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"Utopiales 12", de Jérôme Vincent (dir.)

Publié le par Nébal

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VINCENT (Jérôme) (dir.), Utopiales 12, préface de Roland Lehoucq & Ugo Bellagamba, Chambéry, ActuSF, coll. Les Trois Souhaits, 2012, 288 p.

 

Jusqu’à présent, j’ai toujours pris dans l’ensemble beaucoup de plaisir à la lecture des anthologies officielles des Utopiales publiées par ActuSF. Les noms à l’affiche pour cette édition 2012 étant pour la plupart passablement alléchants, je me suis en toute logique précipité dessus – enfin, pour en faire l’acquisition, j’avoue avoir un peu retardé ma lecture du fait de l’établissement scientifique de ma commode de chevet… Mais ça y est, j’ai lu la bête.

 

Et je suis furieux.

 

Oh, pas pour tout, certes… Mais prenons les choses dans l’ordre, ça sera plus simple.

 

On ouvre le bal avec la préface de Roland Lehoucq & Ugo Bellagamba, « Origines » : à vrai dire, ça fait déjà un peu peur, dans la mesure où le programme affiché a l’air passablement régressif… Ceci étant, il est vrai que l’anthologie fait une assez large place à l’enfance. Mais là, comme ça, ça refroidit un peu l’enthousiasme premier ; pour une préface, c’est ballot…

 

Hélas, les choses ne s’arrangent pas avec la première nouvelle du recueil, due à Pierre Bordage, auteur dont la production ne m’a jamais attiré (et la seule nouvelle que j’en avais lu auparavant, justement dans une anthologie des Utopiales, m’avait paru désastreuse), et ce n’est certes pas « Origo » qui va me faire changer d’avis : c’est une nouvelle au thème très ambitieux (une expédition internationale en route pour le Big-Bang, grosso merdo), mais d’une niaiserie pénible qui vient tout foutre en l’air ; un texte clairement pas à la hauteur de son sujet, quoi.

 

Et ça ne s’arrange toujours pas avec Sara Doke, laquelle, avec « Fae-space », mélange space-op’ et féerie ; pourquoi pas, hein ? Sans être l’idée du siècle, ça pourrait donner quelque chose d’intéressant… Sauf que non. Ce n’est pas franchement mauvais, c’est juste sans intérêt aucun.

 

Là, je dois dire que j’ai commencé à avoir franchement les boules : cette anthologie, partie sur des bases aussi calamiteuses, allait-elle faire mentir la bonne image que j’avais des précédentes ?

 

Ben, en partie. Mais, une fois de plus, n’allons pas trop vite.

 

Car heureusement survient immédiatement un Vrai Grand Auteur, qui relève le niveau comme c’est pas permis (enfin, si, c’est permis ; ça devrait même être permis plus souvent), en l’occurrence Robert Charles Wilson, qui nous livre avec « L’Observatrice » la très jolie histoire de la relation entre une narratrice adolescente et l’astronome Hubble, prenant pour prétexte les enlèvements par les « petits gris ». Diablement futé, aussi profond qu’émouvant : irréprochable.

 

Nancy Kress, dans « La Finale », nous conte l’histoire d’un élève surdoué qui veut se débarrasser des « pensées parasites », et, devenu chercheur, obtient des résultats sur une jeune fille qui joue aux échecs ; mais cela ne va pas sans causer quelques soucis… Pas mal, pas mal du tout même ; ça m’incite à faire monter L’Une rêve, l’autre pas dans ma Pile à lire d’Urgence. Je note cependant, même si c’est vraiment histoire de pinailler, que la traduction aurait sans doute bénéficié d’une ou deux couches de relecture supplémentaires. Mais bon.

 

On passe ensuite à Laurence Suhner, qui, jusqu’à présent, ne m’avait jamais totalement convaincu. Mais « La Chose du lac », nouvelle très typée pulp avec un vol mystérieux et un avatar lovecraftien de Nessie dans le lac Léman, m’a paru bien plus satisfaisante que ce que j’avais pu en lire jusqu’à présent. Amusant, plutôt bien écrit, pas mal du tout.

 

Puis vient la rock-star de cette édition des Utopiales, à savoir Neil Gaiman. Le prestige du monsieur, la brièveté de sa contribution, et bien entendu mon pessimisme généralisé, me faisaient redouter le fond de tiroir. J’avais bien tort : « « Et pleurer, comme Alexandre » » est une nouvelle courte, certes, mais efficace et drôle, sur le curieux métier de « désinventeur ». L’est fort, ce Gaiman, décidément. Une petite perle en son genre.

 

Et puis on retourne de par chez nous, et c’est de nouveau la merde… « La Fin de Léthé » de Claude Ecken, sous son titre qui justifierait la tonte s’il y avait une justice, est une histoire d’Alzheimer lourde comme pas possible, avec du pathos à la louche, hors-sujet qui plus est. Très décevant, c’est rien de le dire.

 

On respire à nouveau (enfin, façon de parler, bien sûr) en s’exilant temporairement de l’autre côté des Alpes avec Tommaso Pincio : dans « Petite Excursion à l’endroit des atomes », on trouvera avec plaisir une classe de CP radioactive dans une Italie « optimiste » à la Silvio et (donc ?) néo-fasciste (bien sûr que c’est de la SF !). Très bien.

 

Après quoi Laurent Queyssi & Xavier Mauméjean signent enfin (!) la première (et dernière…) bonne nouvelle française de l’anthologie. « En attendant demain » nous narre avec brio la très belle histoire, débutant dans l’Espagne franquiste, d’un petit garçon qui a des visions du futur. Putain, ça fait du bien.

 

Et puis, et puis…

 

Du calme, Nébal, du calme.

 

Et puis vient « RCW » d’Ayerdhal, le plus long texte du recueil et de loin… et celui qui m’a rendu furieux. J’avoue sans peine que je redoutais cette nouvelle à plus d’un titre. D’abord et avant tout, parce qu’il s’agit d’une novella « hommage » à Roland C. Wagner, qui nous a tragiquement quittés cette année ; certains d’entre vous le savent peut-être : j’ai eu, sur les forums et sur ce blog miteux, plus qu’à mon tour, hélas, l’occasion de batailler avec ledit auteur ; n’empêche que la nouvelle de son décès prématuré m’a collé une vilaine baffe et, quand j’ai eu la possibilité comme le courage de lire ce qui avait été écrit à ce sujet, j’ai eu du mal à retenir une larme (croyez-le ou non, peu m’importe). Il était sans doute inévitable de lui rendre hommage lors de cette édition des Utopiales, et je veux bien croire que, sur le moment, cela fut très émouvant. Mais Ayerdhal (auteur dont je n’avais lu auparavant qu’une seule nouvelle, qui m’avait paru très moyenne) s’est donc collé à la tâche fort délicate de l’hommage funèbre dans cette anthologie, au travers d’une longue novella reprenant pas mal les « Futurs Mystères de Paris ». En farfouillant sur le ouèbe, je n’ai lu que des éloges à propos de ce texte, jugé émouvant, juste, toussa, patin-couffin. Et là, je ne comprends pas. Certes, Nébal est un con (je me tue à vous le rappeler) ; certes, je ne suis pas le mieux placé pour parler d’hommage à Roland C. Wagner. Mais vous ne m’empêcherez pas de penser que, bordel, il y avait sans doute meilleur moyen de lui rendre hommage que de faire ressurgir ses pires délires parano-forumesques dans une pathétique charge contre Serge Lehman ! J’ai trouvé ce long texte d’une lecture extrêmement pénible, affligeant, puant, pathétique. J’en suis ressorti furieux, et j’ai encore du mal à me calmer les nerfs. Je ne comprends pas l’enthousiasme pour ce machin lamentable et idiot (j’exclus bien évidemment l’hypothèse du suçage de boules éhonté, ça ne se pratique pas sur la blogosphère, voyons…). Je reste convaincu que, non seulement c’est foireux, mais qu’il n’y avait probablement pas moyen de faire pire. Aussi, je ne félicite pas Ayerdhal, loin de là, et pas davantage les éditions ActuSF pour avoir publié cette merde qui ne fait honneur à personne. Il semblerait donc que je sois le seul à le penser, mais j’en ai rien à foutre, et j’assume.

 

 

Calme, Nébal, calme.

 

Tirons le bilan : côté estranger, tout va bien, c’est toujours aussi bon que d’habitude ; côté français, à l’exception de Laurent Queyssi & Xavier Mauméjean, donc, c’est au mieux sans intérêt, au pire désespérant de connerie. Bref : on a lu mieux dans les anthologies des Utopiales d’ActuSF, en ce qui me concerne en tout cas (mais comme ailleurs on a dit beaucoup de bien de ce recueil, j’imagine que c’est ma faute).

 

Et je suis sur les nerfs, là.

 

Ça faisait longtemps qu’une lecture ne m’avait pas aussi prodigieusement agacé. Quelque part, ça relève de la performance. Bon, je vais lire un truc mieux que l’ayerdhalerie avant de me coucher ; ça va pas être dur à trouver.

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"Elephant Man", de Frederick Treves

Publié le par Nébal

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TREVES (Frederick), Elephant Man, [Elephant Man], traduction de l’anglais et postface d’Anne-Sylvie Homassel, Paris, Les Éditions du Sonneur, coll. La Petite Bibliothèque, 2011, 68 p.

 

Bon. Vous avez nécessairement tous vu le film de David Lynch Elephant Man, son deuxième long-métrage et – horreur glauque – un Lynch compréhensible, mais néanmoins très bon (et superbement interprété). C’est bien. Moi aussi. Et, du coup, peut-être par un certain voyeurisme bien compréhensible (on aura sans doute l’occasion d’y revenir), j’ai voulu en savoir plus sur cet étrange et fascinant personnage historique que fut John Merrick – ou plutôt Joseph Carey Merrick, de son vrai nom. J’ai quelques vagues souvenirs d’un documentaire sur ce freak entre les freaks et les causes de ses difformités passées dans la légende. Mais j’avais aussi envie de lire un témoignage d’époque, en l’occurrence celui du docteur Frederick Treves, celui qui a sorti l’Homme-Éléphant de sa misère noire pour lui donner enfin une vie à peu près humaine. Chance : les Éditions du Sonneur ont publié l’an passé dans leur Petite Bibliothèque ce récit hors du commun. Bon, c’est un peu cher (6,50 €) pour une lecture pliée en une demi-heure (sans se presser), mais on ne va pas faire la fine bouche (d’autant que traduction et postface de l’indispensable Anne-Sylvie Homassel). Alors hop.

 

Elephant Man n’est qu’un extrait des souvenirs du chirurgien Frederick Treves (1853-1923), mais c’est à n’en pas douter la pièce de choix. Une histoire vraie, donc, passablement étrange, et qui nous est confiée sur le mode édifiant, quasiment celui d’une parabole. Le distingué médecin commence par nous raconter comment, en 1884, il a fait la rencontre de Joseph Carey Merrick, lors d’une « représentation privée » ; fasciné par l’odieux spectacle qui se présentait à lui, Treves demanda à son « propriétaire » – le bon docteur n’en envisage qu’un seul, représentation idéalisée de l’exploiteur – de lui confier Merrick pour des examens approfondis.

 

Deux ans plus tard, après une malheureuse « tournée » sur le continent, où son exhibition a été interdite pour indécence de même qu’en Angleterre, Merrick se retrouve seul et en proie au désarroi le plus total ; son aspect pour le moins insolite suscite à peu de choses près une émeute, mais il n’a personne à qui se livrer… Personne, sauf le docteur Treves, dont la carte figure parmi ses rares possessions. Treves obtient de son hôpital – qui n’accepte normalement pas les incurables, ce qu’est Merrick de toute évidence – un petit appartement dans lequel il va installer le ci-devant Homme-Éléphant, et lui permettre d’avoir une vie à peu près normale.

 

Treves se donne tout naturellement le beau rôle dans cette histoire – et sans doute, à bien des égards, est-ce justifié. Il n’en livre pas moins Merrick à la visite de spectateurs d’un nouveau genre, des ladys moins portées sur l’indignation et davantage sur la commisération… Voyeurisme, là encore ? Peut-être. Mais la condition de Merrick – malgré quelques autres visites non désirées, celles-ci… – s’en retrouve sensiblement améliorée (même si l’instructive postface, se fondant sur des travaux récents, relativise le sort horrible de notre héros avant l’intervention de Treves).

 

Il est alors possible pour le docteur de dresser un portrait fort émouvant – attention, c’est du concentré – de son « patient » : un jeune homme qui a beaucoup souffert, et a quelque chose d’un enfant dans son état d’esprit, mais qui n’en est pas moins doté d’une grande sensibilité, exacerbée notamment à la lecture de romans sentimentaux – les femmes lui ont toujours fait beaucoup d’effet –, qu’il avait tendance semble-t-il à prendre au pied de la lettre.

 

On a l’impression, à la lecture de ces quelques pages, que le chirurgien écrit la larme à l’œil, et celle-ci pointe plus qu’à son tour chez le lecteur complice. Il faut dire qu’il ne lésine ni sur le pathos, ni, de manière plus générale, sur le touchant, dressant un tableau terriblement poignant de la vie de Joseph Carey Merrick, de l’enfer des foires à sa « rédemption » ultime, jusqu’au jour où – et là il devient vraiment difficile de retenir un sanglot – il meurt, pour avoir tenté de dormir comme un homme « normal ».

 

Récit émouvant, donc, mais aussi édifiant, dressant un parallèle entre la vie de Merrick et Le Voyage du pèlerin de John Bunyan, explicitement cité dans les dernières lignes. Le texte du docteur Treves a ainsi une dimension profondément chrétienne, et volontiers didactique. Ce qui pourrait rebuter, mais non : le caractère poignant l’emporte. Et s’il est sans doute bon de ne pas tout prendre au premier degré dans le témoignage du chirurgien – la postface nous aidant à faire le tri –, il n’en reste pas moins que cette courte lecture, comme les meilleures, laisse un souvenir durable, et touche directement au cœur.

 

Sortez vos mouchoirs…

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"Le Vent sombre", de Tony Hillerman

Publié le par Nébal

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HILLERMAN (Tony), Le Vent sombre, [Dark Wind], traduit de l’anglais (États-Unis) par Danièle et Pierre Bondil, Paris, Rivages, coll. Noir, [1982, 1986] 1987, 253 p.

 

Après une interruption assez conséquente, retour aux polars navajos de Tony Hillerman avec ce Vent sombre, deuxième enquête du jeune Jim Chee, qui fut par ailleurs adapté au cinéma (mais l’auteur renia le film…). On y retrouve avec plaisir tout ce qui fait le sel des romans de Tony Hillerman, mêlant avec brio intrigue policière teintée de thriller et considérations ethnologiques, cette fois essentiellement centrées sur la mythologie hopi et les rationalités différentes des Blancs et des Américains d’origine (d’où le titre, ce « vent sombre » étant une expression désignant la folie).

 

Une fois n’est pas coutume, Tony Hillerman nous a concocté ici une intrigue fort complexe, et Jim Chee, qui vient tout juste de changer d’affectation – mais n’en est pas moins toujours tiraillé entre deux mondes (voir à ce sujet  Le Peuple des ténèbres) –, va en voir de toutes les couleurs. Au départ, le jeune flic navajo se contente d’enquêter sur des actes de vandalisme répétés sur un moulin se trouvant sur un territoire anciennement partagé entre Navajos et Hopis, mais finalement attribué à ces derniers par une décision toute récente.

 

Une nuit, alors qu’il fait le guet en espérant mettre la main sur le responsable de ces sabotages, Chee est témoin d’un accident d’avion à proximité. Se rendant immédiatement sur place, il trouve trois cadavres, dont un tué par balle. Tout cela sent fort le trafic de drogue, et la DEA est rapidement de la partie. Ce qui n’arrange pas notre héros : d’une part, il figure, de par sa simple présence sur les lieux du drame, sur la liste des suspects, et on l’accuse ouvertement de s’être emparé d’une grosse cargaison de cocaïne ; d’autre part, cette affaire n’étant pas de son ressort, son chef lui interdit formellement de s’en mêler sous peine d’être mis à pied : mais comment se défendre, alors, face aux insinuations et aux méthodes brutales des flics barbares de la DEA ? D’autant que Jim Chee, et c’est tout à son honneur, a fortiori étant donné sa profession, est d’un naturel curieux…

 

Ajoutons-y le cadavre d’un « John Doe » retrouvé peu de temps auparavant, semble-t-il un Navajo potentiellement tué par un sorcier – on parle beaucoup des méfaits d’un « porteur de peau » dans la région – et un mystérieux cambriolage, dont le butin ne refait pas surface, et l’on comprendra que Jim Chee a du pain sur la planche, d’autant que c’est son poste, voire sa vie, qui est en jeu. Et pendant ce temps, la sécheresse fait des ravages, et l’on attend désespérément un orage salvateur ; mais il se pourrait bien que le tonnerre gronde effectivement d’ici la fin du roman…

 

Qu’est-ce qu’il était fort, ce Tony Hillerman… Quand je me suis embarqué dans ce Vent sombre, c’était avec l’espoir d’un simple divertissement efficace, une pause dans mes lectures, dans un sens ; et, je l’avoue, je craignais un peu de me lasser, à force… Quelle erreur ! J’ai lu ce roman d’une traite, impossible de le lâcher à partir du moment où j’en ai lu la première page. Et j’aurais d’ores et déjà envie de dire que, pour l’instant, Le Vent sombre figure parmi mes romans préférés de l’auteur ; c’est peut-être même le meilleur que j’aie pu lire, devant même le très bon  Là où dansent les morts, qui m’avait collé une sacrée claque en son temps.

 

Si, comme d’habitude, le style est franchement médiocre, voire pire (mais sans doute guère aidé par la traduction), on fait très vite l’impasse sur ce travers récurrent, tant tout le reste est bon. Les personnages, Jim Chee en tête, sont très réussis, complexes et humains, et l’on vibre pour les malheurs de notre pauvre flic navajo confronté à une adversité dont il n’avait pas idée ; l’ambiance est tout à fait remarquable (excellente idée, au passage, que celle de cette sécheresse et de l’orage attendu, qui fournit un fil rouge au roman) ; les passages « ethnologiques », loin de tomber comme un cheveu sur la soupe, s’intègrent parfaitement à la trame de ce Vent sombre, et sont tout à fait passionnants ; l’intrigue, enfin, est d’une ingéniosité machiavélique (même si, passé une certaine révélation dont je ne dirai bien évidemment rien ici, on entrevoit sans trop de difficultés la résolution de l’énigme, qui n’en est pas moins brillante : la conclusion orageuse, riche de suspense, est un véritable modèle du genre).

 

Voilà. Je ne peux guère en dire plus : à force de chroniquer les romans navajos de Tony Hillerman, je tends nécessairement à me répéter… Je me contenterai donc de dire encore une fois que ce Vent sombre est un excellent polar mâtiné de thriller (en tout cas à mes yeux de béotien dans le genre), un divertissement intelligent et d’une efficacité redoutable, page-turner impossible à lâcher en cours de route, qui m’a fait beaucoup d’effet. Un régal. Et j’ai hâte de retrouver Joe Leaphorn et Jim Chee pour de nouvelles aventures…

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RIP Ravi Shankar

Publié le par Nébal

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Que dire de plus ? Le maître du sitar a multiplié les enregistrements légendaires (en voici un), et je me suis souvent régalé à leur écoute. Tristesse.

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"Baal", de Renée Dunan

Publié le par Nébal

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DUNAN (Renée), Baal, suivi de Les Amantes du diable, présentation et notes de Brian Stableford, traduites [de l’anglais] par Jean-Daniel Brèque, Encino, Black Coat Press, coll. Rivière Blanche – Baskerville, [1924, 1929, 2011] 2012, 258 p.

 

Ce nouveau volume de la collection Baskerville contient, sous le seul titre générique de Baal, deux courts romans de la mystérieuse femme de lettres Renée Dunan, réédités l’an passé en langue anglaise par Brian Stableford, qui, du coup, présente et annote cette édition. Tout un personnage, que cette Renée Dunan… à supposer déjà qu’elle ait réellement existé, ce qui a semble-t-il pu être mis en doute. Toujours est-il que l’on attribue à cette signature une carrière dans la presse et une abondante activité littéraire, notamment dans le registre de l’érotisme ; et le moins que l’on puisse dire, c’est que cela se sent à la lecture de Baal

 

Ma curiosité a été attisée par plusieurs éléments, en l’espèce : d’une part, de manière générale, et comme vous avez peut-être pu le constater à l’occasion, j’ai trouvé plus qu’à mon tour mon bonheur dans des curiosités antédiluviennes, du genre justement de celles qu’édite Baskerville ; d’autre part, on annonçait ici « des créatures lovecraftiennes avant la lettre » (je cite la quatrième de couverture), ce qui ne pouvait que me botter ; en outre, ladite bestiole poulpesque figurait, de même que l’héroïne de Baal, la sorcière Palmyre, dans la chouette BD qu’est La Brigade Chimérique, ce qui me donnait envie d’en savoir davantage ; enfin, j’ai appris à la relecture de ladite BD dans sa version intégrale récemment publiée que Renée Dunan était potentiellement (si j’ai bien tout compris) un avatar de George Spad, ce qui, là encore, n’a fait que rendre cette lecture attractive pour le petit fan que je suis. Autant de mauvaises raisons, peut-être, en dehors de la première, mais voilà : j’étais curieux… Alors hop, et plus vite que ça.

 

Commençons donc par Baal, ou La Magicienne passionnée. Livre des ensorcellements (tout un programme !). La narratrice (du nom de Renée…) de ce bref roman en quatre épisodes très relâchés (mais alors vraiment très relâchés) est la secrétaire de la lubrique et sagace sorcière parisienne Palmyre. Celle-ci, charismatique maîtresse-femme à la moralité plus que douteuse (et c’est tant mieux ; c’est même probablement un des aspects les plus intéressants de ce roman), se retrouve un jour dans une fâcheuse posture, pour avoir, lors d’une séance, attiré sur elle l’attention de Baal, étrange entité extra-dimensionnelle d’allure passablement poulpesque (et qui fournit le lien ténu entre les différentes parties du roman, aux titres kabbalistiques).

 

Voilà pour le proto-lovecraftien. Mais on aurait tort, sans doute, d’y attacher beaucoup d’importance, et le cher HPL, s’il avait été déjà mort au moment de la parution de ce petit bouquin, se serait probablement retourné dans sa tombe à cause de cette assimilation (ce qu’il doit faire aujourd’hui, du coup). C’est que l’entité poulpesque de Renée Dunan est avant tout puissamment érotique et affamée de sexe (dimension on le sait à peu de choses près systématiquement absente des écrits du maître de Providence, si ce n’est pour fournir un prétexte aux développements sur l’hybridité et par voie de conséquence la dégénérescence).

 

Et, en fait, au-delà des délires pseudo-scientifiques à base d’ésotérisme jargonneux qui parsèment le court roman de Renée Dunan, extrêmement confus et vite lassants, c’est bien avant tout de cul qu’il s’agit ici. Pas très subtilement, d’ailleurs. Et si cela suscite à l’occasion un sourire aussi complice que coquin (uh uh), le fait est que c’est quand même vite lourdingue, toutes ces allusions qui parsèment la conversation de Palmyre et Renée, et que cela ne fournit guère une trame suffisante pour garder éveillé le lecteur tout au long du roman ; passé quelques pages, on s’emmerde quand même pas mal. Et – je vous vois venir, avec vos questions ineptes –, non, du coup, on ne reconnaît pas vraiment dans cette Palmyre-là le personnage de La Brigade Chimérique, qui en a fait une adaptation très libre. Aussi le roman n’a-t-il au final que peu de choses pour lui : on notera à son crédit sa délicieuse amoralité (donc), le charisme certain de Palmyre, et l’originalité de la chose, tournant à la franche bizarrerie, qui en fait effectivement une curiosité potentiellement à même de séduire le lecteur bon public ; ce que je n’ai pas été pour le coup. Bon, pas grave.

 

En fait, étrangement (ou pas), j’ai été davantage intéressé par le second roman ici repris, à savoir Les Amantes du diable (1550) ; notons d’emblée que cette date est a priori farfelue, et a peut-être été imposée par l’éditeur, alors que le livre se situe probablement à une époque antérieure. Cela dit, si le roman n’est guère bavard à ce sujet (tout au plus trouvera-t-on quelques allusions à la fin des guerres privées, et la mention de Charles VI parmi les ancêtres du roi de France du roman) et a du coup quelque chose d’abstrait à la limite de l’intemporalité, nous sommes bien dans un petit village fictif non loin de Paris, durant la Renaissance. Et ce même si l’on n’y évoque pas une seule fois les guerres de Religion (la seule hérésie mentionnée est le catharisme).

 

Bon, peu importe. Ce qui compte, c’est que Renée Dunan nous livre ici une histoire de sorcellerie. Or, et peut-être certains d’entre vous l’ont-ils noté, c’est là un sujet qui m’a toujours fortement intéressé (voyez notamment mes comptes rendus du Marteau des sorcières et d’Häxan et, surtout, de La Sorcière de Michelet, qui se fait passablement défoncer en présentation et en notes par Brian Stableford, et a constitué semble-t-il la principale source d’inspiration de l’auteur).

 

Nous suivons donc la jolie Babet, femme de Jean Hocquin, du village des Heaumettes (avec à sa tête un baron aussi cruel que stupide et rétrograde, ce qui n’est pas peu dire). Babet, ambitieuse et cupide, mais aussi très amoureuse, signe par l’entremise d’un sorcier nécessairement juif un pacte avec le diable pour sauver la peau de son braconnier de mari. Et Satan, semble-t-il, d’exaucer ses prières maléfiques, puisque Jean est relâché après avoir été soumis à la question, échappant de peu à la pendaison. Survient bientôt un gentilhomme qui séduit la jeune femme et la comble de présents, ce qui semble bien confirmer la providence satanique…

 

Pourtant, en fait de diableries, on n’aura ici pas grand-chose à se mettre sous la dent (ou sous ce que vous voulez) : tout juste une scène de sabbat (évidemment un brin polissonne) et une de messe noire ; pas de quoi fouetter un chat, et encore moins lui éclater la tronche contre un mur en offrande au Maudit (miaou). On relira de préférence Là-bas de Huysmans (oui, ça n’a rien à voir, même si c’est cité une fois).

 

Néanmoins, c’est assez rigolo. La trame est plus que légère, le style n’a rien d’exceptionnel (même s’il est incomparablement plus convainquant que dans Baal, et nous épargne cette fois – merci ! gloire à Satan ! – les digressions ésotériques à la mords-moi le nœud), mais ça se lit assez agréablement, et, là encore, on appréciera l’amoralisme de la chose.

 

Ce qui n’en fait pas une lecture indispensable, loin de là. Alors a fortiori, pour ce qui est du volume entier… Disons qu’il s’agit là d’un livre curieux, effectivement, qui pourra peut-être satisfaire les lecteurs les plus tolérants. Mais, pour ma part, je ne peux qu’avouer une déception relative. Récapitulons donc : si vous voulez du proto-lovecraftien ou du chimérique à l’état pur, vous pouvez passer votre chemin ; par contre, si votre intérêt se porte plutôt sur l’occultisme blagueur (fin-de-siècle à contretemps), l’érotisme pas subtil mais pas outrancier non plus et l’amoralisme gentillet mais charmant, alors, peut-être… C’est vous qui voyez.

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"Ces choses que nous n'avons pas vues venir", de Steven Amsterdam

Publié le par Nébal

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AMSTERDAM (Steven), Ces choses que nous n’avons pas vues venir, [Things We Didn’t See Coming], traduit de l’américain par Valérie Malfoy, Paris, Gallimard, coll. Folio Science-fiction, [2009, 2011] 2012, 214 p.

 

L’apocalypse est un thème étrangement porteur, en ce moment ; allez savoir pourquoi… Cela dit, je n’aurais pour ma part pas à m’en plaindre, dans la mesure où j’ai souvent trouvé mon bonheur dans la science-fiction la plus catastrophiste, que ce soit dans son versant populaire (comme  La Terre sauvage de Julia Verlanger) ou sous une forme plus intellectualisée (J.G. Ballard, évidemment), et, d’ailleurs, publiée en collection de genre ou non (dans ce dernier cas, il faut bien sûr mentionner  La Route de Cormac McCarthy).

 

Ces choses que nous n’avons pas vues venir, premier roman de l’Américain exilé en Australie Steven Amsterdam, se rattache à cette dernière catégorie (et la comparaison avec McCarthy coule presque naturellement de source), puisqu’il a été publié par Albin Michel l’an dernier avant d’être repris tout récemment en poche par Folio Science-fiction. Curieux, je me suis donc emparé de la bête… et dois aujourd’hui vous en entretenir, même si la tâche ne va pas être aisée, dans la mesure où c’est un sentiment de perplexité qui domine une fois la dernière page tournée.

 

Le roman s’ouvre sur une scène véritablement excellente : le narrateur est un enfant (un pré-ado, plus exactement) qui quitte la ville pour passer le réveillon de la Saint-Sylvestre à la campagne, chez ses grands-parents maternels. Mais pas n’importe quel réveillon : celui qui fait basculer le monde et les horloges dans l’an 2000… Le père du gamin, parano fini, charge la voiture de vivres et autres outils indispensables à la survie : c’est sûr, le « bug de l’an 2000 » va provoquer « l’effondrement de l’interdépendance »…

 

Puis, à partir de là, on suivra tout au long du roman ce gamin (mais est-ce vraiment lui ? J’avoue en avoir douté à plusieurs reprises…), luttant pour survivre dans un monde en proie au chaos. Mais pourquoi ? Quel chaos ? On ne le saura jamais vraiment, dans la mesure où Steven Amsterdam n’explique rien, ou presque, et où les liens entre les différents chapitres sont pour le moins ténus. On a en fait l’impression d’autant de variations sur le thème apocalyptique, du « bug de l’an 2000 », donc, à un éventuel jugement dernier, en passant par la crise climatique, la pandémie ingérable, l’effondrement des institutions, la diminution de la fertilité masculine et j’en passe. Difficile de s’y retrouver, du coup. Et ce même si cette approche foncièrement non didactique, passant par les seuls yeux du narrateur anonyme, ne manque pas d’intérêt et de pertinence.

 

Mais cela a donc de quoi rendre perplexe. Le lecteur de Ces choses que nous n’avons pas vues venir se fait balader de chapitre en chapitre, sans jamais savoir où il va. À chaque nouvelle scène, c’est comme si le roman dans son ensemble redémarrait : le contexte est à peine posé, le narrateur se retrouve dans une nouvelle situation sans lien avec la précédente, et hop ! démerdez-vous avec ça. Ainsi, nous verrons le narrateur alterner (ou combiner) délinquance et fonction publique, pillage et parasitisme. Tout est prétexte à survivre.

 

Mais cette apocalypse (ces apocalypses ?), étrangement, n’est pas si cauchemardesque que ça. Certes, il y a bien des épisodes douloureux, mais rien d’aussi frontalement horrible et désespérant que dans La Route, pour revenir à ce modèle. En fait, l’espoir de s’en sortir domine toujours. Et, s’il est des scènes véritablement apocalyptiques, d’autres ne donnent en fin de compte qu’une impression de léger dérèglement, nécessairement passager, et qui sera surmonté sans trop de difficultés. Aussi Ces choses que nous n’avons pas vues venir a-t-il un certain côté optimiste, qui tranche sur la production catastrophiste habituelle. Ce qui pourrait constituer un atout – le roman, bien que jouant d’un thème éculé, bénéficie effectivement d’une certaine originalité –, mais ne m’a pas plus convaincu que ça, mon tempérament pessimiste m’interdisant sans doute d’y croire. Bon, ça, ça n’engage donc que moi, hein…

 

Au-delà, cependant, il est d’autres aspects qui m’incitent à émettre un jugement mitigé sur Ces choses que nous n’avons pas vues venir. Ainsi, s’il est toujours agréable de ne pas être pris pour un con et donc de se voir épargner leçons de morale et cours d’apocalyptologie, j’aurais néanmoins tendance à trouver que Steven Amsterdam a poussé le bouchon un peu trop loin : le flou général, l’absence de données extérieures, après m’avoir séduit pendant un moment, ont fini par me lasser (en somme, on pourrait dire que j’ai fini par en avoir marre de ne pas savoir où je me trouvais…). D’autant que cela a des conséquences sur, notamment, la caractérisation des personnages, très minimaliste ; ce qui pourrait susciter un effet d’identification avec le narrateur, au mieux, mais ne débouche souvent que sur une esquisse guère satisfaisante. L’épure de ce roman est générale, elle vaut aussi pour le style, et convainc plus ou moins.

 

Au final, je ne sais donc pas vraiment que penser de Ces choses que nous n’avons pas vues venir. Roman déroutant, assurément, ce qui est souvent un bon point ; roman original malgré son thème, itou ; mais, après les très bons premiers chapitres, j’avoue ne m’être guère pris au jeu, et si le livre de Steven Amsterdam est trop court pour que l’on puisse véritablement s’ennuyer à sa lecture, le fait est que je n’en suis sorti guère satisfait. Un roman aux qualités certaines, oui, et pourtant pas totalement convaincant ; et en définitive une lecture dispensable, probablement : je crains en effet de n’en garder que peu de souvenirs, tant c’est la nébulosité qui domine en moi à cette heure… Un roman bizarre, quoi. Les amateurs de bizarreries, dont je suis en temps normal, pourront peut-être s’y retrouver (encore que ce ne soit probablement pas là le bon terme…), mais je suis un peu sceptique.

 

Bizarre, oui…

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"Le Duel", de Joseph Conrad

Publié le par Nébal

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CONRAD (Joseph), Le Duel, [The Duel], traduit de l’anglais et présenté par Michel Desforges, Paris, Ombres – Rivages, coll. Rivages poche / Bibliothèque étrangère, [1991] 1993, 137 p.

 

Si la lecture récente de  Jeunesse ne m’a que modérément enthousiasmé, elle m’a par contre incité à sortir de ma commode de chevet ce Duel, qui y prenait la poussière depuis bien trop longtemps. Ainsi que je l’évoquais, il s’agit là d’une lecture – une fois n’est pas coutume – rendue indispensable par un film que j’aime beaucoup, Les Duellistes de Ridley Scott, si je ne m’abuse son premier long-métrage, et qui témoigne avec un brio époustouflant du talent que le futur réalisateur d’Alien et de Blade Runner était alors en mesure de déployer (j’ai appris ici en postface que ledit film, de même d’ailleurs que le texte de Conrad dont il est l’adaptation en son temps, avait reçu un accueil critique plutôt mitigé, malgré sa distinction à Cannes ; dans les deux cas, je n’en reviens pas…). Un film qui s’inscrit – cela a été noté sévèrement – dans la lignée du génial Barry Lyndon de Stanley Kubrick, tant pour le fond que pour la forme, et dans lequel brillent Keith Carradine et, surtout, Harvey Keitel ; une œuvre riche en plans magistraux – je reste encore aujourd’hui tétanisé au souvenir de la séquence infernale de la Retraite de Russie, et époustouflé par le magnifique tableau sur lequel se conclut le film –, aussi divertissante qu’intelligente. Autant de traits que l’on retrouve dans la longue nouvelle (ou le court roman, comme on voudra) de Joseph Conrad qui l’a inspiré.

 

Nous sommes à l’aube de l’ère napoléonienne. À Strasbourg, nous faisons la connaissance de deux jeunes lieutenants de cavalerie, le désinvolte d’Hubert et le bouillant méridional Féraud. D’Hubert est chargé par l’état-major de convoquer Féraud et de le mettre aux arrêts, ce dernier s’étant battu le matin même en duel contre un civil ; il le trouve dans le salon de Madame de Lionne, et Féraud n’apprécie guère cette interruption : il y voit un camouflet, et, si son grade l’empêche de s’en prendre à son officier supérieur, il considère que d’Hubert doit répondre sur son honneur et avec son sang de cet « affront ». Motif absurde s’il en est pour un duel – institution absurde s’il en est (et qui m’a toujours fasciné, sous sa forme originelle d’ordalie comme dans ses déviations les plus modernes ; j’avais d’ailleurs fait l’acquisition d’un volumineux essai sur le sujet qu’il faudra bien que je lise un jour prochain) –, mais qui n’en aura pas moins des conséquences inattendues : d’Hubert, lors de cette première rencontre, se contente de blesser Féraud. Mais, par la suite, à chaque nouvelle promotion – et on grimpe vite les échelons dans la Grande Armée –, le duel « interrompu » reprendra, toujours aussi incompréhensible, et ce pendant une quinzaine d’années, ne trouvant son aboutissement qu’au cours de la Seconde Restauration, qui voit d’Hubert rallié aux anachroniques aristocrates de retour d’émigration tandis que Féraud continue de proclamer contre vents et marées son attachement à l’Empereur (et en conclut, suprême infamie, que son adversaire n’a jamais aimé Napoléon…).

 

Avec Le Duel, Conrad brosse le magnifique tableau d’une époque folle et dense, au travers d’un fait divers d’autant plus absurde qu’il est à bien des égards frappé d’obsolescence, réminiscence d’un autre âge, pré-révolutionnaire, où le « point d’honneur » voulait dire quelque chose. L’honneur supposé bafoué de Féraud est en effet la seule justification à ce déchaînement de violence aveugle, répondant à une échelle microcosmique à la folie guerrière de l’Empire opposé au reste de l’Europe ; à Féraud, Gascon de basse extraction qui doit tout à la Révolution et à l’Empire et sait y rester fidèle, répond ici, plus que d’Hubert, la figure ignoble de Fouché, aperçu lors d’une scène mémorable, traître à tous les régimes, homme sans conscience, qui s’empresse de dresser des listes « d’exemples » lors de la Terreur blanche pour éviter d’y figurer lui-même. Mais Féraud est un être paradoxal : finalement homme d’un autre temps, celui des volontaires de 1793, il écrit sa légende d’une plume trempée dans le sang de duels évoquant bien davantage l’Ancien Régime. Et d’Hubert, le dandy aux engagements nébuleux, de se retrouver pris dans cet engrenage bien malgré lui ; c’est à travers son point de vue que nous suivrons cette triste affaire, du premier sang à sa conclusion en forme de rédemption par la femme. L’histoire est aussi grotesque que fascinante, comme l’Histoire l’était en ce temps-là.

 

Absurdité et anachronisme sont les deux traits saillants de ce Duel, prodigieuse mise en abyme de l’épopée napoléonienne, que l’on peut bien, malgré les réserves exprimées par certains à sa sortie, qualifier, ainsi qu’il est fait en postface, de « petit chef-d’œuvre ». Tout, ici, est brillant : personnages, situations, fond, forme. La plume est subtile et délicieuse, et le thème a quelque chose de kafkaïen avant l’heure, mais sous la forme d’un roman d’aventures, extrêmement palpitant malgré la nécessaire répétition des séquences. Preuve éclatante qu’un livre peut être tout à la fois divertissant, intelligent et remarquablement écrit, Le Duel est un vrai modèle en son genre, et, autant le dire, une lecture indispensable.

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"La Science-fiction en France", de Simon Bréan

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BRÉAN (Simon), La Science-fiction en France. Théorie et histoire d’une littérature, préface de Gérard Klein, Paris, Presses de l’université Paris-Sorbonne, coll. Lettres françaises, 2012, 501 p.

 

Contrairement aux apparences, et même si son nom apparaît trois fois sur la couverture, le présent ouvrage n’est pas dû à la plume de Gérard Klein, mais bien à celle de Simon Bréan, talentueux jeune chercheur s’il en est (aussi lui pardonnera-t-on sa passion immodérée pour les Bisounours). Et – rendez-vous compte, ma bonne dame – il s’agit d’une thèse.

 

Sur la science-fiction. Oui.

 

Publiée par les bons soins de la Sorbonne. Wow.

 

Tout arrive.

 

Le titre, à vue de nez, pouvant être un poil ambigu, délimitons le corpus. Simon Bréan s’intéresse donc ici à la science-fiction française, certes, mais essentiellement aux romans et aux collections (et à leur réception critique, notamment dans les pages de Fiction – où il y avait tout de même à vue de nez une sacrée bande d’ayatollahs…), tout au long de la période 1950-1980. Pour être passé par là – même si moi, je n’ai rien achevé… –, je ne saurais blâmer l’auteur d’avoir ainsi restreint son sujet. Pourtant, je dois avouer d’entrée de jeu que j’ai du coup un peu regretté cette délimitation. Dans le temps, tout d’abord : ainsi, même si Simon Bréan traite bien – rapidement, mais bien – de « l’imagination scientifique » française antérieure à 1950, je confesse ne pas avoir été totalement convaincu par la distinction fondamentale effectuée entre cette « proto-SF » et la SF revenue des États-Unis à partir de 1950 (d’autant que, mais j’y reviendrai sans doute, bon nombre de ces vieux bouquins me semblent avoir mieux passé l’épreuve du temps que les premières productions françaises étiquetés SF) ; à l’autre bout du spectre, je regrette un peu également que la SF des années 1980 (au moins) ne soit évoquée qu’aussi brièvement : le cyberpunk, Limite, tout ça, ça aurait pu amener des pages fort intéressantes. L’exclusion presque totale des nouvelles me semble aussi regrettable (même si, vu la masse, encore une fois, elle est tout à fait compréhensible ; mais la SF étant un genre particulièrement approprié à la forme courte, et qui a souvent trouvé à s’y épanouir…).

 

Mais je chipote, et sans doute à tort. Car il faut bien reconnaître qu’en l’état, le corpus des œuvres étudiées par Simon Bréan sur ces trente années est considérable. Et là, d’emblée, j’avoue être passablement admiratif : non seulement parce que Simon Bréan s’est farci une somme considérable de romans publiés dans cette période (exhaustive ? je manque des connaissances pour en jurer, mais ça y ressemble), mais aussi parce que, du coup, il s’est enquillé un paquet de drouilles. Enfin, à mes yeux, hein : décidément, même si les pages qui y sont consacrées sont tout à fait passionnantes, dans la mesure où ces romans sont effectivement passionnants en tant qu’objet d’étude, je ne peux que constater ce dont je me doutais déjà, à savoir que la SF à papa du FNA, pour l’essentiel, c’est vraiment pas ma came, et j’ai frémis plus d’une fois devant les titres et les résumés, sans même oser imaginer les couvertures. C’est comme ça : dans la distinction qui est souvent faite entre les différents types de lecteurs de SF, je crains d’être – pour l’essentiel : après tout, je ne crache pas sur un bon divertissement de temps en temps, et j’ai su trouver mon bonheur dans quelques rééditions du FNA –, je crains d’être, donc, un abject « littéraire »…

 

Mais assez. Revenons au livre, qui s’ouvre donc (enfin, après la préface et l’introduction pertinente mais parfois complexe, ainsi sur la question des régimes ontologiques) sur une partie « historique » : chacune des trois décennies étudiées est envisagée dans un chapitre propre, et Simon Bréan attribue à la production science-fictive française de ces années trois paradigmes différents (ce qui est peut-être un peu arbitraire, mais se tient bien, tout de même). Sans surprise, pour ma part, je me suis surtout reconnu dans celui des années 1970, avec ses mondes hostiles et/ou truqués, et ça m’a donné plein d’envie de lectures (je sens notamment que, dans l’année qui vient, je vais bouffer du Pelot), là où les deux premières décennies ne m’ont inspiré qu’assez peu d’envies d’achats compulsifs (il y en a eu, tout de même ; j’avais déjà des Klein en réserve, je vais en rajouter quelques-uns, il va falloir que je découvre Stefan Wul au-delà du seul Niourk que j’avais lu et apprécié dans ma prime adolescence, je vais probablement jeter un œil également à certains Kurt Steiner… donc, oui, il y eut bien des exceptions, y compris au FNA).

 

Simon Bréan s’intéresse donc à la production romanesque sur ces trente années, mais aussi – c’est inévitable – sur les conditions de cette production, autrement dit, pour l’essentiel, sur les possibilités offertes aux écrivains français de SF de publier leurs œuvres. C’est là encore tout à fait passionnant (et – décidément j’arrête pas les exceptions – on y voit notamment le rôle fondamental joué par le FNA, longtemps seul espace de publication envisageable). Après une sorte « d’âge d’or » (aha) dans les années 1950, avec un premier enthousiasme pour la SF américaine de la part notamment d’une certaine intelligentsia, on assiste ainsi à une grave crise dans les années 1960, jusqu’à ce que l’après-68 génère une floraison incomparable de collections (et une production à l’avenant).

 

Toutes ces pages « historiques » sont non seulement pertinentes et fort intéressantes, mais qui plus est admirablement composées et d’une lecture agréable, ce qui est loin d’être toujours le cas pour les ouvrages universitaires. Chapeau bas.

 

On passe ensuite à la partie « théorique ». Si celle-ci se fonde sur le corpus français détaillé dans les chapitres « historiques », les considérations qui y sont exprimées dépassent largement ce seul champ, et sont à vrai dire applicables à la science-fiction dans son ensemble. Ici, je dois reconnaître que Simon Bréan fait dans le pointu, ce qui est tout à son honneur, mais que, du coup, certaines propositions me sont largement passées au-dessus de la tête, ne disposant pas du bagage nécessaire pour apprécier pleinement ces développements parfois ardus et subtils (ainsi sur le passage de la xéno-encyclopédie au vade-mecum). Dans l’ensemble, toutefois, et ces réserves qui ne s’appliquent qu’à moi du fait de mon ignorance étant mises de côté, cette lecture est à nouveau fort intéressante, et a priori tout à fait pertinente (j’ai beaucoup apprécié, notamment, tout ce qui porte sur le macro-texte, et les analyses détaillées des œuvres de Gérard Klein et Pierre Pelot).

 

Le bilan ne saurait donc faire de doute : cette Science-fiction en France est une lecture plus que recommandable, un ouvrage à certains égards salutaire et dont on peut espérer qu’il constituera une rampe d’accès pour d’autres études aussi enrichissantes. On saluera donc le travail titanesque accompli par Simon Bréan, qui mérite bien les félicitations unanimes du jury nébalien.

 

Bon, allez, j’ai plein de livres à lire, moi, du coup…

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"La Face obscure du soleil", de Terry Pratchett

Publié le par Nébal

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PRATCHETT (Terry), La Face obscure du soleil, [The Dark Side of the Sun], traduit de [l’anglais] par Dominique Haas, Paris, Pocket, coll. Science-fiction, [1976] 1998, 186 p.

 

Si l’essentiel de l’œuvre de Terry Pratchett est constitué par les « Annales du Disque-monde », il n’a cependant pas écrit que cela. Assez récemment, je vous avais par exemple causé de Nation, et j’attends avec une certaine curiosité (mêlée de crainte, je l’avoue) la traduction française de sa collaboration avec Stephen Baxter, The Long Earth, à paraître chez L’Atalante courant 2013. Et, bien sûr, il y a De bons présages avec Neil Gaiman, et quelques autres textes encore. Mais il y avait aussi, avant le Disque-monde, des romans de science-fiction (ou disons de « pure » science-fiction, dans la mesure où les « Annales », pour être une série de « fantasy burlesque », comme ils disent à L’Atalante, usent de nombreux ressorts typiques de la SF, définie par l’auteur comme « de la fantasy avec des boulons »), La Face obscure du soleil et Strate-à-Gemmes ; c’est le premier, au titre passablement pinkfloydien, qui va nous retenir aujourd’hui (notons qu’il n’a été publié en France que plus de 20 ans après sa parution originale, justement du fait du succès des « Annales »…).

 

Nous sommes dans un lointain futur (improbable, mais on va y revenir), où l’humanité n’est qu’une des 52 espèces intelligentes à parcourir la galaxie. Sur la planète Reverseau, nous faisons la connaissance du jeune Dom Sabalos, destiné à devenir le Président de ce monde essentiellement marécageux et à hériter de la colossale fortune de la famille Sabalos (Dom est en outre le filleul de la Première Banque de Sirius, une planète vivante…). Jusqu’ici, tout va bien ; très bien, même.

 

Le problème, c’est qu’on cherche à tuer Dom. Et les mathématiques sont formelles : selon les calculs de son père, un spécialiste des probabilités qui fut assassiné peu de temps après sa découverte, il ne saurait y avoir de doute à cet égard. Dom sera en toute logique tué le jour de son accession à la présidence, et rien ne saurait permettre d’éviter ce sort tragique. Déjà, la veille, on manque le tuer près d’une Tour des Jokers, un mystérieux artefact d’une non moins mystérieuse race extraterrestre, qui a disparu, mais que l’on suppose être la plus ancienne de toutes, et peut-être celle qui a créé le reste de la vie intelligente dans l’ensemble de la galaxie…

 

Seulement voilà : le jour dit, Dom fait mentir les probabilités et survit à la tentative d’assassinat le visant. Il y aura d’autres tentatives d’assassinat, auxquelles il réchappera tout aussi miraculeusement (quitte à s’en tirer avec une peau verte). C’est comme si quelqu’un le protégeait ; et peut-être, justement, les Jokers ? Dom est très tôt persuadé que l’énigme constituée par la race quasi divine est liée à son sort, et il se lance à la recherche de la fameuse planète des Jokers, qu’un poème d’une antiquité inconcevable dit se trouver sur la face obscure du soleil…

 

Le roman de Terry Pratchett est un hommage (évidemment parodique) à une certaine SF à l’ancienne, qu’on n’ira peut-être pas jusqu’à qualifier de « SF à papa », mais pas loin. C’est un livre saturé de références, dont beaucoup sans doute m’ont échappé ; mais, à titre d’exemple, on peut relever que le bon docteur Asimov, entre autres, passe à la casserole : les hautes probabilités omniprésentes ne manquent pas d’évoquer la psychohistoire du « cycle de Fondation », tandis que le « cycle des Robots » est malmené au travers de nombreuses lois et sous-lois de la robotique (sachant en outre que le robot personnel de Dom s’appelle Isaac…). Autre exemple : il me semble avoir repéré une allusion au Solaris de Stanislas Lem. Et j’ai également lu des critiques évoquant Herbert ou Niven, et il y en a sans doute d’autres encore. La Face obscure du soleil emprunte à cette science-fiction, non seulement ses thèmes, mais aussi ses procédés ; d’où, notamment, une certaine tendance à user et abuser du « jargon », et autres Mots Bizarres à Majuscule (ce qui, au mieux, évoque en fait pas mal des mots-valises et autres triturations du langage à la Lewis Carroll, mais se contente souvent d’être un brin pénible, et ne facilite pas toujours la lecture de ce roman court mais dense – on y reviendra).

 

Parallèlement, La Face obscure du soleil contient déjà en germe des éléments que l’on retrouvera dans les « Annales du Disque-monde » ; pas seulement l’humour de manière générale, mais parfois des idées plus précises, comme celle, fameuse, de la « chance sur un million », puisque tout, ici, n’est que probabilités, ou encore, même s’ils ne sont qu’évoqués à la va-vite, les « Petits Dieux ».

 

Tout cela pourrait constituer un cocktail roboratif, et, tout du moins, un divertissement plus qu’honnête. Hélas, ce n’est pas vraiment le cas, et ce roman antédiluvien m’a paru dans l’ensemble plutôt raté, ce qui explique sans doute pas mal qu’on ait attendu (ou pas) si longtemps sa traduction… Cela vient surtout de ce que les péripéties picaresques de Dom, qui enchaînent les rebondissements à une vitesse frénétique – le roman est très court, mais très dense, débordant d’idées parfois fort intéressantes, qu’elles soient « originales » ou « empruntées » –, sont pour le moins difficiles à suivre : de manière générale, c’est la confusion qui règne dans La Face obscure du soleil, divertissement qui se révèle étrangement plus qu’à son tour un brin hermétique. On ne pige pas toujours où Pratchett veut en venir, ni, et c’est plus gênant, le comment du pourquoi de tel événement improbable succédant à un autre événement improbable. C’est d’un fouillis presque vanvogtien (une référence, là encore ?). Ainsi, pour donner un exemple frappant, le lien entre les tentatives d’assassinat et l’énigme des Jokers, qui fonde quand même la base de l’intrigue, s’il paraît couler de source aux yeux des personnages, a quelque chose de franchement capillotracté pour le lecteur… Niveau motivation, Dom, aussi sympathique soit-il, pèche un peu ; et il manque en outre, de même que la plupart des autres personnages et au premier chef le robot Isaac et le Phnobe Hrsh-Hgn, de véritable caractérisation, à la différence des meilleurs « héros » des « Annales » à venir. La fin, en outre, est des plus décevante.

 

Aussi, au final, et malgré la brièveté et la densité du roman, c’est un ennui poli, mais un ennui tout de même, qui domine à la lecture de La Face obscure du soleil. Un roman pas franchement mauvais, on n’ira peut-être pas jusque-là, mais au mieux anecdotique, au pire médiocre. Les fans de Pratchett comme les autres feront bien de s’en passer. Ça ne m’empêchera pas de lire prochainement Strate-à-Gemmes, par curiosité, mais le fait est que je suis déçu…

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"Kwaïdan", de Masaki Kobayashi

Publié le par Nébal

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Titre original : Kaidan.

Titre alternatif : Ghost Stories.

Réalisateur : Masaki Kobayashi.

Année : 1964-1965.

Pays : Japon.

Genre : Fantastique / « Horreur » / « Historique » / Film à sketches.

Durée : 188 min.

Acteurs principaux : Rentaro Mikuni, Michiyo Aratama, Misako Watanabe, Keiko Kishi, Tatsuya Nakadai, Yukio Mochizuki, Katsuo Nakamura, Tetsuro Tamba, Takashi Shimura, Kan-Emon Nakamura, Osamu Takizawa, Haruko Sugimura, Noboru Nakaya, Seiju Miyaguchi, Ganjiro Nakamura…

 

La lecture de Fantômes du cinéma japonais, puis du n° 21 du Visage Vert, et enfin de Kwaidan de Lafcadio Hearn m’en avaient convaincu, ainsi que divers avis exprimés ici ou là : il fallait à tout prix que je comble une importante lacune cinématographique en regardant enfin le Kwaïdan de Masaki Kobayashi. Je n’avais encore, honte sur moi, jamais rien vu de ce réalisateur à la réputation de grand esthète (mais on m’a depuis fait remarquer qu’il était également l’auteur de Hara-Kiri, sur lequel il faudra bien que je mette la main) ; je peux cependant d’ores et déjà confirmer ce jugement, et, inutile de faire de mystères, proclamer à la face de la Nébalie entière que ce Kwaïdan est un époustouflant chef-d’œuvre, qui n’a certes pas volé ce titre. En fait, c’est peut-être bien le plus beau film fantastique que j’aie jamais vu… Oui, rien de moins.

 

Kwaïdan est un film à sketches, d’une durée d’environ trois heures dans sa version intégrale (bien évidemment indispensable : merci, une fois de plus, à Wild Side et à la splendide collection des « Introuvables »…), regroupant quatre histoires de fantômes (à la différence du recueil éponyme, le film se concentre effectivement sur cette thématique), inspirées, donc, de Lafcadio Hearn (mais seulement deux des quatre histoires, « La Femme des neiges » et « Hoïchi sans oreilles », qui sont aussi à mon avis les plus réussies – ce qui ne revient certes pas à dénigrer le reste ! –, proviennent effectivement du Kwaidan dont je vous avais entretenu il y a peu). Il constitue à vrai dire un moment clé de ce genre à part entière qu’est le kaidan-eiga dans sa forme « classique » (qui ne s’est pas encore mué, loin de là, en J-Horror, même si on y trouve en toute logique des éléments précurseurs – notamment dans ces fantômes féminins aux longs cheveux noirs…), et obtint une reconnaissance internationale, puisque ce « Ghost Stories » fut récompensé en 1965 par le Prix Spécial du Jury au Festival de Cannes. Ce qui n’est que justice : le film de Masaki Kobayashi est d’une beauté rare, riche en images à couper le squeele, et d’une perfection formelle qui n’a d’égales que son intelligence et sa sensibilité.

 

Tour d’horizon : le premier fragment, « Les Cheveux noirs », nous conte l’histoire d’un samouraï ambitieux qui, las de la pauvreté, renie sa femme pour épouser la fille arrogante et dure d’un dignitaire, et ainsi faire carrière. Bien évidemment, il en vient assez vite à regretter cette cruelle décision, et, après avoir fini son service de quelques années, retourne auprès de sa première femme… On voit ici un des caractères essentiels du film de Kobayashi : il ne joue presque jamais sur la surprise, bien loin d’une bête épouvante « presse-bouton ». Dès le début, on sait en gros comment tout cela va se terminer… même si le réalisateur parvient en définitive à rajouter des éléments imprévus : ici, en l’occurrence, on restera bluffé par le maquillage du héros lors de la conclusion inévitable et édifiante, châtiment du destin pour l’ambitieux coupable… Mais entre-temps, on aura également pu se régaler de nombreux plans de toute beauté, d’une composition exemplaire et bénéficiant d’une très belle photographie – autant de traits qui se vérifieront tout au long de ce Kwaïdan.

 

« La Femme des neiges » est à mon sens encore plus réussi, et plonge le film dans une délicieuse atmosphère surréaliste en usant de somptueux décors peints (cet œil dans le ciel !) et d’éclairages improbables pouvant évoquer, avec quelques années d’avance, la manière d’un Dario Argento en forme. Ce sketch bénéficie en outre de l’interprétation impeccable, dans le rôle du héros, de l’immense Tatsuya Nakadai, qui parvient à faire preuve d’un charisme et d’une séduction impressionnants dans son rôle de petit paysan. Deux bûcherons sont pris dans une tempête de neige (d’une beauté telle qu’on aimerait en vivre de semblables…) ; incapables de traverser une rivière dans ces conditions, ils se réfugient dans la cabane du passeur absent. Là, une « femme des neiges » à la beauté spectrale tue le plus âgé de son souffle glacial. Elle épargne le plus jeune, à la condition qu’il ne révèle jamais à qui que ce soit ce à quoi il a assisté. Plus tard, il épouse une jolie jeune femme… et en vient inévitablement à oublier sa promesse. Le destin frappe encore dans ce récit d’une grande beauté – accessoirement (ou pas) une belle et tragique histoire d’amour, de même que le premier – et le spectateur ne peut que tomber sous le charme onirique des images de Kobayashi.

 

Mais le meilleur est à mon sens encore à venir, avec « Hoïchi sans oreilles », qui était déjà un de mes contes préférés dans le recueil de Lafcadio Hearn. Le fragment débute par la reconstitution de la bataille navale de Dan-no-Ura sur laquelle s’achève Le Dit des Heike, grand classique de la littérature japonaise (qu’il faut que je lise enfin ; je sais, je me répète) ; et la bataille est peu ou prou refaite… dans une piscine entourée de décors peints. Mais bien loin d’être ridicule, ce procédé audacieux entraîne des plans absolument sublimes et d’une poésie douloureuse, qui marquent durablement. Bien des siècles plus tard, nous faisons la connaissance du jeune conteur aveugle Hoïchi, qui vit dans le temple construit pour apaiser les morts du clan des Heike. Un soir, un samouraï vient le chercher pour lui demander de conter l’épopée dont il s’est fait l’interprète talentueux devant une cour ô combien auguste… Splendide du début à la fin, ce sketch marque à mon sens le point culminant de ce film génial de bout en bout qu’est Kwaïdan. Pourtant, j’émettrais un (tout petit) bémol : la très légère touche de burlesque apportée par les personnages des deux serviteurs me paraît inappropriée. Mais peu importe : du récit de la bataille au sort cruel d’Hoïchi, Masaki Kobayashi nous offre un festival d’images exceptionnelles, servies par un très beau travail du son. Un chef-d’œuvre dans le chef-d’œuvre.

 

Reste enfin « Dans un bol de thé », la plus courte des quatre histoires, et pour cause : elle est inachevée… Ce qui est un peu frustrant, du coup, mais aussi diablement malin, concluant ainsi le film sur une mise en abyme (si j’ose dire) d’autant plus efficace que ce récit est probablement celui des quatre qui se montre le plus ouvertement angoissant. La fin ouverte a dès lors quelque chose de terrible. Pourtant, on est bien loin de la débauche d’effets spéciaux ou que sais-je : non, Kobayashi parvient à susciter des frissons avec le simple reflet d’un homme dans un bol…

 

Immense film à la plastique phénoménale, monument du cinéma japonais comme du cinéma fantastique faisant à vrai dire fi de ces limitations pour atteindre au statut de chef-d’œuvre universel et intemporel, Kwaïdan est une merveille comme on en voit peu. Au risque de me répéter, c’est peut-être bien le plus beau film fantastique que j’aie jamais vu. Soufflé je suis, et j’encourage chaudement ceux qui n’ont pas encore eu la chance de regarder ce bijou à se précipiter dessus ; vous ne le regretterez pas.

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