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La Ménagerie de papier, de Ken Liu

Publié le par Nébal

La Ménagerie de papier, de Ken Liu

LIU (Ken), La Ménagerie de papier, ouvrage proposé par Ellen Herzfeld & Dominique Martel, traduit [de l'américain] et harmonisé par Pierre-Paul Durastanti, Saint-Mammès – Aulnay-sous-Bois, Le Bélial' – Quarante-deux, [2004, 2009, 2011-2014] 2015, 438 p.

 

C'est sans doute vrai dans tout milieu, a fortiori s'il est relativement fermé, mais ça se constate en tout cas très clairement dans le fandom SF : il y a une propension à l'enthousiasme exagéré, une tendance à voir dans telle ou telle nouveauté un « chef-d'œuvre », en tablant sur sa pérennité, une volonté de qualifier de « génie », de « prodige » ou de « surdoué » tel ou tel auteur qui fait l'actualité. Mais au final, tout cela nous donne régulièrement de bons bouquins, cependant rarement aussi bons que ce que l'on prétendait...

 

Ces derniers temps, dans cette catégorie, on a beaucoup vu circuler le nom de Ken Liu, jeune auteur américain d'origine chinoise, qui a livré en quelques années à peine tout un tas de nouvelles, de toutes tailles, dont bon nombre ont su attirer l'attention. C'est peu dire : ainsi que ne manquent pas de le rappeler un bandeau et la quatrième de couverture, la seule nouvelle qui donne son titre à ce recueil (sans équivalent en anglais) a été lauréate à la fois du Hugo, du Nebula et du World Fantasy Award, fait unique (« Mono no aware » a également été lauréate du Hugo 2013, mais ça me paraît plus discutable). Tout cela pouvait bien légitimement susciter la curiosité pour cet auteur au parcours déjà bien rempli, et l'idée de ce recueil s'imposait d'autant plus que, de son propre aveu (dans un avant-propos qui fait un peu peur pour la suite, à tort heureusement), l'auteur se tourne aujourd'hui davantage vers la forme longue et la traduction.

 

Alors ? Enthousiasme ? Chef-d'œuvre ? Génie ? Prodige ? Surdoué ?

 

Ben pour une fois c'est bien possible.

 

En tout cas, à la lecture de ce seul recueil, on ne peut que reconnaître que Ken Liu figure parmi les plus brillants nouvellistes SF actuels, même si j'avoue pour ma part ne pas le trouver aussi systématiquement bluffant qu'un Ted Chiang ou un Greg Egan ; il joue néanmoins indubitablement dans leur cour des grands.

 

L'auteur dit ne pas attacher beaucoup d'importance à la distinction entre les sous-genres de l'imaginaire (science-fiction, fantasy, fantastique), ni même, à vrai dire, accorder une grande importance à la notion de genre. Tant mieux pour lui comme pour nous, même si l'on note malgré tout dans ce recueil (au-delà du titre renvoyant à une nouvelle de fantasy, pour le coup) une assez nette prédominance de la science-fiction (mais cela traduit peut-être les goûts des Quarante-deux plutôt que ceux de Ken Liu à proprement parler?).

 

Quoi qu'il en soit, on trouve bien des choses variées dans cette Ménagerie de papier (dont quelques short short, mais pas vraiment de novelettes ou novellas). On est même parfois à la limite de l'exercice de style, mais le plus fort, c'est que ça marche quand même à chaque fois (ou presque : je trouve personnellement que le registre humoristique ne lui sied guère, ainsi qu'en témoigne à mon sens « Le Golem au GMS » – mais c'est un cas unique dans ce recueil). On ne prétendra pas que Ken Liu fait dans la « hard science », lui préférant un registre plus poético-philosophique. Mais, ceci mis à part, on trouve vraiment de tout ou presque dans ce recueil très bien conçu (et dont les dernières nouvelles, sans que l'on puisse forcément parler de « cycle » au sens strict, constituent un ensemble presque insécable jouant sur un lexique et des thèmes communs).

 

Le recueil est par ailleurs parcouru de thèmes transversaux, le plus important, et de loin, et ce dès la première nouvelle, étant le souvenir (ou la mémoire, comme vous voudrez) ; on s'interroge ainsi régulièrement sur la part jouée par le souvenir dans la constitution de la personnalité, ou sur le sens des traditions à l'heure de la conquête spatiale et des nanotechnologies. Se pose aussi, tout naturellement (?), la question de l'exil (ou immigration)...

 

Or le recueil sait systématiquement ou presque poser ces questions délicates avec une grande finesse... doublée d'une certaine astuce dans la manipulation du lecteur. Ainsi, on croit à un moment lire un énième pamphlet anti-Facebook-Apple-Google et compagnie, mais la vérité s'avère autrement plus complexe qu'une simple hostilité remâchant sans cesse les même arguments qui n'en sont pas. La première nouvelle est à vrai dire exemplaire (et d'autant mieux placée), qui joue des stéréotypes « gentil/méchant » jusqu'à l'extrême limite de la tension des contraires, avec une intelligence parfaite, et donc éloignée de tout manichéisme au final.

 

L'intelligence, oui : c'est sans doute ce terme qui, retourné dans tous les sens, définira le mieux La Ménagerie de papier. On a vanté les qualités de nouvelliste de Ken Liu ? On avait bien raison : là, on tient effectivement quelque chose, pour une fois. On en veut davantage, du coup ; d'autres traductions de nouvelles, déjà ; mais si le monsieur se montre aussi brillant dans la forme longue... Bon, verra bien. Mais avec impatience.

 

EDIT :

 

Raoul et Gérard Abdaloff en causent ici.

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Zebulon, de Rudolph Wurlitzer

Publié le par Nébal

Zebulon, de Rudolph Wurlitzer

WURLITZER (Rudolph), Zebulon, [The Drop Edge of Yonder], traduit de l'anglais (États-Unis) par Isabelle Chapman, [s.l.], Christian Bourgois, [2008] 2010, 346 p.

 

(Avant toute chose, je vous présente mes excuses ; ce « compte rendu » est en effet assez affligeant... Le problème est que j'ai lu ce roman il y a quelque chose comme deux mois de ça, et, si je me souvenais l'avoir apprécié sur le moment, je n'en avais cependant absolument rien retenu, comme si je ne l'avais jamais lu ; le présent compte rendu miteux se base sur les notes que j'avais prises alors... mais j'étais vraiment au fond du seau à ce moment-là, et j'ai eu du mal à déchiffrer mes pattes de mouche ; l'absence du moindre souvenir de cette lecture n'a pas exactement arrangé les choses... Mille excuses, donc, je ferai mieux ultérieurement.)

 

On ne juge pas un livre à sa couverture. Le décor océanique ici représenté est certes à propos, une bonne partie du roman se déroulant en mer, mais on y passe aussi, entre autres, par l'Oregon, le Mexique et surtout la Californie, en pleine ruée vers l'or. Ce qui fait de Zebulon un western, quand bien même atypique. Oh, on peut bien établir quelques liens ici ou là avec des grands classiques du genre : ainsi, le côté « odyssée » (mais en plus sordide) peut vaguement évoquer Lonesome Dove, tandis que l'aménagement disharmonieux des bourgades californiennes plongées dans le marasme de la fièvre aurifère peut faire penser à Deadwood (mais avec beaucoup moins d'humour)...

 

Le « héros » de l'histoire, Zebulon donc, n'a vraiment pas de chance, mais alors pas du tout. Il peut certes flamber aux cartes, mais c'est pour tout dilapider immédiatement. Et il fait deux rencontres qui ne vont pas exactement lui faciliter la vie : revient son demi-frère, Hatchet Jack, qui aimerait bien que Zebulon arrondisse les angles avec le paternel bourrin (qu'il n'a pas vu depuis longtemps) ; et (surtout ?) la belle métisse vaguement sorcière Delilah.

 

Ces trois-là savent qu'ils ne doivent pas se croiser, que cela ne fait qu'aggraver les choses ; mais leurs retrouvailles sont inéluctables. Comme si elles obéissaient à une sorte de prophétie, qu'on aurait envie de qualifier de biblique.

 

En tout cas, où qu'ils aillent, ça va mal pour eux. Ils se retrouvent ainsi pris dans de terribles fusillades qui leur valent, en dépit du bon sens, des inculpations pour meurtre (ou vol de chevaux, c'est la même chose). Quant à Delilah, son statut particulier de joueuse et sorcière lui fait subir bien des confusions fâcheuses.

 

C'est ainsi que, où qu'ils se trouvent, leurs retrouvailles dégénèrent systématiquement. Déjà pour des raisons « familiales » ; Zebulon et Hatchet Jack sont tous les deux, nécessairement, amoureux de Delilah ; et il y a bien sûr ce maniaque dangereux de paternel, qui dégaine son flingue pour un rien.

 

Mais, au-delà, les malentendus, volontaires ou pas, sont nombreux, qui viennent noircir le portrait de nos losers de « héros » : Zebulon, par exemple, que toute justice impartiale acquitterait pour ses premiers exploits, voit bientôt sa tête mise à prix, mort ou vif. Ce qui peut susciter la curiosité du quidam, et a fortiori celle des journalistes et photographes, qui en font une légende de l'Ouest comme l'Ouest les apprécie tant.

 

Mais Zebulon, dans tout ça, le vrai Zebulon ? Eh bien, il commence à en avoir gros sur la patate. Il n'en peut plus et ne croit plus en rien. D'où son envie immédiate de partir. Mais partir où ? Et surtout, avec qui ? Sa mulâtresse adorée le suivrait-elle (on la sait enceinte, mais de qui ?) ? Elle aussi est de toute évidence sur le point de tout lâcher. Elle ne se plaît pas dans cette Californie d'immigrants, où l'on est encore irlandais ou chinois avant d'être américain – alors cette négresse instruite, adroite et cultivée...

 

Peut-être parviendront-ils à fuir isolément et à mener leur propre vie. Ou pas : peut-être seront-ils systématiquement amenés à se croiser, parfois pour le meilleur (nostalgie...), le plus souvent pour le pire.

 

Si le roman est d'une facture assez classique au début, la donne change vraiment après un éprouvant voyage via Panama pour rejoindre la Californie, dont le tableau ici dépeint est aussi effrayant qu'affligeant. Mais d'une force indéniable, qui confirme la qualité de ce western atypique, riche de ses personnages puissants, et porteur d'une cinglante critique sociale.

 

(Pardon...)

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Tremulus

Publié le par Nébal

Tremulus

Tremulus, Reality Blurs, 2012, 243 p.

 

Dire que Lovecraft a eu une grande influence sur le jeu de rôle relève du lieu commun, voire de l'euphémisme. Le vénérable L'Appel de Cthulhu (septième édition pour bientôt) est incontestablement le plus célèbre jeu basé sur son univers, mais il y en a bien d'autres, comme, bien sûr, le plus moderne Cthulhu basé sur le système « Gumshoe », voire des choses qui s'éloignent du jeu de rôle « traditionnel » pour déboucher sur des expériences à part (j'avais ainsi évoqué De Profundis et Mnémosyne). On a le choix, donc. Mais, si le parfois décrié « BRP » ne me paraît pas si pire, et s'il faudrait sans doute que je relise le « Gumshoe », j'avoue que je n'étais pas contre l'idée, pas si saugrenue que ça, d'une sorte d'intermédiaire entre jeux « classiques » et autres plus « expérimentaux »...

 

On m'avait parlé, il y a de ça un bail, de Tremulus, jeu indépendant signé Sean Preston, et j'étais curieux. Je l'étais à vrai dire d'autant plus que le système sur lequel il se fonde, « Haiku », était censément dérivé pour l'essentiel de celui d'Apocalypse World, avec des morceaux de FATE dedans ; or ces deux systèmes sont semble-t-il placés par-dessus tous les autres par les rôlistes les plus au fait de ce qui se pratique... Pourquoi pas, donc ?

 

 

Hou-là...

 

Bon : ainsi que vous le savez, Nébal est un con ; ça s'est vérifié, j'imagine, dans la mesure où je n'ai absolument rien panné aux premiers chapitres de ce bouquin... Le monsieur Preston a peut-être des idées en veux-tu en voilà (j'y reviendrai), mais niveau pédagogie et clarté d'exposition, j'ai l'impression qu'il a encore du boulot. Pourtant, on ne lui reprochera pas de tirer à la ligne... car Tremulus m'a fait l'effet – désagréable, mais ça c'est moi – d'un jeu « anti-littéraire » ; sa présentation est « scientifique », à base de très courts paragraphes, de points, et de typographie précise. Bon, on s'y fait, hein, mais ça n'en rend pas exactement la lecture agréable... Et il m'a fallu attendre la fin de la première partie pour comprendre vaguement de quoi qu'y causait, le monsieur...

 

Et j'ai un problème avec cet aspect « scientifique », qui ne concerne hélas pas que la forme, mais aussi le fond. La mécanique, centrale ici, a tout d'une démonstration logico-mathématique, et ça m'a vite gavé. Surtout dans la mesure où ce système, bien loin d'assurer liberté et souplesse aux joueurs comme au MJ, me paraît extrêmement rigide et contraignant. Les « mouvements », qui permettent d'agir, sont ainsi en nombre limité, et renvoient forcément à telle ou telle caractéristique de base (précisée), que l'on additionne au résultat de 2d6 : si l'on fait 10 ou plus, c'est cool, ça passe ; de 7 à 9, le succès est mitigé, et le MJ présente en général une alternative au joueur (ce qui, en ce qui me concerne, présente le risque de casser narration et immersion) ; en dessous, c'est un échec, ce qui peut là encore déboucher sur des « mouvements » du MJ. Dit comme ça, cela a l'air élémentaire, et pourrait plutôt bien fonctionner, j'imagine... Pourtant, je ne suis pas convaincu ; j'ai vraiment l'impression d'une mécanique trop sévère et trop « hors-narration »... là où elle est censée participer à son élaboration. Mais de ce point de vue, Tremulus me paraît aux antipodes du séduisant FATE Accelerated, où la combinaison des approches (précises) et des aspects (innombrables et relevant d'un choix personnel), non seulement offre une grande liberté d'interprétation aux joueurs comme au MJ, mais, en outre, participe toujours, et obligatoirement, du récit, sans artifice ; j'y vois de bonnes règles, en ce que leur efficacité passe aussi par leur discrétion et leur simplicité tenant de l'évidence. Or je n'arrive pas à concevoir une partie de Tremulus satisfaisante sous cet angle ; bon, peut-être que je changerais d'avis si je pouvais véritablement essayer la chose, hein... Mais en l'état, non.

 

D'autant que ce que je dis là des « mouvements » se vérifie aussi pour d'autres concepts du jeu ; ainsi, formaliser la confiance que les PJ éprouvent mutuellement les uns pour les autres me laisse un peu perplexe...

 

(Et, c'est sans doute très accessoire, mais j'ajouterais bien que la plume de l'auteur, acharné à défendre le moindre point de son système, à la « faites comme je dis, vous verrez plus tard que j'ai raison (bande de moules) », m'a agacé de par son arrogance implicite...)

 

Bon : Tremulus n'est pas un jeu pour moi, faut croire... Est-ce à dire que tout y est à jeter en ce qui me concerne ? Peut-être pas. Il y a en effet des choses intéressantes après cette douloureuse entrée en matière, des choses qui concernent essentiellement le MJ. Le jeu repose semble-t-il énormément sur l'improvisation, le cadre étant déterminé au fur et à mesure par la table dans son ensemble, et le MJ étant appelé à réagir aux « mouvements » inattendus (et inévitables) des joueurs. Pour ce faire, Sean Preston disserte dès lors longuement sur la manière pour le MJ (notamment) de développer un cadre (même si les joueurs y participent) et de réagir aux « mouvements ». Le problème, à mon sens, consiste à nouveau à partir de schémas aussi rigides – ce qui me paraît un peu paradoxal pour de l'impro, mais bon – pour les plaquer, artificiellement à mon sens, sur la partie en cours ; mais d'un point de vue strictement théorique, c'est assez intéressant...

 

Et, d'ailleurs, le cadre de jeu d'Ebon Eaves qui occupe la fin de l'ouvrage regorge de bonnes idées. Sauf qu'il ne s'agit pas d'un cadre, mais d'une multitude, l'auteur se basant sur quelques concepts primordiaux pour lancer des dizaines (centaines?) de variantes, le plus souvent intéressantes (enfin, à ceci près que les lire toutes à la suite est à peu près aussi chiant que de se taper un annuaire...).

 

Mouais.

 

Bon, Tremulus n'est pas pour moi. C'est pas grave, hein...

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NanoChrome

Publié le par Nébal

NanoChrome

NanoChrome. Cyberpunk de poche, Chibi, [s.d.], 107 p.

 

Il y a certes des vieux grognards pour se plaindre, façon « c'était mieux avant », de ce qu'il ne paraît plus rien de neuf en jeu de rôle, mais ces gens-là ont à mon sens des œillères. Que ce soit chez les gros machins (tout relatifs, bien sûr) ou a fortiori du côté indépendant ou amateur, le catalogue me paraît amplement assez vaste pour que chacun y trouve son bonheur.

 

Et puis il y a cette chose étrange, que j'avais du mal à envisager jusqu'à une date toute récente : des auteurs. En l'occurrence, nous parlerons ici de John Grümph, très prolifique et dans tous les styles ou presque (en témoignent déjà les deux seuls jeux signés par le monsieur que j'avais déjà, l'intriguant Mahamoth et surtout l'enthousiasmant Oltréé ! qu'il faudra bien que je teste un jour). Et puis il s'est mis, via sa collection Chibi, à développer des jeux très simples (façon de parler, hein), au système élémentaire, sans véritable background, mais parfaits pour l'initiation – et sans doute aussi pour la réflexion sur ce qui est constitutif du genre en question. J'avais lu ainsi bien des critiques positives de Dragon de poche. Aujourd'hui, cependant, c'est de NanoChrome (ou Cyberpunk de poche) que je vais brièvement vous parler, et j'ai l'impression qu'il a été plus diversement accueilli. N'empêche qu'il me tentait bien, surtout après ma déconvenue avec le livre de base de la cinquième édition de Shadowrun, tellement complexe et simulationniste qu'il en devenait à mon sens injouable. Alors un petit jeu cyberpunk, abordable et sans prétention absurde d'exhaustivité, moi, je disais oui. La chose est disponible pour pas cher (sur le ouèbe uniquement, pour le moment en tout cas), et on me l'a de toute façon prêté, alors hop.

 

Le premier contact a cependant eu quelque chose d'un peu rude. NanoChrome utilise un système OGL tout con (avec des d6) qui, pour être très simple, ne me paraît pas forcément très pertinent ici. La relative, voire presque complète absence de background, je m'y attendais, donc (on est joyeusement invité à piller ce qui se fait ailleurs, ou – mieux et essentiel ici – à générer tout ça). Je note quand même l'idée de « Panopticon », qui renvoie pas mal à la « sous-veillance » d'Eclipse Phase telle qu'elle est définie dans... Panopticon.

 

Autre chose à signaler, bien sûr : si les tables vous effraient (ce qui est souvent mon cas), fuyez, pauvre fous ! Ce fut à vrai dire mon premier réflexe. Je l'ai dépassé, heureusement, et ai fini par y trouver mon bonheur. Car si, disons-le, NanoChrome n'est à mon sens pas très enthousiasmant pour lui-même en tant que jeu, il fournit par contre un merveilleux outil de création pour le maître de jeu. Besoin d'une faction, d'un allié, d'une nemesis sur le pouce ? Hop ! Ça y est, en quelques jets de dés. Et ça marche aussi pour tout le reste, en fait – les lieux, par exemple, ou encore les événements déclencheurs, les complications, etc. Vous l'aurez compris, tout cela est surtout utile en mode « sandbox », mais je suis persuadé qu'on peut également l'utiliser pour préparer une partie un peu à l'arrache, mais parfaitement à même de satisfaire tous les joueurs.

 

D'où ce bilan : non, NanoChrome n'est pas en ce qui me concerne un très bon jeu de rôle ; mais c'est un outil de choix pour le maître de jeu, aussi vaut-il quand même le détour.

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Mosig at Last, de Yōzan Dirk W. Mosig

Publié le par Nébal

Mosig at Last, de Yōzan Dirk W. Mosig

MOSIG (Yōzan Dirk W.), Mosig at Last. A Psychologist Looks at H.P. Lovecraft, with appreciations by Laila Briquet-Mosig, Donald R. Burleson, Peter Cannon, S.T. Joshi, & Robert M. Price, West Warwick, Necronomicon Press, [1973-1974, 1976, 1978-1980], 1997, 128 p.

 

Il va de soi que les psychiatres, psychologues, psychanalystes, et toutes ces sortes de choses, sont des gens infréquentables, qui seront tondus à la Libération. On accordera la priorité, comme de juste, à ceux qui se mêlent de critique (littéraire, cinématographique, etc.), et le prochain qui me dit que la tour, là, est un symbole phallique, je l'assomme avec un autre symbole phallique de son choix. Alors, forcément, qu'un psychologue se mêle de faire dans la critique lovecraftienne, ça me fout un peu les shoggoths (aha) (pardon) : je me souviens encore d'avoir lu des bêtises grosses comme moi usant de cette méthode dans le Cahier de l'Herne consacré au reclus frustré paranoïaque de Providence... Alors pourquoi lire – enfin, aha – Mosig at Last (titre étrange, qui se justifie je suppose par l'ancienneté des articles compilés dans ce petit volume, publiés une vingtaine d'années plus tôt) ? Masochisme, dites-vous ? Enflures. Non : c'est parce que le nom de Dirk W. Mosig (son « vrai » nom, « Yōzan » étant celui que lui a attribué son maître zen quand il est officiellement devenu moine, eh oui, ah quand même, eh oui) revient souvent dans la critique lovecraftienne de qualité. En témoignent d'ailleurs les « appréciations » qui concluent ce petit volume, où Donald R. Burleson (que je n'apprécie guère, avec son post-structuralisme déconstructionniste-truc ou que sais-je...), Peter Cannon, S.T. Joshi et Robert M. Price se posent peu ou prou en « disciples » dudit Mosig, ou, tout au moins, lui accordent une place centrale dans l'évolution moderne de l'exégèse lovecraftienne ; citons Joshi : « He was the first individual to raise Lovecraft criticism beyond the level of fandom to that of a serious intellectual discipline. » Eh.

 

Pfff... Bien sûr, que j'allais le lire ! C'te question. Et, autant le dire de suite, j'ai bien fait ; car, dans l'ensemble, ce petit volume se montre fort intéressant. Avec des bémols, certes (surtout les parties « originales » de la fin – sans même parler de ces « appréciations », donc), mais le fait est que Mosig at Last est un bon témoignage de ce que la critique lovecraftienne peut faire de mieux en recourant aux outils analytiques de la psychologie (essentiellement jungienne, ici – ce qui me dépasse largement en temps normal, mais là ça va) : Mosig, contrairement à nombre de ses petits camarades lovecraftiens, ne fait ici (presque) jamais dans l'interprétation tellement détachée du support original qu'elle se perd dans les hautes sphères pédantes et à vol d'oiseau, pas plus qu'il ne sombre dans une stérile paragraphe. En somme, il se situe le plus souvent au juste milieu (tel son Bouddha adoré, eh eh, même s'il aurait peut-être pu nous épargner ces considérations-là). Après avoir « lu » l'affreux Pelosato, et avant de lire Burleson, ça fait du bien, quoi.

 

Même si ce n'est pas formalisé, il me semble que l'on peut distinguer trois parties dans ce recueil d'articles (quatre, évidemment, en comptant les appréciations...). Dans la première, Mosig s'en tient pour l'essentiel à des généralités sur Lovecraft, sa vie, son œuvre, et, plus intéressant, sa philosophie (Mosig, qui développe sur le matérialisme mécaniste et indifférentiste du Maître, entend bien poser Lovecraft en authentique philosophe, profond penseur qui mérite que l'on s'attarde sur ses idées, telles qu'elles sont exprimées dans ses essais et ses innombrables lettres, et transparaissent éventuellement dans sa fiction et sa poésie ; à cet égard, Mosig fait probablement figure de pionnier ; j'imagine que tous ces développements seront utilement complétés par ma lecture – en cours – de H.P. Lovecraft : The Decline of the West de S.T. Joshi, semble-t-il l'ouvrage de référence sur la question), sans recourir encore aux outils pyshcologiques. L'intérêt de ces divers articles est essentiellement historique, toutefois, même s'ils fournissent une introduction nécessaire et plutôt bienvenue.

 

Le gros de l'ouvrage est cependant consacré à l'interprétation des œuvres de Lovecraft selon un angle analytique empruntant essentiellement à Carl Gustav Jung (mais aussi de temps à autre au bon docteur Freud, ou encore à Leon Festinger pour ce qui est de la « dissonance cognitive »). « The Outsider » (« Je suis d'ailleurs ») est au centre des préoccupations de notre psychologue (même s'il livre aussi des développements sur d'autres textes, comme « The Rats in the Walls », « The White Ship » ou encore The Dream-Quest of Unknown Kadath). On s'attardera du coup sur le plus long article du recueil, « The Four Faces of ''The Outsider'' », article qui m'a vraiment surpris (dans le meilleur sens du terme) et séduit, et dont je suppose qu'il a dû avoir un caractère révolutionnaire dans l'histoire de l'exégèse lovecraftienne, au moment de sa parution – 1973 – et dans les années qui suivirent. Comme le titre l'indique, Mosig y livre quatre interprétations différentes de la célèbre nouvelle (par ailleurs très poe-esque) : il commence par l'interprétation « autobiographique », qui a quelque chose d'une évidence à la lecture de ces pages inspirées – et ce même si ce genre d'interprétation doit de manière générale être manié avec des pincettes, mais c'est bien le cas ici. On passe alors à l'interprétation analytique, jungienne, étude de la psyché et odyssée de l'inconscient au conscient, avec l'Ombre qui vient foutre la zone ; et, malgré mon scepticisme initial, je ne peux que reconnaître que c'est assez bien vu (bon, hors les réminiscences freudiennes intempestives – avec inévitable tour phallique). Mosig qualifie la troisième interprétation d' « anti-métaphysique » (ce que je ne trouve pas très approprié...), le périple de l' « Outsider » étant dès lors une satire grinçante sur l'absurdité de la vie après la mort ; c'est à mon sens l'interprétation la plus faible, et Mosig lui-même semble de cet avis. Reste enfin l'analyse « philosophique », qui met l'accent sur la place de l'homme dans un univers matérialiste, mécaniste et indifférentiste – reprenant ainsi les éléments développés dans ce que j'ai envisagé comme étant la « première partie » de ce recueil. Dans tous les cas, Mosig se montre très perspicace et convaincant, et cet article est du coup à mon sens exemplaire – d'autant qu'en dernier recours, l'auteur vient apporter de sérieux bémols à ce qu'il a pourtant si précieusement analysé, et pondère ainsi toute interprétation avec une belle humilité : il y a de la place pour bien d'autres analyses, et si celles de Mosig sont brillantes, elles se complètent et peuvent être complétées par d'autres. Vraiment bien. La suite, sur la dissonance cognitive, m'a laissé un peu plus perplexe, mais il y a encore des choses à prendre dans ces développements psychologiques.

 

Après ce grand moment critique, le reste – des articles jamais publiés auparavant, et délibérément subjectifs – accuse un coup de mou... et, hélas, se montre nettement moins pertinent : qu'il s'agisse de lire Lovecraft à l'aune du bouddhisme zen (surtout, et avec un pénible prosélytisme en faveur de la méditation, à la limite du grotesque en ce qui me concerne) et de la physique quantique (euh...), ou de chercher une composition particulière derrière « The Music of Erich Zann » (le Concerto pour violon en ré mineur, opus 47, de Jean Sibelius, bien sûr ! Oui, Mosig est un fan... mais il ne s'appuie pas sur grand-chose, du coup). Un peu d'autobiographie, enfin. Bon...

 

Et suivent les « appréciations », dont une plus longue que les autres par sa fille Laila Briquet-Mosig, élevée en lovecraftienne par un lovecraftien...

 

Ces petits riens de la fin n'empêchent cependant pas Mosig at Last de constituer un grand moment de critique lovecraftienne ; et j'apprécie particulièrement l'humilité dont il témoigne, en n'assenant pas ses interprétations comme des vérités incontestables, en n'obligeant pas le lecteur à adhérer, à se positionner « pour » ou « contre », mais en l'incitant seulement à réfléchir, avec un enthousiasme communicatif. Subtil, limpide, passionné mais solide, érudit sans être pédant, original sans jamais oublier le texte de base, Mosig at Last est un ouvrage fort intéressant – et, donc, à bien des égards exemplaire.

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Lovecraft au cinéma, d'Alain Pelosato

Publié le par Nébal

Lovecraft au cinéma, d'Alain Pelosato

PELOSATO (Alain), Lovecraft au cinéma. Avec la lettre de Pierre Dagon à Ralsa Marsh, Saint-Denis, Éditions Édilivre Aparis, 2011, 129 p.

 

Elle n'est pas facile, la vie de lovecraftophile compulsif. Pour dénicher très éventuellement un ou deux bijoux – en fait tout au plus des friandises la majeure partie du temps –, elle implique de se farcir quantité d'étrons, « hommages » au Maître dont celui-ci se serait sans doute bien passé. Cela vaut, à l'évidence, pour les très nombreux (trop, trop nombreux) « pastiches » censés participer de la mythologie lovecraftienne (ou plus souvent, hélas, derlethienne) ; mais c'est aussi vrai des essais. À l'évidence, les Joshi sont rares.

 

Prenez ce livre d'Alain Pelosato, par exemple. Je n'arrive pas à comprendre comment j'ai pu en faire l'acquisition. Bon sang : « édité » chez Édilivre – autrement dit pas édité du tout –, ça aurait dû suffire pour me faire fuir cette bouse indigente, mais non. Compulsion... Le nom d'Alain Pelosato aussi aurait dû me faire peur ; mais à l'époque de mon achat, je n'avais sans doute jamais entendu parler du monsieur. Depuis, cependant, on m'a dessiné à plusieurs reprises un portrait guère flatteur de ce sinistre personnage ; et là, après avoir lu – non, soyons honnête, « survolé », parce que bon – ce torchon, ben je comprends mieux, du coup.

 

Mais voilà : je me suis senti contraint de jeter un œil à ce machin quand j'ai appris que je devais participer prochainement, à l'occasion de la Necronomi'con lyonnaise (4 et 5 juillet 2015), à une table ronde sur les adaptations cinématographiques de Lovecraft où serait présent le monsieur (en tête d'affiche, même).

 

Mazette. Risque non négligeable que ça soit sportif, voire violent...

 

Car ce torchon est à n'en pas douter un des pires « livres » que j'ai jamais lus (et pas seulement dans le domaine fangeux de la lovecraftophilie la plus sordide). Rien d'étonnant à ce que ça ait fini chez Édilivre : aucun éditeur digne de ce nom n'aurait accepté de publier cette horreur.

 

Ce « livre » (bon sang que ça fait mal de reconnaître que cette abomination est un livre...) tient en effet de la performance scabreuse (et implique chez le lecteur une dose de masochisme franchement déraisonnable). Construit de bric et de broc, il a certes pour thème essentiel les adaptations cinématographiques de Lovecraft, mais comprend aussi un chapitre (dont on se demande franchement ce qu'il fout là) sur le rapport à la nature dans les œuvres du Maître de Providence, dont le moins que l'on puisse dire est qu'il n'est guère convaincant, ainsi qu'une nouvelle absolument dénuée du moindre intérêt, « La Lettre de Pierre Dagon à Ralsa Marsh » (Pierre Dagon étant un pseudonyme de « l'auteur »). Bon, inutile de développer outre mesure sur ces bouche-trous...

 

Reste Lovecraft au cinéma, donc. L'essentiel, hein. En notant d'emblée, beau témoignage de sérieux et de professionnalisme, qu'un chapitre entier, d'une quinzaine de pages, est consacré aux films que Pelosato... n'a pas vus. Bon... Cela dit, le reste vaut le détour, même si tout cela est largement redondant dans les différents chapitres, qui reviennent sans cesse sur les mêmes films et les mêmes réalisateurs, témoignage supplémentaire mais particulièrement éloquent de l'absence de véritable plan, autant dire au-delà de méthode, caractérisant ce machin (dépourvu par ailleurs de toute réflexion d'ensemble, ne serait-ce que sur la difficulté à figurer, à représenter l'horreur lovecraftienne...). Le lovecraftophile, même très amateur, n'y apprendra somme toute pas grand-chose (à s'en tenir aux films listés), mais aura l'occasion, régulièrement, en tournant les pages les yeux exorbités et la sueur au front, de tomber sur des morceaux d'anthologie, à mourir de rire, ou à vomir, disons les deux, tiens, et en même temps.

 

Car Alain Pelosato, dans ce bouquin construit n'importe comment, écrit avec les tentacules et à l'évidence pas relu (ça dépasse les simples coquilles : il y a régulièrement d'authentiques fautes, voire, c'est récurrent, des fragments entiers manquants), fait preuve d'un sens critique extraordinaire. Sa synthèse est impressionnante à cet égard ; pour m'en tenir à un exemple, et non des moindres, je mentionnerais la « critique » finale du Re-Animator de Stuart Gordon : « Adaptation des nouvelles Herbert West de Lovecraft. Brrr... » Je vous épargne les autres, ça revient souvent au même. Considérer que ce film dont le gore se veut humoristique puisse faire frissonner, en même temps, c'est assez édifiant. Mais ne lui accorder qu'un « Brrr... » en guise de synthèse finale, même s'il y a eu davantage de développements concernant ce métrage auparavant, relève au choix de l'escroquerie, du je-m'enfoutisme ou de l'incompétence (et peut-être de tout cela à la fois).

 

Mais Alain Pelosato est à n'en pas douter un authentique cinéphile. Je dirais même un cinéphile punk. Seul un cinéphile punk peut en effet trouver du talent à Uwe Boll (pour Alone in the Dark et pour House of the Dead, « qui n'était pas non plus un si mauvais film que cela... »), ou dire de l'affreux Alien vs. Predator de Paul W.S. Anderson que c'est un « superbe film ! ».

 

Bon : le manque de discernement de « l'auteur » est stupéfiant, qui opère un nivellement par le bas dont on aurait envie de ricaner, même s'il se présentait sous la forme hélas commune d'un blog complaisant – alors un livre... Car presque tout est bon, aux yeux de Pelosato. Sans même parler de la fidélité à Lovecraft : pour en rester à Stuart Gordon, on peut ici évoquer le cas de son From Beyond, qui a certes bien des fans parmi les bisseux, mais pour une fois je n'en fais pas partie ; là n'est pas la question, et je veux bien jouer le jeu du « les goûts, les couleurs » ; par contre, prétendre que c'est « fidèle » ? Euh... Je ne me souviens plus des passages SM fétichistes dans la nouvelle de Lovecraft, mais ça doit être que j'ai une mauvaise mémoire.

 

La vision d'Alain Pelosato est à vrai dire plus qu'à son tour perturbante. Et, au-delà des questions d'appréciation, toujours discutables, les erreurs factuelles ne manquent pas : à titre d'exemple, insister, en 2011, sur le caractère « maudit » et « rejeté par l'establishment » de John Carpenter, là où ledit réalisateur est sans doute un des rares à bénéficier d'une reconnaissance critique pour ses films de fantastique ou de science-ficton, même pour les plus B, voire parfois Z, ça témoigne quand même assez de ce que Pelosato a des œillères...

 

J'imagine que je pourrais encore broder, quant à la pure critique, ou, et c'est encore plus gênant, aux lacunes dans l'énumération des films d'inspiration lovecraftienne, ce genre de choses. Mais ce n'est sans doute pas nécessaire : je suppose que les quelques paragraphes qui précèdent suffisent à reléguer ce Lovecraft au cinéma dans les oubliettes de l'auto-édition pour guignols. Fuyez cette horreur. La lovecraftophilie compulsive ne justifie pas tout...

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L'Usage des armes, de Iain M. Banks

Publié le par Nébal

L'Usage des armes, de Iain M. Banks

BANKS (Iain M.), L'Usage des armes, [Use of Weapons], traduit de l'anglais par Hélène Collon, Paris, Robert Laffont, coll. Ailleurs & Demain, [1990] 1992, 415 p.

 

(Euh...)

 

(Mf.)

 

(Faut que je vous avoue un truc : pour rédiger ce compte rendu miteux, je me base sur des notes prises il y a pas loin de deux mois de ça, immédiatement après ma lecture du roman.)

 

(Le problème, c'est que je ne m'en souviens pas du tout... C'est dire si ce troisième tome du « cycle de la Culture » m'a marqué...)

 

(Bon, les bêtises que je vais écrire par la suite sont donc à prendre avec des pincettes, comme d'habitude, oui, mais plus.)

 

(Mes notes d'alors commençaient ainsi :)

 

Tiens ! Ne crions pas victoire trop tôt, mais peut-être que je le tiens enfin, le Banks qui me botte vraiment.

 

(Ouais, tu parles, visiblement...)

 

Jusque-là (Efroyabl Ange1, Une forme de guerre et L'Homme des jeux), j'avais tendance à trouver ça « bon, mais... », et là j'ai envie de dégager le « mais... » (enfin, pas tout à fait, on ne se refait pas).

 

(Aheum...)

 

Le meilleur des livres que j'avais lus a été conservé (je ne parle pas ici des passages phonétiques d'Efroyabl Ange1), et le pire a été en bonne partie évincé (sous-entendu : il n'y a pas trop de tirage à la ligne ou ce genre de choses).

 

Un des principaux intérêts de L'Usage des armes par rapport aux romans précédents est qu'il permet de mieux appréhender la Culture de l'intérieur, quand bien même c'est essentiellement à travers les yeux de Cheradenine Zakalwe, mercenaire de son état (et espion et stratège), en principe non affilié ; ce qui peut rappeler, sur un mode inversé, le Bora Horza Gobuchul d'Une forme de guerre ; leur rapport à la Culture, à l'un comme à l'autre, est « forcé » ; Zakalwe, cependant, a un supérieur au sein de la Culture, Dziet Sma (lourd passif entre les deux), qui a parfois du mal à gérer les méthodes violentes de son pupille.

 

Se pose alors, une fois de plus et avant toute autre considération, la question de l'hégémonie de la Culture ; celle-ci est présente dès le début du cycle, dans une version « soft power », mais elle est cette fois beaucoup plus frontale : la Culture entend bien s'étendre sur les mondes qu'elle « protège », par la force si besoin est. Ambition classique de ces gens (enfin, ici, des Mentaux, probablement...) qui entendent faire le bonheur des autres malgré eux et sans leur demander leur avis...

 

L'Usage des armes est construit sur deux lignes narratives. Dans l'une, au « présent », nous voyons Sma rechercher par tous les moyens Zakalwe pour le faire réintégrer la branche Contact de Circonstances Spéciales (et c'est pas évident), puis, une fois le mercenaire retrouvé, l'engager dans une très complexe mission où la diplomatie et l'espionnage cèdent bientôt la place à la pure stratégie militaire (passablement tordue).

 

L'autre ligne narrative s'intéresse à Zakalwe seul, et remonte dans le temps pour mieux comprendre la psychologie du personnage (un « mieux » tout relatif, le mélange délibéré des époques rendant parfois la lecture confuse au premier abord).

 

Sma et surtout Zakalwe sont des personnages complexes et authentiques, que l'on suit avec plaisir (malgré le final « psychanalytique »?). Leurs motivations sont ambiguës, leurs émotions à fleur de peau, tout cela résultant d'un passé pas toujours facile à admettre, et qui, à l'occasion, remplace la pseudo-guerre « publique » par quelque chose de « privé ».

 

Le style est à l'avenant, qui parvient à éviter dans l'ensemble le tirage à la ligne qui m'avait semblé si pénible dans Une forme de guerre (notamment pour les interminables scènes d'action). On ne devrait pas cependant voir en L'Usage des armes un roman de science-fiction purement « cérébrale » : si l'univers qui y est dépeint est largement moins baroque que celui d'Une forme de guerre, le roman reste divertissant, et – ouf – on ne s'ennuie pas à sa lecture.

 

Et donc voilà : en dehors de quelques pages un peu trop confuses, peut-être, en milieu de roman (mais il y a ici une intention que je peux difficilement saisir avec le recul), L'Usage des armes m'a davantage convaincu que les précédents. Ceci étant, c'est bien avec le suivant, Excession, que j'ai enfin trouvé un roman de la Culture parfaitement à mon goût ; à bientôt, donc.

 

(Et pardon...)

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The Void : Core

Publié le par Nébal

The Void : Core

The Void : Core, Wildfire, [2012] 2013, 237 p.

 

L'horreur lovecraftienne est susceptible de bien des déclinaisons rôlistiques, au-delà du classique L'Appel de Cthulhu, au-delà de la Nouvelle-Angleterre, au-delà des années 1920-1930. Le mouvement d'adaptation est ancien, et sans doute appelé à se développer plus encore au fil du temps. Les meilleures idées côtoient certes les pires en la matière, mais un amateur plus ou moins compulsif tel que votre serviteur est de la sorte attiré par pas mal de choses, plus ou moins fidèles à l'esprit des œuvres du Maître de Providence.

 

The Void en témoigne assurément : conçu par les gens de Wildfire (à qui l'on devait déjà Cthulhutech, qui me laisse plus que sceptique a priori...) à partir d'un supplément pour Traveller, il invite les joueurs à transposer l'univers lovecraftien dans un cadre de science-fiction « hard science » (c'est ce qu'ils disent, en tout cas, mais je ne suis pas très convaincu pour ma part...). Il s'agit par ailleurs, en théorie, du premier jeu du label « The Cthulhu Saga », qui vise à établir un univers cohérent permettant de jouer de la lovecrafterie dans bien des cadres différents, néanmoins liés entre eux. Ajoutons enfin, la belle idée, que ce livre de base est disponible gratuitement au téléchargement légal (ou, plus exactement, en tu-payes-quoi-tu-veux), et qu'il est sous licence Creative Commons, de même que l'ensemble de la gamme.

 

L'action débute en l'an 2159 après Jean-Claude, et prend pour cadre l'ensemble du système solaire, colonisé par l'humanité (et pas vraiment la transhumanité, et plus globalement c'est ce qui me gêne un peu dans le background tel qu'il est présenté ici : plus ou moins crédible, plus ou moins original – mais plutôt moins que plus –, The Void me paraît bien timide sur le plan de la prospective ; disons que la lecture de ce livre de base, après m'être enquillé presque toute la gamme d'Eclipse Phase, ou encore, côté littérature, l'excellent et bluffant Accelerando de Charles Stross, déçoit quelque peu...). Une ombre au tableau, pourtant : un étrange phénomène, totalement incompréhensible aux humains, se rapproche du système solaire ; et à mesure que cette « Étoile Chthonienne » franchit les distances astronomiques qui la rapprochent du berceau de l'humanité, de sombres mystères refont surface, et des choses inconnues de l'homme se rappellent à son attention...

 

Alors, oui, certes, tout cela fournit l'occasion d'exhumer bébêtes et autres entités dues à la plume de Lovecraft ou de ses épigones. Pour autant, on peut se demander si ce jeu est « si lovecraftien que ça »... Surtout dans la mesure où l'intention affichée par les créateurs est de livrer un jeu de « survival horror », très inspiré par les jeux vidéos type Resident Evil ou Silent Hill, mais probablement – à en juger par les nombreuses petites nouvelles qui émaillent ce Core, et par le scénario d'introduction qui y est proposé – plus encore par la saga Alien, et plus précisément par l'Aliens de James Cameron. Que j'adore, hein. Mais disons qu'il s'agit de sortir les gros flingues, quand même, dans l'espoir un peu vain de s'en tirer – pour cette fois. Et je redoute ainsi que le jeu souffre d'une tendance à la bourrinade, vite lassante, et assez peu « HPL-approved ». Mais bon : un jeu de rôle, c'est ce qu'on en fait, j'imagine et ose espérer qu'il y a moyen de biaiser quelque peu. Ce n'est cependant pas pour rien que ce livre de base insiste pour que les joueurs incarne des « Wardens », entre agents secrets et commandos, et que, dans les équipes d'intervention, les « Enforcers » sont censés être plus nombreux que les « Investigators » et plus encore que les « Researchers »... (Une note au passage : ces « Wardens » ont un statut officiel, quand bien même ils doivent rester discrets et faire en sorte que l'humain lambda n'apprenne rien des bizarreries qui justifient leur intervention ; pas forcément grand-chose à voir, finalement, avec la société secrète Firewall dans Eclipse Phase.) Ah, et par ailleurs, le chapitre consacré à l'équipement ne présente que des armes et armures, c'est quand même éloquent...

 

On appréciera par contre grandement la simplicité du système et, dans l'ensemble, la clarté dans l'exposition. Il est basé sur des d6, dont le nombre est déterminé en additionnant classiquement Attribut + Compétence (celles-ci ne sont pas excessivement nombreuses) ; chaque 5 ou 6 est un succès ; il faut alors comparer le nombre de succès à ce que réclame le maître de jeu. J'aime bien : simple, efficace, relativement intuitif. Cela vaut pour le combat aussi ; je n'ai par contre pas été convaincu par l'adaptation de ce système à ce qu'ils appellent le « combat social », qui me paraît inutilement compliqué et un peu trop artificiel, voire contraignant, à vue de nez...

 

En tout cas, la prise en main est aisée. Les auteurs prétendent qu'il suffit d'une heure après avoir acheté le livre pour pouvoir lancer une partie, en se basant sur la présentation générale des premiers chapitres, bientôt suivis par un scénario d'introduction. Ce qui est un peu absurde, mais bon... En tout cas, on appréciera l'absence de bavardages inutiles – je parle des règles, bavardez autant que vous le voulez pour ce qui est background – et de règles spéciales pointilleuses ; et, effectivement, se reporter aux rares encadrés, presque tous des « At a glance » qui synthétisent ce qui est développé de manière plus littéraire et classique autrement, permet de très vite trouver l'information nécessaire, et de jouer rapidement dans de bonnes conditions. Bon, le scénario d'introduction, comme souvent, est un peu bidon (et bourrin, donc), mais c'est une introduction...

 

Sous cet angle, donc, ce n'est pas mal fait. Du tout. L'ouvrage est en outre d'une lecture agréable – les brèves nouvelles comme les illustrations, assez réussies dans l'ensemble, participent de ce sentiment. Aussi veut-on bien laisser sa chance à cette énième déclinaison s'affichant comme lovecraftienne, en dépit des quelques bémols touchant au background que j'ai mentionnés, que l'on peut aisément mettre de côté pour un temps – ou, à terme, retravailler pour obtenir quelque chose de plus satisfaisant. Ce qui demande un peu de travail, mais on peut s'y lancer sans trop renâcler. Il faudra de toute façon voir avec les nombreux petits suppléments qui ont été publiés depuis, et qui sont peut-être à même de remédier à tout cela ; par exemple, je lis très bientôt Secrets of the Void, on va bien voir ce que ça va donner...

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Dying Earth, la Vieille Terre : Le Florilège du Jet Prismatique Excellent, tome II

Publié le par Nébal

Dying Earth, la Vieille Terre : Le Florilège du Jet Prismatique Excellent, tome II

Dying Earth, la Vieille Terre : Le Florilège du Jet Prismatique Excellent, tome II, Archéos – Oriflam, [2000] 2005, 48 p.

 

Le premier tome du Florilège du Jet Prismatique Excellent était essentiellement consacré, on l'a vu, à des scénarios, pour les trois niveaux de jeu, et m'avait paru plus ou moins convaincant. Ce tome II semble en prendre le contre-pied, en se focalisant cette fois sur les aides de jeu (surtout niveau Cugel), et c'est pas plus mal, moi j'dis. En tout cas, c'est une belle réserve d'idées pour des parties toutes plus loufoques les unes que les autres.

 

Il y a cependant une exception (mais toujours dans le domaine des aides de jeu) : les nouveaux Amendements introduits par Sasha Bilton et Phil Masters – qui sont bien, certes, mais auraient du coup parfaitement trouvé leur place directement dans le Compendium des Avantages Indispensables de Cugel.

 

Le reste consiste essentiellement en descriptions de villes, lieux paumés et factions.

 

Lizard présente ainsi de long en large Port de Forell, qu'on ne qualifiera pas exactement de paisible station balnéaire. Ça regorge d'idées, même si elles ne sont pas toutes d'une originalité stupéfiante.

 

Le même Lizard s'intéresse ensuite aux cultes et aux cabales de la Vieille Terre. Car, oui, il y en a toujours pour croire en quelque chose en ce XXIe Éon annonçant la fin de tout, et, oui, ils sont parfaitement cintrés. Cela dit, l'auteur va ici bien au-delà de la simple satire, et il y a amplement de quoi piocher là-dedans.

 

Des sites ruraux (on ne dira pas « bucoliques ») ensuite avec « l'Enfer Vert » : Lizard (encore lui) rapporte de très belles trouvailles ; celles de Ian Thomson sont moins convaincantes, même si pas inintéressantes pour autant.

 

On retourne à une description urbaine, plus complète, riche et enthousiasmante que celle de Port de Forell, avec Efred, la cité-sanctuaire, longuement détaillée par David Thomas. Cette cité qui se veut paisible, bien loin de l'agitation de la plupart des villes de la Terre Mourante, l'est sans doute, mais à quel prix ? Et il faut faire attention aux vrais pouvoirs dans l'ombre, capables de sanctions bien plus radicales qu'un simple exil...

 

On évoquera enfin « Le Collège de l'Infinie Sagesse de Twanlik », sorte de « Bibliothèque de Babel » mâtinée d'Un cantique pour Leibowitz, censée contenir tout le savoir du monde, et visant à sa préservation contre vents et marées, dans l'espoir, peut-être, que viendra un nouvel Éon, où le soleil retardera sa disparition. Une très belle aide de jeu, susceptible de générer bien des aventures.

 

L'ensemble de ce (très) bref supplément est d'ailleurs parsemé de suggestions de scénarios, surtout niveau Cugel, mais elles sont hélas plus ou moins intéressantes...

 

Ce bémol mis à part, il est clair que ce tome II du Florilège du Jet Prismatique Excellent est bien plus intéressant que son prédécesseur (enfin, à mes yeux en tout cas), et constitue un supplément bienvenu. Dommage qu'Oriflam se soit arrêté là...

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"Dans la République de Wes"

Publié le par Nébal

"Dans la République de Wes"

(Tiens, j'avais complètement oublié que j'avais écrit cette uchronie western - je ne me souviens plus dans quel contexte, s'il y avait un AT ou truc - que je viens de retrouver en fouinant dans mon PC. Jamais publiée sur le blog, donc, alors hop...)

 

(EDIT : Ah, si : cette nouvelle avait été écrite pour l'appel à textes de Rivière Blanche Dimension Western ; un refus, donc.)

 

 

Ça a l’air d’être de la légitime défense pure et simple, mais je veux bien être pendu si j’ai jamais rencontré quelqu’un qui était obligé de se défendre de manière légitime aussi souvent que ce garçon

Wild Bill Hickok parlant de John Wesley Hardin,

dans L’Homme aux pistolets de James Carlos Blake

 

Comme pas mal de gens dans la République de Wes, j’ai tué mon premier homme à l’âge de seize ans. Un nègre. Une baraque couturée de partout, mauvaise graine d’ancien esclave, qui a eu la triste idée de me menacer de son couteau après une partie de poker qui avait trop bien tourné pour moi. Ça me faisait un peu mal au derche, déjà, de m’asseoir à la table de ce fils de pute, mais j’avais besoin de pognon, et un joueur de plus, ça ne se refusait pas. Même lui. Mais il l’a vraiment eu mauvaise, le con. Mon full aux dames par les valets l’a complètement retourné, il m’a accusé de tricher, a renversé la table et s’est jeté sur moi. Erreur. Je n’avais encore jamais utilisé mon Colt sur un homme, mais ça m’empêchait pas de l’avoir sur moi – pour le genre, ou au cas où, comme vous voudrez –, et je n’ai pas hésité à m’en servir. En fait, je n’ai pas eu le sentiment de faire quoi que ce soit. Un instant j’étais assis tranquille et tout content d’avoir raflé le pot, le suivant j’avais l’arme en main, le canon fumait, et ce connard s’écroulait, une balle en plein cœur. C’était irréfléchi, instinctif.

 

Dans l’Union, on m’aurait peut-être fait chier pour ça, mais pas à El Paso, Texas, en cette belle année 1899. La figure du président. On connaissait tous son histoire, forcément. Alors j’imagine que ça a joué en ma faveur.

 

Oh, je n’en ai pas tiré de fierté pour autant. Je n’avais rien de ces prétendants à la gâchette désireux de se constituer au plus tôt un tableau de chasse. J’ai jamais été un mauvais bougre, au fond, faut pas croire ce que les gens disent. Juste un type qui a une fâcheuse tendance à se retrouver au mauvais endroit au mauvais moment.

 

Et donc à El Paso, Texas, en cette belle année 1899, j’ai commencé à tuer. Je n’envisageais certes pas d’en faire une profession, mais les circonstances… Bon, c’était pas tout à fait les mêmes que pour Wes, l’Union était bien obligée de nous foutre la paix, on n’avait même plus à supporter leurs maraudeurs – j’ai jamais été un pistolero « politique », comme le président. Mais pas un desperado non plus. Faut pas croire ce que les gens disent.

 

 

Bon, j’ai un peu fait le « régulateur » au tournant du siècle, c’est vrai. C’était dans la bande de Bobby Joe. On était jeunes, on était cons, on était fauchés, surtout. Alors on a un peu écumé le sud-ouest. Quelques virées au Mexique, aussi, mais ça, c’était presque un sport national, en ce temps-là. Personne pouvait nous en vouloir. Enfin, à part les Mexicains, bien sûr, mais qui a quelque chose à foutre de la parole d’un Mexicain ?

 

Non, franchement, faut pas croire ce que les gens disent. J’ai bien commis quelques boulettes, mais comme tout un chacun, quoi. Et je n’ai jamais – jamais – tué qu’en état de légitime défense. Comme Wes.

 

Wes a toujours été mon modèle. Bon, en cela, je n’étais pas très original. Le président, c’était notre héros à tous. Déjà, c’était notre libérateur. Sans lui, on serait encore coincés dans l’Union, à se faire pomper le pétrole par ces putains de Yankees. Et puis… ben, c’était une figure, quoi. Un homme, un vrai. Un type qui s’était jamais laisser marcher sur les pieds, qu’a toujours su rester digne, fidèle à ses convictions. L’homme le plus dangereux du Texas, on disait… Mais faut pas croire ce que les gens disent.

 

Enfin, je dis ça, mais avant que Wes devienne un personnage « officiel » avec toute la littérature qui va avec, c’est bien dans les dime novels que j’ai fait sa connaissance, et il y a plus fiable, comme source. Qu’est-ce que j’ai pu en bouffer, de ces trucs ! C’était l’Ouest comme je l’ai toujours rêvé – c’est pas ma faute si je suis arrivé en ce monde un peu tard pour y participer moi-même. Mais depuis que je suis tout petit, j’ai baigné dans cet univers coloré de cow-boys et d’Indiens, de brigands et de justiciers, avec la Frontière comme horizon, qui recule, recule… Wes y avait sa place, bien sûr. C’était mon préféré, déjà.

 

Alors vous pensez bien que j’étais à ses genoux quand, en 1895, après avoir échappé à la mort une énième fois dans les rues d’El Paso en abattant ce chien de John Selman Sr., il a retrouvé la flamme de sa jeunesse et entamé sa campagne pour l’indépendance du Texas. Jours de liesse ! On avait cru le perdre après toutes ces années passées en prison, et la prétendue « rédemption » qui avait suivi, mais Wes était en fait toujours le même homme, sa vigueur et ses convictions étaient intactes. Assagi, sans doute, ce n’était plus le chien fou de sa jeunesse, et il avait la gâchette moins facile… mais toujours aussi sûre. Mais surtout : ce charisme ! Il avait tout pour lui, et il a tout donné pour nous. Putain, qu’est-ce que je pouvais l’aimer…

 

J’ai tout suivi, tout. Je ne ratais pas une miette de son combat contre l’Union. J’étais gamin, je ne saisissais pas tout, bien entendu, mais on n’a jamais eu besoin de comprendre pour admirer. Et papa ne tarissait pas d’éloges sur le Libérateur. Le soir, il me racontait les moindres détails. Déjà, cette image : un homme seul se dresse contre les puissants États-Unis ! On aurait pu croire qu’il était fou, mais tu parles : seul, il ne l’est pas resté longtemps. La rancœur était grande, au Texas, depuis la fin de la guerre civile ; les choses ne s’étaient pas apaisées avec les années, les gens l’avaient toujours aussi mauvaise. On avait applaudi à la mort de ce fils de pute de Lincoln, bien sûr, mais, insidieusement, la colère grondait toujours, cet exutoire n’y mettait pas un terme. On se racontait toujours les glorieux souvenirs de Johnny Reb, avec une nostalgie mêlée de rancœur. Mais pas de désillusion. On aurait pu le croire, hein, mais non : la flamme restait vivace. Grâce à des types comme Wes.

 

Merde, c’est le Texas ! Remember the Alamo ! On avait giclé les Mexicains, on pouvait bien faire pareil avec ces connards de Yankees.

 

Et on l’a fait.

 

Maintenant que c’est rentré dans les livres d’histoire, ça donne peut-être une impression de facilité, je sais pas, genre : c’était écrit… Mais il a fallu se battre. Trois longues années de guerre, contre la monstrueuse machine de l’Union. David contre Goliath, quoi. Mais je vous apprends rien : au final, c’est David qui gagne. Parce que sa cause est juste, et parce qu’il est plus malin. Et Wes l’était sacrément, malin. Ce n’était pas qu’un tireur de première, c’était aussi un brillant tacticien. Et, bon, les dime novels en témoignaient déjà : il a toujours eu de la chance au jeu. Il nous l’a transmise, cette chance. Un miracle ? Moi je dis que le destin se force. Il faut des héros, oui, mais Wes en était un, et pas qu’un peu. Et il a su faire vibrer la flamme de la revanche dans le cœur des Texans. L’heure avait sonné.

 

Trois putains de longues années de guerre. Ça, on peut dire que le sang a coulé. Mais surtout celui des Yankees, en définitive. Mal dirigés, mal préparés pour la guérilla, ils ne faisaient pas le poids contre la détermination des Républicains de Wes. Oh, ils en ont commis, des massacres ; des expéditions punitives, pour « pacifier » l’État rebelle, qu’ils disaient. Les politicards de Washington ont toujours eu de ces mots… Mais pour chaque goutte de bon sang texan qui touchait le sol, un combattant se levait, qui la faisait payer au centuple. Ils pouvaient bien nous traiter de rebelles, de terroristes… On avait raison. Contre ça, ils ne pouvaient rien. Et ils l’ont eu dans le cul.

 

Bon, l’appui de la « communauté internationale » a pu jouer, aussi. Les Mexicains, bizarrement – enfin, peut-être que non – nous ont très vite soutenu. Les Anglais ont mis plus de temps, mais ils s’y sont mis aussi. Et ils ont entraîné pas mal de monde avec eux. Pas un hasard si c’est à Paris qu’a été signé le traité mettant fin à la guerre et reconnaissant de nouveau l’indépendance du Texas.

 

1899. Nous étions libres, Wes était élu président, et je commençais à tuer.

 

Des fois, je me dis qu’il n’y a pas de hasard.

 

Alors oui, c’est dans la République de Wes que j’ai fait parler la poudre. Combien de fois ? Franchement, j’ai perdu le compte. Bon, je ne crois pas avoir atteint le tableau de chasse du président, et je n’ai de toute façon jamais eu cette ambition, mais c’est vrai, j’ai envoyé plus d’un connard au cimetière. Attention, hein : ils l’avaient tous cherché. Faut pas croire ce que les gens disent. On a fait de moi une sorte de tueur au sang-froid, un serpent vicieux qui dégaine et tire sans raison, pour le simple plaisir de tuer. Des conneries. Ceux qui me connaissent vraiment vous le diront, tous : je suis vraiment pas le mauvais bougre. Sang-froid, mon cul ! C’est parce que j’ai toujours eu le sang chaud, oui, que j’en suis là, aujourd’hui, dans cette putain de cellule, à regarder par la grille le gibet qui s’élève.

 

Demain, je m’y trémousserai.

 

Il y en aura pour vous dire que ce n’est que justice. Moi, ce que j’en dis, c’est que ce sont eux, les monstres à sang-froid. Les fils de putes lâches qui tuent d’un mot, et ceux encore plus lâches qui vienne se délecter du spectacle. Moi, j’ai jamais aimé les exécutions. Si on doit tuer quelqu’un, c’est face à face, à armes égales. Pas comme ça. C’est ça, le vrai meurtre. Pas ce que j’ai fait.

 

Et ne croyez pas que je suis en train de gémir sur mon sort, là. Je n’ai pas peur. Ils ont dit que je devais mourir, eh bien, je mourrai. Aussi dignement que possible. J’aurai mon courage, eux n’auront que la lâcheté de leur prétendu « bon droit ». Non, je n’ai pas peur. Je ne sais pas ce qui m’attend après, mais je me suis jamais dégonflé, je vais pas commencer à me pisser dessus maintenant.

 

Et, tant qu’on y est : je n’ai toujours pas de haine. Du mépris, tout au plus. Oui, sans doute, ça : je vous méprise, vous les foies jaunes, assassins « légaux » et spectateurs complices, dans le même sac, là. C’est vous les coupables.

 

Mais quoi, qu’est-ce que vous imaginez ? Que je l’ai bien cherché ? Que j’avais qu’à pas ? Vous ne savez rien, la voilà la vérité. Rien. Rien de rien.

 

Vous n’étiez pas là, déjà. Vous ne l’avez pas vu, éméché, de mauvais poil, déjà un pied dans la tombe, se lever en titubant dans l’arrière-salle de ce saloon borgne où il venait s’encanailler. L’œil trouble et la moustache frémissante, la voix grasse et l’équilibre douteux. C’est lui qui a dégainé le premier. C’est lui qui a tiré.

 

Et qui a raté.

 

Pas moi. Et j’allais certainement pas lui donner une deuxième occasion de m’abattre. J’ai fait ce que j’avais à faire, ce que tout homme digne de ce nom aurait fait. Mais ça, vous autres, vous ne pouvez pas le comprendre.

 

Et il y a autre chose que vous ne saurez jamais, un truc qui n’appartiendra qu’à moi, le temps que les livres d’histoire le digèrent.

 

Vous ne saurez pas ce que ça fait, d’être l’homme qui a tué John Wesley Hardin.

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