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Lovecraft au cinéma, d'Alain Pelosato

Publié le par Nébal

Lovecraft au cinéma, d'Alain Pelosato

PELOSATO (Alain), Lovecraft au cinéma. Avec la lettre de Pierre Dagon à Ralsa Marsh, Saint-Denis, Éditions Édilivre Aparis, 2011, 129 p.

 

Elle n'est pas facile, la vie de lovecraftophile compulsif. Pour dénicher très éventuellement un ou deux bijoux – en fait tout au plus des friandises la majeure partie du temps –, elle implique de se farcir quantité d'étrons, « hommages » au Maître dont celui-ci se serait sans doute bien passé. Cela vaut, à l'évidence, pour les très nombreux (trop, trop nombreux) « pastiches » censés participer de la mythologie lovecraftienne (ou plus souvent, hélas, derlethienne) ; mais c'est aussi vrai des essais. À l'évidence, les Joshi sont rares.

 

Prenez ce livre d'Alain Pelosato, par exemple. Je n'arrive pas à comprendre comment j'ai pu en faire l'acquisition. Bon sang : « édité » chez Édilivre – autrement dit pas édité du tout –, ça aurait dû suffire pour me faire fuir cette bouse indigente, mais non. Compulsion... Le nom d'Alain Pelosato aussi aurait dû me faire peur ; mais à l'époque de mon achat, je n'avais sans doute jamais entendu parler du monsieur. Depuis, cependant, on m'a dessiné à plusieurs reprises un portrait guère flatteur de ce sinistre personnage ; et là, après avoir lu – non, soyons honnête, « survolé », parce que bon – ce torchon, ben je comprends mieux, du coup.

 

Mais voilà : je me suis senti contraint de jeter un œil à ce machin quand j'ai appris que je devais participer prochainement, à l'occasion de la Necronomi'con lyonnaise (4 et 5 juillet 2015), à une table ronde sur les adaptations cinématographiques de Lovecraft où serait présent le monsieur (en tête d'affiche, même).

 

Mazette. Risque non négligeable que ça soit sportif, voire violent...

 

Car ce torchon est à n'en pas douter un des pires « livres » que j'ai jamais lus (et pas seulement dans le domaine fangeux de la lovecraftophilie la plus sordide). Rien d'étonnant à ce que ça ait fini chez Édilivre : aucun éditeur digne de ce nom n'aurait accepté de publier cette horreur.

 

Ce « livre » (bon sang que ça fait mal de reconnaître que cette abomination est un livre...) tient en effet de la performance scabreuse (et implique chez le lecteur une dose de masochisme franchement déraisonnable). Construit de bric et de broc, il a certes pour thème essentiel les adaptations cinématographiques de Lovecraft, mais comprend aussi un chapitre (dont on se demande franchement ce qu'il fout là) sur le rapport à la nature dans les œuvres du Maître de Providence, dont le moins que l'on puisse dire est qu'il n'est guère convaincant, ainsi qu'une nouvelle absolument dénuée du moindre intérêt, « La Lettre de Pierre Dagon à Ralsa Marsh » (Pierre Dagon étant un pseudonyme de « l'auteur »). Bon, inutile de développer outre mesure sur ces bouche-trous...

 

Reste Lovecraft au cinéma, donc. L'essentiel, hein. En notant d'emblée, beau témoignage de sérieux et de professionnalisme, qu'un chapitre entier, d'une quinzaine de pages, est consacré aux films que Pelosato... n'a pas vus. Bon... Cela dit, le reste vaut le détour, même si tout cela est largement redondant dans les différents chapitres, qui reviennent sans cesse sur les mêmes films et les mêmes réalisateurs, témoignage supplémentaire mais particulièrement éloquent de l'absence de véritable plan, autant dire au-delà de méthode, caractérisant ce machin (dépourvu par ailleurs de toute réflexion d'ensemble, ne serait-ce que sur la difficulté à figurer, à représenter l'horreur lovecraftienne...). Le lovecraftophile, même très amateur, n'y apprendra somme toute pas grand-chose (à s'en tenir aux films listés), mais aura l'occasion, régulièrement, en tournant les pages les yeux exorbités et la sueur au front, de tomber sur des morceaux d'anthologie, à mourir de rire, ou à vomir, disons les deux, tiens, et en même temps.

 

Car Alain Pelosato, dans ce bouquin construit n'importe comment, écrit avec les tentacules et à l'évidence pas relu (ça dépasse les simples coquilles : il y a régulièrement d'authentiques fautes, voire, c'est récurrent, des fragments entiers manquants), fait preuve d'un sens critique extraordinaire. Sa synthèse est impressionnante à cet égard ; pour m'en tenir à un exemple, et non des moindres, je mentionnerais la « critique » finale du Re-Animator de Stuart Gordon : « Adaptation des nouvelles Herbert West de Lovecraft. Brrr... » Je vous épargne les autres, ça revient souvent au même. Considérer que ce film dont le gore se veut humoristique puisse faire frissonner, en même temps, c'est assez édifiant. Mais ne lui accorder qu'un « Brrr... » en guise de synthèse finale, même s'il y a eu davantage de développements concernant ce métrage auparavant, relève au choix de l'escroquerie, du je-m'enfoutisme ou de l'incompétence (et peut-être de tout cela à la fois).

 

Mais Alain Pelosato est à n'en pas douter un authentique cinéphile. Je dirais même un cinéphile punk. Seul un cinéphile punk peut en effet trouver du talent à Uwe Boll (pour Alone in the Dark et pour House of the Dead, « qui n'était pas non plus un si mauvais film que cela... »), ou dire de l'affreux Alien vs. Predator de Paul W.S. Anderson que c'est un « superbe film ! ».

 

Bon : le manque de discernement de « l'auteur » est stupéfiant, qui opère un nivellement par le bas dont on aurait envie de ricaner, même s'il se présentait sous la forme hélas commune d'un blog complaisant – alors un livre... Car presque tout est bon, aux yeux de Pelosato. Sans même parler de la fidélité à Lovecraft : pour en rester à Stuart Gordon, on peut ici évoquer le cas de son From Beyond, qui a certes bien des fans parmi les bisseux, mais pour une fois je n'en fais pas partie ; là n'est pas la question, et je veux bien jouer le jeu du « les goûts, les couleurs » ; par contre, prétendre que c'est « fidèle » ? Euh... Je ne me souviens plus des passages SM fétichistes dans la nouvelle de Lovecraft, mais ça doit être que j'ai une mauvaise mémoire.

 

La vision d'Alain Pelosato est à vrai dire plus qu'à son tour perturbante. Et, au-delà des questions d'appréciation, toujours discutables, les erreurs factuelles ne manquent pas : à titre d'exemple, insister, en 2011, sur le caractère « maudit » et « rejeté par l'establishment » de John Carpenter, là où ledit réalisateur est sans doute un des rares à bénéficier d'une reconnaissance critique pour ses films de fantastique ou de science-ficton, même pour les plus B, voire parfois Z, ça témoigne quand même assez de ce que Pelosato a des œillères...

 

J'imagine que je pourrais encore broder, quant à la pure critique, ou, et c'est encore plus gênant, aux lacunes dans l'énumération des films d'inspiration lovecraftienne, ce genre de choses. Mais ce n'est sans doute pas nécessaire : je suppose que les quelques paragraphes qui précèdent suffisent à reléguer ce Lovecraft au cinéma dans les oubliettes de l'auto-édition pour guignols. Fuyez cette horreur. La lovecraftophilie compulsive ne justifie pas tout...

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L'Usage des armes, de Iain M. Banks

Publié le par Nébal

L'Usage des armes, de Iain M. Banks

BANKS (Iain M.), L'Usage des armes, [Use of Weapons], traduit de l'anglais par Hélène Collon, Paris, Robert Laffont, coll. Ailleurs & Demain, [1990] 1992, 415 p.

 

(Euh...)

 

(Mf.)

 

(Faut que je vous avoue un truc : pour rédiger ce compte rendu miteux, je me base sur des notes prises il y a pas loin de deux mois de ça, immédiatement après ma lecture du roman.)

 

(Le problème, c'est que je ne m'en souviens pas du tout... C'est dire si ce troisième tome du « cycle de la Culture » m'a marqué...)

 

(Bon, les bêtises que je vais écrire par la suite sont donc à prendre avec des pincettes, comme d'habitude, oui, mais plus.)

 

(Mes notes d'alors commençaient ainsi :)

 

Tiens ! Ne crions pas victoire trop tôt, mais peut-être que je le tiens enfin, le Banks qui me botte vraiment.

 

(Ouais, tu parles, visiblement...)

 

Jusque-là (Efroyabl Ange1, Une forme de guerre et L'Homme des jeux), j'avais tendance à trouver ça « bon, mais... », et là j'ai envie de dégager le « mais... » (enfin, pas tout à fait, on ne se refait pas).

 

(Aheum...)

 

Le meilleur des livres que j'avais lus a été conservé (je ne parle pas ici des passages phonétiques d'Efroyabl Ange1), et le pire a été en bonne partie évincé (sous-entendu : il n'y a pas trop de tirage à la ligne ou ce genre de choses).

 

Un des principaux intérêts de L'Usage des armes par rapport aux romans précédents est qu'il permet de mieux appréhender la Culture de l'intérieur, quand bien même c'est essentiellement à travers les yeux de Cheradenine Zakalwe, mercenaire de son état (et espion et stratège), en principe non affilié ; ce qui peut rappeler, sur un mode inversé, le Bora Horza Gobuchul d'Une forme de guerre ; leur rapport à la Culture, à l'un comme à l'autre, est « forcé » ; Zakalwe, cependant, a un supérieur au sein de la Culture, Dziet Sma (lourd passif entre les deux), qui a parfois du mal à gérer les méthodes violentes de son pupille.

 

Se pose alors, une fois de plus et avant toute autre considération, la question de l'hégémonie de la Culture ; celle-ci est présente dès le début du cycle, dans une version « soft power », mais elle est cette fois beaucoup plus frontale : la Culture entend bien s'étendre sur les mondes qu'elle « protège », par la force si besoin est. Ambition classique de ces gens (enfin, ici, des Mentaux, probablement...) qui entendent faire le bonheur des autres malgré eux et sans leur demander leur avis...

 

L'Usage des armes est construit sur deux lignes narratives. Dans l'une, au « présent », nous voyons Sma rechercher par tous les moyens Zakalwe pour le faire réintégrer la branche Contact de Circonstances Spéciales (et c'est pas évident), puis, une fois le mercenaire retrouvé, l'engager dans une très complexe mission où la diplomatie et l'espionnage cèdent bientôt la place à la pure stratégie militaire (passablement tordue).

 

L'autre ligne narrative s'intéresse à Zakalwe seul, et remonte dans le temps pour mieux comprendre la psychologie du personnage (un « mieux » tout relatif, le mélange délibéré des époques rendant parfois la lecture confuse au premier abord).

 

Sma et surtout Zakalwe sont des personnages complexes et authentiques, que l'on suit avec plaisir (malgré le final « psychanalytique »?). Leurs motivations sont ambiguës, leurs émotions à fleur de peau, tout cela résultant d'un passé pas toujours facile à admettre, et qui, à l'occasion, remplace la pseudo-guerre « publique » par quelque chose de « privé ».

 

Le style est à l'avenant, qui parvient à éviter dans l'ensemble le tirage à la ligne qui m'avait semblé si pénible dans Une forme de guerre (notamment pour les interminables scènes d'action). On ne devrait pas cependant voir en L'Usage des armes un roman de science-fiction purement « cérébrale » : si l'univers qui y est dépeint est largement moins baroque que celui d'Une forme de guerre, le roman reste divertissant, et – ouf – on ne s'ennuie pas à sa lecture.

 

Et donc voilà : en dehors de quelques pages un peu trop confuses, peut-être, en milieu de roman (mais il y a ici une intention que je peux difficilement saisir avec le recul), L'Usage des armes m'a davantage convaincu que les précédents. Ceci étant, c'est bien avec le suivant, Excession, que j'ai enfin trouvé un roman de la Culture parfaitement à mon goût ; à bientôt, donc.

 

(Et pardon...)

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The Void : Core

Publié le par Nébal

The Void : Core

The Void : Core, Wildfire, [2012] 2013, 237 p.

 

L'horreur lovecraftienne est susceptible de bien des déclinaisons rôlistiques, au-delà du classique L'Appel de Cthulhu, au-delà de la Nouvelle-Angleterre, au-delà des années 1920-1930. Le mouvement d'adaptation est ancien, et sans doute appelé à se développer plus encore au fil du temps. Les meilleures idées côtoient certes les pires en la matière, mais un amateur plus ou moins compulsif tel que votre serviteur est de la sorte attiré par pas mal de choses, plus ou moins fidèles à l'esprit des œuvres du Maître de Providence.

 

The Void en témoigne assurément : conçu par les gens de Wildfire (à qui l'on devait déjà Cthulhutech, qui me laisse plus que sceptique a priori...) à partir d'un supplément pour Traveller, il invite les joueurs à transposer l'univers lovecraftien dans un cadre de science-fiction « hard science » (c'est ce qu'ils disent, en tout cas, mais je ne suis pas très convaincu pour ma part...). Il s'agit par ailleurs, en théorie, du premier jeu du label « The Cthulhu Saga », qui vise à établir un univers cohérent permettant de jouer de la lovecrafterie dans bien des cadres différents, néanmoins liés entre eux. Ajoutons enfin, la belle idée, que ce livre de base est disponible gratuitement au téléchargement légal (ou, plus exactement, en tu-payes-quoi-tu-veux), et qu'il est sous licence Creative Commons, de même que l'ensemble de la gamme.

 

L'action débute en l'an 2159 après Jean-Claude, et prend pour cadre l'ensemble du système solaire, colonisé par l'humanité (et pas vraiment la transhumanité, et plus globalement c'est ce qui me gêne un peu dans le background tel qu'il est présenté ici : plus ou moins crédible, plus ou moins original – mais plutôt moins que plus –, The Void me paraît bien timide sur le plan de la prospective ; disons que la lecture de ce livre de base, après m'être enquillé presque toute la gamme d'Eclipse Phase, ou encore, côté littérature, l'excellent et bluffant Accelerando de Charles Stross, déçoit quelque peu...). Une ombre au tableau, pourtant : un étrange phénomène, totalement incompréhensible aux humains, se rapproche du système solaire ; et à mesure que cette « Étoile Chthonienne » franchit les distances astronomiques qui la rapprochent du berceau de l'humanité, de sombres mystères refont surface, et des choses inconnues de l'homme se rappellent à son attention...

 

Alors, oui, certes, tout cela fournit l'occasion d'exhumer bébêtes et autres entités dues à la plume de Lovecraft ou de ses épigones. Pour autant, on peut se demander si ce jeu est « si lovecraftien que ça »... Surtout dans la mesure où l'intention affichée par les créateurs est de livrer un jeu de « survival horror », très inspiré par les jeux vidéos type Resident Evil ou Silent Hill, mais probablement – à en juger par les nombreuses petites nouvelles qui émaillent ce Core, et par le scénario d'introduction qui y est proposé – plus encore par la saga Alien, et plus précisément par l'Aliens de James Cameron. Que j'adore, hein. Mais disons qu'il s'agit de sortir les gros flingues, quand même, dans l'espoir un peu vain de s'en tirer – pour cette fois. Et je redoute ainsi que le jeu souffre d'une tendance à la bourrinade, vite lassante, et assez peu « HPL-approved ». Mais bon : un jeu de rôle, c'est ce qu'on en fait, j'imagine et ose espérer qu'il y a moyen de biaiser quelque peu. Ce n'est cependant pas pour rien que ce livre de base insiste pour que les joueurs incarne des « Wardens », entre agents secrets et commandos, et que, dans les équipes d'intervention, les « Enforcers » sont censés être plus nombreux que les « Investigators » et plus encore que les « Researchers »... (Une note au passage : ces « Wardens » ont un statut officiel, quand bien même ils doivent rester discrets et faire en sorte que l'humain lambda n'apprenne rien des bizarreries qui justifient leur intervention ; pas forcément grand-chose à voir, finalement, avec la société secrète Firewall dans Eclipse Phase.) Ah, et par ailleurs, le chapitre consacré à l'équipement ne présente que des armes et armures, c'est quand même éloquent...

 

On appréciera par contre grandement la simplicité du système et, dans l'ensemble, la clarté dans l'exposition. Il est basé sur des d6, dont le nombre est déterminé en additionnant classiquement Attribut + Compétence (celles-ci ne sont pas excessivement nombreuses) ; chaque 5 ou 6 est un succès ; il faut alors comparer le nombre de succès à ce que réclame le maître de jeu. J'aime bien : simple, efficace, relativement intuitif. Cela vaut pour le combat aussi ; je n'ai par contre pas été convaincu par l'adaptation de ce système à ce qu'ils appellent le « combat social », qui me paraît inutilement compliqué et un peu trop artificiel, voire contraignant, à vue de nez...

 

En tout cas, la prise en main est aisée. Les auteurs prétendent qu'il suffit d'une heure après avoir acheté le livre pour pouvoir lancer une partie, en se basant sur la présentation générale des premiers chapitres, bientôt suivis par un scénario d'introduction. Ce qui est un peu absurde, mais bon... En tout cas, on appréciera l'absence de bavardages inutiles – je parle des règles, bavardez autant que vous le voulez pour ce qui est background – et de règles spéciales pointilleuses ; et, effectivement, se reporter aux rares encadrés, presque tous des « At a glance » qui synthétisent ce qui est développé de manière plus littéraire et classique autrement, permet de très vite trouver l'information nécessaire, et de jouer rapidement dans de bonnes conditions. Bon, le scénario d'introduction, comme souvent, est un peu bidon (et bourrin, donc), mais c'est une introduction...

 

Sous cet angle, donc, ce n'est pas mal fait. Du tout. L'ouvrage est en outre d'une lecture agréable – les brèves nouvelles comme les illustrations, assez réussies dans l'ensemble, participent de ce sentiment. Aussi veut-on bien laisser sa chance à cette énième déclinaison s'affichant comme lovecraftienne, en dépit des quelques bémols touchant au background que j'ai mentionnés, que l'on peut aisément mettre de côté pour un temps – ou, à terme, retravailler pour obtenir quelque chose de plus satisfaisant. Ce qui demande un peu de travail, mais on peut s'y lancer sans trop renâcler. Il faudra de toute façon voir avec les nombreux petits suppléments qui ont été publiés depuis, et qui sont peut-être à même de remédier à tout cela ; par exemple, je lis très bientôt Secrets of the Void, on va bien voir ce que ça va donner...

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Dying Earth, la Vieille Terre : Le Florilège du Jet Prismatique Excellent, tome II

Publié le par Nébal

Dying Earth, la Vieille Terre : Le Florilège du Jet Prismatique Excellent, tome II

Dying Earth, la Vieille Terre : Le Florilège du Jet Prismatique Excellent, tome II, Archéos – Oriflam, [2000] 2005, 48 p.

 

Le premier tome du Florilège du Jet Prismatique Excellent était essentiellement consacré, on l'a vu, à des scénarios, pour les trois niveaux de jeu, et m'avait paru plus ou moins convaincant. Ce tome II semble en prendre le contre-pied, en se focalisant cette fois sur les aides de jeu (surtout niveau Cugel), et c'est pas plus mal, moi j'dis. En tout cas, c'est une belle réserve d'idées pour des parties toutes plus loufoques les unes que les autres.

 

Il y a cependant une exception (mais toujours dans le domaine des aides de jeu) : les nouveaux Amendements introduits par Sasha Bilton et Phil Masters – qui sont bien, certes, mais auraient du coup parfaitement trouvé leur place directement dans le Compendium des Avantages Indispensables de Cugel.

 

Le reste consiste essentiellement en descriptions de villes, lieux paumés et factions.

 

Lizard présente ainsi de long en large Port de Forell, qu'on ne qualifiera pas exactement de paisible station balnéaire. Ça regorge d'idées, même si elles ne sont pas toutes d'une originalité stupéfiante.

 

Le même Lizard s'intéresse ensuite aux cultes et aux cabales de la Vieille Terre. Car, oui, il y en a toujours pour croire en quelque chose en ce XXIe Éon annonçant la fin de tout, et, oui, ils sont parfaitement cintrés. Cela dit, l'auteur va ici bien au-delà de la simple satire, et il y a amplement de quoi piocher là-dedans.

 

Des sites ruraux (on ne dira pas « bucoliques ») ensuite avec « l'Enfer Vert » : Lizard (encore lui) rapporte de très belles trouvailles ; celles de Ian Thomson sont moins convaincantes, même si pas inintéressantes pour autant.

 

On retourne à une description urbaine, plus complète, riche et enthousiasmante que celle de Port de Forell, avec Efred, la cité-sanctuaire, longuement détaillée par David Thomas. Cette cité qui se veut paisible, bien loin de l'agitation de la plupart des villes de la Terre Mourante, l'est sans doute, mais à quel prix ? Et il faut faire attention aux vrais pouvoirs dans l'ombre, capables de sanctions bien plus radicales qu'un simple exil...

 

On évoquera enfin « Le Collège de l'Infinie Sagesse de Twanlik », sorte de « Bibliothèque de Babel » mâtinée d'Un cantique pour Leibowitz, censée contenir tout le savoir du monde, et visant à sa préservation contre vents et marées, dans l'espoir, peut-être, que viendra un nouvel Éon, où le soleil retardera sa disparition. Une très belle aide de jeu, susceptible de générer bien des aventures.

 

L'ensemble de ce (très) bref supplément est d'ailleurs parsemé de suggestions de scénarios, surtout niveau Cugel, mais elles sont hélas plus ou moins intéressantes...

 

Ce bémol mis à part, il est clair que ce tome II du Florilège du Jet Prismatique Excellent est bien plus intéressant que son prédécesseur (enfin, à mes yeux en tout cas), et constitue un supplément bienvenu. Dommage qu'Oriflam se soit arrêté là...

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"Dans la République de Wes"

Publié le par Nébal

"Dans la République de Wes"

(Tiens, j'avais complètement oublié que j'avais écrit cette uchronie western - je ne me souviens plus dans quel contexte, s'il y avait un AT ou truc - que je viens de retrouver en fouinant dans mon PC. Jamais publiée sur le blog, donc, alors hop...)

 

(EDIT : Ah, si : cette nouvelle avait été écrite pour l'appel à textes de Rivière Blanche Dimension Western ; un refus, donc.)

 

 

Ça a l’air d’être de la légitime défense pure et simple, mais je veux bien être pendu si j’ai jamais rencontré quelqu’un qui était obligé de se défendre de manière légitime aussi souvent que ce garçon

Wild Bill Hickok parlant de John Wesley Hardin,

dans L’Homme aux pistolets de James Carlos Blake

 

Comme pas mal de gens dans la République de Wes, j’ai tué mon premier homme à l’âge de seize ans. Un nègre. Une baraque couturée de partout, mauvaise graine d’ancien esclave, qui a eu la triste idée de me menacer de son couteau après une partie de poker qui avait trop bien tourné pour moi. Ça me faisait un peu mal au derche, déjà, de m’asseoir à la table de ce fils de pute, mais j’avais besoin de pognon, et un joueur de plus, ça ne se refusait pas. Même lui. Mais il l’a vraiment eu mauvaise, le con. Mon full aux dames par les valets l’a complètement retourné, il m’a accusé de tricher, a renversé la table et s’est jeté sur moi. Erreur. Je n’avais encore jamais utilisé mon Colt sur un homme, mais ça m’empêchait pas de l’avoir sur moi – pour le genre, ou au cas où, comme vous voudrez –, et je n’ai pas hésité à m’en servir. En fait, je n’ai pas eu le sentiment de faire quoi que ce soit. Un instant j’étais assis tranquille et tout content d’avoir raflé le pot, le suivant j’avais l’arme en main, le canon fumait, et ce connard s’écroulait, une balle en plein cœur. C’était irréfléchi, instinctif.

 

Dans l’Union, on m’aurait peut-être fait chier pour ça, mais pas à El Paso, Texas, en cette belle année 1899. La figure du président. On connaissait tous son histoire, forcément. Alors j’imagine que ça a joué en ma faveur.

 

Oh, je n’en ai pas tiré de fierté pour autant. Je n’avais rien de ces prétendants à la gâchette désireux de se constituer au plus tôt un tableau de chasse. J’ai jamais été un mauvais bougre, au fond, faut pas croire ce que les gens disent. Juste un type qui a une fâcheuse tendance à se retrouver au mauvais endroit au mauvais moment.

 

Et donc à El Paso, Texas, en cette belle année 1899, j’ai commencé à tuer. Je n’envisageais certes pas d’en faire une profession, mais les circonstances… Bon, c’était pas tout à fait les mêmes que pour Wes, l’Union était bien obligée de nous foutre la paix, on n’avait même plus à supporter leurs maraudeurs – j’ai jamais été un pistolero « politique », comme le président. Mais pas un desperado non plus. Faut pas croire ce que les gens disent.

 

 

Bon, j’ai un peu fait le « régulateur » au tournant du siècle, c’est vrai. C’était dans la bande de Bobby Joe. On était jeunes, on était cons, on était fauchés, surtout. Alors on a un peu écumé le sud-ouest. Quelques virées au Mexique, aussi, mais ça, c’était presque un sport national, en ce temps-là. Personne pouvait nous en vouloir. Enfin, à part les Mexicains, bien sûr, mais qui a quelque chose à foutre de la parole d’un Mexicain ?

 

Non, franchement, faut pas croire ce que les gens disent. J’ai bien commis quelques boulettes, mais comme tout un chacun, quoi. Et je n’ai jamais – jamais – tué qu’en état de légitime défense. Comme Wes.

 

Wes a toujours été mon modèle. Bon, en cela, je n’étais pas très original. Le président, c’était notre héros à tous. Déjà, c’était notre libérateur. Sans lui, on serait encore coincés dans l’Union, à se faire pomper le pétrole par ces putains de Yankees. Et puis… ben, c’était une figure, quoi. Un homme, un vrai. Un type qui s’était jamais laisser marcher sur les pieds, qu’a toujours su rester digne, fidèle à ses convictions. L’homme le plus dangereux du Texas, on disait… Mais faut pas croire ce que les gens disent.

 

Enfin, je dis ça, mais avant que Wes devienne un personnage « officiel » avec toute la littérature qui va avec, c’est bien dans les dime novels que j’ai fait sa connaissance, et il y a plus fiable, comme source. Qu’est-ce que j’ai pu en bouffer, de ces trucs ! C’était l’Ouest comme je l’ai toujours rêvé – c’est pas ma faute si je suis arrivé en ce monde un peu tard pour y participer moi-même. Mais depuis que je suis tout petit, j’ai baigné dans cet univers coloré de cow-boys et d’Indiens, de brigands et de justiciers, avec la Frontière comme horizon, qui recule, recule… Wes y avait sa place, bien sûr. C’était mon préféré, déjà.

 

Alors vous pensez bien que j’étais à ses genoux quand, en 1895, après avoir échappé à la mort une énième fois dans les rues d’El Paso en abattant ce chien de John Selman Sr., il a retrouvé la flamme de sa jeunesse et entamé sa campagne pour l’indépendance du Texas. Jours de liesse ! On avait cru le perdre après toutes ces années passées en prison, et la prétendue « rédemption » qui avait suivi, mais Wes était en fait toujours le même homme, sa vigueur et ses convictions étaient intactes. Assagi, sans doute, ce n’était plus le chien fou de sa jeunesse, et il avait la gâchette moins facile… mais toujours aussi sûre. Mais surtout : ce charisme ! Il avait tout pour lui, et il a tout donné pour nous. Putain, qu’est-ce que je pouvais l’aimer…

 

J’ai tout suivi, tout. Je ne ratais pas une miette de son combat contre l’Union. J’étais gamin, je ne saisissais pas tout, bien entendu, mais on n’a jamais eu besoin de comprendre pour admirer. Et papa ne tarissait pas d’éloges sur le Libérateur. Le soir, il me racontait les moindres détails. Déjà, cette image : un homme seul se dresse contre les puissants États-Unis ! On aurait pu croire qu’il était fou, mais tu parles : seul, il ne l’est pas resté longtemps. La rancœur était grande, au Texas, depuis la fin de la guerre civile ; les choses ne s’étaient pas apaisées avec les années, les gens l’avaient toujours aussi mauvaise. On avait applaudi à la mort de ce fils de pute de Lincoln, bien sûr, mais, insidieusement, la colère grondait toujours, cet exutoire n’y mettait pas un terme. On se racontait toujours les glorieux souvenirs de Johnny Reb, avec une nostalgie mêlée de rancœur. Mais pas de désillusion. On aurait pu le croire, hein, mais non : la flamme restait vivace. Grâce à des types comme Wes.

 

Merde, c’est le Texas ! Remember the Alamo ! On avait giclé les Mexicains, on pouvait bien faire pareil avec ces connards de Yankees.

 

Et on l’a fait.

 

Maintenant que c’est rentré dans les livres d’histoire, ça donne peut-être une impression de facilité, je sais pas, genre : c’était écrit… Mais il a fallu se battre. Trois longues années de guerre, contre la monstrueuse machine de l’Union. David contre Goliath, quoi. Mais je vous apprends rien : au final, c’est David qui gagne. Parce que sa cause est juste, et parce qu’il est plus malin. Et Wes l’était sacrément, malin. Ce n’était pas qu’un tireur de première, c’était aussi un brillant tacticien. Et, bon, les dime novels en témoignaient déjà : il a toujours eu de la chance au jeu. Il nous l’a transmise, cette chance. Un miracle ? Moi je dis que le destin se force. Il faut des héros, oui, mais Wes en était un, et pas qu’un peu. Et il a su faire vibrer la flamme de la revanche dans le cœur des Texans. L’heure avait sonné.

 

Trois putains de longues années de guerre. Ça, on peut dire que le sang a coulé. Mais surtout celui des Yankees, en définitive. Mal dirigés, mal préparés pour la guérilla, ils ne faisaient pas le poids contre la détermination des Républicains de Wes. Oh, ils en ont commis, des massacres ; des expéditions punitives, pour « pacifier » l’État rebelle, qu’ils disaient. Les politicards de Washington ont toujours eu de ces mots… Mais pour chaque goutte de bon sang texan qui touchait le sol, un combattant se levait, qui la faisait payer au centuple. Ils pouvaient bien nous traiter de rebelles, de terroristes… On avait raison. Contre ça, ils ne pouvaient rien. Et ils l’ont eu dans le cul.

 

Bon, l’appui de la « communauté internationale » a pu jouer, aussi. Les Mexicains, bizarrement – enfin, peut-être que non – nous ont très vite soutenu. Les Anglais ont mis plus de temps, mais ils s’y sont mis aussi. Et ils ont entraîné pas mal de monde avec eux. Pas un hasard si c’est à Paris qu’a été signé le traité mettant fin à la guerre et reconnaissant de nouveau l’indépendance du Texas.

 

1899. Nous étions libres, Wes était élu président, et je commençais à tuer.

 

Des fois, je me dis qu’il n’y a pas de hasard.

 

Alors oui, c’est dans la République de Wes que j’ai fait parler la poudre. Combien de fois ? Franchement, j’ai perdu le compte. Bon, je ne crois pas avoir atteint le tableau de chasse du président, et je n’ai de toute façon jamais eu cette ambition, mais c’est vrai, j’ai envoyé plus d’un connard au cimetière. Attention, hein : ils l’avaient tous cherché. Faut pas croire ce que les gens disent. On a fait de moi une sorte de tueur au sang-froid, un serpent vicieux qui dégaine et tire sans raison, pour le simple plaisir de tuer. Des conneries. Ceux qui me connaissent vraiment vous le diront, tous : je suis vraiment pas le mauvais bougre. Sang-froid, mon cul ! C’est parce que j’ai toujours eu le sang chaud, oui, que j’en suis là, aujourd’hui, dans cette putain de cellule, à regarder par la grille le gibet qui s’élève.

 

Demain, je m’y trémousserai.

 

Il y en aura pour vous dire que ce n’est que justice. Moi, ce que j’en dis, c’est que ce sont eux, les monstres à sang-froid. Les fils de putes lâches qui tuent d’un mot, et ceux encore plus lâches qui vienne se délecter du spectacle. Moi, j’ai jamais aimé les exécutions. Si on doit tuer quelqu’un, c’est face à face, à armes égales. Pas comme ça. C’est ça, le vrai meurtre. Pas ce que j’ai fait.

 

Et ne croyez pas que je suis en train de gémir sur mon sort, là. Je n’ai pas peur. Ils ont dit que je devais mourir, eh bien, je mourrai. Aussi dignement que possible. J’aurai mon courage, eux n’auront que la lâcheté de leur prétendu « bon droit ». Non, je n’ai pas peur. Je ne sais pas ce qui m’attend après, mais je me suis jamais dégonflé, je vais pas commencer à me pisser dessus maintenant.

 

Et, tant qu’on y est : je n’ai toujours pas de haine. Du mépris, tout au plus. Oui, sans doute, ça : je vous méprise, vous les foies jaunes, assassins « légaux » et spectateurs complices, dans le même sac, là. C’est vous les coupables.

 

Mais quoi, qu’est-ce que vous imaginez ? Que je l’ai bien cherché ? Que j’avais qu’à pas ? Vous ne savez rien, la voilà la vérité. Rien. Rien de rien.

 

Vous n’étiez pas là, déjà. Vous ne l’avez pas vu, éméché, de mauvais poil, déjà un pied dans la tombe, se lever en titubant dans l’arrière-salle de ce saloon borgne où il venait s’encanailler. L’œil trouble et la moustache frémissante, la voix grasse et l’équilibre douteux. C’est lui qui a dégainé le premier. C’est lui qui a tiré.

 

Et qui a raté.

 

Pas moi. Et j’allais certainement pas lui donner une deuxième occasion de m’abattre. J’ai fait ce que j’avais à faire, ce que tout homme digne de ce nom aurait fait. Mais ça, vous autres, vous ne pouvez pas le comprendre.

 

Et il y a autre chose que vous ne saurez jamais, un truc qui n’appartiendra qu’à moi, le temps que les livres d’histoire le digèrent.

 

Vous ne saurez pas ce que ça fait, d’être l’homme qui a tué John Wesley Hardin.

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Pub copinage : "Le Mont 84", d'Yves & Ada Rémy

Publié le par Nébal

Pub copinage : "Le Mont 84", d'Yves & Ada Rémy

RÉMY (Yves & Ada), Le Mont 84, Évry, 2015, 415 p.

 

Hop.

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Pub copinage : "Roche-Nuée", de Garry Kilworth

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Pub copinage : "Roche-Nuée", de Garry Kilworth

KILWORTH (Garry), Roche-Nuée, [Cloudrock], traduit de l’anglais par Monique Lebailly, Paris, Scylla, [1988-1989] 2015, 204 p.

 

Hop.

 

(J’avais déjà parlé de la précédente édition ici.)

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Pub copinage : "Il faudrait pour grandir oublier la frontière", de Sébastien Juillard

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Pub copinage : "Il faudrait pour grandir oublier la frontière", de Sébastien Juillard

JUILLARD (Sébastien), Il faudrait pour grandir oublier la frontière, Paris, Scylla, coll. 111 111, 2015, 60 p.

 

Hop.

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"Histoires", d'Arno Schmidt

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"Histoires", d'Arno Schmidt

SCHMIDT (Arno), Histoires, traduction de l'allemand et postface par Claude Riehl, Auch, Tristram, coll. Souple, [1966, 2000] 2015, 174 p.

 

Drôle de métier que celui d'écrivain, quand même. Entre 1955 et 1959, époque de composition de ces Histoires, Arno Schmidt a déjà publié ce que l'on considère souvent comme son chef-d'œuvre, asseyant son style comme sa renommée, l'extraordinaire Scènes de la vie d'un faune. Il n'en vit pas pour autant, bien sûr, et loin de là ; il est même passablement dans la dèche, et ses rapports avec ses éditeurs sont conflictuels, ces derniers refusant de publier ses œuvres ultérieures. C'est alors qu'un ami – un Méphistophélès ? – lui fait cette suggestion saugrenue : se tourner vers les journaux et revues... et écrire des histoires – ô mon Dieu ! – « simples » et immédiatement « compréhensibles » de tous. C'est de ces papiers éparts que va naître ultérieurement ce recueil d'Histoires, effectivement – mais peut-être en apparence seulement ? – d'un abord nettement plus aisé que Scènes de la vie d'un faune, même si le dernier texte, baptisé de manière arrogante « Parasélène et yeux roses (n° 24 de la série Faust de l'auteur) », en rappelle quelque peu la manière.

 

Pour le reste, nous avons donc... des Histoires, « compréhensibles » et cependant plus riches qu'il n'y paraît, et certes pas dénuées d'intérêt. En fait, Arno Schmidt y déploie tout son sens du détail et de l'anecdote, autre façon d'envisager un grand écrivain, et ceci quitte à picorer dans ses propres œuvres... ou dans celles des autres (on a inévitablement parlé de « plagiat », mais le terme n'est guère approprié ; disons plutôt « recyclage »...).

 

On peut distinguer deux catégories dans ces Histoires : dans la première, qui occupe essentiellement le début du recueil malgré quelques retours plus tardifs, nous vivons dans la bonne société allemande réunie autour du chef géomètre Stürenburg, à la retraite, petit cénacle très XIXe siècle qui raffole de contes macabres et d'anecdotes cruelles. Ces histoires « macabres » (au sens où il y a souvent au moins un mort à la clé) sont probablement les plus « classiques » du recueil, mais elles me paraissent aussi les plus réussies ; la peinture de ce petit monde bourgeois, fait de pédants et de bigotes, est un vrai délice. On s'identifie très tôt à ces personnages hautement caricaturaux, et l'on s'immisce ainsi dans leur conversation futile, qui est cependant pour l'auteur l'occasion de déployer son savoir passionné sur la géométrie, l'astronomie, etc.

 

Le reste n'est certes pas négligeable pour autant. Exeunt Stürenburg et compagnie, oui, mais reste le narrateur, à l'âge fluctuant, généralement écrivain, généralement aigri, toujours dans la dèche. On tend bien évidemment à reconnaître, sous ces « déguisements » qui ne déguisent en somme rien, l'Arno Schmidt d'alors, avec ses lubies (notamment bibliophiles) et son « voyeurisme », qui en fait là encore un maître de l'anecdote. L'anodin prend vie sous la plume inspirée de l'auteur, qui se livre mine de rien, et à partir de ce quasi-rien, à des études de mœurs très fines, ou à des circonvolutions psychologiques, sociologiques, politiques, philosophiques, ce que vous voudrez.

 

Et puis, des fois, il se lâche malgré tout, ainsi dans « son » Faust, peut-être manière de régler ses comptes avec la littérature allemande, qui rappelle au-delà qu'Arno Schmidt n'est pas qu'un peintre d'anecdotes, mais sans doute avant tout un puissant styliste, redoutable dans son maniement iconoclaste de la langue (félicitations inévitables au traducteur Claude Riehl) ; j'aurais envie de dire « poète », du coup, mais un vrai...

 

Contrairement à ce que prétend la quatrième de couverture, je ne ferai pas de ces Histoires une porte d'entrée idéale pour l'œuvre d'Arno Schmidt : elles sont trop « normales »... Mais ce détour par la « normalité » n'empêche en rien ces brefs textes de constituer un recueil fort recommandable, témoignant des multiples facettes d'un écrivain de génie.

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"Epées et démons", de Fritz Leiber

Publié le par Nébal

"Epées et démons", de Fritz Leiber

LEIBER (Fritz), Epées et démons, [Swords and Deviltry], traduit de l'américain par Jacques Parsons (et Brian Hester pour la préface), Paris, Opta – Temps Futurs – Pocket, coll. Science-fiction, [1970, 1972, 1977, 1982] 1984, 251 p.

 

Et là j'ai d'emblée envie de demander pourquoi.

 

POURQUOI ?

 

À l'heure où l'on nous abreuve jusqu'à plus soif, mais depuis longtemps à vrai dire, de sous-fantasy, qui trouve certes aisément preneur dans notre triste monde tragique, pourquoi certains des plus grands classiques du genre, ses meilleurs représentants, sont-ils relégués dans les tréfonds de l'inconscient fantaisiste ? On a certes fini par avoir des belles éditions des « Conan » de Robert E. Howard (et plus puisque affinités) chez Bragelonne, de « Kane » de Karl Edward Wagner en Lunes d'encre puis en Folio-SF (un terrible flop, ai-je cru comprendre), et d' « Imaro » de Charles Saunders en Mnémos... Autant de contre-exemples qui semblent démontrer que j'abuse un peu avec mon « pourquoi ». Eh. Bon, d'accord, en fait, une seule chose le « justifie » : à l'heure où j'écris ces lignes, le « cycle des Épées » de Fritz Leiber n'est pas disponible en neuf. Constat déprimant, aggravé par un début de réédition chez Bragelonne... qui n'a jamais été conduit à terme.

 

Et je trouve ça triste, quand même. Parce que, qu'on le veuille ou non, Fafhrd et le Souricier Gris figurent parmi les personnalités les plus notables de l'heroic fantasy (ou sword'n'sorcery, comme vous voudrez), et que Lankhmar, la métropole cosmopolite où ils séjournent régulièrement, est sans doute LA ville emblématique du genre (je ne vois qu'Ankh-Morpork pour rivaliser, dans un genre bien différent – même si je ne serais pas étonné d'apprendre que Terry Pratchett, pour le coup, s'était justement inspiré de Fritz Leiber). Avec le « cycle des Épées », classique d'entre les classiques, Fritz Leiber a donné une coloration urbaine à la fantasy, qui lui manquait jusque-là, et a mis au premier rang un semi-barbare frustré dans sa quête de civilisation (et donc à la fois un nouveau Conan, et un anti-Conan) et un apprenti magicien raté, tout deux contraints de se faire voleurs (ou parfois contre-voleurs), ce qui changeait un peu la donne, et a eu une influence considérable – sur les œuvres de fantasy ultérieures, mais aussi en matière de jeu de rôle, par exemple : si l'on prend le vénérable Donjons & Dragons, il apparaît clairement que la classe de voleur trouve ici une bonne part de son inspiration (même s'il faut y rajouter Jack Vance, notamment avec « la Terre mourante ») ; la suite, du coup...

 

Ce tome inaugural qu'est Épées et démons obéit, comme les volumes ultérieurs, à une chronologie interne qui n'a rien à voir avec les dates de publication (elles-mêmes potentiellement différentes des dates de composition) ; je suppose que les nouvelles ont été quelque peu retouchées en vue de leur publication en volume de la sorte.

 

Aussi s'agit-il d'une pure introduction, mais qui passe cependant très bien, sous la forme de trois nouvelles (assez longues dans l'ensemble). La première, « Les Femmes des Neiges », explique comment le barbare nordique Fafhrd a fui sa tribu et sa tyrannie (empruntant une forme matriarcale...), délaissant toutes ses responsabilités pour assouvir sa soif de civilisation. Dans la deuxième, « Le Rituel profané », nous nous tournons cette fois vers l'apprenti sorcier Souris, et voyons comment il devient le Souricier Gris, du fait notamment de son échec à choisir entre magie blanche et magie noire (on peut d'ores et déjà noter que par la suite, pour ce que j'en ai lu, la dimension « magique » du personnage est un peu mise de côté, tandis qu'il devient surtout un archétype de voleur).

 

Les deux héros souffrent grandement dans ces deux nouvelles, qui ne leur épargnent rien, physiquement comme psychologiquement. Mais il y trouvent aussi tous deux l'amour... Un amour qui ne saurait être que tragique, comme le dévoile le titre de la dernière nouvelle, « Mauvaise Rencontre à Lankhmar », qui introduit, dans une débauche de magnificence comme de caniveaux débordant de fange, la métropole de la Toge Noire, la plus grande ville de Newhon. Mais quelle est au juste cette mauvaise rencontre ? Celle de Fafhrd et du Souricier Gris (la seconde, en fait, après un épisode anecdotique précédant les deux premières nouvelles) ? Celles de leurs amantes respectives ? Celle de la Guilde des Voleurs à laquelle ils s'opposent en contre-voleurs « chevaleresques » – même si, nobles intentions et ivresse mises à part, ils n'ont jamais tant ressemblé à leurs ennemis ? Celle – plus probablement – du mage employé par la Guilde, dont la brume noire et les toiles d'araignées auront des effets si terribles ?

 

C'est par ailleurs ce qui fait la force de ce premier tome du « cycle des Épées » : si, par la suite, l'horreur comme l'humour auront leur rôle à jouer, je retiens ici une certaine puissance tragique fort à propos, jusque dans les scènes les plus cocasses à vrai dire (car il y en a déjà), et jusque dans les scènes d'action les plus rondement menées. Autant dire que cette « vieillerie » n'a en rien vieilli...

 

Suite avec Épées et mort...

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