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Ursula K. Le Guin (1929-2018) : un hommage par ansible

Publié le par Nébal

Photo : Marian Wood Kolisch, NYT

Photo : Marian Wood Kolisch, NYT

Dans les premiers temps de ce blog, il y a de ça… longtemps, je livrais de temps à autre des articles en forme de nécrologies – activité aussi vaine que déprimante. Les personnalités appréciées tombent comme des mouches, mais au fond, puis-je vraiment dire que ces disparitions de célébrités m’affectent à titre personnel ? David Bowie serait peut-être l’exception – et encore. À l’évidence, d’autres disparitions sont bien plus concrètes à mes yeux et me touchent bien davantage – encore la semaine dernière, à vrai dire –, dont je ne peux pas parler ici…

 

Mais le cas d’Ursula K. Le Guin, décédée le 22 janvier, est peut-être un peu à part, pour le coup – et en lien avec ce blog, ce qui m’incite à lui consacrer cette brève note. En effet, ici-même, vingt-trois livres d’Ursula K. Le Guin (dont deux rassemblent en fait plusieurs titres) ont été chroniqués – ce qui en fait l’auteur le plus exposé (directement) sur ce blog. Lovecraft est à peu près au même niveau, mais il y a de la triche, car nombre des chroniques portant sur ce dernier se basent sur des publications très brèves et confidentielles de Necronomicon Press, etc., ce qui fausse un peu le décompte, sans même parler des très nombreuses « collaborations », etc. ; la différence, qui situe bien Lovecraft en tête, oui, c’est que j’ai beaucoup chroniqué des ouvrages sur Lovecraft ou autour de Lovecraft. Mais les autres auteurs les plus fréquemment chroniqués ici, les Ballard, les Tolkien, les Pratchett, etc., sont assez loin derrière Lovecraft et Le Guin. Ogawa Yôko, peut-être, mais via des omnibus...

 

C’est pas un concours, hein. Juste un témoignage de ce que l’œuvre d’Ursula K. Le Guin a beaucoup compté pour moi – elle faisait vraiment partie de mes autrices préférées, tout spécialement en science-fiction, dont elle incarnait pour moi le meilleur.

 

Le « cycle de l’Ekumen », tout particulièrement, contient nombre de chefs-d’œuvre, cet ensemble plus ou moins relâché développant des questionnements qui me touchent particulièrement, en usant des outils de l’anthropologie (hérités des prestigieux parents, le père surtout, Alfred Kroeber) pour explorer des sujets politiques et sociétaux complexes et passionnants. Je vous renvoie, le cas échéant, à l’article où j’ai secondé Erwann Perchoc, « Le Cycle de l’Ekumen : rapport sur les cultures humaines issues des expériences haïniennes, leurs histoires et leurs relations », dans le Bifrost n° 78, consacré à l’autrice, et que j’avais si longtemps, ainsi que bien d’autres, appelé de mes vœux. Mais l’essentiel du cycle a été chroniqué sur ce blog, avec une exception de taille, toutefois : La Main gauche de la nuit, qui fut mon premier Le Guin, avant que je ne démarre le blog, et qui m’avait collé une énorme baffe – un effet réitéré quelque temps plus tard, mais sur ce blog cette fois, avec Les Dépossédés. Ces deux livres, tout le monde doit les lire. Mais bien d’autres ouvrages du cycle doivent être mentionnés – notamment L’Anniversaire du monde, brillant recueil de nouvelles, même si d’un abord peut-être un peu austère mais à propos et qui en vaut la peine, ou encore Quatre Chemins de pardon ; un cran en dessous, néanmoins très bons en tant que tels, figurent, en un même volume, Le Nom du monde est Forêt et Le Dit d’Aka, mais aussi les premiers titres du cycle, Le Monde de Rocannon et Planète d’exil – le troisième roman de l’ensemble, La Cité des illusions, étant le seul à ne pas vraiment m’emballer. Je ne trancherai pas la question de l’appartenance ou pas au cycle de L’Œil du héron, mais, même mineur, il demeure une lecture appréciable. Mentionnons enfin quelques nouvelles dans Le Livre d’or de la science-fiction : Ursula Le Guin.

 

L’autrice avait bien sûr livré d’autres œuvres de science-fiction, « hors cycle » : L’Autre Côté du rêve, par exemple, ou, plus singulier et à mon sens bien plus intéressant, même si là encore pas toujours des plus facile à aborder, La Vallée de l’éternel retour. Cela vaut aussi pour la fantasy, ainsi avec Le Commencement de nulle part.

 

Mais, bien sûr encore, en fantasy, il faut accorder une place particulière à « l'autre grand cycle » d’Ursula K. Le Guin : celui de « Terremer ». Une œuvre séminale, même si je ne peux pour ma part la situer au même niveau que « l’Ekumen ». C’est surtout que la trilogie originelle (Le Sorcier de Terremer, Les Tombeaux d’Atuan et L’Ultime Rivage, trois romans rassemblés dans le volume sobrement intitulé Terremer) me paraît avoir un peu vieilli, sans avoir mal vieilli – et son côté « jeunesse » est peut-être plus flagrant, à tous les niveaux. Cela reste une lecture très recommandable, avec un très bel univers, et un sous-texte subtil et profond. Dans ce cycle, toutefois, ce que j’ai préféré, c’est le recueil de nouvelles Contes de Terremer (ne pas s’y méprendre, il n’y a pas de lien spécifique avec le film du fiston Miyazaki, pas très bien accueilli semble-t-il, et que je n’ai toujours pas osé voir). L’ensemble doit être complété avec deux romans plus tardifs, Tehanu et Le Vent d’ailleurs, qui m’ont moins marqué.

 

Ursula K. Le Guin écrivait encore assez récemment. Il y a une dizaine d’années seulement, elle avait par exemple livré une autre série de fantasy, la trilogie dite « Chronique des Rivages de l’Ouest », avec un positionnement éditorial « young adult » qui ne doit pas tromper : toutes choses égales par ailleurs, Dons, Voix et Pouvoirs ne sonnent pas forcément plus « jeunesse » que la trilogie originelle de Terremer, et même plutôt moins, à vrai dire, au-delà de la dimension initiatique marquée. Que ces couvertures hideusement connotées ne vous éloignent pas de la lecture de ces trois romans, car, dans leur registre de fantasy anthropologique, ils sont tout à fait convaincants, et même plus que ça.

 

Mais, dans un autre genre, peu de temps après, Ursula K. Le Guin avait également livré Lavinia, qui est probablement son dernier chef-d’œuvre. Ce roman résolument inclassable demeure une de mes lectures fétiches de l’autrice, et à vrai dire bien au-delà.

 

Du côté des « inclassables », se pose la question orsinienne… C’est mon moment de faiblesse – mon seul véritable échec avec l’autrice : je n’ai pas du tout accroché aux Chroniques orsiniennes, qui m’ont laissé sur le carreau… au point de l’abandon. Ce qui n’est pas normal. Il me faudra sans doute y revenir… Par contre, j’avais beaucoup apprécié le roman associé Malafrena. Dont j’avais extrait cette citation en une date de sinistre mémoire, et qui était remontée dans mon fil Facebook il y a très peu de temps :

 

Il y avait quelques volumes dépareillés du Moniteur, le journal du gouvernement français. Il examina l'un d'eux datant de 1809 et découvrit qu'il était le porte-parole des autorités, semblable en cela à tous les journaux qu'il avait lus jusqu'alors. Mais peu de temps après, il tomba sur un ouvrage du début des années quatre-vingt-dix. D'abord il ne se souvint pas de ce qui s'était déroulé à Paris à cette époque – les moines ne s'étaient pas montrés très compétents en matière d'histoire récente. Il arriva aux pages consacrées aux discours prononcés par MM. Danton, Mirabeau, Vergniaud ; ils lui étaient inconnus. De Robespierre il avait entendu prononcer le nom, en compagnie de ceux de Voltaire et du diable. Il revint aux années quatre-ving-dix et se mit à lire avec assiduité. Il avait dans les mains la Révolution française. Il lut ce discours dans lequel l'orateur exhortait le peuple à exprimer sa colère contre le temple des privilèges, et qui se terminait par « Vivre libre, ou mourir ! » Le papier journal jauni par l'âge s'effritait dans les mains du garçon ; sa tête était penchée sur les colonnes arides de paroles adressées à une Assemblée morte par des hommes décédés depuis trente ans. Il avait les mains froides comme si le vent soufflait sur lui, la bouche sèche. Il ne comprenait pas la moitié de ce qu'il lisait, ignorant à peu près tout des événements relatifs à la Révolution. Cela n'avait pas d'importance. Il comprenait qu'une révolution avait eu lieu.

Les discours étaient pleins de fanfaronnade, d'hypocrisie et de vanité ; de cela il avait conscience. Mais ils parlaient de la liberté comme d'une nécessité humaine au même titre que le pain et l'eau. Itale se leva et fit les cent pas dans la petite bibliothèque paisible, se frottant la tête et fixant d'un regard vide rayonnages et fenêtres. La liberté n'était pas une nécessité, c'était un danger : tous les législateurs de l'Europe n'avaient cessé de le répéter depuis dix ans. Les hommes étaient des enfants et devaient être gouvernés, dans leur propre intérêt, par les rares individus possédant l'art du commandement. Que voulait dire le Français Vergniaud en posant les termes d'un tel choix – vivre libre ou mourir ? Ce ne sont pas là des choix que l'on propose à des enfants. Ces mots s'adressaient à des hommes. Ils avaient une résonance sèche et étrangère ; ils manquaient de cette logique inhérente aux déclarations en faveur d'alliances ou de contre-alliances, de censures, de répressions, de représailles. Ils n'étaient pas raisonnables.

 

C’est qu’Ursula K. Le Guin était aussi une femme d’idées, et de combats, qu’ils s’expriment dans sa fiction ou dans de très nombreux essais : grande féministe, questionnant les identités et les genres avec acuité, anarchiste subtile, notamment dans son regard anthropologique – ardente par ailleurs à la défense des genres de l’imaginaire, ainsi qu’en témoigne en dernier ressort Le Langage de la nuit, recueil d’articles publié récemment aux Forges de Vulcains, et qui constitue ma lecture leguinienne la plus récente.

 

Il y a bien plus, nombre de romans, nouvelles et essais qu'il me reste à lire. Et d’autres aspects pourraient être envisagés, j’imagine, comme son œuvre poétique, qui m’est totalement inconnue, ou son activité de traductrice, qui a par exemple contribué à faire connaître dans le monde anglo-saxon et au-delà dans le monde entier l’excellent Kalpa Impérial d’Angélica Gorodischer.

 

Ursula K. Le Guin était une immense autrice – une figure majeure des littératures de l’imaginaire, sans plus d'équivalent. Non : une figure majeure de la littérature tout court. #UnNobelPourUrsulaLeGuin, sauf que c'est trop tard... Je lui dois certaines des plus belles et puissantes lectures dont ce blog a pu se faire l’écho. Bon vent, Madame – un vent d’ailleurs, bien sûr ; qu’il vous conduise à l’ultime rivage, et encore au-delà – car le monde est toujours plus vaste, et toujours plus riche de sa diversité, ainsi que vous l’avez si brillamment démontré au cours d’une carrière exemplaire.

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Lovecraft : sous le signe du chat, de Boris Maynadier

Publié le par Nébal

Couverture : photographie de Lovecraft et Felis par Frank Belknap Long

Couverture : photographie de Lovecraft et Felis par Frank Belknap Long

MAYNADIER (Boris), Lovecraft : sous le signe du chat, Aiglepierre, La Clef d’Argent, coll. KhThOn, 2017, 58 p.

SOMETHING ABOUT CATS

 

Ainsi que NOUS LE SAVONS, les chats sont les Maîtres du Monde, et les responsables d’un Grand Complot cryptiquement baptisé « Internet », qui n’est jamais qu’une machine de propagande uniquement destinée à perpétuer leur adoration servile pour les siècles des siècles, amiaou.

 

Déjà, avant cela, ces conna… ces êtres supérieurs avaient œuvré à leur propre gloire en usant de l’hypnose kawaii pour s’accaparer l’attention et le génie d’écrivains notables, dès lors tournés en zélés propagandistes. Parmi ces sbires qui étaient autant de navrants pantins, Lovecraft occupe une place particulièrement chère à mon cœur.

 

À dire le vrai, l’omniprésence du gentleman de Providence dans la pop-culture contemporaine, avec un rythme de parutions lovecraftiennes ou para-lovecraftiennes proprement hallucinant ces derniers mois, en s’associant avec le Culte des Chats, a tout de la conjonction fatale dont devrait résulter l’anéantissement de l’humanité : BOUM. Heureusement, les chats, c’est vraiment des branleurs, et ils ont encore besoin de nous – ce qui repousse d’autant l’apocalypse.

 

Reste que nous avons ici une « étude », un tout petit bouquin (une cinquantaine de pages à la louche – il y en a d’autres exemples à La Clef d’Argent), consacrée à ce sujet : Lovecraft et les chats. Tout amateur du pôpa de Cthulhu, sans même avoir à creuser bien loin, sait qu’il adorait les chats : ils reviennent souvent dans ses nouvelles (« Les Chats d’Ulthar » en tête, bien sûr, mais il y a bien d’autres exemples – « Les Rats dans les murs », ainsi, devrait nous intéresser tout particulièrement), plus souvent encore dans sa volumineuse correspondance, et il leur a également consacré des poèmes et, trait peut-être plus marquant, des essais, ou du moins des articles, d’un sérieux variable – ainsi quand il oppose les chats et les chiens, ou peut-être davantage encore amis/partisans des chats et amis/partisans des chiens (moi je suis plutôt chiens, et, oui, vous avez raison de vous en foutre).

 

Mais reprenons : tout amateur de Lovecraft sait donc qu’il adorait les chats – comme il sait qu’il adorait les glaces, et détestait les fruits de mer, les températures trop basses, et les étrangers forcément menaçants. Cela fait d’une certaine manière partie, à la fois du personnage, c’est indéniable, et du mythe que l’on a progressivement et commodément construit autour de lui, et qui constitue une figure stéréotypée et excentrique aisée à reproduire, un pitch idéal de quatrièmes de couverture et d’articles de la presse généraliste plus ou moins bien informée (et ce de longue date, voyez A Weird Writer in Our Midst). Ce genre d’indications biographiques n’est pourtant, le plus souvent (oui, dans ma mauvaise blague qui précède, le dernier exemple est une importante exception), que d’une utilité au mieux douteuse pour cerner le personnage ; ces anecdotes, dit autrement, ne sont le plus souvent guère édifiantes, et peuvent même s’avérer perverses quand on en dérive un peu trop légèrement des interprétations globalisantes.

 

Par chance, Boris Maynadier, dans ce tout petit ouvrage, a le bon goût de rester humble dans son analyse, en ne prétendant pas expliquer l’œuvre de Lovecraft par sa vie, ou l’inverse, au seul prisme des chats. Néanmoins, il entend montrer que cette relation particulière de l’auteur à la gent féline n’est pas forcément si anecdotique que cela, et qu’il est possible d’en retirer quelques enseignements utiles.

 

DEVENIR-ANIMAL (OU : TOUT LE MONDE VEUT DEVENIR UN CAT, MAIS CERTAINS PLUS QUE D’AUTRES)

 

Pour ce faire, Boris Maynadier a recours à la notion de « devenir-animal », empruntée aux Mille Plateaux de Gilles Deleuze et Félix Guattari. Ce qui ne me facilite pas la tâche, car je ne sais rien de tout cela… Ça fait au moins vingt ans que plein de gens bien me disent qu’il faut que je lise Deleuze et Guattari, ou Deleuze dans sa carrière solo, ce que, non, je n’ai toujours pas fait… Faudra un jour, j’imagine.

 

Définir cette notion, du coup, n’a rien d’évident pour moi – d’autant que Boris Maynadier, ici, ne s’y attarde guère. Faut-il dès lors considérer que cette idée devrait être un acquis préalablement à la lecture de cette étude ? A contrario, cela m’a surtout fait m’interroger sur la pertinence même de cette notion, prise isolément ou appliquée à Lovecraft…

 

Retenons-en tout de même, trait essentiel dans cette étude, l’idée d’une appréhension non anthropomorphe de l’animal, qui seule peut fonder le désir plus ou moins conscient de s’incarner en lui, ou peut-être plus exactement d’en adopter les attributs (irrémédiablement non humains). De ceci Lovecraft était semble-t-il bien conscient, lui qui, dans sa correspondance notamment, admettait volontiers que gagater ainsi qu’il le faisait parfois devant tel chaton, en lui associant des connotations et qualificatifs humains, était pour ainsi dire « anti-philosophique » ; ce constat ayant pu l’inciter à des rapports et questionnements plus profonds... ou pas.

 

Autre trait semble-t-il important, mais que je comprends moins bien, aussi ne vais-je pas trop m’engager à cet égard : il y aurait, dans le devenir-animal, une notion de réciprocité, ou un aspect mutuel. Mais je serais bien en peine d’en dire davantage, con de moi…

 

Certes, « Tout le monde veut devenir un cat ». Mais Lovecraft plus que les autres ! Sur la base de cette notion de devenir-animal, dont je ne perçois sans doute pas très bien la pertinence, dans l’absolu ou en l’espèce, donc, Boris Maynadier va se livrer à une double lecture, mais relativement modérée, de la vie et de l’œuvre de Lovecraft – un auteur dont la passion bien connue des chats est ainsi supposée dépasser le stade un peu creux de l’anecdote pour toucher à quelque chose de bien plus important, si l’on se gardera d’aller jusqu’à parler d’ « essentiel ».

 

PÉRÉGRINATIONS NOCTURNES ENTRE PROVIDENCE ET ULTHAR (SOMETHING ABOUT KAT)

 

Bien sûr, les chats sont partout, dans la vie et l’œuvre de Lovecraft – nombre d’éléments ici rappelés sont bien connus, des « Chats d’Ulthar » au Nigger-Man (quel nom bien trouvé !) qui était le chat de Lovecraft enfant et qui avait disparu au pire moment… avant de revenir par la grande porte, d’une certaine manière, en tant que personnage dans « Les Rats dans les murs », bien des années plus tard.

 

Les chats, ou peut-être plus exactement le rapport aux chats, rythment la biographie de Lovecraft parallèlement à d’autres événements bien davantage mis en avant (comme de juste), comme surtout la double et doublement désastreuse expérience du mariage et de New York – avec à la clef le salutaire retour à Providence.

 

Ce qui nous vaut des développements assez intéressants sur le rapport au territoire, par exemple, y compris au regard du nomadisme – un comportement presque systématiquement associé à un très fort sens du territoire, ce qui n’est paradoxal que vu de loin. Il est vrai qu’il est très tentant, ici, d’envisager un Lovecraft-cat, aussi bien dans ses errances nocturnes en ville (Providence et New York au premier chef), que dans les pérégrinations dont notre auteur, décidément pas si « reclus » que cela, serait très coutumier passé le retour à la ville de ses ancêtres, dès lors base arrière d’expéditions fréquentes et parfois relativement lointaines.

 

D’autres analyses sont sans doute un peu plus convenues, encore que pas toujours, et il y a probablement assez de matière pour s’y attarder un peu de temps à autre – ainsi de ces quelques paragraphes prenant un peu d’avance sur la suite des événements, après la mort de Lovecraft, pour interroger la cohorte de super-héros « animalisés » au regard du devenir-animal, d’une certaine chauve-souris à une certaine araignée, mais il en est des centaines d’autres exemples, bien sûr ; revenir à Lovecraft, ici, peut faire sens, mais dans un jeu des contraires – car Lovecraft et l’idée même (posthume de toute façon) du super-héros, bon… Il semblerait, ici, que le « devenir-animal » soit donc plus profond (au sens le plus strict, en l’opposant à la superficialité entendue de la même manière) chez le gentleman de Providence que chez les super-slips – ce qui, en soit, n’est peut-être pas si étonnant.

 

Mais on en apprend toujours, hein ? Il est par exemple un point, au regard de la biographie féline de Lovecraft, qui est forcément très important ici, mais que je ne connaissais pas du tout : la Kompson Ailouron Taxis, soit « Société des Chats Élégants », abrégée en Kappa Alpha Tau (Lovecraft, à cette époque, vivait non loin de l’université Brown de Providence et de ses fraternités étudiantes), ou tout simplement… KAT. Cette association était exclusivement composée de félins du voisinage, Lovecraft lui-même n’y étant toléré, à peine, qu’en tant que « membre honoraire » au statut radicalement inférieur. Ses lettres des années 1930 fourmillent semble-t-il d’allusions aux plus éminents membres de ce club, avec une emphase caractéristique… qui, là encore, n’exclut jamais totalement la tendresse, voire la gagaterie. Cette correspondance, même tardive, ne manque par ailleurs pas d’allusions à l’œuvre antérieure de l’auteur ; quand tel chat, qui s’était longtemps absenté, se manifeste de nouveau, Lovecraft saisit sa plume, extatique : « Des nouvelles d’Ulthar ! »

LES CHATS, C’EST VRAIMENT DES BRANLEURS (ET ILS ONT BIEN RAISON)

 

En même temps, la fraternité Kappa Alpha Tau permet de prendre toute la mesure du devenir-félin de Lovecraft. Les titres des chapitres de cette étude indiquent en effet une certaine progression cohérente, chez l’auteur lui-même, désigné à chaque fois par un qualificatif fortement connoté : « le promeneur », « le rêveur », « l’outsider », « le gentleman », « l’amateur ». Ce qui nous donne une clef (d’argent) au regard de la miaougraphie de Lovecraft.

 

Ou, plus exactement, il s’agit d’un rappel ? En fait, notre auteur lui-même a pu se montrer très explicite, quand il lui est arrivé de s’interroger, avec plus ou moins de sérieux, sur son goût pour les chats. Dans un fameux article largement conçu comme une blague, dans un contexte social précis favorable à ce genre d’exercices ludiques, Lovecraft oppose donc chiens et chats. Son adoration pour les seconds, la mesure n’étant guère de mise ici, passe forcément par le mépris des premiers et de leurs adulateurs : c’est que le chat est un animal aristocratique, et l'héritier d'une culture millénaire de raffinement, remontant au moins aux pharaons – le chien, lui, est servile, roturier, vulgaire ! Lovecraft lui-même étant comme de juste un gentleman, son devenir-animal est tout désigné.

 

Gentleman, et « amateur », car les deux qualificatifs, même distingués dans le plan, sont en fait indissociables ; or Lovecraft ne se percevait pas autrement. L’écriture, pour lui, n’était certainement pas un métier – sous cet angle, il se situait aux antipodes de son camarade de correspondance Robert E. Howard, qui s’assumait parfaitement en écrivain professionnel ; notre gentleman ne manquait pas de le regretter…

 

Le « travail », de manière générale, très peu pour lui – au point du refus obstiné, que d’aucuns seraient prompts à juger « puéril » ou « immature ». L’attachement à l’argent de même – quand bien même la misère guette. Lovecraft ne peut pas travailler, et ne le veut pas davantage. Même s’il ne peut pas vraiment se le permettre, à mesure que le capital familial est entamé. Le modèle aristocratique du chat est aussi un éloge de l’oisiveté – qui n’est pas nécessairement la paresse, nous dit-on. Comme je rejoins ici Lovecraft… ou j’aimerais le faire ? Avec un soupçon de Lafargue en prime, quant à moi – peu lovecraftien, sans doute, mais qu’importe.

 

Cette tendance à l’oisiveté, qui témoigne en même temps et peut-être avant tout d’une lutte acharnée contre le temps (pour en obtenir les précieuses heures dévolues à ce qui compte vraiment : lire, écrire, voir les amis, voyager…), s’accorde par ailleurs très bien à la philosophie matérialiste de Lovecraft – Boris Maynadier remontant aux sources épicuriennes. Mais le point essentiel, et souligné, est probablement le rejet de ce que Max Weber avait analysé dans L’Éthique protestante et l’esprit du capitalisme – car rien ne saurait être davantage étranger à Lovecraft. Citons-le, dans « La Quête d’Iranon » (passage repris dans le présent petit volume, p. 42, dans une traduction de Paule Perez) :

 

— Tout le monde doit travailler à Teloth, répondit l’archonte. Ici, c’est la loi.

— Pourquoi travaillez-vous ? répliqua Iranon. N’est-ce pas pour vivre et être heureux ? Et si vous ne travaillez que pour travailler davantage, quand trouverez-vous le bonheur ? […]

— Tu es un curieux jeune homme, et je n’aime ni ton visage ni ta voix. Les paroles que tu prononces sont des blasphèmes, car les dieux de Teloth ont dit que le travail était bon. Nos dieux nous ont promis un paradis de lumière. Après la mort, nous connaîtrons le repos éternel, et une froideur de cristal où personne ne tourmentera son esprit avec la pensée ou ses yeux avec la beauté.

 

Confirmation : les chats, c’est vraiment des branleurs.

 

Et ils ont bien raison.

 

INDICIBLE ET ALTÉRITÉ FÉLINE

 

L’analyse globalement très mesurée de Boris Maynadier se risque, dans les dernières pages, à avancer des choses peut-être moins bien assises, si pas inintéressantes. Par ailleurs, elles font sans doute sens au regard de la notion de devenir-animal – mais, ne l’ayant pas très bien comprise quant à moi…

 

D’une certaine manière, c’était inévitable. Si le devenir-animal est notamment caractérisé par l’anti-anthropomorphisme, que l’on peut retourner en altérité, le fait que Lovecraft, dans son œuvre en prose mais aussi dans des travaux critiques (comme Épouvante et surnaturel en littérature), se soit autant penché sur la notion d’altérité, avec des créatures résolument aliènes, des écologies, des comportements, des langues, etc., qui le sont tout autant, sans même aller jusqu’au prisme ultime de l’indicible, néanmoins toujours envisageable, cela nous incite à des rapprochements bien naturels, mais dont la conclusion ne coule en fait pas de source. Que la réflexion lovecraftienne sur l’altérité, prenant pour base des créatures non anthropomorphes, ait pu entretenir une relation complexe, éventuellement en forme de boucle de rétroaction, avec son devenir-animal conscient, c’est une chose – pour autant, Nigger-Man n’est pas le moins du monde « La Couleur tombée du ciel », et l’altérité féline n’exclut pas, dans le corpus lovecraftien, des comportements que l’on pourrait très légitimement juger anthropomorphes : « Les Chats d’Ulthar » en sont à vrai dire un exemple particulièrement frappant – ces créatures non humaines s’y livrent à une très humaine vengeance… qui n’a pas grand-chose à voir, pour ainsi dire rien, avec l’indifférentisme cosmique caractéristique de l’œuvre lovecraftienne ultérieure, surtout à partir de « L’Appel de Cthulhu ». Mais, encore une fois, chercher une cohérence globale dans l’ensemble de l’œuvre de Lovecraft est sans doute illusoire.

 

En même temps, les félins aristocratiques et oisifs, ça n'est pas exactement anti-anthropomorphe.

 

Notons enfin que, sous la plume de Boris Maynadier, même sans trop forcer le trait, ce questionnement chez Lovecraft permet une réflexion plus globale, dans une perspective écologique, dont je ne suis pas bien certain qu’elle soit très pertinente au regard de l’analyse féline de la vie et de l’œuvre de notre auteur. Disons que c’est, de manière un peu scolaire, l’ouverture qui « conclut la conclusion »…

 

TOURNER EN RONRON

 

Car on peut apprécier, dans cette brève étude, la mesure dont fait généralement preuve l’auteur. Il ne prétend pas tout expliquer, s’il prétend expliquer quoi que ce soit. Son propos est seulement d’envisager la question du rapport aux chats de Lovecraft sous un angle qui ne soit pas purement anecdotique. À cet égard, j’imagine que l’étude est plutôt réussie, car, sans révolutionner l’exégèse lovecraftienne, elle autorise des remarques pertinentes, et pas toutes aussi convenues qu’elles en ont l’air – ce qui est appréciable.

 

Le petit ouvrage n’en a pas moins ses faiblesses. Un peu scolaire dans son déroulé (en tout cas, j’en ai eu l’impression), Lovecraft : sous le signe du chat succombe régulièrement à un travers un peu plus agaçant, à savoir la répétition. Le plan y est peut-être pour quelque chose, mais c’est surtout au sein de chaque chapitre que j’ai eu ce ressenti, où les mêmes éléments reviennent sans cesse, quitte à ce que cela passe par des paraphrases parfaitement inutiles car guère éclairantes. En somme, l’ouvrage aurait sans doute gagné en force en étant un brin écourté – oui, je sais, c’est moi qui écris ça, je suis à peine un peu gonflé…

 

Reste que, régulièrement, on a l’impression de tourner en rond.

 

(Rond.)

 

(Petit Patapon.)

 

(Pata-pata-patapon.)

 

Paille et poutre, oui, mais c'est quand même un peu regrettable, je trouve. Pas rédhibitoire, cela dit.

 

Lovecraft : sous le signe du chat n’a rien d’une lecture indispensable, sans doute. Pareille étude s’adresse au premier chef aux amateurs fanatiques du gentleman de Providence – les amoureux des chats sans être amoureux de Lovecraft y trouveraient peut-être leur Kwiskas, mais sans grande certitude. L’idéal serait probablement d’être à la fois fan de Lovecraft, des chats et de Deleuze et Guattari – ce qui existe forcément.

 

Forcément.

 

Mais, de mon côté, je ne peux guère me rattacher qu’au seul Lovecraft ; c’est peu, en définitive. Ceci dit, c’est une lecture agréable, et j’y ai bien trouvé quelques trucs à creuser. Je suppose que c’est très bien comme ça.

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Lone Wolf and Cub, vol. 6 : Esprits au fil de l'eau, de Kazuo Koike et Goseki Kojima

Publié le par Nébal

Lone Wolf and Cub, vol. 6 : Esprits au fil de l'eau, de Kazuo Koike et Goseki Kojima

KOIKE Kazuo et KOJIMA Goseki, Lone Wolf and Cub, vol. 6 : Esprits au fil de l’eau, [Kozure Ôkami 子連れ狼], traduction [du japonais par] Makoto Ikebe, couverture de Frank Miller et Lynn Varley, postface de Matthias Dagorne, Saint-Laurent-du-Var, Panini France/Panini Comics, coll. Génération Comics, [1995, 2001] 2004, [n.p.]

ESPRITS AU FIL DE L’EAU

 

Au sixième tome de la même cultissime série qu'est Lone Wolf and Cub, je suppose qu’il n’est plus indispensable que je me livre à de trop longues introductions et mises en contexte ; encore que ça n’aurait pas été impossible ici, en mettant en avant, alternativement, l’émotion attachée au personnage de Daigorô, ou la rudesse de la voie de l'enfer… Je vais donc directement envisager les cinq épisodes de ce sixième volume – et il ne faut certes pas en déduire que l’intérêt faiblit.

 

« Esprits au fil de l’eau » est un épisode plus court que les quatre suivants – une trentaine de pages contre une soixantaine, une alternance qui revient semble-t-il régulièrement. Il constitue alors une petite introduction au volume – d’autant que notre cher Ogami Ittô n’y joue qu’un rôle finalement secondaire, et Daigorô plus encore.

 

La nouvelle s’intéresse au premier chef à deux yakuzas de bas rang, dont l’un forme l’autre, le petit nouveau ignare, aux très complexes codes verbaux et non-verbaux que les hommes tels qu’eux doivent adopter, tout particulièrement pour accueillir les yakuzas d’autres clans et d’un rang supérieur. C’est à la fois très pointu (il y a tout un lexique intraduisible, ou en tout cas non traduit, à intégrer, notamment ; noter que c'est un aspect qui reviendra plus loin, plus complexe encore, dans l’épisode « Le Bouclier et le château »... où s’égare au passage un mot de la traduction allemande), et traité sur un ton de comédie, avec le tuteur sévère et l’apprenti sans doute plein de bonne volonté mais qui n’arrive à rien…

 

Mais la farce, sans surprise, tourne à la tragédie – quand une erreur du petit nouveau entraîne sa mise à mort par un yakuza revêche. La surprise réside davantage dans le comportement du tuteur, qui abandonne aussi sec la froideur et la sévérité dont il avait fait preuve jusqu’alors pour exprimer son écœurement et sa haine à l’encontre du meurtrier – un écœurement et une haine qui le conduiront à la folie, illustrant un conflit de normes insurmontable…

 

Et Ogami Ittô, dans tout cela ? Il se contente d’observer – avec froideur, voire un manque d’empathie prononcé ; à moins qu’il ne soit qu’apparent ? La façade et le cœur, la communication non-verbale... Le spectateur a en fait son mot à dire, mais à terme seulement, il se tient d'abord à distance respectueuse des événements, où toute intrusion de sa part serait malvenue. Il agira bel et bien – mais après seulement, sans avoir interféré. La froideur des répliques peut donc dissimuler une empathie en fait bien davantage poussée.

 

Mine de rien, ce bref épisode un peu à part fonctionne comme une mise en abyme de la société traditionnelle japonaise, je suppose, et n’est pas sans émouvoir, après avoir fait sourire puis révolté.

 

LES RABATTEURS

 

Mais, d’une certaine manière, « les choses sérieuses » débutent seulement avec le deuxième épisode, « Les Rabatteurs ». Ces derniers constituent une petite troupe d’escrocs aux rôles bien définis, dont la fonction est de tromper le quidam pour le faire participer à des paris truqués. Une tâche dont ils s’acquittent avec dévotion, mais qui n'est probablement pas tout à fait à la hauteur des ambitions de certains d’entre eux…

 

Or, un jour, ils surprennent l’emploi des dochujin pour contacter le Loup solitaire (expliqué dans le tome précédent) ; le chef de la bande comprend aussitôt de quoi il s’agit, car il connaît de réputation notre rônin assassin… C’est donc qu’il y a 500 ryô à la clef ! Le vieux bonhomme – ou pas si vieux, en fait… – y voit une opportunité à ne pas manquer : c’est l’occasion d’une grande imposture ! Il va se faire passer pour Ogami Ittô auprès de ses clients putatifs, empocher la paye, et voilà !

 

Un plan qui s’avère perclus de vices : le reste de la troupe redoute un peu qu’Ogami Ittô ait son mot à dire, lucidité qui fait défaut au chef arrogant… L’illusion, pour être renforcée, implique de se faire accompagner par un petit enfant, or les rabatteurs ont la très mauvaise idée de jeter leur dévolu sur Daigorô, qu’ils enlèvent sans avoir la moindre idée de son identité… Enfin, quelle confiance peut-on accorder à ses collègues, quand l’âme même du travail commun consiste à tromper les autres ?

 

Un épisode très efficace, sur le mode plus aventurier et feuilletonesque qui caractérise certains chapitres de Lone Wolf and Cub où les conflits intérieurs passent globalement au second plan – ce qui n’en fait pas un chapitre « creux » pour autant.

 

FAMINE

 

Suit « Famine », qui est clairement mon épisode préféré de ce sixième volume : on y trouve tout ce qui fait la saveur des meilleurs Lone Wolf and Cub – de la violence et de l’émotion, de la ruse et de la cruauté, des sentiments qui courent sur toute l’échelle opposant la froideur la plus impitoyable à la sympathie au sens fort, un arrière-plan historique et éventuellement politique passionnant ; et il faut ajouter à tout cela le dessin sans faille de Kojima Goseki, bien sûr, dans un épisode tout en contrastes où des tableaux « mignons » (si !) cèdent brusquement le pas à la cruauté la plus gore ou à la figuration quasi surréaliste des paysans en proie à la faim et peu ou prou réduits à l’apparence de zombies.

 

Bizarrement, cet épisode démontre aussi cette chose souvent vérifiée sur le grand écran comme sur le petit : pour une raison que je ne me sens pas d’expliquer, la cruauté envers les animaux, dans des œuvres de fiction, touche régulièrement bien davantage que celle exercée sur les hommes nos semblables. L’épisode s’ouvre sur des scènes étrangement rudes où un Ogami Ittô plus impitoyable que jamais tire sans cesse des flèches émoussées sur… un mignon petit chien – dont la douleur est palpable, et l’effroi, presque l’indignation, même muette, de Daigorô, en rajoutent une bonne couche. Nous savons que le rônin n’est pas le moins du monde porté à la cruauté gratuite, et y devinons une forme d’entraînement, liée à une ruse… C’est bien de cela qu’il s’agit, évidemment – nous n’en avons plus aucun doute quand nous apprenons que la région où errent le Loup, son Louveteau, et donc un mignon petit chien, est sous la coupe d’un seigneur despotique et égoïste, une ordure sadique dont la vie se résume à affamer ses paysans… et à s’entraîner au tir à l’arc (avec des flèches pas le moins du monde émoussées, lui) sur des chiens.

 

D’ici à la rencontre de l’assassin et de sa cible, cependant, il y a donc ce pays ravagé par la famine, où les paysans, qui sont autant de cadavres en bref sursis, deviennent littéralement fous à la vue du petit chien accompagnant Ogami Ittô et Daigorô. Mais si le rônin refuse de leur donner le chien à manger, nous savons très bien quelles sont ses motivations… Le peuple affamé n'en peut plus, cependant : si le rônin ne saurait véritablement être blâmé pour refuser son chien aux paysans, le tyran, lui, doit payer ! Et les paysans de fomenter une révolte populaire (ikki), le seul moyen pour eux de faire entendre leur colère, dans un Japon d’Edo supposé leur conférer la première place dans la hiérarchie des castes chez les non-bushi, mais qui, pourtant, au mieux se désintéresse de leur sort, au pire le rend plus pénible encore à force de politiques censément « morales » qui les rabaissent sans cesse. La figuration des paysans faméliques en colère n’aurait pas déplu, je suppose, à un George A. Romero…

 

L’histoire est aussi palpitante que révoltante, et en définitive bouleversante – jusque dans la tendresse dont, exceptionnellement peut-être, le rônin fera enfin preuve à l’égard de son fils soumis à si rude apprentissage des réalités de ce monde, lui qui arpente comme son père la voie de l’enfer, ou meifumadô.

 

LE BOUCLIER ET LE CHÂTEAU

 

Mais l’épisode suivant, « Le Bouclier et le château », met peut-être davantage en évidence ses ambitions conséquentes. Il s’ouvre sur une scène à la fois très codifiée dans les Lone Wolf and Cub comme dans les films Baby Cart, et qui, pourtant, prend ici une signification différente – et sans doute plus profonde… quitte à ce que la sagesse emprunte, par pudeur, les formes innocentes d’une énigme en forme de comptine.

 

Ogami Ittô tombe donc sur six statues de Jizô, bouddha de la compassion – qui sont en fait six Jizôs différents, avec leurs propres connotations spirituelles. Interrogé par « les statues », Ogami Ittô identifie sans peine toute cette symbolique – un passage peu ou prou incompréhensible pour un Occidental tel que votre serviteur, qui ne sait rien de tout cela…

 

Derrière les Jizôs, bien sûr, se trouvent six hommes, issus du petit han d’Iwakidaira, qui souhaitent engager le rônin assassin : il s’agit d’abattre un envoyé du shôgun, sa suite, et les ninjas du clan Kurokuwa qui l’accompagnent – rien que ça ! D’autant que la mission doit être accomplie avec diligence et discrétion ; personne ne doit en réchapper, car la nouvelle de ce qui s’est passé ne manquerait pas de fournir au shôgun un prétexte idéal pour faire au grand jour ce qu’il voulait faire dans l’ombre, et anéantir le petit han

 

Au fond, la mission confiée à Ogami Ittô, même avec toute cette emphase, n’est pas d’une originalité folle dans le contexte de la saga. La détermination de l’assassin, que sa rencontre avec « les six Jizôs » a bouleversé en le ramenant aux vertus d’honneur des samouraïs vivant comme s’ils étaient déjà morts, et que le périple sur le Meifumadô avait parfois contraint au silence, peut-être paradoxalement, s’illustre sans doute dans la furie de son action peu ou prou suicidaire, mais, à dire le vrai, si l’action est superbement menée, comme d’habitude (avec un Kojima Goseki qui fait toujours des miracles), ce n’est pas là ce qui m’intéresse le plus dans cette série ; d’autant que cet « honneur » me dépasse, et que je suis incliné à préférer les tableaux plus sombres, mettant en scène l’hypocrisie si souvent associée aux protestations de dignité des bushi s'affichant naturellement supérieurs au commun… C’est vrai dans Lone Wolf and Cub, ou chez Hirata Hiroshi, ou encore, peut-être la plus puissante des démonstrations de cet ordre, dans le sublime Harakiri de Kobayashi Masaki.

 

Mais deux choses sont autrement plus intéressantes, ici, à mes yeux. Tout d’abord, un aspect qui concerne le déroulé de la série sur la durée : l’affaire du han d’Iwakidaira en prise avec les complots du shôgun ramène Ogami ttô aux drames de son passé, au-delà de la seule vilenie du clan Yagyû responsable de sa perte – nous en avions déjà eu quelques aperçus auparavant, mais le dilemme est cette fois ouvertement tranché : la guérilla du rônin à l’enfant se livre également contre le shogunat. Ce qui l’amène ici, au nom du contrat passé, mais nous devinons qu’il y a des motivations sous-jacentes et plus ou moins conscientes à ce geste, à s’attaquer au clan Kurokuwa, pourtant de ses alliés par le passé, et qui avait fait en sorte de ne pas s’acoquiner avec les Yagyû. Dans une scène terrible de tension, Ogami Ittô est confronté verbalement aux conséquences de sa folie, suscitant l’incompréhension la plus navrée chez le chef des ninjas.

 

Mais, surtout, il y a la ritournelle des six Jizôs ; dans un premier temps, la comptine, qui décrit une sorte de chaîne alimentaire fortement symbolique, s’attarde sur la place du loup dans ce cycle – loup que l’on associe comme de juste à Ogami Ittô. Si le procédé s’arrêtait là, ma foi, il aurait pu être narrativement intéressant, encore qu’un peu démonstratif peut-être… Mais justement, la chanson ne s’arrête pas là : la place d’honneur ne revient pas au loup, qui n’est qu’un maillon parmi tant d’autres. Le « vrai Jizô », c’est l’homme – avec ses facultés d’adaptation, notamment. Mais ce constat un peu banal débouche sur un autre bien davantage perturbant : si l’homme est le vrai Jizô, alors pourquoi prie-t-il les Jizôs ? Je ne me risquerai pas à tenter d'apporter une réponse – si même il y en a une, car l’énigme a quelque chose d’un kôan ; de crainte de faire dans le zen de pacotille, je ne m’étendrai pas davantage sur ce problème. Reste que l’énigme, et peut-être justement parce qu’elle demeure sans réponse, me paraît avoir une portée considérable – dans le cadre de l’épisode, comme dans celui de la série à plus long terme, au regard du personnage d’Ogami Ittô et du monde dans lequel vit ce personnage… et peut-être également du nôtre.

 

Ce qui justifie la longue et un peu laborieuse entrée en matière de l’épisode, et confère aux scènes d’action un sens leur permettant de se hisser au-dessus de la formule du rônin invincible, dont la détermination est telle qu’elle lui permet de massacrer sans coup férir des ennemis par dizaines.

 

SUR LE PONT

 

Ultime épisode de ce sixième tome, « Sur le pont » poursuit directement « Le Bouclier et le château » ; je ne suis franchement pas certain que, jusqu’à présent, la série ait connu le moindre moment où pareil lien unissait deux épisodes successifs – mais supposer que cela témoignerait d’une évolution dans la conception d’ensemble de la série serait sans doute bien trop hardi à ce stade, et parfaitement erroné si ça se trouve… Nous verrons bien par la suite – ou pas.

 

La continuité narrative passe aussi par la réitération d’un même procédé, puisqu’une nouvelle comptine joue un rôle important dans ce chapitre. Maintenant, le trait saillant, c’est sans doute que Daigorô prend le devant de la scène – un personnage décidément à l’honneur dans ce volume 6, car son rôle est par ailleurs crucial dans « Famine » et non négligeable dans « Les Rabatteurs ». Ici, le charmant bambin prend soin de son père, considérablement affaibli, à vrai dire aux portes de la mort, après les furieuses batailles de l’épisode précédent (il y a de ça notamment dans L’Enfant Massacre, deuxième film de la saga Baby Cart).

 

Mais ceci, le couple de promeneurs qui tombe sur Daigorô n’en sait tout d’abord rien. Quoi qu’il en soit, mari et femme sont intrigués par le petit enfant et sa force de caractère. Quand ils le suivent auprès de son père à l’agonie, et que se fait jour la raison des tendres actes de l’enfant, la curiosité vire à la fascination. Et aux larmes : pour un si petit enfant, vivre pareilles épreuves, au contact permanent de la mort… Son père n’a-t-il donc pas de cœur, à lui infliger ce sort ? À moins qu’il ne soit celui que cette association affecte le plus, pourtant… Reste que le rônin a toutes les chances d’y passer, cette fois : si cela devait se produire, le couple, sans enfant, fait le serment d’adopter Daigorô.

 

Mais Ogami Ittô a encore de la ressource : il doit se rendre sur le pont, et le fera – même aussi considérablement affaibli, et dévoré par une fièvre intense. Disons-le : cette démonstration d’endurance surhumaine, récurrente dans la BD, ne me parle guère – ce n’est pas ce que j’en attends véritablement. Koike Kazuo n'est jamais aussi bon que quand il prend un peu de recul sur son action débridée et l'invincibilité de son héros, je trouve : si l’épisode brille, c’est grâce à Daigorô – et à la narration assez subtile, jusque dans les dialogues, qu’on aurait pu craindre convenus, du couple en mal d’enfant.

 

TOUJOURS

 

Après six volumes, le bilan reste le même : Lone Wolf and Cub est une série brillante, portée par des personnages forts, un scénario madré et complexe, un dessin d’une richesse admirable dans sa variété qui n’est jamais incohérence.

 

Je compte bien poursuivre l’aventure, en compagnie d’Ogami Ittô et de Daigorô – à bientôt j’espère, pour le tome 7.

 

(N’empêche que, le pauvre petit chien…)

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La Guerre des mondes, de H.G. Wells - Le Massacre de l'humanité, de Stephen Baxter

Publié le par Nébal

La Guerre des mondes, de H.G. Wells - Le Massacre de l'humanité, de Stephen Baxter

WELLS (H.G.), La Guerre des mondes, [The War of the Worlds], traduit de l’anglais (Grande-Bretagne) par Henry D. Davray, révision par Tom Clegg – BAXTER (Stephen), Le Massacre de l’humanité, [The Massacre of Mankind], traduit de l’anglais (Grande-Bretagne) par Laurent Queyssi, illustration de couverture de Benjamin Carré, Paris, Bragelonne, coll. Bragelonne SF, [1897-1898] 2017, 665 p.

Ma chronique figure dans le n° 89 de Bifrost, pp. 121-122.

 

À terme, elle apparaîtra en ligne sur le blog de la revue, et je la complèterai alors par une version plus longue ici-même.

 

D’ici-là, n’hésitez pas à me faire part de vos retours !

 

EDIT 27/04/2018 : la chronique devrait arriver bientôt sur le blog de Bifrost.

 

D'ici-là, voici une version bien plus détaillée, avec sa vidéo...

LE RETOUR DES MARTIENS

 

Il y a cent-vingt ans de cela paraissait, d’abord sous la forme d’un serial, le roman de H.G. Wells La Guerre des mondes – qui deviendrait aussitôt un immense classique de cette science-fiction qui, alors, ne portait pas ce nom et n’était sans doute pas très clairement définie ; comme, quelques années plus tôt, un précédent roman de Wells : La Machine à explorer le temps. Deux œuvres visionnaires d’un génie qui en compte quelques-unes à son actif – le genre de merveilles dont la simple existence chamboule absolument tout ; à certains égards, la science-fiction ultérieure sera modelée par ces magnifiques entrées en matière.

 

Rien d’étonnant dès lors à ce que La Guerre des mondes, comme d’ailleurs La Machine à explorer le temps, ait suscité son propre mythe – sous la forme de déclinaisons, d’hommages, d’adaptations (incluant bien sûr aussi bien Orson Welles que Steven Spielberg, ou, dans un autre registre, Alan Moore et Kevin O’Neill), voire de « suites ». Ce qui nous amène au présent ouvrage – car Stephen Baxter a récidivé : lui qui, il y a une vingtaine d’années de cela, avait livré une suite à La Machine à explorer le temps, parfaitement brillante, sous le titre Les Vaisseaux du temps, a commis il y a peu (cette même année, en fait : la traduction française n’a pas tardé !) une suite à La Guerre des mondes, intitulée Le Massacre de l’humanité (un titre emprunté au roman de Wells, déjà) ; et ceci avec la bénédiction des héritiers comme des thuriféraires de Wells (et c’est pourquoi on parle d’une suite « officielle », même si le roman originel est de toute façon dans le domaine public).

 

Idée un peu étonnante de la part de Bragelonne, mais pas mauvaise : en profiter pour associer les deux livres dans un unique gros volume (mais dont le seul roman de Baxter représente en gros les trois quarts – nous le savons, avec notamment des titres tels que Voyage, Évolution ou Exultant, tous trois d’excellents livres par ailleurs, Stephen Baxter aime à s’étendre). C’est sans doute pertinent, dans la mesure où Le Massacre de l’humanité se fonde sur une lecture très pointue et scrupuleuse de La Guerre des mondes (ce qui a d’ailleurs pour corollaire que la traduction originelle de Henry D. Davray a dû être un chouia retouchée par Tom Clegg pour se montrer plus exacte – c’est par contre Laurent Queyssi qui s’est chargé de la traduction du roman de Stephen Baxter) : si votre lecture date un peu, vous risquez de passer à côté de pas mal de choses, et une relecture peut donc s’imposer.

 

Elle m’a certainement été très profitable… D’autant que je n’avais pour l’heure lu La Guerre des mondes qu’en anglais, il y a quelques années de cela – c’était même une de mes premières lectures en anglais et ça ne m’avait pas facilité la tâche… En fait, au sortir du roman, j’étais un peu déçu : j’y avais largement préféré La Machine à explorer le temps, L’Île du docteur Moreau, ou, plus tard et en anglais également, L’Homme invisible… Ceci étant, à ma première lecture, La Machine à explorer le temps aussi m’avait laissé un peu froid – et c’est la relecture (justement pour préparer la lecture des Vaisseaux du temps, de Stephen Baxter, tiens, tiens…) qui m’avait tardivement amené à appréhender combien ce séminal roman de Wells était génial. Et la même chose s’est produite avec La Guerre des mondes, dont je perçois là encore bien trop tardivement combien il s’agit d’un chef-d’œuvre visionnaire – cette relecture a donc été une grosse baffe.

 

Mais le roman de Baxter, cette fois ?

 

Mmmf…

 

Note au passage : dans ce compte rendu, je ne vais pas me gêner pour SPOILER comme un porc le roman de Wells – il a fêté ses 120 ans, je crois que je peux. Mais je vais tâcher de ne pas trop déflorer celui de Stephen Baxter, au cas où…

 

LE RÉCIT D’UN MONDE QUI S’ÉCROULE

 

Vous connaissez tous le pitch de La Guerre des mondes. Bon, en résumé : à l’aube du XXe siècle (sauf erreur, le roman de Wells affirme son caractère d’anticipation, mais sans donner de date – Baxter, dans son roman, considère que ces événements ont eu lieu en 1907), les Martiens déboulent à bord de cylindres dans le sud de l’Angleterre (dans la campagne, mais pas si loin de Londres). Ils suscitent d’abord la curiosité, mais bientôt l’effroi – car ils sont venus pour faire la guerre. Ces êtres si fondamentalement supérieurs, presque de purs intellects, ont développé une technologie incomparablement plus avancée que celle de l’empire britannique : leurs inventions diaboliques, les tripodes, le rayon ardent, la fumée noire, l’herbe rouge, ne laissent aux humains aucune chance de vaincre – mais l’extermination pure et simple n’a qu’un temps ; à l’horizon se profile le plus tragique des destins pour l’humanité, à savoir constituer du gibier d’élevage pour ces extraterrestres qui se nourrissent de son sang… Pourtant, cette Guerre des mondes, ce sont les Martiens qui la perdent, très vite – car, dans leur démesure, ils sont terrassés par des êtres plus insignifiants encore que les humains : les bactéries, auxquelles la vie terrestre s’est faite au travers de millions d’années d’évolution, mais qui n’épargnent pas les visiteurs étrangers… Lesquels, cependant, pourraient bien revenir un jour ?

 

Tout ceci nous est narré par un anonyme (la quasi-totalité des personnages du roman sont anonymes, mais Baxter les nommera tous – notre narrateur sera ainsi Walter Jenkins), un « écrivain philosophe » qui doit probablement beaucoup à Wells lui-même, et qui est aux premières loges dès le début de la guerre, dans sa campagne bucolique et paisible… qui ne le sera pas éternellement. Le narrateur livre un récit de la guerre telle qu’il l’a vécue – en rapportant aussi ce qui s’est produit pour son frère (Frank Jenkins, chez Baxter), à Londres : une lutte impitoyable pour la survie, dans une atmosphère de cauchemar apocalyptique (à certains égards, La Guerre des mondes relève autant de l’horreur que de la science-fiction – et, concernant cette horreur, je suppose qu’elle a quelque chose de « cosmique » qui ne devait pas laisser un Lovecraft indifférent ?) ; ce qui implique son lot, même maigre, de rencontres, dont un vicaire qui perd la raison devant tant d’horreurs si peu chrétiennes, et un artilleur cynique et charismatique (Albert Cook chez Baxter), agaçant autant que fascinant, également lucide et naïf, et qui peint un tableau éloquent de ce que sera le monde du futur…

 

LITTÉRATURE D’INVASION ET IMPÉRIALISME

 

La Guerre des mondes est un roman d’une immense richesse – et très dense, à cet égard (il court sur 180 pages seulement des 660 que compte ce gros volume). Il traite d’une multitude de thèmes, autorisant des lectures variées, et en usant avec astuce de procédés qui, à la fois, ancrent le roman dans son temps, et lui confèrent une portée visionnaire sans égale.

 

À tout prendre – sauf que les singularités sont essentielles –, le roman de Wells s’inscrit dans un courant qui a eu son heure de gloire dans l’Angleterre de la fin du XIXe siècle, et que l’on qualifie de « littérature d’invasion » : le propos est de décrire une invasion de l’Angleterre, dont les habitants ne sont donc pas autant en sécurité qu’ils le croient ou le prétendent – ils doivent faire face à un ennemi impitoyable, et qu’il serait très mal avisé de sous-estimer, même si l’issue de la guerre peut varier. Nombre de ces romans ont une approche « réaliste », en ce qu’ils ne font pas intervenir d’éléments proprement « imaginaires », même s’ils sont régulièrement quelque chose de fictions spéculatives et éventuellement d’anticipation à très court terme ; reste que, dans cette approche, l’ennemi est humain – fonction des tensions internationales du moment, les Allemands ou les Français. Mais la littérature d’invasion peut aussi se mêler d’éléments davantage imaginaires, que ce soit comme ici sur un mode très concret, ou, éventuellement, sur un mode davantage métaphorique : on a souvent fait le lien, le Dracula de Bram Stoker paraît en 1897, soit l’année même de la publication en serial de La Guerre des mondes.

 

Mais, bien sûr, l’envahisseur chez Wells est un extraterrestre, singularité essentielle – car, si la littérature mondiale avait déjà traité de ce thème à l’occasion, cela n’avait sans doute jamais été avec la même ampleur. Et ce sont déjà de très beaux (façon de parler) aliens : globalement libérés de l’anthropomorphisme, dotés de facultés incroyables (on les suppose télépathes) outre leur science et leur technologie incroyablement avancées, des êtres d’une essence supérieure et qui, pour cette raison même, semblent inaccessibles à la morale dans leur relation avec les humains.

 

Tout ceci, à un niveau relativement abstrait, doit sans doute beaucoup aux réflexions contemporaines sur la théorie de l’évolution (éventuellement détournée dans le motif pseudo-scientifique du darwinisme social) : Wells avait étudié auprès de Huxley, disciple de Darwin, et son roman est riche d’échos de la pensée évolutionniste, jusque bien sûr dans le thème de la survie du plus apte. Le propos est aussi de décentrer l’univers, qui ne peut plus tourner autour de l’homme – l’infinie supériorité des Martiens met à mal les prétentions de l’humanité à trôner au sommet de la chaîne alimentaire, et elle ne doit sa survie qu’aux actions inconscientes de l’infiniment petit, ces bactéries tout juste entrevues au microscope, comme les Martiens voient les humains.

 

Mais justement : c’est là un aspect qui tranche par rapport aux canons de la littérature d’invasion – l’ennemi est infiniment plus puissant que l’arrogante Albion, bien plus malin, bien plus développé, bénéficiant d’une science et d’une technologie si avancées qu’elles rendent vaines toute tentative de comparaison.

 

Et c’est ici qu’opère un retournement dont Wells ne fait pas mystère dans son roman (et auquel il faut sans doute associer l’idée de la bactérie triomphant de l’envahisseur) : cette invasion hors-normes doit amener les Britanniques à questionner leur propre impérialisme, et l’entreprise coloniale tout entière – contre les dénégations brutales fondées sur la conviction de ce que la supériorité fondamentale (d’ordre racial au moins pour partie) de l’Angleterre lui confie le mandat de régir le monde, Wells rapporte la réalité concrète vécue par une population pas moins humaine, mais fauchée par un envahisseur dégagé de toute morale et qui n’y regarde pas à deux fois, car il n’a que son intérêt égoïste en tête. L’exemple des Tasmaniens est ouvertement cité. En échangeant ainsi les places, l’auteur attaque l’empire au cœur, dans son principe même, et si son roman n’a rien d’une dissertation – c’est bel et bien au premier chef un roman –, il contient, dans un sous-texte pas si discret mais ô combien pertinent, quelque chose d’un pamphlet des plus éloquent à l’encontre de l’entreprise coloniale. Mais, que la critique porte ou pas, le tableau demeure – et le roman, au-delà du divertissement, exprime insidieusement une forme de malaise qui n’a rien d’innocent, et qui l’élève au pinacle de la littérature spéculative.

 

UN CHEF-D’ŒUVRE SOMBREMENT VISIONNAIRE

 

Mais ceci d’autant plus qu’en se fondant sur la science de son temps (et empruntant occasionnellement à la proto-science-fiction antérieure : le voyage interplanétaire des Martiens emprunte au canon de Jules Verne dans De la Terre à la lune), Wells anticipe un monde futur particulièrement effrayant – et qui, sur bien des points, lui a tristement donné raison… De manière générale, je suis très sceptique concernant l’idée même de prospective. Mais, chez les meilleurs auteurs du genre, il y a de ces présages qui fascinent autant qu’ils dépriment…

 

L’armement martien est globalement devenu très concret, bien vite : même en mettant de côté le rayon ardent anticipant le laser, les tripodes présagent les chars d’assaut, ils ont des engins volants qui annoncent l’aviation, la fumée noire évoque immanquablement les gaz de combat bientôt employés dans les tranchées de la Première Guerre mondiale, et peut-être l’herbe rouge va-t-elle-même plus loin encore, du côté de la guerre bactériologique – et, bien sûr, la fin des Martiens en est un écho ironique. N’y manque guère que la puissance de l’atome, et Stephen Baxter ne manquera pas d’ajouter cet élément dans l’équation.

 

Mais cela va au-delà de la technologie : la description horrifiante de la guerre totale menée par les Martiens peut sans doute se fonder sur bien des antécédents abominables, mais, pour un lecteur du début du XXIe siècle, il me paraît inévitable d’y associer des images d’événements ultérieurs – et, pour le coup, davantage de la Seconde Guerre mondiale que de la première. Difficile, ici, de ne pas penser au Blitzkrieg, et, si toute guerre suscite ses exodes, la fuite de Londres, très graphique, rappelle à notre mauvais souvenir de sombres images de 1940… ou de bien des conflits ultérieurs, incluant de nos jours ceux qui ont entraîné ce que l’on qualifie de « crise des migrants » (mais n’est-ce pas prendre le symptôme pour la cause ?). Et il y a pire encore : difficile, devant les Martiens « élevant » les humains pour s’en nourrir, a fortiori dans les tableaux prophétiques de l’artilleur, de ne pas penser aux camps de concentration et à l’extermination méthodique de milliers de personnes jugées « inférieures »…

 

(Je dois avouer, au moins dans une parenthèse, que ces pages très rudes peuvent aussi susciter d’autres questionnements – l’assimilation que font certains végans des abattoirs aux camps de la mort, même si elle a quelque chose d’outré qui crispe vite la conversation, pour le « carniste » que je suis encore malgré tout, n’est pas sans fond.)

 

Mais tout cela participe de la réussite exceptionnelle de La Guerre des mondes, proprement un chef-d’œuvre, visionnaire à un point rare – un bel exemple ce qu’est la meilleure science-fiction, celle qui raconte de bonnes histoires tout en incitant à la réflexion, et qui sait, avec ce qu’il faut d’astuce, d’audace et en même temps, bizarrement, d’une certaine réserve, dresser un tableau du futur à même d’édifier, qu’il fascine ou terrifie.

 

Ce chef-d’œuvre avait une fin relativement ouverte – appelait-il une suite pour autant ? Elle était tentante assurément… Et tentée, d’ailleurs : avant la suite « officielle » de Stephen Baxter, les exemples ne manquaient pas. Mais était-ce pertinent ? Ou du moins cela l’a-t-il été dans le cas du Massacre de l’humanité ? C’est à voir…

ON PREND LES MÊMES ET ON RECOMMENCE

 

Oui : on prend les mêmes et on recommence – littéralement.

 

Stephen Baxter, déjà, nomme et précise à peu près tout ce qui était indéfini dans le roman de Wells. Il en situe précisément l’action en 1907 (sur la base de calculs astronomiques), et sa suite treize ans plus tard. Il procède de même pour tous les personnages du roman (ou presque) : dans La Guerre des mondes, en dehors de quelques figures bien réelles, les personnages sont anonymes (il n’y a sauf erreur qu’une seule exception, l’astronome ami du narrateur) ; dans Le Massacre de l’humanité, tous ces personnages sont nommés – les figures essentielles au premier chef (le narrateur est Walter Jenkins, l’artilleur est Albert Cook), mais aussi d’autres plus secondaires dans le roman originel, mais qui deviennent davantage importantes ici, et tout d’abord Julie Elphinstone, à peine croisée dans La Guerre des mondes (c’est la brave et fraîche jeune fille avec qui Frank quitte Londres), mais qui devient cette fois notre narratrice ; ce qui est un peu surprenant, pour le coup. En fait, un seul personnage, chez Baxter, n’est pas nommé… et c’est H.G. Wells lui-même, qui agace beaucoup Walter Jenkins – sans doute parce que ce dernier sait que tous deux se ressemblent beaucoup.

 

Pourquoi pas ? Ce qui est plus gênant, ici, c’est que le principe de mettre ces « vétérans » en avant implique quelques tours de passe-passe plus ou moins convaincants – car, « nécessités » du récit mises à part, ils n’ont absolument aucune raison objective de figurer à nouveau sur le devant de la scène

 

Il y a des choses très bien vues – notamment concernant Walter Jenkins, dont le « Récit » (entendre : La Guerre des mondes) a rencontré un franc succès, mais qui n’en est pas moins un homme marqué par les événements de ce que l’on appellera bientôt la Première Guerre martienne ; dans son corps, mais aussi dans son esprit – car il souffre d’un ersatz martien de l’obusite (très bonne idée, ça) ; aussi est-il soigné par les plus grandes sommités de la psychiatrie de ce début du XXe siècle, incluant ce bon docteur Freud. Le personnage gagne par ailleurs… à ne pas être très sympathique : l’obusite mise à part, Jenkins est un homme très narcissique, parfois fantasque, et à peu près tous ses proches trouvent à redire à son fameux Récit… En fait, il est très tôt décrit, explicitement, comme un narrateur non fiable – ce en quoi Baxter joue probablement des procédés de Wells, et il me faudra y revenir.

 

Mais Jenkins a finalement un rôle assez secondaire dans le roman – du moins en volume de papier, car ses interventions sont effectivement déterminantes dans le fond. En l’état, cependant, il joue bien trop souvent un rôle de « prétexte » pour situer d’autres personnages, davantage mis en avant, pile là où le récit a besoin qu’ils se trouvent, et ça n’est pas toujours d’une cohérence folle, loin de là. Cela vaut bien sûr tout particulièrement pour Julie Elphinstone, qui est… son ex-belle-sœur, disons (elle a épousé Frank, avec qui elle avait fui Londres, âgée de 19 ans seulement, mais a divorcé quelques années plus tard). Femme forte, suffragette et plus encore, Julie Elphinstone manque cependant de chair et d’âme pour faire un narrateur intéressant – même en comparaison avec le très abstrait « écrivain philosophe » derrière lequel s’avançait Wells dans son roman.

 

Cela vaut pour bon nombre des personnages du Massacre de l’humanité, quels qu’ils soient, hélas. Finalement, celui qui s’en sort le mieux à cet égard… est celui qui s’en sortait déjà le mieux dans La Guerre des mondes : l’artilleur de Wells, ici Albert Cook – détestable et fascinant.

 

Et sinon… Les Martiens. Qui devaient forcément revenir, et en ayant forcément tiré les leçons de leur échec de 1907.

 

L’ENTRE-DEUX-GUERRES (1907-1920)

 

Il y a un autre aspect à mentionner dans le contexte du roman, et c’est sa dimension uchronique – même si d’un genre particulier, puisque se fondant sur une fiction. Si La Guerre des mondes n’avait absolument rien d’une uchronie, et était probablement un roman d’anticipation, Le Massacre de l’humanité, sur la base de la divergence voulant que les Martiens aient bel et bien tenté de conquérir le sud de l’Angleterre, sinon le monde, en 1907, ne peut que se rapporter à un univers essentiellement différent du nôtre – même si les variations sont en fait relativement discrètes. C’est pourtant crucial : le roman de Wells anticipait sur les horreurs du XXe siècle, mais le roman de Baxter revient sur elles – et ce n’est pas la même chose.

 

Toutes choses (martiennes) égales par ailleurs, la divergence la plus marquante est probablement que ce monde n’a pas connu la Première Guerre mondiale – ou non : c’est en fait qu’elle ne s’est pas déroulée de la même manière… Le roman parle de la « guerre de Schlieffen », du nom du fameux général allemand, et, très tôt, on comprend que la France s’est effondrée en deux temps trois mouvements face aux armées teutonnes, et s’est de plus ou moins mauvaise grâce soumise à l’occupation du Hun – lequel s’est aussitôt tourné contre la Russie, conflit qui s’éternise cependant, le général Hiver étant probablement de la partie ; l’Allemagne domine l’Europe, en tout cas – et sa puissance militaire est sans doute pour partie l’héritage et la digestion des terribles chocs de 1907 en la matière : technologie Deutsche Qualität, j’imagine que ça vaut bien Frogland occupé.

 

La différence essentielle avec notre monde, c’est que l’Angleterre a laissé faire – voire a, en sous-main, prêté assistance à l’Allemagne sur le front russe, ne serait-ce que pour tester certaines babioles… Et, si cette politique est critiquée, l’Angleterre ayant lâché ses alliés au moment où ils avaient le plus besoin d’elle, ma foi, le monde s’en est accommodé – les États-Unis critiquent l’ex-mère patrie pour cette raison, mais pas au point de rompre avec leur politique isolationniste.

 

C’est que l’Angleterre a d’autres préoccupations – en y incluant comme de juste son immense empire colonial : le retour des Martiens l’obsède. Le traumatisme de 1907 a démontré que l’empire n’était pas intouchable. Cela ne lui donne guère envie de se mêler de la politique continentale : l’important est de s’armer dans l’attente du retour de l’ennemi, qui viendra forcément, et le pays se militarise, toujours plus autoritaire, sous la direction de Marvin, un vieux soldat charismatique et assisté par quelques fortes têtes – non des moindres, le bouillant Winston Churchill, qui en vient à incarner l’idée même de défense nationale.

 

C’est probablement, dans ce monde-ci, ce qui se rapproche le plus de la montée des totalitarismes dans notre entre-deux-guerres – même si en empruntant beaucoup à un autoritarisme prussien à la moustache rigide, et le Kaiser Guillaume III est peut-être plus agressif encore que son paternel. Et la Russie ? En 1917, le régime s’est purgé de ses mauvais éléments bolchéviques. Et, en ce début de la décennie 1920 dans ce monde parallèle, l’Italie n’a pas de Mussolini, l’Allemagne aucun besoin d’un Hitler. Pas encore ? C’est à voir – ce monde-ci semble au moins épargné par ce fléau, la menace externe et globale a peut-être eu cet effet ; la démocratie ne marque pas forcément beaucoup de points pour autant…

 

Les événements de 1907 ont chamboulé la donne à tous les niveaux – et la technologie a fait des progrès considérables, mais surtout dans le domaine militaire. Cela produit sans surprise quelques clichés plus ou moins steampunk (même si c’est bien tardif pour du steampunk), cuirassés terrestres inclus, qui intriguaient déjà Wells. Pas forcément grand-chose d’autre à se mettre sous la dent, cependant, en dehors de quelques avions qui ont connu des améliorations très rapides, et de putain de gros zeppelins (y a des Allemands, y a forcément des zeppelins).

 

Mais il est important de noter – et c’était sans doute indispensable – que l’uchronie de Stephen Baxter a ici une implication essentielle : Le Massacre de l’humanité repose sur les connaissances scientifiques du temps de Wells, et qui avaient orienté la rédaction de La Guerre des mondes. Ainsi, par exemple, la formation et l’évolution du système solaire sont envisagées au prisme de l’hypothèse de la nébuleuse ; ou bien il y a des canaux sur Mars ; ou encore Vénus est une planète humide, sinon assez proche des conditions de vie terrestres, etc. Autant d’aspects, et il y en a bien d’autres, qui ont été invalidés par la science ultérieure, mais qui confèrent au roman une authenticité d’un autre ordre, et, disons-le, un certain charme. Pour le coup, oui, je trouve que c’est une réussite du Massacre de l’humanité – un exercice assez ludique, et qui a pu me rappeler, encore que ce ne soit pas tout à fait la même chose, certes, le jeu sur la pseudo-science dont est coutumier un Valerio Evangelisti dans sa série des Nicolas Eymerich (ou en tout cas dans ses meilleurs volumes).

 

Un autre cliché du registre uchronique est autrement sensible, car sans doute bien plus convenu : la tentation du name-dropping. Stephen Baxter y succombe volontiers – d’où ces six pages de glossaire en fin de volume. Monde alternatif ou pas, Le Massacre de l’humanité fourmille d’occasions où glisser des célébrités dans tous les domaines. C’est parfois pertinent, souvent gratuit.

 

JOUER AVEC WELLS ET AVEC SES THÈMES ET PROCÉDÉS

 

Il ne fait aucun doute que Stephen Baxter a relu scrupuleusement La Guerre des mondes pour en écrire la suite, ce qui est bien la moindre des choses, et il a fait ça le crayon à la main. Des détails en apparence très anodins (et nécessitant le cas échéant une traduction plus précise que celle, d’époque, de Henry D. Davray, d’où quelques retouches par Tom Clegg dans le présent volume) lui fournissent l’occasion de développements bienvenus. D’ailleurs, ce travail préparatoire ne s’est bien sûr pas arrêté à la seule relecture du roman, et la bibliographie très pointue qui émaille les remerciements en fin de volume témoigne de ce que l’auteur ne s’est pas lancé dans pareille entreprise avec désinvolture. À l’évidence, il admire et l’œuvre et l’auteur qu'il est chargé de prolonger, ce qui ne nous surprendra pas de la part de celui qui a livré Les Vaisseaux du temps.

 

Parfois, cela ne va guère au-delà du clin d’œil complice, mais, dans bien des cas, cela va au-delà – et notamment quand cela débouche, en fait, sur une lecture critique : ainsi, notamment, de ce caractère de « narrateur non fiable » qui, quoi qu’il en ait, colle à Walter Jenkins ; un personnage dont les troubles psychiques sont attestés, et dont les prophéties, qu’elles soient catastrophistes ou utopiques, n’en sonnent que plus illuminées et fantasques…

 

Au registre des procédés littéraires, un autre aspect éclatant de cette approche réside sans surprise dans son recours à un deus ex machina – du genre à nier tout deus ? Ou à l’envisager différemment… Hélas, pour le coup, c’est bien moins convaincant. C’est que l’extermination des Martiens par les bactéries terriennes, dans La Guerre des mondes, était un bon deus ex machina – du genre à perdre toutes ses connotations négatives, car il venait en fait servir le propos du roman, au regard de sa réflexion politico-scientifique comme de la dimension cosmique de l’horreur vécue par les hommes aux prises avec leur colonisateur. Baxter tente de jouer sur ce terrain – l’attaque bactériologique occupe forcément une place centrale dans Le Massacre de l’humanité –, mais, hélas, avec beaucoup moins de réussite ; car, si le contexte justifie à nouveau le recours au deus ex machina, et si, comme dans La Guerre des mondes d’ailleurs, l’idée de cette conclusion était d’une certaine manière discrètement suggérée dès les premières pages du roman, ce qui légitime d’autant plus le procédé, il n’en reste pas moins que la solution de Baxter (ou de ses personnages, Walter Jenkins pour partie, Julie Elphinstone surtout) n’est guère satisfaisante… Elle sonne faux – et peu crédible. Les éléments sont là qui devraient servir cette conclusion, mais ils m’ont vraiment laissé un goût amer en bouche…

 

Ce qui se reproduit à un autre égard ? La critique de l’impérialisme et du colonialisme étant une dimension probablement essentielle du roman de Wells, Baxter devait lui aussi en traiter. Ce qui se produit tardivement dans le roman, mais d’une manière guère satisfaisante – alors que le conflit contre les Martiens dépasse subitement la seule Angleterre (il était temps) pour ravager d’autres parties du monde : d’autres grandes puissances (l’Allemagne, la Russie, les États-Unis surtout, ou encore la Turquie – où le sultanat est toujours en vigueur), mais aussi des contrées plus exotiques, liées à l’empire victorien : Australie, Afrique du Sud, Inde, etc. L’occasion d’ailleurs de croiser, au moins verbalement, des figures de la lutte anticoloniale, un Sun Yat-sen ici, un Gandhi là. Mais ces scènes, globalement, ne fonctionnent guère – en fait de décentrement du récit, le procédé s’avère un peu trop maladroit, et donne surtout l’impression que Stephen Baxter en use pour gonfler son roman de quelques chapitres dispensables (sous cette forme). Le procédé n’est pas des plus subtil, en effet…

 

MAIS QUEL APPORT ?

 

Mais le vrai problème, dans tout ça, est que, bien trop souvent, cela n’apporte rien. Finalement, le deus ex machina (guère satisfaisant, donc) excepté, tous les éléments figurant dans Le Massacre de l’humanité étaient en germe dans La Guerre des mondes. D’accord, c’était pour partie le propos même de l’entreprise, mais je tends à croire que Baxter, ici, s’est montré un peu trop servile : à force de reprendre les procédés, les thèmes, les images de son illustre devancier, Stephen Baxter, finalement, en oublie de livrer une bonne histoire en tant que telle… L’analyse est juste – mais l’apport inexistant ; au point où l’on serait tenté de parler de paraphrase. Tout était déjà là. Baxter identifie tout ce matériau avec une acuité remarquable, mais, quand vient le moment pour lui d’en user, il copie-colle, d’une certaine manière : son apport est négligeable, sinon inexistant.

 

En fait, il faut attendre la toute fin du roman – aux environs d’ailleurs de la résolution du deus ex machina et plus encore de sa « justification » a posteriori, plus qu’embarrassée – pour que Stephen Baxter s’émancipe enfin un chouia de son illustre modèle pour livrer quelque chose de plus personnel, en s’aventurant dans un registre davantage « hard science » (même en prenant en compte le postulat de l’état des sciences en 1897, dont je maintiens qu’il s’agit d’un atout du roman). Après tant de pages, hélas, cela tombe un peu comme un cheveu sur la soupe…

 

Ceci au registre des idées et des images science-fictives. Mais Le Massacre de l’humanité pâtit de défauts qui dépassent allègrement les spécificités du genre. Dont un est récurrent chez Stephen Baxter, même s’il y a quelques agréables exceptions : ses personnages manquent d’âme et de chair, de substance disons ; même notre narratrice, qui, à cet égard, est un beau gâchis, car l’idée qui a présidé à sa conception était pourtant riche de potentialités intéressantes.

 

Et, pire encore, ces personnages ont un comportement totalement incohérent – caractère qui ressort d’autant plus des vaines tentatives de l’auteur pour nous faire croire qu’il y a une logique autre que purement narrative à leurs choix et jusqu’à leur simple présence dans cette affaire. On n’y croit pas – jamais. L’histoire ne convainc pas, dès lors – s’il y en a une.

 

Alors, à mesure que tournent les pages (bien trop lentement), à force de redites sur Wells, de gratuités diverses et d’une implication narrative déficiente dès lors que l’on se situe en dehors du registre purement intellectuel, on s’ennuie…

 

UNE SUITE INUTILE À UN ROMAN INDISPENSABLE

 

Et la conclusion s’impose – avec d’autant plus de mauvaise grâce qu’elle était si prévisible d’emblée ? Le Massacre de l’humanité est une suite inutile à un roman indispensable. L’exploit des Vaisseaux du temps n’a pas été renouvelé. C’est bien dommage…

 

Je me demande, à vrai dire, si Baxter n’a pas eu tendance à s’égarer ces dernières années… Un préconçu, peut-être, car je ne suis pas certain d’avoir lu quoi que ce soit du bonhomme depuis Déluge… Il a multiplié les « collaborations », en tout cas, et je suppose que ça n’est que rarement bon signe – mais je préjuge là encore. Reste qu’aucune de ses publications récentes ne m’a vraiment attiré – j’ai l’impression que nous sommes bien loin de ses plus grandes réussites, Voyage, Les Vaisseaux du temps, Évolution, Temps, Exultant… C’est d’autant plus regrettable que ces romans ont démontré qu’un Baxter en forme trônait forcément tout au sommet de la pyramide des auteurs de science-fiction les plus enthousiasmants. Aurait-il perdu le mojo ?

 

Quelque part, en tout cas, ce volume joue contre lui : rassembler l’œuvre originelle et la suite faisait sens, mais l’impression n’en est que plus forte, d’avoir affaire à la pâle copie de ce qui était et demeure un chef-d’œuvre…

 

Si vous n’avez pas encore lu La Guerre des mondes, je vous engage à vous précipiter dessus, vous en trouverez sans peine bien des éditions autrement abordables – et, hasard ou pas, Omnibus vient, ai-je cru comprendre, d’en publier une nouvelle en même temps que paraissait ce livre chez Bragelonne, une édition illustrée qui semble avoir convaincu les camarades.

 

Mais Le Massacre de l’humanité ? Ce n’est pas vraiment la peine… même si c’est inutile plutôt que mauvais à proprement parler.

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Beren et Lúthien, de J.R.R. Tolkien

Publié le par Nébal

Beren et Lúthien, de J.R.R. Tolkien

TOLKIEN (J.R.R.), Beren et Lúthien, [Beren and Lúthien], édition établie et préfacée par Christopher Tolkien, illustré par Alan Lee, traduit de l’anglais par Daniel Lauzon, Elen Riot et Adam Tolkien, [s.l.], Christian Bourgois, 2017, 219 p. + [IX] p. de pl.

Ma chronique figure dans le n° 89 de Bifrost, pp. 118-119.

 

À terme, elle apparaîtra en ligne sur le blog de la revue, et je la complèterai alors par une version plus longue ici-même.

 

D’ici-là, n’hésitez pas à me faire part de vos retours !

 

EDIT 26/04/2018 : la chronique est en ligne sur le blog de Bifrost, ici.

 

Suit une version plus longue, avec sa vidéo.

UN VIEUX ET ÉMOUVANT PROJET

 

Ces dernières années, Christopher Tolkien, qui est à son père J.R.R. Tolkien tout ce que Brian Herbert n’est pas à Frank Herbert, a complété ses colossales éditions de l’Histoire de la Terre du Milieu (dont on aimerait bien que la suite paraisse en français, nous n’en sommes qu’au cinquième volume, avec La Route perdue…) par la publication de textes ne faisant pas partie du légendaire tolkiénien, mais témoignant des influences de l’auteur au travail, entre sagas norroises et variations arthuriennes. Beren et Lúthien, par contre, est un retour à la matière de la Terre du Milieu, délaissée depuis une dizaine d’années – et probablement l’ultime ? Christopher Tolkien n’en fait pas mystère : âgé de 93 ans, il suppose qu’il s’agira très probablement là de « son » dernier livre…

 

Et sans doute fallait-il que ce soit celui-ci précisément ? Le projet de consacrer un livre à l’histoire de Beren et Lúthien remonte à trente-six ans de cela (tout de même), peu après la publication du Silmarillion, et avant de se lancer dans l’immense chantier de l’Histoire de la Terre du Milieu, que Christopher Tolkien envisageait alors comme un document de travail, en tant que tel impubliable. Mais le fils savait l’importance que le père accordait à ce conte – peut-être même à ses yeux la clef de toute l’histoire du Premier Âge, mais connu alors des lecteurs seulement via de brèves allusions dans Le Seigneur des Anneaux (tournant notamment autour du couple formé par Aragorn et Arwen, clairement une réminiscence de Beren et Lúthien) et des éléments certes un peu plus développés dans Le Silmarillion, bien loin cependant de l’ampleur attendue pour un élément aussi fondamental…

 

Or, oui, l’histoire était cruciale pour J.R.R. Tolkien – elle lui tenait d’autant plus à cœur qu’elle entretenait une relation marquée avec des événements de sa propre vie ; notamment une scène constamment rappelée de sa convalescence de la maladie des tranchées, en 1917, quand son épouse Edith a dansé pour lui dans une clairière envahie de ciguës… C’est elle, Lúthien.

 

Et Lúthien, c’est l’héroïne tolkiénienne ultime – les mauvaises langues diraient que c’est la seule… Je ne le crois pas pour ma part (ou du moins est-ce incomparable avec, disons, l’œuvre d’un Lovecraft, dont les femmes sont tout bonnement absentes) : dans Le Seigneur des Anneaux, même si l’on rejette Galadriel (un très beau et très complexe personnage par ailleurs) du fait de son caractère peu ou prou divin à ce stade de l’histoire de la Terre du Milieu, ou Arwen, même avec ce qu’elle a de réminiscence de Lúthien, justement, parce qu’elle ferait un peu trop tapisserie, reste d’autres beaux personnages féminins, certes bien plus rares que les masculins, mais une Eowyn vaut bien un Aragorn en ce qui me concerne. Les âges antérieurs n’en sont par ailleurs pas dépourvus, sur des modes éventuellement très divers – pensons, par exemple, à Erendis, l’épouse d’Aldarion, dans les Contes et légendes inachevés. À vrai dire, durant le Premier Âge, la propre mère de Lúthien, Melian, brille d’un charisme qui lui est propre – même si, pour le coup, elle a un caractère divin très concret, et non seulement métaphorique, comme en ce qui concerne Galadriel ; quant à Nienor, sœur et épouse de Túrin Turambar, elle a pour elle d’être douloureusement tragique.

 

Mais Lúthien, certes, c’est encore autre chose… Le titre de l’ouvrage, qui est aussi le titre que l’on emploie le plus souvent pour désigner la légende, associe deux personnages, le couple formé par un homme et une femme, dans cet ordre. Toutefois, le premier état de la légende, le « Conte de Tinúviel », ne met ainsi en avant que le seul nom de l’héroïne (ou plus exactement le surnom qui lui a été conféré par Beren), et je crois que cela a son importance. Dans tous ces récits, très divers, sans doute Lúthien n’a-t-elle rien d’une combattante (laissez de côté vos mauvais fantasmes à base de bikini de maille), mais elle est en même temps celle dont le comportement est véritablement, pleinement héroïque : Beren pourrait n’être qu’un impulsif un peu sot et sans doute bien trop orgueilleux, mais pas Lúthien, qui est le personnage de toutes les audaces, et dont le sacrifice n’a rien d’une navrante subordination ménagère, mais témoigne du plus libre et assuré des choix, comme acte de volonté ultime.

 

Tolkien y attachait une immense importance – et y associait donc son épouse Edith. Ceci, depuis 1917 – mais il l’a fait jusqu’au bout : quand Edith meurt, en 1971, Tolkien fait inscrire le surnom de « Lúthien » sur sa tombe ; quand il meurt à son tour, deux ans plus tard, et rejoint son épouse dans le même caveau, les enfants Tolkien le qualifient à son tour de « Beren »… L’histoire, dès lors, ne compte pas qu’aux yeux du célèbre auteur – mais tout autant aux yeux de son fils Christopher. Rien d’étonnant, finalement, à ce choix de revenir en dernier recours au vieux projet consistant à livrer un ouvrage intitulé Beren et Lúthien, soit l’ultime hommage à ses deux parents.

 

RIEN D’INÉDIT

 

Mais il ne faut pas se méprendre sur ce que ce livre contient à proprement parler – il le faut d’autant moins que la presse a raconté un peu n’importe quoi à ce propos…

 

Et tout d’abord, l’essentiel : il ne s’agit pas d’un « inédit » de Tolkien. Pas du tout. Il s’agit d’une compilation de textes pas le moins du monde inédits, et d’ailleurs en français comme en anglais, puisque la quasi-totalité de ce que l’on peut lire ici figurait dans les cinq tomes traduits de l’Histoire de la Terre du Milieu, essentiellement le deuxième tome du Livre des Contes perdus et Les Lais du Beleriand. Un lecteur qui s’en serait tenu aux romans de Hobbits y trouverait donc éventuellement du neuf, mais il serait bien le seul dans ce cas.

 

Par ailleurs, il ne s’agit pas non plus d’un projet comparable à celui des Enfants de Húrin, il y a dix ans de cela, soit la dernière publication anglaise rattachée au Légendaire ; or la tentation était grande de faire cette comparaison, car ce volume, en fin de compte, racontait « l’autre » grand mythe du Premier Âge sur lequel Tolkien est très souvent revenu… Seulement voilà : sur la base de textes amplement développés, Les Enfants de Húrin avait pour fonction de livrer au lecteur un texte continu narrant la légende de Túrin Turambar, etc. Et c’était la grande réussite de cet ouvrage que d’avoir apporté au lecteur craignant un peu de s’aventurer dans Le Silmarillion ou, à plus forte raison, dans l’Histoire de la Terre du Milieu, un récit suivi, parfaitement lisible sans outrance de commentaires et de notes, et, par ailleurs, une magnifique, poignante et puissante saga qui vaut bien Le Seigneur des Anneaux en matière de souffle épique. Beren et Lúthien n’est pas du tout du même ordre : ce volume ne livre nullement un récit continu – pour la bonne et simple raison que ce récit continu n’existe pas… Certes, il y a la base du « Conte de Tinúviel », dans Le Livre des Contes perdus, mais le récit a considérablement évolué par la suite – surtout en vers, toutefois, avec le Lai de Leithian, issu des Lais du Beleriand : en prose, nous n’avons alors que des synthèses ou résumés, pour l’essentiel… Tout cela ne permet donc pas une lecture continue, qui n’est pas du tout l’objet de cette compilation – puisque c’est bien de cela qu’il s’agit : une compilation, centrée sur les variations d’une même histoire.

 

Il s’agit donc bien plutôt d’avancer au fil des versions pour voir comment la matière évolue, passant d’un texte à l’autre en fonction des nécessités de la compréhension – ce qui a son corollaire : le Lai de Leithian lui-même n’est ici pas en continu, et il n’y est même pas en version intégrale, puisque les chants considérés comme de simples redites par rapport au « Conte de Tinúviel » ont été délibérément abandonnés… Approche pour le coup assez étrange.

 

Et qui traduit une difficulté essentielle de ce petit volume ? Il est un peu « le cul entre deux chaises »… au risque de ne satisfaire personne ? Les amateurs des seuls romans de Hobbits risquent d’être rebutés par ce format, par la langue employée dans ces versions très archaïques, et par la densité des commentaires, qui apparaîtront pourtant très limités aux yeux des exégètes habitués aux précédents volumes consacrés au Légendaire ; lesdits exégètes n’y trouveront par ailleurs rien d’inédit, et pourront hausser le sourcil, perplexes, devant certains choix éditoriaux qui peuvent sembler un tantinet paradoxaux, dont des césures plus ou moins justifiables, un appareil scientifique limité… et  un texte français passablement douloureux.

 

L’intention de Christopher Tolkien était bien légitime, et « bonne » si l’on ose dire, mais le résultat s’avère plus ou moins convaincant…

 

Et, pauvres de nous, en français, il nous faut rajouter un très fâcheux écueil de cette publication : une traduction qui pique et pas qu’un peu… Car ce sont les traductions existantes qui ont été reprises, pour l’essentiel, même si Daniel Lauzon a complété par-ci par-là, peut-être aussi passé un coup de chiffon à l’occasion dans un souci de cohérence – mais clairement pas assez… Le lecteur français retrouvera donc ici, pour son plus grand plaisir (…), la traduction, issue du Livre des contes perdus, du « Conte de Tinúviel » par Adam Tolkien, le petit-fils du romancier, peut-être pas son meilleur passeur dans la langue de Bernard Werber, et celle du Lai de Leithian par Elen Riot – or cette dernière tout particulièrement s’avère, disons-le, insupportable, d’autant que nous n’avons pas cette fois, comme dans Les Lais du Beleriand, le texte anglais sous les yeux pour comparer et souffler un peu… J’y reviendrai après coup.

LA BASE : LE CONTE DE TINÚVIEL

 

Réduit à sa plus simple expression, dont Le Seigneur des Anneaux fournit quelques échos, le conte de Beren et Lúthien narre les amours héroïques de l’homme Beren et de l’elfe Lúthien, et comment le couple impossible a réussi l’impensable en ôtant un Silmaril de la couronne de Morgoth (ce qui serait déterminant pour les événements marquant la fin du Premier Âge), puis comment Lúthien a obtenu de Mandos que Beren, ayant succombé à ses blessures, revienne parmi les vivants, au prix de sa propre immortalité. Une histoire aussi épique que poignante, qui revient sans cesse dans l’imaginaire tolkiénien. Mais cette histoire, tout en conservant du début à la fin certains aspects fondamentaux, a considérablement évolué au fur et à mesure que Tolkien approfondissait son Légendaire, pour lui donner une ampleur et une densité sans commune mesure.

 

Le « Conte de Tinúviel », figurant dans Le Livre des Contes perdus, est le plus vieil état de cette histoire dont nous disposions – mais il semblerait qu’il en ait existé un autre encore antérieur, définitivement perdu. L’histoire contient déjà bien des éléments qui seront toujours repris par la suite, elle constitue la base sur laquelle Tolkien brodera, mais ce qui saute le plus aux yeux, ce sont les divergences.

 

Une, tout particulièrement, s’avère très étonnante, parce que, à nos yeux de lecteurs bien postérieurs, elle paraît contrevenir au principe essentiel même de la légende, à savoir le fait que le couple constitué par Beren et Lúthien, alors, n’unit pas un homme et une elfe, mais deux elfes, même de « race » différente (Beren étant un Noldo – ou plus exactement un Gnome, nom qu’emploie alors Tolkien et qu’il délaissera par la suite, ouf) ; peut-être faut-il en déduire que l’essentiel est en fait ailleurs ?

 

Autre différence pour le moins étonnante, dans la forme comme dans le fond, quand il s’agit de mettre en scène la captivité de Beren dans les tréfonds de la demeure d’un serviteur de Morgoth. Ce sbire, originellement… est un chat ! Et le ton des échanges est dès lors assez… particulier, avec quelque chose d’enfantin éventuellement – débouchant sur l’image saugrenue d’un Beren contraint de chasser les souris pour faire la démonstration de sa valeur ! Dans l’éternel débat (ô combien pertinent) opposant amis des chiens et amis des chats, Tolkien avait choisi son camp – et ce n’était pas celui de son contemporain Lovecraft :

 

[...] c'est pourquoi il [Melko] donna maintenant des ordres pour que Beren fût asservi à Tevildo Prince des Chats. Or Tevildo était un chat puissant – le plus puissant de tous – et possédé par un esprit maléfique, comme le disent certains, et il était constamment dans la suite de Melko ; et ce chat était suzerain de tous les chats, et lui et ses sujets étaient les chasseurs et les preneurs de viande de la table de Melko et de ses nombreux festins. C'est pourquoi il y a encore de la haine entre les Elfes et tous les chats, même maintenant que Melko ne règne plus, et que ses bêtes ne tiennent plus qu'une petite place.

 

Quand donc Beren fut emmené vers les palais de Tevildo, et ceux-ci n'étaient pas si distants de la place du trône de Melko, il fut grandement effrayé, car il n'avait pas prévu que les événements prendraient une telle tournure, et ces palais étaient mal éclairés et étaient emplis de grognements, et de ronronnements monstrueux dans l'obscurité.

 

Tout autour brillaient des yeux de chats qui luisaient comme des lanternes vertes ou bien rouges ou jaunes là où les seigneurs de Tevildo étaient assis à agiter et à fouetter leurs magnifiques queues, mais Tevildo lui-même siégeait à leur tête et c'était un chat très puissant, noir comme charbon et maléfique à voir. Ses yeux étaient longs et très étroits et bridés, et ils luisaient et de rouge et de vert, mais ses grandes moustaches grises étaient aussi épaisses et acérées que des aiguilles. Son ronronnement était comme un roulement de tambours et son grognement comme le tonnerre, et quand il hurlait de colère ce hurlement glaçait le sang, et en vérité les petits animaux ou bien les oiseaux se figeaient comme de la pierre ou bien s'effondraient souvent sans vie au son de celui-ci. Or Tevildo, voyant Beren, plissa les yeux jusqu'à ce qu'ils semblassent clos, et il dit : « Je sens le chien », et Beren lui déplut à partir de ce moment. Or Beren avait aimé les chiens dans sa demeure sauvage.

 

Mais justement : ce choix d’un vilain félin donne un tout autre sens à l’apparition dans le récit du chien Huan – qui est alors un limier de poids sans doute, mais pas le moins du monde lié aux fils de Fëanor : ceci n’apparaîtra que par la suite, quand Tolkien rendra son conte originel plus complexe en l’insérant dans une véritable géopolitique du Beleriand.

 

Bizarrement ou pas, Huan restera, donc – mais pas Tevildo, qui sera remplacé dans les versions ultérieures par Thû, nécromancien et seigneur des loups-garous (certes une autre manière de justifier le maintien du chien Huan), que l’on appellerait ultérieurement… Sauron ; d’où un lien avec les événements du Troisième Âge, et notamment de la Guerre de l’Anneau, qui n’est pas si fréquent dans le Légendaire focalisé sur le Premier Âge.

 

Les divergences sont nombreuses par la suite également, et la scène impliquant Mandos sonne forcément différemment, mais, d’une certaine manière, Tolkien ne reviendra jamais par la suite à quelque chose d’aussi achevé – les ultimes scènes, incluant les morts de Carcharoth et de Beren, sont souvent voire systématiquement manquantes, j’ai l’impression ; et, par ailleurs, on ne sait guère ce qu’il en est du couple des « morts-vivants » revenus des cavernes de Mandos – ce qu’un autre récit éclaire cependant, « Le Nauglafring », un autre extrait du Livre des Contes perdus, repris plus loin dans ce volume, et qu’il faut compléter par les événements liés au voyage d’Eärendil, dont la version qui nous est donnée ici, et qui conclut peu ou prou le volume, est extraite du Silmarillion.

 

VARIATIONS

 

Mais, par la suite, Tolkien, à son habitude, est revenu sans cesse sur ce qu’il avait écrit, en modifiant son récit initial et en lui donnant davantage d’ampleur, ceci notamment en l’insérant dans un ensemble plus vaste et cohérent, constituant le Légendaire à proprement parler. Le « Conte de Tinúviel » originel, ainsi, connaîtra nombre de variations, essentiellement en vers, avec le Lai de Leithian issu des Lais du Beleriand, mais aussi en prose, toutefois davantage dans ce cas au fil de textes autrement resserrés, notices, résumés et synthèses associés aux divers états du Silmarillion. Cette édition entrecoupe les chants du Lai de Leithian (ceux conservés, du moins) par ces différents textes en prose plus brefs. Comme dit à l’instant, il faut y ajouter, en fin de volume, quelques autres textes en prose liés au conte de Beren et Lúthien, mais plus indirectement – et enfin, quelques versions révisées du Lai de Leithian.

 

Sans rentrer dans les détails, plusieurs de ces variations doivent cependant être évoquées – en fait, deux l’ont déjà été, d’une certaine manière… La première, bien sûr, c’est que Beren est maintenant un homme, et non plus un elfe. C’est un changement crucial, qui bouleverse le sens et la portée du « Conte de Tinúviel », à tous points de vue : le mépris moqueur de Thingol, le père de Lúthien, pour l’insolente créature qui ose réclamer sa main résonne différemment. Mais plus encore, sans doute, l’inconcevable acte de foi de Lúthien gagnant les cavernes de Mandos pour en ramener feu son amant : elle contrevient ainsi au don d’Eru Ilúvatar Lui-Même, à ce grand mystère de l’éphémère qui distingue les elfes et les hommes, et, ce faisant, elle devient elle-même mortelle !

 

Autre changement crucial : le remplacement du pittoresque Tevildo Prince des Chats par un Thû (Sauron) bien autrement inquiétant, le nécromancien maître des loups-garous donnant au récit une coloration autrement plus sombre et violente, sinon cruelle… Le « Conte de Tinúviel » pouvait avoir quelque chose de léger et même enfantin à l’occasion, ce n’est clairement plus le cas ici – toutes choses égales par ailleurs, nous passons du Hobbit au Seigneur des Anneaux.

 

Mais il est au moins un autre changement fondamental à mettre en avant : l’insertion de la geste de Beren et Lúthien dans un contexte géopolitique du Beleriand autrement complexe que dans le premier état du conte, à mesure que le Légendaire devient à la fois plus ample et plus précis. L’ascendance humaine de Beren y a d’ailleurs sa part, car son père Barahir (clairement identifié cette fois) est lié à l’elfe Finrod Felagund, le seigneur de Nargothrond, et est dès lors autrement impliqué dans le combat contre Morgoth – noter au passage que l’alliance entre les deux chefs est matérialisée par le don de ce que l’on appellera désormais l’anneau (eh) de Barahir, trésor sacré des hommes dont héritera en son temps un certain Aragorn… L’histoire commence ainsi avant la venue de Beren en Doriath, et, par la suite, elle opèrera un détour non négligeable par Nargothrond ; plus tard encore, cela débouchera sur l’intervention de Finrod Felagund en faveur de Beren et de sa quête du Silmaril, qui s’achèvera en ce qui le concerne par sa mort au combat quand il se jettera contre un loup de Thû qui allait emporter son ami humain. Le ton est dès lors incomparablement plus épique.

 

Le thème de Nargothrond va cependant bien au-delà, car il témoigne aussi d’un autre aspect essentiel du Premier Âge, la base même du Silmarillion, soit le serment de Fëanor et de ses fils de récupérer les Silmarils volés par Morgoth, et ce à n’importe quel prix – y compris celui de la mort de leurs semblables. La quête de Beren portant bien sur la récupération d’un Silmaril, les fils de Fëanor s’y intéressent, et multiplieront les vilenies dans cette cruelle affaire… Rappelons au passage qu’un personnage bien plus sympathique leur est pourtant lié, alors : le chien Huan, qui joue toujours un rôle important dans cette histoire.

 

La trame devient ainsi toujours plus complexe, car partie intégrante d’un ensemble plus vaste, que l’auteur tente d’élaborer avec une cohérence de tous les instants – au point de ne jamais parvenir à obtenir une version publiable. Le souhait de toute une vie, pourtant – et tout particulièrement en ce qui concerne la légende centrale de Beren et Lúthien.

 

L’ÉCUEIL DE LA TRADUCTION, OU COMMENT PLOMBER UN SUPERBE MYTHE

 

Même sans récit continu, même sans véritablement quoi que ce soit d’inédit, Beren et Lúthien demeure un mythe magnifique, et ce livre une entreprise qui fait sens, même si « le cul entre deux chaises », en proposant au lecteur une autre manière d’aborder le corpus légendaire de l’auteur au travail. D’aucuns ricaneront sans doute, très bien pour eux – quant à moi, cela m’intéresse, a priori.

 

Ceci, dans l’absolu. Hélas, en français, c’est tout autre chose… Et en définitive un livre que je ne saurais conseiller à qui que ce soit – car je l’ai trouvé peu ou prou illisible. C’est la traduction qui est avant tout problématique, en effet.

 

Entendons-nous bien : traduire Tolkien, à l’évidence, est périlleux. Traduire ce Tolkien plus particulièrement, avec son style délibérément perclus d’archaïsmes dans la prose du Livre des Contes perdus, et sa poésie lyrique pour ce qui est des Lais du Beleriand, relève du défi, sinon de l’impossibilité pure et simple. Hélas, le résultat est tout sauf convaincant… et parfois bien pire que cela.

 

Et d’autant plus que cela passe, ici, par le fait de conserver et reprendre peu ou prou telles quelles des traductions foncièrement défaillantes. Beren et Lúthien, je crois, aurait dû être l’occasion d’une révision complète de la traduction, adaptée à ce contexte de publication. Il est fâcheux que Daniel Lauzon ne soit véritablement intervenu que pour quelques fragments en prose çà et là, outre les commentaires de Christopher Tolkien, et que l’éditeur se soit autrement contenté de reproduire la traduction du Livre des Contes perdus par Adam Tolkien, et (surtout ?) celle des Lais du Beleriand par Elen Riot…

 

Adam Tolkien, petit-fils de l’auteur, avait donc en son temps (en 1995, plus précisément), livré la traduction française du Livre des Contes perdus, comprenant, dans son deuxième tome, le « Conte de Tinúviel ». La tâche était assurément ardue, mais je ne crois pas qu’Adam Tolkien ait été vraiment à la hauteur, dans la mesure où son rendu en français des archaïsmes foisonnants dans le texte anglais sonne… faux. Et maladroit. Certains traits sont tout particulièrement sensibles, ici, et je suppose que l’extrait donné plus haut en donne une illustration éloquente – par exemple l’abus des « maintenant », d’autant plus douloureux en français qu’il s’inscrit dans un texte le plus souvent au passé, mais de toute façon guère respectueux de la concordance des temps. Certaines expressions ont par ailleurs quelque chose de calques un peu poussifs, la syntaxe est plus qu’à son tour malmenée, ce genre de choses. Le résultat était un texte particulièrement ardu (beaucoup trop pour le collégien que j’étais à l’époque, il m’a fallu m’y reprendre à trois fois…), de nature à décourager le lecteur même passionné par le fond des histoires, en lui faisant régulièrement saigner les yeux comme les oreilles. Il fallait rendre l’archaïsme du texte original, c’est indéniable, et peut-être le traducteur a-t-il fait le choix de la précision plutôt que de l’élégance, ou de la source plutôt que de la cible… Mais les choix retenus m’ont bien davantage fait l’effet d’être plus lourds et maladroits que véritablement pertinents. Dimension toujours sensible ici…

 

Le cas de la traduction des Lais du Beleriand, et donc entre autres du Lai de Leithian, par Elen Riot (pour ce qui est de la poésie – à l’époque, les commentaires étaient déjà traduits par Daniel Lauzon), c’est encore autre chose… et c’est encore pire. Incomparablement, en fait. Les choix opérés pour la traduction française de ce singulier volume, en 2006, m’avaient paru désastreux lors de ma précédente lecture, et c’est encore plus vrai aujourd’hui. La traductrice, en effet, avait pris le parti (ou le lui avait-on imposé ?) de conserver dans la langue de Jul la forme du long poème originel, à savoir des distiques octosyllabiques, et rimés. Je maintiens que c’était le pire des choix – et je disposais alors d’un élément de comparaison, car l’édition des Lais du Beleriand comportait, pour le Lai de Leithian seul, le texte anglais en miroir du texte français (ouf). Sans doute n’étais-je pas assez compétent pour apprécier pleinement le texte original, mais suffisamment pour appréhender combien la traduction française, à force de multiplier les acrobaties pour coller au nombre de pieds comme à la versification, était… même plus maladroite, à ce stade – carrément moche : proprement hideuse ! La langue était très lourde, bourrée de tics très voyants et très pénibles (des inversions du genre à percer les tympans, notamment), avec un registre très aléatoire, beaucoup plus prosaïque que l’original cependant (un vrai tue-l’épique), et rien, ni de la puissance d’évocation, ni de l’élégance sonore des vers anglais. Or, dans le cas présent, nous n’avons plus le texte anglais en miroir – et, le texte français étant le seul disponible, nulle échappatoire pour le lecteur privé du refuge de l'original : ne reste que cette pseudo-poésie moche et hermétique – autant dire que l’on finit par avoir envie de bazarder le bousin contre les murs…

 

C’est très agaçant. Pour cet ultime livre, il aurait vraiment fallu revoir tout cela. L’éditeur, clairement, n’a pas fait son boulot – de là à dire qu’il n’en avait rien à foutre…

 

PAS À LA HAUTEUR – VOIRE BIEN PIRE ENCORE

 

Ce manque d’implication de l’éditeur achève de transformer ce qui aurait dû être un poignant hommage, et l’ultime, en un véritable pensum, le Lai de Leithian y occupant une place essentielle. L’absence du moindre inédit pouvait déjà être problématique, de manière très légitime. Mais ce je-m’en-foutisme ne me laisse guère le choix : à qui pourrais-je bien conseiller cette chose ? Ni à des amateurs éclairés, qui ont déjà traversé les épreuves du Livre des Contes perdus et des Lais du Beleriand, et n’ont aucune envie de remettre ça, et qui de toute façon n’y trouveront rien de nouveau. Pas davantage à des néophytes, qui redoutaient d’aller au-delà du Hobbit et du Seigneur des Anneaux : leur mettre ce livre entre les mains serait presque criminel, à ce stade – le meilleur moyen de les écarter à jamais de la fascinante matière du Légendaire, et plus particulièrement du Premier Âge. Le plus beau des mythes, ainsi saccagé, ne satisfera personne – si ce n’est le service comptabilité de Christian Bourgois ? Et c’est limite scandaleux, en ce qui me concerne.

 

Unique apport, bien maigre : les illustrations d’Alan Lee, dont neuf planches inédites en couleur. En ce qui me concerne, ça n’est certainement pas suffisant !

 

Alors, la suite ? S’il doit y en avoir une ? J’apprécierais que nous ayons enfin droit à une traduction française de la demi-douzaine de tomes de l’Histoire de la Terre du Milieu qui demeure inédite dans la langue de Nadine Morano. Mais, si cela doit être dans les mêmes conditions, avec le même laisser-aller dont ce Beren et Lúthien est un bien triste témoignage, je suppose que je n’aurai plus d’autre choix que de me lancer dans la lecture de ces volumes en version originale – ce que je redoute, mais ça vaudra mieux, faut croire. Infiniment mieux.

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Le Jeu de la trame : intégrale, de Sylviane Corgiat et Bruno Lecigne

Publié le par Nébal

Le Jeu de la trame : intégrale, de Sylviane Corgiat et Bruno Lecigne

CORGIAT (Sylviane) et LECIGNE (Bruno), Le Jeu de la Trame : intégrale, nouvelle édition, texte intégral augmenté et révisé, préface de Bruno Lecigne, carte réalisée par Cyrille Chabert, illustration de couverture par Joakim Ericsson, Saint-Laurent d’Oingt, Mnémos, coll. Hélios, [1986-1988] 2017, 610 p.

Ma chronique figure dans le n° 89 de Bifrost, p. 110.

 

À terme, elle apparaîtra en ligne sur le blog de la revue, et je la complèterai alors par une version plus longue ici-même.

 

D’ici-là, n’hésitez pas à me faire part de vos retours !

 

EDIT 27/04/2018 : la chronique est en ligne sur le site de Bifrost, ici.

 

Suit une version plus détaillée et sa vidéo...

FOUILLER LE KOFUN

 

Ces dernières années, même s’il demeure une production contemporaine non négligeable, j’ai tout de même le sentiment que Mnémos a abordé un certain tournant patrimonial en opérant nombre de rééditions, essentiellement dans le genre fantasy qui lui est globalement associé, et souvent sous la forme d’omnibus pesant leur poids. Une entreprise parfois salutaire : citons par exemple, hors CF, l’intégrale d’Imaro, de Charles R. Saunders, et c’était une putain de bonne idée (et pour le coup je crois me souvenir qu’il y avait une part d’inédit ?). Dans d’autres cas, c’était sans doute bien moins heureux : oui, Brian Lumley, par exemple…

 

L’entreprise, si c’est bien de cela qu’il s’agit, se poursuit aujourd’hui, éventuellement sous une forme un peu différente, car au travers de la collection « de poche » Hélios, que se partagent les trois Indés de l’Imaginaire. Sauf que de format « de poche », ici, il n’en est pas vraiment question, avec ce volume un peu le cul entre deux chaises, pesant tout de même ses 610 pages relativement tassées – comprenant quatre romans, outre un peu de contenu additionnel inédit tout à fait bienvenu.

 

Et, pour le coup, cette réédition porte sur des textes sans doute un peu obscurs, et qui méritaient bien qu’on les exhume : quatre (courts) romans composant le cycle du Jeu de la Trame, écrits par le couple Sylviane Corgiat et Bruno Lecigne, et publiés entre 1986 et 1988 dans la forcément mythique collection Anticipation du Fleuve Noir – forcément mythique, oui, mais pas forcément prévue pour assurer la perpétuité à ses publications, au cycle de commercialisation bien particulier… Aussi bien des livres de valeur ont-ils pu être oubliés, dans ce contexte ?

 

Éventuellement des livres assez inattendus, d’ailleurs – ce dont Le Jeu de la Trame témoigne à sa manière, ne serait-ce que parce qu’il ne s’agit en fait pas du tout d’anticipation, mais bien de fantasy ; et une fantasy qu’on dira « japonisante », ce qui, alors, n’était probablement guère commun. Quatre romans, par ailleurs, dus à un duo d’auteurs qui s’est exercé dans bien des registres différents, incluant semble-t-il un imaginaire assez léché, sous forme de nouvelles, et d’autres publications plus populaires, des polars par exemple – et sans doute les quatre présents romans, cependant conçus avec une application notamment stylistique qui fait mentir les préjugés affligeant toujours, plus ou moins consciemment, la littérature populaire.

 

Je n’en avais jamais entendu parler, de tout ça – ce qui, en soi, n’a rien d’étonnant : j’étais un mioche quand ces livres ont été publiés, et, même plus tard, ado, je n’ai finalement que très peu fréquenté le FNA (le Fleuve, pour moi, c’était alors essentiellement des licences rôlistiques, Donjons et Dragons surtout, avec des couvertures flashouilles qui faisaient mes délices, et souvent du prêt à consommer, et que je consommais volontiers, même en ayant à l’esprit que ce n’était « probablement pas très bon », le cas échéant). C’était de toute façon depuis longtemps bien trop tard pour revenir sur le « vrai » FNA, ces livres certainement pas voués à demeurer éternellement dans les rayonnages de la librairie de province lambda.

 

Mais je dois dire que j’ai été curieux, à l’annonce de cette réédition de romans dont je ne savais rien (et des auteurs pas davantage). Faut dire, c’était un peu me prendre par les sentiments, en cette période où le mot « Japon » suffit parfois à m’inciter à faire péter la carte bleue (qui ne peut pas du tout se le permettre)… La quatrième de couv’, exercice périlleux, a renforcé cette curiosité, et quelques (rares mais enthousiastes) retours çà et là m’ont incité à tenter l’expérience.

 

Et je ne le regrette pas, parce que, pour expédier la chronique TL;DR, tout ceci était vraiment très sympathique – rien d’inoubliable sans doute, mais un divertissement bien foutu, bien écrit, qui se lit avec un plaisir toujours renouvelé où une certaine audace a sa part, faisant dès lors plus que remplir méthodiquement le cahier des charges ; ça vaut bien mieux que ça. Non, ce n’est pas indispensable ; mais on s’en fout – c’est très chouette.

 

Bon, tentons quand même de creuser un peu – on a embarqué la pelle dans le kofun, c’est pas pour rien…

 

JAPONISANT ?

 

Commençons peut-être par ce qui constitue probablement l’accroche essentielle de ce cycle ? Ou, en tout cas, ce qui l’a constitué pour moi… La dimension « japonisante », donc (pour l’essentiel ; mais, côté Asie, il y a aussi des emprunts marqués à la Chine, à la Mongolie… mais aussi d’autres choses encore, louchant sur le grand nord, probablement bien au-delà d’Hokkaidô).

 

Précision d’emblée : ces romans ne se déroulent certainement pas au Japon – et même quand on parle d’un « japon médiéval parallèle », il y a risque d’induire en erreur. Non : nous sommes ici dans un monde totalement imaginaire – un de ces « mondes secondaires » qu’affectionne la fantasy, carte incluse (il y en a une ici, hélas pas forcément bien placée, hélas aussi et surtout pas très rigoureuse et dès lors inutile ?). Simplement, ce monde autre a au moins un vernis nippon – et peut-être plus que ça, c’est à débattre. Je n’ai jamais pratiqué Legend of the Five Rings, sous quelque format que ce soit (d’abord un jeu de cartes, ça tombe bien), mais je suppose à vue de nez que l’on pourrait dès lors faire la comparaison avec Rokugan, quelques années plus tard.

 

Ce vernis, au stade minimal, passe sûrement tout d’abord par les noms propres – qui, à défaut d’être toujours japonais (certains le sont), sonnent du moins japonais. Notre « héros » se nomme Keido, sa sœur Kirike, et on croise, dans le désordre, un Yumi, une Naoyame, un Otomo, un Ayashi, un Soga… Ces noms sont régulièrement l’occasion d’allusions explicites à quelques figures notables de « notre » Japon – Sôseki aussi bien que Hiroshima ; et quelques personnages, au-delà de leur nom, font plus qu’à leur tour penser à des modèles bien réels, comme Hokusai ou Hiroshige.

 

Ça ne fait pas tout – si ça fait quelque chose. Finalement, en opposition avec ce que ce procédé peut avoir d’un peu « brutal », la dimension japonisante du Jeu de la Trame relève surtout de détails générateurs d’ambiance ; ce qui, dans le cadre de cette intégrale, dépasse les seuls romans, entourés de haïkus qui m’ont semblé pas dégueu (mais bon : je ne suis vraiment pas une référence…), et poursuivis par d’intéressantes annexes.

 

Dans le cadre des romans, au-delà du sabre régulièrement sorti de son fourreau, il y a ainsi des petites touches, dans les vêtements, l’architecture, les arts – mais aussi, à ce compte-là, la philosophie, la manière de voir le monde, peut-être aussi certaines coutumes, le comportement de tel ou tel personnage en fonction de sa caste ; probablement enfin des allusions, généralement discrètes juste ce qu’il faut (même si certaines sont moins discrètes), à tel ou tel livre, tel ou tel film…

 

L’ambiance est bien un atout notable du Jeu de la Trame. Cependant, je crois qu’il y a certaines limites à la dimension japonisante du cycle – que j’ai surtout sentie, ou peut-être trouvée convaincante et enthousiasmante, dans le premier roman, et dans le dernier : le deuxième et le troisième ne sont pas sans qualités, mais je crois que, dans leur cas, on ne va guère au-delà du vernis, donc, pour finalement livrer une fantasy somme toute assez classique et libérée de ce référent culturel supposé fondamental. Il y a toutefois, dans le deuxième roman surtout, suffisamment de petites exceptions çà et là pour me faire mentir.

 

UNE PARTIE DE CARTES

 

Donnons un aperçu de l’histoire. Et même d’abord de l’Histoire, avec le grand H qui va bien – même si, comme de juste, tout ceci est censé demeurer assez flou jusqu’à la toute fin. Disons du moins qu’il y a eu, il y a bien longtemps de cela, un mythique empereur du nom de Soga, qui a fait bâtir une immense Muraille de Pierre pour séparer les Terres Fertiles, au nord, des Terres de Cendre, au sud : un enfer au parfum d’apocalypse, où les hommes désespérés livrent toute leur courte vie un combat parfaitement vain contre un environnement meurtrier – au nord, on redoute toujours que le Mal de Feu traverse la muraille, mais, gloire à Soga et à ses architectes, cela n’a pour l’heure jamais été le cas.

 

L’histoire de Soga et de la Muraille de Pierre, tout le monde dans les Terres Fertiles la connaît. Certains croient en savoir davantage – qui ont eu vent de l’existence du Jeu de la Trame, un jeu de 39 « cartes » (en fait des carrés de tissu), dont chacune a été attribuée à un seigneur vassal de Soga ; et l’empereur confiait auxdits seigneurs la garde des 39 Portes qui émaillent la Muraille de Pierre (et qui sont appelées la Première Porte, la Deuxième Porte, etc.). Or chaque carte conférait un pouvoir magique unique. Il y a bien longtemps de cela, les seigneurs dévorés par l’ambition se sont affrontés pour rassembler les cartes, lors d’une terrible et tragique guerre où personne n’a gagné – mais ce n’est plus qu’un lointain souvenir, et encore, pour les rares qui s’en souviennent… Ils sont encore moins nombreux à soupçonner l’existence du Jeu de la Trame – et à supposer que ces cartes existent encore, simplement égarées ; et qu’un homme habile et avisé pourrait peut-être les rassembler, pour acquérir un pouvoir hors du commun – divin, au fond, tel celui de Soga lui-même…

 

Notre « héros » (je reviendrai juste après sur ces guillemets…) se nomme Keido, et il est le personnage point de vue de la majeure partie du cycle (bizarrement, le quatrième roman, surtout au début, rompt avec ce principe). Keido est de la Caste des Guerriers, il est le fils du seigneur du Manoir du Roseau, dans le Pays des Collines (les toponymes sont généralement très prosaïques dans l’ensemble du cycle) – et il est fou amoureux… de sa sœur, Kirike. Laquelle se suicide après avoir été violée par leur père… Keido, fou de chagrin, cherche à réparer l’irréparable : il prend en considération la légende du Jeu de la Trame, comprend que le Manoir du Roseau n’est pas le plus mal loti à cet égard, et part en quête de l’intégralité du jeu – supposée conférer le pouvoir absolu : le pouvoir, donc, de ressusciter Kirike ! Keido quitte le manoir dans un grand bain de sang – sa manière, sans doute, de brûler les navires pour s’interdire tout retour en arrière. Il va parcourir les Terres Fertiles (et au-delà ?) en quête des 39 cartes : chaque roman lui fournira l’occasion de mettre la main sur plusieurs d’entre elles, accroissant d’autant son pouvoir de sorcier, au point où la possibilité qu’il s’empare bel et bien de l’ensemble, si risible au départ, devient de plus en plus tangible…

 

TOUS DES AFFREUX (SALES ET MÉCHANTS) !

 

Et là, un point essentiel : Sylviane Corgiat et Bruno Lecigne ne font certainement pas dans la fantasy manichéenne, et même la moralité bien plus relative des héros de sword’n’sorcery a quelque chose d’un peu timoré ici…

 

Disons-le : notre « héros », Keido, est un GROS CONNARD. Narcissique, égoïste, ambitieux, fourbe, menteur, cruel, mesquin, traître, lâche, pervers, j’en passe et des pires… Ce n’est pas simplement une crapule, comme la fantasy en a beaucoup produit (et d’excellents par ailleurs), en se « darkisant » : c’est vraiment un personnage détestable à tous points de vue. Au fil des quatre romans, il commet les pires saloperies sans l’ombre d’un remord, et régulièrement sans que cela soit nécessaire non plus – simplement parce qu’il le peut et qu’il en a envie. C’est un GROS CONNARD, une enflure, une ordure, etc. Le bain de sang inaugural, quand Keido quitte le Manoir du Roseau, en témoigne assez, très vite, mais les exemples ne manqueront jamais dans les pages suivantes.

 

Par ailleurs, on n’envisagera certainement pas sa relation avec sa pauvre sœur Kirike comme une « geste amoureuse et romantique » : seuls comptent les désirs de Keido, qui n'est pas homme à avoir vraiment des sentiments – il n’est probablement pas en mesure d’apprécier ceux de Kirike, de toute façon, mais sans jamais se poser la question. Et le thème de l’inceste, d’emblée, même à s’en tenir à la seule masturbation, l’obsession de la fillette (?), contaminent l’érotisme du cycle d’une certaine perversion, qui demeurera jusqu’à la fin – les scènes de sexe sont brèves mais récurrentes dans l’ensemble du cycle, et elles ont le plus souvent ce petit quelque chose qui met un peu mal à l’aise ; ne serait-ce, à titre d’exemple, que la compulsion de Keido l’amenant à copuler avec des simulacres de sa défunte sœur…

 

En fait, même avec ce que le thème implique de vaguement pervers, cette dimension n’est pas en tant que telle une raison valable pour condamner le personnage, bien sûr – mais, rassurez-vous, il ne cesse de nous en donner de bien plus convaincantes, au fur et à mesure qu’il enchaîne les saloperies au cours de sa quête, dont le véritable motif, plus ou moins conscient, est bien la soif du pouvoir absolu (vous savez : celui qui corrompt absolument).

 

Il est cependant une chose cruciale, même si elle n’excuse rien : c’est que, dans l’ensemble du cycle, tous les personnages, bien au-delà du seul Keido, sont plus affreux les uns que les autres. Ils sont tous des enflures, des collections de défauts et de vices, et il n’y en a pas un pour rattraper l’autre – pas un seul. Même les personnages qui, au premier abord, semblent pouvoir rédimer un brin le monde, s’avèrent en définitive d’autres variations sur le principe du GROS CONNARD.

 

Très sincèrement : de la première à la dernière ligne, je ne crois pas avoir rencontré un seul personnage que l’on pourrait qualifier de « positif », même avec les guillemets de rigueur. Pas dit, au fond, que Keido soit vraiment pire… Même si son pouvoir de plus en plus démesuré lui offre des occasions de nuire inaccessibles au détestable quidam. Ce qui peut avoir son importance, eh.

 

À titre personnel, cette approche très noire, très nihiliste, misanthrope à fond les ballons, amorale, me convient tout à fait. Je suppose que cela ne sera pas forcément le cas de tout le monde, et n’ai rien à y redire : effectivement, si vous ne jurez que par les héros, les personnages positifs, et le bon droit qui triomphe, l’eucatastrophe et les aimables aigles même un peu tardifs, mieux vaut pour vous lire autre chose que Le Jeu de la trame.

 

UN PEU DE FORMULE, MAIS BEAUCOUP D’EFFICACITÉ

 

Sur cette base, Sylviane Corgiat et Bruno Lecigne livrent quatre romans qui se doivent d’obéir à certains canons de la collection Anticipation : ils sont courts, mais, sur ce format, ils doivent être denses et rythmés – ils le sont.

 

Même si c’est parfois un peu au prix de la formule ? Dans les quatre romans, on peut dégager une sorte de schéma, même si jamais totalement déterminant (le quatrième roman, notamment, outre la question du point de vue envisagée plus haut, a des singularités à cet égard) : Keido apprend où trouver des cartes supplémentaires du Jeu de la Trame, longue et minutieuse préparation, grosse scène d’action finale, assez brève mais très efficace (ou, dans le dernier roman, changement complet de perspective), fin. C’est assez répétitif, mais suffisamment bien fait pour que ça ne porte pas à préjudice.

 

Le rythme peut certes paraître un peu étrange, en plusieurs occasions, mais c’est aussi, je suppose, que les auteurs composent franchement avec les impératifs de publication : il faut aller à l’essentiel. Dès lors, même si la préparation de l’ultime scène de chaque roman prend son temps, elle ne s’embarrasse jamais de superflu, et pratique volontiers l’ellipse – dans les deux premiers romans, Le Rêve et l’Assassin et L’Araignée (prix 1987 du Titre Quand Même Pas Hyper Bandant), c’est tout particulièrement sensible au regard des voyages accomplis par Keido : il y traverse peu ou prou les Terres Fertiles en l’espace d’un ou deux paragraphes, après quoi le rythme redevient plus posé, mais toujours concentré sur l’objectif final. C’est un peu déconcertant, mais peut-être pas plus mal, au fond… Le troisième roman, Le Souffle de cristal, est différent, car le voyage en est justement l’objet.

 

Reste, à cet égard, le cas du dernier roman, Le Masque d’écailles… où c’est la conclusion du cycle qui pose problème. Après les événements constituant le cœur du récit, paf, d’un seul coup ou presque, les auteurs nous amènent à tout autre chose – La Grande Révélation du Secret Derrière Tout Ça. Celle-ci n’est pas inintéressante, et je ne la crois pas forcément bâclée, comme j’ai pu le lire, mais, par contre, elle est indéniablement précipitée : l’ellipse, cette fois, appuie sur le défaut de rythme, elle n’est même plus un cache-misère à ce stade – et ça, c’est vraiment dommage. L’ultime impression, à cet égard, est donc plus que frustrante ; même si je suppose que l’on n’a pas à se plaindre : le cycle a une conclusion, ce n’était peut-être pas gagné d’avance…

 

Il a heureusement d’autres atouts pour lui – et le style y a sa part : l’écriture à quatre mains produit ici quelque chose de plus que satisfaisant, il y a une âme dans tout ça, une certaine poésie le cas échéant, de saisissantes visions aussi, à la force d’évocation admirable.

 

Le vernis japonisant ne tient pas toujours, à cet égard, mais il y a bien en dessous une fantasy de la plus belle eau, parfois plus inventive qu’elle n’en a l’air, avec son ambiance soignée, et, tranchant sur une certaine abstraction de principe pas malvenue, son caractère presque « ethnographique » parfois, mais toujours de manière futée – un exotisme vancien, et une toile de fond qui pourrait évoquer Ursula K. Le Guin.

 

Et tout cela dans quatre romans qui se veulent divertissants, et qui le sont. Le populaire a sa noblesse. Belle idée, donc, que de rééditer ce cycle, qui mériterait sans doute d’être bien davantage connu.

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Un homme chez les microbes, de Maurice Renard

Publié le par Nébal

Un homme chez les microbes, de Maurice Renard

RENARD (Maurice), Un homme chez les microbes (scherzo), préface de Claro, illustration de Régis Lejonc, Talence, L’Arbre Vengeur, coll. Exhumérante, [1928] 2017, 237 p.

Ma chronique figure dans le n° 89 de Bifrost, pp. 107-108.

 

À terme, elle apparaîtra en ligne sur le blog de la revue, et je la complèterai alors par une version plus longue ici-même.

 

D’ici-là, n’hésitez pas à me faire part de vos retours !

 

EDIT 27/04/2018 : ma chronique est en ligne sur le blog de Bifrost, ici.

 

Suit une version plus détaillée, avec sa vidéo...

MERVEILLEUX SCIENTIFIQUE ET HUMOUR

 

Maurice Renard, auteur essentiel du « merveilleux scientifique » français, à cette époque où la science-fiction ne portait pas encore ce nom, est à nouveau, après L’Homme truqué il y a quelque temps de cela, « exhumé » par les belles éditions de L’Arbre Vengeur, qui nous ont également régalés de l’œuvre de certains des plus brillants de ses compères, comme les un peu plus récents Régis Messac (Quinzinzinzili) et Jacques Spitz (L’Œil du purgatoire). Un homme chez les microbes, toutefois, est publié dans une collection un peu à part, dite « Exhumérante », et dont le propos est de rappeler au bon souvenir du lecteur des « classiques oubliés » du registre humoristique.

 

Et sans doute est-ce à bon droit, car ce bref roman de 1928 conjugue en effet imaginaire scientifique et drôlerie, dans un registre où les deux domaines fusionnent sans qu’aucun ne prenne vraiment le pas sur l’autre (ou, plus exactement peut-être, en offrant à chacun son moment pour briller). Ce n’est pas la moindre singularité, ni le moindre atout, de ce roman qui, pour être d’un style agréablement suranné, parvient toujours, quatre-vingt-dix ans plus tard, à faire rire et à émerveiller. Le ton est dès lors assez différent de celui de L’Homme truqué, sans que l’œuvre y perde en cohérence.

 

Cela tient peut-être, pour partie du moins, à la multiplicité des formes de l’humour dans le roman, dont témoigne, avec toute la gouaille d’un bateleur, l’enthousiasmante préface de Claro. Mais, à vrai dire, l’imaginaire scientifique également se voit traiter sur des modes différents, où le voyage extraordinaire a sa part, ainsi que le laisse d’emblée entendre le titre du roman – au point en fait où le thème lorgne plus que jamais sur l’utopie, sans jamais perdre de vue le rire et plus particulièrement la satire, ce qui doit sans doute tirer le présent roman du côté de Swift et de ses Voyages de Gulliver.

 

UNE QUESTION DE TAILLE

 

En effet, le roman procède en deux temps – de manière très symptomatique, il est divisé en deux parties, approximativement de taille égale, et dont l’approche est assez différente ; ceci en laissant un peu de côté l’étonnant « Prologue (pourquoi pas ?) cinématographique ».

 

Dans la première partie, nous faisons la rencontre du docteur Pons, un jeune médecin non dénué d’ambitions mais qui a dû brutalement les remiser au placard, en s’installant à Saint-Jean-de-Nèves – qui n’est pas exactement Paris. Le docteur Pons, jamais avare de bons mots et encore moins des plus mauvais, reçoit un jour la visite de son ami Fléchembeau, grande gigue qui a fait son droit et se verrait bien épouser la mignonne Mlle Olga Monempoix, délicieuse fille du magistrat local, le voisin de Pons. Las ! Les parents ne veulent pas… Ou pas tout de suite. Sans doute est-ce parce que cette canaille républicaine en a après le monarchiste Fléchembeau ! Oui : 1928, une autre époque…

 

Mais le docteur Pons mène son enquête, et découvre que le refus des Monempoix est motivé par tout autre chose : la taille du prétendant ! Cet homme est trop grand – peu importe qu’il soit monarchiste ou non. Mlle Monempoix est bien menue à côté… Le couple ne pourrait être que mal assorti ! Et parfaitement ridicule, surtout en société ! Si seulement le fringant jeune homme pouvait être plus petit, de quelques centimètres à peine… Rêverie futile.

 

Et cependant… Le bon docteur Pons pourrait peut-être aider son ami Fléchembeau ? C’est qu’il travaillait sur un traitement médicamenteux destiné à réduire les dimensions – cela semble avoir fonctionné sur sa chatte… Inutile pour l’amoureux éconduit d’en savoir davantage : il gobe aussitôt les pilules – bien imprudemment…

 

Et le traitement fonctionne ! Fléchembeau perd quelques centimètres : le jour requis (car Pons avait, sans expliquer pour quelle raison, obtenu un délai d’un mois auprès des Monempoix), l’avocat a « la bonne taille », et tout le monde s’en réjouit : champagne, félicitations, reparties spirituelles ! Incluant un affligeant « Je vous salue, mari ! »

 

Mais voilà : contrairement à ce qui avait été prévu, Fléchembeau continue de rétrécir… et c’est bien fâcheux.

 

C’EST LE POMPON !

 

On en arrive à la seconde partie du roman – si la première est narrée à la troisième personne, la seconde est à la première personne, sous la forme d’un compte rendu écrit par Fléchembeau concernant son incroyable odyssée.

 

En effet, quoi que tente un docteur Pons aux abois, même aimablement secondé par Mlle Olga, Fléchembeau diminue jour après jour. Bientôt réduit à la taille d’un homoncule, l’avocat ne s’y arrête cependant pas, et il devient de plus en plus difficile de le suivre comme de communiquer avec lui – jusqu’au jour fatidique de la disparition pure et simple…

 

Sauf que non : le voyage de Fléchembeau est tel qu’il se poursuit en fait dans l’infiniment petit – l’univers des microbes… et au-delà ? Car notre homme qui rétrécit fait la rencontre de toute une civilisation, brillamment avancée – probablement bien plus que la nôtre. Ces Mandarins, ainsi que les surnomme notre héros, sont anthropomorphes en tous points ou presque, mais avec des bizarreries çà et là – dont la plus flagrante est ce pompon qu’ils ont sur la tête, et qui leur confère une sorte de sixième sens inaccessible aux humains ; plus tard, Fléchembeau découvrira d’autres faits étonnants, dont, pas le moindre, la division de cette espèce en trois sexes. Quoi qu’il en soit, ces « microbes », auxquels notre voyageur malgré lui confère des noms naturellement grecs, parviennent à mettre un terme à son rétrécissement ininterrompu jusqu’alors, et songent, pour l’un d’entre eux du moins, à trouver un moyen de rendre à Fléchembeau sa taille humaine – un processus qui demandera beaucoup de temps…

 

D’ici-là, il a toute une utopie à découvrir ! Et à la manière d’un Gulliver...

 

L’HOMME QUI RÉTRÉCIT (VRAIMENT BEAUCOUP TROP)

 

Il a pu être tentant (et cela a semble-t-il été tenté par les héritiers de Maurice Renard ?) d’établir une filiation entre Un homme chez les microbes et L’Homme qui rétrécit, le fameux roman de Richard Matheson. Mais, à tout prendre, au-delà du dispositif de base (et encore ?), de cette idée donc d’un homme qui rétrécit, les deux romans ne sauraient être davantage opposés : ils ne racontent pas du tout la même chose, et, qui plus est, le font sur un ton qui n’a absolument rien à voir.

 

Quelques séquences, sans doute, à mi parcours de la diminution de Fléchembeau, peuvent bien se retrouver dans les deux œuvres, mais c’est un leurre auquel il ne faut pas attacher trop d’importance. Après tout, ce qui importe vraiment chez Renard, c’est de rétrécir l’homme aux dimensions d’un microbe, lui offrant ainsi l’aperçu d’une civilisation aliène même si anthropomorphe et terrestre – il joue de l’infiniment petit, et corrélativement de l’infiniment grand, dans une perspective tenant de la faculté d’émerveillement. Le roman de Matheson, par contre, se concentre sur un homme de taille insectoïde, confronté à la menace nouvelle d’objets et de créatures anodins et tout sauf redoutables dans le quotidien de l’humanité. Les deux personnages ne sont pas forcément très sympathiques, ce qui les rapproche certes, mais, au-delà, ils ne vivent pas du tout la même chose, aussi les échos de leurs expériences sont-ils très différents.

 

Ce qui ressort d’autant plus du ton et du style. Chez Renard, la plume est enjouée, abondant en mots d’esprit, surtout dans la première partie du roman, avec le frénétique Pons – la seconde partie, le rapport de Fléchembeau, est certes plus posée. Chez Matheson, c’est tout autre chose, avec une approche plus prosaïque qui, en même temps, est chargée d’horreur – que ce soit sur le long terme, avec la misère sociale du personnage abandonné de tous, ou sur le vif, avec la fameuse araignée… En outre, la psychologie du personnage principal est traitée bien différemment, c’est peu dire. Le rire n’est vraiment pas de la partie, dans L’Homme qui rétrécit...

 

DEUX FORMES DE SATIRE SOCIALE

 

Alors que c’est bien une dimension essentielle d’Un Homme chez les microbes, roman abordant la satire sociale sous deux angles très différents.

 

Dans la première partie, l’humour domine – l’imaginaire, progressivement déployé au travers du traitement du docteur Pons faisant rétrécir son ami Fléchembeau, est finalement au service de la satire plus qu’autre chose. Une satire délicieuse, heureusement – où l’auteur ne prend pas de gants à l’égard de la bourgeoisie de province, et des ambitions des bien-nés ; sans forcément que cela vire au pamphlet, cela dit, car le ton très léger du récit, et rendu plus léger encore par les traits d’esprit du docteur Pons (du genre qui sont tellement mauvais qu’ils en deviennent magnifiquement bons), rend l’ensemble plus drôle que méchant. Et, oui, toujours drôle en 2017 – un tout autre monde pourtant. La plume de Maurice Renard est sans l’ombre d’un doute surannée, mais elle est tout aussi vive et chatoyante, un vrai régal – que les mauvais jeux de mots rendent plus humain et non moins savoureux. Claro, dans sa préface (qui en dit peut-être un peu trop, en même temps ?), donne de bons aperçus de l’humour de l’auteur se traduisant dans son style, et c’est parfaitement délicieux.

 

L’humour persiste dans la deuxième partie du roman, mais de manière moins frontale, et moins systématique. Le récit du pauvre Fléchembeau, par la force des choses, ne peut pas faire preuve de la même insouciance badine – et Pons n’est plus là pour émailler l’histoire des blagues les plus éculées et du goût le plus affligeant.

 

Cependant, notre homme qui a rétréci, plus ou moins consciemment, est donc typique de ces visiteurs en Utopie que la littérature a plus qu’à son tour repris depuis Thomas More, et assez clairement dans la veine du « voyage extraordinaire » ou plus globalement du « conte philosophique » : le roman mentionne à plusieurs reprise le Micromégas de Voltaire, et il me faudra y revenir, mais la figure à laquelle nous renvoie presque automatiquement le roman, dans ces pages, est bien le Gulliver de Swift. En même temps, et comme de juste, Fléchembeau chez les Mandarins a aussi quelque chose des Persans de Montesquieu égarés en France…

 

L’exotisme du cadre, qui autorise de beaux moments de merveilleux scientifique, joue en effet son rôle traditionnel de miroir de notre monde : à travers les Mandarins, et à travers Fléchembeau découvrant candide le monde des Mandarins, Maurice Renard évoque bien notre monde dans l’entre-deux-guerres (le monde des Mandarins, d’une certaine manière, est également dans cette position guère enviable – à mi-chemin entre les tranchées noyées sous les gaz de combat, et la menace d’une future guerre d’extermination), un monde chamboulé par la science et l’industrialisation, avec ses gloires mais plus encore ses ridicules, dans l’académie comme dans les salons – qui renvoient directement aux ambitions mesquines d’un Fléchembeau comme d’un Pons. Mais le rire est donc alors beaucoup moins franc, et ne dissimule pas toujours une angoisse fondamentale, aux dimensions peu ou prou cosmiques.

 

LA FACULTÉ D’ÉMERVEILLEMENT, POURTANT

 

Car le roman, sous la blague, a un véritable contenu « merveilleux scientifique », si l’on ne veut pas encore dire « science-fictif » (mais, après tout, pourquoi pas ?). C’est bien sûr particulièrement sensible dans la seconde partie, qui se veut à cet égard plus « précise » que le « voyage extraordinaire » classique, mais, déjà dans la première partie, certains échanges entre le docteur Pons et Fléchembeau le laissaient deviner. Toutefois, la prise de conscience de ce qu’il y a un monde infiniment petit avec sa propre civilisation change forcément un peu la donne… La référence revient souvent, à Micromégas donc, et elle a des implications colossales – car il ne s’agit pas seulement d’imaginer un monde infiniment petit, recelant en lui-même la potentialité d’autres mondes infiniment petits (c’est le souci, avec l’infini...), mais aussi, le cas échéant, d’envisager notre monde de la sorte, avec de l’infiniment grand par-dessus. Le débat a ainsi des implications d’ordre cosmique, annihilant tout anthropocentrisme, qui ont quelque chose de vertigineux – c’est déjà, dans sa forme la plus pure en dépit du ton humoristique, le « sense of wonder » de la meilleure science-fiction (et cela a pu me faire penser, antérieur, à l’extraordinaire Flatland, d’Edwin A. Abbott). Le roman tente d’ailleurs de jouer également de cet aspect sur le plan temporel, mais sans doute avec moins de pertinence et de réussite.

 

Mais ce vertige est bien ce qui importe le plus, ici – car la société des Mandarins, en tant que telle, est plus ou moins enthousiasmante, avouons-le. Maurice Renard, en effet, et sans doute parce que cela sert son propos via l’intégration plus ou moins dissimulée de Fléchembeau parmi les Mandarins, a conçu une société que l’on pourrait trouver trop anthropomorphe – il y a certes le pompon, dont le nom même ne fait pas très sérieux, mais pas grand-chose d’autre pour l’essentiel, à part, à terme, cette idée d’une espèce à trois sexes, supposée battre en brèche les préjugés de Fléchembeau et tant qu’à faire ceux du lecteur avec, mais sur un mode finalement bien timide. Les « nègres verts » feront probablement hausser quelques sourcils, par ailleurs.

 

D’autres aspects, heureusement, sont plus intéressants – comme ces deux « soleils », l’industrialisation à outrance de la civilisation mandarine, ou son rapport intéressé à la science. Il y a là quelques belles idées, qui font d’Un homme chez les microbes un roman non seulement drôle mais aussi fascinant dans sa veine science-fictive.

 

Mais cela débouche sur quelques chose d’assez étrange : une dimension peu ou prou apocalyptique qui n’est certes pas dans le ton de la majeure partie du roman. Ici, Maurice Renard, est-ce compulsion ou hommage ou que sais-je, revient à nouveau, ai-je l’impression, à la manière de son modèle H.G. Wells – le roman n’a à ce stade plus rien de léger, et laisse entrevoir des futurs non mandarins sinon non humains, qui ne seraient pas si étrangers aux ultimes visions de La Machine à explorer le temps, ou à l’imminence de la disparition de l’humanité dans La Guerre des mondes.

 

La rupture de ton est saisissante. Mais je ne suis pas bien certain de ce qu’il faut en penser, au regard de la qualité du roman.

 

À LA HAUTEUR

 

Reste que celui-ci, globalement, se montre plus qu’à la hauteur (aha). Le ton du roman ne doit pas leurrer : il contient de beaux moments de merveilleux scientifique, tout à fait dignes d’un ouvrage qui s’afficherait « plus sérieux ». Si l’anthropomorphisme de la société mandarine est un peu décevant, les bonnes idées ne manquent heureusement pas dans ce contexte, qui contribuent tant à asseoir la singularité du roman qu’à en exprimer quelque chose de latent qui s’avère à terme peu ou prou visionnaire.

 

Toutefois, son atout essentiel est bien son humour. À sa manière quelque peu passée de mode, Un homme chez les microbes demeure pourtant un roman très drôle, et la plume très travaillée de Maurice Renard, dans ce registre dangereux, faisait et fait encore des miracles. Très bonne idée, donc, que de rééditer ce roman délicieux dans la collection « Exhumérante ».

 

En attendant, peut-on l’espérer, d’autres rééditions ? Sans doute cela en vaudrait-il la peine – car Maurice Renard était donc un auteur à la palette riche et variée, un des plus brillants de ces « précurseurs » que le genre science-fictif aime à s’attribuer. Toute nostalgie malvenue mise à part (sans même parler de quelque chose d’aussi absurde que le « patriotisme littéraire »...), il y a là un domaine à creuser.

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CR Deadlands Reloaded : The Great Northwest (02)

Publié le par Nébal

Illustration tirée du livre de base de Deadlands Reloaded.

Illustration tirée du livre de base de Deadlands Reloaded.

Deuxième séance de « The Great Northwest » pour Deadlands Reloaded. Vous trouverez la précédente séance ici.

 

À ce stade, presque tout provient de la campagne Stone Cold Dead.

 

Tous les joueurs étaient présents, qui incarnaient Beatrice « Tricksy » Myers, la huckster ; Danny « La Chope », le bagarreur ; Nicholas D. Wolfhound alias « Trinité », le faux prêtre mais vrai pistolero ; Rafaela Venegas de la Tore, ou « Rafie », l’élue ; et enfin Warren D. Woodington, dit « Doc Ock », le savant fou.

Vous trouverez également dans la vidéo juste en dessous l'enregistrement de la séance (sans montage).

I : LA MENACE SUR LE TROUPEAU

 

[I-1 : Nicholas, Rafaela : les cousins Sannington] Les PJ se trouvent au ranch des cousins Sannington. Nicholas jette un œil à la ferme, de plain-pied, dont il fait le tour – il cherche à s’assurer que personne ne se trouve à l’intérieur, qui les guetterait… Non, personne a priori ; l’intérieur a l’air très sale, mais il y fait très sombre. Par contre, il remarque qu’il y a, devant la porte relativement large qui donne sur la grange, des traces de passage – on y a traîné des choses lourdes ; il y a un peu de sang séché. Quelqu’un qui se serait fait tabasser ? Un innocent qui serait encore en vie à l’intérieur ? Nicholas aimerait forcer la porte pour s’en assurer… Mais Rafie n’y est pas favorable.

 

[I-2 : Rafaela, Danny] Après quoi ils suivent la direction indiquée par Rafie suite à son Miracle d’Ami des bêtes : là où les vaches refusent de se rendre, au sud de la propriété. Ils s’y rendent à pied – leurs chevaux sont probablement davantage en sécurité là où ils sont, dans la cour. Ils atteignent ainsi un petit bosquet assez sombre, avec cependant un semblant de sentier qui s’engage entre les arbres. Danny l’emprunte sans plus attendre, les autres suivent.

 

[I-3 : Nicholas, Danny, Warren, Beatrice] C’est très calme. Mais Nicholas croit entendre quelque chose dans les fourrés – un petit animal, un lapin, peut-être… Les PJ se font plus prudents – mais rien. Pourtant, au bout d’un moment, Nicholas et Danny sentent que quelque chose leur grimpe dans le dos, qu’ils ne peuvent pas attraper – leurs gestes alertent Warren et Beatrice, qui voient qu’il s’agit de sortes de gros insectes avec une carapace rouge, de la taille d’un poing à peu près ! Warren déploie Roselyne, un de ses bras mécaniques (Pouvoir d’Enchevêtrement), et parvient à saisir et immobiliser la bestiole qui s’en était prise à Danny. Nicholas essaye d’écraser son insecte avec sa croix, Christina, qu’il a dans le dos, mais n’y parvient pas. La créature commence à ramper sur son cou, grimpe sur le menton, et essaye de lui planter des crochets dans la bouche – pour le forcer à l’ouvrir, et, comprend-il, pénétrer à l’intérieur ! Danny, qui a aussitôt accouru, parvient à l’attraper, la jette par terre, et l’écrase.

 

[I-4 : Rafaela, Warren, Nicholas, Danny] Rafie, via son Miracle d’Ami des bêtes appliqué à la créature capturée par Warren, détermine que ces créatures n’ont rien de surnaturel – elles ont une intelligence animale caractéristique. Mais avec quelque chose de plus : un esprit de la ruche ? Il y a sans doute une sorte de « reine »… Mais Warren, fasciné par l’insecte, fait lui aussi l’objet d’une attaque d’une autre de ces créatures ! Et il ne réagit pas assez vite : l’insecte lui plante ses crochets dans la bouche, et lui écarte les lèvres… Rafaela et Nicholas tentent de venir en aide au savant, mais la créature se glisse dans sa bouche et commence à descendre dans sa gorge. Dans un réflexe désespéré, Warren utilise son deuxième bras mécanique, Hippolyte (Pouvoir d’Éclair), sur lui-même – la décharge électrique le secoue, mais surtout affecte aussi la créature, qui cesse de progresser sous le choc. Danny essaye de serrer la gorge de Warren pour faire remonter l’insecte, ou du moins l’empêcher de descendre… car, d’une manière ou d’une autre, la créature semble s’allonger en se rétrécissant pour se glisser dans l’œsophage de Warren. Nicholas lui donne un violent uppercut dans le foie – il veut le faire vomir. Le savant fou, pris de nausée, s’effondre à quatre pattes, mais ne parvient pas immédiatement à régurgiter l’insecte. Avec un gros effort de volonté, Warren, conscient que c’est la meilleure chose à faire, se frappe violemment le ventre avec Roselyne – et vomit tout son saoul, expulsant la bestiole de son organisme. Rafaela la capture avec sa veste, en hurlant aux autres de sortir du bosquet – ce qu’ils font, en se protégeant la bouche.

 

[I-5 : Rafaela, Danny, Warren : les cousins Sannington] À l’extérieur, Rafie confie la bestiole à Danny – mais elle s’agite dans le « pochon », qu’elle entaille de ses griffes : Danny l’écrase sans plus attendre. Reste que Rafie est persuadée qu’il y a une « reine » dans le coin – et qu’il faut s’en débarrasser pour mettre fin au problème. Le bagarreur considère qu’ils n’ont pas de temps à perdre, dans ce cas : il faut y retourner ! Il croit que Rafaela a raison : ces bestioles ne doivent pas être très répandues dans le coin, mais, du temps où il a fait le cow-boy, il se souvient avoir entendu parler de « tiques de prairie », qui correspondent à cette description ; Warren, même s’il est encore sous le choc, confirme – il avait lu quelque chose à ce sujet… Comment sont-elles arrivées là ? Eh bien, peut-être avec le bétail volé récemment par les cousins Sannington – il suffit d’une vache infectée…

 

[I-6 : Warren, Rafaela] Les PJ retournent à la ferme pour prendre un peu d’équipement – Warren en profite pour mettre le spécimen capturé dans un bocal, et Rafie pour donner quelques soins à son compagnon scientifique ; il s’en remettra sans souci – mais dans les jours qui viennent, boire et s’alimenter risquent de lui chatouiller la gorge, qu’il a très irritée... Tous deux improvisent des sortes de masques de cuir pour qu’ils puissent tous se protéger la bouche – ils prélèvent des bandes de peau sur les vaches mortes ; il n’y a pas de risque d’infection, et un peu d’alcool de menthe suffira à dissimuler les mauvaises odeurs.

 

[I-7 : Nicholas, Danny : les cousins Sannington] En attendant, Nicholas refait le tour de la propriété. Les portes de la ferme sont tellement fragiles, c’est tentant – un bon coup d’épaule suffirait à les ouvrir… Mais Danny garde un œil sur le faux prêtre – pas question de pénétrer par effraction dans la bâtisse ! Cependant, alors qu’il fait le tour de la ferme pour s’assurer que son nouveau camarade ne fait pas de bêtises, le bagarreur perçoit un reflet lumineux dans un bosquet au nord-ouest, sur une petite colline, à une centaine de mètres de lui ; il pense que quelqu’un les observe… Il attrape son cheval, et prend la direction du reflet – au trot. Il n’y a rien sur place quand il y parvient, mais il trouve des traces de roues – un rapide examen des environs lui indique une charrette qui s’éloigne assez vite : aucun doute, c’est celle des cousins Sannington. Danny retourne au ranch, et explique tout ça – en jetant un œil noir à Nicholas : raison de plus pour ne pas tenter quoi que ce soit de malvenu…

 

[I-8 : Rafaela, Warren, Danny, Beatrice : les cousins Sannington] Ils reprennent la direction du bosquet – et en rapprochent cette fois leur véhicule et les chevaux. Un nouveau Miracle de Rafaela sur la tique de prairie capturée par Warren permet de déterminer que la reine se trouve plus loin dans le bosquet, plus précisément dans une sorte de petite caverne – et il faut l’éliminer : une reine qui pond pourrait anéantir l’ensemble du troupeau des cousins Sannington en l’espace de quelques jours à peine – et par voie de conséquence l’approvisionnement en viande de Crimson Bay. Danny se munit d’une lampe, et Beatrice en confie une autre à Warren.

 

[I-9 : Danny, Rafaela, Nicholas, Beatrice] Il y a effectivement une petite grotte au fond du bosquet. Les PJ s’y enfoncent, et constatent qu’il s’y trouve une source, à l’eau très claire, très pure – Danny sait qu’il y en a un certain nombre dans les environs de Crimson Bay, c’est un des atouts de la ville, qui a favorisé son développement. Nicholas remarque des sortes de filaments de bave (?) sur les parois. Pas un bruit, sinon celui de l’eau qui s’écoule… Mais Rafie, Nicholas et Tricksy remarquent du mouvement dans un embranchement, derrière Danny qui n’y a pas prêté attention : c’est la reine tique de prairie, bien plus grosse que sa progéniture ! Mais elle est relativement lente. Les cris de ses compagnons alertent le bagarreur… qui, dans un mouvement réflexe, abat son gourdin sur la créature – et la pulvérise d’un seul coup bien placé ! Sur ses flancs, il y avait plusieurs portées de minuscules tiques de prairie, mais elles ne survivront pas à la mort de leur génitrice… Les PJ décident de brûler ce qui reste, au cas où.

 

[I-10 : Nicholas, Warren, Danny, Rafaela, Beatrice : les cousins Sannington, Russell Drent] L’infection est contenue, leur mission accomplie : ils n’ont plus qu’à rentrer à Crimson Bay­ – même si Nicholas et Warren sont très curieux de ce qui pourrait bien se trouver à l’intérieur de la ferme des Sannington ; ils le sont d’autant plus que Danny leur a expliqué que les éleveurs les surveillaient, visiblement ! Mais Rafaela les stoppe net : ils vont rentrer en ville, toucher leur récompense – et donc, la concernant ainsi que Danny (qui à vrai dire ne pense guère qu’à toucher ses billets pour le boulot qu’il a abattu), ils vont devenir officiellement des adjoints du shérif Russell Drent ; ce qui leur conférera une autorité supérieure, leur permettant de perquisitionner dans les formes. Beatrice, toutefois, car cela n’engage à rien, use de son Pouvoir de Pressentiment sur la porte qui fait face à la grange. Elle a une vision d’un des cousins Sannington qui traîne une carcasse à l’intérieur de la maison, tandis qu’un autre membre de cette étrange famille ouvre une autre porte à l’intérieur, qui donne sur un escalier descendant vers une cave ; la même scène se reproduit à plusieurs reprises, mais si les premières dépouilles traînées ainsi sont indubitablement des vaches… ce n’est probablement pas le cas de la dernière ; même si la huckster ne peut pas jurer de ce dont il s’agit. Mais Danny excepté, tout le monde en tire les mêmes conclusions. Rafaela insiste : ils rentrent à Crimson Bay ! Ils vont parler de tout ça à Drent… et nul doute qu’ils pourront bientôt revenir dans cette inquiétante ferme aux lourds secrets.

II : DE NOUVEAUX ADJOINTS EN VILLE

 

[II-1 : Danny, Rafaela : Russell Drent, Glenn Cabott ; Tom Jenkins, les cousins Sannington, Warren, Richard Lightgow] Dont acte. Rien de spécial sur la route ramenant les PJ en ville. Danny et Rafaela se rendent illico au bureau du shérif, tandis que les autres laissent leur véhicule dans l’atelier du maréchal-ferrant Tom Jenkins, avant d’aller jeter un œil au Gold Digger (voir notamment si les cousins Sannington ne s’y trouveraient pas – mais ce n’est pas le cas ; Warren paye quand même sa tournée... de laits chauds au miel). Russell Drent est à son bureau – avec son adjoint Glenn Cabott, et quelques anonymes qui s’affairent à l’arrière. Danny et Rafie font leur rapport – l’élue expliquant qu’il s’agissait d’une infestation de tiques de prairie, et elle en exhibe une preuve : le spécimen qu’ils ont capturé. Drent n’avait jamais entendu parler de ça, mais les deux futurs adjoints expliquent le mode de vie et le danger que ces créatures représentent pour les troupeaux – mais ils ont fait le ménage, donc, et abattu la reine et ses portées, qu’ils ont fait brûler. Le bétail des Sannington ne court plus aucun risque. Drent est intrigué, mais croit les PJ – il va confier cet échantillon au Dr Richard Lightgow, ça l’intéressera sûrement… Ils ont fait du bon boulot, pas à dire. Et rapide, avec ça. Ils ont bien mérité leurs 15 $, et leur poste d’adjoints, si ça les intéresse – c’est bien le cas. Cabott va se charger de la paperasse – et doit y avoir quelques vieilles étoiles d’adjoints qui traînent quelque part…

 

[II-2 : Rafaela, Danny : Russell Drent, Glen Cabott ; les cousins Sannington, Gamblin’ Joe Wallace, Beatrice] Russell Drent insiste sur le fait qu’ils ont rendu un grand service à la ville de Crimson Bay, qui dépend du ranch des cousins Sannington pour son approvisionnement en viande. Mais justement : Rafaela prend Danny de vitesse, qui allait s’en repartir sans un mot de plus – il y a un autre problème, avec le bétail des cousins… Il a visiblement été volé – le marquage en témoigne, il y a au bas mot une demi-douzaine d’initiales différentes sur les bêtes. Drent échange un regard avec Cabott : ils ont bien fait de lui signaler ça. Rafie, l’espace d’un instant, a un doute concernant les vrais sentiments du shérif à cet égard – mais il est bel et bien sincère ; en fait, l’élue comprend que Drent et Cabott avaient peut-être déjà des doutes à ce propos, et que l’infestation de tiques de prairie, même s’ils n’avaient aucune idée de ce qui se passait au juste, a pu constituer un prétexte pour aller jeter un coup d’œil sur les activités de ces trois sales bonshommes, sans trop se compromettre… Mais Rafaela a l’impression qu’il y a encore autre chose : comme si le shérif n’était pas seulement surpris, mais aussi un peu embarrassé par l’efficacité et la diligence dont les PJ ont fait preuve ? Impossible cependant de déterminer pourquoi, et ce n’est qu’une impression très vague… Peut-être cette intuition est-elle communiquée à l’élue par la Vierge de Guadalupe ? Quoi qu’il en soit, Rafie se porte aussitôt volontaire – et au nom de Danny aussi, qui n’en demandait pas tant – pour retourner enquêter sur place. Drent ne peut pas prendre cette initiative seul – parce que l’économie de Crimson Bay est en jeu, et ça c’est du domaine de Wallace. Certes – mais Danny, puisqu’il est de toute façon dans le coup, précise alors que les cousins Sannington les surveillaient de loin, tandis qu’ils enquêtaient dans leur propriété… et Rafie mentionne aussi les traces de sang devant la porte, et, sans parler de ses facultés arcaniques et encore moins de celles de Beatrice, elle fait état de ce qu’ils ont de bonnes raisons de suspecter quelque chose de bien pire qu’un simple souci avec le bétail. Russell Drent les entend bien – et ça change tout : l'enquête devient prioritaire, il a besoin de preuves pour « pousser » Wallace à prendre une décision. Ils toucheront une bonne prime s’ils retournent enquêter là-bas, discrètement, et lui ramènent de quoi incriminer les cousins. Quant au respect de la loi dans les activités du bureau du shérif, car Rafie s'en inquiète... Eh bien, c’est l’Ouest : c’est lui qui en décide – les seuls avocats dans le coin bossent pour Wallace. Pas de souci à ce propos, mais la discrétion reste requise. Danny et Rafie acceptent. Oh, une dernière chose : le shérif sait que ses deux nouveaux adjoints ont été assistés par leurs copains du Gold Digger… À titre officieux, hein ? Qu’ils leur transmettent ses félicitations – eux aussi, ils ont fait du bon boulot. Gratuit.

 

III : LES MEILLEURS CITOYENS

 

[III-1 : Warren, Danny : Mrs Jansen, Mr Jansen ; Russell Drent, les cousins Sannington] Il est l’heure de se requinquer avec un bon repas au Washington ! Les PJ s’y retrouvent, et se régalent de la bonne cuisine de Mrs Jansen – mais, Mr Jansen leur confirmant que la viande vient de chez les cousins Sannington, ils prennent soin de commander du poisson… Au cas où… Tout frais du port ! Warren a tout de même un peu de mal à avaler. Danny transmet les instructions et les félicitations du shérif Russell Drent aux assistants « officieux ». Tous sont d’accord pour retourner enquêter dans la ferme des Sannington – et dès que possible.

 

[III-2 : Danny, Nicholas, Beatrice, Warren, Danny : Josh Newcombe ; les cousins Sannington] Alors qu’ils s’interrogent sur l’éventualité que les cousins Sannington soient revenus chez eux entre-temps, un homme déboule précipitamment dans la salle de restaurant du Washington, sort un appareil photo portatif (un modèle très spécial et onéreux, ne nécessitant ni temps de pose ni trépied, même si ce n’est pas non plus une caméra du Tombstone Epitaph), et prend aussitôt un cliché des PJ attablés, sans leur demander leur avis – Danny se crispe aussitôt… mais il reconnaît Josh Newcombe, le patron du Crimson Post, le journal du coin. L’intrus s’exclame : « Les héros de Crimson Bay ! » Danny est stupéfait que la nouvelle ait déjà fuité… Mais il est bientôt impossible d’en placer une devant l’énergique bonhomme, dont la logorrhée est très irritante. Il s’assied à leur table, toujours sans demander la moindre autorisation, et leur réclame une interview, disant qu’il va en faire des stars – peut-être dans une édition spéciale, tiens ! Il pose des questions avec un débit de mitrailleuse (ça va beaucoup trop vite pour Danny)… mais n’écoute pas le moins du monde les timides tentatives de réponses : il écrit son article en improvisant en direct – il romance ce qui s’est passé (« C’est à ça qu’on reconnaît un bon journaliste ! »), au point où son discours n’a plus le moindre rapport avec la réalité. Jusqu’à la description de la reine tique de prairie que les personnages tentent vainement de faire à sa requête insistante – il dessine un croquis à la hâte, il a un joli coup de crayon… mais le résultat tient plus du loup-garou de 2 m de haut que de l’insecte véritablement affronté. Nicholas et Beatrice vont s’installer à une autre table, ce qui surprend NewcombeWarren, lui, est curieux – et Danny joueur : Newcombe prend le poing du bagarreur en photo, demande au savant fou d’ouvrir la bouche pour faire une photo de sa glotte – oh, et il faut aussi une photo du gourdin ! Mais tuer la bête immonde et vicieuse en un coup… Non, non, ça ne va pas, de toute évidence Monsieur Danny a multiplié les parades et les bottes précises face aux griffes de quarante centimètres de la créature satanique et hurlante, et… Bon, très bien, il a assez de matière, il va pouvoir finir son article tout seul, il n’a plus besoin d’eux, ça va être génial. Oh ! Il faut une photo martiale de Monsieur Danny avec son gourdin ! Oui, dehors, mettons à côté de l’abreuvoir, là. Non, une pose martiale : le pied droit ici, voilà, le gauche là, levez le bras droit, que le gourdin soit positionné… là, comme ça, parfait, oh, et montrez les dents, aussi, que l’on sente toute votre virile agressivité au service du bon droit ! Parfait, merci, au revoir. Et il s’en va prestement, sans un mot de plus.

 

[III-3 : Beatrice, Nicholas : Josh Newcombe] Beatrice, qui a observé la scène en retrait, le suit dans la rue – et Nicholas de même. Ils ont d’autres informations à lui apporter ? Beatrice part dans son délire : pareil journaliste d’investigation doit en savoir long sur le complot des Barons du Rail – ces « puces » qu’ils implantent sur les gens… Ils en ont après elle ! Cette photographie pourrait s’avérer dangereuse – pour la huckster, et pour le journaliste. Celui-ci s’insurge : il ne censurera rien, il est au service de la Vérité ! Un journaliste intègre n’a que faire des menaces ! Mais de quoi parle-t-elle au juste ? Les explications de Beatrice sont de plus en plus confuses et déroutantes… au point où Newcombe ne sait pas si elle se moque de lui – ou si elle est complètement dingue. Il se sent un peu agressé, aussi… Finalement, il tranche, et coupe court aux divagations de la jeune femme : « Vous vous moquez, Mademoiselle. Ce que vous me racontez là, c’est bon pour cette feuille de chou lamentable qu’est le Tombstone Epitaph, pas pour un journal sérieux comme le Crimson Post ! » Beatrice dépitée baisse les bras, et s’en retourne au Washington, l’air penaud…

 

[III-4 : Nicholas : Josh Newcombe ; La Tempête Rouge, Denis O’Hara, Beatrice] Mais Nicholas prend son relais : Josh Newcombe tient-il également un bulletin paroissial ? Eh bien, pas vraiment… Ce n’est pas très palpitant… Mais le faux prêtre dit qu’il n’y a rien de plus palpitant que la Bible. Qu’il songe donc à la menace constituée par La Tempête Rouge (c’est ainsi que Nicholas désigne le mystérieux Indien avec lequel il est engagé dans une lutte à mort, mais il n'en dit bien sûr rien…) : « Elle est là, derrière vous ! » Le candide journaliste se retourne… Rien… Bon, il suppose qu’il pourrait avoir de la place pour un billet d’opinion spirituel dans sa gazette – avec la permission du père O’Hara, tout de même, qu’il n’y ait pas de malentendu. Il essaye de changer de sujet : « Votre compagne, cette Beatrice… En vérité, elle n’a pas fait grand-chose, dans cette caverne, n’est-ce pas ? Elle compte récolter les lauriers pour des hauts-faits auxquels elle n’a en rien participé… C’est navrant. En fait, il a même fallu que vous interveniez pour protéger cette frêle jeune femme, qui était en difficulté et criait, pleurait, désarmée, tétanisée par la peur… Oui, c’est bien ça, ça s’est passé comme ça, de toute évidence… Merci d’avoir confirmé mon sentiment, mon père, et au revoir. » Mais Nicholas le retient : il faut qu’il lui montre quelque chose – comment réagir en cas d’un assaut de cette démoniaque créature qu’ils ont affrontée… Il pose sa main sur l’épaule du journaliste, et le pousse progressivement dans une ruelle. « Pour se prémunir contre le mal, il faut d’abord faire appel à la protection divine ; mais ensuite, au poing de Dieu ! » Il lui balance un uppercut dans le foie… Le journaliste tombe à genoux, le souffle coupé – puis, se reprenant tant bien que mal : « MAIS ÇA VA PAS LA TÊTE ?! » Il se tient les côtes, nauséeux ; Nicholas retourne au Washington, non sans dire : « Je viens de vous sauver la vie, Monsieur. N’oubliez pas : c’est ainsi que l’on sauve une vie ! »

 

IV : LE SECRET DES COUSINS

 

[IV-1 : Nicholas, Rafaela : les cousins Sannington] Ils retournent tous à la ferme des Sannington. Sur place, aucun signe des cousins, et leur charrette n’est pas là. Les PJ s’assurent que personne ne les surveille, de près ou de loin – Nicholas et Rafie sont à peu près sûrs qu’ils ont le champ libre. Ils prennent toutefois soin de laisser leur diligence et les chevaux dans un endroit discret.

 

[IV-2 : Danny, Warren, Nicholas, Beatrice : les cousins Sannington] Danny jette un œil à la porte qui fait face à la grange ; elle n’est effectivement pas bien solide… Warren offre de faire usage de ses bras mécaniques, mais le bagarreur n’a pas envie d’attendre, et défonce la porte d’un bon coup d’épaule : elle cède aussitôt. À l’intérieur, c’est parfaitement immonde – et ça pue. Juste en face de la porte extérieure se trouve l’autre porte que Beatrice avait aperçu dans son Pressentiment ; elle est verrouillée, et a l’air plus solide – mais Danny se jette contre elle sans attendre ; cette fois, il lui faut s’y prendre à plusieurs reprises… L’aide de Nicholas lui permet enfin de dégonder la porte. Elle donne bien sur un escalier, assez raide (on peut sans doute y faire glisser des choses comme dans un toboggan, des traces en témoignent…), qui descend dans une cave relativement profonde, très fraîche – et qui pue la charogne. S’emparant d’une lampe, Danny descend, suivi par les autres. Et ils pénètrent ainsi l’abattoir des cousins Sannington… Des carcasses sont suspendues à des crocs de boucher : des vaches, des chevaux… et des humains, saignés et amputés de diverses parties. Les cadavres sont nus – mais il y a une petite porte au fond de la cave qui donne sur un débarras : ils y trouvent des vêtements (de voyage, surtout), des selles, quelques bijoux éventuellement identifiables, dans les 20 $ en billets (qu’empoche Tricksy), un carnet qui semble être un journal intime, quelques lettres aussi (c’est Danny qui tombe dessus, mais il ne sait pas lire)… Ils ramassent les objets les plus pertinents pour identifier les victimes (une selle de luxe marquée avec des initiales brodées, par exemple), et ne s’attardent pas : ils filent vers Crimson Bay, direction le bureau du shérif.

 

[IV-3 : Danny, Rafaela, Beatrice : Russell Drent, Shane Aterton ; les cousins Sannington, Gamblin’ Joe Wallace, Josh Newcombe] Sur place, ils retrouvent le shérif Russell Drent, mais cette fois avec son autre adjoint, Shane Aterton. Danny, qui prend la tête du petit groupe, n’apprécie pas ce dernier – et ça se sent. Drent renâcle un peu tout d’abord, mais comprend ce qu’il en est – et confie à Aterton une tâche inutile pour le faire sortir : qu’il aille jeter un œil chez Tom Jenkins, ça fait longtemps... Une fois seuls avec le shérif, Danny et ses compagnons annoncent à Drent ce qu’ils ont trouvé dans la cave des Sannington, Nicholas, narquois, demande au shérif ce qu’il a mangé à midi… Le shérif voit très bien où il veut en venir – mais pense que c’était « pour leur consommation personnelle » ; autrement, on s’en serait rendu compte en ville, hein ? Enfin… Il les avait envoyés enquêter sur la mort de quelques vaches, ils en sont revenus avec une histoire de tiques de prairie et des soupçons de vol, et maintenant des preuves que les cousins sont des dégénérés cannibales, qui s’en sont pris à des voyageurs isolés, de toute évidence… La ferme était bien située, et comme c’était avant que ces types arrivent à Crimson Bay, personne n’en savait rien, ici… Rafie ajoute que ça n’est pas la meilleure des publicités pour la ville – surtout à la veille du grand tournoi de poker… À l’évidence – et il ne faut pas que ça s’ébruite. Drent va en parler de suite avec Wallace ; il va falloir agir au plus tôt, discrètement, retourner là-bas et s’expliquer… « virilement » avec les Sannington. Il en sera – et les PJ aussi, s’ils le souhaitent. Mais pas d’initiative intempestive : il faut d’abord qu’il voie Wallace. Il les tiendra au courant. « Oh, et voici vos étoiles. Et une prime de 10 $ – pour mes adjoints… » Beatrice a gardé les 20 $ trouvés dans la cave, ceci dit… Par ailleurs, Drent est furieux que l’affaire des tiques de prairie ait fuité chez Newcombe : cela ne doit pas arriver pour ces nouvelles révélations sur les Sannington – sous aucun prétexte.

 

À suivre…

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CR Deadlands Reloaded : The Great Northwest (01)

Publié le par Nébal

Illustration tirée de Stone Cold Dead.

Illustration tirée de Stone Cold Dead.

Un abonné m'a suggéré de mettre également en ligne sur la chaîne YouTube du blog les enregistrements des séances ; alors essayons... Attention, c'est du brut : audio pur via TeamSpeak, pas le moindre montage... Par ailleurs, c'est très mou au départ, et le fond musical ne ressort pas initialement, mais je crois que ça s'améliore au fil des parties. Voici donc l'enregistrement de la première séance.

Bon, je vais tenter le truc… Mais les conditions de cette nouvelle partie, à raison d’une séance hebdomadaire, m’empêchent de faire des comptes rendus aussi détaillés que ceux que j’ai publiés jusqu’à présent sur ce blog, pour Imperium, 6 Voyages en Extrême-Orient et L’Appel de Cthulhu. Je vais donc essayer de faire plus court – ce qui ne serait pas plus mal, hein ?

 

Et donc, Deadlands Reloaded. J’ai intitulé la « campagne » (je mets des guillemets, car je ne sais pas encore exactement jusqu’où nous irons, ce sera fonction des désirs de chacun) The Great Northwest, en référence au Trail Guide du même titre, que l’on trouve dans Trail Guides, Volume 1. Cependant, le début empruntera essentiellement à la campagne Stone Cold Dead, mais seulement à ses premiers temps ainsi qu’au « bac à sable » autour de Crimson Bay. Et je vais pas mal retoucher tout ça, en y incluant probablement des éléments de Coffin Rock, par exemple, et d’autres choses encore – en attendant, le cas échéant, de me lancer dans le « Mini-Plot Point » de The Great Northwest, intitulé « The Winter War ».

 

La partie commence donc à Crimson Bay, Oregon, État faisant partie du « Great Northwest » (et de l’Union), mais la ville portuaire de Gamblin’ Joe Wallace se trouve au sud de ce territoire, à la lisière de la Californie, ou de ce qu’il en reste depuis le grand tremblement de terre. Les hivers n’y sont donc pas aussi rigoureux que davantage au nord. De toute façon, j’ai situé le point de départ du scénario en automne – et plus précisément en automne 1880, dans l’optique de The Great Northwest et contre celle de Stone Cold Dead. Cela implique un changement notable par rapport à la campagne de création française : la guerre de Sécession a « pris fin », même s’il serait plus exact de parler d’interruption – un cessez-le-feu a été conclu entre l’Union et la Confédération, mais les tensions sont toujours vives, et le massacre pourrait reprendre du jour au lendemain. Ce cadre temporel différent a son importance concernant Crimson Bay, dans la mesure où la fortune de la ville repose sur l’usine de munitions de Gamblin’ Joe Wallace : pour le maire, ce cessez-le-feu est une très mauvaise nouvelle, qui affecte lourdement son carnet de commandes (l’Union étant son principal client). D’où ses tentatives pour trouver d’autres sources de richesse et assurer la pérennité de sa ville – que ce soit via le grand tournoi de poker qu’il organise dès le début de la partie à fins promotionnelles, ou en réfléchissant à la place de Crimson Bay dans les grands réseaux ferrés, autant dire dans la guerre opposant les Barons du Rail

 

LE GANG

 

Les PJ ont été créés par les joueurs en séance collective (via Roll20 et TeamSpeak, nous jouons en virtuel). Je vais me contenter d’un résumé très lapidaire – le cas échéant, je verrai ultérieurement s’il faudra en dire davantage.

 

Beatrice « Tricksy » Myers est une huckster. Elle a été élevée par ses parents musiciens dans un bordel, avec Danny et Rafaela, sans être elle-même prostituée. Toutefois, il y a quelques années de cela, elle a connu un terrible traumatisme en Oklahoma, suite à une attaque du Coyote qui l’avait contrainte à se retrouver enfermée dans un fort où l’on a abusé d’elle. Cette dramatique expérience lui a en même temps révélé tout son potentiel magique. Mais elle en est aussi ressortie un peu fêlée : elle est convaincue que les Barons du Rail implantent des sortes de « puces », comme elle les appelle, dans la tête des gens, pour les contrôler…

 

Danny, ou « La Chope », a un profil de bagarreur. Lui aussi a été élevé dans le même bordel que Beatrice et Rafaela, et sa stature en fait un videur de choix. Depuis, toutefois, ce brave homme a beaucoup bourlingué, cherchant du travail au petit bonheur la chance un peu partout dans l’Ouest étrange ; homme à tout faire, il a tout fait. Mais il est aussi porté sur la boisson, et totalement illettré. En début de partie, il est séparé des autres PJ.

 

Nicholas D. Wolfhound, « Trinité », ne passe pas inaperçu, dans son costume de prêtre rapiécé – surtout parce qu’il traîne toujours derrière lui une grande et lourde croix, Christina… dans laquelle il dissimule ses armes, avec lesquelles il entretient une relation fusionnelle – le Père, le Fils, et le Saint-Esprit ! Car Nicholas, s’il cite, plus ou moins bien, la Bible en permanence, n’est pas le pasteur qu’il prétend, mais un redoutable pistolero. Ses motivations sont mystérieuses – mais il a bien une Némésis, une sorte de chaman indien aux pouvoirs terrifiants : un jour où l’autre, il faudra bien qu’un des deux tue l’autre.

 

Rafaela Venegas de la Tore est une élue… mais depuis assez peu de temps. Elle a été élevée dans le même bordel que Beatrice et Danny, mais sa mère, une prostituée, a tout fait pour qu’elle ne connaisse pas le même sort – quitte à user d’une ruse déconcertante, en faisant passer sa fille pour un garçon. « Rafie », plus tard, a été engagée en tant que « valet » au service des Woodington, et plus particulièrement de Warren, qui avait grand besoin de ce qu’on s’occupe de lui, tâche à laquelle elle s’est attelée avec une maniaquerie caractéristique. Les deux ont finalement noué des liens particuliers… mais surtout après qu’une expérience du jeune savant (Rafie l’assistant également dans ce domaine) a mal tourné : la jeune femme n’a plus jamais été la même depuis l’explosion – elle a désormais des visions de la Vierge de Guadalupe, qui guide ses pas, la conduisant là où ses Miracles sont requis. Warren s’est attaché à ses pas, rongé par la culpabilité – pour lui, ces « visions » résultent d’un traumatisme lié à l’explosion… Pourtant, Rafie est véritablement une élue – pour qui le combat n’est jamais une solution.

 

Warren Woodington a un profil de savant fou. Issu d’une bonne famille de l’Est, le jeune homme n’est guère pragmatique, ni très à l’aise en société – l’assistance de Rafie était doublement bienvenue à cet égard. Mais c’est un scientifique brillant – et totalement irresponsable. Ses expériences autour de la roche fantôme, dans bien des champs différents, ont suscité des résultats divers, parfois très enthousiasmants – et au moins une grosse explosion, dont Rafie et lui-même ne sont sortis vivants que… par miracle ? Mais, si l’élue y a acquis la confiance de la Vierge de Guadalupe, Warren, lui, a depuis une relation étrange avec les deux bras mécaniques de son harnais dorsal, qu’il appelle Roselyne et Hippolyte ; il leur parle… et, des fois, il a l’impression qu’ils prennent des initiatives d’eux-mêmes !

 

Allez, c’est parti…

 

I : L’ARRIVÉE À CRIMSON BAY

 

[I-1 : Rafaela, Beatrice : Gamblin’ Joe Wallace] Au fil de leurs pérégrinations, les PJ ont tous entendu parler de la ville de Crimson Bay – pour des raisons éventuellement variées, c’est l’endroit dont on parle. Partout. Il ne fallait plus grand-chose, dès lors, pour les inciter à s’y rendre – une vision de Rafie, indiquant qu’il y avait là-bas quelque chose de très, très louche à prendre en compte, sans plus de précisions (elle a déjà eu ce genre de visions, qui se sont toujours avérées fondées par le passé), ou le désir de Beatrice de se renflouer à l’occasion du grand tournoi de poker organisé par le maire de la ville, Gamblin’ Joe Wallace, avec une récompense hors du commun (même si elle n’a même pas de quoi s’inscrire !), ont achevé de les convaincre qu’il fallait s’y rendre.

 

[I-2 : Rafaela, Warren, Nicholas, Beatrice : Danny] Le voyage prend du temps, mais le groupe (hors Danny, qui n’est pas encore entré en scène), habitué à ce genre de périples parfois très longs, dispose d’une sorte de petite diligence, très simple, que Rafie conduit, et qui abrite Warren et Nicholas (lequel se considère endetté à l’égard du savant fou et de l’élue) ; Beatrice a son propre cheval (ainsi que Danny de son côté).

 

[I-3 : Warren] À l’approche de la ville, le tableau que leurs interlocuteurs avaient fait aux personnages se confirme en tous points. La ville est relativement petite (entre 700 et 1000 habitants à vue de nez), et visiblement très récente, la ville-champignon typique, mais remarquablement active et très bien équipée. L’usine de munitions, à l’extérieur de la ville, au nord, attire l’attention de Warren, qui remarque aussi qu’une autre fumée s’élève cette fois de la ville même, vers le nord-est, évoquant une autre usine de bonne taille. Les rues – ou en tout cas la rue principale – sont bondées, avec un trafic important de piétons, de cavaliers et de véhicules, tout particulièrement ceux qui font la navette entre l’usine de munitions, la gare et le port, un peu excentré à l’ouest.

 

[I-4 : Rafaela : Tom Jenkins ; Gamblin’ Joe Wallace, les Jansen] Il leur faut s’installer, avant toute chose – même si Beatrice, au fait de la réputation de « paternalisme » de Gamblin’ Joe Wallace, qui aime rencontrer en personne les nouveaux venus dans sa ville, a hâte d’aller à sa rencontre, ce qu’il lui faudra de toute façon faire pour s’inscrire au tournoi de poker, qui doit débuter dans une dizaine de jours. Les personnages suivent les indications des passants, et se rendent à l’atelier (conséquent) du maréchal-ferrant Tom Jenkins, pour y laisser diligence et chevaux en de bonnes mains. Un gamin qui fait office d’apprenti renseigne les PJ sur les possibilités de logement – mais en recommandant tout particulièrement (il y a de toute évidence un intérêt…) le Washington, l’hôtel des Jansen, juste à côté de l’atelier ; le Gold Digger, où aura lieu le tournoi de poker, est également envisageable, mais bien plus cher, et la pension n’intègre pas les repas. Rafie se décide donc (et les autres avec : c’est elle qui gère ce genre de choses) pour le Washington.

II : RETROUVAILLES AU WASHINGTON

 

[II-1 : Beatrice, Rafaela, Danny] Une grosse surprise en pénétrant dans l’hôtel : parmi les clients engloutissant leur déjeuner dans la salle de restaurant, Beatrice et Rafie repèrent un homme… qui ressemble beaucoup à leur copain d’enfance Danny ! Sans vraie certitude cependant – et, toujours très sérieuse, Rafie entend d’abord s’occuper de la réservation des chambres : les éventuelles retrouvailles, ce sera pour plus tard.

 

[II-2 : Danny : Russell Drent] Il s’agit bien de Danny – qui, quant à lui, n’a pas encore fait attention à elles. Il a été attiré en ville par les opportunités de travail, dont une auprès du shérif Russell Drent, il a un entretien de prévu dans l’après-midi ; cela fait quelques jours qu’il est arrivé en ville, où il a déjà tâté le terrain en prenant quelques solides cuites au passage – il avait mis un petit pécule de côté, qu’il entame progressivement, avec une certaine insouciance ; en fait, il est plus en fonds que les autres…

 

[II-3 : Rafaela : Mr Jansen, Danny] Rafie s’occupe donc des chambres – subissant le baratin commercial de Mr Jansen, qui loue notamment la cuisine de son épouse. Rafie essaye cependant de négocier le prix de leur séjour, et l’hôtelier se crispe aussitôt, davantage suspicieux – d’autant qu’il fait davantage attention à ses clients potentiels... et à leur allure parfois bien étrange. Mais Rafaela ne fait pas de manières, réserve trois chambres pour la semaine en pension complète, et paye un acompte conséquent (Danny avait déjà sa chambre en pension complète).

 

[II-4 : Warren : Mr Jansen ; Mr Fong] Warren en profite pour demander à Mr Jansen à quoi correspond cette fumée d’usine qu’il a aperçue en arrivant : ce sont les Chinois ! Non, non, pas une fumerie d’opium, quand même – même s’il y en a… C’est la blanchisserie de Mr Fong – qui, oui, tourne comme une usine, à toute heure du jour ou de la nuit ; faut dire, elle s’occupe des effets de tout le personnel de l’usine de munitions… Mais bon : mieux vaut ne pas traîner par là-bas… C’est chez les Chinois…

 

[II-5 : Beatrice, Rafaela, Danny, Warren, Nicholas] Mais c’est donc l’heure des retrouvailles entre Beatrice, Rafaela et Danny. C’est Beatrice qui prend l’initiative – en payant d’office une bière à son vieux compagnon, tout éberlué, et qui ne reconnaît d’abord pas sa vieille amie. Mais ça lui revient, et il est ravi ! Et expansif : ses démonstrations de joie attirent les regards interloqués des clients du restaurant… Ils échangent leurs souvenirs – avec une certaine pudeur pour les moments les plus dramatiques. Rafie les rejoint à son tour (elle est très heureuse elle aussi), ainsi que Warren et NicholasBeatrice fait les présentations (et Warren, d’abord sceptique au regard de la mise de Danny, se souviendra très longtemps de la poignée de main virile du bagarreur…).

 

[II-6 : Danny, Beatrice : Mr Jansen ; Tom Jenkins] En quête de travail (Danny a toutefois parlé aux autres de son entretien avec le shérif un peu plus tard), Beatrice, qui avait déjà proposé ses services à Tom Jenkins (sans vrai résultat), offre à Mr Jansen de travailler comme serveuse au Washington – mais l’aubergiste a l’air un peu sceptique (voire sarcastique…) quant à ses qualifications ; mais peut-être, il va en parler à sa femme…

 

[II-7 : Warren, Danny, Nicholas : Gamblin’ Joe Wallace, Russell Drent] Warren s’est posé des questions du même ordre : peut-être pourrait-il offrir ses services d’ingénieur à Gamblin’ Joe Wallace, pour son usine de munitions ? Wallace sera présent lors de l’entretien de Danny avec le shérif Russell Drent, visiblement en quête d’adjoints, au moins à titre temporaire ; que Warren l’accompagne, il en profitera ! Nicholas va se joindre à eux – tout le monde, en fait…

 

[II-8 : Rafaela] Quant à Rafaela, elle songe à faire le tour des barbiers de la ville, elle se débrouille très bien avec des ciseaux…

 

 

 

[II-9 : Danny, Nicholas : Russell Drent, Gamblin’ Joe Wallace] Mais tous se rendront au Gold Digger pour voir Drent et Wallace ; Danny et Nicholas, dont ce n’est pas forcément dans les habitudes, prennent soin de leur personne, en profitant d’un bon bain et en rectifiant leur mise, avant de se rendre à l’entretien d’embauche, qui sera tout autant la rencontre avec le maire de la ville, lequel apprécie notoirement de pouvoir appeler par leur nom tous ses concitoyens.

 

III : ENTRETIEN D’EMBAUCHE AU GOLD DIGGER

 

[III-1 : Nicholas, Danny] Le Washington est un établissement tout ce qu’il y a de respectable, mais le Gold Digger s’affiche clairement comme constituant la classe au-dessus. Sa luxueuse devanture noire ornée de dorures, à l’anglaise, est pour le moins surprenante, dans une ville pareille. Alors que les PJ sont sur le point de pénétrer à l’intérieur, trois hommes costauds sortent assez précipitamment et l’air mal à l’aise ; ils se dévisagent en chuchotant, et Nicholas comprend leurs paroles : « Pas question de bosser pour ces trois tarés… » Ils ne s’attardent pas. Nicholas, suspicieux, transmet à Rafie, qui transmet à Danny : le job a l’air louche…

 

[III-2 : Nicholas, Danny : Russell Drent, Gamblin’ Joe Wallace] Quand les PJ rentrent dans le saloon, le silence se fait ; il y a foule, et on les dévisage – surtout Nicholas avec sa croix. Mais le regard des PJ est attiré, surtout, par une première table, tout prêt, avec trois chaises de libres : en face, assis, Danny reconnaît le shérif Russell Drent, ainsi que Gamblin’ Joe Wallace, qui reste quant à lui debout, un peu en arrière. À une autre table un peu plus à l’écart sont assis trois hommes de forte carrure… et plus hideux les uns que les autres – en d’autres circonstances, on parlerait d’un air de famille, mais d’une famille lourdement consanguine…

 

[III-3 : Danny, Warren : Russell Drent, Gamblin’ Joe Wallace ; Darius Hellstromme] L’activité reprend bientôt. Danny s’approche de Drent et Wallace, les salue, et prend place devant eux – Wallace l’appelle par son prénom. Il s’enquiert de ses compagnons, leur souhaitant la bienvenue, tout en faisant (comme tout le monde à Crimson Bay) l’éloge de sa ville. Warren identifie aussitôt en lui un homme de la côte Est, mais qui a su s’adapter à l’Ouest ; sans absolument rien de snob, il a quelque chose d’un self-made-man, franc du collier et autoritaire, ouvert aux autres cependant (mais sans doute sévère, s’il a un abord souriant). Cela met le savant fou en confiance, qui se présente comme un ingénieur. La conversation enjouée de Wallace s’adapte aussitôt à son interlocuteur – l’usine, les machines, le réseau ferré… Warren est enchanté ! Qui tend aussitôt son diplôme d’ingénieur au maire. Celui-ci y jette un œil – mais quand la conversation dérive sur les emplois de la roche fantôme, Wallace se montre plus réservé ; il se méfie des Hellstromme et compagnie… mais il n’ira pas contre la marche du progrès ! Cependant, la prospection n'a (pour l'heure ?) rien donné dans la région de Crimson Bay...

 

[III-4 : Nicholas, Rafaela, Beatrice : Gamblin’ Joe Wallace, Russell Drent] Mais Wallace ne peut pas consacrer beaucoup de temps à chacun, il passe à Nicholas, puis Rafie (il semble hésiter à dire « Monsieur » ou « Madame »…), enfin à Beatrice – qu’il détaille, un peu hésitant. Elle prend les devants, et parle aussitôt du tournoi de poker. Drent, jusqu’alors mutique, prend à son tour la parole : « Vous êtes une joueuse professionnelle ? » Il appuie visiblement sur le terme, et la fixe d’une manière assez désagréable…

 

[III-5 : Danny, Rafaela : Russell Drent, les cousins Sannington, Gamblin’ Joe Wallace] Danny s’est assis – d’autres sont-ils intéressés pour ce travail d’adjoint ? Il y a deux autres places… Rafie s’assied à son tour. Les autres se rendent à une table à côté. Drent explique le boulot : le tournoi va attirer beaucoup de monde ; la ville est sûre, et il a déjà des adjoints en nombre, mais il lui faut prendre les devants, car il y a beaucoup de choses à protéger à Crimson Bay. Il offre aux PJ de s’occuper d’une petite affaire qui l’ennuie, mais pour laquelle il ne peut pas se permettre de détacher des effectifs « officiels ». S’ils s’en tirent bien, ils pourront être faits adjoints, au moins le temps du tournoi, éventuellement au-delà si ça leur dit. L’affaire porte sur les cousins Sannington (les trois hommes répugnants, qu’il désigne d’un bref mouvement de la tête) ; des types bizarres… mais importants : ils tiennent le seul grand ranch des environs, et du coup assurent presque à eux seuls l’approvisionnement en viande de Crimson Bay – sinon, il faut passer par la gare ou le port, c’est de suite autre chose… Or ils ont un problème : trois de leurs bêtes sont mortes, dans des circonstances un peu étranges – il s’agit donc d’identifier la raison de ces pertes, et d’y mettre un terme. Wallace intervient : un des intérêts de sa ville, c’est que l’on ne s’attarde pas outre-mesure sur le… passé... des résidents ; à Crimson Bay, tout recommence ! Puis il se retire en arrière à nouveau. La paye est bonne – mais fonction de comment l’affaire sera réglée ; ceci outre la possibilité de devenir adjoints. Danny et Rafie (qui se demande s’il n’y a pas là un lien avec sa vision) acceptent le job. Il est un peu tard, Drent leur suggère de se rendre à la ferme des Sannington le lendemain matin.

 

[III-6 : Rafaela : les cousins Sannington] Rafie seule se rend à la table des cousins Sannington, se présente, et explique le contrat conclu avec le shérif. Ils se consultent, puis : que les enquêteurs se rendent chez eux vers 10 h – après, ils ont des trucs à faire en ville. Leur ferme se situe à l’est – ils la trouveront facilement ; en fait, ils sont sans doute passé non loin en arrivant à Crimson Bay.

 

[III-7 : Danny, Warren, Beatrice, Nicholas] Danny explique aux autres PJ l’affaire ; Warren, même si c’est à titre officieux, offre de les accompagner – Beatrice et Nicholas font de même. Danny leur fait remarquer, perplexe, qu’ils ne seront du coup pas payés, mais bon…

 

 

 

IV : AU SERVICE DE NOTRE SEIGNEUR JÉSUS-CHRIST

 

[IV-1 : Rafaela, Nicholas : Gamblin’ Joe Wallace, Denis O’Hara] Rafie et Nicholas considèrent de leur devoir de rendre au plus tôt une petite visite à l’église de Crimson Bay – très récente, et construite à l’initiative de Gamblin’ Joe Wallace, qui considérait qu’il était bien temps que sa ville dispose d’un lieu de culte. Son desservant est le père Denis O’Hara, visiblement très apprécié de ses ouailles – un Irlandais expansif et passablement rougeaud, d’un naturel joyeux et qui ne dit jamais non à un petit verre.

 

[IV-2 : Nicholas : Denis O’Hara ; Gamblin’ Joe Wallace] Des enfants jouent dans un petit parc devant l’église, surveillés par leurs mères qui échangent en même temps des potins. À l’intérieur, la décoration est sobre mais de bon goût. Le père Denis O’Hara les accueille avec un grand sourire – et l’air déjà un peu imbibé. Il accueille ses nouveaux paroissiens avec enthousiasme – donnant de vigoureuses tapes amicales dans le dos de Nicholas. Blagueur, le prêtre demande à ce dernier s’il compte lui prendre « son job », mais ce n’est pas le cas ; toutefois, les deux se livrent à une petite joute de citations bibliques, authentiques, pointues même parfois, mais plus ou moins à propos… Nicholas a tout de même un abord plus sévère : le père O’Hara condamne assurément le péché, mais avec davantage de bonhomie et d’empathie. Il ne cesse de louer par ailleurs le maire Wallace, c’est grâce à lui qu’il y a cette église : « "Je vous le dis encore, il est plus facile à un chameau de passer par le trou d'une aiguille qu'à un riche d'entrer dans le royaume de Dieu." Mais ce bon Wallace, c’est ce riche-là ! »

 

[IV-3 : Rafaela : Denis O’Hara ; les cousins Sannington] Sa conversation avec « Rafael » est plus décontractée. Elle évoque les cousins Sannington – le père O’Hara relevant qu’ils ne viennent pas très souvent à ses services, ceux-là… Mais, non, ce n’est pas très charitable de sa part : ce sont surtout des gens qui n’ont pas de chance, au fond… Il ne sait rien de l’affaire concernant leur bétail.

 

[IV-4 : Rafaela, Nicholas ; Denis O’Hara] Rafie s’éloigne alors pour prier. Le père Denis O’Hara comptait aller boire un verre au Gold Digger : « Je suis prêtre, mais je suis aussi irlandais ! » Si le père Nicholas veut l’y accompagner… Ce n’est pas le cas ; plus tard, peut-être. Sinon, eh bien, la maison de Dieu est toujours ouverte à Ses fidèles… Mais avant de se retirer, le père O’Hara ne manque pas de remarquer la croix de Nicholas – lequel s’explique (en l’empêchant d’y toucher) : « Matthieu 10:38 : "Celui qui ne prend pas sa croix, et ne me suit pas, n'est pas digne de moi." » Le pasteur de Crimson Bay n’insiste pas : « Je ne vais pas vous accuser d’idolâtrie, on vient à peine de se rencontrer ! » Sur un nouvel éclat de rire et une nouvelle grande tape dans le dos de son « collègue », il quitte l’église, prenant la direction du Gold Digger.

 

[IV-5 : Rafaela, Nicholas : Denis O’Hara] Rafie et Nicholas, laissés seuls dans l’église, échangent leurs impressions : le père O’Hara est peut-être un peu trop dévot concernant le vin de messe… mais il a l’air d’un homme bon ; les enfants qui jouent devant l’église incitent Nicholas à lui accorder la confiance que mérite un bon prêtre. Tous deux prient avec application – pour leurs amis, la ville, le prêtre et son goût pour la boisson.

V : À L’ENSEIGNE DE LA PISSE D’OURS

 

[V-1 : Danny, Beatrice, Warren : Jeff Liston] Pendant ce temps, Danny, qui avait une petite soif, s’est rendu au Red Bear, un bouge davantage dans ses moyens que le Gold Digger, et y a traîné Beatrice et Warren (qui avait un peu lourdement réquisitionné du temps de Wallace, lequel a fini par lui dire d’aller faire un saut à l’usine un de ces jours ; il y est le matin, l’après-midi il gère ses affaires en ville). Le scientifique pied-tendre détonne particulièrement dans cet environnement : mauvaise bière à foison, odeurs qui traînent lourdement, parties de poker nerveuses et qui pourraient dégénérer pour un rien, grands éclats de voix et menaces « pour rire »… ou très sérieuses, coups de poing qui volent sans toujours prêter davantage à conséquence (mais faut voir…), ce genre de choses. Danny apprécie tout particulièrement, c’est son monde, quant à Warren il est venu par curiosité. Beatrice obtient que le patron, Jeff Liston, une montagne, à l’évidence un trappeur (le nom du saloon est éloquent, les nombreux massacres d’ours accrochés aux murs borgnes aussi), lui serve une bière drastiquement coupée à l’eau – une « version fillette »... qui suffira pourtant à le rendre « joyeux » !

 

[V-2 : Beatrice] Beatrice jette un œil aux parties de poker de la table à côté. Quand un joueur est finalement séché, sous les rires gras de ses compères, la huckster offre de prendre sa place – la tricheuse n’en fait pas trop, juste de quoi se renflouer un peu sans trop exciter la suspicion et la colère des autres joueurs ; qu’elle soit une femme n’est probablement pas sans incidence sur leur « calme » relatif – avec un autre, les coups auraient pu voler après quelques mises…

 

[V-3 : Warren, Danny, Beatrice : Rafaela] Warren et Danny font connaissance autour de leurs verres – échangeant leurs souvenirs et impressions, Rafaela constituant un bon prétexte, mais la conversation va bientôt au-delà (« Vraiment, Monsieur Danny ! Votre idée est excellente, de boire de la roche fantôme ! Il faudra nous livrer à cette expérience ! ») ; de temps à autre, Beatrice, depuis la table à côté, glisse un mot dans leur conversation – dont quelques remarques qui mettent les autres joueurs de poker un peu mal à l’aise, sur « les puces qui déconnent dans le cerveau des gens, et qui les font déconner »… Ce qui expliquerait le comportement « religieux » de Rafie ! Danny est vite largué par les délires des deux autres…

 

[V-4 : Warren, Danny, Beatrice : Jeff Liston] D’autant plus quand Warren lui présente Roselyne et Hippolyte (Danny croyait d’abord que Warren désignait ainsi ses parents). Quand le savant fou libère les bras mécaniques de son harnais, on le regarde très bizarrement dans tout le bouge – Liston ne le quitte dès lors plus de l’œil… Mais Beatrice calme le jeu : ce ne sont que des outils, rien à craindre. « Ce n’est qu’un cyclo-désassembleur d’intégrité structurelle », ajoute Warren pour rassurer tout le monde – ce qui ne rassure personne. Il est décidément très joyeux…

 

[V-5 : Danny : Shane Aterton, Jeff Liston] Entre alors dans le bar un type qui attire à nouveau sur lui tous les regards : c’est Shane Aterton, un adjoint du shérif, accompagné de deux subalternes ; Danny ne le sent pas depuis la première fois qu’il l’a vu… Aterton, avec son sourire de cheval caractéristique, salue Jeff Liston, qui n’a pas exactement l’air enchanté de le voir dans son saloon, mais le traite comme le client qu’il est. Les trois hommes s’installent à une table, en en faisant dégager le précédent occupant, complètement bourré et ensommeillé, qu’ils balancent dans la rue.

 

[V-6 : Warren, Danny : Shane Aterton] Warren a de toute façon d’autres préoccupations : il propose à Danny de faire un bras de fer avec Roselyne ! Le bagarreur croyait d’abord que « le moustique » se proposait lui-même pour un bras de fer, ce qui l’a fait exploser de rire. Sa machine, alors ? Mais il va le casser, son joujou ! Warren en doute : il est en acier fantôme… mais cela, personne en dehors de lui ne le sait, et il le garde pour lui. Sauf que Danny, qui a une sacrée expérience en la matière, prend Roselyne de vitesse et l’emporte en une seconde ! Le bagarreur est hilare, et Warren stupéfait… Pas de dégâts, cependant. L’assistance, incluant Aterton, n’a pas bien compris ce qui s’est passé…

 

[V-7 : Nicholas, Rafaela] Nicholas et Rafie les rejoignent – le premier attirant comme toujours l’attention ; mais, finalement, dans un endroit pareil, la robe de prêtre détonne sans doute, mais les gens sont venus pour boire, jouer et se battre – le reste, c’est pas leurs oignons. Mais les nouveaux venus sermonnent les buveurs – ils ont à faire le lendemain, il est bien temps de rentrer au Washington

 

[V-8 : Danny, Warren, Rafaela] Danny encaisse l’alcool, bien sûr ; mais pas Warren, même sa bière coupée… Il tangue dans les rues – et s’effondre bientôt pour vomir tout son saoul. Après quoi ils vont tous se coucher (Rafaela prenant tout de même le temps de rattraper la tenue de Warren).

 

VI : ENQUÊTE AU RANCH DES COUSINS SANNINGTON

 

[VI-1 : Nicholas : les cousins Sannington] Le lendemain, à l’heure prévue, et après s’être soigneusement préparé, les PJ se rendent au ranch des cousins Sannington, à quelques miles à l’est de la ville. La région est assez vallonnée, avec de nombreux bosquets – pas encore les grandes forêts typiques du Grand Nord-Ouest, mais c’est tout de même assez boisé. Un grillage sommaire entoure la propriété. Nicholas, en chemin, évalue le passage sur cette route : pas grand-chose à noter, simplement des traces de roues, toujours les mêmes. Au cœur du ranch, la maison des cousins Sannington ne paye pas de mine – elle paraît même petite, en comparaison avec l’immense grange, même très mal entretenue, qui se trouve à côté. Une charrette est prête à partir, dans la cour devant le logis – en mauvais état elle aussi, visiblement celle des cousins Sannington eux-mêmes, qui ont donc à faire en ville : elle correspond aux traces relevées par Nicholas. Personne ne sort pour les accueillir.

 

[VI-2 : Rafaela, Danny : les cousins Sannington] Rafie descend de la diligence, suivie par Danny, et va toquer à la porte de la ferme des cousins Sannington. L’un d’entre eux leur ouvre – impossible de dire lequel. Il explique, un peu laborieusement, que les cadavres des trois bêtes sont dans la grange, tout au fond. Ils doivent se rendre à Crimson Bay – que les PJ règlent le problème en leur absence. « Chuck, Bobby, on y va ! » Les deux autres suivent le premier (impossible de les différencier), ils montent tous à bord de leur charrette (sans chargement notable), et s’en vont sans un mot de plus – Rafie a à peine le temps de leur demander où ils ont trouvé les carcasses ; on lui donne des indications plus ou moins précises, dans les pâturages – ce sont trois endroits différents.

 

[VI-3 : Danny, Nicholas, Rafaela, Beatrice : les cousins Sannington] Danny s’est déjà dirigé vers la grange : pas besoin de voir les cadavres à l’intérieur, ça empeste. Warren n’a pas l’estomac assez solide pour affronter l’odeur, il préfère rester à l’extérieur. La grange est dans un état déplorable – les cousins Sannington sont censés y abriter leurs bêtes, par temps de pluie par exemple, mais ça n’est sans doute pas très efficace. Nicholas s’étonne en passant du peu de matériel qui y est entreposé – notamment au regard de la question de l’abattage des bêtes, puisque les Sannington sont supposés approvisionner Crimson Bay en viande : rien de la sorte ici ; ce qui intrigue également Rafie. Nicholas relève aussi que certains box, vides, sont visiblement destinés à accueillir des chevaux, ainsi qu’en témoignent les empreintes de fer, mais au nombre de cinq ou six – or la charrette des Sannington est un attelage à deux chevaux seulement.

 

[VI-4 : Nicholas, Beatrice] Il n’y a pas de bêtes (vivantes) à l’intérieur, mais il y a bien trois carcasses – récentes, mais ça pue quand même la charogne. Nicholas examine les dépouilles, sans spécialement les manipuler. Les trois bêtes ont toutes un grand trou, de la taille d’un poing, au niveau du ventre. Beatrice touche une des bêtes – faisant appel à son Pouvoir de Pressentiment. Elle n’en obtient qu’une vision presque abstraite, d’une vache isolée, qui commence à tanguer – puis une grande explosion se produit au niveau de son ventre – c’est clairement quelque chose qui sort de l’intérieur du corps ; Tricksy l’explique à ses camarades, et Nicholas est en mesure de le confirmer.

 

[VI-5 : Rafaela] Rafie sort de la grange, en quête d’une bête vivante. Elle veut faire appel à un Miracle d’Ami des bêtes – c’est plutôt destiné à contrôler les animaux, pas à « parler » avec eux, mais Rafie obtient tout de même, en étudiant les réactions de la vache, une direction approximative où elle refuse instinctivement de se rendre, du côté d’un bosquet situé au sud de la propriété. Elle le signale aux autres, et ils partent ensemble dans cette direction.

 

[VI-6 : Danny, Beatrice, Rafaela : les cousins Sannington] Danny, déjà étonné par ce que venait de faire Beatrice, ne comprend absolument rien à ce qu’a fait son autre vieille copine Rafaela… Elles ont changé... Mais il a relevé quelque chose qui a échappé aux autres – en raison de son expérience passée de cow-boy : les bêtes des Sannington portent des marques différentes… Tout indique que ce bétail, au moins en partie, a été volé.

 

À suivre…

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L'Appel de Cthulhu, de Lovecraft et Baranger

Publié le par Nébal

L'Appel de Cthulhu, de Lovecraft et Baranger

LOVECRAFT (Howard Phillips) et BARANGER (François), L’Appel de Cthulhu, [The Call of Cthulhu], une nouvelle de H.P. Lovecraft, illustrations de François Baranger, traduction [de l’anglais (États-Unis)] de Maxime Le Dain, préface de John Howe, Paris, Bragelonne, coll. Les Récits de Howard Phillips Lovecraft illustrés par François Baranger, [1926, 1928, 2012] 2017, [64 p.]

LE GRAND LOVECRAFT ILLUSTRÉ

 

Comme une confirmation (parue un peu avant) du contenu de Lovecraft au prisme de l’image : François Baranger, illustrateur qui avait peut-être surtout fait parler de lui (très diversement) en science-fictionnie pour son gros roman Dominium Mundi, a livré il y a peu une superbe interprétation de la plus célèbre des nouvelles du gentleman de Providence, « L’Appel de Cthulhu ».

 

Globalement, je ne suis pas très « beaux livres ». J’en ai peu dans ma bibliothèque, et rares sont les textes pour lesquels je suis près à débourser un peu plus de sous pour en acquérir une version joliment illustrée. Il y a bien quelques exceptions, et, clairement, au premier chef, Tolkien – ce qui entre en résonnance avec le présent volume, puisqu’il est préfacé par John Howe, un des plus fameux illustrateurs du philologue oxonien (avec Alan Lee et quelques autres, comme peut-être Ted Nasmith, dont j’avais apprécié Le Silmarillion). Tout récemment, par ailleurs, même si ça n’a pas été l’élément déterminant de mon implication dans le financement participatif, j’ai pu apprécier, avec un ravissement certain, les très beaux livres de « l’intégrale » de Clark Ashton Smith chez Mnémos, tandis qu’au format « beau livre » le Gotland de Nicolas Fructus et Thomas Day avait indéniablement de la gueule (sans même parler, un peu plus ancien mais toujours par Nicolas Fructus, de Kadath).

 

Mais justement, puisque je tourne visiblement autour : si j’ai lu et relu Lovecraft, je n’ai pas forcément eu le réflexe de le faire dans des éditions illustrées. Non que j’adhère à la thèse souvent avancée, et un peu trop légèrement à mon sens, de l’impossibilité supposée de représenter Lovecraft (thèse qui revient ici dans la préface de John Howe, bizarrement) : une nouvelle comme « L’Appel de Cthulhu », à vrai dire, incite à la représentation, même si elle a bel et bien un caractère de défi – simplement, pas tant au regard du thème de « l’indicible », ça se joue à un autre niveau. C’est seulement que ce que j’avais pu voir jusqu’à présent était plus (Breccia, Druillet…) ou moins enthousiasmant (en faisant la part des adaptations, car ce n'est certes pas tout à fait la même chose).

 

L’acquisition de cette version illustrée de L’Appel de Cthulhu n’avait donc rien d’une certitude fanique, me concernant – d’autant que, prompt à la dépense « au poids », réflexe certes idiot, je ne suis pas vraiment porté à mettre 25 € dans une nouvelle déjà lue. Ce prix, pourtant, n’a à l’évidence rien d’une escroquerie en l'espèce, je suppose même qu’on peut le trouver plutôt généreux, au regard du magnifique objet-livre, enrobé d’une belle jaquette. Car le travail accompli est admirable – et feuilleter un tantinet l’ouvrage incite déjà à la compulsion d’achat. Son format démesuré (je ne m’attendais pas à ça, ça a été une grosse surprise) y participe aussi – de manière très appropriée, puisque la démesure est sans doute au cœur du propos.

 

UNE NOUVELLE TOUJOURS AUSSI FHTAGN

 

Cette chronique, pour l’essentiel, va concerner le travail d’illustration effectué par François Baranger. J’ai régulièrement eu l’occasion de dire quelques mots de la nouvelle « L’Appel de Cthulhu » (le plus récemment, c’était dans ma bibliographie raisonnée en vingt-cinq titres figurant dans Lovecraft : au cœur du cauchemar), et ne me sens pas forcément d’y revenir une fois de plus, du moins pas maintenant.

 

Cela ne m’a pas empêché de relire cette nouvelle (ici dans la traduction de Maxime Le Dain). Oui, encore une fois. Et le bilan demeure : cette nouvelle est toujours aussi fhtagn ! Elle fait partie de ces rares textes que je peux lire et relire sans me lasser – mieux, que je trouve encore meilleurs à chaque relecture. C’est un immense chef-d’œuvre, d’une richesse admirable.

 

Ce qui n’exclut pas des aspects éventuellement critiquables : outre la question du racisme (j’y reviendrai brièvement, mais c’est bel et bien, des « grands textes » de Lovecraft, un de ceux où ce fâcheux trait de l’auteur s’exprime le plus ouvertement, sans aller jusqu’au « Cauchemar d’Innsmouth »), et celle encore plus bateau de son hyperadjectivite cyclopéenne et impie, je n’ai pu m’empêcher de vaguement pouffer au regard d’un procédé que j’avais certes déjà remarqué, hein, mais sur lequel je me suis davantage penché à l’occasion de cette relecture : la tendance du narrateur à dire « il ne faut surtout pas parler de tout ça, je n’aurais jamais dû le lire, je ne dois pas l’écrire, personne ne doit le faire, ne me lisez pas, je vais détruire ce manuscrit », etc., justement en écrivant ce rapport… Ce qui se retrouve ailleurs dans la bibliographie lovecraftienne (je suppose qu’on pourrait parler des Montagnes Hallucinées, où c’est peut-être un peu plus subtil), et constitue probablement un avatar, tout de même plus acceptable, de la pratique du journal intime rempli jusqu’à la toute dernière minute, quitte à coucher sur le papier ses délires terminaux avec une ponctuation malmenée (si je me souviens bien, Frank Belknap Long va plus loin encore dans « Les Chiens de Tindalos », avec son narrateur qui écrit son hurlement de terreur – une anticipation bien risible du « Castle of Aaaaarrrrrrggghhh » des Monty-Python…).

 

Mais c’est un détail. L’essentiel, c’est que cette nouvelle demeure toujours aussi forte, et unique, relecture après relecture, et qu’elle y gagne même toujours en intérêt. C’est ce qui fait les chefs-d’œuvre.

 

(Oh, en parlant de « détails », mais là c’est la mise en page qui est concernée : je renâcle souvent à la lecture en grand voire très grand format ; même le jeu de rôle, où c’est pratique courante, me pose des difficultés à cet égard – trop de texte en une seule page, avec des colonnes, je trouve souvent ça fatiguant, sans être en mesure de dire pourquoi… Mais ça n’a pas du tout été le cas ici : au-delà du plaisir des yeux tenant à la qualité des illustrations, la mise en page a su demeurer équilibrée pour que la lecture suive un rythme continu, très adapté à la progression des images, et très agréable en tant que tel. Je note aussi le jeu bien vu de l’article de journal représenté tel quel au tout début de la troisième partie de la nouvelle.)

 

AUTOUR DE LA NOUVELLE

 

Rapidement, mentionnons qu’il y a une sorte de très bref paratexte. Et tout d’abord une préface de John Howe, donc, un des plus fameux illustrateurs de Tolkien, notamment, et à vrai dire une star en son domaine – je suppose que François Baranger a dû frétiller, et il y avait de quoi, en obtenant pareil parrainage.

 

Ceci étant, le contenu même de cette préface est inégalement pertinent – John Howe semblant même avancer que Lovecraft n’a été que « peu » illustré. Ce qui est absurde : il l’a été énormément ! Mais rarement « bien »… Je vous renvoie à Lovecraft au prisme de l’image, une fois de plus – entre autres ; les amateurs de BD pourront aussi jeter un œil au Guide des comics lovecraftiens de Patrice Allart, par exemple.

 

Ceci étant, ce qui m’a le plus déstabilisé dans cette préface, même si vous pourrez trouver ça mesquin de ma part, c’est cette très déconcertante note de bas de page (de celles qui sont fatales, ça arrive…) expliquant que « L’Horreur surnaturelle dans la littérature », texte de 1927, est « non traduit en français »… Il existe à ma connaissance trois traductions françaises différentes d’Épouvante et surnaturel en littérature. Aheum. Bon, ce manque de sérieux ne semble pas affecter le reste du bouquin. Mais qui a commis cette note ? Je doute que le traducteur de la nouvelle, Maxime Le Dain, ait pu faire pareille bourde, il semble connaître sa matière… Bon, ça n’a rien de grave, mais voilà, quoi.

 

En parlant de notes : l’ouvrage se conclut sur une « Note de l’éditeur », un bref paragraphe un peu embarrassé portant sur le racisme de Lovecraft. Quand j’ai vu ça, j’ai d’abord haussé un sourcil, mais, au fond, ça n’a rien de bien problématique. À vrai dire, cette note a peut-être davantage de quoi faire hausser les sourcils dans ses protestations (relevant à mes yeux de l’évidence) de ce que l’on peut et doit toujours lire Lovecraft dans un monde où le racisme navrant de l’auteur jure et pas qu’un peu, que dans le constat un peu désabusé (et indéniable) de ce racisme. Mais OK. Si l’on y tient, ça me va. Peut-être même cela sera-t-il profitable à certains lecteurs, les novices surtout.

 

Au moins, ce n’est pas cette abomination, entrevue il y a quelque temps de cela sur Internet, d’un guignol américain ayant publié une édition de « The Call of Cthulhu » expurgée de son vocabulaire tendancieux – un délire puritain très américain, « F-word » et compagnie (enfin, plutôt « N-word », ici…), mais, surtout, une consternante démonstration de bêtise : ledit guignol croit-il vraiment que c’est le lexique de Lovecraft qui pose problème, au regard de la question de son racisme ? Tout particulièrement dans une nouvelle telle que « L’Appel de Cthulhu » ?! Ça, ça me sidère et ça m’énerve, ce révisionnisme idiot : on ne récrit pas, bordel. Qui plus est de manière aussi stupide. Heureusement, la « Note de l’éditeur », ici, ne va pas du tout dans ce sens – en fait, qu’elle se « cache » un peu en toute dernière page du volume m’a presque fait sourire, eh…

VOIR LA DÉMESURE

 

Mais venons-en à l’essentiel : les illustrations de François Baranger.

 

Le choix d’une nouvelle telle que « L’Appel de Cthulhu » a ses conséquences, au regard des principes d’illustration. Bien loin des textes qui mettent le plus en avant le concept d’indicible, comme « La Couleur tombée du ciel » ou, dans un autre registre, « La Musique d’Erich Zann », ou de ceux qui usent de divers procédés pour « cacher » le monstrueux, comme « Celui qui hantait les ténèbres », « L’Appel de Cthulhu » fait partie de ces récits (avec également, je suppose, d’autres choses comme Les Montagnes Hallucinées ou « Dans l’abîme du temps ») où Lovecraft montre, sans ambiguïtés. Ce n’est pas un hasard s’il y a tant de représentations picturales de Cthulhu lui-même (incomparablement plus que de tout autre Grand Ancien), et cela ne doit pas uniquement, je crois, à la célébrité de la nouvelle, envisagée de manière « abstraite » : si l’auteur use d’un certain nombre de procédés pour exprimer ce que sa représentation a de déconcertant (par exemple, la description en forme d’inventaire à la Prévert, à la fois dragon et pieuvre, etc., ou « l’anti-description » consistant à dire ce que la chose n’est pas plutôt que ce qu'elle est), il n’en reste pas moins que, dans la nouvelle, et à plusieurs reprises, on voit Cthulhu.

 

On le voit d’abord au travers d’objets d’art le figurant : le bas-relief de Wilcox, la statuette trouvée par Legrasse dans le bayou, celle enfin trouvée à bord du bateau fantôme ; c’est le procédé de l’ekphrasis (je vous renvoie à l'article de Denis Mellier dans le numéro 1044 d'Europe), dont la plus célèbre utilisation, chez Lovecraft, se trouve dans la nouvelle « Le Modèle de Pickman » (nouvelle d’ailleurs contemporaine de « L’Appel de Cthulhu », ce n’est probablement pas un hasard).

 

Mais, à la toute fin de la nouvelle, on voit directement Cthulhu… ou, plus exactement, Johansen et ses hommes le voient directement ; nous, nous ne le voyons qu’au travers du récit de Johansen, tel que le narrateur nous le rapporte – procédé de distanciation courant, et à vrai dire essentiel, dans cette nouvelle (dont l’emploi le plus vertigineux se trouve dans les rapports de Legrasse décrivant le Culte de Cthulhu à partir des informations que lui transmettent les adeptes de Louisiane, comme Castro).

 

Cependant, si Lovecraft nous montre Cthulhu, il insiste au moins dans une égale mesure sur son caractère résolument non humain, aliène. Peut-être pas, toutefois, avec autant d’audace que dans certains textes ultérieurs (« La Couleur tombée du ciel », Les Montagnes Hallucinées, « Dans l’abîme du temps ») : Cthulhu, d’une manière ou d’une autre, demeure largement anthropomorphe. Mais, dans le texte, il se singularise surtout par la démesure – et c’est le parti adopté par François Baranger dans ses illustrations, de manière très pertinente : il se montre ici fidèle à l’esprit de la nouvelle, et peut-être davantage que bien des représentations pourtant jugées « canoniques » de Cthulhu, mais autrement timides au regard des proportions. Le Cthulhu de François Baranger, comme celui de Lovecraft, fait des centaines de mètres de hauteur – et c’est ainsi, classiquement, en comparaison, que ressort l’insignifiance de l’humanité, réduite à la taille insectoïde : l’horreur cosmique peut donc s’exprimer ainsi, même avec une créature qui n’est pas aussi frontalement « inhumaine » que bien d’autres, ultérieures, du bestiaire lovecraftien. En fait, au-delà de Lovecraft, je tends à croire que François Baranger a pu piocher dans les kaijû eiga : une illustration prophétique montre d’ailleurs Cthulhu ravageant une mégalopole, tel un avatar apocalyptique de Godzilla. Pourtant, là encore, même les plus colossaux des kaijû font figure de nains au regard de la démesure de ce Cthulhu-là. Avouons par ailleurs que le très grand format du livre est particulièrement propice à ce genre d’effets d’échelle – le résultat est très convaincant.

 

Mais le caractère non humain de l’ensemble relève aussi d’un autre procédé, à savoir la figuration de R’lyeh – à maints égards bien plus problématique que celle de Cthulhu. Il y a ces « angles étranges » qui défient la description et la représentation. François Baranger, pour rendre cette (ces) dimension(s), a, je crois, eu recours à deux principes de figuration : la démesure, une fois de plus (le monolithe d’abord aperçu par les marins vaut bien Cthulhu lui-même à cet égard), et le choix d’angles de vue incongrus, avec des jeux de perspective déconcertants. Le résultat manque peut-être un peu d’audace, mais pas de pertinence – et produit assurément son effet, même s’il aurait peut-être été possible d’aller plus loin.

 

Notons enfin, corollaire de tout ce qui précède, l’emploi d’une palette connotée, qui privilégie, outre les ombres noires se fondant dans les angles des pages pour laisser de la place à l’écrit, à des teintes bleuâtres ou verdâtres qui conviennent aussi bien à la créature Cthulhu qu’à son environnement océanique, que François Baranger représente déchaîné et intimidant de par sa majesté infinie mais tourmentée, nouvel effet d’échelle achevant de dissoudre l’humanité dans le néant, via quelque maelstrom où plongera nécessairement la risible car minuscule barque où les rares survivants s’entassent dans le vain espoir d’échapper à l’inéluctable.

 

DES GRANDS ANCIENS ET DES HOMMES

 

Vous me direz peut-être que j’ai commencé par la fin, avec Cthulhu, R’lyeh, et l’océan déchaîné. C’est parfaitement exact, mais j’ai mes raisons : c’est là que les illustrations de François Baranger sont les plus saisissantes, et c’est aussi là qu’il s’attarde le plus, en raison d’une mise en page qui associe à chaque « planche » toujours un peu moins de texte, ce qui a pour double conséquence de multiplier les illustrations en modifiant le rythme de lecture, pour coller davantage à l’action. Et c’est très pertinent, très à propos. De la sorte, outre qu’il respecte les effets produits par le texte de Lovecraft, l’illustrateur, à la fois, se fait plaisir et nous fait plaisir…

 

Il se passe bien des choses d’ici-là, cependant – les deux premières parties de la nouvelle ne sont pas aussi spectaculaires que la troisième et dernière (à quelques exceptions près, j'y reviendrai), mais François Baranger ne les néglige bien sûr pas pour autant. Simplement, ces moments du récit mettent davantage l’accent sur les personnages humains, comme de juste. C’est – forcément ? – un peu moins enthousiasmant, car la sidération n'est pas de mise, mais ça demeure très bien fait.

 

Et quelques visions s’avèrent particulièrement saisissantes – je relèverais bien, par exemple, l’artiste hurlant dans son lit à l’asile, dans un dortoir où il souffre seul, un classique du genre, mais qui produit à n’en pas douter son effet, ou, plus inattendu, l’inspecteur Legrasse déboulant dans le congrès des archéologues, attirant les regards dans son costume hard-boiled (chapeau mou, imperméable, cigarette au bec et volutes de fumée) passablement anachronique (cette scène de flashback est supposée avoir lieu en 1908), mais finalement pertinent (et sans doute aussi amusant).

 

Cette scène, par ailleurs, est l’occasion de mentionner que les séquences « humaines » de cette édition illustrée de L’Appel de Cthulhu peuvent faire usage d’une palette de couleurs plus étendue, et comprenant des couleurs plus « chaudes » que les séquences maritimes et cthulhiennes : ici, par exemple, le jaune. Effet de contraste, dès lors, entre les moments « en retrait » où l’action est en pleine lumière, et ceux, comme le dortoir de l’asile, ou telle remise abritant de dangereuses archives, où la nuit, les ombres, les recoins inaccessibles, le froid même, envahissent la page avec un caractère bien autrement menaçant ; ceci dit, les couleurs chaudes du jour produisent nécessairement des ombres, où patientent par exemple quelques « métis » prêts à commettre un sale coup…

 

Mais, en fin de compte, là aussi, la démesure peut être de la partie. Une des scènes les plus fortes de cette version illustrée, mais à vrai dire aussi de la nouvelle « pure », est la cérémonie prétendument « vaudou » dans le bayou de Louisiane, à laquelle Legrasse et ses hommes de la police de la Nouvelle-Orléans entendent mettre un terme. L’action est ici « humaine », donc, mais envisagée par François Baranger avec une certaine distance qui met en valeur l’inquiétante folie païenne du rituel meurtrier. Par ailleurs, la progression des illustrations est là encore en parfaite adéquation avec le rythme du texte, et rapporter ce qu’il en est pourra peut-être en témoigner. Nous voyons d’abord les fourgons de policiers s’enfonçant dans la très menaçante végétation du bayou, tordue, pourtant éclairée par un lointain brasier au centre haut de l'image, brasier que l’on sait plus menaçant encore – illustration efficace, mais au prix éventuellement d’un nouvel anachronisme, qui passe peut-être moins bien que celui précédemment cité (les véhicules, vus de loin certes, me paraissent un peu trop modernes pour 1907 ?) ; ensuite, image plus connotée encore, mais bienvenue, nous voyons les policiers (sans visage du fait de la luminosité réduite) s’enfoncer dans ce qui, à ce stade, relève de la jungle la plus sauvage, percluse d’ombres inquiétantes et même hostiles ; enfin, contraste marqué et saisissant, nous voyons, de loin, et pourtant dans l’intégralité d’une double page heureusement grotesque, le brasier du sacrifice humain dans toute sa splendeur satanique, qui, à nouveau, réduit l’humanité à la plus sordide insignifiance – celle, matérialiste, de la simple viande morte offerte à des dieux qui n’en ont que faire, si même ils existent. C’est très fort, très efficace.  

 

VIVEMENT LA SUITE !

 

Jugement qui vaut donc pour l’ensemble de l’ouvrage. François Baranger a accompli un très beau travail, qui met superbement en valeur le génial texte de Lovecraft. Dans le champ si périlleux de l’illustration lovecraftienne, il a su faire preuve du talent et de la pertinence nécessaires pour se situer d’emblée tout en haut de la pyramide.

 

Or il semblerait que cet Appel de Cthulhu doive être suivre par d’autres titres – il est présenté comme faisant partie, déjà, d’une série ou collection intitulée « Les Récits de Howard Phillips Lovecraft illustrés par François Baranger » (ce qui a le mérite d’être clair). Je suis très emballé à l’idée de voir paraître d’autres volumes dans ce goût-là

 

Ou à vrai dire dans un autre goût tout autant ? Car il y a une multiplicité des registres lovecraftiens. L’Appel de Cthulhu joue donc de la monstration et de la démesure, mais je serais curieux de voir comment François Baranger se débrouillerait avec des textes plus ambigus à cet égard, voire jouant plus ouvertement de l’idée d’indicible – ce qui laisserait aussi du champ pour les récits oniriques des Contrées du Rêve, dans un genre presque diamétralement opposé.

 

Je ne sais pas ce que l’avenir et François Baranger nous réservent – mais je suis curieux, et j’ai un a priori plus que favorable, après l’éclatante réussite de cet Appel de Cthulhu.

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