Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Vathek, de William Beckford

Publié le par Nébal

Vathek, de William Beckford

BECKFORD (William), Vathek, postface de Stéphane Mallarmé, Paris, Libella – Libretto, [1782, 1786] 2017, 130 p.

Je ne connais, hélas, pas grand-chose à la littérature gothique – je parle de la vraie, hein, pas celle qui écoute les Sisters of Mercy en jouant à Vampire, la Mascarade : le « roman noir » essentiellement anglais du XVIIIe siècle et du début du XIXe éventuellement. Au-delà du séminal Château d’Otrante de Walpole et du délicieux Moine de Matthew Lewis, je n’ai finalement guère pratiqué le genre que par la bande, au travers d’ouvrages qui empruntent au genre mais n’y correspondent peut-être pas tout à fait, comme le génial Frankenstein de Mary Shelley, ou, en France, je tends du moins à le croire, certains écrits du marquis de Sade. Cela fait longtemps que je suis supposé lire Ann Radcliffe, ou Melmoth de Charles Robert Mathurin, d'autres choses encore sans doute, sans jamais en avoir trouvé le temps…

 

Le fantôme de Lovecraft, parmi d'autres, m’y incite pourtant régulièrement. Et il en va forcément de même pour le (très petit) livre dont je vais vous parler aujourd’hui, Vathek de William Beckford, très prisé par le gentleman de Providence – parmi bien d’autres admirateurs, dont Lord Byron ou Stéphane Mallarmé (aheum, j'y reviendrai) ; à vrai dire, on a pu déterminer que Vathek avait eu sa part dans l’inspiration des récits des « Contrées du Rêve », et peut-être à deux degrés car Lord Dunsany lui aussi aimait sans doute le court roman dont s’agit.

 

Vathek, écrit en français en 1782, puis publié en anglais en 1786, est un autre de ces fameux romans gothiques « par la bande », une forte singularité le distinguant de ses petits camarades : en effet, il mêle au fond gothique tout un apparat oriental hérité des Mille et Une Nuits, via la traduction française d’Antoine Galland parue entre 1704 et 1717, et bientôt transposée en anglais – dans les deux langues, cela a été un énorme succès (au cas où, voyez ici). Mais, finalement, en cela aussi Vathek est une œuvre de son temps – tellement XVIIIe qu’à sa lecture il vous pousse une perruque poudrée, qui dépasse toujours sous le turban.

 

Vathek est l’œuvre littéraire la plus célèbre de William Beckford – un curieux personnage pour un curieux livre. Alors tout jeune homme, Beckford était aussi une des plus grandes fortunes d’Angleterre – sa richesse lui permettant de constituer une remarquable collection d’objets d’art. Passablement décadent, mais sans la poisse pénale d’un Sade, il a effectué un grand « tour » en Europe, ce qui lui a fait rencontrer du beau monde et lui a permis de multiplier les expériences. Parmi ces expériences, il y avait donc Vathek – court roman présenté par son auteur, non sans une certaine frivolité caractéristique, comme un léger jeu de l’esprit qui ne lui aurait pas demandé plus de deux ou tout au plus trois jours (et nuits) de travail. C’est douteux… Quoi qu’il en soit, Vathek demeurera, et de loin, l’écrit le plus célèbre de son dilettante d’auteur.

 

Vathek est un calife – ce qui n’a rien d’évident, au regard de cette translitération, mais c’est qu’elle est en fait très XVIIIe : elle renverrait au calife al-Wathiq, ce qui situerait l’intrigue à Bagdad et au-delà vers le milieu du IXe siècle de notre ère ; de même que le personnage de son frère et successeur, Motavakel, renverrait à al-Mutawakkil, là encore un vrai calife. D’autres noms sont peut-être plus douteux, comme Bababalouk disons, mais, là encore, Vathek est l’œuvre de son temps.

 

Vathek, un calife, donc – mais surtout un enfant gâté… Un vrai despote oriental selon les termes de Montesquieu, aux caprices tyranniques, aux exigences absurdes ; plus anachroniquement, une histoire de pouvoir absolu qui corrompt absolument. Et ses colères sont fatales : son regard noir est à même de terrasser en un éclair ceux dont il juge qu’ils ne le servent pas assez bien ! Soit à peu près tout le monde. Il faut dire que ses sujets le détestent ; mais, surtout, ils en ont peur, et notre ami Machiavel juge que c'est bien suffisant. Le sale gosse a les avantages de ses défauts, cela dit – son hédonisme s’accompagne d’une appréciable curiosité pour le monde et tout ce qu’il contient, forcément suspecte sous l’empire de la religion ; en cela, sa mère, l’érudite Carathis, dont les connaissances ésotériques valent bien celles des plus grands mages, mais il en va de même pour son absence de moralité, sa mère donc a pu avoir à cet égard un rôle non négligeable.

 

Mais l’avidité et la soif de connaissance de Vathek décideront sans surprise de sa perte – en même temps que sa gourmandise et son despotisme. Un curieux personnage, le giaour (un terme injurieux pour désigner les non-musulmans), censément venu de l’Inde, lui vend des sabres magnifiques, ornés d’une écriture inconnue – un traducteur en dérive un sens positif, mais, le lendemain, les caractères ont changé, et ils impliquent alors une malédiction ! Un avertissement dont le calife Vathek ne saurait tenir compte : il obéit aux injonctions du giaour, qui l’invite à voyager (avec sa suite, forcément) vers la cité perdue d’Istakhar, où se trouvent les extraordinaires trésors des sultans de l’ancien temps, et même des sultans préadamites – ces trésors, mais aussi le pouvoir absolu, via la connaissance absolue. Mais, pour bénéficier de ces récompenses mirifiques (et de quelques autres, dont surtout la belle Nouronihar, la fille de son hôte l’émir Fakreddin, promise à un autre – mais que sont les lois de l’hospitalité pour le calife Vathek ?), il y a des conditions – nombreuses, précises… mais dont la principale, sous-jacente à toutes les autres, est la renonciation à l’islam, à Allah et à Mahomet. L’avide Vathek n’y voit guère d’inconvénient, sa mère Carathis pas davantage – et si le calife, par principe, peste contre les termes du contrat, contre l’invraisemblance consistant, de la part de qui que ce soit, à exiger de lui, calife, quoi que ce soit, il n’en obéit pas moins aux ordres…. qui sont en fait les ordres d’Eblis, autant dire du diable.

 

Vathek est un roman très court, une centaine de pages, mais aussi un roman très dense : il se passe beaucoup, beaucoup de choses à chaque page – au point à vrai dire où le déroulé des événements est parfois un brin confus, surtout dans les premières pages. La halte chez l’émir Fakreddin ralentit un peu le rythme, avant que le merveilleux gothique ne transfigure une dernière fois le roman à Istakhar. Ceci étant, le fantastique n’était certes pas absent au début du roman, loin de là : les événements étranges s’y enchaînent à toute vitesse – étranges, et grotesques. À vrai dire, ce roman gothique l’est décidément à la manière du Château d’Otrante – la surnature implique son lot de scènes cocasses, qui valent bien ce heaume gigantesque tombant du ciel pour écraser le pauvre Conrad dans les premières pages de la fantaisie italienne de Walpole. Les maléfices du giaour, comme les projets pharaoniques (ou babéliens) de Vathek, ont à ce stade quelque chose de drôle avant tout, ou bien plus drôle en tout cas qu’effrayant.

 

Mais, dans les dernières pages, quand le surnaturel est plus démesuré que jamais, la cité d’Istakhar ayant quelque chose d’une ville onirique à la façon de celles de Dunsany plus d’un siècle après, l’émerveillement se mêle bel et bien de cauchemar – encore que ce soit probablement surtout l’ironie qui domine, une ironie qui, sous couvert de moraline au premier degré, se montre sans doute en vérité passablement subversive ; et, ici, c’est au Moine ou aux réjouissantes hypocrisies d’un Sade, par exemple dans les versions « exotériques » de Justine, que l’on est tenté de penser. Finalement, l’humour demeure, sous l’impitoyable condamnation de (ce sale gosse de) Vathek, de (sa satanique mère) Carathis, et de (son inconstante favorite) Nouronihar tant qu’on y est.

 

Finalement, c’est cet alliage en apparence incongru entre le merveilleux orientaliste et l’humour, davantage que la peur, davantage que la morale qu’on devine bien vite totalement hors-jeu en dépit des risibles discours de ceux, nombreux, qui condamnent, frontalement ou plus souvent à demi-mots pleutres, le calife impie, c’est cet alliage donc qui fait la saveur de Vathek – mais aussi son originalité, à l’époque et sans doute encore aujourd’hui. Et il faut y ajouter une plume (française !) délicieusement XVIIIe siècle.

 

Rien d’étonnant dès lors à ce que le roman ait eu son lot d’admirateurs notables – j’en ai cité quelques-uns plus haut. Mais, dans le cadre de cette édition, il faut donc mentionner Stéphane Mallarmé, dont on reproduit ici une assez longue postface (une vingtaine de pages)… Mais, là, problème : j’ai trouvé ça totalement incompréhensible, et à vrai dire totalement illisible, béotien de moi ; j’avais l'impression de bouffer trois space cakes à chaque paragraphe, et il faisait bien trop chaud pour ça – bref, j’ai déclaré forfait au bout de cinq pages. Nébal, béotien.

 

Ce qui n’a rien de grave. Vathek demeure une lecture charmante sans cela – une curiosité, oui, mais sans doute un peu plus que cela, et en tout cas une appréciable virée dans un Orient fantasmé au prisme d’un gothique ludique et narquois.

Voir les commentaires

Fulgrim, de Graham McNeill

Publié le par Nébal

Fulgrim, de Graham McNeill

McNEILL (Graham), Fulgrim: Visions of Treachery, Nottingham, Games Workshop – Black Library, coll. Warhammer 40,000 – The Horus Heresy, [2007] 2013, [édition électronique]

Chose promise, chose due : je reviens (bourrinement) aux romans Warhammer 40,000, et, après l’expérience assez peu concluante (mais qui sera tout de même poursuivie) de First and Only de Dan Abnett, dans la série des « Fantômes de Gaunt », c’est bien cette fois à « L’Hérésie d’Horus » que je reviens, avec son cinquième tome, Fulgrim, signé Graham McNeill – qui avait en son temps commis le tome 2, Les Faux Dieux, jusqu’alors celui que j’avais préféré. Fulgrim, dans sa lignée, m’a fait l’effet d’une bonne voire très bonne pioche – surtout après un quatrième tome, La Fuite de l’Eisenstein, de James Swallow, tout de même passablement faiblard.

 

Ceci étant, Fulgrim n’est pas pour autant sans défauts – car il est trop long ; à l’époque de sa sortie, c’était d’ailleurs clairement le plus long roman de la série, mais je suppose que cela a pu changer depuis. Cependant, ayant lu quelques autres retours sur ce roman avant de me lancer dans cette chronique, j’ai l’impression que les autres lecteurs et moi-même, qui identifions tous ce défaut, ne plaçons pas du tout le curseur au même endroit…

 

Fulgrim n’est pas à proprement parler la « suite » des quatre premiers volumes ; comme le quatrième, il opère un retour en arrière, mais il a une dimension plus ample en même temps que plus resserrée, plus épique aussi, en traitant de l’évolution de la légion des Emperor’s Children et de son primarque, Fulgrim donc, sur toute la période couverte par la « trilogie Loken », mais aussi sauf erreur un peu avant et un peu après.

 

Les Emperor’s Children sont une des légions les plus « brillantes » engagées dans la Grande Croisade, et Fulgrim est un des primarques les plus estimés. Sous sa gouverne, les Emperor’s Children sont en quête de la perfection – une véritable obsession, à ce stade… et qui ne sera pas pour rien dans leur perte ; car il s’agit bien, sur plusieurs années, et sur plusieurs théâtres d’opération très divers, de rapporter comment ces soldats d’élite et leur charismatique maître ont succombé aux séductions des Puissances de la Ruine – et, autant le dire d’emblée, ça n’est guère longtemps un mystère, de Slaanesh plus précisément. Le choix de cette divinité hédoniste et cruelle permet, de manière aussi troublante qu’intéressante, d’user de l’art et de la philosophie comme véhicules de la corruption – art et philosophie issus de la vieille Terra comme des xénos… C’est pertinent dans l’optique faf de Warhammer 40,000 – et destiné sans doute à manifester, chez le lecteur moins bourrin que ces personnages nazillonnants (espérons-le), la séduction intellectuelle aussi bien qu’esthétique du Chaos : ce sont tout d’abord les space marines qui lisent et prisent la beauté que nous sommes portés à apprécier – ils nous changent agréablement des brutes lambda, archétypes un peu navrants de la machine de guerre des Astartes. Pourtant, dans l’optique de cet univers, ce sont ces brutes qui ont « raison », en se préservant de toute corruption chaotique (une menace alors pas bien définie, puisque nous en sommes encore au prélude de l’Hérésie d’Horus) ou xénos – on ne doit pas permettre au xénos de vivre ! Ce sont les Solomon Demeter, les Saul Tarvitz… Les militaires droits qui se moquent de l'art et ne sont là que pour massacrer. De fait, les autres légionnaires, artistes et hédonistes, toujours un peu plus, même avec les meilleures intentions du monde, succombent progressivement – ainsi que les « commémorateurs », ces artistes qui accompagnent la légion pour témoigner de sa gloire… On les a régulièrement croisés dans les précédents volumes de la série, mais ils n’ont sans doute jamais été autant à leur place que dans Fulgrim.

 

C’est toutefois un long processus – qui va être déroulé par Graham McNeill au fil de plusieurs théâtres d’opérations. Et c’est au regard de ce processus que mon opinion diffère assez largement de celles d’autres chroniqueurs lus çà et là : pour dire les choses, j’ai apprécié que l’auteur prenne son temps pour illustrer la corruption des Emperor’s Children, sans négliger pour autant les hauts faits aussi braves que répugnants, dans des opérations militaires très bien rendues, très palpitantes ; mais, en dernier ressort, le roman m’a paru s’essouffler quand il a fallu rattacher tout cela aux événements primordiaux de l’Hérésie d’Horus, impliquant la démesure épique – sauf que j’ai alors eu le sentiment d’un auteur épuisé et qui, du coup, épuisait également le lecteur (le Nébal en tout cas) ; finalement, ces grandes batailles finales m’ont donc bien moins parlé et transporté que celles qui précédaient, d’une ampleur assurément moindre, d’une portée dramatique sans doute bien moindre également, et pourtant narrées avec beaucoup plus d’astuce et de brio.

 

Il s’agit en l’espèce de trois théâtres d’opérations, très divers dans leurs implications. Le premier voit les Emperor’s Children s’en prendre aux Laers, une espèce xénos très étrange, et qui oppose aux space marines une résistance inattendue. C’est bel et bien le point de départ de la corruption de la légion et de Fulgrim, car un « temple » farouchement défendu y abrite des merveilles artistiques, musicales notamment (un bon point !), qui fascinent et contaminent invariablement tous ceux qui y sont confrontés, en même temps que l’apothicaire Fabius Bile, intrigué par l’ingénierie génétique des Laers, décide de se livrer à quelques expériences sur cette base, avec des Emperor’s Children pour cobayes… Il les corrompt littéralement avec du matériau génétique xénos ! Qui a besoin d'une métaphore, à ce stade...

 

Le caractère de guerre d’extermination, dans le cas des Laers, est très appuyé – mais il connait des variantes saisissantes dans le deuxième théâtre d’opérations, qui oppose les Emperor’s Children et la légion amie des Iron Hands, avec à sa tête le primarque Ferrus Manus, au Diasporex, une civilisation issue de la vieille Terra, avant même semble-t-il le Moyen Âge Technologique, car vivant toujours dans un ensemble d’arches stellaires – ces humains-là ont entre-temps frayé avec des xénos, ce qui justifie sans l’ombre d’un doute, pour les space marines, la nécessité absolue de les exterminer tous autant qu’ils sont ; autant pour la bienveillante libération des humains égarés qui est supposée constituer la raison d’être de la Grande Croisade. Quoi qu’il en soit, cela permet à Graham McNeill de mettre en scène une chouette bataille spatiale (abordage inclus), mais aussi d’introduire un thème fondamental du roman – l’amitié, bah, disons la bromance, entre Fulgrim et Ferrus Manus ; qui n’est pas sans comporter des agacements réciproques, sous le vernis camarade pue-la-sueur-et-la-testostérone… Cela sera bien sûr crucial pour la suite des événements : à ce stade, on sait déjà que le point d’orgue (théorique...) du roman consistera en une lutte à mort entre les deux primarques ; or Ferrus Manus est une brute, là où Fulgrim, à ce moment du roman, se découvre esthète…

 

En témoignera le troisième théâtre d’opérations, nouvelle étape cruciale dans la corruption de Fulgrim et des Emperor’s Children : des mondes (presque) vierges, d’une beauté sidérante – telle que le primarque, ému aux larmes, décide de ne pas les ouvrir à la colonisation/exploitation, ce qui est pourtant sa tâche (il suscite dès lors l’incompréhension outrée de ses soldats les moins corrompus, Solomon Demeter et Saul Tarvitz). Mais ces mondes ne sont pas totalement vierges, ils sont en fait sous la surveillance des eldars du vaisseau-monde Ulthwé… Ce n’est pas la première rencontre entre humains et eldars, mais les deux espèces se connaissent encore très mal. Le Grand Prophète Eldrad Ulthran a prédit l’Hérésie d’Horus – et le comportement étonnamment ouvert de Fulgrim (en fait un stigmate de sa corruption, ce dont pouvaient se douter ces eldars « responsables » de l’apparition de Slaanesh) l’incite à tenter le tout pour le tout, en organisant une rencontre au cours de laquelle il lui révèle le pot aux roses. Bien sûr, le primarque réagit très mal : Horus ne ferait jamais une chose pareille ! La rencontre dégénère en escarmouche, pas dépourvue cela dit de moments épiques – à vrai dire, l’affrontement avec le Seigneur Fantôme Khiraen Heaume d’Or m’a probablement davantage impressionné que celui, alors encore à venir, entre les primarques des Emperor’s Children et des Iron Hands.

 

Jusqu’ici, à mes yeux, c’était un quasi sans fautes – un space op’ militaire mais pas bœuf, bien conçu, avec un fond, une âme, outre des scènes de batailles très bien gérées, très palpitantes ; une cerise sur le gâteau : en face des bolters de la légion, des civilisations xénos (ou pas tout à fait dans le cas du Diasporex) bien typées et tout à fait intéressantes. C’est long, oui, mais c’est bon.

 

Ensuite… Eh bien, ça m’a beaucoup moins parlé. La corruption de Fulgrim devient bien plus franche, très vite – et sans doute trop. La séquence orgiaque qui constitue l’aboutissement des travaux dégénérés des commémorateurs, en face d’un public militaire étonnamment esthète, ou plutôt avec lui, produit un tableau halluciné pas vraiment attendu dans un roman Warhammer 40,000, mais intéressant ; Fulgrim lui-même, toutefois, est trop facilement embrigadé dans les rangs de l’Hérésie d’Horus, comme tous ceux de ses pairs qui succombent, et, à ce stade, Graham McNeill me paraît achopper un peu sur cette difficulté typique de cet univers faf, qui transmute invariablement la déviance louable (selon nos critères libéraux, ou en tout cas les miens) en maléfice infâme (selon les critères propres à l'univers de Warhammer 40,000).

 

Le reste… C’est la grande histoire – les pièges sur Isstvan III et Isstvan V, le tournant révélateur de l’Hérésie d’Horus. Cela devrait être démesuré, épique, tétanisant, révoltant… Mais, non, ça ne m’a pas emballé plus que ça. Peut-être parce que l’auteur était alors beaucoup plus contraint par sa « bible » ? J’ai eu l’impression qu'il était un peu épuisé, oui… Il y a de bons moments – des trahisons impardonnables, des mutations terrifiantes, des actes de bravoure à la mesure des méfaits odieux. Et, oui, le combat entre Fulgrim et Ferrus Manus, certes… Mais sa résolution tragique ne m’a pas touché autant qu’elle l’aurait dû. Et, encore une fois, les scènes de batailles antérieures, pourtant bien moins épiques, m’ont fait l’effet d’être bien plus palpitantes. Incomparablement, à vrai dire. Cela doit sans doute, au moins pour partie, à la démesure des affrontements du système Isstvan, certes : on ne peut pas tout dire, il faut laisser le champ libre à d'autres auteurs, dans d'autres livres...

 

Ceci dit, même dans cette dernière centaine de pages un peu poussive à mon goût, le résultat reste plus qu’honorable – meilleur que First and Only en ce qui me concerne. Et, dans ce qui précède, il y a vraiment des trucs très bien ; pas seulement pour les amateurs de Warhammer 40,000, j’entends – dans la catégorie space op’ baston-mais-pas-con, ça me fait l’effet d’être dans le très haut du panier.

 

Et ça m’incite à noter sur mes tablettes le nom de Graham McNeill – parce que, du coup, sur la base des seuls six romans Warhammer 40,000 que j’ai lus, c’est certes peu, je me dois de relever qu’il a commis les deux qui m’ont le plus emballé pour l’heure (celui-ci et, antérieur, Les Faux Dieux, donc). Il y a peu, un camarade me disait que Dan Abnett était l’auteur qui avait le mieux compris et intégré cet univers ; c’est possible sur le long terme, mais, pour l’heure, me concernant, c’est bien Graham McNeill qui a su le mieux mettre en scène les ambiguïtés morales de cet univers cauchemardesque,  un point qui m'intéresse tout particulièrement, sans négliger le moins du monde les batailles et l’action pour autant, et sans non plus succomber aux facilités d'une écriture « professionnelle » (contrairement à First and Only, donc, par exemple) et distanciée.

 

Suite des opérations ? D’abord Ghostmaker, de Dan Abnett, dans la série des « Fantômes de Gaunt » ; et, concernant « L’Hérésie d’Horus », ce sera Descent of Angels, de Mitchel Scanlon… dont je n’ai entendu dire que du mal. Absolument partout. Pas sûr d’aller jusqu’au bout, dans ces conditions – mais ça ne me dissuadera pas de lire la suite a priori, car je sais qu’on y trouvera çà et là des romans tels que ce Fulgrim, certainement pas parfait mais tout de même bougrement enthousiasmant et qui remplit très bien son office.

Voir les commentaires

Nouvelles Orientales, de Marguerite Yourcenar

Publié le par Nébal

Nouvelles Orientales, de Marguerite Yourcenar

YOURCENAR (Marguerite), Nouvelles Orientales, Paris, Gallimard, coll. L’Imaginaire, [1938, 1963, 1978] 2016, 149 p.

Cela faisait des années que je disais vouloir lire Marguerite Yourcenar. Pour plein de raisons, ce nom revenait sans cesse, en lien avec telle autre lecture, ou telle autre encore – les Mémoires d’Hadrien, notamment, prennent la poussière depuis bien quinze ans dans ma bibliothèque de chevet. Mais les Nouvelles Orientales étaient un autre titre régulièrement croisé ici ou là – à vrai dire, je m’étais même procuré ce petit recueil relativement récemment, sous un prétexte futile : je savais que s’y trouvait une nouvelle d’inspiration japonaise (de la part d'une autrice qui consacrerait ultérieurement un essai à Mishima, un autre petit livre qui prend la poussière dans mes rayonnages)… Bah, un prétexte qui en vaut bien un autre, puisque j’ai enfin lu ce très beau recueil – mais tout récemment encore l’apologie par une camarade de « Comment Wang-Fô fut sauvé », la nouvelle introductive du recueil (mais seulement à partir de sa deuxième édition en 1963) et peut-être la plus célèbre, est sans doute ce qui m’a amené à sauter le pas, très concrètement ; alors merci beaucoup !

 

Il faut s’entendre sur ce titre de Nouvelles Orientales. Et sans doute en commençant par cette notion d’Orient, puisqu’elle a été déterminante dans ma lecture. C’est une conception très large : l’Orient de Yourcenar commence aux Balkans, sinon à la gare de l’Est. De fait, l’autrice avait alors beaucoup voyagé en Grèce et en Serbie, etc. : c’est le cadre privilégié de ces Nouvelles Orientales (six sur dix). L’Orient plus lointain – l’Orient tel qu’on le conçoit presque intuitivement – est finalement assez peu abordé ; le monde musulman, d’ailleurs, est ignoré, en dehors de la présence turque dans l’Europe méditerranéenne, reléguée de manière générale, quand elle est là, à un rang d’antagoniste. Au-delà, une nouvelle indienne, une chinoise, une japonaise (donc). Le recueil se conclut par ailleurs avec une nouvelle qui n’a absolument rien d’oriental : elle se déroule à Amsterdam, l’Orient n’y est qu’à peine envisagé, en trois mots, pour évoquer des voyages passés… Qu’importe : « La Tristesse de Cornélius Berg » offre un ultime reflet, autrement sombre, à « Comment Wang-Fô fut sauvé », ce qui suffit bien à justifier sa présence ici.

 

Ces Nouvelles Orientales, par ailleurs, sont essentiellement des contes. Marguerite Yourcenar puise dans la mythologie, le folklore, les légendes, les faits-divers, exceptionnellement les œuvres purement littéraires (en fait, cette dernière possibilité concerne précisément la nouvelle « japonaise » qu’est « Le dernier amour du prince Genghi », qui développe habilement un épisode passé sous silence dans le monumental Dit du Genji de Murasaki Shikibu, soit les circonstances de la mort du prince resplendissant…). Dès lors, avec quelques exceptions, la surnature y a régulièrement sa part, sous la forme d’un merveilleux édifiant (taoïste, chrétien, etc.), ou de la mythologie (indienne, grecque…), si le terme de « fantastique » ne paraît pas tout à fait convenir – encore que, parfois… Mais, de toute façon, certaines de ces histoires se passent très bien de ces manifestations impossibles – et les plus « réalistes » ne sont pas toujours les moins étranges ou grotesques. Mais tout cela en fait bien un titre qui a assurément sa place dans cette collection « L’Imaginaire », qui ne l’est parfois pas tant que cela (j’ai cru comprendre d’ailleurs que c’en était une des publications les plus populaires).

 

Il y a peut-être un revers à cette médaille : ces textes, si je suis persuadé qu’ils se suffisent à eux-mêmes, c’est une évidence, renvoient régulièrement à tout un univers de pensée qui nous est globalement étranger, et font parfois preuve d’une certaine érudition dont tous les lecteurs, votre serviteur parmi tant d’autres, ne disposent pas forcément. Cela ne gêne en rien le plaisir de la lecture au premier degré, disons, mais cela peut rendre plus délicate l’approche critique – en fait, c’est précisément le cas du « Dernier amour du prince Genghi » qui me paraît révélateur de ce fait : pour le coup, je disposais, au moins dans les grandes lignes, des clefs pour comprendre l’univers référentiel de cette nouvelle – ce n’est certainement pas le cas pour bien d’autres, par exemple les (deux) histoires renvoyant au personnage de Marko Mrnjavčević. Et si « Comment Wang-Fô fut sauvé », par exemple, a quelque chose d’universel, je me doute cependant que la connaissance du contexte spirituel et philosophique du conte, avant même son contexte historique, pourrait assez légitimement en modifier la lecture. Bon, ce n’est peut-être pas si problématique que cela (dans son « Post-scriptum », Marguerite Yourcenar elle-même donne quelques pistes… et semble avancer que le cas du « Dernier amour du prince Genghi » est, justement, assez à part) : la beauté des textes suffit de toute façon à emporter l’adhésion.

 

Or l’autre trait d’union de ces Nouvelles Orientales est bien sûr la pureté de leur style, d’une élégance classique emplie du souffle des vieux mythes et légendes. La plume de Marguerite Yourcenar est parfaitement appropriée à ces récits empreints d’une délicieuse majesté archaïque ; leur forme même incite à la récitation à haute voix, et c’était précisément ce qu’il fallait ici – et cela reste vrai même quand, assez régulièrement d’ailleurs, l’autrice enrobe son récit mythique d’un contexte contemporain, là des voyageurs qui s’édifient mutuellement, ici un autochtone un peu revêche, mais en même temps tout à fait désireux d’enseigner aux ignorants de passage les hauts faits antiques qui ont rendu immortel leur petit village perdu dans les monts et les forêts. La bascule entre ces deux univers est à vrai dire particulièrement savoureuse – et, dans tous les cas, l’extrême précision de la plume de l’autrice suscite un véritable festival de sentences parfaites, de celles qu’on est tellement tenté de citer, comme contenant en elles-mêmes, à elles seules, tout un univers, un récit à part entière et qui pourrait se suffire à lui-même.

 

Il serait vain, dans le cadre de ce blog, d’examiner chaque nouvelle une à une – d’autant que je n’ai probablement pas les épaules pour ce faire. Je suppose par contre que, d’une manière très bloguesque pour le coup, je peux cependant lister les textes qui m’ont le plus parlé… Si je devais n’en retenir que trois (le tiercé, c’est son dada), ce serait probablement les suivants, dans le désordre : sans surprise, « Le dernier amour du prince Genghi » est du lot, récit aussi malin que poignant, variation pertinente sur le chef-d’œuvre de Murasaki Shikibu – un récit totalement exempt de surnature, pour le coup, à la différence de « Comment Wang-Fô fut sauvé », le plus immédiatement saisissant de ces dix récits peut-être, le plus célèbre aussi je suppose, et la meilleure des introductions à ces Nouvelles Orientales ; ici, l'art sauve... mais cela ne sera pas toujours le cas. Je citerais enfin « La veuve Aphrodissia », histoire sombre et douloureuse, rude en même temps que bouleversante, où l’amour passionnel rejette avec vigueur les restrictions d’une pesante et bien souvent hypocrite moralité.

 

Mais il est bien d’autres textes saisissants, comme l’excessif et grotesque « Le Sourire de Marko », la belle fable « Notre-Dame-des-Hirondelles » et sa résolution bienheureusement syncrétique, ou encore ce cruel « Lait de la mort », qui contribue, avec quelques autres textes, à illustrer les malheurs mais aussi, plus exceptionnellement, les révoltes des femmes dans cet Orient historique qui est parfois tout autant le monde – sous la figure tutélaire, peut-être, de « Kâli décapitée », déesse céleste et putain terrestre, à qui le sage révèle la beauté des contradictions.

 

Les Nouvelles Orientales sont un superbe recueil, à la hauteur de la réputation de l’autrice. Je suis heureux d’avoir enfin entrepris de lire Marguerite Yourcenar, et il me faudra ne pas m’arrêter là – d’autres œuvres, immenses je n’en doute pas, attendent depuis bien trop longtemps que je les retire de mes rayonnages…

Voir les commentaires

First and Only, de Dan Abnett

Publié le par Nébal

First and Only, de Dan Abnett

ABNETT (Dan), First and Only, in ABNETT (Dan), Gaunt’s Ghosts, vol.1: First and Only – Ghostmaker – Necropolis, Nottingham, Games Workshop – Black Library, coll. Warhammer 40,000 – Gaunt’s Ghosts, [1999] 2016, [édition électronique]

C’est l’été.

 

(Je ne sais pas si vous êtes au courant.)

 

Et l’été, plus le Nébal dégouline de sueur, et gémit quand le Coca Zéro vient à manquer, plus il a envie de lire des trucs de bourrin.

 

Ça arrive.

 

L’été.

 

(Surtout…)

 

Bon, et là, mes camarades m’ont contraint et forcé (tu parles…) à me replonger dans l’univers de Warhammer 40,000 – cet univers délicieusement fasciste et qui sent le mâle. Et que j’adore. Très sincèrement. Là, je suis PJ depuis peu à Rogue Trader, ce qui m’a aussi donné l’envie de lire enfin Black Crusade… et, oui, de me remettre aux romans de la Black Library. Oui. Il y a quelque temps de cela (tiens, c’était l’été), je m’étais lu les quatre premiers volumes de la considérable saga « L’Hérésie d’Horus », et, ma foi, ça m’avait bien plu, dans l’ensemble. Suffisamment pour que je souhaite retenter l’expérience.

 

Cependant, si je m’y remets petit à petit (là, je suis en train de lire le cinquième volume, Fulgrim, de Graham McNeill, et pour le moment ça se passe très bien), j’avais quand même une vague frustration à l’égard de… ben, l’univers de cette série. Car elle décrit un moment clef (et qui s’étend pas mal) de l’histoire de Warhammer 40,000, mais, eh, justement, elle se déroule dix mille ans avant le quarante-et-unième millénaire – ce n’est donc pas vraiment l’univers arpenté dans les divers jeux de rôle et de figurines, etc., mais sa colossale introduction (ou préquelle si vous y tenez).

 

Là, j’avais justement envie de cet univers de jeu, avec l’empereur-charogne qui n’a pas bougé de son trône d’or depuis dix mille ans, et avec sa si charmante Inquisition, ce genre de choses – le véritable univers Warhammer 40,000, Facho++. J’ai fait appel à Ceux Qui Savent, lesquels, hors « Hérésie d’Horus », m’ont suggéré pour l’essentiel deux pistes : d’abord (et surtout ?), la série des « Fantômes de Gaunt », à vue de nez la plus connue de la Black Library avec, eh, « L’Hérésie d’Horus », et, moins ultra-militaire, la série « Eisenhorn » ; et, dans tous les cas, à la base du moins, c’est du Dan Abnett – probablement l’auteur le plus connu et vendeur de romans Warhammer 40,000.

 

À vrai dire, lire « Les Fantômes de Gaunt » me chatouillait depuis quelque temps déjà – c’est un titre que j’ai souvent croisé… Et, du coup, hop – avec l’omnibus de la trilogie originelle (dite ultérieurement de « La Fondation »), mais en version anglaise ; pas pour la pureté du style, hein, mais j’avais quand même souffert avec certaines traductions des premiers volumes de « L’Hérésie d’Horus », à l’époque, alors…

 

Et donc, aujourd’hui, First and Only – c’est-à-dire Premier et Unique (ah ?) dans la langue de Guillaume Musso.

 

Du gros space op’ militaire – la version avec des uniformes sympa en cuir, casquettes, galons, tout ça, plutôt que les grosses méga-armures des Astartes ; ça défouraille quand même pas mal.

 

Gaunt, donc – Ibram, de son prénom. Le bonhomme n’est pas un officier de la Garde Impériale comme les autres. Bon, déjà, c’est à la base un commissaire politique, alors on évitera de le faire chier sur la doctrine. Mais, en même temps, et c’est beaucoup plus singulier à vrai dire, tout fanatique de la cause impériale qu’il soit, Gaunt a un horrible défaut : il accorde de l’importance à la vie de ses hommes (on évitera de dire « à la vie en général », faudrait voir à pas déconner non plus). Ses collègues, et ses supérieurs, n’ont guère pour habitude de s’en embarrasser ; l’armée impériale est une énorme machine, elle compte des millions, peut-être des milliards de soldats divers et variés – dans un immense théâtre d'opérations à l'échelle de la galaxie ; autant dire qu’elle peut le plus souvent se permettre de sacrifier des régiments entiers, à ce stade simples objets statistiques ; et, a fortiori dans cet empire beaucoup trop grand et beaucoup trop complexe, même les statistiques, on a du mal à en tenir le compte. Alors où est le problème ? Il n’y a pas de problème.

 

La stratégie, pour certains officiers supérieurs, obéit en fin de compte à des principes agréablement simples : on envoie les pioupious au front par paquets de trouze, on écrase les rebelles/les xénos/les disciples infâmes des Puissances de la Ruine sans regarder à la dépense en vies humaines, et on monte en grade, suffit de ne pas manquer de respect à l’inquisiteur de passage. Le supérieur de Gaunt, là, c’est d’abord le Lord-Général Hechtor Dravere, et c’est un joyeux archétype de ces aimables philanthropes. Il y a littéralement « GROS CONNARD » écrit sur son armure. Et il a de l’ambition, le bougre – frustré de ne pas avoir hérité du méga-commandement de la croisade lancée contre les forces du Chaos dans les Mondes du Sabbat il y a déjà dix ans de cela, il est à l’affût du moindre avantage qui lui permettrait de monter, monter, monter, comme la sève, quoi (en tout bien tout honneur).

 

Gaunt n’a rien d’un tendre. Le bonhomme est à vrai dire plutôt froid. Mais il prend en compte la vie de ses hommes, oui. Dingue, ça… Faut dire, il ne s’agit pas de n’importe qui non plus ! Gaunt a fait ses premières armes avec les régiments d’Hyrkan de la Garde Impériale, et s’en est ma foi plutôt bien sorti, mais on l’a affecté depuis au régiment de Tanith – oui, « au », au singulier : le Premier et l’Unique. Car la planète Tanith s’est fait défoncer la gueule pile au moment de la Fondation du régiment – les Tanith qui en font partie, eh bien, sont les seuls Tanith qui restent… Raison de plus pour éviter de faire n’importe quoi avec leurs vies, hein ?

 

Mais, rassurez-vous, ils sont quand même beaucoup moins mignons que… des pandas mignons, disons.

 

Non, ce ne sont pas des pandas mignons.

 

Non.

 

Ce sont des militaires – et des bons. D’autant que, sous le commandement avisé de Gaunt, ils se sont fait une spécialité des opérations demandant, sinon du tact, du moins de la discrétion. Ils font de bons éclaireurs, et de bons chasseurs. Ils sont donc des fantômes, et ceux de Gaunt, à deux titres : leur monde est mort, et ils frappent sans être vus (dans l’idéal).

 

Dès lors, entre Gaunt et ses hommes, nous avons droit à absolument tous les clichés du film de guerre quand il se focalise sur une petite compagnie de frères d'armes. Bon, c’est le jeu… Notez, Dan Abnett ne s’en tire pas si mal : Gaunt est plutôt un bon personnage, et, à l’occasion, il parvient effectivement à sortir ses braves pioupious de l’anonymat des statistiques – ce qui devrait bel et bien être le propos, au moins pour partie. J’espère quand même que ça s’améliorera par la suite, parce que là c’est encore assez limite…

 

Quoi qu’il en soit, Gaunt a quelques soucis. En effet, comme le disait le Philosophe, « autant j'suis pas pas pour dire du mal des cons quand ça se voit, autant on va pas parler des cons sans faire un détour par les militaires ». Et, dans la Garde Impériale, il y a beaucoup de cons – de vrais gamins, en fait, à « l’honneur » chatouilleux. Dravere n’aime pas Gaunt – mais le régiment des Patriciens Jantins, notamment, et tout d’abord son chef Draker Flense, le hait purement et simplement ; on se doute qu’il y a une très mauvaise raison derrière tout ça, et, oui, bravo, vous avez exactement deviné laquelle (ce roman est incroyablement prévisible, dans son côté « formule », j'y reviendrai). Et ça dégénère bien vite : les régiments de la Garde Impériale se haïssent tellement, en fait, qu’ils sont prêts à saboter des opérations d’envergue pour régler leurs petits comptes de sales gosses – au point à vrai dire où c'est le roman lui-même qui devient un peu trop puéril.

 

Et ça, tout inquisiteur vous le dira, c’est mal.

 

C’est de l’hérésie.

 

Enfin… Tout bon inquisiteur vous le dira. Parce que – je frémis rien qu’à l’écrire, la suspicion d’hérésie pèse sur moi, et elle vaut comme de juste condamnation en vertu du saint principe de la présomption de culpabilité – il y a des bons inquisiteurs, et des mauvais inquisiteurs ; le mauvais inquisiteur… Bon, je vais pas vous refaire le sketch. Toujours est-il qu’il y a là un inquisiteur sacrément mauvais – et lié à Dravere. Et Gaunt, par des voies détournées, découvre l’existence d’un COMPLOT au sein de la Garde Impériale, du moins dans la croisade des Mondes du Sabbat – un complot qui pourrait dégénérer très vite, si les indélicats en question mettaient la main sur une découverte incroyable… Une arme secrète d’une puissance telle… qu’elle corromprait aussitôt qui serait assez fou pour en faire usage.

 

Et là, sachez qu’en parallèle je relis Le Seigneur des Anneaux, et que, bizarrement, Tolkien s’en tire beaucoup mieux que Dan Abnett, là.

 

Bizarrement.

 

Car, pour le coup, là aussi la formule est trop évidente, trop visible – parfois même agaçante, quand Dan Abnett abuse de son MacGuffin en multipliant les fins de chapitre en forme de pseudo-cliffhangers du genre : « Cette découverte est vraiment extraordinaire ! C’est terrible ! Je n’ose le dire ! » Et il n’ose le dire bien trop longtemps, très artificiellement – quand vient le moment de révéler la chose, du coup, ben, ça tombe forcément un peu à plat.

 

Et ce n’est hélas pas le seul procédé du genre. L’exploration récurrente du passé de Gaunt, et indirectement de ses ennemis (notamment pour ce qui est de la rivalité entre Gaunt et Flense…), produit le même effet.

 

Et la dimension « prophétique » de l’implication de Gaunt est aussi lourde que vous pouvez le supposer.

 

Enfin, les scènes de batailles sont très nombreuses (je savais à quoi m'attendre, hein, c'est le jeu, mais là c'est peut-être un chouia excessif quand même à mes yeux)... et pas des plus palpitantes, en fin de compte, ce qui est davantage problématique.

 

Oh, et je ne vous parle même pas de l'identité vach'ment surprenante du pion de l'inquisiteur.

 

Autant dire les choses, dès lors : ce premier tome des « Fantômes de Gaunt » n’est vraiment pas fameux. Ou pas très bon. Voire même limite mauvais. Bon, ça se lit raisonnablement bien, c’est fait pour, mais vraiment sans enthousiasme débordant. À ce compte-là, First and Only, me concernant, est clairement une déception – pas à la hauteur de la bonne réputation de ce cycle chez les amateurs de Warhammer 40,000.

 

Ce qui, cependant, ne me dissuadera pas de lire la suite – c’est l’été, et je suppose que la série a pu prendre son envol ultérieurement. Reste que je m’attendais à mieux – et que la licence Warhammer 40,000 peut faire bien mieux, sans l'ombre d'un doute ; d’ailleurs, comme je le notais plus haut, j’ai depuis entamé la lecture de Fulgrim, de Graham McNeill, et, pour le moment en tout cas, ça n’est pas seulement (bien, bien) meilleur, c’est tout à fait recommandable et palpitant – y compris les scènes de batailles, bien plus réussies. Et, à vrai dire, de manière générale, c'est autrement plus malin, même avec des bourrins d’Astartes pour personnages : il y a un fond, figurez-vous, et très intéressant. Le roman de Dan Abnett n'est pas tant malin que roublard, lui, et la connotation est tout autre…

 

Alors, First and Only ? Franchement, au mieux bof, et probablement même pas… La suite quand même un de ces jours, avec Ghostmaker (Les Fantômes dans la langue de Stéphane Bern). En en espérant davantage.

 

(Fach... Fait chaud, hein ?)

Voir les commentaires

Dersou Ouzala, d'Akira Kurosawa

Publié le par Nébal

Dersou Ouzala, d'Akira Kurosawa

Titre : Dersou Ouzala

 

Titre original : Dersu Uzala (Дерсу Узала)

 

Titre alternatif : L’Aigle de la taïga

 

Réalisateur : Kurosawa Akira

 

Année : 1975

 

Pays : URSS – Japon

 

Durée : 142 min.

 

Acteurs principaux : Maksim Mounzouk (Dersou Ouzala), Youri Solomine (Vladimir Arseniev)…

À LA RESCOUSSE D’UN GÉNIE

 

Dersou Ouzala est un film très singulier dans la carrière de Kurosawa Akira – et d’une très grande importance pour la suite des événements.

 

Dans les années 1970, le cinéma japonais, et son système des studios, sont en crise – à vrai dire, ladite crise avait déjà été bien entamée dès les années 1960. Kurosawa, qui tournait approximativement un film par an depuis le milieu des années 1940, rencontre à partir de Barberousse, en 1965, des difficultés pour monter ses nouveaux projets – d’autant que le public, la critique comme les sociétés de production, après l’avoir porté aux nues comme étant l’homme qui a révélé le cinéma japonais au monde avec Rashômon, tout en enchaînant les succès artistiques aussi bien que populaires, le public, la critique et les studios, donc, commençaient alors à le bouder pour son cinéma jugé « trop international ».

 

Après Barberousse, donc, qui constitue sa dernière collaboration avec son acteur fétiche devenu star, Mifune Toshirô, il lui faut attendre cinq ans pour sortir un nouveau film, Dodes’kaden (dans le contexte de la Yonki no kai, dont j’avais parlé en traitant de Kobayashi Masaki – un article qui peut éclairer la situation de Kurosawa Akira à cette époque) ; hélas, ce film, dans lequel le réalisateur s’était beaucoup investi, connaît un terrible échec commercial en même temps que critique – c’en est au point où Kurosawa, bien vite, ne peut absolument plus tourner au Japon… Artiste exclu de son art, aux abois, le réalisateur fait une tentative de suicide…

 

Le salut, de manière inattendue, viendra de l’extérieur – ce qui n’arrangera pas forcément la réputation de Kurosawa au Japon, pour un temps du moins. En effet, les quatre films suivants du réalisateur, tous séparés par cinq années à chaque fois, seront des financements internationaux – soviétique dans le cas qui nous intéresse, puis américains, par deux fois (Kagemusha et Rêves), et français (Ran). Dersou Ouzala est le premier de ces films « étrangers », et le plus « radical » sous cet angle, puisque le film est présenté comme soviétique, et a été tourné en Sibérie avec une équipe presque exclusivement soviétique, avec des acteurs russes et en langue russe, fait unique.

 

Mais justement : le succès du film en Occident, puisqu’il est applaudi aussi bien à Moscou qu’aux Oscars, a pu jouer un certain rôle dans l’entreprise ultérieure d’admirateurs américains, tels Francis Ford Coppola, George Lucas, Martin Scorsese et Steven Spielberg, visant à permettre à Kurosawa de continuer à tourner – ce qui débouchera cinq ans plus tard sur Kagemusha, film pour lequel le réalisateur japonais obtiendra (enfin ?) la Palme d’or (même si je tends à croire qu’elle récompensait plus une carrière que ce film en particulier). On est donc tenté de dire que Dersou Ouzala a sauvé le réalisateur.

 

L’IMPLICATION DE KUROSAWA

 

Pour autant, il ne s’agit pas d’un pur film de commande. Si le projet est véritablement né, en 1971, quand des producteurs russes ont démarché Kurosawa Akira, celui-ci, dont on sait qu’il prisait la littérature russe (plusieurs de ses films sont des adaptations de Dostoïevski, de Gorki…), avait lu et beaucoup apprécié, dans sa jeunesse, les livres largement autobiographiques de l’officier topographe Vladimir Arseniev qui sont à l’origine de Dersou Ouzala – l’acteur Youri Solomine, qui incarne Arseniev dans le film de Kurosawa, a même avancé que le réalisateur aurait songé, vers le début de sa carrière, à adapter ces récits mêlant l’aventure à l’humanisme, éventuellement en les transposant dans un cadre japonais.

 

Quoi qu’il en soit, Kurosawa a saisi cette occasion de tourner un autre film, un film « différent », et dans un cadre naturel magnifique – une atmosphère autrement plus respirable que celle des studios japonais en crise et d’un public nippon ingrat.

 

Par ailleurs, il s’accapare bien vite le projet : comme souvent, il est crédité en tant que coscénariste du film – et il épuise ses directeurs photo russes (il en a conservé un de japonais, comme une exception…), avec ses méthodes de tournage très perfectionnistes.

 

Il sait aussi résister aux mauvaises idées : on dit que les producteurs russes, en démarchant Kurosawa, avaient avancé que, « en toute logique », le rôle de Dersou Ouzala pourrait voire devrait être interprété par la star indissociable du réalisateur, Mifune Toshirô donc… Une idée au mieux saugrenue, au pire parfaitement ridicule (outre que les rapports entre le réalisateur et l’acteur étaient probablement compliqués depuis Barberousse) ; Kurosawa Akira ne s’est pas laissé faire, et a imposé à la production un acteur russe (et plus précisément touvain) encore amateur à l’époque, Maksim Mounzouk – un choix des plus pertinent, car l’acteur se montra brillant, et crevait l’écran dans ce film qui lui valut immédiatement une certaine célébrité.

 

DERSOU, D’ARSENIEV À KUROSAWA

 

Le film s’inspire donc des écrits de Vladimir Arseniev, des sortes de mémoires mais teintés du souffle de l’aventure, dans lesquels l’auteur, officier topographe, raconte ses expéditions dans l’Extrême-Orient russe, dans la première décennie du XXe siècle – le régime tsariste l’y avait dépêché, avec une troupe de soldats, pour cartographier ces régions mal connues, entre taïga et forêt, au nord de la frontière avec la Chine (et, à vrai dire, à l’ouest du Japon, l’archipel n’étant pas si loin, au fond – du moins sur une carte).

 

Là-bas, Arseniev a fait la rencontre d’un chasseur golde du nom de Dersou Ouzala – un ermite nomade, qui vivait seul depuis que la variole avait emporté sa femme et ses enfants, un homme très habile, et qui connaissait la région comme sa poche ; le topographe l’a embauché au service de son expédition, et le petit homme s’est avéré le meilleur des guides, faisant gagner beaucoup de temps à la petite troupe, lui apprenant quantité de choses utiles, et, parfois, sauvant purement et simplement la vie de ses membres, Arseniev au premier chef. Et c’est ainsi que s’est nouée une amitié extrêmement forte entre Arseniev, le scientifique, le civilisé, et Dersou Ouzala, l’homme sauvage au sens étymologique.

 

Telle est la base du film de Kurosawa Akira – qui s’appuie donc sur des faits authentiques, si au travers du récit qu’a pu en faire Arseniev. Mais le film commence en fait par la fin – quand Arseniev se rend dans une ville en construction, où la tombe de son ami Dersou Ouzala a disparu, emportée par les travaux en même temps que la forêt caractéristique de la région ; d’emblée, le personnage est ainsi confronté aux conséquences de ses propres travaux, d’une manière qui l’affecte profondément…

 

Après quoi le film revient sur les deux expéditions d’Arseniev dans la région, en 1902, puis en 1907 : dans la première, il rencontre Dersou Ouzala, et s’attache au chasseur golde, a fortiori après que celui-ci lui a sauvé la vie, dans la fameuse scène de la tempête, sans doute la plus connue du film, et à vrai dire un monument de l’histoire du cinéma en tant que telle.

 

Lors de la seconde expédition, cinq ans plus tard, les deux hommes se croisent à nouveau, dans l’immensité désertique de la taïga, et leur amitié devient plus solide que jamais. Mais les choses tournent mal pour Dersou Ouzala – qui craint d’avoir tué un tigre, geste funeste et supposé lui valoir la malédiction des esprits sylvestres, puis constate que sa vision a baissé, ce qui l’exclut de ce monde de la taïga, peu ou prou le seul qu’il ait jamais connu…

 

Le chasseur est bien contraint d’accepter l’offre d’Arseniev de le suivre à l’ouest, dans la ville de Khabarovsk, pour y prendre sa retraite, d’une certaine manière ; mais Dersou ne peut tout simplement pas se faire à la vie en milieu urbain, il ne peut pas comprendre ce monde où l’on vend l’eau et le bois, et il reprend enfin le chemin de la taïga – après avoir accepté un beau cadeau d’Arseniev, un fusil du modèle le plus récent, supposé pallier sa vue déficiente.

 

Par une cruelle ironie, ce fusil sera la cause de la mort du chasseur, en 1908 – un brigand l’a tué pour s’en emparer… Ellipse brutale, quand Arseniev se rend auprès du cadavre de son ami, enterré sans cérémonie dans la terre glacée – et nous savons, depuis le début du film, que cette tombe aura déjà disparu en 1910, autant dire le lendemain ou peu s'en faut…

 

LA NATURE SUBLIMÉE

 

De manière flagrante car très visuelle, Dersou Ouzala est d’abord un magnifique film sur la nature – un des plus beaux. Le film est tourné en extérieurs dans ces régions très rudes – à vrai dire, les conditions sont telles qu’elles ne facilitent guère le tournage (notamment semble-t-il lors de la fameuse scène de la tempête), d’autant que celui-ci est assez long (rappelons que le projet avait été initié quatre ans avant la sortie du film en salles) : Kurosawa Akira, avec son perfectionnisme caractéristique, et en bénéficiant par ailleurs de la couleur (sauf erreur, dans la filmographie du cinéaste, seul Dodes’kaden, précédemment, avait été tourné ainsi), sublime cette nature sauvage, dans sa majesté et sa beauté comme dans sa redoutable et intimidante violence. Le film abonde en plans magnifiques, qui opèrent comme une dialectique entre la splendeur écrasante du cadre naturel et l’aventure à hauteur d’homme – les plans larges alternant avec des plans plus resserrés et pas moins saisissants (là encore, voyez la scène de la tempête, notamment, où le son produit un effet similaire, les halètements des hommes se noyant dans le vent qui se lève).

 

Mais la beauté sauvage de la nature n’est pas qu’une affaire de contexte, elle imprègne aussi le propos du film, qui a une certaine dimension écologiste probablement pas si fréquente à l’époque. Ceci étant, elle doit beaucoup à la pensée animiste de Dersou Ouzala, qui a sans doute des échos dans la spiritualité japonaise et notamment le shintô. Pour le chasseur golde, tout, dans la nature, est « homme » : le soleil, le vent, la rivière – ou encore le feu, ou le tigre, auxquels il parle. Dans les premières occasions où il fait état de cette vision du monde, les soldats russes sont portés à ricaner – mais pas Arseniev, et, chez ses hommes, le sarcasme condescendant ne dure finalement guère. C’est que les Russes ne peuvent que constater l’harmonie entre Dersou Ouzala et le cadre naturel qu'il a fait sien – et cette harmonie est d’une certaine manière sa principale leçon aux soldats du tsar, et d’abord à leur chef Arseniev, le scientifique en tant que tel forcément éloigné de toute forme de pensée magique (dit-on).

 

Cependant, Arseniev, au fur et à mesure que le film progresse, est tout autant amené à prendre conscience que l’objet même de sa mission dans ces territoires sauvages consiste à faire reculer la Frontière vers l’est – il porte avec lui la civilisation, l’urbanisation, pour ainsi dire la négation même de tout ce qui fait le monde harmonieux de son ami le chasseur golde ; or celui-ci ne peut s’y faire, ainsi que son séjour en ville le démontre de manière particulièrement cruelle – et, ultime ironie, c’est le cadeau d’Arseniev, ce fusil dernier modèle qui représente à la fois la pointe de la civilisation et tout ce qu’elle implique à son tour de violence, humaine cette fois, c’est ce cadeau donc qui constituera le motif funeste de la fin du chasseur – tandis que la progression de la ville, dès le début du film, a entériné la fin dès lors inéluctable de son monde.

 

J’ai lu çà et là des critiques jugeant le propos du film naïf à cet égard, voire carrément niaiseux. Je ne peux pas adhérer à ce point de vue – et, pourtant, je ne suis vraiment pas porté à priser « l’harmonie » (blah, blah, blah), et, tout en ayant une certaine sympathie pour la cause écologiste, et même plus que cela, je ne peux tout simplement pas faire de la nature un absolu, « bon » en tant que tel. Mais, pour le coup, j’adhère sans peine au propos du film, car il se montre bien plus subtil qu’on ne l’a parfois dit à cet égard – et peut-être pas si unilatéral, d’ailleurs, même si cette vision du monde connaîtra d’autres échos dans la filmographie de Kurosawa (ainsi à la toute fin de Rêves – et, pour le coup, ça me parle alors beaucoup moins, même si j’ai forcément aimé ce film également).

 

UNE ODE À L’AMITIÉ

 

Mais Dersou Ouzala est au moins autant, et probablement davantage, une ode à l’amitié. Au cœur du film réside le lien très fort qui unit bientôt Vladimir Arseniev et Dersou Ouzala. La scène de la tempête scelle cette amitié, mais il ne faut pas s’y tromper : le sentiment qui rapproche les deux hommes ne tient pas seulement à la conviction de l’officier topographe d’avoir une dette envers le chasseur golde. Cela va par ailleurs au-delà de l’admiration pour ce chasseur si bien intégré dans son environnement ; Arseniev et ses hommes, à n’en pas douter, sont fascinés par l’étendue des connaissances de Dersou Ouzala, par l’extrême acuité de ses cinq sens, par son habileté au fusil, et peut-être plus encore par la « belle âme » dont fait toujours preuve le petit homme, mais cela va bien au-delà : comme l’amour, cette amitié ne relève finalement guère de la raison, et n’appelle pas forcément d’explications, vaines en tant que telles.

 

Qu’importe : le spectateur ne peut que frémir à ces scènes où les hommes se croisent ou se séparent, et les appels des deux, « Dersou ! », « Capitaine ! », puisque le chasseur n’appelle jamais son ami autrement (et Vova, le fils d’Arseniev, deviendra logiquement en son temps le « petit capitaine »), ces cris donc résonnent longtemps dans le crâne, avec quelque chose d’un enthousiasme délicieusement juvénile.

 

Mais, là encore, le tableau n’est peut-être pas si naïf qu’on pourrait le croire, car l’ode à l’amitié au cœur du film n’exclut cependant en rien la problématique plus douloureuse (et indubitablement réaliste) de l’incommunicabilité : le capitaine adore Dersou, Dersou adore le capitaine, mais leurs mondes respectifs, avec toute la meilleure volonté dont ils font chacun preuve quand ils s’égarent dans le territoire de l’autre, ces mondes donc sont résolument opposés, et mêmes hostiles. Les leçons du petit chasseur golde fascinent le topographe, mais la forêt et la taïga demeurent pour lui des environnements hostiles – l’objet de son travail, oui, mais sa vie (sociale, « normale ») est ailleurs, dans cette ville que Dersou ne peut tout simplement pas comprendre… Et il est dès lors contraint de fuir à son tour.

 

L’amitié liant les deux hommes n’y peut rien – d’une certaine manière, elle débouche en définitive sur un constat d’échec : le sentiment demeure, mais les faits n’autorisent pas cette amitié – et le très généreux cadeau d’Arseniev à Dersou qu’est ce fusil dernier modèle, et qu’on devine avoir attendu, contraint et forcé, le temps qu'il fallait, l’inéluctable décision du chasseur, ce cadeau donc scellera le destin de son nouveau propriétaire.

 

Aux joyeux « Dersou ! » qui parsèment le film répondent, dans la première scène et dans la dernière, le morne « Dersou... » chuchoté par un homme abattu par le constat que ses sentiments n’ont pu sauver son ami, n’ont jamais pu le faire, et ont peut-être même fait tout le contraire.

 

Demeurent les souvenirs – et ces appels : « Dersou ! », « Capitaine ! » On les entendra encore longtemps – peut-être même à jamais.

 

OÙ VOLES-TU MON AIGLE ?

 

Le statut singulier de Dersou Ouzala, dès lors, n’y change finalement rien : c’est un grand moment de la carrière de Kurosawa Akira, et, s’il me reste bien des films du cinéaste à voir, je le compte pour l’heure parmi mes préférés, ceux qui m’ont le plus touché.

 

Est-ce si improbable ? Kurosawa pouvait certes tourner des films ancrés dans la culture japonaise, mais, sans rien en renier, il a exploré dans son œuvre des thématiques universelles. Le personnage de Dersou Ouzala, magnifiquement incarné par Maksim Mounzouk (et Youri Solomine s’en tire très bien en face), ce personnage donc compte parmi les « belles âmes » que le cinéaste prisait, au nom de la vertu supérieure de l’humanisme. Quant à son regard sur la nature, s’il est probablement imprégné de toute une tradition spirituelle, il emprunte ainsi un véhicule tout aussi universel, et qui gagne peut-être même en acuité avec le passage des années.

 

Dersou Ouzala est bien un chef-d’œuvre – un film que je ne me lasse pas de voir et revoir.

Voir les commentaires

Issa Elohim, de Laurent Kloetzer

Publié le par Nébal

Issa Elohim, de Laurent Kloetzer

KLOETZER (Laurent), Issa Elohim, couverture et conception graphique [par] Aurélien Police, Saint Mammès, Le Bélial’, coll. Une heure-lumière, 2018, 124 p.

Douzième titre de la chouette collection « Une heure-lumière » des éditions du Bélial’, Issa Elohim de Laurent Kloetzer en est aussi le second titre francophone (après Dragon de Thomas Day… qui avait inauguré la collection !). C’est aussi, pour l’auteur, l’occasion d’approfondir un univers dont il nous avais déjà donné plusieurs aperçus, dans les romans Anamnèse de Lady Star (signé L.L. Kloetzer, et le seul de ces textes que j’ai lu) et Vostok, ainsi que dans plusieurs nouvelles. Le format novella « Une heure-lumière » permet à l’auteur de creuser davantage cet imaginaire personnel, dans un texte qui ne peut se permettre de délayer l’information.

 

C’est aussi, de manière assez marquée, un récit qui entre en résonance avec le monde d’ici et maintenant, en prenant place dans un futur proche censément indéterminé, mais technologiquement identique au nôtre, et lourd de crises et de débats affectant déjà nos sociétés. En l’espèce, ici, Laurent Kloetzer va prendre pour point de départ la crise des migrants/réfugiés, en illustrant les difficultés rencontrées par ceux qui fuient la guerre, l’oppression ou la misère pour se rendre en Europe… et se heurtent alors aux murs pas toujours si métaphoriques que leur opposent les pays européens – pas seulement ceux de l’Union, puisque, en l’espèce, c’est essentiellement la Suisse qui va nous intéresser, sans doute pas le plus accueillant des havres…

 

Valentine Ziegler est une journaliste free-lance, et elle est amenée à s’intéresser à ce qui se produit dans un camp de réfugiés en Tunisie. À vrai dire, ce n’est pas forcément tant la misère des migrants qui l’attire, dans un monde où celle-ci n’est jamais qu’une banalité de plus, aussi triste soit-elle, mais la rumeur voulant qu’un Elohim y ait fait son apparition. Les Elohim, pour ce que j’en sais, sont le trait d’union des divers textes cités plus hauts – des extraterrestres dont le nom même est chargé de connotations religieuses ; à vrai dire, le mystère les concernant est tel que leur statut même demeure irrémédiablement ambigu – le camp de la science y verra des extraterrestres, celui de la foi, des anges ou des messies ou des dieux. Ces êtres étranges apparaissent du jour au lendemain, et nouent alors un lien particulier avec les premiers hommes à les voir – autant d’apôtres, en fin de compte, mais il me faudra y revenir. Toutefois, leur statut surnaturel ou résolument aliène implique des manifestations d’un autre ordre, deux surtout : leur tendance à ne pas figurer sur les photographies ou les vidéos (sauf en cas de direct), situation qui peut avoir des conséquences fatales pour les spectateurs, et, surtout, le swap, c’est-à-dire le fait qu’ils disparaissent régulièrement, aussi soudainement qu’ils sont apparus, pour réapparaître presque aussitôt dans le voisinage.

 

Valentine Ziegler est fascinée par les Elohim – mais elle n’est pas bien certaine de ses convictions les regardant ; sceptique par profession, elle fait aussi preuve d’un besoin de croire autrement caractéristique, et qui peut affecter des personnages autrement en tous points opposés à elle, tel le politicien populiste suisse Boris Derivaz, d’une droite tellement dure qu’on devrait la dire extrême, dans un monde un peu moins « pudique » au regard des idées politiques. Tous deux se retrouvent associés dans l’entreprise visant à accueillir Issa en Suisse – car, de toute évidence, il est plus facile d’accorder l’asile à un extraterrestre qu’à un humain ; va pour ses trois compagnons, qui doivent rester auprès de lui – les autres resteront dans les camps, à attendre en vain, et bien trop longtemps.

 

Le désir de croire est pugnace – mais il n’est pas sans ambiguïtés ; Derivaz attend d’Issa une preuve que celui-ci prétend ne pouvoir lui accorder consciemment (qu’un swap se produise sous ses yeux) ; Ziegler, elle, doit bien faire avec les enquêtes contradictoires d’un journaliste américain très « fake news », et envisager la possibilité d’une imposture… que celle-ci implique tous les prétendus Elohim, ou, à une tout autre échelle et peut-être plus raisonnablement, le seul cas d’Issa, qui lui tient plus particulièrement à cœur. Auquel cas Issa, réfugié, puis messie, puis magicien ou plutôt illusionniste, ne serait jamais que la projection plus ou moins avouée des fantasmes, des désirs et des craintes de la journaliste, sur un corps étranger mais pas moins humain qui n’a guère d’autres ressources pour se sauver à défaut de sauver les autres, dans un monde qui ne prend de toute façon pas la peine de s’attarder sur les humains derrière les statistiques des réfugiés.

 

Des critiques lues çà et là ont pu regretter que la question des migrants ne soit qu’un point de départ, et que le point de vue la concernant soit celui des Européens, Valentine Ziegler au premier chef (car à la première personne), mais aussi Boris Derivaz, que son statut devrait en outre rendre détestable, et qui pourtant ne l’est pas tant que cela. Cette approche, au contraire, me paraît la plus pertinente, et la plus honnête. Et elle participe à n’en pas douter de la dimension essentielle de la novella (même si pas au point d’étouffer tout le reste en ce qui me concerne, donc), dimension qui a pu agacer (dans les mêmes papiers), à savoir une réflexion ambiguë sur le besoin de croire, de la part d’un auteur qui n’a pas fait mystère (si j’ose dire) de son sentiment religieux.

 

Ce sentiment, je ne le partage pas – si la possibilité d’une foi « abstraite », sur un mode disons déiste ou panthéiste, m’apparaît encore compréhensible (sans me convaincre pour autant, car, si je ne suis pas étranger aux troubles métaphysiques, loin de là même, et ça me torture plus qu’à mon tour, j’ai toujours eu la conviction que la foi ne faisait que décaler les difficultés sans les résoudre), la religion révélée et le culte m’ont toujours dépassé. Cependant, il serait trop simple d’évacuer tous ces questionnements sous trois quolibets de circonstances, et le traitement de cette thématique par Laurent Kloetzer me paraît très pertinent, et absolument tout sauf bigot ou niais.

 

Au-delà de la figure messianique qu’est censément Issa, cette novella me paraît au fond parler bien davantage des apôtres – témoins et fondateurs de cultes. Ce qui justifie d’ailleurs le point de vue « européen » de la novella, qui connaît un ultime et nécessaire bémol dans les toutes dernières pages : si Issa est bien un Elohim, sans même prendre en compte son caractère messianique qui en rajouterait alors une sacrée couche, il doit demeurer incompréhensible – ce qui est le cas de tous les Elohim, et ressort notamment de leur incapacité à communiquer ce qu’est au juste « l’Arcadie » dont ils sont censément issus (ce qui, en même temps, constitue une métaphore du caractère incommunicable de l’expérience des réfugiés, ou des difficultés qu’ils éprouvent à dire exactement d’où ils viennent, tant cette société et ce contexte, d’une certaine manière « naturels » pour eux, sont dès lors rétifs à la communication) ; d’ailleurs, la novella pousse l’incertitude à cet égard jusqu’à son terme, et c’est très bien ainsi. Mais si Issa n’est pas un Elohim, son point de vue reviendrait, pour un illusionniste, à rompre lui-même sa propre illusion…

 

Mais il y a donc les apôtres, plus ou moins conscients. Les trois compagnons d’Issa pourraient en être – mais de ces apôtres discrets, qui ne parlent que peu et n’écrivent pas ; car on ne le leur demande pas, peut-être – sauf dans les toutes dernières pages de la novella, très fortes, d’autant plus fortes à vrai dire. Leur indétermination (parce que Valentine Ziegler et Boris Derivaz ne s’intéressent au fond pas à eux, ils ne sont que les silhouettes vagues qui accompagnent par la force des choses le mystérieux et charismatique Issa), leur indétermination donc pourrait tout aussi bien en faire des larrons sur le Golgotha (d’autant que de trois ils sont bien vite deux) : ils appartiennent nécessairement à l’image, ou à l’icône, devrait-on dire, sans que l’on ne sache rien d’eux.

 

Mais la journaliste et le politicien ont un autre rapport à Issa, qui relève bien davantage de la foi, mais en même temps accompagnée d’un nécessaire discours de justification qui se doit d’envisager la possibilité de la remise en cause, et qui pourtant a bien du mal à s’en dépêtrer – cela va au-delà de ce Thomas proverbialement sceptique (et si peu convaincant), plutôt du côté du fondateur d’Église Paul… ou, davantage encore je le crois, plus tard, d’un père de l’Église non canonisé, d’une figure plus ambiguë au-delà des figurations canoniques des évangélistes ou de Paul : ce Tertullien qui croyait parce que c’était impossible.

 

Je raconte peut-être (probablement ?) des bêtises. Mon incompréhension du sentiment religieux, de manière générale, et ma culture religieuse plus que limitée, du coup, ne me facilitent pas la tâche – peut-être m’interdisent-elles même de vraiment appréhender le propos de cette novella, qui cultive de toute façon l’ambiguïté, de manière assez subtile, bien plus en tout cas qu’on ne l’a parfois dit. Quoi qu’il en soit, je compte cette approche, dans le fond comme dans la forme, parmi les qualités de cette novella que j’ai beaucoup aimée.

 

Elle a cependant un défaut, je crois, mais que je vais avoir du mal à expliquer… Un sentiment pas si fréquent chez moi m’a en effet saisi en retournant la dernière page : un goût de trop peu… Qui n’a rien à voir avec cette ambiguïté dont je parlais à l’instant, ou plus globalement au fait que nous ne savons rien de plus, concernant les Elohim, après la lecture du livre qu’au moment où nous l’avons entamé. Ceci, ça fait partie du propos, et c’est pertinent. Mais je ne peux pas me départir de ce sentiment qu’il manque quelque chose, ici… Quoi ? Je n’en ai franchement aucune idée. Mais, pour le coup, je me suis demandé si ce format de la novella, légitimement prisé par l’auteur, comme par beaucoup d’autres en science-fictionnie, était vraiment pertinent ici. Critique qui ne porte guère ses fruits, puisque je suis dans l’incapacité la plus totale de déterminer ce qui manque au juste.

 

Dès lors, même en prenant en compte ce vague sentiment d’insatisfaction pour ce qu’il est, le fait demeure : avec Issa Elohim, Laurent Kloetzer a livré une très bonne novella, qui fait honneur à cette collection riche d’excellents textes. Sans aller jusqu’à le hisser au niveau de mes « Une heure-lumière » préférés (L’Homme qui mit fin à l’histoire, de Ken Liu, Cérès et Vesta, de Greg Egan, 24 vues du Mont Fuji, par Hokusai, de Roger Zelazny…), ce récit bien conçu, bien écrit, riche et subtil, m’a largement convaincu (et, disons-le, constitue un titre autrement satisfaisant que le seul texte francophone précédent de la collection, le Dragon de Thomas Day).

Voir les commentaires

Notre Hikari Club, d'Usamaru Furuya

Publié le par Nébal

Notre Hikari Club, d'Usamaru Furuya

FURUYA Usamaru, Notre Hikari Club, vol. 1, [Boku no Hikari Kurabu ぼくのひかりクラブ], traduction [du japonais] et adaptation par Naomiki Sato et Marie-Saskia Raynal, [s.l.], IMHO, [2011] 2017, 200 p.

Notre Hikari Club, d'Usamaru Furuya

FURUYA Usamaru, Notre Hikari Club, vol. 2, [Boku no Hikari Kurabu ぼくのひかりクラブ], traduction [du japonais] et adaptation par Naomiki Sato et Marie-Saskia Raynal, [s.l.], IMHO, [2012] 2017, 192 p.

Je me sens un peu tout con, là – parce que je vais faire les choses à l’envers, bien obligé. En effet, je vais vous parler d’une BD qui est une préquelle à une autre BD… que je n’ai pas lue. J’aurais pu me renseigner plus avant, au moment de l'achat, mais je me suis fait avoir par la proximité des titres et les vagues souvenirs que j’avais de l’interview de l’auteur dans le n° 2 d’Atom (le premier que j’ai lu) ; l’auteur, en l’espèce, étant Furuya Usamaru, dont je vous avais déjà parlé il y a quelque temps de cela pour une autre série en deux tomes, Je voudrais être tué par une lycéenne. Quand j’ai réalisé le souci, j’ai bien essayé de me procurer la BD originelle, parue chez le même éditeur que cette préquelle, IMHO, mais j’ai fait chou blanc… Bon, peut-être n’est-ce pas si problématique en vérité – je ne sais pas, ceux qui savent pourront me contredire…

 

À l’origine, il y avait donc Litchi Hikari Club – et ce n’était pas une bande dessinée, mais une pièce de théâtre, créée en 1985 par la troupe barrée du Tokyo Grand Guignol, avec un matériel promotionnel signé Maruo Suehiro. Le mangaka Furuya Usamaru, séduit par l’expérience, a obtenu de l’adapter en bande dessinée vingt ans plus tard, sous le titre donc de Litchi Hikari Club, en 2005-2006. Le succès a été au rendez-vous, qui a suscité de nouvelles déclinaisons, en série animée (2012) et en film live (2016). Mais Furuya lui-même n’en avait pas fini avec cette histoire qui l’obsédait, et, en 2011-2012, avec l’accord des créateurs, il avait publié en revue une préquelle, intitulée Notre Hikari Club, et c’est donc la BD dont je vais vous parler aujourd’hui, parue en français chez IMHO fin 2017, en deux volumes.

 

Nous sommes dans la ville de Keikô – une cité industrielle gangrenée par la pollution, et dont le ciel est invariablement obscurci par les fumées d’usines. On n’y trouve pas moins des gamins qui jouent dans les bâtiments abandonnés, comme partout. Trois écoliers, Tamiya, Kanéda et Daf, sont inséparables – et Tamiya est « leur chef », tout naturellement : c’est ce gamin merveilleusement brillant et péniblement charismatique, qui focalise presque malgré lui l’attention, comme il y en a dans toutes les cours de récréation. Ceci étant, il est très gentil, et pas du genre à se vanter ou à abuser de son autorité naturelle – ses sentiments pour ses deux comparses sont sincères. Et, à son initiative, ils créent, comme tous les gamins, un club, leur club, en forme de plus ou moins société secrète, le Hikari Club – qui a sa base, forcément secrète aussi, dans une usine abandonnée, un terrain de jeu idéal, où s’entraîner à la fronde, ou jouer aux échecs, ou se raconter des histoires et faire de grands projets…

 

Mais l’affaire tourne mal, quand un petit nouveau à l’école découvre l’existence du Hikari Club et obtient de l’intégrer (il sera suivi par d’autres encore). Tsunékawa a tout du petit génie – y compris la psychopathie. Et il joue encore mieux aux échecs que Tamiya. Si le nouveau venu se montre tout d'abord discret, il n'en subvertit pas moins progressivement le Hikari Club – et si Tamiya en demeure le chef nominal, dans les faits c’est le petit garçon à lunettes qui le dirige véritablement. Et, avec lui, le Hikari Club va prendre une tout autre tournure…

 

Tsunékawa ne veut pas grandir – il ne veut pas devenir un de ces haïssables adultes. Sa fascination pour la figure du jeune empereur romain Héliogabale l’amène à imposer au Hikari Club un projet visant à conquérir le monde quand il atteindra l’âge symbolique de 14 ans. Pour ce faire, ils vont construire ensemble un grand robot ! Un vrai robot – car Tsunékawa est un génie, oui, et sait s’entourer d’éléments efficaces, comme le petit programmateur que tout le monde appelle Calcul…

 

Mais le projet va au-delà – car la seconde figure tutélaire de Tsunékawa est... Adolf Hitler. Insidieusement, Tsunékawa, bientôt l’empereur Zéra, subvertit le Hikari Club avec une idéologie mais aussi bien une esthétique ouvertement fascistes ; l’innocent Hikari Club devient une société secrète insurrectionnelle en forme de mini-dystopie, dont les membres vouent une adoration inconditionnelle à Zéra, savamment entretenue par des rites variés et un discours habilement conçu – ce qui passe entre autres par l’apprentissage de l’allemand (en mode aboiements), l’appel et la répétition quotidienne des mêmes dix commandements conçus par Zéra, etc. Les costumes des petits garçons, déjà étonnants au départ, évoluent avec l’entrée au collège – ils incarnent alors un fantasme fétichiste et SM cuir, qui doit beaucoup aux SS…

 

À vrai dire, la sexualité, ou l’éveil à la sexualité, est forcément de la partie – avec cette dimension sadomasochiste. Cependant, la BD met avant tout l’accent sur les questions de genre et l’homosexualité – Raïzo se considère comme une fille, et forcément la plus jolie, tandis que le sadique Jaïbo suce quotidiennement Tsunékawa dès les toutes premières montées de sève. Le trait particulièrement fin de Furuya Usamaru, qui pour le coup emprunte peut-être à Maruo Suehiro, une de ses influences majeures et qui avait eu son rôle dans le Litchi Hikari Club originel, tend d’ailleurs à appuyer sur une certaine androgynie chez ces enfants qui deviennent adolescents : ces petits garçons ont ainsi tous quelque chose d’efféminé. Je dois avouer que je ne sais pas vraiment que penser de cette orientation… Cependant, cette société demeure dans les faits très masculine, l’absence des filles se fait malgré elle sentir – et le robot Litchi, qui devait conquérir le monde au nom de Zéra, se voit confier une mission prioritaire moins ambitieuse : enlever des filles…

 

Zéra n’est pas là pour rigoler. La soumission inconditionnelle du Hikari Club à ses fantasmes puérils dégénère bien vite – humiliation, automutilation, enlèvement, séquestration, torture, meurtre… La société secrète enfantine devient bien vite une association criminelle, quelque part entre la secte fanatisée et le groupuscule terroriste d’extrême droite.

 

Tamiya finit par s’en rendre compte – lui qui demeure le chef nominal du Hikari Club, mais n’en est pas moins soumis de longue date aux diktats de Zéra, comme les autres, sans davantage trouver à y redire. La rébellion n’est pas totalement absente chez lui – mais tient-elle avant tout à son bon fond, supposé, ou à sa jalousie de dépossédé, plus que probable ? La pulsion de la soumission et de l’obéissance inconditionnelle au chef, la lâcheté aussi, car ce ne sont pas tout à fait les mêmes choses si elles sont liées, sont cependant de la partie en égale mesure…

 

Tout cela est extrêmement glauque. Bon, on le sait en s’y engageant, hein – même sans la référence à Litchi Hikari Club. Mais, oui, pour le coup, c’est assez rude – et si le premier volume s’en tient à une approche globalement « psychologique », le second est autrement plus explicite, pour la violence comme pour la sexualité. Il y a notamment une scène d’automutilation parfaitement horrible et qui, je l’avoue, m’a fait détourner, euh, les yeux. Ce qui ne m’arrive pas souvent, même si je me souviens encore en frissonnant d’une séquence particulière du deuxième volume des Carnets de massacre de Kago Shintarô (même s’il s’agissait là de gore rigolo).

 

Mais cette bande dessinée est d’abord et avant tout perverse sur un plan psychologique, oui. À la lecture de Notre Hikari Club, à tort ou à raison, je me suis vaguement souvenu de ce que j’avais pu lire ou voir à propos de certaines expériences psychologiques un tantinet borderline, celle de Milgram, celle de Stanford, celle, surtout, dans un contexte encore plus problématique mais faisant directement référence à la gestation d’un courant fasciste chez des adolescents, celle donc de la Troisième Vague. La seule autre BD de Furuya Usamaru que j’ai lue, Je voudrais être tué par une lycéenne, était focalisée sur des problématiques psychologiques ou psychiatriques – peut-être est-ce aussi pour cela que j’ai été amené à avoir ces références en tête.

 

Ceci dit, puisqu’on en est aux références, je ne peux pas m’empêcher de remarquer combien Notre Hikari Club, à certains égards, constitue un reflet glauquissime du point de départ de 20th Century Boys, d’Urasawa Naoki. Attention, hein : le terme « référence » pourrait induire en erreur, je ne prétends pas qu’il y ait quoi que ce soit de conscient ici – d’autant que la pièce de théâtre Litchi Hikari Club est antérieure de quinze ans à la série d’Urasawa. On est même en droit de se demander, si ça se trouve, si ce ne serait pas Urasawa qui aurait été inspiré par la pièce du Tokyo Grand Guignol ? Il y a même le robot, après tout... Bon, je dis peut-être des bêtises, dans un sens ou dans l'autre, mais, en tant que lecteur, très ignare par ailleurs, je ne peux pas évacuer totalement ces ressemblances, et c'est sans doute ce qui compte. À grande échelle, Zéra n’est peut-être pas aussi inquiétant qu’Ami (dans le contexte du moins de cette préquelle, il en va peut-être autrement dans Litchi Hikari Club), mais, à un niveau plus micro, il se montre d’une perversion bien plus outrancière et frontale – la société en gestation elle-même est cauchemardesque, pas seulement l’aboutissement apocalyptique ; la dystopie est déjà là, au niveau de la simple bande de gosses – bien suffisamment concrète et terrible en tant que telle… Si c’est bien d’un reflet dans un miroir qu’il s’agit, il en résulte un tableau bien plus glauque de l’enfance et de la perversion, qui a quelque chose en même temps d’un grand éclat de rire cynique et/ou sadique, bien dans la manière du personnage de Jaïbo…

 

Tout cela participe de la réussite de la BD – il ne s’agit pas pour autant de crier au chef-d’œuvre : Notre Hikari Club fonctionne très bien sur le moment, mais je doute un peu que cette BD me laisse un souvenir très persistant. La lecture complémentaire de Litchi Hikari Club s’impose sans doute pour mieux trancher cette question. Mais le présent manga bénéficie d’une force indéniable dans ses dimensions de cauchemar pervers – de dystopie fasciste en culottes courtes (et casquettes de cuir).

 

Une petite déception, tout de même, concernant le dessin – que j’ai trouvé moins convaincant que dans Je voudrais être tué par une lycéenne, laquelle BD bénéficiait notamment d’une grande astuce dans le character design ; Notre Hikari Club use à l’évidence de procédés semblables (la mèche d’untel, la gestuelle de tel autre, la bouche de tel autre encore…), mais avec moins de réussite. Les décors sont très bons, mais cette BD se focalise quand même bien davantage sur les traits des protagonistes, sur un arrière-plan généralement minimaliste, approche qui m’a bien moins convaincu. Par ailleurs, le choix d’un trait particulièrement fin renvoie peut-être à Maruo Suehiro, mais, pour le coup, le champion de l’ero guro se situe indéniablement à un tout autre niveau.

 

Mais l’expérience, si c’est bien de cela qu’il s’agit, en valait la peine, oui. Il me faudrait, maintenant – et donc un peu tardivement – lire Litchi Hikari Club… Bon, on verra si j’arrive à mettre la main dessus.

Voir les commentaires

Adventures in Middle-Earth : Player's Guide

Publié le par Nébal

Adventures in Middle-Earth : Player's Guide

Adventures in Middle-Earth : Player’s Guide, Sophisticated Games – Cubicle 7, 2016, 224 p.

Adventures in Middle-Earth est l’adaptation aux règles de D&D5 de la gamme de L’Anneau Unique. J’ai eu l’occasion de livrer pas mal de chroniques concernant ladite gamme, témoignant de mon enthousiasme à son égard, mais aussi d’un vague scepticisme concernant le système, parfois – mais vague : rien de rédhibitoire, comme je voyais les choses. Depuis, cependant, j’ai eu l’occasion de lire bien des retours d’expérience, et peu ou prou unanimement critiques à l’encontre de ce système. En sens inverse, j’ai lu bien des avis favorables sur ce portage D&D5

 

Ce qui n’avait rien d’évident ? Si Le Seigneur des Anneaux et compagnie ont eu une certaine influence sur la création et le développement de Donjons & Dragons, il n’en demeure pas moins que les optiques générales, des romans d’une part, des jeux de l’autre, étaient très différentes. Le cas de la magie est typique, mais cela va bien au-delà. Ceci, sans même envisager nécessairement la question du dungeon crawling, au passage… Mais les lecteurs, maîtres et joueurs, semblaient donc tous louer Adventures in Middle-Earth, pour ses mécaniques bien pensées qui ne dénaturent pas l’univers tolkiénien, tout en permettant de jouer dans cet univers sur la base d’une mécanique éprouvée.

 

Bon, cela tient aussi à ce qu’il y a beaucoup de fans de D&D5… Pour ma part, je ne sais pas – encore. Comme je l’avais noté il y a quelque temps de cela, la lecture du Player’s Handbook ne m’avait pas totalement convaincu, et m’avait même un peu… « effrayé » ? Mais il s’agissait bien de mettre mes préventions de côté – d’autant que certaines, et même les principales (concernant la magie), n’auraient probablement pas la même portée dans le contexte d’Adventures in Middle-Earth

 

Il me fallait donc lire cette gamme, en commençant par le commencement, le Player’s Guide. Attention : contrairement à ce qui se produit pour D&D5 avec le Player’s Handbook, le Player’s Guide d’Adventures in Middle-Earth ne constitue pas en tant que tel un « jeu complet ». Déjà, parce que les règles génériques de D&D5, concernant la mécanique de base, le combat mais aussi l’évolution des personnages, ne figurent nulle part ici – cependant, la licence adéquate permet de trouver ces règles gratuitement et légalement en ligne, par exemple . Ensuite, parce que ce Player’s Guide est doublé d’un Loremaster’s Guide qui, contrairement à ce qui se produit avec le Dungeon Master Guide de la gamme générique, est, sinon indispensable, du moins très utile pour le MJ (background beaucoup plus approfondi, bestiaire, expérience, etc.), mais j’y reviendrai en temps utile.

 

Le Player’s Guide a donc une focalisation particulière – double, en fait : la majeure partie du livre porte sur la création de personnages, mais les derniers chapitres, plus brefs, portent sur les systèmes spécifiques au jeu tolkiénien, largement repris de L’Anneau Unique : voyages, corruption, audiences, et phase de communauté.

 

Commençons par la création de personnages. Elle reprend les principes globaux de D&D5, mais, dans le fond comme dans la forme, il s’agit bien de s’adapter à l’univers particulier de la Terre du Milieu, qui ne tolèrerait pas certaines races, classes, etc. Globalement, l’adaptation me paraît pertinente – même si certaines règles spécifiques « magiques » me paraissent encore un peu trop « magiques » ; cependant, on trouve généralement dans les écrits de Tolkien de quoi les justifier. Dans l’ensemble, c’est plutôt bien fait, et parfois malin.

 

En fait de races, nous avons ici des cultures – et, chose appréciable, bien plus que dans L’Anneau Unique, du moins dans sa forme basique, même si le cadre de jeu, à ce stade, demeure celui des Terres Sauvages (d'autres suppléments étendent ce cadre à l'ouest et au sud). Les races non humaines sont relativement limitées, puisqu’on trouve une seule culture naine (mais elle se dédouble, en fait), une seule culture elfique (les elfes de la Forêt Noire – tant pis pour les hauts-elfes de Fondcombe, notamment) et une seule culture hobbite (celle de la Comté, bien sûr). Nous avons par contre droit à huit cultures humaines – qui proviennent pour certaines de la gamme basique de L’Anneau Unique, centrée donc sur les Terres Sauvages, mais aussi, cette fois, de suppléments ultérieurs (et parfois pas encore traduits, comme les hommes de Bree ou les cavaliers du Rohan). Ce choix est appréciable, et la présentation de ces différentes cultures est à la fois synthétique et inspirante, avec des traits marqués sans être non plus outranciers.

 

Complément des cultures, les classes. Transposer directement celles de D&D5 aurait été malvenu – et pas seulement pour les classes magiques, ici tout bonnement inenvisageables. Du coup, Adventures in Middle-Earth propose six classes spécifiques, lesquelles, au gré des spécialisations, se subdivisent ensuite en deux branches chacune (trois dans un cas). Les scholars sont des érudits, et souvent (hum) des guérisseurs, sur un plan tristement pragmatique ; les slayers (ce nom me fait quand même tout bizarre…) sont des combattants plus ou moins barbares ; les treasure hunters sont une classe de roublards, comprenant agents et cambrioleurs – si ce deuxième versant renvoie évidemment à Bilbo, cette classe, de manière générale, comme d’ailleurs celle qui précède, témoigne des difficultés qui persistent à vouloir intégrer dans le contexte de la Terre du Milieu des concepts extérieurs « pas très héroïques (au sens moral) », et sans doute faut-il particulièrement, ici, tenir compte des règles concernant la corruption… Les wanderers sont en gros des rôdeurs, beaucoup moins problématiques à cet égard ; les wardens ont pour fonction de défendre leur communauté, que ce soit par le conseil politique (même difficulté potentielle, quand la manipulation est en jeu) ou façon barde, voire avec quelque chose de plus martial, mais plutôt au niveau stratégique ; la tactique et le combat militaire sont en effet l’apanage de la dernière classe, la plus… classique, celle des warriors. À mon sens, ce chapitre (volumineux) demeure le plus problématique, d'autant qu'il répercute dans Adventures in Middle-Earth la multiplicité des règles spéciale associées à la progression des personnages dans Donj’ – un trait caractéristique du vénérable ancêtre et du jeu à classes et à niveaux. Je regrette un peu que beaucoup de ces règles spéciales, même adaptées au contexte de la Terre du Milieu, soient d’ordre tactique et martial – il y a heureusement des exceptions, mais j’ai tout de même l’impression, ici, qu’Adventures in Middle-Earth adopte une optique plus « combat » que L’Anneau Unique

 

La définition du personnage ne s’arrête pas là : il faut y associer tout d’abord les vertus, qui sont essentiellement culturelles, et qui personnalisent au travers de nouvelles règles spéciales ; les personnages humains commencent avec une vertu issue de leur propre liste, à la différence des nains, des elfes et des hobbits, mais, après cela, tous les personnages peuvent choisir de développer une vertu plutôt que d’augmenter leurs caractéristiques quand leur progression en expérience les y autorise.

 

Enfin, de manière moins « pragmatique », ouf, ça fait du bien tout de même, les backgrounds permettent d’attribuer aux personnages des « qualités distinctives » et des « spécialités » (pas vraiment d’ordre mécanique, donc, même si ça peut fournir un avantage ponctuel), mais aussi des traits d’espoir et de désespoir essentiels pour le roleplay, et qui ont une certaine importance au regard des règles de corruption. Notons au passage que l’on ne fait pas usage de l’alignement dans Adventures in Middle-Earth : ce sont ces éléments qui en tiennent lieu, dans un contexte où les personnages se doivent, au début du moins, d’être moraux, la progression de l’Ombre les amenant cependant presque inéluctablement à développer leurs plus regrettables penchants. Et on en revient au problème de la moralité de certaines classes et/ou sous-classes, sans doute faut-il bien y réfléchir avant de se lancer dans l’aventure…

 

Je passe sur le chapitre consacré à l’équipement, qui est très bien fait ceci dit, car il a le bon goût d’aller à l’essentiel, et de ne livrer de véritables développements que pour les objets, etc., spécifiques au contexte de la Terre du Milieu.

 

Reste donc quatre chapitres plus brefs, consacrés aux sous-systèmes spécifiques du jeu tolkiénien, et largement repris de L’Anneau Unique – aussi avais-je déjà eu l’occasion d’en parler dans de précédentes chroniques. Et, globalement, les mêmes impressions demeurent ?

 

Sur le papier, j’aime beaucoup le système des voyages – qui met vraiment l’accent sur un aspect caractéristique des romans de hobbits, central, même. Il est cependant à craindre qu’en jeu tout cela ne se montre bien trop lourd à gérer… Je tenterai tout de même l’expérience, le jeu me paraît en valoir la chandelle. J’ai l’impression que les responsabilités du PJ qui fait office de « guide » sont un peu déséquilibrées, par contre ?

 

Inutile de vraiment m’étendre ici sur la corruption – là encore un aspect fondamental du « légendaire » tolkiénien, avec une mécanique adéquate ; mais il faut peut-être relever que ce système (plus ou moins) d’attrition peut s’avérer assez sévère – c’est un point à intégrer dans le « contrat social » préalable à toute campagne, m’est avis, tout particulièrement auprès de joueurs donjonneux à qui ça risquerait de faire tout drôle…

 

Suivent les règles d’audience, dont, pour ma part, je ne compte pas faire usage. Je garderai sans doute un œil sur la table indiquant les « réactions initiales » de tel peuple envers tel peuple, ce qui me paraît important chez Tolkien, mais inutile de compliquer les choses au-delà.

 

Reste enfin les règles concernant la phase de communauté – simples, synthétiques, pragmatiques. J’ai tout de même le sentiment que cette phase devient plus intéressante au fur et à mesure que l’on, euh, « débloque », très vidéoludiquement, des sanctuaires, des garants et des entreprises de communauté ; mais, ici, on va à l’essentiel. Bon, c’est ce qu’il faut pour le début.

 

Bilan ? Eh bien… Je ne sais pas vraiment. Je suppose que le boulot est bien fait, hein – par ailleurs, le livre est d’une lecture agréable, très aéré, bien conçu (les illustrations, euh, bon, elles sont de qualité variable, on va dire – la hideuse couverture en témoigne, j'imagine... Mais, à tort ou à raison, je n’ai pas eu le même sentiment d’atmosphère de L’Anneau unique, si les teintes sont assez semblables (certaines illustrations en sont visiblement reprises, mais pas toutes, ai-je l’impression ? Je dis peut-être n’importe quoi…). Non, mon problème, ça demeure la base D&D5 – même en excluant la magie. Je suis un peu perplexe – un peu sceptique. Tout le monde dit que c’est très bien, c’est sans doute que ça l’est… Il me faudra tester ça – je suppose que c’est le seul moyen de vraiment apprécier les atouts et les inconvénients de cette mécanique. Mais je me demande tout de même si ça ne vaudrait pas le coup de relire L’Anneau Unique, même indubitablement bordélique (dans sa première édition en tout cas), même largement critiqué. Juste au cas où… Ceci dit, je vous parlerai prochainement du Loremaster’s Guide d’Adventures in Middle-Earth, qui me permettra peut-être de me décider un peu plus…

Voir les commentaires

Monster, vol. 1 (intégrale Deluxe), de Naoki Urasawa

Publié le par Nébal

Monster, vol. 1 (intégrale Deluxe), de Naoki Urasawa

URASAWA Naoki, Monster, vol. 1 (intégrale Deluxe), [Monsutâ kanzenban vol. 01 モンスター完全版01], [histoire coécrite avec Takashi Nagasaki], traduit [du japonais] et adapté en français par Thibaud Desbief, Bruxelles, Kana, coll. Big, [1995, 2008, 2010] 2015, 428 p.

Je retourne aux mangas d’Urasawa Naoki après une longue pause… et avec une autre série. Jusqu’ici, je vous parlais de 20th Century Boys, série qui a connu des hauts très hauts et des bas très bas – seulement, la récurrence de plus en plus marquée de ces derniers, et le sentiment que tout cela n’allait nulle part, m’avaient amené, la mort dans l’âme, à lâcher l’affaire avec le tome 10 « Deluxe »… Il n’en restait plus que deux, pourtant, mais je ne me le sentais pas, vraiment pas. Peut-être un jour y reviendrai-je… Mais pas tout de suite.

 

Cependant, je n’en avais pas forcément fini pour autant avec Urasawa Naoki – ne serait-ce que parce que mon scepticisme un peu navré concernant l’évolution de 20th Century Boys était partagé par d’autres lecteurs, qui ne manquaient cependant pas de louer d’autres BD de l’auteur, et surtout, de manière assez unanime, Monster ; plus récemment, une longue et très intéressante interview dans la revue Atom a enfoncé le clou, et je me suis dit que je pouvais bien tenter de nouveau de lire une BD de l’auteur, et que cette BD serait Monster.

 

Monster, au milieu des années 1990, est semble-t-il une BD qui a compté dans la carrière de l’auteur – car beaucoup plus personnelle, et beaucoup plus sombre aussi, que la plupart des mangas qu’il avait commis jusqu’alors, des mangas sportifs notamment, qui avaient remporté un immense succès au Japon. Monster, sous cet angle, était donc d’une certaine manière un pari, et même un sacré pari, et il s’est avéré payant : la BD a connu un grand succès à son tour, qui a aussi semble-t-il favorisé l’exportation des œuvres de l’auteur. On semble considérer, dès lors, que Monster est la série qui a ouvert la voie pour d’autres, comme 20th Century Boys, donc, mais aussi Pluto (une BD semble-t-il très bien notée, mais que je n’ai jamais osé lire, de peur que mon ignorance totale du matériau source chez Tezuka m’empêche de vraiment apprécier la chose…) ou plus récemment Billy Bat.

 

Mais Monster se singularise d’emblée par son genre et par son contexte. Si les trois autres séries citées comportent toutes des éléments relevant de l’imaginaire, et notamment de la science-fiction, Monster est, pour l’heure en tout cas, un thriller – il s’y passe assurément des choses très, très étranges, mais rien de frontalement fantastique ou SF dans l'immédiat.

 

Ensuite – et c’est un choix assez surprenant, pour le coup –, la BD se passe bien loin du Japon, en Allemagne, entre les années 1980 et 1990, avec la chute du mur pour point de pivot : les premiers épisodes prennent place en 1986, les suivants neuf ans plus tard – une grosse ellipse qui annonce celles de 20th Century Boys ? Ce pari de délocaliser l’intrigue était pour le coup très casse-gueule – mais je ne me sens vraiment pas de dire si Monster, à cet égard, sonne juste ou faux.

 

Notre héros est cependant un Japonais (faut pas déconner, non plus !), le Dr Tenma. Jeune et brillant chirurgien, il s’est expatrié et travaille dans une riche clinique de Düsseldorf, où il est de toute évidence promis à un brillant avenir. Car il n’est pas seulement doué, il est aussi conciliant. Il obéit aux ordres, se fait piller ses travaux de recherche sans sourciller… Bon, et il va épouser la fille du patron, aussi. Il est assez effacé, finalement... Poli, aimable...

 

Mais un drame se produit, qui lui fait ouvrir les yeux : une nuit, la direction ordonne au médecin de déprogrammer une opération pour s’occuper en urgence d’un chanteur d’opéra – l’ouvrier turc qu’il devait opérer, confié à des mains moins habiles, ne survit pas à ce changement de planning. Tenma perçoit alors seulement combien l’ambiance à l’hôpital est délétère – seul l’argent compte, et la réputation au seul prisme de l’argent. La direction se moque bien des patients – les supérieurs et les collègues de Tenma n’ont pas la moindre éthique – jusqu’à sa fiancée qui est d’un cynisme achevé ! (C’est à vrai dire un personnage beaucoup trop détestable à mes yeux, j’y vois la principale et peut-être la seule fausse note de ce premier volume…).

 

Une autre nuit, l’histoire semble se répéter. On amène en urgence à l’hôpital deux enfants – d’un couple de ressortissants de l’Allemagne de l’Est, qui venaient juste de franchir la frontière… et qui ont été sauvagement assassinés sous les yeux des petits ! La fille est psychologiquement affectée, mais le petit garçon est blessé par balle, et seul un chirurgien d’exception tel que Tenma est en mesure de le sauver… Mais voilà que la direction ordonne à Tenma de laisser tomber, et de s’occuper en priorité d’un autre patient – le maire de Düsseldorf ! Tenma refuse – pas de passe-droit pour les huiles, pas après ce qui s’est passé avec l’ouvrier turc ! Le bon docteur sauve le petit garçon… et le maire meurt dans la nuit. La carrière de Tenma est foutue – on ne le vire pas, il est trop utile pour cela, mais il n’a aucun espoir de progression, ses recherches ne donneront jamais rien faute d'appui, et sa fiancée le plaque aussitôt, et très salement, pour un collègue moins tatillon en matière de morale. Qu’importe ? Tenma, dans cette rébellion, a retrouvé l’âme du vrai médecin ; le sens ultime de son métier...

 

Mais un autre événement se produit bientôt – une série de morts mystérieuses qui affectent la direction et le personnel de l’hôpital. Ces décès très ciblés… arrangent en fait les affaires de Tenma, d’une manière totalement inattendue ! Il peut finalement faire carrière ! Ce qui ne manque pas d’éveiller les soupçons de la police, et notamment de l’intimidant détective Runge… Lequel ne dispose cependant pas du moindre élément à charge contre le jeune et brillant chirurgien japonais.

 

Tout ceci ? Un long, indispensable (et très habilement conçu) prologue – qui occupe la moitié de ce volume, soit, comme pour 20th Century Boys, le premier volume « standard » de la série : cette « intégrale Deluxe » rassemble dans chaque tome deux volumes de l’édition originale.

 

La série prend alors son envol, après une ellipse de neuf ans. Le monde a changé autour de Tenma – le mur est tombé, l’Union soviétique s’est effondrée, la guerre froide n’est plus. Lui ? Il est toujours ce brillant chirurgien, discret mais serviable, que ses patients adorent...

 

Mais la rumeur de meurtres inexpliqués dans plusieurs endroits en Allemagne parvient aux oreilles du chirurgien, qui est bien obligé, une fois encore, d’ouvrir enfin les yeux, lui qui était porté à les garder éternellement fermés. Cette fois, il ne s’agit pas de l’amoralisme d’éminentes figures de sa profession, mais bien de sa responsabilité personnelle. Ces meurtres, Tenma est amené à comprendre qu’ils ont peut-être été commis… par Johann, ce petit garçon qu’il avait sauvé neuf ans plus tôt ! Dès lors, n’a-t-il pas sa part de responsabilité dans les assassinats commis par son patient, qui n'a survécu que grâce à lui ? Il avait pourtant l’air si innocent – comme tout petit garçon de dix ans… Le remords, la crainte d’y être effectivement pour quelque chose, même si cette manière de s’accaparer la responsabilité des actes commis par son patient a sans doute quelque chose d’égotiste et d’invasif, tout cela incite le bon docteur à agir, quitte à sacrifier sa carrière (de toute façon menacée par l'enquête de police, qui rouvre opportunément). Mais la priorité est bien de retrouver la sœur du « Monstre » ; car elle est probablement la seule à même d’expliquer ce qui s’est passé. À ceci près qu’elle est amnésique, comme de juste – et placée dans une famille d’accueil qui n’a jamais pu se résoudre à lui révéler qu’elle a été adoptée, que ses parents biologiques ont été assassinés, et qu’elle avait un frère, de longue date disparu…

 

Je ne suis pas, de manière générale, très client du genre thriller. Laissé entre trop de mains médiocres, il a quelque chose de souvent bien trop mécanique à mon goût, a fortiori quand cette mécanique est très apparente, sans qu’il ne s’agisse pour autant véritablement de jouer de ce dispositif. Il y a certes des exceptions, chez les plus roublards et futés des maîtres du genre – un Hitchcock en tête, comme de juste. Avec Monster, pour l’heure en tout cas, Urasawa Naoki, par chance, se montre un de ces maîtres roublards et futés ; la mécanique est là, voyante, mais elle fonctionne admirablement bien – ce premier volume de Monster est le légendaire page-turner que l’on nous promet toujours dans le genre. Il est clair qu’Urasawa Naoki sait raconter une histoire – lui, et son compère Nagasaki Takashi, qui est discrètement de la partie, comme souvent. Et c’est d’une efficacité admirable – littéralement la BD que l’on ne lâche pas une fois qu’on l’a entamée, et qui, une fois la dernière page retournée, incite à se précipiter aussitôt chez son dealer de BD pour acquérir une dose de plus ; je vous parlerai du coup très prochainement de la suite, les tomes 2 et 3 dans un premier temps…

 

Mais l’habileté narrative d’Urasawa Naoki est en même temps d’ordre graphique. La finesse, la limpidité, la vivacité de son trait sont proprement admirables – comme elles le seraient plus tard dans 20th Century Boys, un point que je n'ai jamais mis en doute, et, je suppose, dans d’autres titres encore. Le style graphique d’Urasawa Naoki bénéficie d’une vraie personnalité, il est immédiatement reconnaissable, mais son principal atout réside dans cette admirable fluidité, qui n’est pas si commune dans le monde du manga – tout particulièrement au regard des scènes d’action. Le découpage précis mais sans esbrouffe s’associe à la clarté des situations comme à la très habile caractérisation des personnages pour donner un résultat impressionnant, qui emporte l’adhésion, tant tout semble couler sans effort – une « simplicité » qui ne vaut que pour le lecteur, car on devine derrière un travail très attentif de l’auteur. C’est remarquable, véritablement remarquable.

 

Autant dire que je suis très enthousiaste au sortir de ce premier volume « Deluxe » de Monster. J’ai vraiment beaucoup aimé, c’est bel et bien un modèle de thriller, très bien conçu, toujours fluide, toujours palpitant, animé par de bons personnages (la fiancée mise à part, trop caricaturale), et avec à l’arrière-plan un fond éthique d’une profondeur insoupçonnée. Ça se dévore de la première à la dernière page, et on réclame illico la suite – qui ne tardera pas, donc.

 

Demeure pourtant une crainte – celle que, sur la durée, Monster s’essouffle, à la manière de 20th Century Boys ; la déception serait alors à la mesure de l’enthousiasme initial… Espérons qu’il n’en sera rien – et gardons-nous de trop anticiper, ici : le plaisir de la BD, c’est d’abord ici et maintenant. Et, ici et maintenant, ce premier tome de Monster emporte sans peine l’adhésion.

 

La suite avec le volume 2.

Voir les commentaires

Projection privée, de Kazushige Abe

Publié le par Nébal

Projection privée, de Kazushige Abe

ABE Kazushige, Projection privée, [Indibijuaru Purojekushon インディヴィジュアル・プロジェクション], traduit du japonais par Jacques Lévy, Arles – Paris, Actes Sud – 10/18, coll. Domaine étranger, [1997, 2000] 2005, 189 p.

J’ai fait les choses à l’envers : après avoir lu et beaucoup aimé le pavé Sin semillas puis le très court Nipponia nippon, je suis retourné à la première publication française d’Abe Kazushige, Projection privée (et, sauf erreur, il n’y en a pas eu d’autre au-delà des trois citées). Ce livre a compté dans la carrière de l’auteur (alors âgé d’une trentaine d’années), en remportant un beau succès au Japon – clairement, c’est le livre qui l’a fait connaître.

 

Avec quelque chose d’opportun ? Projection privée paraît en 1997 – soit l’année suivant la parution d’un autre roman, très célèbre, et dont on ne peut pas ne pas parler en l’espèce : Fight Club, de Chuck Palahniuk. De fait, le roman d’Abe fait beaucoup, beaucoup penser à celui de l’écrivain américain, au point où c’en est un peu suspect… Plagiat, commentaire critique, pastiche, parodie ? Ou seulement l’air du temps, en toute... innocence ? Je n’ose pas trancher – même si je vais tâcher d’avancer quelques éléments dans cette chronique un peu désabusée. Mais les liens entre les deux livres me paraissent vraiment marqués, et j’ai vraiment du mal à envisager la possibilité qu’Abe Kazushige ait pu écrire son roman sans rien savoir de celui de Palahniuk. Or, je le crains, cela joue déjà en défaveur de celui d’Abe ; c’est que celui de Palahniuk est vraiment bon…

 

Projection privée adopte la forme d’un journal intime, tenu par un certain Onuma, projectionniste dans un cinéma de second ordre à Shibuya. Un boulot pépère – rien de très ambitieux, pour l’étudiant en cinéma qu’il était (comme l’auteur), même s’il lui offre, de manière discrète, les pouvoirs d’un démiurge secret, quand il insère dans les films qu’il projette des bandes issues d’autres films… Tiens, comme dans Fight Club, sauf erreur.

 

Mais Onuma a son côté sombre – je veux dire, au-delà de son goût douteux pour les chansons de Julio Iglesias (exégèses à la clef) : une certaine attirance pour la violence, et un certain talent pour ça. Une expédition punitive, à la requête d’un collègue jeune et falot, contre des lycéens décidément très mal élevés, en fait bientôt l’éloquente démonstration – il y en aura d’autres.

 

C’est qu’il a suivi le Cours. L’institution, fondée par le mystérieux Masaki, peut être envisagée originellement comme un club de formation à l’autodéfense, qui enseigne des techniques de fight, et au-delà de survie, et, comme de juste, se révèle finalement bien davantage, quelque part entre la secte façon Aum Shinrikyô, la société secrète insurrectionnelle vaguement fascisante et le centre de formation pour yakuzas d’élite… ou pour espions lambda, ou pour navrants voyeurs, notamment via les techniques de surveillance (un thème qui, décidément, obsède Abe Kazushige, il est présent dans ses trois romans traduits en français !). Mais, globalement, c’est comme dans, en gros, oui. Onuma et ses copains de l’école de cinéma devaient simplement, à la base, tourner un documentaire de fin d’études sur Masaki, mais ils se sont retrouvés embrigadés dans son Cours, laissant tomber tout le reste. Masaki est un de nos Tyler Durden, du coup. On en dérive sans surprise le rôle d’Onuma.

 

Le Cours, pour lui, c’était supposément du passé – mais voilà qu’Onuma apprend la mort, dans un « accident de voiture », de quatre de ses anciens condisciples, tandis qu’un autre, Inoue, reprend contact avec lui, révélant certaines choses, en dissimulant d’autres, et mentant plus qu’à son tour. Exactement ce qu’il faut faire avec un paranoïaque ! Car Onuma a visiblement quelques petits problèmes à cet égard. De l’accident, il élabore une complexe théorie du grand complot global anti-Lui, où les assertions d’Inoue ont leur part ; bientôt, les yakuzas sont de la partie – plusieurs gangs, qui s’affrontent, avec Onuma au milieu ; et un film secret, forcément bourré d’indices, mais cryptés, il faut en percer le code ; du sordide, à base de pédopornographie et de prostitution juvénile (enjo kôsai) ; et même un deal de plutonium !

 

Tout cela dans un monde de mensonges et de tromperies – Onuma ne peut avoir confiance en personne… et surtout pas en lui-même. Nous ne devons donc pas avoir confiance en lui nous non plus – dès les premières pages, c’est comme s’il nous braillait : « JE SUIS UN NARRATEUR NON FIABLE ! JE SUIS UN NARRATEUR NON FIABLE ! » On en conclut sans trop de peine que, s’il se fait un film, ou semble se faire un film, il en fait peut-être un aussi pour un spectateur privilégié…

 

Et notre projectionniste qui fut (?) documentariste parsème bien sûr son journal de tableaux d’un Japon en crise, morale en même temps qu’économique, une société folle et aliénante, faite de travers mesquins et de vices plus ou moins avoués ou plus ou moins conscients, une société où la violence a assurément sa place. Cette fois, malgré le plutonium, Abe Kazushige ne vire peut-être pas autant dans le délire apocalyptique que Chuck Palahniuk, il adopte un point de vue peut-être plus intime, mais les liens ne manquent cependant pas à cet égard – jusque dans le côté « la philo pour les nuls », délibérément chez les deux supposé-je.

 

C’est que nous avons affaire à deux petits malins. Et, comme souvent, c’est là à la fois un atout et un handicap. À la comparaison, cependant, je tends à croire que Palahniuk est celui qui s’en sort le mieux à cet égard : Fight Club est un roman roublard, il scintille de trucs de petit malin, mais il fonctionne très bien en tant que tel, et le petit jeu entretenu par l’auteur avec son lecteur, même très méta-machin ou post-bidule, ne va pas jusqu’à transformer le roman entier en plaisanterie d’un goût plus ou moins douteux – il y a davantage, et déjà, c’est un peu la base, une bonne histoire, de bons personnages. Chez Abe Kazushige, le dispositif trop voyant ne m’a pas permis de m’immiscer véritablement dans une histoire dont les outrances dénoncent sans cesse le caractère de blague (pas si drôle) ; la conclusion est comme de juste le point culminant de ce dispositif, mais fonctionne plus ou moins bien – là où l’auteur, tout sourire, semble nous balancer enfin un « Ah, ah ! Je t’ai bien eu ! », le lecteur (nébalien en tout cas) est tenté de lui répondre que, non, pas vraiment, car cela n’a pas vraiment fonctionné ; c’était trop voyant, on s'attendait dès le départ à quelque chose du genre… L’air du temps, admettons, a pu seul justifier l’écriture de ce roman, mais ce dispositif incite tout de même sacrément à chercher du côté des hypothèses du commentaire critique ou de la parodie. Et, au jeu du petit malin, j’ai bien peur qu’Abe Kazushige, en désirant en rajouter encore une couche, soit finalement tombé dans le piège plus ou moins consciemment tendu par Palahniuk, méta-machin ou post-bidule – ceci étant, Palahniuk lui-même l’a fait par la suite…

 

Mais il faut enfin évoquer un ultime gros problème de Projection privée… La plume est très, très lourde, et bien trop (maladroitement) « soutenue », même dans les dialogues, pour convaincre – ces gens-là ne parlent pas comme des yakuzas à la petite semaine, etc. Tous leurs mots sonnent faux. Absolument tous. Et, là, non, je refuse qu’on me réponde « méta-machin ou post-bidule », ça serait pousser le petit jeu bien trop loin. Est-ce le style originel, est-ce la traduction ? Sans la possibilité de recourir au texte japonais, je ne peux sans doute pas me montrer catégorique, ici, mais je tends tout de même à pencher vers la deuxième hypothèse – d’autant que j’y trouve souvent un rendu bien trop « littéral » qu’on s’expliquerait mal dans l’original. Le traducteur, plus tard, accomplirait un bon voire très bon travail sur, entre autres, les deux autres romans d’Abe Kazushige disponibles en français, Sin semillas et Nipponia nippon, mais, dans Projection privée, non, ça ne va pas…

 

Grosse déception, donc, que cette Projection privée, qui me paraît rater son coup et m’a plus ennuyé qu’autre chose, en dépit de son format assez bref. L’auteur a assurément démontré par la suite qu’il pouvait écrire des choses bien plus intéressantes, et je serais tout à fait preneur d’autres traductions – mais ce premier titre traduit, disons-le, m’a fait l’effet d’être… mauvais.

 

Hélas.

Voir les commentaires