pas indifférent, et pas davantage la réaction de NémethVat s’assure de ce qu’elle retourne dans ses quartiers, et en sécurité ; ils auront un nouvel entretient avec Cassiano Drescii, mais plus tard, il faut d’abord récupérer. Németh acquiesce – prenant simplement le temps de s’adresser à son invité, pour dire que la situation s’est clarifiée, qu’ils ont désormais des certitudes… Puis elle se retire sans un mot de plus.

 

VI : ÉCHOS D’UNE GUERRE EN MARCHE

 

[Nouveau flashback, de quelques heures – après quoi la temporalité sera de nouveau la même pour tous les PJ.]

 

[VI-1 : Ipuwer] L’ornithoptère lourd aux couleurs de la Maison Ptolémée se pose sur la plage de l’îlot où s’est dissimulé Ipuwer – sur ses instructions. À bord se trouvent un pilote, un copilote et un homme de troupe – tous d’élite. Ipuwer les rejoint, et donne l’ordre à la patrouille qui doit les retrouver de se rendre sur la première plage pour y inspecter l’appareil ennemi qui s’y était posé. D’ici-là, lui-même se rendra à bord de l’appareil lourd pour fouiller l’épave de l’ornithoptère non identifié qui vient d’être abattu, et qui flotte non loin d’un autre îlot, à quelque distance de là – le fond océanique n’y est sans doute guère profond. Ipuwer ne s’embarrasse pas de politesses, et pas davantage d’explications : il adopte un comportement parfaitement militaire, et ses hommes réagissent de la manière la plus appropriée.

 

[VI-2 : Ipuwer] Ipuwer rejoint l’épave à bord de l’appareil lourd ; les débris flottent encore, et le fond océanique n’est probablement pas à plus de dix mètres. Ipuwer jette un œil aux environs, afin de déterminer si des cadavres flottent ou si un membre de l’équipage aurait pu rallier l’îlot tout proche pour s’y cacher – ainsi qu’il l’avait fait lui-même quelques heures plus tôt. Ce n’est a priori pas le cas : en survolant l’ornithoptère à très basse altitude, ils peuvent déterminer que s’y trouvent un cadavre et un autre homme encore en vie, gravement blessé toutefois, mais conscient. Ipuwer donne l’ordre de descendre le filin pour se rendre à bord de l’épave, puis remonter le survivant – mais il compte bien participer lui-même à cette inspection ; le soldat prend cependant l’initiative de descendre avant Ipuwer – au cas où… et se rend ainsi compte que l’ennemi survivant active un mécanisme d’autodestruction ! Il fait prestement signe au siridar-baron de remonter, et le suit aussi vite que possible ; juste en dessous d’eux, l’appareil explose, et il ne sera sans doute pas possible d’en retirer quoi que ce soit désormais… Eux-mêmes, toutefois, ne subissent pas le moindre dégât.

 

[VI-3 : Ipuwer] Ipuwer donne alors l’ordre de retourner à la première plage et d’y sécuriser le seul appareil ennemi qui reste – mais ses membres d’équipage sont morts, et l’ornithoptère n’a visiblement pas de système automatique d’autodestruction : il reste en état jusqu’à l’arrivée des renforts Ptolémée – une petite flotte d’ornithoptères, cette fois, avec un appareil plus perfectionné destiné à Ipuwer ; il monte à bord, et repart pour Cair-el-Muluk, où il arrive environ deux heures plus tard [soit à peu près au moment du suicide de « Cassiano Drescii »] ; il apprend en cours de route que l’appareil ennemi qui était toujours pisté a finalement choisi de se retourner contre l’ornithoptère Ptolémée qui le suivait – le combat a tourné court, et l’appareil ennemi a été abattu : il n’y a a priori rien à en récupérer là encore.

 

VII : QUE FAIRE ?

 

[Retour à la temporalité générale.]

 

[VII-1 : Bermyl : Elihot Kibuz, Taho] Bermyl est dans le flou, plongé dans une phase de réflexion guère productive : où va-t-il ? Quoi mettre en place pour infiltrer ses adversaires ? Comment assurer la sécurité de tout le monde ? Comment s’assurer de l’intégrité de ses services ? Il ne va pas voir Elihot Kibuz de suite. Il pense cependant comme Taho : il doit être possible de jouer sur une rumeur d’inefficacité voire de déloyauté suite aux événements de l’abattoir – en faisant notamment ressortir sa « sympathie » pour les « morts-vivants » et leurs disciples… Mais il est hors de question de contribuer lui-même à diffuser ce bruit. Il attend donc le rapport de Taho, et rôde désœuvré dans le Palais d’ici-là…

 

[VII-2 : Bermyl : « Cassiano Drescii », Ipuwer, Linneke Wikkheiser, Németh] Ses services fonctionnent néanmoins d’eux-mêmes – et il reçoit comme de juste des communications sinon des rapports détaillés. On l’informe ainsi de plusieurs choses – et tout d’abord du suicide de « Cassiano Drescii », et du retour simultané d’Ipuwer. Mais ce n’est pas tout : on lui annonce également que Linneke Wikkheiser a quitté sans un mot le Palais, non pour se rendre, comme ils le croyaient d’abord, à l’astroport d’Heliopolis afin de rentrer au plus tôt sur Wikkheim, mais à Memnon, où elle a loué une villa sans recourir aux services des Ptolémée… À l’évidence, il faut surveiller ses activités là-bas – mais Bermyl abattu n’a pas vraiment de consignes plus précises pour l’heure… Il communique toutefois un rapport à ce sujet à Németh.

 

[VII-3 : Bermyl : Anneliese Hahn, Clotilde Philidor, Cassiano Drescii, « Cassiano Drescii », Lætitia Drescii, Taestra Katarina Angelion, Dame Loredana] Il s’enquiert néanmoins de ce que font les autres invités : Anneliese Hahn a un comportement très libre, à la fois garçonne et séductrice, tout particulièrement avec les gardes les plus musculeux et élancés… Aucun scrupule et aucune gêne de sa part – mais rien d’autre à signaler. Sa cousine Clotilde Philidor reste dans ses quartiers, où on l’entend jouer de la balisette, avec un certain talent… Le « nouveau » Cassiano Drescii vient d’assister au suicide de son double, donc – quant à son épouse, elle demeure dans leurs appartements, à lire semble-t-il. Reste enfin la Révérende-Mère Taestra Katarina Angelion – elle retrouve régulièrement Dame Loredana, mais passe sinon l’essentiel de son temps dans la bibliothèque du Palais. Globalement, rien à signaler…

 

VIII : DES RESPONSABILITÉS

 

[VIII-1 : Ipuwer, Vat Aills : Németh] Ipuwer est enfin de retour à Cair-el-Muluk – les gardes ont tendance à le coller, et ça l’énerve… Il les fait dégager, conservant pour la forme un unique sous-officier à ses côtés. Il compte voir Németh, mais apprend que celle-ci « récupère » dans ses quartiers. D’ici à ce qu’elle se montre disponible, il se rend au cabinet du Docteur Vat pour faire examiner ça blessure : ce n’est pas grand-chose, il s’en remettra très vite… Le siridar-baron discute en même temps avec le Docteur Suk :

— Alors, docteur, tout s’est bien passé pendant mes vacances ?

— Oui, d’ailleurs Dame Németh va vous en parler…

Mais Ipuwer semble avoir d’autres préoccupations – comme la réfection du crépis du Palais

 

[VIII-2 : Ipuwer, Németh : Bermyl, Sabah] Une fois soigné, Ipuwer se rend dans ses quartiers. Németh n’est certes pas en forme, mais, dès qu’elle apprend le retour de son frère, elle se rend auprès de lui. Elle constate l’état d’Ipuwer – guère présentable… Mais il est heureux : « Enfin les ennemis lèvent le voile ! La situation se clarifie, n’est-ce pas ? » Mais Németh n’est pas aussi optimiste…Toujours à la limite de la pique, elle avoue cependant que le retour d’Ipuwer, quand bien même tardif, est une bonne nouvelle. Elle suppose qu’Ipuwer, à son habitude, n’a pas pris soin de s’informer des minutes du Palais, aussi va-t-elle le faire elle-même… Ipuwer y est prêt – blâmant au passage les services de communication lamentables de la Maison Ptolémée… Certes, il était parti sans rien dire, mais… Ipuwer biaise maladroitement – évoquant par exemple les jolies petites îles sur le trajet entre Cair-el-Muluk et le Mausolée, peut-être pourrait-on y construire quelque chose… Il ne sait guère qu’une seule chose, autrement : Bermyl a « encore » foiré son opération au campement des Atonistes de la Terre Pure ! Ipuwer lui avait pourtant longuement expliqué que l’échec en l’espèce était inenvisageable… Ils n’ont même pas récupéré les cartes de Sabah ! Bravo ! Németh concède que Bermyl joue de malchance… mais son frère est plus hargneux : plus troubadour qu’assassin, décidément, Bermyl ferait sans doute mieux de s’en tenir à la balisette !

 

[VIII-3 : Németh, Ipuwer] Németh est curieuse : son frère est encore plus crasseux que d’habitude… Ipuwer explique avoir été pris en chasse par des ornithoptères non identifiées alors qu’il volait en direction de Cair-el-Muluk. Ils ont descendu son appareil, mais il s’en est bien tiré – un appareil ennemi ayant été conservé, on rassemble sur place tous les éléments de preuve disponibles, concernant tant les cadavres de leurs ennemis que leur matériel. Mais bon : Németh lira les rapports, elle le fait toujours…

 

[VIII-4 : Németh, Ipuwer : Sabah, Bermyl, Hanibast Set, « Cassiano Drescii », « Lætitia Drescii », Antonin Naevius, Cassiano Drescii] Mais il est bien temps pour Németh d’informer Ipuwer des développements les plus récents. Elle confirme la vilaine tournure de l’opération d’exfiltration de Sabah, que la responsabilité en incombe ou pas à Bermyl, mais le Conseiller Mentat Hanibast Set a fait du beau travail : il semble possible de tirer finalement parti de ce fiasco (le Mentat est toujours au Palais, à disposition – même s’il est prêt à se rendre à Heliopolis le cas échéant ; pour l’heure, il peut très bien agir à distance). Mais il y a eu d’autres choses depuis – notamment la présence de plus en plus marquée de la secte résurrectionniste à Cair-el-Muluk, et… Ipuwer l’interrompt, pas vraiment la tête à ces affaires : « Et à propos de la réfection de l'aile est... » Németh explose : « L’aile est attendra ! Les événements sont graves ! Faites l’effort de m’écouter ! » Ipuwer adopte une moue boudeuse, mais la laisse poursuivre ; elle lui rapporte donc que les deux individus qu’ils croyaient être Cassiano et Lætitia Drescii se sont avérés êtres des imposteurs – il n’y a maintenant plus aucun doute à cet égard. Il s’agissait de doubles parfaits, Ipuwer sait certainement ce que cela signifie ? Le siridar-baron arbore une grimace d’incompréhension : un déguisement ? Un subterfuge ? Même Antonin ? Il buvait pourtant autant que d’habitude… Németh dit ne pas avoir de certitudes le concernant – peut-être n’est-il qu’un naïf habilement manœuvré par leurs véritables ennemis… Hors de question qu’il quitte le Palais tant qu’ils n’en ont pas le cœur net, toutefois. Mais Ipuwer poursuit sur cette lancée : ils portaient donc des masques ? Mais non – c’était vraiment parfait ! Le siridar-baron suppose alors que c’est un peu la même chose que pour cette Druhr, cette idée d’ « humains » élevés hors-sol, comme leurs plantes… « Dégoûtant ! On ne devrait pas faire ça ! Qui fait ça ? » Németh ne désigne personne… mais explique comment elle a débusqué l’imposture, quand on lui a appris l’arrivée des Ophélion alors qu’ils étaient déjà censés être là… Ipuwer comprend alors qu’il s’agit de faits établis avec certitude, pas de simples soupçons… Oui : Németh, tout récemment, a vu les deux « Cassiano Drescii » côte à côte… Le premier, l’imposteur, s’est suicidé sous ses yeux quand il a ainsi été confronté à son « original »… Ipuwer soupire : « Ces méthodes sont indignes, les gens qui font ça sont sans honneur ! Tout cela devrait se régler face à face ! » Mais il s’inquiète maintenant de l’état de Németh – il ne semblait pas y avoir prêté attention jusqu’alors. « Vous n’avez pas l’air dans votre assiette… Vous dormez bien ? » Fort peu, et mal – le poids sans doute des responsabilités en son absence… Mais Ipuwer maintient qu’il n’est pas parti si longtemps que cela, et qu’après tout on savait où le joindre ! Enfin, si les services de communication avaient fait leur travail, passons… Németh a donc pris les mesures nécessaires ? Oui – mais elle aimerait lui faire entendre qu’il ne s’agit pas d’une bêtise portant sur l’honneur ou le déshonneur : c’est une terrible menace, et c’est la survie de la Maison Ptolémée qui est en jeu ! « Cassiano Drescii » est mort sous ses yeux ; mais « Lætitia » leur a glissé entre les doigts – Bermyl est sur sa trace… Ipuwer, soupirant, ironise : « Douce Maison, me voici de retour… » Mais il admet que l’attaque qu’il vient de subir démontre assez qu’on en veut à sa Maison et à lui-même…

 

[VIII-5 : Németh, Ipuwer : Linneke Wikkheiser, Anneliese Hahn, Clotilde Philidor, Ludwig Curtius, Vat Aills] Németh a d’autres informations à communiquer à Ipuwer. Elle avance à demi-mots qu’il y a eu une « légère tension » avec Linneke Wikkheiser – laquelle a mal pris ses mesures, peut-être y aura-t-il des répercussions diplomatiques… Ipuwer éclate de rire : « Ma chère sœur, vous l’avez séchée, j’imagine ! Vous avez enfin perçu que cette… bonne femme était une saloperie, un tas d’immondices, arrogante, prétentieuse, hypocrite ! J’imagine que la température dans la salle, quand vous lui avez dit ses quatre vérités, devait être glaciale… » Németh, sans jouer ce jeu, rétorque que cette femme n’était effectivement pas faite pour lui, et n’aurait probablement rien apporté à la Maison Ptolémée… Par ailleurs, les Delambre sont arrivées – Anneliese Hahn se promène dans le Palais, Ipuwer n’aura sans doute pas la moindre difficulté pour la trouver… Clotilde Philidor est plus discrète. Mais Ipuwer ne prête guère attention à cette dernière. La nouvelle de l’arrivée d’Anneliese Hahn le réjouit au plus haut point : « Parfait ! Et mon maître d’armes est revenu ! » Il compte bien se remettre à l’entraînement dès que le Docteur Suk Vat Aills lui en aura donné « l’autorisation » (son ton est clairement blagueur)… Mais d’ici-là, il admet être un brin fatigué – il a été ravi de s’entretenir avec Németh, mais elle peut maintenant prendre congé… Németh obtempère : qu’il se repose bien – elle-même en a tout autant besoin…

 

À suivre…

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Géographie du Japon, de Jacques Pezeu-Massabuau

Publié le par Nébal

Géographie du Japon, de Jacques Pezeu-Massabuau

PEZEU-MASSABUAU (Jacques), Géographie du Japon, quatrième édition mise à jour, Paris, PUF, coll. Que sais-je ?, [1968] 1986, 127 p.

 

Nouvelle excursion du côté des « Que sais-je ? » nippons… mais cette fois avec un volume bien trop compliqué pour ma pomme, et par ailleurs en partie obsolète.

 

La géographie du Japon m’est largement inconnue – c’est à peine si je retiens les noms des quatre grandes îles de l’archipel (bon, maintenant, ça, ça va à peu près…), et les noms des régions demeurent le plus souvent mystérieux à mes yeux d’ignare (au mieux, je vois à peu près le Kantô et peut-être le Kansai) ; la localisation des villes en dépendant pour une bonne part, j’ai du mal à retenir où se trouve telle ou telle agglomération, au-delà de Tokyo et Kyoto, peut-être Osaka et Kobe – le fourmillement de la Mégalopolis n’arrange probablement pas les choses il est vrai… Les régions « naturelles » me sont peu ou prou inconnues au-delà de ces adaptations « politiques » par l’homme, et je serais bien incapable, sans préparation, de situer, par exemple, le mont Fuji sur une carte… ou a fortiori quoi que ce soit d’autre. Le peu que je sais, ou crois savoir, de la géographie du Japon se teinte en outre de confusions, parfois de simplifications, qui me nuisent considérablement dès lors qu’il s’agit d’en faire l’assise à, mettons, une étude historique, ou, pire encore, une étude économique ou sociale contemporaine…

 

D’où cette envie, avant de me remettre notamment à l’histoire, d’envisager d’un peu plus près, et de manière un peu plus solide, la géographie du Japon – cela me paraissait de plus en plus une mesure indispensable. Et c’est pourquoi je me suis procuré cette Géographie du Japon de Jacques Pezeu-Massabuau – en l’espèce dans sa quatrième édition de 1986 (j’ai cru comprendre, après coup, qu’il y en avait au moins une de plus récente, en 1992 ? Par contre, l’ouvrage ne figure plus au catalogue de la collection, sauf erreur, et sans avoir été remplacé…). Cette question de l’édition, pour pareille matière, n’a rien de neutre. Si l’on peut supposer que la géographie « physique » (entendue au sens large – incluant par exemple le climat, l’activité tectonique, etc.) n’a « pas beaucoup changé » depuis 1986, il n’en va pas de même concernant la géographie économique et sociale, la démographie, etc., en évolution constante et éventuellement très rapide : le livre, à cet égard, ne pouvait qu’être dépassé. J’ai supposé que je pouvais m’en accommoder, l’idée étant surtout de développer une première image de la géographie japonaise, m’aidant à m’y retrouver dans d’autres lectures (historiques notamment), quitte à dénicher par la suite un ouvrage plus récent et mieux actualisé sur la question.

 

Les « Que sais-je ? », c’est parfois un peu la roulette russe… Le format est aussi propice à la vulgarisation qu’à la synthèse de pointe, pouvant éventuellement se colorer d’une dimension monographique. J’espérais, pour un sujet pareil, la vulgarisation… et suis comme de juste tombé sur quelque chose de bien plus costaud.

 

Et avec un gros souci d’emblée : cette première base, qui m’intéressait tout particulièrement, sur les villes et régions telles qu’elles ont été conçues par l’homme, n’est en rien abordée au début de l’ouvrage – il s’agit d’une question tellement « préalable »… qu’elle est en fait considérée acquise par l’auteur. Aussi livre-t-il des cartes qui m’ont fait l’effet d’être bien trop abstraites pour moi, tandis que, dans le corps du texte, pire encore, c’est un véritable bombardement de noms de villes et de régions, sans autre mise en bouche. La carte « préalable » que je cherchais existe en fait bel et bien dans l’ouvrage – présentant tout à la fois les « régions géographiques » et les préfectures… mais c’est l’avant-dernière du livre, p. 108, et donc à la toute fin ou presque ! Si j’en avais eu connaissance au début, cela m’aurait peut-être aidé dans la lecture de cet aride petit volume… mais pas sûr.

 

Car il est très aride. Ou, plus exactement, il est pointu à la hauteur des attentes de ses lecteurs les plus exigeants. Les premiers chapitres, consacrés à cette géographie « physique » qui constituait mon premier intérêt dans la matière avec la géographie, disons, « politique », sont ainsi très précis, employant sans définition préalable des notions fort complexes et fort hermétiques pour un quidam tel que votre serviteur consternant d’ignorance crasse… Cela ne m’a pas facilité la lecture, et explique largement pourquoi j’en ai si peu retenu. Il y a des quasi-clichés, certes – un pays allongé et montagneux, en même temps toujours en prise à la mer, et avec des côtes très découpées : OK, ça, je savais… Un milieu naturel violent, voire carrément hostile, du fait de l’activité tectonique (avec, outre les séismes, les glissements de terrain, plus discrets sans doute, mais redoutables), mais aussi du climat et notamment des typhons, je le savais aussi… mais pas à ce point – les statistiques sont assez effrayantes ! D’autres choses d’importance sont cependant plus difficiles à cerner à mes yeux : la Fossa Magna coupant l’archipel en deux par le milieu, par exemple… et bien d’autres notions qui m’échappent tellement que je ne me sens même pas de les citer ici ! Quelques développements, heureusement, m’ont davantage parlé – concernant le climat, par exemple, éventuellement surprenant au regard de la situation géographique de l’archipel : après tout, je n’avais pris conscience qu’à la relecture toute récente de l’Histoire du Japon et des Japonais d’Edwin O. Reischauer du fait que le nord de Hokkaido se situe peu ou prou au niveau de Bordeaux, tandis que Tokyo équivaut en gros à Gibraltar, sans pour autant que le climat de l’archipel corresponde en rien ou presque à ce que l’on s’attendrait à trouver en Europe et en Afrique à ces latitudes ; pour tout un tas de raisons compliquées, dont l’influence continentale, ou encore les courants sur la façade pacifique, l’Oyashio froid qui vient du nord, le Kuroshio chaud qui vient du sud. Mais je relève aussi cette idée, qui fait transition, d’un pays fortement modelé par l’homme depuis longtemps – la question de l’eau a ici son importance, cruciale ; en contraste (ou pas), je relève aussi la relative permanence, encore aujourd’hui (ou en tout cas en 1986), de la forêt… C’est à peu près tout, cependant : le reste me dépasse largement, et je manque bien trop de précision dans les acquis de ces premiers chapitres…

 

Demeure au moins l’idée, qui aura son importance par la suite, dans les chapitres économiques, sociaux, démographiques, etc., de ces ensembles régionaux éventuellement « naturels » (mais aux conséquences humaines), qui découpent l’archipel : on peut distinguer, en gros, Hokkaido (qui demeure à part), Honshu coupée en deux (façade de la mer du Japon et façade pacifique, éventuellement « ubac » et « adret », avec d’autres subdivisions – si l’on met à part le Tohoku, nord de l’île qui fait la transition avec Hokkaido, on peut distinguer, à l’est, et du nord au sud, Kantô, Tokai, et Kansai, et à l’ouest Hokuriku puis San-In – ce dernier au statut plus ambigu, peut-être ?), la région de la mer Intérieure qui relie le nord de Shikoku au Kansai, le nord de Kyushu qui participe aussi des foyers de développement en rejoignant le San-In, tandis que les zones méridionales de Shikoku et Kyushu constituent une dernière zone… Autant de choses qui, bien sûr, ne me disaient peu ou prou rien au moment de ma lecture, et que je n’ai acquises qu’au fur et à mesure des récurrences.

 

Après quoi l’on passe à la géographie humaine, avec ce problème particulier concernant l’évolution rapide des données démographiques, économiques et sociales : je ne doute pas qu’en plusieurs endroits le présent volume (qui accuse tout de même ses trente ans) est très probablement dépassé… Quelques idées générales demeurent, sans doute – comme celle du problème du surpeuplement, qui a de tout temps ou presque affecté le Japon, mais jamais autant qu’au XXe siècle, et a fortiori depuis la Deuxième Guerre mondiale… L’étude historique du peuplement « justifie » davantage le découpage des régions que je viens d’exposer – en appuyant tout particulièrement sur le foyer primitif de la région de la mer Intérieure, incluant probablement le nord de Kysuhu, et débouchant sur le Kansai en Honshu, puis « l’envers » et « l’endroit » de Honshu (au net bénéfice de la façade pacifique). Je ne me sens guère de rentrer ici dans le détail des chapitres portant, par exemple, sur l’agriculture (relevons tout de même la question du riz, renvoyant à l’aménagement ancestral du territoire, et posant déjà la question corrélée de l’autosuffisance alimentaire ; peut-être aussi le développement radical de l’élevage au XXe siècle, mais je ne sais pas ce qu’il en est aujourd’hui, les choses ont pu changer ; enfin la tradition des petites exploitations, avec la même obsolescence éventuelle), ou la vie maritime essentielle (notoirement) ; peut-être encore moins pour l’industrie ou « activité de transformation » (au-delà de la question relativement étonnante des matières premières, décidant pour partie du jeu complexe de l’import-export ; sinon, les choses ont nécessairement évolué ici, et de manière sans doute trop considérable pour qu’il soit vraiment pertinent, dans le contexte de ce compte rendu en tout cas, de s’y attarder – mentionnons tout de même, y compris dans cette optique, la question de la pollution, avec par exemple un rappel de la catastrophe de Minamata)… Le sujet des transports et du commerce a au moins autant évolué, et probablement davantage encore. Concernant le développement et l’urbanisme, la carte des régions délaissées a pu changer, de même – et je suppose que la question de la Mégalopolis (la zone urbaine peu ou prou continue, même si très peu large parfois et s’accommodant de zones périurbaines faisant la transition avec des campagnes de plus en plus intégrées, allant, sur la façade pacifique, de Tokyo au nord à Fukuoka au sud, en passant par Yokohama, Nagoya, Kyoto, Osaka, Kobe, Hiroshima, Kitakyushu…), en trente ans, a pris une tout autre ampleur.

 

D’où ce constat : ce n’est pas que ce « Que sais-je ? » soit mauvais (il ne l’est probablement pas), mais il s’est avéré bien différent de ce que j’en espérais, en se montrant bien plus ardu que ce que je pouvais encaisser ; son obsolescence probable en matière de géographie « humaine » (démographique, économique, sociale) en fait par ailleurs une référence datée sur bien des points, et dès lors d’un intérêt limité (d’autant plus pour votre couillon de serviteur). Sa lecture n’a pas été une perte de temps pour autant, et j’en ai éventuellement retenu quelques choses qui pourront m’être utiles par la suite – en fin de compte, j’ai tout de même un peu clarifié ma perception de la matière, si c’est sans grande assise… Mais il me faudra revenir sur cette question de la géographie du Japon quand je disposerai de connaissances un peu plus solides et actualisées touchant au sujet.

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