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Terreur dans la nuit, de Dashiell Hammett (dir.)

Publié le par Nébal

Terreur dans la nuit, de Dashiell Hammett (dir.)

HAMMETT (Dashiell) (dir.), Terreur dans la nuit. 10 nouvelles horrifiques présentées par Dashiell Hammett, [Creeps by Night : Chills and Thrills], édité et introduit par Nathalie Beunat, [traduit de l’anglais (Grande-Bretagne) par Leslie Boitel-Tessier, de l’anglais (États-Unis) par Brigitte Mariot, et de l’allemand par Jean-Jacques Pollet], Paris, Fleuve Éditions, [1925, 1929-1931, 2006] 2016, 214 p.

 

Ma chronique figure dans le n° 83 de Bifrost, pp. 94-95.

 

N’hésitez pas à y réagir d’ores et déjà.

 

Le moment venu, cette chronique sera reprise en ligne sur le blog de la revue. Je vous en donnerai le lien, et la complèterai par un compte rendu autrement long, plus typique de ceux qui figurent ces derniers temps sur ce blog.

 

D’ici-là, tu peux écouter le charmant Gérard Abdaloff en dire du bien, et du mal de toi, et c’est ici.

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Midnight Meat Train, de Ryūhei Kitamura

Publié le par Nébal

Midnight Meat Train, de Ryūhei Kitamura

Titre : Midnight Meat Train

Réalisateur : Kitamura Ryūhei

Titre original : The Midnight Meat Train

Année : 2008

Pays : États-Unis

Durée : 98 min.

Acteurs principaux : Bradley Cooper, Leslie Bibb, Vinnie Jones, Brooke Shields…

 

Entorse à mon programme cinéphile nippon – car, de nippon, ici, il n’y a que le réalisateur, Kitamura Ryūhei, qui y tente son exportation à Hollywood. Le peu que je connais de sa carrière au Japon m’avait cependant plutôt séduit – ou du moins était-ce le cas du stupidissime Versus, dont l’hystérie jubilatoire avait quelque chose de chouettement rafraichissant à la manière d’un bon vieux Evil Dead, ainsi que du très drôle moyen-métrage Heat After Dark, bénéficiant d’une ambiance aussi jolie qu’improbable ; mes deux autres tentatives auprès du réalisateur s’étaient certes avérées moins convaincantes : Aragami bénéficiait de plus que sympathiques scènes de baston passablement vidéoludiques (dans la lignée de Versus, du coup), mais le vide absolu derrière tout ça était pour le coup un peu trop voyant ; quant au rigolo Godzilla Final Wars, il s’éternisait quand même un peu trop, hein… Mais le style très tape-à-l’œil du réalisateur, tout dans l’esbroufe clipesque (ou vidéoludique, donc), passant par des expérimentations improbables et un goût des angles de vue incongrus, me paraissant étrangement enthousiasmant – là où, chez d’autres, ces caractéristiques tendent à me filer très vite des boutons… Une certaine sincérité, peut-être ? Une alchimie hystérique qui, à force de tripoter le mauvais goût, et de l’assembler et réassembler perpétuellement, touche paradoxalement au bon ? Je ne suis pas bien certain, au fond, de ce que je pense de toute cela – demeure, en dépit des déceptions, un a priori étonnamment favorable : au moins, je veux bien tenter de voir ce que cela donne…

 

C’était sans doute tout particulièrement vrai pour ce Midnight Meat Train, qui ne se contente pas d’être le premier film hollywoodien de l’auteur : c’est aussi (et surtout ?) une adaptation du grand (quand il le veut bien) Clive Barker – en l’espèce d’une nouvelle originaire des « Livres de sang » (et figurant plus précisément, en français, dans le premier tome de la série, justement titré Livre de sang). Et, disons-le, une nouvelle qui, aussi chouette soit-elle, demande sans doute un certain travail d’adaptation, car l’étirer au format d’un long-métrage de durée conventionnelle n’a rien d’évident… Travail qui a donc été effectué ici, avec plus ou moins de réussite.

 

Il est vrai aussi qu’adapter Clive Barker à l’écran n’a jamais été une mince affaire – que ce soit directement par lui (il est par ailleurs producteur du présent Midnight Meat Train) ou par d’autres… Les livres de Barker se singularisent souvent par leur outrance, leurs excès systématiques – une débauche de sexe et de sang versant le cas échéant dans le gore, sinon dans la pornographie (encore qu’au sens large…), mais un gore bien particulier, baroque d’une certaine manière, ou peut-être remontant encore au-delà, jusqu’à un Jérôme Bosch disons, le traditionnel Grand-Guignol source presque inévitable du gore cinématographique contemporain n’étant plus dès lors qu’une étape dans une histoire peut-être plus longue et complexe qu’on ne se l’avoue d’habitude. Et rendre à l’écran cette dimension est toujours délicat. Un problème qui, à vrai dire, touche le gore en général : il n’est pas donné à tous de parvenir à faire dans le gore « sérieux » (à la Romero en forme, disons), le gore sous-tendu par une intention d’ordre philosophique, tant la volonté de choquer le bourgeois, finalement plutôt pour en rire, est difficile à réfréner – ce qui n’est pas forcément plus mal : aux sources généralement reconnues du genre, le Blood Feast de Hershell Gordon Lewis est bien un sinistre navet, après tout, là où le rigolard 2000 Maniacs est autrement plus sympathique… Mais, qu’il s’agisse de gore « sérieux » ou de gore « rigolard », la pente fatale qui transforme le sublime en ridicule, le grotesque au sens positif en grotesque au sens méprisant, est souvent difficile à éviter – en témoignent bien des exemples dans le cinéma d’exploitation italien, notamment, où, pour un Fulci, ou éventuellement un Deodato (quand ils sont en forme, là encore…), nous avons quantité de Lenzi ou de Mattei… Chez Barker lui-même, la dégringolade des Hellraiser est probablement éloquente à cet égard. Et sans doute sa prose s’accommode-t-elle bien mal du gore « rigolard », qui est tout particulièrement dangereux dans son cas…

 

La nouvelle originelle, aux sources de Midnight Meat Train, n’a sans doute pas grand-chose de rigolard. Par ailleurs, elle est assez courte, consistant peu ou prou, si ma mémoire ne me fait pas totalement défaut (rien de garanti…), en l’enchaînement de deux scènes – un massacre « en rien fantastique » dans le métro, puis une « explication » qui ramène le surnaturel dans la partie, avec une certaine dose de « conspirationnisme » (par ailleurs non dénué d’aspects lovecraftiens, trouvé-je). Impossible de faire un film sur cette base : si le matériau est au fond assez riche, il est concrètement limité par le médium de la nouvelle.

 

Le film doit donc poser un cadre – et, s’il enchaîne bientôt les séquences où un étrange et taciturne serial-killer, toujours très élégant, mais bientôt identifié comme étant un boucher travaillant dans un abattoir, massacre à tour de bras, de son maillet, des passagers malencontreux du dernier métro, il prend pourtant soin de construire un personnage de « héros » et de l’inscrire dans son quotidien. Ce personnage, c’est Leon Kauffman (incarné par Bradley Cooper, bof, bof), un photographe qui aimerait « saisir » la ville (le film a été tourné à Los Angeles) ; ses prétentions artistiques se heurtent cependant à la banalité de son travail – à en croire en tout cas Susan Hoff (Brooke Shields), vendeuse d’art qui l’incite à « rester », pour capturer, non pas l’anecdotique, mais le réellement puissant. Prenons cette photo prise dans le métro, qu’il lui soumet, avec cet homme d’affaires propre sur lui qui recule devant le clochard endormi assis non loin, et qui, dodelinant de sommeil, se rapproche sans cesse du pingouin… La photo de Leon, en l’état, est (pardon) un cliché ; s’il veut vraiment « saisir » la ville, en tirer quelque chose de véritablement artistique, il doit « rester » : la photo sera bonne, ou du moins méritera d’être prise, quand le clochard s’effondrera bel et bien sur le cadre. Pas avant.

 

Et je trouve qu’il y a là quelque chose d’assez intéressant – quelque chose qui renvoie en fait à mon adaptation de Barker préférée, Candyman (par Bernard Rose ; encore une nouvelles des « Livres de sang », au passage – « Lieux interdits », dans Prison de chair), où l’histoire d’horreur, pour être essentielle, se mêle de choses plus complexes, dessinant un sens supplémentaire, laissant entrevoir une profondeur insoupçonnée : le jeu de Candyman sur les « légendes urbaines », la prolifération, sous la forme de rumeurs, de mythes éventuellement anciens mais toujours remis au goût du jour dans les populations les plus pauvres des cités les plus sordides, suscitant une jolie résonnance avec les ambitions froidement théoriques et sans doute pas qu’un peu condescendantes de la sociologue enquêtant sur le Candyman. Qu’on ne s’y méprenne pas : je n’ai rien contre les bisseries voire zèderies centrées sur la seule horreur, dans l’optique honnie et scandaleuse du « divertissement », je m’en suis coltiné pas mal, et avec un plaisir constant. Mais je n’ai rien, vraiment rien, contre ce petit « plus » qu’une attention supplémentaire au propos peut éventuellement construire, ce petit « plus » qui transcendera l’horreur pour lui conférer un sens plus ample ou du moins plus ambitieux.

 

L’espace d’un instant, j’ai voulu croire que Midnight Meat Train jouerait un peu de ce registre – mais, ne nous leurrons pas, globalement, c’était une erreur… Pas dramatique, hein – juste un poil décevante au regard de mes attentes plus ou moins conscientes : disons du moins que les scènes où Leon, plus que jamais voyeur, mitraille l’agression d’une jeune femme dans le métro, sur le fait, puis se met à jouer au « stalker », auraient sans doute autorisé des développements intéressants, voie que Kitamura ou son scénariste n’ont finalement pas choisi d’emprunter. Bon, tant pis…

 

Leon, quoi qu’il en soit, est bientôt amené à jouer à l’enquêteur, et non plus simplement à l’artiste vaguement bohème errant dans la nuit en quête de clichés faisant sens. Il tombe par hasard sur le boucher, suspecte son rôle dans la disparition de la jeune femme dont il avait photographié l’agression par des racailles autrement banales, et se met à le suivre… Et cela devient une obsession plus forte que tout le reste – quête de sens, peut-être, malgré tout ? À voir ; car cette entreprise adopte bien vite (et sans doute bien trop vite) des atours de folie pure et simple. Ici, le film pèche et pas qu’un peu dans la caractérisation des personnages – le cabotinage effréné de Bradley Cooper plongeant du jour au lendemain dans son enquête, et tout particulièrement en envisageant la série de disparitions comme remontant carrément à la fin du XIXe siècle, mais sans que cela paraisse l’étonner plus que cela, rend une scène essentielle, qui aurait dû être forte, finalement plus ridicule qu’autre chose, ou peut-être même pas – simplement terne avant tout. Il faut dire qu’il n’est pas aidé par Leslie Bibb, dans le rôle de sa compagne Maya Jones, serveuse dans un bouiboui, dont l’interprétation est au mieux médiocre… Le pire étant pourtant que son personnage aussi pèche sur le plan de la motivation : elle qui est supposée redouter l’évolution de l’état mental de son compagnon, et par ailleurs faire un blocage – bien compréhensible – sur les investigations délirantes de Leon… se met pourtant à enquêter sur le boucher à son tour ! Et nous savons bien sûr comment tout cela va se terminer…

 

Enfin… Pas tout à fait. C’est sans doute là que la nouvelle se montre forte – en dévoilant brièvement, tout à la fin, une dimension supplémentaire du récit, et qui a bien des égards le fonde, sans consister pour autant en une « explication » exhaustive, balayant le propos de A à Z. L’horreur du serial-killer taciturne, façon slasher, adopte alors un tout autre sens, en ramenant enfin le surnaturel dans la partie – et, par ailleurs, en injectant dans le récit une dose bienvenue de « conspirationnisme » (que je trouve donc un brin lovecraftienne, mais c’est à débattre). Ici, contrairement à ce que j’avais noté jusqu’alors, je trouve que le film se montre bien plus habile, en distillant çà et là des indices quant à la réalité profonde de l’horreur : dans un premier temps, cela ne vaut que dans le cadre spécifique du métro, et n’engage donc pas forcément à grand-chose – on sait cependant que le métro bifurque quand le boucher frappe, et l’on voit même le chauffeur lui venir en aide et lui parler (le boucher est pour sa part des plus taciturne – il ne prononcera, bien évidemment à la toute fin, qu’un seul mot ; et là, pour le coup, ça n’est pas seulement cliché, c’est maladroit…) ; plus tard, l’implication probable de la police dans l’affaire est bien autrement inquiétante… conduisant à la « révélation » ultime, qui se montre d’autant plus pertinente qu’elle ne révèle au fond pas grand-chose – ou du moins ne sombre pas dans la pénible facilité des « paragraphes d’exposition » ou de leur transposition scénaristique : n’est dit que ce qui doit l’être. Et peu importe à ce stade que l’épilogue soit convenu – en fait, le fatalisme qu’il induit est parfaitement approprié.

 

L’intérêt du film – ou ce qui est supposé faire son intérêt – est sans doute ailleurs, cependant : dans la réalisation et la mise en scène, notamment des scènes de meurtre dans le métro. Ici, Kitamura Ryūhei se montre égal à lui-même : clipesque et m’as-tu-vu, avec pourtant quelque chose de frais voire de jouissif qui sauve la partie et plus encore, il privilégie les angles inattendus, les enchaînements improbables, les plans impossibles. Cela marche le plus souvent bien voire très bien… mais c’est une approche dangereuse, et le réalisateur se foire parfois dans les grandes largeurs.

 

Le numérique a sa part de responsabilité dans l’affaire : quand il est employé pour frapper de plein fouet le spectateur avec la dynamique du métro, cela fonctionne globalement très bien ; mais le résultat est tout autre quand il entend participer au « gore »… En fait, dans ces conditions précises, il sombre bien vite dans le ridicule achevé – d’autant que c’est souvent en injectant une dimension « rigolarde » dans le gore ou quasi-gore (à débattre : Midnight Meat Train est bien un film d’horreur, et ne lésine pas sur la barbaque, comme de juste ; de là à dire qu’il est gore, c’est peut-être aller un peu vite en besogne, même si j’aurais tendance à employer ce qualificatif pour ma part) autrement sérieux du film. Je n’en ai pas cru mes yeux (si j’ose dire) quand j’ai vu ces hideux globes oculaires en CGI giclant dans un « bloup » ridicule suite à un violent coup de marteau à l’arrière du crâne… Défaut commun du numérique mal employé fut un temps (j’ai l’impression toutefois qu’il y a eu de sacrés progrès en l’espèce – mais pas ici, de toute évidence) : on n’y croit pas deux secondes, ça manque beaucoup trop de matérialité et de chair… Et donc aussi d’à-propos : une idée à la con dans ce genre m’aurait faire rire aux éclats et applaudir des deux mains (parce que d’une seule c’est difficile) dans une réjouissante couillonnade à la Versus – mais Midnight Meat Train n’est pas Versus. C’est aussi la raison pour laquelle un certain nombre de plans « expérimentaux » m’ont paru totalement à côté de la plaque – ainsi de ce reflet parfait de la scène en cours, vue dans une flaque de sang d’une limpidité plus qu’improbable… Le jeu de Kitamura sur les miroirs, etc., est globalement bien vu – il sait par ailleurs construire des plans astucieux à la manière des maîtres de l’horreur (et peut-être tout particulièrement de la « J-Horror », qui s’invite ainsi discrètement dans le film ?), prenant toujours soin de laisser entrevoir à l’arrière-plan, si ce n’est la menace elle-même, du moins – ce qui est autrement efficace – sa possibilité… Simplement, ça ne marche pas à tous les coups ; loin de là.

 

Midnight Meat Train n’étant donc pas Versus (ou peut-être davantage Aragami, à ce compte-là), d’autres procédés rendent tout aussi mal que ces fâcheux effets numériques : Leon qui s’arme de matériel de boucher, avec tablier façon armure, fourreaux multiples pour ses nombreuses lames, etc., avant d’aller affronter sa Némésis dans le métro, c’est parfaitement ridicule – comme une parodie de Rambo, d’autant plus inacceptable qu’il y a eu Hot Shots 2 depuis : on ne peut pas prendre une scène du genre au sérieux…

 

Il est heureusement d’autres choses qui fonctionnent bien mieux. Et, si le gore numérique manque bien trop de chair pour convaincre, le gore plus « traditionnel », globalement, passe bien. Si le film ne se prive certes pas de gratuités en l’espèce, lorgnant peut-être dès lors sur le gore « rigolard » (je pense tout particulièrement à la séquence de dentisterie, suivie par un toujours agréable arrachage d’ongles ; la séquence « à la Terminator » où le boucher se livre à une opération dermatologique sur son propre torse est sans doute un peu moins pertinente), c’est globalement à bon droit. En résulte en tout cas une sensation peut-être similaire à celle du gore façon Romero – exprimer une matérialité ultime et dégagée de toute morale, où l’homme est réduit à sa condition de viande ; évidemment, là est le propos du film, comme de la nouvelle à l’origine… Ces plans d’abattoirs – qu’il s’agisse du véritable abattoir ou du wagon de métro employé à cet effet – sont bien vus. Que le « héros » soit un végétarien contrarié, par contre… Boarf. Je ne sais pas.

 

Alors que penser, globalement, de Midnight Meat Train ? Je n’en suis pas bien certain… Disons qu’il s’agit probablement d’une bisserie plus qu’honnête, où le bon, car il y en a, rattrape globalement le mauvais. Le film aurait pu se montrer un peu plus ambitieux, un peu plus constant, mais il fonctionne dans l’ensemble. Sur le plan formel, on compte bien quelques effets numériques foireux, une direction d’acteurs assez terne, une bande originale ratée, mais la virtuosité clipesque de Kitamura se montre souvent bien plus inspirée. Quant au fond… Non, Midnight Meat Train n’est pas Candyman – mais au fond, on ne le lui demandait pas. Il parvient dans l’ensemble assez bien à rendre la nouvelle originelle, et c’est déjà ça ; il parvient même, parfois, à exprimer pourtant une certaine singularité au-delà, ce qui est toujours appréciable. Le film ne fera certainement pas date dans l’histoire du cinéma d’horreur, mais s’accommode bien de bière et de pop-corn. Quant à Clive Barker, il a été bien autrement maltraité dans d’autres adaptations – y compris par lui-même ? Alors « chompf, chompf », et contentons-nous de ça…

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La Maison aux insectes, de Kazuo Umezu

Publié le par Nébal

La Maison aux insectes, de Kazuo Umezu

UMEZU Kazuo, La Maison aux insectes, [Mushi-tachi no ie], préface de Kiyoshi Kurosawa, traduit du japonais par Miyako Slocombe, Poitiers, Le Lézard Noir, [1968-1969, 1972-1973, 2005] 2015, 214 p.

 

Ma timide et bien tardive découverte du manga d’imaginaire, et plus particulièrement du manga d’horreur, se poursuit, et pour le mieux, avec une nouvelle BD très impressionnante, et qui m’a profondément surpris, à sa manière toute particulière. Récemment, je vous avais parlé de Spirale de Itō Junji, du malaise suintant de ces pages empruntes d’une folie fataliste, ainsi que, dans un genre bien différent, du premier volume des Carnets de massacre de Kago Shintarō, faisant davantage dans le porno-trash jubilatoire baigné par un humour tordu. Il y a sans doute bien d’autres choses tout aussi singulières à découvrir, entre ces extrêmes et au-delà (j'en ai quelques-uns en lice), mais le volume qui m’intéresse aujourd’hui est une bonne occasion de remonter aux sources du genre horrifique en manga, avec celui dont on a fait le parrain du registre, Umezu Kazuo – un auteur somme toute peu connu de par chez nous, quand on le considère comme une influence essentielle au Japon. On en retient surtout la série L’École emportée – ce titre ne m’était pas inconnu, si je ne m’y étais jamais plongé –, mais le présent recueil d’histoires courtes (« nouvelles » si vous y tenez) est tout juste antérieur (fin des années 1960, début des années 1970), et présente pourtant une autre facette de l’auteur, fonction non seulement de ses envies et obsessions, mais aussi des publics-cibles, selon la compartimentation propre aux mangas – à relativiser toutefois, j’y reviens de suite.

 

Dans sa préface, le réalisateur Kurosawa Kiyoshi rapporte son premier contact avec l’œuvre d’Umezu Kazuo, très jeune, et via des revues pour filles – ce qui ne l’a certes pas empêché de toucher tout autant, dès cette époque, un public masculin ; les nouvelles du présent recueil, toutefois, n’obéissaient pas à ce régime éditorial, et visaient globalement un public plus adulte – mais, là encore, il ne faut pas forcer le trait de la compartimentation. En fait, ce parcours éditorial, au-delà des barrières supposées du sexe et de l’âge, témoigne de la portée universelle des histoires courtes d’Umezu Kazuo – le terme ayant d’autant plus d’impact, peut-être, avec l’exportation quand bien même tardive de son œuvre. Car, comme dit plus haut, Umezu Kazuo est peut-être méconnu en France – du moins à l’aune de son statut iconique au Japon. Après des années sans la moindre parution (Glénat avait tout de même publié ses plus célèbres séries au tournant du millénaire, dont L’École emportée), c’est donc Le Lézard Noir qui a repris le flambeau, avec deux recueils de nouvelles horrifiques, La Maison aux insectes, dont je vais vous causer là maintenant, et Le Vœu maudit, qu’il faudra bien que je lise également. Et nous sommes bien là devant des titres séminaux, à leur manière – d’une influence considérable sur le manga d’horreur à venir.

 

Pourtant, ce qualificatif pose parfois problème, en définitive… Oui, globalement, on fait bien ici dans l’horreur, mais souvent d’une manière très subtile et ne correspondant en rien aux codes (cinématographiques ou littéraires) du genre, quoique l’auteur ne se prive pas d’en user le cas échéant – en fait, cette astucieuse balance entre retenue et explicité n’est pas pour rien dans la réussite de ces nouvelles : l’auteur est d’une habileté consommée pour surprendre le lecteur, en jouant sur une multitude de tableaux (non des moindres : le point de vue, qui fournit la trame des histoires les plus fortes – jusqu’à un retournement radical et proprement bouleversant, qui marque déjà le récit inaugural, « La Maison aux insectes », mais que l’on retrouve ultérieurement dans « Le Lien », où l’effet est du coup un peu amoindri, mais cela participe en même temps de la définition du style de l’auteur). Ainsi, si son fantastique est dans une large mesure psychologique – nous sommes dans cet entre-deux caractéristique qui questionne le monde, la réalité, les personnages, avec ce surnaturel qui est peut-être… ou pas –, l’auteur ne se prive pas pour autant d’asséner quelques violents chocs graphiques au lecteur déboussolé, tirant le récit, au moins le temps d’une saynète, vers un gore ou quasi-gore d’autant plus efficace qu’il est parfaitement inattendu – et pourtant d’un à-propos indéniable. Parallèlement, la romance est souvent un élément fondamental de ces histoires (Umezu avait semble-t-il fait ses premières armes dans ce genre), mais peut déboucher sur bien des choses avec une même pertinence – de la tension érotique la plus malsaine et déstabilisante aux sentiments les plus abstraits et les plus « purs », occasion essentielle de mettre en scène d’empathiques personnages féminins, eux-mêmes l’occasion d’une charge passablement éloquente contre un Japon patriarcal cloitrant les femmes dans un mariage étouffant, sans autre perspective de réalisation personnelle : ces histoires n’ont sans doute rien de pamphlets, mais leur contenu à cet égard n’a de toute évidence rien d’innocent (surtout pour la période ? Encore une fois, nous sommes à la charnière des années 1960 et 1970…).

 

Toutes ces techniques « littéraires », dans le cadre d’un manga, s’accompagnent bien sûr d’autres, « picturales » – voire « cinématographiques » : Umezu, à n’en pas douter, fait preuve d’un incroyable talent pour le montage, et sa mise en page, sa découpe temporelle (qui en vient en fait à sublimer le rôle du temps d’une manière plutôt inattendue en bande dessinée, par exemple en usant de quatre cases pour ouvrir une porte, ce qui n’a rien de gratuit mais participe pleinement de l’ambiance), détournent la narration au service d’une astucieuse machine à empathie, manipulant le lecteur avec le brio d’un grand réalisateur (disons un Hitchcock, pour l’époque – plus tardivement, on ne s’étonnera guère de ce qu’un Kurosawa Kiyoshi ait ici témoigné de l’influence d’Uzemu sur sa propre œuvre, et je suppose qu’il en va de même pour Nakata Hideo, et peut-être même plus encore, tant la mise en avant des personnages féminins chez ce dernier procède probablement d’une intention comparable). Le graphisme d’Umezu, d’une telle élégance dans la gestion du temps, bénéficie également d’autres traits plus étonnants, jouant parallèlement d’une forme de dynamique perverse entre mouvement et statisme, et qui s’exprime notamment par son usage remarquable et caractéristique du noir – d’une manière dépassant amplement les poncifs de l’horreur graphique : voyez la dernière de ces nouvelles, intitulée « La Fin de l’été », où la mer, en pleine saison estivale, se déploie en rouleaux d’encre évoquant une menace sourde, tandis que, se mêlant enfin à la nuit, elle en arrive à incarner la perte de repères de l’héroïne abandonnée dans un cosmos intrinsèquement menaçant… Cette ultime histoire est clairement ma préférée sur le plan graphique – elle est proprement bluffante à cet égard, inscrivant aussitôt l’auteur parmi les plus grands maîtres des aplats de noir. Le dessin, globalement, est de toute façon déstabilisant – mais finalement très moderne, au point d’en être parfois visionnaire. Cela vaut en tout cas pour les décors, les cadres, l’usage du noir donc – pour ce qui est des personnages, sans doute La Maison aux insectes encaisse-t-elle davantage le coup de son âge, en introduisant par ailleurs un décalage vaguement suranné, avec ces hommes systématiquement carrés et ces femmes d’une minceur maladive, et leurs visages hyper-expressifs, grands yeux toujours en mouvement et bouches grandes-ouvertes sur un cri perpétuel de menace ou d’angoisse… Ici, j’avoue ne pas toujours accrocher – faute sans doute d’avoir bien intégré les canons du manga.

 

Tous ces éléments s’associent pour mettre en scène des histoires étonnamment fines, relevant du meilleur fantastique – surtout psychologique, donc, encore que la fatalité extérieure ne soit pas systématiquement exclue ; dans un registre assez proche, notons par ailleurs que la noirceur constante et largement morbide de l’ensemble peut s’accommoder, très exceptionnellement, de vagues lueurs d’espoir… même si celles-ci ont souvent alors quelque chose d’ironique, qui leur permet de subsister sans anéantir pour autant l’histoire globale, car s’intégrant pleinement dans le rapport au monde qu’elle décrit.

 

Une chose, au-delà, est particulièrement marquante dans les récits composant La Maison aux insectes, et c’est la place accordée aux femmes. Peut-être cela vient-il de la carrière d’Umezu dans le genre romance, ou de la publication de ses premières histoires d’horreur (comme celle qu’évoque Kurosawa Kiyoshi dans sa préface, insistant sur le choc global qu’elle avait constitué dans les cours d’écoles) dans des revues essentiellement destinées aux jeunes filles. Encore une fois, ce n’est pas le cas de ces récits précisément (publiés pour l’essentiel dans Big Comic, magazine visant un public plus adulte et semble-t-il sans distinction de sexe), mais le fait est là : que les personnages féminins soient pleinement centraux ou pas, fassent office de point de vue ou pas, ils sont là – et ce sont de beaux personnages, élaborés avec finesse et empathie, autant dire l’antithèse de nombre de personnages féminins dans l’horreur occidentale, par exemple cinématographiques, cohortes de « scream queens » enlevées par des singes titanesques, soumises aux fantasmes érotico-gothiques d’une infinité de comtes vampires aux châteaux de carton-pâte, figures de débauche adolescente subissant une mesquine répression puritaine dans quelques survivals et une quantité de slashers – sans même parler, je suppose, du rape and revenge… Les femmes mises en scène par Umezu sont bien davantage que cela : elles sont de vrais personnages, et le récit tourne souvent autour de leur psyché complexe – de cette psyché à laquelle aucune poupée plastique ne pourra jamais prétendre, elle qui n’a qu’une fonction esthétique. Ces récits n’ont sans doute rien de brûlots libertaires, mais ce point de vue particulier suffit amplement à en exprimer une certaine sève fort bienvenue. Et les malheurs de nombre de ces héroïnes (dans « La Maison aux Insectes » peut-être, dans « Les Yeux » et « La Fin de l’été » très certainement, éventuellement ailleurs aussi) vont sans doute bien au-delà de la seule délectation sadique offrant au lecteur/spectateur cruel son quota de chair et d’âme violentées…

 

Quelques mots sur chacune de ces histoires, peut-être ? Présentation hâtive, évitant d’en dire trop si possible… Dans « La Maison aux insectes » (1972), un homme a l’idée saugrenue de vouloir montrer sa femme à sa maîtresse – expliquant pourquoi il l’aime et pourtant ne peut l’aimer, laissant le champ à une autre… Mais l’épouse reniée aussi a son mot à dire sur ce qui s’est passé – et pas tant les ambitions de son époux quant à l’avenir ! Bien davantage ses obsessions antérieures et sa violence conjugale… Ce brillant récit est un sommet de fantastique psychologique, extrêmement déroutant – l’auteur, en usant et abusant des subjectivités (changements brutaux de points de vue, et qui plus est au travers de narrateurs non fiables), perd délibérément son lecteur qui n’en demandait pas davantage, et assaisonne le trouble immédiat de cette perte de repères avec des bizarreries en tout genre, certaines louchant sur le « weird », non sans une certaine poésie glauque, et d’autres davantage vers le thriller, mais sans jamais négliger la chronique intime… au point de faire de ce récit une somme, un panorama peu ou prou exhaustif et pourtant cohérent de l’horreur et du fantastique. Vraiment très impressionnant.

 

« Les Yeux » (1969) est un récit d’une ampleur bien différente, plus resserrée, jouant dans une sphère strictement intime, où la dimension psychologique seule compte – le surnaturel avec ses effets outrés est clairement remisé le temps d’un récit. L’obsession de cette docile épouse craignant que son mari ne découvre un jour la vérité quant à son unique esquisse d’infidélité bien vite sabordée constitue un tableau touchant autant que perturbant de la femme nippone (et sans doute de bien d’autres) enfermée dans un strict carcan de codes de bienséance, dont le poids est si insoutenable qu’il en empêche de vivre… Touchant et bien vu.

 

« La Bougie » (1968 ; le plus court de ces récits, le plus ancien aussi même si ça se joue à pas grand-chose) est nettement moins marquant, sans être mauvais pour autant. Disons toutefois que cette variation sur la « seconde chance », certes pas dénuée d’ironie, portant sur un homme accusé du meurtre de sa famille et attendant son exécution, m’a laissé relativement indifférent – surtout, sur une même base, on aura l’occasion, à la fin du recueil, de lire bien, bien plus intéressant, juste et bouleversant, avec « La Fin de l’été »…

 

« Le Lien » (1969), sans être forcément mineur – et c’est un récit autrement plus convaincant que le précédent –, convainc plus ou moins, dans la mesure où c’est une sorte de variation (en autrement plus classique) sur le thème de « La Maison aux insectes » (« variation » n’est peut-être pas le terme approprié – dans la mesure où, chronologiquement, c’est plutôt « La Maison aux insectes », récit postérieur, qui constitue une variation sur « Le Lien »), avec ses subjectivités incompatibles ; le côté relativement convenu de la trame de base (un homme veille sa jeune épouse plongée depuis des années dans le coma) n’exclut cependant pas une profonde tendresse qui, conjuguée à une ironie plus poussée, si elle est douce-amère, fait plus que sauver le texte.

 

Décidément, les textes du recueil tendent à se répondre, allant souvent par deux – du moins est-ce ainsi que je vois les choses : dans cette optique, « L’Escalier en colimaçon » (1973, le récit le plus « récent ») me paraît donc répondre à « Les Yeux », mais probablement avec moins de brio. Qu’on ne s’y méprenne pas : une fois de plus, c’est loin d’être mauvais. Mais cette « nouvelle » portant à nouveau sur un fantasme de femme (pas d’épouse, cette fois – justement !) m’a globalement un peu moins parlé ; on appréciera cependant (signe des temps, déjà ?) que l’héroïne/victime, cette fois, entend prendre son sort en main – quitte à basculer à nouveau dans un rêve tenant de la folie obsessionnelle ; mais les connotations sont dès lors bien différentes…

 

« La Tête » (1969), dans cette optique, renvoie alors peut-être également à « La Bougie » : le point de vue masculin, le crime passionnel sordide fondant le récit, y font penser, en tout cas. Mais c’est probablement le récit le plus faible – relativement – du recueil ; d’autant qu’il est somme toute assez convenu. Pas mauvais là encore, certainement pas, mais moins brillant…

 

Contraste éloquent avec « La Fin de l’été » (1969), qui est par contre un vrai chef-d’œuvre… J’ai déjà évoqué ce récit pour son graphisme étonnant, fascinant, parfait ; je l’ai aussi cité comme variation, autrement plus réussie, sur le thème de la « seconde chance », illustré précédemment par « La Bougie ». Mais cela va sans doute bien au-delà : cette histoire extrêmement cruelle, où une jeune femme, durant ses vacances à la mer, subit les assiduités de deux hommes, l’arrogant et le timide, qui prennent des accents autrement tragiques après son viol sur une plage, est aussi poignante que terrible. Si le graphisme est parfait, le fond ne l’est pas moins, amené subtilement via une narration habile et sans faille, pour susciter un choc empathique dont on ne se remet pas – une histoire d’une infinie tristesse, criante d’injustice et d’insupportable dépression, où la condition de la femme, pourtant bien différente sans doute de l’épouse docile et craintive, très « traditionnelle », rencontrée dans « Les Yeux », s’avère un terrible tableau d’une ironie inacceptable, ne laissant tout simplement pas la possibilité de vivre. Superbe. Parfait.

 

Je n’irai pas jusqu’à prétendre que l’ensemble de ce recueil est « superbe » et « parfait ». Par certains aspects, il m’a parfois laissé un brin sceptique – comme dit plus haut, le dessin des personnages, notamment (et leur tendance à crier tout le temps, mais c’est semble-t-il assez japonais). Il n’en reste pas moins que cette Maison aux insectes m’a franchement impressionné : c’est une œuvre d’une richesse folle, d’un caractère profondément visionnaire, d’une habileté consommée dans l’art du récit fantastique, de celle qui n’appartient qu’aux plus grands, tous médias confondus. Je ne savais pas forcément à quoi m’attendre en en entamant la lecture – mais, d’emblée, ce recueil a en fait rendu obsolètes toutes mes attentes quelles qu’elles soient… Un sacré choc – oui, c’est « impressionnant », et le mot est faible… À poursuivre, à n’en pas douter – et combien c’est agréable, via cette initiation tardive au manga d’horreur, de tomber sur des œuvres aussi fortes et singulières, des œuvres qui me surprennent aussi délicieusement…

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Nosaka aime les chats, de Nosaka Akiyuki

Publié le par Nébal

Nosaka aime les chats, de Nosaka Akiyuki

NOSAKA (Akiyuki), Nosaka aime les chats, [Wagahai wa neko ga suki], traduit du japonais par Jacques Lalloz, Arles, Philippe Picquier, [1998] 2016, 245 p.

 

Si Nosaka aime les chats, eh bien, Nébal aime Nosaka – alors ça devrait marcher, non ? Ça devrait même marcher pour plein de monde, en fait, si l’on en croit l’équation suivante :

 

(J + c)/I : kFB

 

La kawaïtude à la puissance Facebook des chats et du Japon sur Internet étant un fait avéré et incontestable.

 

Ceci étant, je suis loin d’être un amateur de matous aussi forcené que bon nombre de mes camarades – je n’ai d’ailleurs jamais vécu seul avec un animal de compagnie, et j’ai probablement toujours été plutôt chiens, je suppose, prisant le dévouement plébéien et l’affection expansive du « meilleur ami de l’homme » sur la morgue des aristocrates félins qui ne se sentent pas pisser… Nosaka aussi, au début, en fait – il a changé. On change.

 

Mais peut-être vaut-il mieux revenir sur le personnage et son œuvre avant que de traiter de cette ultime publication française, qui a pris des atours posthumes, l’auteur étant décédé tout récemment, peu avant la parution, le 9 décembre 2015 (je note d’ailleurs que la biographie de Nosaka sur le rabat n’en fait pas état…) ; qu’on ne s’y trompe pas, toutefois, ce caractère est d’importation, le livre était paru au Japon il y a bien plus longtemps, presque 20 ans en fait (1998).

 

Mais Nosaka Akiyuki. Comme beaucoup de monde sans doute, je l’ai découvert avec son récit le plus célèbre, plus ou moins autobiographique, La Tombe des lucioles – ultérieurement adapté en dessin animé, comme vous le savez tous, par l’excellent Takahata Isao (sous le titre français Le Tombeau des lucioles), qui demeure un sommet du genre, et probablement le film le plus joliment et douloureusement lacrymal de tous les temps (je ne connais personne qui ait pu retenir ses larmes au visionnage du film – je suppose en fait qu’il pourrait constituer une forme alternative du test de Voight-Kampff : qui ne pleure pas n’est à l’évidence pas humain). Ce fut ma première lecture de Nosaka, et assurément un texte très fort. Cependant, ce qui m’a fasciné chez cet auteur – même si je ne l’ai que peu pratiqué, pas assez sans doute, mais avec toujours le désir d’en lire bien davantage –, c’est la variété de ses registres. Peut-être sa biographie tumultueuse donne-t-elle ici des indices en ce sens : on rappelle souvent que Nosaka n’a pas été qu’écrivain et activités éventuellement associées (pamphlétaire, scénariste, parolier…), mais tout autant, selon les périodes, boxeur, chanteur ou sénateur… Un homme très divers, donc. Baroudeur autant que touche à tout. Et on aurait en effet bien tort de s’en tenir au pathos pesant de La Tombe des lucioles, et de supposer que c’est là la manière unique de l’écrivain, aussi brillante soit-elle. Démonstration éloquente avec son premier roman (antérieur, donc), Les Pornographes, que j’avais lu presque aussitôt après, et qui n’a peu ou prou rien à voir : farce noire où la satire sordide de la société japonaise sort renforcée de son dévoiement par des personnages hauts en couleurs et d’une délicieuse grossièreté… J’ai le souvenir d’un livre proprement hilarant, et en même temps très rentre-dedans (ce fut d’ailleurs un succès de scandale au Japon, à sa sortie en 1963 – et j’ai cru comprendre qu’Imamura Shōhei en avait tiré un film, sous le titre Le Pornographe : introduction à l’anthropologie ? Je suis curieux…) ; ceci étant, je l’avais lu il y a bien longtemps, et je compte le relire, ça s’impose probablement… En fait, depuis cette découverte, je n’ai lu qu’un seul autre ouvrage de Nosaka, tout petit à l’instar de La Tombe des lucioles (et là encore un recueil de deux nouvelles, en fait), à savoir La Vigne des morts sur le col des dieux décharnés, dont le récit éponyme ne se contente pas de bénéficier du meilleur titre de tous les temps, mais constitue un ahurissant autant que réjouissant fantasme gore, d’une amoralité superbe et enthousiasmante – quelque chose, je suppose, qui pourrait être rattaché au courant « ero guro nansensu », en tout cas une démonstration éloquente de ce que le glauque peut être parfaitement poétique, ou l’inverse ; en fait, dans ma culture littéraire japonaise encore bien limitée, certes, j’ai par nature envie de tirer ce titre vers le haut comme un des plus fascinants qu’il m’a été donné de lire.

 

Rien d’autre depuis, pourtant – même si je me suis procuré Le Dessin au sable et Les Embaumeurs, et ai noté dans mes carnets Les Algues d’Amérique et Contes de guerre. Les hasards des publications m’ont cependant amené à lire d’abord ce Nosaka aime les chats, paru chez Picquier à l’instar des trois titres que j’avais déjà lu (mais pas forcément des autres cités) – un ouvrage qui, par ailleurs, peut rentrer en écho avec d’autres, je suppose, tel notamment le célèbre Je suis un chat de Natsume Sōseki, auteur que je n’ai jamais lu, mais qui me fait de l’œil depuis un bail, alors il va falloir que cela change (les titres originaux me semblent afficher cette parenté, si elle ne ressort pas des titres français, mais je dis peut-être des bêtises : Wagahai wa, neko de aru pour, ici, Wagahai wa neko ga suki, en tout cas).

 

Difficile de classer ce livre… Les observations sur le moment et les réminiscences qui y sont associées pourraient tourner ce Nosaka aime les chats vers l’essai, ou même une sorte de philosophie pratique, même si la forme a sans doute quelque chose de romanesque – et « l’authenticité » de ce qui est ainsi rapporté ne doit sans doute pas être prise au pied de la lettre…

 

Quoi qu’il en soit, et ce en dépit d’une structure aléatoire n’empêchant pas les redites, bien au contraire, on peut sans doute dégager une forme de fil narratif, commençant peu ou prou avec l’adoption par l’écrivain d’un chaton tigré qu’il appelle Charly – alors qu’il avait déjà chez lui cinq chats de race himalayenne (effectivement, Nosaka aime les chats…) ainsi qu’une chienne husky (personnage en fait aussi important que les chats dans le livre – son exclusion du titre témoigne à l’évidence d’une conspiration ailurophile !) baptisée Zizi (ce qui fait étrange – mais c’est une référence à la danseuse Zizi Jeanmaire ; une des chattes, de même, s’appelle Coco, pour Coco Chanel). Mais la difficile intégration du jeune trublion dans le cercle fermé des himalayens méprisants et installés est en fait avant tout l’occasion d’observations portant sur la nature des chats autant que celle des hommes – le comportement présent des animaux de compagnie permettant aussi la réminiscence, parfois de faits relativement anecdotiques centrés sur le foyer, d’autres fois de plus grande ampleur.

 

En fait, c’est probablement là que le livre – occasionnellement – fait mouche (à défaut de chat) : quand Nosaka est amené à revivre la fin de la guerre à Kobé (on repense alors à La Tombe des lucioles, quand bien même c’est au fond très différent), ou le grand séisme qui a anéanti la ville en 1995… De manière générale, d’ailleurs, les meilleurs moments du livre… sont les plus mauvais, entendre par là qu’ils tiennent souvent à la fin des chats de l’auteur. Une fin digne, pourtant, il n’y revient jamais assez – évoquant notamment son premier chat, Dada (nom qu’il avait donné autrefois à un chien, quand il était plus chiens que chats), allant solennellement le chercher pour qu’il lui ouvre une dernière fois la porte, afin de mourir discrètement, loin des regards. Ce comportement – finalement animal plutôt que spécifiquement félin – le marque énormément, et l’on sent, dans ces paragraphes, le mélange difficile à appréhender d’angoisse et de sérénité qui s’empare parfois de l’écrivain se sachant vieillissant sinon à l’agonie (mais rappelons que le livre a été publié originellement dix-sept ans avant le décès de Nosaka – la publication posthume en France biaise peut-être ici le regard). En découle une philosophie pratique, s’épanchant sur la dignité, et envisageant la mort comme un fait naturel qu’il serait absurde de vouloir trop repousser par des traitements illusoires – on parlerait aujourd’hui d’acharnement thérapeutique, je suppose.

 

Pourtant, si cette dimension relativement morbide me paraît essentielle (on ne me changera pas), le gros de l’ouvrage est consacré à des observations autrement tendres du quotidien des chats de Nosaka – ces petites et adorables ordures poilues. En fait, Nosaka fond pour ces chats comme un utilisateur de Facebook sur deux (au moins), toujours prêt à multiplier les likes sur telle ou telle photo de chaton mignon puisque chaton. On le sait, « The Internet is made of cats », et par ailleurs, très certainement, « I can haz cheezeburger ? », tout ça.

 

Mais pour ma part, et quitte à continuer dans cette lignée, je serais sans doute plutôt « Grumpy Cat »… Bien évidemment, je plaisante bêtement, le bouquin de Nosaka ne s’inscrit pas dans l’ailurophilie pandémique affectant les réseaux sociaux, et il y est d’ailleurs antérieur… Mais si j’en parle ainsi, c’est parce que je me demande quelle est la réelle plus-value de ce Nosaka aime les chats. Je crains en effet qu’elle soit très limitée…

 

Les observations des chats pourront toujours séduire un large public. Et, certes, nous avons là des chats – plein. Sans doute leur étude a-t-elle quelque chose de juste et bien vu, à même de susciter le sourire attendri de bien des propriétaires de félins (non, pardon, d’hébergeurs de leurs propriétaires félins) ; mais pour moi qui ai lu ce livre pour Nosaka avant de le lire pour les chats, c’est très clairement une déception… Oui, nous avons des chats – mais je ne vois pas l’écrivain. Nulle part. La plume est étonnamment lourde – que cela vienne de l’auteur vieillissant ou de son traducteur, aucune idée à cet égard, mais c’est assez pénible –, autant que la construction est aléatoire, croulant sous les redites et passant pourtant du coq à l’âne quand il s’agit de passer de tel chat à tel autre chat. Quant au fond… Bon, j’ai sans doute toujours eu tendance à trouver insupportables les perles de sagesse pratique, qu’elles se veuillent ou se prétendent philosophiques ou spirituelles – aussi, pour filer la métaphore internéteuse, j’ai franchement du mal à vibrer pour ces scènes de la vie d’un chat, qui me font l’effet d’être à peu près aussi pertinentes et édifiantes que les innombrables niaiseries des omniprésents « panneaux de motivation » – à n’en pas douter un fléau d’Internet, probablement pire encore que le Culte des Chats…

 

Nombreux sont ceux, sans doute, qui apprécieront ce livre pour ce qu’il est – une petite chose tendre, où l’auteur partage sa passion avec ceux qui sont à même de la comprendre et de la vivre, plus qu’il ne la communique au-delà. Quant à moi, qui ne vis pas avec des chats, j’y ai hélas vu une petite chose futile voire inutile avant que tendre, et clairement pas un bon témoignage de l’art de Nosaka, qui a fait tellement mieux – tellement, oui, au point où je me demande comment il a pu en arriver là… Autant dire que ce n’est pas le titre « posthume » que j’en attendais (de manière un peu biaisée, oui) – il faudra lire davantage Nosaka ; mais un autre.

 

Méfiance, cependant : après un compte rendu pareil, il me faudra sans doute éviter pendant quelque temps de séjourner à Ulthar, je crains d’y être mal accueilli – sur un malentendu, bien sûr…

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CR L'Appel de Cthulhu : Arkham Connection (19)

Publié le par Nébal

CR L'Appel de Cthulhu : Arkham Connection (19)

Dix-neuvième séance de la campagne de L’Appel de Cthulhu maîtrisée par Cervooo, dans la pègre irlandaise d’Arkham. Vous trouverez les premiers comptes rendus ici, et la séance précédente .

 

Le joueur incarnant Michael Bosworth était absent (il jouait aussi Clive O’Donnel dans le « spin-off » de début de séance, mais cette fois nous l’avons joué collectivement). Les PJ présents étaient donc Dwayne, la chanteuse Leah McNamara, l’avocat Chris Botti, et ma « Classy » Tess McClure, maître-chanteuse.

 

[Clive : Hippolyte Templesmith, Higar, Selvine, Tomni] Le bateau ayant pris le large depuis l’astéroïde dans les Contrées du Rêve est assailli par des créatures convoquées par Hippolyte Templesmith – des créatures maigres et dénuées de visages, dont le front est orné de deux cornes d’une bonne quinzaine de centimètres chacune ; elles ont d’impressionnantes griffes aux mains et aux pattes, ainsi que des ailes de chauve-souris. Le « satyre » enlevé par l’une d’entre elles se débat et tombe dans le vide, pour une chute sans fin… Sur l’astéroïde, Hippolyte Templesmith hurle (en anglais), ordonnant que les créatures lui rapportent Clive vivant… Higar s’est calfeutré dans la cabine du capitaine. Selvine, sur la gauche de Clive, s’engouffre dans l’escalier conduisant à la calle. Tomni, blessé, tente d’user de son harpon contre les créatures – un véritable essaim bourdonne désormais autour du bateau. Clive cherche à rejoindre Selvine dans la calle. Une des créatures touche à nouveau un des « hommes de Leng » ; Tomni parvient quant à lui à loger l’extrémité de son harpon dans le flanc d’une des bêtes, mais ça ne l’affecte pas trop, quand bien même l’arme reste fichée dans ses côtes – elle fait comme un tonneau, en rien gênée, et enlace Tomni de sa queue barbelée… Clive rejoint Selvine, terrorisée, dans l’escalier menant à la calle. Ils entendent à l’extérieur les hurlements des « hommes de Leng » ainsi que de Tomni. Clive ferme l'écoutille, et s’arme d’un harpon pour attaquer toute créature qui essaierait de passer…

 

[Dwayne, Leah, Tess : Danny O'Bannion, Charles Reis, « Blutch », Hippolyte Templesmith] De retour sur Terre. Nous nous retrouvons tous à la ferme de Danny O'Bannion, en milieu d’après-midi. Dwayne ne se sentait pas bien… mais un tour aux toilettes le purge radicalement. Quant à Leah, elle constate qu’elle n’est plus paralysée. Je résume ce que j’ai obtenu sur Charles Reis, les rêves, « Blutch », Hippolyte Templesmith, les prénoms…

 

[Dwayne, Tess : Pierce Hawthorne, Hippolyte Templesmith] Dwayne souhaite retourner en ville, aux registres de l’état civil, pour effectuer quelques recherches supplémentaires sur Pierce Hawthorne – nom figurant sur la liste de Templesmith, mais sur lequel nous ne nous sommes pas penchés jusqu’alors. Je propose de l’accompagner, en prenant le soin de me grimer à nouveau (adoptant une allure plus « banale », et changeant de perruque, avec cependant toujours une frange). Quand nous arrivons sur place, c’est presque l’heure de la fermeture, mais Dwayne glisse un billet au gardien pour qu’il nous laisse un peu de temps. Nous entamons nos recherches – mais j’ai un vague doute, l’impression que le gardien m’a dévisagée un peu trop longtemps… Je reste toutefois stoïque, et apporte tant bien que mal mon aide à Dwayne, plus compétent que moi – sans grand succès : nous tombons sur plusieurs Hawthorne, mais tous décédés, et pas un seul Pierce, pas davantage de liens permettant de retrouver ce dernier…

 

[Tess, Dwayne] Le temps passant, et redoutant que le gardien ne vienne nous chercher prématurément, je décide de laisser Dwayne poursuivre, tandis que je remonte faire du gringue au fonctionnaire – mais celui-ci s’entretient avec un policier accoudé au comptoir : ils m’ont vu, j’ai interrompu leur conversation…

 

[Dwayne : Pierce Hawthorne] Dwayne, pendant ce temps, trouve enfin quelque chose à propos de Pierce Hawthorne : il s’agit d’un homme âgé de 58 ans, professeur de mathématiques (toujours en activité) à l’Université Miskatonic ; fils d’un tailleur de la classe moyenne, il n’a aucun casier judiciaire, et a priori aucune rumeur inconvenante ne porte sur lui ; c’est un vieux garçon, sans compagne ni enfants ; Dwayne trouve enfin son adresse, dans un quartier bourgeois d’Arkham.

 

[Tess] À l’accueil, le gardien et le policier me dévisagent. Ce dernier adopte un ton badin, afin de détendre l’atmosphère, et je joue le jeu… Il me demande ce que je recherche ici, et je fais l’innocente – au fond, je ne saurais dire, j’ai simplement accompagné mon ami qui ne m’en a pas dit davantage, quant à moi je ne suis pas vraiment habituée aux nids à poussière… Le flic donne alors un coup de coude amical au réceptionniste, lui dit de confirmer que « c’est bon pour ce soir »… Le ton est léger, mais l’impression demeure qu’il cherche d’une manière ou d’une autre à temporiser, tandis que le gardien indécis s’empare du téléphone… Je m’essuie un peu le front, prétextant une vague fatigue, et m’avance vers la porte d’entrée pour prendre un peu l’air – j’ai vraiment l’impression que le flic me surveille…

 

[Chris, Leah, Michael : Fran ; Danny O’Bannion, Tess, Jerry] À la ferme de Danny O’Bannion, Chris discute de tout et de rien avec Leah et Michael, faisant ainsi connaissance. Au bout d’un certain temps, ils aperçoivent une jeune femme qui ne leur a pas été présentée, et qui quitte la ferme. « Bonne journée », lui adresse Leah, et elle répond « de même », mais s’en va aussitôt ; elle discute dehors avec un jeune homme qui semble travailler ici, et lui donne des clés – après quoi elle se rend au garage et part à bord d’une voiture. Chris sort de la maison pour causer au garçon : « Hep, l’ami ! » Il lui demande qui est la jeune femme : « C’est Fran – demandez à Tess… » Après quoi il se retire, disant qu’il va « s’occuper de Jerry ».

 

[Tess] Je suis sortie fumer une cigarette ; le policier me rejoint et fait de même. D’un ton léger, flirtant plus ou moins, il me demande mon nom ; je lui dis m’appeler Jane, puis Pierce quand il réclame mon nom de famille – il s’étonne de ne pas le connaître, croyant m’avoir déjà vue, mais je lui dis qu’il doit me confondre avec quelqu’un d’autre – une célèbre actrice, sans doute… Je remarque alors qu’une voiture de police approche…

 

[Dwayne, Tess] C’est alors que Dwayne remonte, et trouve le gardien un peu tendu ; l’air de rien, il lui lance : « À la prochaine ! » Après quoi il me rejoint dehors. Je joue sur la drague du flic, demandant avec un grand sourire à Dwayne s’il n’est pas jaloux… Les flics à bord de la voiture nous dévisagent. Nous nous avançons vers le véhicule de Dwayne. Le premier flic nous suit : « Joli modèle… » Dwayne répond qu’il est dans sa famille depuis longtemps, et qu’il en prend soin. Le flic joue au passionné, au point de demander à Dwayne s’il ne pourrait pas jeter un œil au moteur ! Dwayne lui répond que c’est impossible, qu’il nous faut rentrer et nous préparer pour notre sortie de ce soir… Il monte derrière le volant, tandis que je m’installe côté passager – mais le flic bloque la portière de Dwayne : « Vous l’avez achetée où ? » Et la voiture de flics se gare à côté de nous… Le policier nous demande nos papiers – je cherche dans mes connaissances juridiques s’il peut bel et bien effectuer ce genre de contrôle d’identité sans motif bien défini, mais c’est a priori le cas… Dwayne cherche ses papiers, tandis que je lui fais un signe, un sourire appuyé… Après quoi j’essaye de faire péter le scandale : mais pourquoi tous ces tracas ? Ils n’ont pas mieux à faire que d'embêter les honnêtes gens, avec tous ces délinquants dans les rues ? Un des flics de la voiture s’approche alors et me dévisage longuement ; puis : « Putain, c’est elle ! C’est la Rouge ! » Je sens toute sa haine, le poids de cette réputation qui me colle de plus en plus à la peau – la couleur de mes cheveux s’associant à celle du sang, aux symboles de la violence et du charnel ; j’ai bel et bien acquis la réputation d’une femme fatale, et même diabolique, avec toutes les connotations qui s’ensuivent…

 

[Tess, Dwayne : Harrigan] Je verrouille la portière de mon côté, et mets mon sac à main sur mes genoux – à l’intérieur, à portée, mon .45 amélioré… Dwayne fait alors une rapide marche arrière, entrainant dans le mouvement le flic à sa portière, qui s’accroche ; mais, à l’arrière, Dwayne heurte un lampadaire… Un des flics de la voiture fait un bond de côté pour éviter d’être renversé (Dwayne l’identifie maintenant comme étant un des « incorruptibles » de Harrigan), tandis que l’autre assure sa position et fait feu : je suis touchée à l’épaule gauche… Je dégaine aussitôt mon arme et tire au jugé sur mon assaillant – ma première balle se perd, mais la deuxième atteint ma cible au ventre : le flic y plaque ses mains par réflexe, tombe genoux à terre et émet un sinistre râle de douleur… Le policier accroché à la portière de Dwayne a cherché à attraper son arme, mais le heurt avec le lampadaire l’a fait tirer prématurément – dans sa propre jambe ! Dwayne manœuvre et lui roule sur le pied… Ne reste qu’un seul flic valide, qui me tire dessus – mais sa deuxième balle ne fait que me frôler. Je tente de riposter, sans succès. Changeant d’approche, il tente de retourner dans sa voiture – tandis que son collègue touché au ventre cherche à relever son arme, mais la douleur est trop forte.

 

[Dwayne, Tess : Liam ; Danny O’Bannion, Baker, Dr East/Herbert West] Dwayne peut alors prendre un peu de vitesse, et distancie le flic dans sa voiture ; il prend à gauche, en direction de la périphérie d’Arkham. La voiture de policiers enclenche sa sirène tandis que je recharge. Mais j’entends bientôt un bruit de heurt métallique derrière nous : le flic a provoqué un accident dans son zèle pour nous rattraper ! Il n’est plus une menace à court terme. Mais le gardien a dû transmettre nos signalements ainsi que celui du véhicule, par ailleurs bien amoché par la fusillade… Le Garage Hammer n’est pas très loin – Dwayne s’y rend, une fois de plus… Le mécanicien, Liam, avait prévu un véhicule de rechange, mais, s’il n’est pas hostile à proprement parler, tout ceci l’agace profondément : il nous avait déjà dit que Danny O’Bannion s’était plaint de notre consommation excessive de voitures, et sans doute a-t-il peur que ça retombe sur lui… Dwayne pensait me déposer en vitesse Au Paradis des toutous, afin que le vétérinaire Baker s’occupe de mes blessures, mais je ne tiens pas à m’attarder en ville, ça me paraît trop dangereux – et j’avance qu’après tout, si nous devons revoir le Dr East ce soir…

 

[Dwayne, Tess, Chris : Seth ; Pierce Hawthorne, Tina Perkins, Hippolyte Templesmith] Mieux vaut rentrer à la ferme – une fois là-bas, Dwayne me fait tout de même quelques premiers soins, avec l’assistance de Chris. Dwayne partage également ses informations concernant Pierce Hawthorne, puis va se reposer en attendant d’agir ce soir – et moi de même. Chris se livre à une petite revue de presse, Seth ayant apporté les journaux du soir : pas grand-chose de plus que la dernière fois, si ce n’est un article évoquant un cambriolage chez Tina Perkins – laquelle, très chamboulée, décide de fermer temporairement sa boutique de fleurs, Au Jardin d’Éden –, et un autre témoignant d’une nouvelle activité caritative de Hippolyte Templesmith : pour célébrer Noël, dans une semaine, il va organiser et financer un feu d’artifice…

 

[Dwayne : Seth ; Brienne, Danny O’Bannion] Seth réveille Dwayne vers 20h. Il a la mine assombrie de quelqu’un qui apporte des sales nouvelles : cela concerne à nouveau Brienne – elle est retournée en prison, mais cette fois pour complicité dans nos infractions de cet après-midi. Seth, sans se montrer à proprement parler menaçant, demande à Dwayne s’il pense qu’elle saura la boucler ; Dwayne lui répond qu’il n’a aucun doute à cet égard : de toute façon, il ne lui parle jamais de ses activités – elle sait qu’il bosse pour Danny O’Bannion, mais c’est tout. Seth l’assure qu’elle aura un bon avocat… Dwayne est cependant trop perturbé pour pouvoir dormir et récupérer comme il le souhaitait…

 

[Leah, Dwayne, Tess, Chris : Patrick, Michael Bosworth ; Dr East/Herbert West, Danny O’Bannion] Nous nous retrouvons tous vers 23h ; Leah a un peu récupéré, et Dwayne aussi, malgré tout. Nous sommes prêts à nous rendre au rendez-vous du Dr East. Il nous faut d’abord embarquer le cadavre de Patrick, là où O’Bannion l’a laissé – dans un entrepôt désaffecté dont il m’a confié les clefs ; plus précisément, il se trouve dans une cuve métallique dissimulée sous des planches de bois, et remplie de pains de glace. L’idée intrigue Chris, qui ne comprend pas ce que nous comptons faire du cadavre… Il vient cependant à l’aide de Dwayne pour le charger dans son coffre (Dwayne a pris sa voiture, j’ai pris la mienne) ; quand ils transportent le cadavre, ils constatent que son abdomen s’est légèrement gonflé – or Dwayne sait qu’il s’est passé des choses étranges dans ses viscères… Il a l’impression d’y détecter une sorte de mouvement – notamment qu’il se dégonfle un peu, puis qu’y apparait une bosse, laquelle disparait cependant bien vite… Est-ce un effet d’optique ? Mais non : Chris a vu la même chose… ce qui l’a amené à lâcher le cadavre, stupéfait. Dwayne insiste pour qu’on le charge au plus vite dans le coffre, et Michael et moi venons l’aider – après quoi Dwayne verrouille le coffre de sa voiture. Chris insiste cependant pour ne pas monter à ses côtés, et il prend donc place dans ma voiture.

 

[Leah, Dwayne] Nous prenons la direction de la départementale conduisant à Dunwich. Leah, qui se trouve dans la voiture de Dwayne, entend des petits chocs dans le coffre – ils se répètent, et elle dit à Dwayne qu’il y a du mouvement à l’arrière… Des bruits organiques également ? Mais nous poursuivons notre route – elle est d’ailleurs assez longue, mais nous avions pris soin de partir assez tôt pour arriver sur place à minuit, l’heure du rendez-vous.

 

[Dwayne, Leah, Chris, Tess : Dr East/Herbert West, Patrick, Michael Bosworth ; Weedy] Nous arrivons sur place : la planque du Dr East est un garage abandonné, plus ou moins grignoté par une nature reprenant ses droits, sans la moindre lumière, et dont le parking est jonché d’épaves rouillées. Nous nous y garons, et nous avançons vers l’entrée principale, à l’enseigne délavée surplombant un rideau de fer rouillé. Il y a quelques traces d’activité depuis la fermeture de l’entreprise : des graffitis sur les murs, des détritus çà et là (restes pourris de nourriture, nombreuses bouteilles vides, laissant supposer des squatteurs occasionnels). La neige se remet doucement à tomber. Dwayne se rend à l’entrée principale, afin tout d’abord d’écouter s’il y a du bruit à l’intérieur – mais rien. Le rideau de fer est maintenu fermé par un cadenas grippé, qui ne devrait pas résister à plus de quelques coups – Dwayne parvient sans l’ombre d’un souci à le faire céder, et lève le rideau de fer. Il entend alors des bruits de pas assez lourds en provenance de l’intérieur – mais provenant d’une pièce plus éloignée, pas de celle à laquelle il accède. Leah entend de nouveau quelque chose dans le coffre : « Ça grouille ! » Chris et moi nous en approchons, et je sors mon cran d’arrêt à tout hasard. Dwayne s’enfonce dans le bâtiment – l’absence de lumière en dehors des phares à l’extérieur le contraint à faire usage de la lampe torche que lui avait laissée Weedy : il distingue un comptoir, surmonté d’une caisse enregistreuse défoncée ; il y a des dépliants et prospectus éparts, des débris de bouteilles aussi… et une forte odeur de pisse, mais tout autant de décomposition. Un écriteau branlant signale une salle d’exposition sur la gauche. Dwayne perçoit alors un pas léger et régulier de derrière le comptoir ; il braque sa torche et son arme dans cette direction : c’est une silhouette féminine, vêtue d’une blouse d’hôpital, dont les membres et le visage sont recouverts de bandages… et qui pue le cadavre. Dwayne crie : « Stop ! » La créature ne semble pas l’entendre, ou du moins continue-t-elle à avancer, tandis que Dwayne recule. Dehors, Chris ne cesse de répéter que nous aurions dû inspecter davantage le cadavre de Patrick avant de le mettre dans le coffre… Mais nous entendons le « Stop ! » de Dwayne ; je m'avance aussitôt, puis Leah et Chris également. Michael reste en arrière, à surveiller le coffre. Arrivée dans le garage où la silhouette continue d’avancer, je dis : « Dr East, on pourrait en venir au fait ? » La créature fait un petit mouvement maladroit dans notre direction, comme pour nous dire de la suivre ; elle fait demi-tour, et se dirige vers une autre porte. Dwayne et moi la suivons. Chris nous demande si c’est « une copine »… Dwayne répond que oui, et lui dit d’aller garder le coffre – mais Chris refuse, préférant nous suivre : seul Michael reste donc en arrière – Dwayne trouve que ce n’est pas suffisant, et décide donc d’y retourner lui-même (Michael lui confirme que Leah a raison, « ça bouge à l’intérieur »). La silhouette féminine a du mal à tourner la poignée de la porte, mais y parvient enfin et la franchit ; on sent au-delà une forte odeur de mécanique et d’huile… mais aussi, là encore, de décomposition et d’antiseptiques. Je suis la femme, m’éclairant tant bien que mal de mon briquet – je distingue des outils divers sur une table, puis une bougie qui s’éclaire…

 

[Tess, Chris, Leah : Dr East/Herbert West] Je reconnais alors le visage du Dr East. Derrière lui, sur sa gauche, se tient la silhouette massive et puant le cadavre d’un homme, la bouche grande ouverte. East nous salue à sa manière habituelle, neutre et froide – j’ai pourtant l’impression qu’il est un peu plus ouvert que lors de nos rencontres précédentes… Chris s’avance, lui tend la main, se présente comme étant Me Chris Botti, et lui demande à qui il a l’honneur. East n’est pas du genre à apprécier le protocole, et répond sans la moindre effusion de chaleur humaine : « Dr East… ou autrement. » Je le salue à mon tour, lui dis que cela fait bien plaisir de le revoir, après tout ce temps… Il remarque alors que je suis la seule qu’il connaisse… Leah se présente elle aussi (East ne lui répond que d’un simple mouvement de la tête – il n’est en rien charmé par la jeune femme, même si sa respiration est un brin nerveuse). Je lui explique la situation, et lui confirme que nous disposons d’un cadavre qui devrait l’intéresser. Je suppose qu’il n’est pas homme à refuser un bénéfice – l’expression ne lui plait guère, et Chris essaye tant bien que mal de noyer le poisson. Mais quand East demande comment notre homme est mort, je lui dis que cela dépend – il est mort plusieurs fois… Ce qui intrigue et séduit le docteur. Il veut voir notre « cadeau », même si Chris aimerait définir nos « intérêts respectifs ». En tout cas, le docteur a notre attention.

 

[Dwayne : Michael Bosworth] Dwayne perçoit à son tour du mouvement dans le coffre de sa voiture. La silhouette féminine s’est postée à côté de porte, elle observe Dwayne et Michael. Dwayne entend ses roues couiner légèrement, témoignant du poids dans le coffre. Michael fait remarquer à Dwayne que c’est lui qui a les clefs, mais il n’est pas vraiment pressé d’ouvrir …

 

[Tess : Dr East/Herbert West ; Hippolyte Templesmith/6X] East évoque à demi-mots notre ennemi commun, et nous demande si nous ne le connaissons que sous le nom de Hippolyte Templesmith ; je lui réponds que nous savons qu’il est « 6X », ce qui le rassure quant aux informations dont nous disposons. Il répète qu’il n’a pas besoin de nous, mais est prêt à voir ce que nous pouvons faire. Il ne semble pas avoir peur de Templesmith… Il nous suit quand nous retournons vers les voitures, accompagné par l’homme massif en blouse d’hôpital, et nous recroisons la silhouette féminine en sortant.

 

[Dwayne, Leah, Tess, Chris : Dr East/Herbert West, Patrick, Michael Bosworth] Dwayne observe le coffre de manière angoissée, il jette au cas où un œil dessous ainsi qu’au siège arrière – mais il n’y a pas de trou. Le Dr East nous demande si le cadavre se trouve dans le coffre ; Dwayne lui répond que oui, mais apparemment il s’est réveillé… Leah avait parlé du bruit dans le coffre dès notre départ de l’entrepôt… East passe doucement sa main sur le coffre, en ressent les vibrations – à vrai dire, maintenant, nous voyons le coffre bouger un peu… East nous demande alors s’il a absorbé quoi que ce soit, et comment il est mort – la dernière fois… Dwayne dit que son opération d’énucléation a mal tourné – j’ajoute qu’on lui avait donné un anesthésique, et qu’il n’a à ma connaissance rien absorbé d’autre. East demande alors à Dwayne d’ouvrir coffre – ce qu’il fait, avec prudence, se tenant sur le côté (Michael se tient de l’autre). Quand East soulève à peine le capot, nous distinguons comme des câbles à l’intérieur, émettant des bruits spongieux, tandis que des organes divers sortent des viscères et de la bouche de Patrick (poumon, rein…), recouverts d’une sorte de lierre, avec des « feuilles » rosées (de forme végétale mais faites de chair)… East est littéralement fasciné, et très curieux. Quant à lui, Chris recule, écœuré, et Leah fait de même… Dwayne reconnaît l’intestin grêle de Patrick, qui semble s’approcher lentement de lui, de son visage… Il demande à East ce qu’on en fait ; le docteur répond qu’il peut refermer… Dwayne s’en charge, mais un peu de trippes dépasse encore – il essaye maladroitement de les repousser à l’intérieur en poussant avec son flingue, dégoûté… mais l’intestin commence à s’enrouler autour de son arme, et il recule ; East lui dit de se pousser, et s’en occupe, fermant le coffre.

 

[Dwayne, Chris, Tess : Dr East/Herbert West ; Hippolyte Templesmith/6X] East reprend sa respiration, et nous dit : « C’est magnifique… Aucune idée de ce qui a pu aboutir à ceci ? » Dwayne dit qu’il a son idée, mais préfèrerait en parler ailleurs… East est d’accord – il propose toutefois déjà un échange de véhicules, ce sera plus simple : il se tourne vers la silhouette féminine, la fixe quelques instants dans une concentration absolue, et celle-ci se dirige vers l’arrière du bâtiment, de son pas très lent. Chris demande alors à East s’il a des choses tout aussi spectaculaires à nous montrer concernant Hippolyte Templesmith. Oui… Dwayne va plus loin : est-il prêt à nous rejoindre pour le défaire ? East tire de sa sacoche une seringue remplie d’un produit d’un bleu nuit : « Vous rejoindre, non, vous aider, oui. » Et il tend la seringue à Dwayne, disant que le produit qu’elle contient devrait être très « désagréable » pour « 6X » – qu’il lui soit injecté, qu’il le boive, au pire qu’il en soit aspergé même si cela risque d’être moins efficace… Il n’a pas pu l’expérimenter, mais est certain que ça aura un effet appréciable. Nous entendons une voiture qui vient très lentement de l’arrière du garage, conduite par la femme en blouse d’hôpital. Je demande à East des précisions sur l’effet du produit. East nous demande si nous pensons que Templesmith est humain – et nous répondons qu’il ne l’est sans doute plus tout à fait… Le produit révèlera sa véritable nature, et lui causera sans doute une immense douleur – plus le produit entrera directement en contact avec ses organes et plus l’effet sera fort, mais une simple aspersion sur sa peau serait probablement déjà désastreuse pour lui. Par contre, c’est un produit très rare, nécessitant des ingrédients onéreux et largement indisponibles – en fait, il avait obtenu certains d’entre eux de Templesmith lui-même… Dwayne demande alors au Dr East s’il travaillait pour Templesmith à l’époque. East, un peu agacé, répond qu’il a « failli »… mais que sa voie est assez solitaire : il s’est rendu compte à temps que Templesmith voulait s’approprier ses travaux – il l’a donc quitté, et ça l’a vexé… East sort alors deux fioles bouchonnées de sa sacoche – je reconnais leur couleur verte presque phosphorescente, que j’ai croisée à plusieurs reprises… La fiole portant le chiffre 1 est d’un contenu plus sombre que l’autre. East va pour nous les tendre… puis les ramène vers lui, les observant d’un air passionné. « Vous vous rendez compte de ce que je fais ? » Il s’interrompt, puis nous demande : « Quel est le pire, pour vous, dans cette vie ? » Les réponses se faisant attendre, je dis enfin, narquoise : « Les préjugés qui prohibent tout rapprochement ? » East nous tend à nouveau les fioles, et cette fois Dwayne les prend (il avait également pris la seringue). Le docteur nous donne alors quelques instructions : la fiole n° 1, « basique », permet de « faire revenir » un individu, sans garantir pour autant sa coopération – loin de là ; mais si l’on souhaite réveiller quelqu’un en colère… La fiole n° 2 est différente (nous voyons combien ça l’ennuie de nous la donner, il y est visiblement très attaché), et correspond à l’aboutissement le plus récent de son travail : selon la fraicheur du corps et ses dispositions mentales, l’individu qui serait « rappelé » à l’aide de ce produit pourrait conserver pour partie au moins son identité en revenant d’entre les morts – mais il y a des nuances… C’est néanmoins le meilleur effet de résurrection qu’il ait pu développer.

 

[Dwayne, Tess, Leah, Chris : Dr East/Herbert West, Patrick] La voiture arrive alors de l’arrière du parking ; East fixe la silhouette féminine au volant, puis passe son pouce devant son nez, comme pour éponger une goutte de sang (ayant coulé alors qu’il était au pic de sa concentration) ; la femme en blouse d’hôpital se rapproche alors de Dwayne, et lui tend la clef du véhicule (une voiture d’une gamme inférieure à la sienne, et qui pue le cadavre – il y a même des traces de sang à l’intérieur…). Dwayne accepte, à regret – et donne ses propres clefs… East nous demande de lui communiquer nos observations quant aux effets du sérum. Je lui demande alors s’il ne profiterait pas, dans le cadre de ses recherches, d’un apport régulier en « éléments frais » et autres spécimens… Ce qui l’intéresse. Il y a moyen de s’arranger… Il me demande de quelles quantités je parle ; je ne peux pas lui donner un chiffre précis, tout dépend de « l’activité », mais il devrait nous être possible de lui livrer au moins un quota minimum… Après quoi East nous pose une dernière question : « Souhaitez-vous le retour de votre ami Patrick ? » Dwayne lui demande s’il serait alors comme les deux créatures qui accompagnent toujours East… Ce genre de choses, oui – mais ces deux-là sont ses « assistants »… Dwayne et Leah sont portés à accepter cette offre ; quant à moi, j’hésite – la situation me répugne autant qu’elle… m’excite. Chris ne se prononce pas : il ne le connaissait pas assez… Les « oui » semblent l’emporter : East va y travailler. Il nous remercie – c’est comme s’il nous considérait enfin avec un début d’humanité… Il se retire en nous souhaitant une bonne nuit, nous répétant qu’il nous faut continuer à utiliser sa boîte postale. La voiture de Dwayne s’éloigne dans la nuit, son coffre agité de remous…

 

[Dwayne, Tess, Chris, Leah : Danny O’Bannion, Hippolyte Templesmith, Patrick, Margaret Hoover, Pierce Hawthorne] Nous retournons à la ferme de Danny O’Bannion vers 2h du matin, et nous interrogeons sur nos possibilités d’action – en nous attardant particulièrement sur les trois occasions de coincer Templesmith en public, d’après ce que la presse en dit : les funérailles de ses parents (Boston), le gala monumental qu’il compte organiser (Boston également), le feu d’artifice de Noël (Arkham) ; il faut aussi prendre en compte le fait que Dwayne et moi sommes recherchés à Arkham, et que je le suis également à Boston ; par ailleurs, Templesmith me connaît, et je suppose que, via Patrick, il connaît sans doute aussi les autres (à part Chris ?)… Chris est séduit par l’occasion du gala, et Leah de même – mais comment procéder ? Peut-être en passant par Margaret Hoover et la question des disparitions… Dwayne évoque la possibilité, d’ici-là, de poursuivre l’enquête concernant Pierce Hawthorne – de même que moi, il redoute un peu de retourner en ville, mais peut-être pourrions-nous trouver des choses utiles à son adresse…

 

À suivre…

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Akira, t. 4, de Katsuhiro Ōtomo

Publié le par Nébal

Akira, t. 4, de Katsuhiro Ōtomo

ŌTOMO Katsuhiro, Akira, t. 4, original artwork reversed for the French edition, traduction [du japonais ?] de Sylvain Chollet, Grenoble, Glénat, [1987, 2000] 2016, 394 p.

 

Avec ce quatrième tome, Akira, le chef-d’œuvre d’Ōtomo Katsuhiro, prend une tout autre dimension, et par ailleurs une qui est totalement absente du film adaptant la BD et qu’il avait cependant lui-même réalisé (plus ou moins à la même époque). C’est ici, plus que jamais, que les deux supports se distinguent, au point d’en acquérir chacun une part supplémentaire de singularité. Pour poser les choses simplement (et, les deux œuvres étant ce qu’elles sont, m’étonnerait qu’on puisse parler de spoiler dans ce cas…) : dans Akira, le film, Néo-Tokyo est détruite à la toute fin, comme un écho tardif et aux allures d’épiphanie de la destruction de Tokyo dès les premières images du film ; si le point de départ est le même, conférant d’emblée un sens particulier à ce qui va suivre (en opérant un autre renvoi dans le temps, exprimant sans doute la métaphore d’un Japon ayant perdu tous ses repères, le Japon de 1945, celui d’Hiroshima et Nagasaki – bêtement, je n’avais jamais fait le lien entre Akira et le nom de la bombe, « Little Boy »…), l’épisode de nouvelle destruction dans la BD, bien loin d’être cantonné à la fin, survient en fait en plein milieu du récit (à la fin du troisième tome, sur six, plus exactement – moment graphiquement exceptionnel, plus encore que d’habitude dans une BD qui l’est pourtant souvent) ; il se passe donc bien des choses, dans le manga, prenant pour cadre les ruines de Néo-Tokyo. Dès lors, la BD adopte une dimension essentielle en sus des connotations (très) vaguement cyberpunk et en tout cas punk tout court des premiers tomes, où le chaos urbain – mais d’une ville « vivante », disons – se mêlait de conspirationnisme et de pouvoirs psy pouvant renvoyer tant aux surhommes de la vieille SF campbellienne qu’aux X-Men (même si la dimension ado/paria louche probablement davantage du côté de cette dernière référence). Oui, la BD a encore un aspect supplémentaire : elle est un monument du genre post-apocalyptique.

 

Et il y a là quelque chose d’un peu étonnant – dans la mesure où l’aspect post-apocalyptique de la BD a pourtant suffisamment infusé dans le film pour biaiser sa réception, et peu importe que ce dernier ne joue pas de cette carte pour sa part. Je renvoie notamment ici à l’ultra-violence qu’à l’époque l’Occident, découvrant mangas et animes via Akira, n’avait pas manqué, dans une large mesure du moins, de conspuer… Cette ultra-violence est pourtant somme toute rare dans le métrage – on a vu bien, bien pire depuis –, et probablement encore plus dans les trois premiers tomes de la BD, en fait (même s’il y a bien quelques exceptions, je ne le nie pas – impliquant le plus souvent Tetsuo). En fait, dans le cadre du manga, elle n’apparaît véritablement qu’une fois Néo-Tokyo détruite – et participe donc du contraste à l’œuvre, opposant une mégalopole que l’on trouvait terrible et ses ruines que l’on ne manquera pas de trouver bien plus cauchemardesques encore… En tout cas, j’ai vraiment l’impression que c’est à partir de ce moment que la BD offre ses moments les plus cinglants de violence graphique – Chiyoko éclatant à la roquette utilisée comme massue un connard qui menaçait de violer Kei, dans les premières pages de ce quatrième tome, c’est, euh, « frappant » ? Sans même parler d’un ersatz de gore revenant régulièrement, et impliquant Tetsuo ou les « mutants » qu’il entreprend de former, et dont l’utilisation des pouvoirs psychiques a une forte propension à faire imploser les crânes… Et les exécutions sommaires, bien sûr. La violence est dès lors une composante fondamentale de la représentation visuelle des ruines de Néo-Tokyo – ce en quoi, sans doute, elle n’est pas véritablement « gratuite », n’en déplaise aux bonnes âmes qui se pincent volontiers le nez au spectacle éprouvant de la tripaille et des mutilations : ces bonnes âmes ne sont de toute façon pas à leur place ici…

 

Mais les ruines, même en dehors de cette violence systématiquement associée… Ōtomo Katsuhiro aime tout faire péter, le précédent volume en témoignait – celui-ci permet désormais d’afficher un fascinant goût des ruines, où l’architecture parfois fantasque, parfois austère, des premiers volumes, et qui avait donné lieu à tant de plans et cadrages superbes (à ce stade, oui, autant faire usage du vocabulaire cinématographique), est désormais transcendée dans un chaos organique et mobile, qui a même quelque chose de surréaliste, avec ses pics artificiels donnant sur des fosses insondables, ces arêtes tranchant dans le vide, ces amas de béton et d’acier qui dessinent un labyrinthe infranchissable… Wahou. Mais faut dire que, moi aussi, j’aime les ruines… Y a-t-il rien de plus stimulant qu’une carcasse de bâtiment abandonnée, la nature y reprenant éventuellement ses droits – relique d’un autre temps où l’homme était là, mais tout autant témoignage du caractère éphémère et dérisoire de ce dernier ? Je n’irais peut-être pas pour autant jusqu’à dire « futile », justement en raison de ces traces – certes éphémères à leur tour, et pourtant…

 

Quoi qu’il en soit, Akira, la BD, constitue sans doute un jalon essentiel dans l’esthétique post-apocalyptique – au moins à la hauteur de Mad Max 2. L’ambiguïté voire l’opposition entre la BD et le film, à cet égard, est d’autant plus surprenante…

 

Mais l’histoire ? La BD s’accorde une ellipse entre la fin du tome précédent – Tetsuo prenant son envol dans un rayon de soleil, Akira à ses côtés, après que ce dernier a une nouvelle fois fait office de bombe humaine (tu la tiens dans ta main) – et le début de celui-ci. Nous découvrons ainsi petit à petit ce qu’il est advenu de Néo-Tokyo et de ses survivants – car il y en a. En fait, les ruines abritent leur propre géopolitique, opposant pour l’essentiel deux factions.

 

Ici, Tetsuo a fondé le Grand Empire de Néo-Tokyo, censément aux mains d’Akira – le mystérieux petit garçon n’étant pourtant qu’une façade, dictateur fantoche pour ne pas dire marionnette, le véritable pouvoir appartenant à Tetsuo… encore que les fâcheux problèmes qu’il rencontre pour gérer ses terrifiants pouvoirs, ainsi que son addiction incomparable à la drogue, qui y est associée, l’amènent plus qu’à son tour à déléguer – et notamment à un gros connard anonyme, présenté simplement comme étant « l’assistant de Tetsuo » : archétype ô combien répugnant du politicien arriviste, qui pense poser bien quand il ne fait pourtant que suinter l’ordure. Cet Empire serait parfaitement ridicule s’il n’était pas aussi terrifiant… C’est une illustration glaçante du chaos urbain et de la violence qui lui est inhérente – quelque part entre fantasme « anarchique » au sens le plus grossier, atavisme d’une époque censément plus « primitive » et son apologie liée du mythe de la Frontière… et, sans doute avant tout le reste, monstruosité puérile aux mains d’ados en mal de grandeur et cultivant la haine et la destruction comme étant leurs seuls moyens d’exister au monde. La foule des petites brutes fanatisées, « Banzaï ! » aux lèvres et le fusil non loin – peu importe qu’elles ne sachent guère s’en servir – n’en abrite pas moins son lot de souffrance, en tant qu’humanité aux abois, et sans doute ne serait-il guère bienvenu de leur jeter instinctivement la pierre : après tout, ils sont notre reflet – pas moins fidèle pour être menaçant et désagréable… Et il y a sans doute en leur sein des personnalités plus appréciables – si l’on peut évacuer les soldats de l’ex-Colonel, qui se sont repliés sur l’autorité de Tetsuo tant ils étaient en mal de hiérarchie militaire (ceci étant, nous voyons ici le Colonel lui-même, globalement abattu, errer dans les ruines – bien loin de sa vague superbe d’antan maintenant que ses pires craintes se sont concrétisées ; il n’a pas pour autant dit son dernier mot…), peut-être peut-on mettre en avant la douce Kaori, adolescente tout d’abord victime des fantasmes sadiques de Tetsuo, avant de devenir peu ou prou sa compagne, sincèrement inquiète pour lui (car elle l’est pour tout le monde), et jouant aussi à la nounou du guère loquace Akira, qui a tout d’un petit garçon comme les autres quand il s’amuse dans l’eau – le gigantesque cratère qu’il a suscité dans un caprice lui offrant toutefois une bien singulière piscine…

 

Là, la deuxième faction essentielle est dirigée par la mystérieuse Lady Miyako – à peine entraperçue auparavant, et peu ou prou absente du film, quand c’est un personnage central de la BD. La petite bonne femme est le gourou d’une secte, s’affichant autrement désintéressée que la bande sanguinaire de Tetsuo – elle accueille en tout cas les humbles, les malades, les blessés. Mais Lady Miyako n’est pas une énième sainte urbaine : elle arbore sur la paume de sa main le n° 19… Ce qui la rattache au programme militaire ayant donné Akira et les gamins tout fripés sous la garde du Colonel (et Tetsuo également ?), mais avec un numéro antérieur à tous les autres (tous ceux que nous avons rencontrés, plus exactement), Akira y compris – sans que l’on sache pour l’heure bien ce que cela signifie au juste. Quoi qu’il en soit, elle dispose elle aussi d’étonnants pouvoirs, et semble en mesure d’en inculquer ou susciter chez ses fidèles – ses bonzes tout particulièrement. Mais que veut-elle exactement ? Sans doute est-elle désormais la seule figure pouvant incarner l’autorité dans les ruines de Néo-Tokyo à avoir au moins une vague idée, et probablement plus que cela, de ce qu’est au juste Akira. Peut-être, en même temps, a-t-elle sa part de responsabilité dans ce qui s’est produit – hypothèse envisagée dans mon compte rendu du tome 3, où sa relation trouble avec la « Résistance » de l’infect Nézu avait des conséquences fatales… Ici, d’ailleurs, si elle semble incarner « le bien » face à la sauvagerie homicide de l’Empire, elle n’en entretient pas moins un jeu ambigu avec Tetsuo lui-même – comme si elle pensait pouvoir le former, afin qu’il devienne plus puissant encore ; je n’ose croire qu’elle serait assez naïve pour supposer dominer ainsi le n° 41…

 

Et puis il y a les « résistants », justement. Kei, en héroïne essentielle, n’en subit pas moins la brutalité hideuse des ruines de Néo-Tokyo – sa condition de femme, aux yeux porcins des très nombreux et très violents imbéciles qui voient dans ce chaos une opportunité d’assouvir leurs fantasmes les plus abjects, n’arrange bien sûr rien à l’affaire : pour eux, elle ne saurait être autre chose qu’une victime – disons même des orifices avec de la viande autour… La jeune femme sait cependant se défendre – et de même bien sûr pour la colossale Chiyoko : peut-être cette dernière gagne-t-elle-même le prix de l’ultra-violence dans la BD ! Kei et Chiyoko, à leur manière, poursuivent en tout cas le combat – et sont amenées, via le psychisme sensible de la médium Kei, à s’associer à Lady Miyako, en convoyant à son temple les « mutants » Kiyoko et Masaru (Takashi est mort, abattu par erreur par Nézu – événement ayant entraîné la destruction de la ville par Akira, dans le tome 3). Ryū, par contre, n’est pas en mesure de poursuivre la lutte – et quelle lutte, d’ailleurs ? Manipulé par ses supérieurs, incapable de venir en aide à ses amis morts pour la plupart, « sous-officier » médiocre pour des subalternes qu’il n’a pas su gérer, le stoïque « résistant », qui avait la naïveté de se croire un héros, a sombré dans la dépression et l’alcoolisme (pendant plus tragique encore du Colonel, lequel essaye du moins de sauver les meubles – tout en subissant probablement sa part de responsabilité pour ce qui s’est produit ?) ; peut-être aura-t-il pourtant l’occasion de se rendre utile : il y a des bateaux, au large, tout une flotte – qui a infiltré un mystérieux agent secret en quête d’informations sur l’état de la situation, et sur cet Akira qu’il ne comprend pas plus que les autres… Ryū pourrait aider…

 

Manque un personnage, non ? Oui : Kanéda. Qui sera sans doute à terme un héros, s’il a été pas mal bouffon jusqu’à présent… Enfin, « sera sans doute à terme », faut voir : le jeune homme a disparu dans les dernières pages du tome 3, et tout laisse à croire qu’il a été victime de l’explosion… Pourtant, des indices, çà et là, laissent entendre, bien au contraire, son retour prochain – après un séjour dans un endroit « différent » ? En fait, ce qui arrive ici à Kanéda n’est pas sans évoquer ce qui était arrivé à Tetsuo dans le tome précédent : il est délibérément mis hors-jeu, afin que son retour n’en change que davantage la donne – peut-être parce qu’il aura d’autant plus intégré une stature héroïque, et presque mythique ? Mais nous n’en sommes pas encore là…

 

Quoi qu’il en soit, tous ces personnages (à l’exception donc de Kanéda) se croisent dans les débris de Néo-Tokyo – tissant une toile complexe d’intérêts contradictoires et concurrents. La BD, ici, si elle bénéficie toujours de sa maestria graphique suscitant la fascination du lecteur, ainsi que de son dynamisme sans pareil au fil de longues et denses scènes d’action irréprochables, me paraît cependant bénéficier d’un autre atout, et de taille : à l’instar du premier volume, il faut ici prendre le temps de poser le cadre et les personnages – ce qu’Ōtomo Katsuhiro réussit à merveille, livrant au fil des cases, sans jamais verser dans l’excès de didactisme et l’abus de paragraphes d’exposition, tout un univers impressionnant et des personnages à la psyché fouillée ; on n’est donc pas ici dans l’optique du deuxième tome – action action action –, qui, pour être bluffante, pouvait être un brin lassante ; cette fois, l’équilibre entre toutes les différentes dimensions du récit est soigneusement atteint et entretenu. Parfait !

 

Oui, parfait. Akira, quoi. À suivre

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CR Imperium : la Maison Ptolémée (14)

Publié le par Nébal

CR Imperium : la Maison Ptolémée (14)

Quatorzième séance de la chronique d’Imperium.

 

Vous trouverez les éléments concernant la Maison Ptolémée ici, et le compte rendu de la première séance . La séance précédente se trouve ici.

 

Le joueur incarnant le siridar-baron Ipuwer était absent. Étaient donc présents sa sœur aînée Németh, l’Assassin (Maître sous couverture de Troubadour) Bermyl, ainsi que le Docteur Suk, Vat Aills.

 

[Németh, Vat, Bermyl : Taestra Katarina Angelion, Ipuwer, Hanibast Set, Elihot Kibuz, Sabah] Au chapitre des intentions : Németh entend « débriefer » sur ce que lui a dit la Révérende-Mère Taestra Katarina Angelion ; elle veut en parler tout d’abord au Docteur Suk, Vat Aills (tout en s’interrogeant sur qu’implique exactement la loyauté résultant de son Conditionnement : elle est censée porter sur les dirigeants de la Maison Ptolémée, et Németh en fait assurément partie ; mais, en fonction des instructions qu’elle donnerait concernant Ipuwer, n’y a-t-il pas un risque de cas de conscience – qui pourrait déboucher sur un véritable conflit d’intérêts ?) ; Ipuwer est en tout cas la dernière personne à qui elle compte parler de tout cela… D’ailleurs, elle envisage déjà la tenue d’un « Conseil restreint », éventuellement périodique (outre elle-même, il accueillerait le Docteur Suk Vat Aills, l’Assassin Bermyl – elle souhaite par ailleurs s’assurer une plus grande autonomie de la part de ce dernier – et le Conseiller Mentat Hanibast Set). Enfin, elle compte poursuivre la modification de son régime d’épice, mais il lui faudra sans doute attendre pour que cela lui procure des visions prescientes – si jamais cela doit arriver… Vat (qui avait transmis les informations concernant de près ou de loin les Soris ainsi qu’Elihot Kibuz à Ipuwer et Németh, mais pas encore les résultats obtenus par Hanibast Set) considère qu’il est bien temps d’avoir une réunion formelle avec les instances dirigeantes – Németh en tout cas, peut-être Ipuwer également… Quant à Bermyl, il ne peut plus repousser : il lui faut lancer l’opération d’exfiltration de Sabah, la cartographe des Atonistes de la Terre Pure ; enfin, qu’il soit ou pas pleinement conscient des révélations de Vat et Hanibast concernant les cargaisons suspectes, il envisage de se rendre à l’astroport d’Heliopolis pour étudier la situation sur place.

 

[Bermyl : Kambish, Sabah, Thema Tena, Pnebto] Bermyl avait délégué à son agent Kambish la mission de contacter des fanatiques religieux d’Heliopolis pour opérer une diversion leur permettant d’exfiltrer Sabah du camp des Atonistes de la Terre Pure. L’Assassin est nerveux : il sait l’opération cruciale, mais craint d’autant plus qu’elle tourne mal… En attendant le rapport de son agent, Bermyl « révise » les données disponibles concernant Thema Tena, la figure de proue du mouvement atoniste : elle était autrefois une sage-femme dans un village fluvial non loin d’Heliopolis ; elle a acquis, de manière autodidacte, une vaste culture, notamment en matière de philosophie et de spiritualité – bien plus vaste que ce que toute personne de sa condition pourrait espérer accomplir ; c’est ainsi qu’elle a gravi les échelons du mouvement, après l’avoir intégré il y a plusieurs décennies de cela (elle a accompli de nombreuses fois le Pèlerinage Perpétuel – un unique pèlerinage pour les croyants, mais, à l’extérieur, on compte les occurrences, en prenant Heliopolis pour base en ce qui la concerne) : d’un tempérament jovial et affable, cette excellente communicante, en se montrant toujours sage et ouverte, et par ailleurs tout sauf prosélyte à proprement parler, a acquis une réputation appréciable bien au-delà des seuls rangs des Atonistes – on la suppose généralement parfaitement sincère, un autre point en sa faveur… Déterminer ce qui l’a ainsi amenée à changer aussi radicalement de vie est plus délicat : peut-être ses lectures ont-elles suffi, peut-être faut-il prendre en compte d’autres paramètres moins certains – dont, probablement, l’envie de « bouger » et de « voir du pays » ? Bermyl, à l’étude de ce portrait, se demande cependant si elle n’a pas bénéficié d’une « formation » particulière pour acquérir ce statut et ce rôle de « figure de proue » du mouvement, tout particulièrement aux yeux extérieurs – a-t-elle bénéficié d’un « modèle » secret ? Impossible à déterminer en l’état. Les gens dans son entourage, en tout cas, ne correspondent en rien à ce schéma ; et le seul « notable » du mouvement parmi eux est probablement Pnebto – simplement parce que le vieil homme fantasque, à la sagesse bonhomme, est un « bon client » pour les médias…

 

[Vat, Németh : Ipuwer, Kiya Soter, Taestra Katarina Angelion, Hanibast Set, Soti Menkara] Le Docteur Suk Vat Aills, au Palais de Cair-el-Muluk, a appris qu’Ipuwer était parti au milieu de la nuit pour une destination inconnue – et il en va de même pour Németh, qui fulmine… Plus tard, ils ont eu vent de la communication du siridar-baron avec le général Kiya Soter, leur permettant de comprendre qu’Ipuwer se trouve à la base du Mausolée, sur le Continent Interdit). Németh comptait de toute façon s’entretenir avec Vat, et accède donc à sa demande d’audience. Portée à la paranoïa depuis son entretien avec Taestra Katarina Angelion (elle craint les danseurs-visages et redoute que son entourage soit plus ou moins sûr), elle prend soin de sécuriser au mieux leur entrevue dans ses quartiers – et emploie bien sûr un cône de silence. Vat est lui aussi quelque peu stressé… et se montre un peu cavalier à cet égard, suggérant que Németh, visiblement troublée, pourrait bénéficier d’un calmant. Németh est à l’évidence excédée, et vraiment pas d’humeur à plaisanter : tous deux ont des sujets de la plus haute importance à discuter ; qu’ils en viennent au fait ! Vat, tout d’abord un brin confus, mais vite remis, fait son rapport concernant les résultats qu’il a obtenus via Hanibast Set, pour le moins déstabilisants ; il évoque notamment les empiètements des Nahab sur le monopole des Soris, mais plus encore l’action insidieuse de l’ensemble des Maisons mineures et au premier chef des Menkara. Il manque cependant de preuves pour savoir qui tire les ficelles dans l’ombre et en tire profit ; il y a cependant de quoi s’inquiéter : aux yeux du Mentat, il y a un vrai danger d’escalade entre les Maisons mineures. Par ailleurs, la Guilde a probablement un rôle dans tout cela, difficile à préciser pour l’heure, mais par essence inquiétant. Le Docteur Suk et le Conseiller Mentat bénéficieraient probablement d’une nouvelle visite incognito sur le marché-franc de la lune de Khepri. Németh, accablée, demande s’il faut y voir une vaste entreprise de déstabilisation de la Maison Ptolémée : tout le laisse en effet à croire, selon le Docteur Suk… Mais Németh n’aime pas toutes ces incertitudes – il leur faut des éléments autrement tangibles ; par ailleurs, aussi retorse Soti Menkara soit-elle, elle a du mal à la voir derrière tout ça…

 

[Németh, Vat : Taestra Katarina Angelion] Németh parle ensuite avec Vat de son entretien avec Taestra Katarina Angelion, sur son initiative, et qui change tout. Elle n’a a priori pas de raisons de douter de sa sincérité (mais c’est une question qu’il faudra bien examiner, plus tard). Il en ressort en tout cas que le fait religieux si essentiel sur Gebnout IV est une longue histoire de manipulations opposant le Bene Gesserit et le Bene Tleilax ; elle sait maintenant qu’il se trouve ou s’est trouvé un contingent de danseurs-visages sur le Continent Interdit (l’interdiction étant le fait des Tleilaxu, depuis des siècles et même des millénaires) ; par ailleurs, elle a acquis la confirmation que le Bene Tleilax est à l’œuvre derrière la déviance « résurrectionniste » du Culte Épiphanique du Loa-Osiris. La Révérende-Mère ne s’est cependant pas montrée plus loquace sur les intentions des Tleilaxu derrière tout cela. À l’en croire, cependant, il s’agit d’une conspiration à grande échelle – la Maison Ptolémée n’es qu’un obstacle mineur sur le chemin du Tleilax, à terme c’est bien l’ensemble de la société de l’Imperium qui risque d’être affectée. Vat demande des détails à Németh sur l’utilisation par le Bene Tleilax des religions locales afin de couvrir ses opérations – la noble lui détaille ces cas, rappelant qu’il s’agissait souvent de « perversions » de mouvement suscités à l’origine par le Bene Gesserit. Mais Vat lui demande ce qu’elle suggère : faut-il, par exemple, exercer une certaine « inquisition » pour récupérer les mouvements religieux déjà existants ? Ou peut-être susciter une nouvelle religion ?

 

[Németh, Vat] Dans l’immédiat, Németh veut surtout faire le ménage dans leurs rangs – par exemple en déterminant la présence ou non de danseurs-visages au Palais. Vat évoque la possibilité de mettre en place un examen médical du personnel, qui pourrait se montrer efficace à ce sujet ; le problème est qu’il s’agit d’une méthode relativement lourde (bien éloignée sans doute des méthodes plus subtiles et discrètes du Bene Gesserit en la matière) : ça ne serait pas discret, or Németh entend éviter autant que possible d’alerter leurs ennemis… Elle le laisse réfléchir à un prétexte.

 

[Németh, Vat : Bermyl, Hanibast Set, Ipuwer] Par ailleurs, Németh enjoint Vat de ne parler de leur entretien à quiconque – et elle appuie sur ce dernier mot ; le Docteur Suk comprend-il ce qu’elle signifie ? Oui – et il l’assure que la marque sur son front est sa garantie. Németh insiste : « Nous pourrions nous trahir nous-mêmes en cas de réaction irréfléchie… » Vat lui confirme qu’il la comprend parfaitement. Németh l’informe alors qu’elle compte convoquer un « Conseil restreint » pour une réunion justifiée par la crise – Bermyl et Hanibast Set en seront également… et elle ajoute que l’absence de son frère n’est pas forcément un inconvénient. Vat en prend bonne note, et s’apprête à prendre congé – il va réfléchir à tout cela ; mais, d’ores et déjà, faut-il justement faire quoi que ce soit concernant Ipuwer ? Si le Continent Interdit est sous contrôle du Bene Tleilax, n’est-il pas dangereux de laisser le siridar-baron s’y promener ? Németh suppose que le contrôle envisagé ne l’est pas à ce point, et ne doute pas que son frère bénéficie d’une escorte militaire suffisamment importante… Elle veillera à sa sécurité ; mais insiste : en l’état, sa présence au Palais serait plus un inconvénient qu’autre chose… Vat comprend bien, mais cette insistance le perturbe tout de même un peu… Németh s’en rend sans doute compte ; elle donne en tout cas une orientation plus marquée à leur politique dans les temps à venir : il leur faut agir en dirigeants éclairés ! Plus que jamais, contre les religions manipulées et manipulatrices, elle entend jouer de la carte scientifique et technologique. Vat approuve cette approche – mais il ne leur échappe peut-être pas combien cette orientation peut s’avérer dangereuse à terme, leurs présupposés philosophiques pouvant faciliter les opérations de leurs ennemis… Le Docteur Suk se retire.

 

[Bermyl : Kambish] Kambish est de retour, et vient faire son rapport à son supérieur Bermyl ; il a pu approcher une groupe de « zélotes » de la Maison Arat, et n’a guère eu besoin de faire grand-chose pour les inciter à fracasser quelques crânes d’hérétiques : ils n’attendaient que ça… Quant aux services de Bermyl, ils sont prêts à intervenir à tout moment. Bermyl aimerait prévoir davantage de sorties de secours, au cas où, mais manque de temps à cet effet. Il entend cependant superviser l’opération lui-même, avec l’assistance de Kambish, depuis une maison en ruine non loin du camp – d’où ils pourront observer, à l’aide de jumelles, tout ce qui s’y déroule, sans attirer l’attention pour autant ; ils bénéficient d’un ornithoptère sur place, destiné à faciliter leur retraite – et si jamais l’exfiltration elle-même – en cas de gros imprévu. Kambish est docile et sûr de son fait ; Bermyl s’attarde à la sécurisation de leur site d’observation.

 

[Bermyl : Sabah, Thema Tena, Apries Auletes] Les « zélotes » ne tardent guère : un assez fort contingent surgit à l’ouest du camp, en provenance d’Heliopolis, et s’avance déterminé sur les Atonistes ; parmi ces derniers, les « gardes » armés de bâtons prennent conscience de la menace et s’avancent pour se défendre, tout en incitant les « civils » à se replier au centre du campement. Depuis la ruine, Bermyl a repéré Sabah : la cartographe, entourée de « gardes », se replie elle aussi vers le centre du camp – difficile de dire à cette distance quel est son état d’esprit… Mais Bermyl a disposé de ses agents dans le campement, une douzaine de bons éléments ; à tout prendre, il est plutôt optimiste. Mais l’affrontement à l’orée du campement est d’emblée très violent – les « zélotes » n’ont pas le moins du monde hésité à sortir leurs armes blanches, et on compte bientôt des morts dans les deux camps… mais probablement plus du côté des Atonistes. Ce que constatant, Bermyl donne l’ordre d’intervention pour s’emparer discrètement de Sabah – il ne peut se permettre d’attendre plus longtemps. Par ailleurs, il a repéré vers le centre du camp Thema Tena elle-même – un groupe s’est constitué autour d’elle, et elle se dirige vers la zone des combats ; sans doute est-elle un peu paniquée – elle n’a alors rien de l’indolence bienveillante qui lui est communément associée… Bermyl contacte Apries Auletes, le chef de la police – il faut qu’il intervienne immédiatement, pour protéger les Atonistes et calmer la rixe, qui prend de plus en plus des allures de carnage !

 

[Bermyl : Sabah, Thema Tena] Or Bermyl constate bientôt qu’un second groupe de « zélotes » prend le campement à revers – et s’approche ainsi insidieusement de Sabah et de ses gardes… L’Assassin presse encore davantage son groupe d’intervention, l’avertissant de la situation. Laquelle tourne de plus en plus à l’aigre : à l’orée du camp, on ne compte plus les morts, mais d’ici à ce que les renforts arrivent, ils seront sans doute des dizaines, voire des centaines ! Les agents de Bermyl se précipitent alors sur Sabah et ses gardes : ils ne sont plus en mesure de privilégier la discrétion, il leur faut frapper vite et fort… Mais les combats, de part et d’autre, prennent une tournure plus violente encore : les « zélotes » ont maintenant sorti des armes à feu… Thema Tena, qui a rejoint le premier site de combat, essaye de calmer la situation de par sa seule présence – mais a de toute évidence conscience que, cette fois, cela ne suffira pas… et l’inquiétude, voire la peur, déforme ses traits.

 

[Bermyl : Sabah, Thema Tena] Bermyl donne l’ordre à ses hommes d’établir un périmètre de sécurité autour de Sabah : il lui faut agir lui-même, faire usage de l’ornithoptère prévu pour un cas de ce genre – il monte à bord de l’appareil (ce n’est pas lui le pilote) ; gagnant vite une altitude appropriée, Bermyl bénéficie d’une meilleure vue d’ensemble… et voit Thema Tena s’effondrer. L’ornithoptère n’est pas en mesure de se poser à côté, et le plan de vol est donc maintenu : vers le centre du campement, pour s’emparer de Sabah. Mais la situation est tellement chaotique que Bermyl n’est pas en mesure de faire agir ses hommes afin de protéger la figure de proue atoniste… Il communique toutefois l’information : elle a été touchée, et, si son état est inconnu, il faut cependant trouver à l’évacuer au plus tôt vers un hôpital.

 

[Bermyl : Sabah] Les agents de Bermyl ont isolé Sabah et ses gardes – dans une zone relativement paisible du campement (ou, en tout cas, épargnée pour l’heure par les combats) ; ils demandent à Bermyl quels sont ses ordres : que les gardes déposent leurs armes, et laissent Sabah partir ! Mais les gardes refusent, font des moulinets avec leurs bâtons, démonstration d’hostilité qui ne fait plus guère de doute quand ils prennent sur eux d’avancer sur les espions des Ptolémée… Ces derniers essayent de neutraliser leurs adversaires plutôt que de les blesser ou a fortiori tuer, approche qui se montre globalement efficace.

 

[Bermyl : Thema Tena, Sabah, Apries Auletes] À l’orée du camp, les Atonistes paniquent plus que jamais, maintenant que Thema Tena est tombée – les « civils » cherchent à fuir, mais sont des proies d’autant plus faciles pour les « zélotes », plus fanatiques et assoiffés de sang que jamais, et qui usent de leurs fusils sans le moindre discernement. Bermyl, à bord de l’ornithoptère, parvient au-dessus de la place où Sabah a été isolée ; il donne l’ordre de neutraliser la cartographe, qu’ils hisseront ensuite à bord de l’appareil à l’aide d’un filin. Mais Bermyl repère, de l’autre côté du campement (plus proche), deux « zélotes » armés de fusils qui se précipitent vers la place centrale – ce qui les distingue assurément de leurs comparses massacrant les Atonistes où ils se trouvent. Bermyl transmet l’information et active son Bouclier Holtzmann… qu’il éteint presque aussitôt : les deux « zélotes » ayant fait feu, il comprend qu’ils sont équipés de fusils laser ! Bermyl use alors de son fusil à lunette, pour abattre les deux « zélotes », sans succès tout d’abord… Ses agents ne se montent guère plus efficaces, même s’ils parviennent à blesser légèrement un des assaillants. Bermyl est descendu par le filin, et dégaine son kindjal. Mais les « zélotes » sont plus rapides que lui : l’un des deux touche Sabah, qui s’écroule par terre… Bermyl fonce sur eux. Mais l’autre tireur ne lui prête pas la moindre attention, et continue de faire feu sur la cartographe à terre : la rafale laser qu’il lui assène ne laisse aucun doute, elle n’y survivra pas… Bermyl parvient donc un peu trop tard à le désarmer et neutraliser, tandis que le second est abattu par ses hommes. Bermyl décide de laisser le cadavre de Sabah sur place, mais s’empare des cartes (dans son sac à dos), et guide le « zélote » blessé à bord de l’ornithoptère, en récupérant aussi son équipement. Ils survolent bientôt l’orée du camp, là où Thema Tena git abattue – c’est un horrible massacre, il est difficile d’estimer le nombre des victimes, mais sans doute est-il colossal… Les « zélotes » fuient enfin, tandis qu’arrivent les troupes de police du général Apries Auletes – un peu tard…

 

[Németh, Bermyl, Vat : Hanibast Set, Kambish ; Sabah, Thema Tena] Németh est informée assez rapidement de ce qui s’est passé à HeliopolisBermyl le lui a dit, et elle l’a convoqué de toute urgence à Cair-el-Muluk, afin de participer au « Conseil restreint » qu’elle souhaitait réunir de toute façon – Vat et Hanibast Set en sont également. Bermyl obéit à l’instant, emportant avec lui les cartes de Sabah ainsi que son prisonnier – à la demande de Németh, il a laissé des hommes sur place, et délégué son commandement à Kambish. Ils sont enfin informés en temps réel de l’état de santé de Thema Tena : elle est toujours vivante, mais plongée dans le coma, et il n’y a aucune garantie qu’elle en sorte un jour…

 

[Németh, Bermyl, Vat : Hanibast Set ; Taestra Katarina Angelion] Tous se réunissent alors dans les quartiers ultra-sécurisés de Németh (là encore, ils usent bien entendu d’un cône de silence). Németh, une fois encore, n’a pas vraiment sa tête des meilleurs jours, ce qui se comprend : cette émeute n’arrange en rien les affaires de la Maison PtoléméeBermyl reconnaît que l’opération a été un fiasco, en dépit d’une préparation minutieuse : le fait est que ses services ont été débordés, d’une manière inenvisageable – or la présence des « zélotes » armés de fusils laser démontre clairement à ses yeux l’implication d’un parti inconnu dans l’affaire, laissant augurer d’une conspiration de vaste ampleur à l’encontre des Ptolémée… Mais qui ? Quelqu’un de haut placé, sans doute… Mais sur Gebnout IV ? Faisant partie des factions « habituelles » de la planète, ou bien « extérieur » ? Németh s’interroge, en effet : s’agissait-il bien de « zélotes » de la Maison Arat ? Bermyl lui assure qu’ils le sauront bientôt – le captif a sans doute beaucoup de choses à dire, il faudra le laisser aux bons soins du Docteur Vat… Il n’en reste pas moins que l’opération « n’est pas une franche réussite », selon les mots de Németh. Elle veut bien, « pour cette fois », « excuser » Bermyl, dont elle ne doute pas de la loyauté et de la compétence… Peut-être cependant les mésaventures de l’Assassin pourraient-elles susciter des retombées positives ? Après quoi Németh évoque son entretien avec Taestra Katarina Angelion. Bermyl avait beau subodorer une implication extérieure, il est ahuri par l’ampleur de l’affaire. Hanibast enregistre toutes ces informations – qui l’amèneront à réévaluer ses analyses : il lui faudra dès lors du temps ; en tant que Conseiller Mentat, il n’est pas porté à se prononcer prématurément…

 

[Németh, Vat, Bermyl : Hanibast Set ; Thema Tena, Taestra Katarina Angelion] Németh passe à la suggestion d’examen « médical » faite par le Docteur Vat, avant d’envisager de nouvelles mesures de sa part ; elle y insiste : peut-être est-il en fin de compte possible de tirer parti de tout ça… Il faut user de mesures de rétorsion fortes et officielles à l’encontre de la Maison Arat, qui devra seule porter le chapeau de ce qui s’est produit à Heliopolis ; pendant ce temps, la Maison Ptolémée jouera de l’émotion populaire suite aux blessures de Thema Tena (dont il faudra suivre l’évolution en temps réel) et à la mort de nombre de ses partisans : la popularité de la vieille dame s’étend bien au-delà de son seul courant religieux, et il faudra appuyer sur cette dimension. Németh rappelle que, d’après Taestra Katarina Angelion, l’Atonisme de la Terre Pure a été suscité par le Bene Gesserit pour contrecarrer les plans du Bene Tleilax ; peut-être pourrait-on profiter du drame pour lui accorder officiellement un statut plus protecteur ?

 

[Németh, Vat, Bermyl : Ipuwer] Mais des réponses radicales s’imposent au-delà. Pour Németh, le colloque à l’organisation duquel elle s’est consacrée doit y participer pleinement : elle entend profiter de cette occasion pour déclarer publiquement la fin du tabou concernant le Continent Interdit, qui sera ouvert tout d’abord à des contingents scientifiques limités, puis, au fur et à mesure, à l’ensemble de la population. Vat trouve cependant que c’est là une décision très abrupte et radicale… Qu’en pense Ipuwer ? Németh l’en informera en temps utile – sans doute l’approuvera-t-il, d’ailleurs, il n’est guère porté lui non plus sur l’obscurantisme… et les derniers événements témoignent de ce que le tabou ne l’empêche certainement pas de se rendre lui-même sur place ! Le Docteur Suk, qui sent venir le conflit de loyauté, insiste néanmoins : Németh ne peut rien décider à ce sujet sans Ipuwer. Elle l’admet – tout en mettant en avant le caractère sanguin de son petit-frère. C’est à chaque membre de ce « Conseil restreint » de trouver comment l’impliquer dans l’affaire et justifier les décisions les plus radicales. Les circonstances, graves, exigent sans doute des réponses réfléchies et nuancées, ce qui n’est pas son fort… mais la décision de Németh est-elle si différente à cet égard ? Bermyl l’approuve cependant, encore qu’un peu mollement ; Vat est autrement plus réservé...

 

[Bermyl, Németh : Namerta] Bermyl suggère par ailleurs de localiser Namerta, le précédent siridar-baron, censément ressuscité : l’agitation populaire est déjà menaçante, et le massacre d’Heliopolis ne fera qu’aggraver les choses – et il en ira sans doute de même pour la fin du tabou du Continent Interdit

 

[Németh, Bermyl, Vat : Iapetus Baris, Soti Menkara, Ai Anku, Suphis Mer-sen-aki] Németh avait évoqué à demi-mots une mission qu’elle souhaitait confier à Bermyl ? Oui : il faut de toute urgence trouver des moyens de pression à l'encontre des adversaires de la Maison PtoléméeNémeth pense au premier chef à l’ambassadeur de la Guilde, Iapetus Baris, mais aussi à Soti Menkara, voire à Ai Anku (la scientifique a-t-elle vraiment des sympathies tleilaxu ? Németh entend bien le déterminer – et elle-même, en douceur, en profitant du bon a priori de la savante à son égard, sans doute réciproque d’ailleurs). Dans tous ces cas, ce n’est plus l’heure d’avoir des scrupules – et le chantage est une option comme une autre. Sans doute faudra-t-il aussi obtenir le soutien voire la bénédiction de Suphis Mer-sen-aki pour lever le tabou concernant le Continent Interdit ; cela s’annonce difficile, et Németh ne sais pas encore bien comment procéder, mais une certitude : tous les moyens seront bons. Vat se range à son avis.

 

[Bermyl, Vat : Hanibast Set ; Kambish, Taho, Thema Tena] Le Conseiller Mentat Hanibast Set est en mesure de se prononcer, au moins à première vue, sur ces diverses suggestions. Jouer sur la sympathie pour le mouvement atoniste est audacieux, dans la mesure où tout laisse à croire que la Maison Ptolémée est impliquée (l’action des agents de Bermyl sur place, dont Kambish repéré peu avant, et le vol de l’ornithoptère, sont tout particulièrement gênants à cet égard), mais, en y travaillant bien, il suppose que c’est faisable. [Il s’y met d’emblée, et réussit coup sur coup des jets de dés exceptionnels tant en Politique qu’en Psychologie.] Bermyl note toutefois que le peuple de Gebnout IV semble de plus en plus éloigné de la Maison régnante – il se souvient du rapport de Taho décrivant la Maison Ptolémée comme « un colosse aux pieds d’argile »… Dans ces conditions, mettre les Atonistes en avant n’aurait rien d’indifférent – et peut-être même cela risquerait-il d’accroitre encore la fragilité des Ptolémée ? Hanibast concède que c’est un risque, mais il a déjà quelques idées pour le circonvenir… Vat ne se prononce pas plus pour l’instant : il se partage entre deux préoccupations davantage personnelles – ne sachant s’il vaut mieux pour lui retourner à Heliopolis pour soigner Thema Tena, ou rester à Cair-el-Muluk pour mettre en place l’examen « médical » du personnel destiné à repérer d’éventuels danseurs-visages (il n’envisage guère pour l’heure l’interrogatoire du captif…mais s’interroge tout de même sur la provenance du fusil laser – peut-être pourra-t-il déterminer d’où il vient, qui l’a fourni, etc. ?)

 

[Németh, Vat, Bermyl : Ipuwer, Ai Anku, Thema Tena] Németh, qui devine le conflit de loyauté de Vat (partagé entre Ipuwer et elle), précise à la fin de la réunion que, dès le retour de son frère le siridar-baron, il faudra organiser un nouveau Conseil, sous sa direction cette fois, où toutes les mesures envisagées seront abordées. Il y a cependant un sous-entendu : si Németh compte obtenir de son frère l’instrumentalisation du massacre d’Heliopolis, elle ne compte pas pour autant l’informer des révélations du Bene Gesserit au-delà… Elle envoie d’ailleurs un message à la base du Mausolée, mais laconique : des « événements graves » se sont produits à Heliopolis, la présence d’Ipuwer à Cair-el-Muluk est requise dès que possible. Németh, quant à elle, envisage de convoquer Ai Anku au Palais – au prétexte qu’elle aurait réfléchi à sa suggestion de faire venir des intervenants extérieurs, et éventuellement tleilaxu, au colloque : peut-être pourra-t-elle en obtenir des noms et déterminer l’ampleur de son implication ? Bermyl se tient à la disposition de Németh – même s’il comptait a priori retourner à Heliopolis pour gérer les affaires sur place, surveiller l’état de Thema Tena, enquêter enfin à l’astroport. Németh l’approuve, et pense le faire accompagner par Vat – mais après que tous deux auront interrogé le captif (à ses yeux, la présence de Bermyl est indispensable). Elle applaudit à la suggestion du Docteur Suk de participer lui-même aux soins de Thema Tena, c’est un signe fort – mais il faudra bien s’assurer de ce que les hommes de Bermyl n’ont pas été identifiés par les Atonistes : certes, l’Assassin avait pris ses précautions, mais l’ornithoptère et l’action précipitée par les circonstances de ses agents ont pu changer la donne…

 

[Németh : Cassiano Drescii, Lætitia Drescii] Le « Conseil restreint » s’arrête là, et les domestiques laissent Németh dans ses quartiers… où un autre la rejoint bientôt, le Maître de Cour, interloqué par une missive qu’il vient de recevoir – selon laquelle Cassiano et Lætitia Drescii viennent d’arriver sur Gebnout IV, dont ils souhaitent faire une nouvelle étape de leur long périple à travers l’ImperiumNémeth est stupéfaite : ils étaient déjà ici depuis plusieurs semaines ! Mais alors… ?

 

À suivre…

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Black Wings of Cthulhu, de S.T. Joshi (ed.)

Publié le par Nébal

Black Wings of Cthulhu, de S.T. Joshi (ed.)

JOSHI (S.T.) (ed.), Black Wings of Cthulhu : Twenty-One Tales of Lovecraftian Horror, London, Titan Books, [2010] 2012, 507 p.

 

Où je reviens sur la série d’anthologies lovecraftiennes « Black Wings », dirigée par S.T. Joshi (je n’en avais pour l’heure lu que la troisième livraison, que j’avais bien appréciée – la série compte quatre volumes parus pour le moment, mais un cinquième de ne devrait pas tarder), lequel a donc bel et bien évolué, faut croire, quant à la perception du « Mythe de Cthulhu » en tant que genre à part entière. Même si pas tout à fait, hein : pour le fond théorique je vous renvoie à son essai The Rise, Fall, and Rise of the Cthulhu Mythos, comme d’hab. Mais justement : nous parlons ici de récits « lovecraftiens », pas de récits « du Mythe de Cthulhu ». Distinction sans doute essentielle pour l’anthologiste, et peut-être quelques-uns de ses auteurs, et l’on regrettera d’autant plus, comme étant tout de même bien révélateur, le traficotage du nom de la série : ce premier volume, ainsi que les suivants, était originellement paru chez l’éditeur PS Publishing (à noter, Joshi avait semble-t-il d’abord Arkham House en tête, mais ça ne s’est pas fait ainsi) sous le titre Black Wings – faisant référence à une citation de Lovecraft tirée de Supernatural Horror in Literature, laquelle ne comprenait bien évidemment aucune allusion au Poulpe en chef… Rajouter à ce titre original, pour la reprise de ce volume (et ultérieurement des suivants) chez Titan Books, cet incongru « of Cthulhu », a donc quelque chose d’une vague trahison quant aux intentions de tout le beau monde écrivant dedans, ou du moins en déforme le propos…

 

Mais bon, on ne va pas non plus en faire une maladie ; le fait est que le « Mythe de Cthulhu », au-delà du seul cercle de la critique lovecraftienne qui entend démonter le machin pièce par pièce depuis au moins 1972, est une notion qui a toujours et même sans doute plus que jamais un écho indéniable au-delà ; le nom « Cthulhu » fait vendre, à bon droit ou pas (jusqu’à des peluches kawaï ou des sextoys qui ne le sont pas moins, après tout) – alors, si cette petite trahison peut amener des lecteurs à découvrir, à prendre conscience de ce qu’est, bien plus au fond, le genre « lovecraftien », et à dépasser les bêtises d’August Derleth et Brian Lumley et compagnie, pour percevoir combien le « Mythe » (de Lovecraft, donc ?) s’insinue dans des textes absolument dénués de la moindre référence (ouverte, mais même au-delà parfois) à Cthulhu, au Necronomicon ou à Arkham, alors, ma foi…

 

C’est à vrai dire un trait saillant de cette anthologie (de manière peut-être plus marquée encore – disons « manifeste », je crois que c’est le mot – que dans la troisième livraison ?) : les références au lexique lovecraftien y sont somme toute très rares. Certes, on y trouve, comme souvent, plusieurs textes où Lovecraft lui-même est un personnage – avec plus ou moins de réussite. On y trouve aussi des récits s’appuyant sur un texte précis : en l’espèce, trois de ces vingt-et-unes nouvelles se fondent sur « Pickman’s Model » – c’est une exception flagrante dans l’anthologie, aucun autre nouvelle de Lovecraft ne s’y voit accorder un tel honneur ; or ce n’est justement pas un récit relevant du « Mythe de Cthulhu » ! Au-delà, cependant, « dieux », livres et lieux ne sont finalement guère empruntés à la lovecrafterie « classique ». Pas plus mal.

 

Mais il est bien temps d’aborder le contenu du recueil, morceau par morceau. J’ai hésité quant à la forme la plus appropriée, mais peut-être, finalement, vaut-il mieux garder l’ordre des récits tel qu’il a été conçu par l’anthologiste…

 

La première nouvelle, signée Caitlín R. Kiernan, est « Pïckman’s Other Model (1929) »… et je l’avais déjà lue, dans New Cthulhu : The Recent Weird, même si je l’avais totalement oubliée… Elle est sans doute mieux passée cette fois : je n’en avais pas vraiment saisi l’intérêt alors, mais ai bien davantage apprécié ce texte à la relecture. Comme le titre l’indique assez, il s’agit d’une suite à la nouvelle de Lovecraft « Pickman’s Model », sans doute parmi les plus célèbres hors « Mythe » (on trouvera ultérieurement, comme mentionné plus haut, deux autres « suites »). Le narrateur en est un ami de Thurber, qui était quant à lui le narrateur de « Pickman’s Model », mais s’était suicidé après coup, non sans avoir tenu auparavant un discours délirant à son ami, sur les sources de la peinture macabre du génial Richard Upton Pickman. Bien évidemment, l’idée demeure la même – la révélation que Pickman peint d’après nature n’en est pas une pour quiconque a lu Lovecraft, et le pastiche de Kiernan en joue forcément. Si la conclusion est peut-être un peu terne de ce fait (mais ça se discute, il y a quand même un apport personnel non négligeable), la nouvelle fonctionne bien : son jeu assumé sur le narrateur « non fiable » (d’un à-propos essentiel, et qu’on retrouvera plus tard, à sa manière, dans la variation de Brian Stableford sur le même sujet), son évocation du cinéma hollywoodien de « l’âge d’or » du muet via la mystérieuse starlette Vera Endecott, impliquée dans un scandale à la Roscoe « Fatty » Arbuckle, mais forcément lourd de connotations encore plus sinistres dans un cadre pareil, enfin la vulgarité associée en définitive à ladite actrice, que ce soit au travers d’un déconcertant et répugnant métrage pornographique ou plus frontalement dans son langage à mille lieues de la préciosité affectée du narrateur, sont autant d’éléments bien vus qui tirent cette nouvelle vers le haut.

 

Après quoi Donald R. Burleson, que je connais décidément plus en tant que critique qu’en tant qu’auteur de fictions (même s’il me laisse souvent sur le bas-côté, avec sa déconstruction-truc…), livre « Desert Dreams », nouvelle dans laquelle un homme résidant à Providence, et même à Benefit Street tant qu’à faire, est assailli de rêves récurrents (ou plutôt d’un unique rêve se déployant et poursuivant au fil de nouveaux épisodes) le transportant dans un désert qu’il connaît à la perfection (alors qu’il n’a jamais mis les pieds dans quelque désert que ce soit), où il découvre auprès d’étonnants Indiens ce qui ressemble fort à un culte secret d’un dieu méconnu et ô combien inquiétant – et tout ceci s’avère bien sûr absolument vrai… L’idée n’est pas inintéressante, et le pastiche fonctionne en gros, à ceci près que la fin est probablement beaucoup trop ouverte : arrivé au bout, on est plus frustré qu’autre chose… Ceci étant, cette nouvelle est bien meilleure que celle que l’auteur livrera plus tard dans Black Wings III.

 

Mais « Engravings », de Joseph S. Pulver, Sr., est moins convaincante – et exactement ou presque pour les mêmes raisons qui m’avaient fait trouver sa contribution à Black Wings III peu ou prou insupportable… Nous y voyons une petite frappe effectuer une « livraison » pour un inquiétant personnage entouré de chats ; bon… Dans le fond, la nouvelle joue de la généalogie morbide, avec quelque chose qui n’a pas été sans m’évoquer Angel Heart ; mais le problème est que, dans la forme, elle appuie lourdement sur la confusion mentale du délinquant – au point où c’est plus indigeste que véritablement pertinent, à mes yeux en tout cas… Il y a vraiment une affectation dans le style, comme un désir de se compliquer la vie autant que celle du lecteur, pour sonner arty ; hélas…

 

On passe à quelque chose d’autrement intéressant à mon sens avec « Copping Squid », de Michael Shea. Ricky Deuce, dans l’épicerie de nuit où il travaille à San Francisco, a maille à partir avec un jeune Noir au comportement étrange, un certain Andre, qui l’agresse au couteau. Normal, quoi… Mais il s’avère bien vite que le bonhomme a des motivations bien plus étonnantes qu’une simple pulsion d’agression pour gagner quelques billets… Quand Ricky l’entaille au bras avec son propre couteau, il se montre étonnamment satisfait, même s’il a encore des choses à demander au vendeur ; celui-ci, intrigué par la tournure incompréhensible des événements, en vient même à abandonner son poste pour accompagner le jeune homme en voiture… qui finit par lâcher que, ce dont il a vraiment besoin maintenant, c’est d’un témoin. Et Ricky sera ainsi amené à vivre cette expérience terrible, de voir « des choses » (« some shit » dans le texte, ça revient tout le temps), sans même être bourré (il n’a pas bu une goutte d’alcool depuis trois ans)… Au premier abord, je n’étais pas tout à fait certain de ce que je pensais au juste de cette nouvelle. Mais, en définitive, je l’ai plutôt appréciée, même si ça coince à l’occasion (les motivations de Ricky, notamment, sont tout de même un brin problématiques – mais peut-être faut-il y voir la personnification du lecteur curieux de récits « weird » ?). J’ai cependant trouvé nombre de choses bien vues – notamment l’atmosphère ultra-prolo-sordide, qui, dans les premières pages du moins, a sans doute quelque chose d’humoristique (à vrai dire, la nouvelle, par bien d’autres aspects, a des traits parodiques), mais qui me paraît acquérir, au fur et à mesure, des traits plus essentiels et profonds, et inquiétants ; on passe ainsi du T-shirt illisible d’Andre (qu’on comprend, bien avant Ricky comme de juste, arborer « Cthulhu Rules » ; on pense forcément à des logos tordus de groupes de black metal, ce genre de choses…) à une tirade illuminée au milieu d’un cercle d’adorateurs, qui évoque peut-être davantage, mais à bon droit, les prêches enflammés de pasteurs américains fondamentalistes plutôt que les traditionnels délires cultistes (l’idée étant bien sûr de questionner la différence supposée entre les deux) ; si la « vision » en elle-même ne m’a pas transcendé, ses implications ultérieures – mêlant doute et fascination – sont assez intéressantes, le culte prenant des atours de virus n’affectant que des « initiés », pleinement volontaires ou pas (Ricky ne manque pas de se poser la question de son implication dans tout ça) ; la conclusion appuie d’ailleurs à nouveau sur la dimension ultra-prolo-sordide, et probablement raciale aussi (difficile de ne pas penser cela, d’emblée, avec le personnage d’Andre, et peut-être plus encore avec sa gouaille évoquant quelque ersatz contemporain de Zadok Allen transmuté par des clichés gangsta rap), qui fournit un contrepoint moderne intéressant aux obsessions de Lovecraft.

 

Puis nous avons « Passing Spirits », de Sam Gafford, qui m’a vraiment plu. Nous y suivons un homme en phase terminale de son cancer, qui est hanté par le spectre de H.P. Lovecraft (à moins qu’il ne s’agisse que de sa conscience ?), puis, de plus en plus, par ses personnages – à mesure que le narrateur, conscient de sa mort prochaine, rêve plus profondément, intégrant pour sa part les récits du gentleman de Providence, vécus sur le moment. En résulte une nouvelle saturée de références – ce qui, au début, peut effrayer un peu –, mais finalement à bon et même très bon escient, et permettant d’envisager beaucoup de choses d’une manière très « fan », que ce soit, presque prosaïquement, dans le rapport du lecteur à son idole et à ses textes (avec de l’analyse critique en prime, notamment des liens avec Dunsany ou Hodgson, l’auteur étant un spécialiste de ce dernier), ou, plus globalement, dans l’échappatoire bienheureuse du fantastique et de l’horreur : les monstres et fantômes devraient être plus terrifiants que des maladies, dans l’idéal… La nouvelle est sans doute semée d’allusions un peu « gags » (par exemple quand le narrateur s’entretient avec Lovecraft des biographies respectives de Lyon Sprague de Camp et de S.T. Joshi), ce qui lui permet de ne pas sombrer dans un pathos pourtant difficile à éviter avec pareil sujet (la nouvelle s’ouvre sur le narrateur au chevet de Lovecraft à l’agonie – situation qui s’inverse bien sûr plus tard) ; et, au milieu de ce thème global par essence morbide, elle conserve ainsi quelque chose d’étonnamment lumineux, en fait – jusqu’à une très jolie conclusion. Oui, ce texte a quelque chose de « fan », mais avec subtilité, et sans user de l’inévitable quincaillerie des pastiches ; c’est vraiment très bon.

 

Une grosse déception ensuite, avec Laird Barron et « The Broadsword », une longue nouvelle que d’aucuns (Joshi inclus) considèrent comme un authentique chef-d’œuvre (en fouinant sur les critiques de l’anthologie, c’est presque systématiquement le récit qui est mis en avant et loué par-dessus tout)… mais je suis largement passé à côté, et ça me travaille. Je reconnais qu’il y a sans doute quelque chose dans le style, soigné et témoignant d’une voix toute particulière, mais le propos m’a laissé parfaitement froid. La dimension lovecraftienne s’affiche par moments (si elle est dénuée de renvois clairs au lexique lovecraftien, comme la plupart du temps ici), et renvoie sans doute – pour ce que j’ai cru en comprendre – à certains aspects de « The Shadow over Innsmouth », mais, au-delà des revendications d’ordre cosmique, la nouvelle, pour employer la troisième personne, me paraît en fait insister sur la dimension psychologique – le point de vue est clairement biaisé, d’une manière évoquant un narrateur non fiable. Le personnage point de vue est un homme vieillissant, vivant seul – il a une compagne, mais ils ont chacun leur logis – dans une résidence, vieillissante elle aussi, mystérieusement appelée « The Broadsword » ; Laird Barron prend soin de poser longuement l’ambiance, avec une certaine réussite sans doute dans un premier temps : le vieux bâtiment décrépit, la vague de chaleur qui touche la ville d’Olympia, dans l’État de Washington, où se déroule l’histoire, le personnage rongé par le remord et obsédé par la mort de son épouse et peut-être plus encore d’un collègue qui s’était égaré lors d’une opération en forêt, sa relation avec un cercle de petits vieux toujours battants dans son genre… Puis on commence progressivement à évoquer un comportement étrange de sa part, des visites impromptues d’une inconnue dans son appartement, des coups de fil déstabilisants, et il entend bientôt des voix… clairement menaçantes. Tout donne l’image d’un homme en train de perdre la raison, et – horreur suprême à certains égards – qui s’en rend plus ou moins compte ; le balancement avec l’idée qu’il soit en fait un être à part, amené à intégrer les us et coutumes (violemment maléfiques, à mes yeux – le sadisme des voix me paraît aller dans ce sens, si le comportement de base peut conserver une dimension d’indifférentisme cosmique) d’une espèce ancestrale cachée au milieu de l’humanité, et dont il ferait partie, ne m’a toutefois pas convaincu et, globalement, je n’ai pas tardé à m’ennuyer jusqu’à la fin… Mais c’est sans doute moi : je suis passé à côté. D’aucuns, nombreux, ont loué ce texte entre autres pour son originalité, par ailleurs, et là je dois dire que ça me dépasse tout particulièrement… Déception. Incompréhensible.

 

Passons à William Browning Spencer et « Usurped ». Un homme qui entretient une relation fusionnelle avec son épouse affligée d’un cancer est soudain attaqué par une nuée de guêpes alors qu’il roule dans quelque coin paumé du sud-ouest américain. Il survit à l’accident qui en résulte, encore qu’en sale état, et sa femme aussi, peu ou prou indemne pour sa part… mais il ne la « ressent » plus. Le sentiment que l’accident ne s’est pas produit comme il aurait dû se produire assaille Brad – et un ex-universitaire passablement excentrique lui raconte bientôt des inepties à propos des conditions du drame, qui ne serait pas le seul à s’être produit sur ce coin précis de route… Brad, déphasé, se retrouve bientôt entraîné dans un piège cosmique – révélant ce qu’est le monde et ce qu’est sa destinée. Plutôt une bonne nouvelle, où les divers éléments – psychologiques, cosmiques – se marient bien. Le texte garde un certain côté « pulp », sans se montrer naïf pour autant.

 

David J. Schow, dans « Denker’s Book », une nouvelle assez brève, évoque un scientifique de génie, lauréat du Prix Nobel, qui a la mauvaise idée de « tricher » dans ses recherches sur l’espace, le temps et les dimensions, en ayant recours à un livre anonyme et protéiforme (pour le moins évocateur du Necronomicon), qui a le pouvoir de changer la réalité – le « sorcier », en conséquence, est déchu de ses prestigieuses récompenses… Toutefois, son orgueil n’est sans doute pas le seul à en souffrir, le livre maudit pointant une nature de la réalité que la science ne peut concevoir, et qu’il ne vaut mieux pas mettre en évidence, d’une manière ou d’une autre… L’idée est bonne, mais l’écriture un peu terne, et je ne suis pas certain que l’auteur en fasse vraiment quelque chose en définitive – il y avait là de la matière, pourtant…

 

« Inhabitants of Wraithwood », de W.H. Pugmire, est cité par S.T. Joshi comme étant une des trois nouvelles tournant autour de « Pickman’s Model » figurant dans l’anthologie, mais c’est d’une manière très particulière, très personnelle, et revendiquant haut et fort sa singularité. Nous y suivons un criminel en cavale, dont l’expression commune si ce n’est vulgaire ne doit cependant pas nous tromper : le bonhomme, pour être une petite frappe, n’est pas sans culture en matière d’art et de littérature (merci Maman). Le sort l’amène à se réfugier dans un endroit pour le moins « weird », fréquenté par d’étranges individus plus « weird » encore – en fait, d’une certaine manière, des œuvres d’art vivantes, dans la lignée des terribles sujets représentés d’après nature par feu Richard Upton Pickman. La nouvelle tient du cauchemar (la plupart des sections s’ouvrant sur un réveil du narrateur, qu’on est parfois tenté de remettre en cause), et en même temps de la farce macabre, portée par un humour étrange et hautement déconcertant. Un bon texte avec une belle ambiance – même si j’ai trouvé qu’il s’éternisait peut-être un peu trop.

 

Mollie L. Burleson livre quant à elle « The Dome », une nouvelle très courte, très banale, très vide, à l’instar de celle qui figurait dans Black Wings III, et qui m’avait fait supposer un copinage éhonté, tant le niveau était drastiquement inférieur à tout le reste de l’anthologie ou presque – et c’est exactement la conclusion à laquelle j’aboutis ici… Avec peut-être un peu moins de sévérité, admettons.

 

Après quoi « Rotterdam », de Nicholas Royle, m’a laissé au mieux perplexe. Il faut dire que j’en attendais sans doute beaucoup, une fois de plus (de l’auteur, je n’avais sauf erreur lu qu’une seule nouvelle, dans Le Visage Vert, mais qui m’avait vraiment séduit, et donné envie d’en lire davantage – l’occasion ne s’était toutefois pas présentée…), ce qui peut expliquer au bout du compte une certaine frustration, et la conviction d’être passé à côté du truc… Nous y suivons deux hommes, travaillant sur une éventuelle adaptation cinématographique de « The Hound », de Lovecraft, faire du repérage à Rotterdam (cadre de la nouvelle, même si cela n’a en fait aucune espèce d’importance chez Lovecraft). Le personnage point de vue est intéressant (un écrivain déprimé et parfois colérique qui aimerait bien que le producteur achète les droits de son roman pour en faire un film), et l’arrivée de son comparse, qui entretient un jeu ambigu avec lui (érotique, notamment), bénéficie à l’ambiance travaillée du récit (qui tournait jusqu’alors sur l’absence d’âme de la ville, détruite pendant la guerre et reconstruite après coup, perturbée cependant par des installations artistiques incongrues ; quant à la référence à la nouvelle de Lovecraft, elle pose sans doute des questions d’ordre esthétique autant que pratique, sur la signification du décor, la liberté de transposition, etc.). Et puis… on passe à tout autre chose, et ça ne m’a plus parlé du tout. Sans doute suis-je passé à côté, oui – ça ne serait pas la première fois, hein… Impression de gâchis, quand même.

 

Au rang des textes loués mais qui ne m’ont pas convaincu pour une raison ou une autre, il faut maintenant mentionner « Tempting Providence », novelette de Jonathan Thomas, qui traite d’un artiste exposant ses œuvres, dans les pires conditions, à Providence – et qui découvre, dès le lieu même de l’exposition, combien la ville a (horriblement) changé depuis le temps de Lovecraft ; impression confirmée, bien sûr, quand le fantôme de Lovecraft entre dans la partie. Eh bien… j’ai trouvé ça très chiant ; mais sans doute est-ce que je suis passé à côté… Quoi qu’il en soit, j’ai trouvé le texte bavard au point d’en être vraiment ennuyeux, tandis que son canevas me laissait pour l’essentiel parfaitement froid : le fantôme de Lovecraft est ici nettement moins intéressant que celui que l’on avait croisé, plus haut, dans « Passing Spirits », de Sam Gafford, nouvelle qui m’avait vraiment botté, tandis que le discours décadence-blah-blah-c’était-mieux-avant-blah-blah-ils-ne-respectent-donc-rien-blah-blah, même tempéré avec un soupçon d’humour (plus ou moins drôle à vrai dire), m’a tenu éloigné du texte. Plutôt loué par ailleurs, j’ai donc l’impression, mais certes pas par moi…

 

J’ai bien davantage apprécié « Howling in the Dark », de Darrell Schweitzer, nouvelle autrement courte et concentrée, d’une extrême noirceur lourde de « cosmicisme » – et peut-être au sens le plus lovecraftien du terme, dans la mesure où le texte tourne autour de la vaine quête de sens à laquelle succombent si souvent les humains, dans un monde qui s’en fout, mais surtout joue de l’injonction terrible de « laisser les choses derrières soi », de « continuer à avancer », pour en exprimer toute l’horreur et l’impossibilité. Le tout dans un cadre familial oppressant, qui en suscitera presque nécessairement un autre, sous la houlette d’une sombre figure, une sorte de variation sur « l’ami imaginaire » qu’ont souvent les gosses, variation qui, cependant, procède sans doute bien différemment du mini-lutin-Dieu habituel, en confrontant les gniards puis les adultes à leurs fautes et à leurs regrets. Très noir, et très bien vu en ce qui me concerne.

 

On en arrive à Brian Stableford, avec « The Truth About Pickman » (la troisième et dernière nouvelle de l’anthologie à prolonger « Pickman’s Model » de Lovecraft), un récit qui ne se contente pas d’être palpitant (en dépit d’une fin un peu terne, peut-être), mais est aussi bien plus rusé qu’il n’en a l’air, sans doute. L’ambiance est joliment travaillée – le cadre improbable d’une maison paumée dans quelque endroit infréquentable de l’île de Wight a beau être contemporain, la manière évoque bien davantage, mais délibérément, quelque chose de typique de l’horreur littéraire des années 1920 ou 1930, dimension cependant pondérée par l’accent qui y est mis sur la science la plus récente (en l’espèce, Stableford fait mumuse avec la génétique). Cette simple conversation entre deux érudits que tout oppose est lourde de non-dits, voire de menaces… L’astuce, ici, consistant pour une bonne part à jouer sur le procédé (affectant à sa manière « Pickman’s Model ») du « narrateur non fiable », mais d’une manière très bienvenue. C’est habile et ça fonctionne parfaitement.

 

« Tunnels », de Philip Haldeman, est tout aussi efficace, si moins rusé – voire banal. L’ambiance est très chouette (c’est d’autant plus appréciable qu’elle se fonde sur un présupposé cthonien qui aurait pu évoquer le sinistre Brian Lumley…), avec ce gamin de narrateur qui fait des sales rêves, et, tout autour de lui, une bande disparate de petits vieux… qui ont la bougeotte. Sans doute à bon droit – même si cela peut aussi évoquer une sorte de délire sectaire, vu de loin ; mais le lecteur sait bien, lui, que la menace est là et bien là… En fait de Brian Lumley, du coup, j’ai trouvé à cette nouvelle un côté très Stephen King – et c’est de suite tout autre chose, hein…

 

Une grosse surprise ensuite, avec « The Correspondence of Cameron Thaddeus Nash », qui, bien sûr, n’est pas une nouvelle écrite par Ramsey Campbell – simplement la divulgation de documents qu’il annote çà et là (et à peine, encore)… Surprise, parce que c’est un texte largement humoristique, et que j’ai en tout cas trouvé hilarant (le terme n’est pas trop fort, non) – je n’attendais vraiment pas l’auteur sur ce terrain, mais il est vrai que je ne le connais pas plus que ça… Il s’agit donc d’une correspondance jamais publiée, et dont nous n’avons ici que les envois du mystérieux Cameron Thaddeus Nash, un « rêveur » anglais – pas les réponses de son « idole » Lovecraft. Sauf que le fan transi des premières missives – s’il dérape déjà çà et là, de manière amusante d’ailleurs (Houdini !) – se transforme bientôt en un infect personnage, de plus en plus désagréable au fur et à mesure que les missives s’accumulent ; d’une arrogance invraisemblable, il abuse (comme tant d’autres l’ont fait ?) de la gentillesse du gentleman de Providence, jamais avare d’encouragements et de conseils à ses jeunes correspondants désireux de devenir écrivains… Nash lui soumet donc ses propres textes, mais certainement pas pour qu’il les retouche – pour qui se prend-il ?! Par contre, Nash accepte volontiers l’offre de Lovecraft – ou plutôt la force-t-il… – de faire circuler ces textes tels quels pour en assurer la publication – à fins d’édification de la racaille des pulps. Dont Lovecraft lui-même, bien vite – n’a-t-il pas eu le culot de « l’oublier » dans sa liste des auteurs contemporains admirables dans son essai sur la littérature d’horreur ? Inadmissible ! Ce qu’il produit est pourtant au-dessus de tout ! Voilà ce qu’un authentique rêveur peut écrire, à mille lieues des sinistres et ineptes pulperies dont Lovecraft et ses dégénérés de fans aux ridicules prétentions littéraires sont coutumiers, et dont le monde gagnerait assurément à se passer… La psychose devient de plus en plus flagrante, et, si la nouvelle demeure avant tout drôle (en étant par ailleurs saturée de gags biographiques et autres allusions en rien cryptiques pour qui s’intéresse au sujet), elle parvient pourtant à véhiculer, au fil des pages, une certaine gêne, vaguement inquiétante… et peut-être même, à terme, une forme de révolte futile à l’encontre d’un troll avant l’heure, qui, en tant que tel, ne mérite pourtant certainement pas qu’on lui réponde (voyez ce que cet abject connard écrit à propos du suicide de Robert E. Howard, pardon, « Rabbity Coward » !). La pirouette ultime, en pleine conscience, a quelque chose d’un ultime gag rattachant en définitive mais par la bande ce qui précède au fantastique le plus grotesque, mais l’intérêt est ailleurs, dans ce jeu habile et pertinent sur l’érudition lovecraftienne, riche en savoureux gags. Peut-être y a-t-il cependant quelque chose de plus ? Nash n’est-il pas à certains égards une sorte de reflet de Lovecraft lui-même dans un miroir déformant – un Lovecraft de caricature, qui aurait décidé de faire l’impasse sur la gentillesse et le dévouement dont il était coutumier dans ses lettres à ses amis, et qui s’en serait tenu à l’image « aristocratique » de l’écrivain rêveur ne conspuant jamais assez la lie des pulps ? Les jeux de mots sur les noms ne manquent pas d'y faire penser... Et, par ailleurs, dans les virulentes critiques adressées par Nash à quantité de récits lovecraftiens, n’y a-t-il pas un peu de Ramsey Campbell lui-même, qui fut sauf erreur fan, puis contempteur – son rejet ayant été à la mesure de son adoration –, puis bienveillant à nouveau, d’une manière plus sereine ? Nash, bien sûr, n’a quant à lui jamais atteint cette sage dernière étape… Plus prosaïquement, enfin, Ramsey Campbell semble avoir dit qu’il avait lui-même eu maille à partir avec un sinistre individu de cet acabit… Je m’égare peut-être, mais, quoi qu’il en soit, j’ai beaucoup aimé, vraiment, ce texte à part dans l’anthologie – et il est rare qu’un récit délibérément humoristique, dans le sous-genre tout particulièrement périlleux des lovecrafteries rigolotes, me convainque autant…

 

Changement d’ambiance radical avec Michael Cisco et « Violence, Child Of Trust ». L’histoire est légère, le cadre minimaliste… Mais cette fratrie dégénérée, finalement davantage échappée de La Colline a des yeux ou Massacre à la tronçonneuse plutôt que de Dunwich ou Innsmouth, et qui sacrifie quand le besoin s’en fait sentir des femmes, sans en avoir une à disposition quand c’est de nouveau nécessaire, a quelque chose de profondément dérangeant – effet sans doute renforcé par le choix d’alterner le récit entre les trois frères, le simplet Crover, le violent Julius et le visionnaire Todd. Rien de bien stupéfiant d’inventivité sans doute, mais, là encore, ça marche.

 

Suit une nouvelle de Norman Partridge intitulée « Lesser Demons » (que, là encore, j’avais déjà lue dans New Cthulhu : The Recent Weird ; et, à l’instar de « Pickman’s Other Model (1929) », j’en avais tout oublié, et cette relecture s’est avérée autrement satisfaisante…). À première vue, pas grand-chose de très lovecraftien dans ce survival apocalyptique évocateur avant toutes choses de nombreux films de zombies (ou d’infectés, comme vous voulez), avec juste une touche un poil plus baroque dans les « mutations » des humains et autres animaux anthropophages – lorgnant peut-être davantage vers Clive Barker ? On peut penser à Stephen King, aussi – quelque part entre « Les Enfants du maïs » (peut-être) et « Brume » (plus probablement). J’étais quand même bien sceptique au départ… mais je me suis pris au jeu, et, sur un canevas pareil, qu’on pourrait supposer forcément convenu, « Lesser Demons » m’a en fait très agréablement surpris (c’est dire si je me souvenais de ma première lecture, broumf…), en instillant dans le récit juste ce qu’il faut d’originalité – l’occasion, finalement, de bel et bien rejoindre Lovecraft, même par la bande. Nous y suivons un shérif (le narrateur) dans un bled paumé des États-Unis, secondé par son adjoint, alors que le monde s’effondre – du moins le supposent-ils : un aspect essentiel de la situation, après tout, est la rupture des communications avec « l’extérieur »… Ce qui, à mon sens, fait la valeur de la nouvelle, c’est le rapport qu’entretiennent les deux personnages (et d’autres, en définitive…) avec la compréhension de ce qui est en train de se produire autour d’eux : le shérif est un plouc aux manières brutales, pour qui la compréhension n’a pas lieu d’être – qu’on lui montre où il doit tirer, c’est bien suffisant ; son adjoint, par contre, est d’un naturel curieux, a même quelque chose d’un rat de bibliothèque ou d’un scientifique (citation éloquente d’un personnage secondaire, vers la fin : « I met a scientist once […] I put a bullet in his head. »), et se lance dans une enquête approfondie sur le phénomène, ses causes et ses conséquences – notamment en fouinant dans de vieux bouquins incompréhensibles et vaguement inquiétants, dont les mots illisibles semblent entrer en résonance avec ceux que les « possédés » se gravent eux-mêmes sur le corps… Chose qui dépasse donc totalement le narrateur, pour qui cette attitude de « chercheur » est au mieux inutile, au pire dangereuse. Mais qui, dès lors, deviendra le monstre : celui qui cherche à comprendre ce qu’il affronte, au risque peut-être de se mettre à ressembler à son ennemi, ou celui qui se contente de tirer dans le tas, évacuant tout questionnement pour s’assurer des nuits raisonnables ? Il y a là une vraie question, plutôt subtilement posée dans un texte qui, par ailleurs, adopte la crudité de son narrateur en ne s’embarrassant délibérément pas de joliesses… Et là, pour le coup, ce rapport au savoir, et ce questionnement du lien nécessaire entre connaissance et peur, me paraissent vraiment bienvenus – rejoignant finalement le questionnement cosmique d’un Lovecraft tel qu’il s’exprime notamment dans le célèbre premier paragraphe de « The Call of Cthulhu », mais en l’appliquant à hauteur d’homme, ce qui rajoute de l’éthique dans la problématique – tout en jouant la carte de l’action, avec compétence. Bonne surprise, vraiment.

 

Tout autre chose avec « An Eldritch Matter », d’Adam Niswander… qui tient largement de la blague : nous y voyons un homme (le narrateur) qui se transforme brusquement en poulpe, dans la douleur d’abord, dans la joie ensuite. En fouinant ici ou là, j’ai vu qu’on avait régulièrement comparé cette brève nouvelle à « La Métamorphose » de Kafka ; peut-être par certains aspects (la tonalité absurde, non dénuée d’humour, encore que d’un autre ordre ; la réaction presque « normale » d’un collègue assistant au phénomène), mais, euh, oserai-je dire que c’est « un peu moins bon » ? Pis bon, hein, on a beau le répéter : le poulpe ne fait pas le lovecraftien…

 

Michael Marshall Smith livre ensuite « Substitution », une nouvelle qui m’a laissé pour le moins perplexe… Notre « héros » est un éditeur/correcteur qui travaille chez lui, et réceptionne et trie les commandes passées par son active épouse au supermarché du coin. Passionnant, n’est-ce pas ? Et, un jour – horreur ! Il y a eu une erreur, on a livré les mauvais paquets… Terrible indeed. La vraie destinataire est cependant de suite identifiée, mais notre héros y voit une occasion de sortir de sa routine, en traquant et épiant la dame – construisant autour de ladite d’étonnants fantasmes… Je suppose que ce résumé traduit autant que faire se peut la quasi-totale absence d’événements de la nouvelle, et son caractère longtemps parfaitement prosaïque. La « révélation » finale est supposément « horrible », mais peut-être seulement dans la lignée des fantasmes du narrateur, quand bien même ils en sont chamboulés ? Le plus étonnant est cependant que cette histoire pleine de vide… m’a bien plu. Sans doute parce que Michael Marshall Smith est un artisan doué, qui sait narrer une histoire (voire ici une absence d’histoire), en jouant notamment de la psychologie, parfois bien tordue – sans autre connotation horrible –, de ses personnages…

 

L’anthologie se conclut sur la brève nouvelle de Jason Van Hollander intitulée « Susie ». C’est Susan Phillips qui est ainsi désignée, la mère de Lovecraft – reléguée dans un asile, où elle ne tardera pas à périr. Son rapport à son fils fournit les meilleurs moments du texte – car les plus dérangeants, sans nécessité de faire intervenir le fantastique : je pense notamment à sa conviction que son fils était hideux, difforme… Le portrait, dès lors, est intéressant ; mais les « Iä ! Iä ! » me paraissent superflus, à ce stade.

 

Bilan ? Assurément positif. Encore que peut-être pas autant que pour Black Wings III ? Je ne sais pas… Les textes qui m’ont le moins plu (à savoir ceux de Joseph S. Pulver, Sr., et de Mollie L. Burleson – tiens, y a de la continuité, exactement comme dans Black Wings III… Mais il y en a un autre sur lequel je reviens de suite) sont sans doute plus médiocres que mauvais à proprement parler. Le reste est souvent bon à très bon… Mais je relève quand même une chose qui me tracasse un brin : ces « déceptions » par rapport à des textes (plutôt longs, le plus souvent), unanimement loués par ailleurs, mais qui m’ont laissé au mieux froid ou perplexe – je pense tout particulièrement à « The Broadsword », de Laird Barron, et plus encore à « Tempting Providence », de Jonathan Thomas (qui est peut-être bien, en définitive, la nouvelle de cette anthologie que j’ai le moins aimée). En fait, de ces longs récits, seul « Inhabitants of Wraithwood », de W.H. Pugmire, m’a séduit à la mesure de sa flatteuse réputation… Je relève aussi que deux de mes textes préférés de cette anthologie, à savoir ceux de Caitlín R. Kiernan et Norman Partridge, m’étaient complètement sortis de la tête après une première lecture qui ne m’avait pas vraiment convaincu ! J’imagine que je change, mon point de vue avec, ce qui vient relativiser toute entreprise critique… Je suppose aussi que les circonstances y ont leur part (j’étais dans un très sale état quand j’ai lu New Cthulhu : The Recent Weird, sauf erreur…). Cette chronique, j’imagine, doit donc être envisagée comme étant un point de vue particulier, à un instant « t »...

 

Mais, un de ces jours, je vais poursuivre avec Black Wings II.

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Galaxies Science-fiction - nouvelle série, n° 39/81 : Spécial Japon

Publié le par Nébal

Galaxies Science-fiction - nouvelle série, n° 39/81 : Spécial Japon

Galaxies Science-fiction – nouvelle série, n° 39/81 : Spécial Japon, [s.l.], Galaxies-SF, janvier 2016, 191 p.

 

Alors, forcément, ayant intégré le camp bifrostien il y de cela pas mal de temps déjà, je ne pouvais qu’être partisan dans la guéguerre opposant Bifrost et Galaxies, hein ? Aha. Bon, j’ai sans doute absorbé sans vraiment en prendre conscience des préjugés en la matière… Mais, au fond, sans vraiment savoir de quoi je parlais : après tout, je n’avais jusqu’alors jamais lu le moindre numéro de la revue – même pas de « l’ancienne série »… J’avais feuilleté les exemplaires de la « nouvelle série », par contre – ce qui m’avait suffi pour reproduire quelques jugements hargneux (notamment de ceux émis par Thomas Day dans sa « mordante » chronique des revues de SF dans chaque numéro de Bifrost ?), portant sur une finition « fanzineuse », ou la pauvreté du cahier critique, trop souvent… Ceci étant, je crois que les choses ont changé depuis (mais à mesure, si ça se trouve, de mes changements personnels), et que Galaxies Science-fiction – nouvelle série a trouvé à s’épanouir dans le domaine qui lui est propre – un domaine distinct voire opposé à celui de Bifrost, car autrement plus fandomique à maints égards, avec les conséquences tant positives que négatives que ce qualificatif semble impliquer ; mais c’est probablement ainsi que la revue a su se montrer la plus intéressante et pertinente, notamment au travers de dossiers parfois pointus, mais tout à fait bienvenus – dont, pour ce n° 39, un dossier consacré à « la science-fiction du Soleil levant », qui me faisait de l’œil, et avait même contenté voire plus le cruel Thomas Day…

 

Il était donc bien temps de m’y mettre, non ? En constatant d’emblée que les problèmes de « finition » évoqués plus haut semblent être du passé – la forme de la revue, sans être ébouriffante, est désormais tout à fait correcte. Bon, je l’ai laissé entendre : si j’ai acheté ce numéro, c’est pour son dossier… Sujet qui m’intrigue d’autant plus que, si la SF nippone des mangas et des animes s’exporte bien, il n’en va sans doute pas de même de la SF littéraire (même si l’on en trouve parfois des titres de par chez nous, mais systématiquement chez des éditeurs hors-genre, tels Picquier ou Actes Sud, etc. – en guise d’exception je ne vois guère que Harmonie, de Project Itoh, on y reviendra). Cependant, je pouvais très bien lire le reste aussi, hein, tant qu’à faire – et ne m’en suis pas privé.

 

Mais commençons néanmoins par le dossier – qui s’étend sur une centaine de pages, en gros, la première moitié comprenant trois essais, et la seconde deux nouvelles.

 

Les trois articles théoriques m’ont laissé une impression un peu mitigée. Mais ne pas s’y méprendre : ils ne sont pas mauvais ! Loin de là, même, le plus souvent. Simplement, la matière est telle qu’ils s’avèrent tous trois frustrants en adoptant des points de vue vraiment ciblés – quitte à faire un peu mentir leurs titres… En résulte, parasitant parfois l’enthousiasme, car ces articles son bel et bien enrichissants voire passionnants, une frustration plus ou moins raisonnée – le goût de trop peu est sans doute d’autant plus infondé que, à tout prendre, sur cette base, il m’aurait fallu plusieurs centaines de pages de théorie pour pleinement me satisfaire… à supposer que je puisse être véritablement satisfait. Jamais content, hein ?

 

On commence avec l’article, assez touffu, de l’érudit et thésard Denis Taillandier (qui est aussi le responsable du dossier – l’édition électronique de ce numéro contient par ailleurs l’introduction de sa thèse, consacrée aux nanotechnologies dans la SF nippone), article intitulé « L’Imaginaire de la catastrophe dans la science-fiction japonaise à l’aube du XXIe siècle ». Le titre donne une impression de panorama, mais ce n’est pourtant pas vraiment le cas… L’article s’ouvre bien sur quelques développements (indispensables ?) consacrés aux plus grands classiques (par ailleurs exportés, et clairement incontournables) de la SF japonaise traitant de la problématique (japonaise s’il en est ? J’y vois presque une rivalité à cet égard avec les maîtres britanniques du domaine…) de la catastrophe : Godzilla, le film de Honda Ishirō ; La Submersion du Japon, le roman de Komatsu Sakyo (plusieurs fois adapté au cinéma), ZE best-seller du genre au Japon… mais qui m’avait fait l’effet d’être bien médiocre aujourd’hui ; Akira, enfin, la BD et le film d’Ōtomo Katsuhiro. Des choses globalement connues, mais sur lesquelles il est toujours appréciable de revenir. Mais cette introduction ne doit pas nous leurrer : nul panorama par la suite, mais bien au contraire une étude très ciblée et très pointue de deux auteurs seulement, de ces « zero nendai » (on désigne ainsi les auteurs des années 2000), lesquels ont par ailleurs fourni les deux nouvelles complétant le dossier (qui, du coup, à s’en tenir à l’ordre des textes, sont longuement commentées avant qu’on ne les lise…) : Itō Keikaku (ou Project Itoh), dont on avait pu lire en France (dans une traduction de l’anglais) le chouette roman Harmonie, et Ueda Sayuri (sauf erreur autrement inconnue de par chez nous). Matière quelque peu limitée en définitive, donc, et ciblée sur le contenu même de la revue (ça fait peut-être un peu serpent qui se mord la queue ?), mais qui est riche de développements tout à fait intéressants. Harmonie m’avait déjà donné l’impression que Project Itoh (mort en 2009, très jeune, d’un cancer…) méritait bien d’être davantage traduit de par chez nous (on ne lui compte cela dit que deux autres romans, dont une novélisation de Metal Gear Solid, et semble-t-il une seule autre nouvelle en sus de celle qui est ici traduite… sans compter une œuvre posthume, roman entamé par l’auteur mais achevé par un sien camarade après son trépas précoce), et sans doute est-ce aussi le cas d’Ueda Sayuri. Les deux se sont bien accaparé la problématique de la catastrophe, mais pour la renouveler joliment – on est bien loin, sans doute, des classiques évoqués plus haut, même s’ils ont pu avoir leur influence, éventuellement insidieuse. Sans doute la manière d’Itō Keikaku se montre-t-elle globalement plus sombre que celle de sa comparse – mais, en définitive, la « grammaire du génocide » et la réflexion désabusée du premier sur le post-humanisme accompagnent bien la submersion des terres, bien au-delà du seul Japon, offrant le cadre des récits d’Ueda Sayuri, où un écosystème chamboulé redéfinit, plus lumineusement peut-être, les notions d’humanité et d’identité, avec ce qu’il faut de boulons d’une part et de biologie tordue de l’autre. L’article est pointu – et m’a fait prendre conscience de dimensions insoupçonnées d’Harmonie, inculte et con de moi : j’étais très certainement passé à côté des (nombreux) éléments renvoyant à la mythologie celtique… Tout cela donne en tout cas l’image très positive d’auteurs réfléchis et pertinents, à découvrir, et plus vite que ça, encore – impression heureusement confirmée par la lecture, ultérieurement, des deux nouvelles évoquées ici, et qui s’avèrent plus que satisfaisantes, chacune à sa manière très particulière.

 

Sans doute, dès lors, vaut-il mieux en traiter dès maintenant – nous reviendrons sur le dossier « théorique » plus tard. Nous commençons donc avec Ueda Sayuri, pour sa nouvelle « Ichtyonaus, Thérionaus », traduite par Denis Taillandier, et qui s’inscrit dans ses « Chroniques des océans », développées au fil d’autres textes. L’écosystème est au cœur de cette nouvelle douce-amère – l’humanité y a évolué suite à une submersion globale (même s’il reste des terres émergées), et, dans les clans marins, chaque naissance d’un petit humain s’accompagne de celle d’un « jumeau », quelque part entre le poisson et l’amphibien – une petite bébête destinée à devenir bien grosse, rejetée à la mer à la naissance, mais amenée à revenir auprès des humains de sa famille aux environs de la puberté de son « jumeau » : il devient alors un « ichtyonaus » (poisson-navire avec pilote, disons)… à moins que, pour une raison ou une autre, le rendez-vous ne puisse avoir lieu, auquel cas il devient un « thérionaus » (sauvage). Or ces derniers peuvent s’avérer envahissants – et les humains qui ont choisi de se réfugier sur les terres émergées, environnés de leurs « intelligences artificielles » incarnées en robots, y voient une menace à éliminer ; mais que faire, quand l’amie d’enfance revient au moment même où un thérionaus s’échoue sur une plage – prétendant au jeune « soldat » (narrateur) supposé s’en débarrasser que c’est là son « frère », qu’elle avait manqué quand il était revenu auprès d’elle – et qu’elle avait même inconsciemment torturé avec l’assistance toute dévouée dudit « soldat », lui aussi gamin ? La nouvelle, comme vous le voyez, regorge d’idées, d’un potentiel poétique certain, si je ne suis pas bien sûr qu’elles tiennent scientifiquement la route – d’autant que la nouvelle tire bien au-delà sur la corde du darwinisme déviant… Résultat imparable quoi qu’il en soit – associant avec bonheur idées et images, science et poésie, et en tirant une appréciable mélancolie douce-amère, tout à fait convaincante. J’aimerais bien en lire davantage…

 

L’autre nouvelle est donc signée Itō Keikaku, et s’intitule « La Machine à indifférence » (traduction de Tony Sanchez ; le titre peut faire référence, sans doute, tant à l’ordinateur de Babbage qu’au roman steampunk de William Gibson et Bruce Sterling ?). Et c’est une sacrée baffe – probablement plus encore que pour la pourtant très bonne nouvelle qui précède. Project Itoh y décrit une Afrique de science-fiction ravagée par des conflits ethniques à la mesure de ceux qui ensanglantent l’Afrique réelle (on pense au tout premier chef au Rwanda, mais cela va peut-être au-delà). Deux groupes ethniques, les Xemas et les Hoas, s’y entretuent sans cesse – chaque camp instrumentalisant l’histoire pour justifier le massacre de l’autre, par ailleurs déchu de son humanité (au sens le plus strict – on prétend par exemple que les « autres » sont d’une race totalement différente, qui ne ressent pas la douleur, etc.). Le narrateur est un enfant-soldat xema, et a accompli son lot d’atrocités suite à la dévastation de son village et à l’assassinat de sa famille par les Hoas : il viole, torture, tue, parce que c’est ainsi que vont les choses. Mais la guerre prend pourtant fin… et les trois factions négocient la paix sous l’égide de l’ancien pouvoir colonial hollandais, les inévitables Américains étant aussi de la partie. Comment toutefois rassembler une population aussi divisée par la haine ? Comment réinsérer tous ces soldats qui ont cultivé leur compétence pour le meurtre ? Les Américains ont leur petite idée – qui consiste à faire suivre aux belligérants un traitement nanotechnologique (en vogue chez eux) visant à « gommer les différences », l’idée étant que la perception détournée prohibera les comportements sociopathes. Notre narrateur, effectivement, en arrive au stade où il ne sait plus différencier instinctivement les Xemas et les Hoas… ce qui le terrifie : pour un soldat, qu’il est toujours quoi qu’en disent les autres, ne pas reconnaître aussitôt l’ennemi est fatal ! Et il y a forcément des différences, non ? C’est évident ! Les errances de l’ex-enfant soldat dans ce pays qu’il comprend moins que jamais suite au traitement l’amènent à prendre conscience, pourtant, de l’absurdité du conflit qui a fait de lui ce qu’il est – douloureuse séquence où, retrouvant son ancien officier supérieur, il apprend de la bouche de cette brute homicide, reconvertie dans la rémunératrice culture du cannabis, que tout ce qu’on lui avait dit au sujet des Hoas était faux… Mais cela change-t-il vraiment quelque chose ? Le narrateur est en guerre – et si le traitement l’empêche de distinguer les Hoas des Xemas, il ne lui nuit en rien pour dresser une ultime ligne de scission : lui et ses semblables contre le reste du monde… « La Machine à indifférence » est une nouvelle très forte, très éprouvante et moralement douloureuse – ô combien… Project Itoh questionne intelligemment tant la guerre, avec ses corollaires de propagande et d’instrumentalisation de l’histoire, que la science au regard des choix éthiques. Il semble assez clair que « l’amputation de la perception » résultant du traitement (et qui renvoie sans doute à Harmonie) n’a rien d’une solution viable, outre qu’elle est moralement embarrassante : ne pas voir les différences, réelles ou supposées, n’est pas forcément la même chose que de les gommer véritablement. On pourrait – et moi pas le dernier : si je n’ai rien d’un optimiste par nature, je n’en suis pas moins porté sur le techno-progressisme et intrigué par les possibilités du post-humanisme – on pourrait disais-je envisager le traitement comme un outil bienvenu à même de façonner une utopie pacifiste ; on le pourrait, oui, même en prenant en compte tout ce qui rapproche ce traitement nanotechnologique du soma du Meilleur des mondes… Mais Project Itoh ne condamne pas tant le procédé comme immoral et « anti-humain », bien plutôt comme inefficace : l’utopie supposée en résulter, si elle a de quoi allécher dans un contexte aussi terrible que la guerre de « purification ethnique », l’odieuse et stupide expression consacrée par des années d’atrocités en tous genres, est donc vaine, et peut-être même, au-delà, est-elle en fait contreproductive ? Un texte d’une extrême noirceur, porteur d’une violence sourde et désespérée… Remarquablement puissant. Il faut traduire davantage cet auteur : son premier roman Gyakusatsu kikanOrgane génocidaire »), qui joue de thèmes proches, mériterait sans doute bien qu’on le découvre en France… mais, à défaut, peut-être me reporterai-je sur sa traduction anglaise (Genocidal Organ).

 

Après ces deux excellentes nouvelles, revenons au dossier. L’article de Tony Sanchez, « Les Romans japonais de SF et leurs adaptations », qui est de loin le plus bref, est clairement celui qui m’a le moins parlé : il est finalement bien trop court pour que l’on puisse en tirer quoi que ce soit, ou presque – sans doute y avait-il d’ailleurs matière à développer plus avant sur les « light novels », puisque ce sont essentiellement des adaptations de ces romans « young adult » nippons dont il est question ici (et qui, souvent, semblent constituer un galop d’essai pour d’éventuelles adaptations en mangas ou animes) ; mais j’ai trouvé que l’article se rattachait trop à des œuvres ciblées, et tout particulièrement à cet égard à All You Need is Kill, de Sakurazaka Hiroshi – dont l’adaptation va cependant au-delà, puisque c’est le bouquin à l’origine de Edge of Tomorrow (je n’en avais pas la moindre idée ; j’ai globalement eu des échos plutôt négatifs du film, mais le livre semble avoir du potentiel…) ; même chose (hors « light novels », cette fois) pour Shin sekai yori de Kishi Yūsuke, plus maousse… Mais que retenir de tout cela ? L’analyse, quand elle est – bien trop rarement – détachée des œuvres, me paraît trop limitée pour vraiment m’intéresser ; et, quand elle vire à la « critique » des œuvres citées, c’est pour se contenter bien vite de résumés et paraphrases, assortis d’un « c’est bien » guère argumenté… Un article passablement frustrant, donc.

 

Il y a sans doute un peu de ça également dans l’article suivant, de Julien Bouvard, même s’il m’a bien davantage emballé ; mais, en fait, là aussi, la matière est finalement restreinte au regard de la tonalité très générale du titre – même si cette fois l’auteur nous livre quand même un sous-titre clarifiant cette dimension : « Généalogie des mangas de science-fiction : à propos de L’Histoire du manga de science-fiction d’après-guerre de Yonezawa Yoshihiro ». Du coup, le thème est en partie seulement le manga de science-fiction, et au moins autant si ce n’est plus le regard porté par le critique Yonezawa Yoshihiro sur le genre. C’est très intéressant, un béotien tel que moi ne manque pas d’apprendre plein de choses – sur les sources, sur les super-héros, sur Tezuka, sur les publics cibles, etc. La frustration est cette fois d’un autre ordre : c’est que cette « histoire du manga » s’arrête en gros en 1980, avec l’ouvrage de Yonezawa Yoshihiro… Aussi, on ne fait qu’entrapercevoir Ōtomo à la toute fin (dans un éclair de lucidité), et on n’y trouve absolument rien quant aux 35 années (tout de même !) qui ont suivi, et qui ont vu l’émergence d’auteurs majeurs, ainsi que – phénomène sans doute complexe mais passionnant – la diffusion des mangas (et en tout premier lieu des mangas de science-fiction, justement !) dans un monde occidental qui ne s’en préoccupait guère jusqu’alors, mais n’en sera pas moins profondément chamboulé par cet afflux massif et la passion corrélative qui l’a suscité, entretenu, renforcé… En l’état, ça demeure passionnant que tout cela, mais là j’ai vraiment ressenti le goût de trop peu…

 

Bilan du dossier ? Il est bon, à n’en pas douter : certes, il brille avant tout par ses excellentes nouvelles, là où les trois (seuls…) articles ont tous quelque chose d’un peu frustrant… Ils n’en sont pas moins compétents et alléchants ; le problème n’est donc pas à proprement parler le dossier en lui-même (plus qu’honnête et même bien plus qu’honnête), mais ma curiosité en la matière : je n’y connais peu ou prou rien, et suis désireux d’en apprendre davantage – il me faudra voir si je peux dénicher des titres en mesure de m’y aider…

 

Voilà pour le dossier. Mais autant lire l’ensemble de la revue, hein ? Et tout d’abord les cinq nouvelles qui précèdent le dossier, et qui occupent une cinquantaine de pages. Hop, retour en arrière.

 

On commence avec « - 0,96 » de Sylvain Lamur, nouvelle arrivée deuxième au prix Alain Le Bussy 2015, bon… Ça part d’une bonne idée, joliment farfelue (les athlètes qui courent tellement vite le cent mètres qu’ils en viennent à atteindre des temps négatifs, avec des conséquences forcément bizarres), et, si la plume est globalement terne, elle réussit pourtant quelque chose d’assez convaincant dans son traitement de la « reprise ». Plutôt une bonne surprise, donc.

 

Je n’en dirais pas autant de « La Taverne », nouvelle de l’auteur arménien Karen A. Simonian – déjà publié chez nous par les estimés Patrice et Viktoriya Lajoye, avec deux nouvelles dans Dimension URSS : l’une m’avait relativement séduit, l’autre pas du tout… Passons : c’est là un texte assez « old school » (ce n’est pas précisé ici, mais il date de 1972), avec un explorateur du cosmos en quête, sur une planète pas encore cartographiée, d’une mythique taverne, décrite dans quelque ersatz d’un Guide du routard (forcément galactique)… J’y vois bien des prétentions « poétiques » et « sages », quitte à passer par un vague sentiment d’absurde (ce qui, de l’autre côté du Rideau de Fer, pourrait peut-être, dans l’esprit du moins, renvoyer à des gens aussi chouettes que Theodore Sturgeon ou Clifford D. Simak ?), mais j’ai surtout trouvé ça bien creux, et à vrai dire totalement dénué d’intérêt… Quitte à séjourner pour un temps dans une taverne idéale, je m’en tiendrai à la libre-maison à l’enseigne de « La Fin des Mondes », telle qu’elle est décrite par Neil Gaiman dans Sandman ; oui, je sais, comparaison parfaitement hors de propos. Mais voilà.

 

Jean-Louis Trudel livre ensuite « Celle que j’abrite », une nouvelle qui n’a sans doute rien d’exceptionnel, mais s’avère quand même autrement intéressante ; cette extension de la nuisance des « pourriels » sous forme de « virusses », instaurant un chantage pharmaceutique de masse dont on devrait s’accommoder, voyez-vous, est assez crédible, dans son absurdité de façade, pour être inquiétante ; la relation centrale du narrateur et de sa compagne sur-affectée par ce fléau est plus ou moins intéressante, mais, dans l’ensemble, ça passe bien.

 

Ce qui n’est vraiment pas le cas de la nouvelle de Jean-Pierre Laigle intitulée « Le Spectre de Vulcain » (titre éloquent, déjà ?) : ah ben là, pour du « old school », c’est du « old school »… La présentation du texte, qui spoile le machin, pas grave, avance le qualificatif de « hard SF », et oui, peut-être, mais alors à la façon « campbellienne », disons : on est aux antipodes d’un Greg Egan ou d’un Stephen Baxter, etc. – le texte fait plus que loucher sur la SF à Papy Heinlein et Papy Asimov, peut-être plus d’ailleurs qu’à Papy Clarke… Mais sans la moindre réussite, hélas. Rendons-nous à l’évidence : balancer plein de nombres et à peu près rien d’autre ne suffit certainement, dans cet optique, à susciter l’intérêt et la fascination du lecteur : le texte est très, très commun, et très, très terne, relevant bien d’une autre époque, mais hélas pas super bien digérée – le « sense of wonder » des glorieux ancêtres, autrement habiles à manier nombres et notions, passe en effet à la trappe, et, dès lors, il ne reste à peu près rien…

 

Enfin, « Attachement », de Liz Coleman, est de loin la meilleure de ces cinq nouvelles. Peu importe que le propos soit une fois de plus assez banal (avec là encore du spoiler bienvenu dans la présentation – qui m’a d’autant plus déstabilisé en fait qu’il ne spoile qu’à moitié, et justement la moitié la plus attendue…) : le narrateur (un homme devenant « alien » par amour, et qui porte en lui un enfant-parasite qu’il chérit) a une chair et une âme, et, sans se montrer d’une inventivité foudroyante, l’univers qui est décrit par petites touches çà et là, à l’occasion d’un très anxiogène retour au bercail, intrigue et séduit. Bien aimé, vraiment. Du côté des références, si on doit poursuivre ce petit jeu-là, on va cette fois chercher plutôt du côté de la grande Ursula K. Le Guin ou du chouette roman L’Étrangère de Gardner Dozois, tout récemment réédité (y a pire, comme références) ; peut-être aussi du côté des Amants étrangers de Farmer, mais, ne l’ayant toujours pas lu…

 

Reste les rubriques, de l’autre côté du dossier, là encore pour une cinquantaine de pages… mais je n’ai pas grand-chose à en dire : c’est clairement le point faible du numéro.

 

S’en tirent au mieux Jean-Michel Calvez, qui traite de deux albums de Tangerine Dream (occasion de me rappeler qu’il faudra bien que je me penche un jour sur ce groupe mythique – eh oui, aussi absurde que cela puisse paraître, je n’y connais rien du tout…), et peut-être Alain Dartevelle pour sa rubrique « Strips », sur les parutions en BD SF (très franco-belge, par contre, même si l’on y trouve un comic, et, via un chroniqueur invité, un manga). Peut-être aussi Pierre Stolze (tiens, un transfuge de Bibi…) qui livre ici le premier opus de sa nouvelle rubrique, « Sous le scalpel du docteur Stolze », sur un modèle assez proche de ce qu’il faisait auparavant chez la Distinguée Concurrence (et qui ne m’emballait pas vraiment…).

 

Le reste est globalement bien plus faible, tout particulièrement aux abords du cahier critique. Au sens strict, on y trouve un peu de tout. L’environnant, il faut mentionner la chronique « Le Coin du Bouquineur, épisode #39 : Jean Arlog, le premier surhomme (1921) – Georges Lebas (1862-1924) », par Philippe Ethuin, qui se contente peu ou prou de paraphraser le bouquin, brièvement, et sans rien en retirer d’excitant (voire le contraire), et la brève rubrique de Georges Bormand, « Et si on traduisait ? », portant cette fois sur Hal Clement, ce qui aurait pu m’intéresser… à ceci près que le chroniqueur se contente grosso merdo de citer Wikipédia – et là encore, zéro analyse. Bon…

 

Mais ce premier contact avec Galaxies Science-fiction – nouvelle série était globalement plus que satisfaisant : le dossier est bon, les nouvelles l’illustrant sont même excellentes ; les nouvelles « classiques » m’ont globalement plutôt surpris, en bien ; les rubriques sont ternes, et je tends à penser que la revue gagnerait à s’en passer, mais rien de véritablement scandaleux pour autant.

 

 

Allez, la prochaine fois, je tente Science-fiction magazine !

 

 

Comment ça je suis pas crédible ?!

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Carnets de massacre : 13 contes cruels du Grand Edo, de Shintarō Kago

Publié le par Nébal

Carnets de massacre : 13 contes cruels du Grand Edo, de Shintarō Kago

KAGO Shintarō, Carnets de massacre : 13 contes cruels du Grand Edo, [Korokoro Soushi], traduction et adaptation [du japonais] par Aurélien Estager, Paris, IMHO, [2006, 2010] seconde édition 2013, 160 p.

 

Poursuite de ma découverte, petit à petit, du monde mystérieux des mangas. Le domaine est tellement vaste qu’il me fallait bien concentrer les recherches en fonction de ce qui, à vue de nez, m’emballait le plus. Hors la SF – où domine toujours Akira, dans mon ignorance du reste (mais je vais tâcher d’y remédier) –, j’avais envie de découvrir au premier chef un univers somme toute spécifique de la bande dessinée japonaise, ou en tout cas dont les équivalents occidentaux sont le plus souvent d’une portée bien moindre : l’horreur. J’aime bien, moi, l’horreur… D’où ma lecture récente, et on ne peut plus convaincante, de l’excellent Spirale d’Itō Junji… Mais il y a bien d’autres choses à découvrir, à n’en pas douter – et tout particulièrement sans doute dans un genre un peu à part, plus ou moins parallèle disons, encore qu’avec des connotations bien différentes : ce qui relève du « ero guro nansensu » (« érotisme grotesque nonsensique » ), genre très japonais s’il en est, mais qui plonge ses racines littéraires dans des traditions éventuellement occidentales (ici je pense bien sûr à un marquis cher à mon cœur), et qui, au-delà si je ne m’abuse de sa « fondation », « officialisation » ou « théorisation » (je ne sais quel terme serait le plus juste) par l’écrivain Edogawa Ranpo (que je découvre tout juste, voyez ma récente note sur L’Île panorama), a par la suite essaimé dans les divers arts japonais, mais en marquant tout particulièrement de son empreinte sordide et excessive les mangas.

 

Parmi les grands noms du genre, on trouve notamment Maruo Suehiro, grand amateur d’Edogawa Ranpo et qui a adapté plusieurs de ses œuvres (dont, justement, L’Île panorama – encore que ce texte ne relève sans doute pas vraiment du genre, mais je vous en causerai tout de même un jour prochain) ; mais d’autres, moins connus peut-être, se le sont accaparés, parmi lesquels Kago Shintarō – auteur dont je n’aurais sans doute jamais entendu parler, n’étaient les très recommandables recommandations de l’excellente Anne-Sylvie Homassel (que je vous recommande). Et c’est de suite tout autre chose – à comparer du moins avec l’horreur d’un Spirale : à vrai dire, ça n’a tellement rien à voir que la comparaison a quelque chose d’intrinsèquement absurde… Je poursuis cependant un instant – en opposant le graphisme très soigné et dense d’Itō Junji, à celui, à l’autre extrémité du segment, d’un Kago Shintarō, au trait plus sobre (pourtant confus, parfois) et lorgnant sur la caricature (d’emblée, j’avouerai ce dernier autrement moins enthousiasmant à mon goût, mais il ne faut certainement pas s’arrêter là), tandis que les planches les plus extrêmes de Spirale, si elles procurent un profond malaise dans l’expression crue de fantasmes inavouables et déments, donnent presque l’impression, en comparaison toujours, d’un imaginaire relativement sage – ou du moins la folie n’imprègne-t-elle pas moins les planches de Kago, et c’est peu dire… C’est surtout la connotation, cependant, qui distingue les deux titres – Spirale vise à angoisser, effrayer, fasciner, terroriser (quitte à pousser son lecteur aux bords de la nausée la plus douloureuse et amère), là où ces Carnets de massacre, dans leur débauche extrême, affirmant sans cesse leur nécessairement mauvais goût au travers de délires insanes d’une pornographique jusqu’au-boutiste et surréaliste ne lésinant certes pas sur les sécrétions corporelles et autres mutilations d’organismes barbares réduits à leur animalité essentielle, lorgnent en fait bientôt sur le rire – quand bien même un rire sacrément tordu : la sève du Grand-Guignol, le gore rigolard et jubilatoirement obscène d’un 2000 Maniacs, ou, plus tard, de cette époque pourtant déjà si reculée où un certain Peter Jackson réalisait de bons films…

 

Disons les choses : je ne suis certes pas porté sur la censure façon Comics Code Authority ou défense des chères petites têtes blondes françouaises par une alliance d’opportunité catho-coco après-guerre (sans doute bien moins paradoxale qu’elle n’en avait l’air) ; mais le fait est que ces Carnets de massacre ne sont vraiment pas destinés aux chiards. Vraiment. Pas. Pour une fois que la mention « pour public averti » me paraît légitime… Même si j’admets volontiers ce point navrant : le sexe, dans ces histoires, me choque probablement plus que la violence ou les délires graphiques d’horreur pure, qu’ils s’expriment au travers d’un gore au sens le plus strict ou d’une déformation surréaliste subvertissant l’humain – oui, c’est navrant : ça ne devrait tout simplement pas être le cas. Sale pruderie puritaine de ma part...

 

Ceci étant posé, reste à voir en quoi au juste Kago use de ces thèmes et procédés, et à quelles fins. Ce premier volume des Carnets de massacre (il y en a un autre en français, je ne sais pas ce qu’il en est au Japon) se montre à cet égard étrangement manipulateur : le premier des neuf chapitres de ce volume assez dense (neuf chapitres complétés par quatre histoires très courtes, d’où le sous-titre) pose un cadre somme toute classique – nous sommes à l’époque d’Edo, avec des samouraïs aux quatre coins des rues, etc. Iemon, le « héros » du premier récit, en cherchant à assassiner sa femme dans l’espoir de pouvoir faire un nouveau mariage autrement fructueux, ne parvient pourtant qu’à la défigurer – effet inattendu de son poison. Mais cette difformité va le fasciner – et bien d’autres encore –, au point qu’il en viendra à la cultiver ; pour la satisfaction de ses propres fantasmes saugrenus, mais tout autant pour en retirer une certaine gloire de transfert auprès de cercles de pervers dans son genre, qui ne tortureront jamais assez les femmes, si cela doit permettre de les enlaidir, et donc de les rendre plus désirables… Un récit correct sans doute, et qui fait son effet, mais que j’ai trouvé d’un certain classicisme un brin décevant – à vrai dire, si l’ensemble de ces Carnets de massacre avait emprunté cette voie, sans doute n’aurais-je pas été convaincu par ce manga… Il y a pourtant un indice dès ce premier chapitre de la folie qui reste encore juste un peu contenue – quand un des pervers du cercle expose aux yeux effarés de ses camarades en fantasmes sophistiqués… un extraterrestre à la Roswell.

 

Car les choses changent… et c’est là que ces Carnets de massacre dévoilent toujours un peu plus leur intérêt, jusqu’à emporter pleinement l’adhésion du lecteur. Les histoires qui suivent – et où l’on recroise çà et là des personnages errant de l’une à l’autre (Iemon et sa femme en font partie, mais aussi l’inventeur Gennai, etc.) – en rajoutent toujours dans la constitution d’un univers barré et obscène, certainement pas rétif à la grivoiserie la plus paillarde, et sans doute encore moins à la scatologie comme ultime et délicieusement répugnant fantasme : en témoigne assurément l’étonnant destin de la prostituée du deuxième chapitre, dont l’organe baladeur ne se contente pas de procurer une jouissance inouïe à ses nombreux clients… mais débouche sur l’invention du papier toilette.

 

Ah.

 

Quand même…

 

Le troisième chapitre affiche une dimension de critique sociale plus marquée, où la beauferie des hommes débouche sur une virulente satire du monde capitaliste – tandis que le quatrième, pour être moins érotique, moque à son tour la « consommation culturelle de masse », disons. Mais c’est toujours un peu plus tordu, toujours un peu plus bizarre… Telle case, ici ou là, détonne – affichant des références inattendues et d’un humour qu’on qualifiera d’improbable… Et, bientôt, c’est le cadre même qui en est chamboulé, jusqu’à susciter une totale perte de repères, dans un grand éclat de rire aussi délibérément vulgaire que réjouissant. Au temps pour la relative « élégance », ou disons le classicisme « porno-chic » de la première histoire ! Sans doute était-ce un leurre… Car, à l’évidence, l’horreur selon Kago n’a pas grand-chose de Kwaïdan, et sa pornographie s’avère autrement obscène et sale que la stupéfiante beauté de L’Empire des sens – quitte à sortir des clichés nippons, hein… Mais non, loin de là : l’album s’amuse à casser ce décor initial par tous les moyens, et l’auteur ne s’impose bientôt absolument aucune retenue – pas même celle de la vraisemblance, si surfaite : qu’importe, par exemple, si les récits sont supposés avoir lieu à l’époque d’Edo, une sorte de Japon « médiéval » ou « classique », un avant-Meiji idéalisé, propice aux exactions de sinistres brigands et seigneurs corrompus, qui ne manqueront pourtant pas de tomber un jour devant de valeureux rônins tellement habiles au sabre ? Kago n’a que faire de tout ça ; et s’il peut s’amuser à mêler incongrument les époques, ou même les univers – on a quand même une scène, qui tombe comme un cheveu laser sur la soupe droïde, où c’est la lointaine galaxie d’il y a si longtemps de Star Wars qui se retrouve affectée par les délires de l’auteur ! –, pourquoi s’en priverait-il ? C’est en fait là, à mon sens, ce qui fait le principal intérêt de ces Carnets de massacre : le gore le plus fantasque et la pornographie la plus trash ne me laissent pas indifférent, mais c’est bien pourtant dans la dimension humoristique (et souvent critique, les deux vont régulièrement de pair) de la bande dessinée que je me suis le plus retrouvé – avec ce corollaire essentiel de l’absence totale de retenue, et a fortiori de toute moralité : les Carnets de massacre sont à vrai dire un antidote de choix à la moraline, leur mauvais goût toujours revendiqué ayant quelque chose du blason de déshonneur, porté haut et fier, car tellement préférable à l’honneur factice d’un vieux Japon sclérosé et qui tarde un peu trop à crever…

 

Dimension qui, sans doute, s’avère la plus prégnante dans les chapitres cinq à huit de la BD qui, à la différence de tout ce qui précédait, constituent cette fois une narration suivie, où tous les personnages essentiels des « histoires courtes » antérieures se retrouvent pour un baroud de déshonneur. Nous y voyons le brillant couturier Kan-San importer au Japon les boutons à l’occidentale – ce qui suffit à en faire un génie à l’échelle locale. Mais l’art de Kan-San est en fait tout autre – relevant des plus absurdes techniques des ninjas ! Capable de susciter une boutonnière sur n’importe quoi et en une fraction de seconde à peine, l’ex-assassin produit des écorchés à la pelle… Mais sa fuite n’a vraiment pas plu aux autres membres de son antique ordre d’assassins, qui comptent bien obtenir réparation. Cette trame de base centrée sur Kan-San n’est pourtant qu’un prétexte (un de plus ?). L’essentiel est ailleurs, dans cette invraisemblable prolifération de pièces de tissu qui se jettent d’elles-mêmes sur tous les trous – absolument tous les trous – pour faire leur office en les bouchant… Situation absurde, n’est-ce pas ? Mais ce n’est pas fini ! Un darwinisme nonsensique conduit bientôt, en représailles, à une épidémie de trous… Et c’est dans ces chapitres que la BD prend tout son sel : plus que jamais, elle se moque de toute vraisemblance et balance l’élégance aux orties – il ne s’agit plus que de laisser le délire intégral s’exprimer par tous les nombreux moyens dont dispose l’auteur, et surtout par les plus grossiers. Pourtant, ces épisodes ne s’en tiennent pas au seul bon gros rire bien gras – car la dimension de critique sociale n’est probablement jamais autant marquée que dans ces épisodes suivis, explorant avec une malice sadique autant que jubilatoire toutes les conséquences de la guerre des trous et des « rustines »… Et, paradoxalement, ça en devient aussi pertinent que drôle. Vraiment réjouissant !

 

La suite redescend sans doute d’un cran : le neuvième chapitre est plus banal, avec son quasi-Pinocchio trashouille ; quant aux quatre histoires courtes qui concluent l’album, elles reviennent sur des personnages et événements antérieurs, apportant plus ou moins de matière les concernant…

 

L’essentiel est sans doute dans ce qui précède. Les Carnets de massacre de Kago Shintarō m’évoquent le contentement pathétique qu’on peut ressentir à mater un film d’exploitation italien de la meilleure époque du bis gore, avec ce qu’il faut de salacerie éhontément gratuite et d’humour outrancier pour épicer la barbaque – un plaisir coupable, ou peut-être pas si coupable que cela ; en tout cas tout ce qu’il y a de réjouissant, et dont l’ordure a quelque chose de joyeusement libératoire. SPLOTCH !

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