Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Gunnm, t. 5 : Moissons vengeresses (édition originale), de Yukito Kishiro

Publié le par Nébal

Gunnm, t. 5 : Moissons vengeresses (édition originale), de Yukito Kishiro

KISHIRO Yukito, Gunnm, t. 5 : Moissons vengeresses (édition originale), [銃夢, Gannmu], traduction depuis le japonais [par] David Deleule, Grenoble, Glénat, coll. Manga Seinen, [1990-1995, 2014] 2017, 206 p.

A PU LA BABALLE !

 

Gunnm, t. 5 (« édition originale »). Le titre officiel est Moissons vengeresses, mais, en ce qui me concerne, ça aurait très bien pu être « Le Tome de la dernière chance », après le très pénible arc du motorball, qui, en s’étalant sur les tomes 3 et 4, avait peu ou prou anéanti à mes yeux tout ce qui faisait l’intérêt de la série dans ses très bons deux premiers tomes.

 

Je sais, tout le monde n’est pas de cet avis, vous trouverez plein de fans de l’arc du motorball sur le ouèbe, d’aucuns vous diront même que c’est ce qu’il y a de mieux dans cette BD (sérieux ?!), alors j’ai forcément tort...

 

Mais je m’en cogne un peu, en fait : pour moi, ça a constitué un moment au mieux médiocre, voire franchement mauvais, de la série, très fainéant sur le plan du scénario, en mode carrément automatique (un énième tournoi qui se passe du moindre fond), et, dans le tome 4 du moins, passablement fainéant aussi au plan du graphisme. Très déçu au sortir du tome précédent, donc, j’avais voulu laisser encore une chance – une dernière chance – à la série de Kishiro Yukito, en voulant bien envisager que le tome 5, pour la bonne et simple raison que « a pu la baballe », pourrait remonter le niveau. Enfin, ça n’était sans doute pas si difficile, au vu de la simili-catastrophe du tome 4… Disons plutôt : « pourrait remonter le niveau suffisamment pour que je m’y intéresse encore ».

 

Et vous savez quoi ?

 

Ben, globalement, c’est ce qui s’est passé. Ouf.

 

Alors on n’atteint probablement pas de nouveau les sommets (allez, oui, « les sommets ») des tomes 1 et 2 (sauf peut-être au plan du dessin ? C’est bien possible, en fait…), mais c’est tout de même incomparablement meilleur que les tomes 3 et (surtout) 4, de sinistre mémoire, et suffisamment bon du moins pour renouveler mon intérêt pour le manga culte.

 

Parce que MORT AU SPORT !

 

Aheum.

 

TOUT VA (BEAUCOUP TROP) BIEN

 

Je zappe (aha) le (très bref) prologue pour l’heure, il sera bien temps d’y revenir.

 

Kishiro Yukito s’autorise une ellipse… et nous reprenons donc deux ans plus tard – deux ans après l’épiphanie lourdingue de Gally jouant à la baballe avec le surfeur mystico-bourrin Jasugun. La charmante cyborg, cela dit, ne s’empresse pas de partir sur la piste de son mystérieux passé probablement martien… En fait, elle semble même avoir remisé la baston de côté – au point d’avoir laissé traîner son corps de Berserker dans un entrepôt, quelque part…

 

Le kif de Gally, maintenant, c’est la musique. De retour auprès d’Ido, et avec la souriante Shmila dans leurs valises tant qu’à faire, l’ex-étoile filante du motorball se réjouit de sa petite vie de famille dans ce bon vieux coin de Kuzutetsu – elle a repris ses habitudes au Kansas, le bar où traînent les hunter-warriors du coin et qu’elle avait fût un temps sauvé de la menace incarnée par Makaku ; mais c’est en tant que rock star qu’elle fait son grand come-back – ce qui est aussi débile que vous le supposez, mais aussi rigolo également –, en jouant du Yes (allons bon) au synthé pour sa horde de fans en transe.

 

Tout le monde sourit, tout le monde est gentil, tout va bien, tout va pour le mieux dans la meilleure des décharges.

 

Ce qui ne doit pas durer, hein ? À vrai dire, même dans cette atmosphère de sérénité totale, Ido a tout de même une vague inquiétude : lui se demande ce qu’il a bien pu advenir du corps de Berserker qu’il avait attribué à Gally, et qu’elle avait dû abandonner pour concourir au motorball – pour la jeune femme, c’est du passé, elle n’en a de toute façon plus besoin, mais notre cybernéticien, implicitement, devine qu’il pourrait y avoir là une menace : pareil outil de destruction ne devrait pas être laissé à qui veut bien le ramasser…

 

T’as bien raison, mon gars Ido.

 

ZAPAN, OU LE RETOUR DE LA VENGEANCE… DEUX FOIS

 

Car une fâcheuse association va mettre un terme aux jours heureux et même idylliques de ce qui est donc devenu une (plus ou moins) petite famille.

 

Et là, flashback – enfin, dans ce compte rendu, mais c’est en fait sur ceci que s’ouvre ce tome 5. Retour, donc, deux ans en arrière, au moment même où Gally affronte Jasugun sur la piste du motorball. Triste hasard, parmi les téléspectateurs de l’événement, figure un gros con qui se rappelle à notre mauvais souvenir : Zapan, le hunter-warrior plus qu’arrogant, que Gally avait continuellement humilié au fil des deux premiers tomes. Le gros con semble néanmoins avoir eu l’ambition de chercher la rédemption : figurez-vous qu’il officie maintenant dans une sorte de soupe populaire ! Zapan qui aide les gens ? Allons bon. Il faut dire qu’il a bien une bonne raison de le faire : la belle à croquer Sara, sa compagne, tellement aimable que ça pourra pas durer.

 

Ben oui : Zapan, qui ne s’est jamais remis de son humiliation par Gally, craque à la seule évocation de son nom lors de la retransmission de la course/baston… et, c’est bien malvenu, il décapite par mégarde la gentille Sara. Mais C’EST LA FAUTE À GALLY, D’ABORD !

 

Comme de juste.

 

Deux ans plus tard… Oui, il est un peu lent à l’allumage, le gazier. Mais il compte bien se venger… Enfin, s’il « compte » quelque chose, parce que, autant le dire, il a pété un (putain de gros) fusible, au point de se muer en une sorte de serial killer (TAN ! et RIP au passage), trimballant partout dans un bocal la tête de la pauvre Sara ; et l’ex-hunter-warrior de voir sa (très vilaine) tête mise à prix, à charge pour ses anciens collègues de mettre fin à ses exactions contre une bonne somme de caillasse. Gally ne joue plus à la chasseuse de primes, la guitare synthé c’est tellement plus fun (et futuriste), mais elle aura bien son rôle à jouer dans cette affaire, au côté d’un hunter-warrior inédit, moustache fournie et cabots obéissants, qui a son idée de ce qui doit être fait et pour de très bonnes raisons. Vous savez très bien comment ça va se finir : humiliation de Zapan le retour, et…

 

Mort du gros con.

 

Vraiment ?

 

THE COMING OF DESTY NOVA

 

C’est qu’il y a un sushi – le deuxième membre de la fâcheuse association que j’évoquais plus haut… Le bonhomme dont on n’avait guère jusqu’alors eu que d’inquiétants aperçus çà et là, le type dans l’ombre, toujours là où il ne fallait pas – disons-le : l’esquisse du Vrai Méchant Ultime de la série ? Du moins est-ce ainsi qu’on était alors porté à l’envisager.

 

Un certain Desty Nova – qui fait véritablement son apparition dans la BD dans ce tome 5.

 

De lui, nous savons qu’il est un scientifique et un « docteur » de talent, en fait probablement de taille à rivaliser avec Ido, voire à le surpasser – et, comme notre aimable camarade cybernéticien, nous supposons qu’il vient de Zalem… Ce qu’il fait à Kuzutetsu ? Eh bien, des expériences, sans doute…

 

Des expériences qui peuvent s’avérer très dangereuses – parce que c’est lui le bonhomme qui a hérité du corps de Berserker de Gally.

 

Et du cerveau de feu Zapan…

 

Desty Nova est à peu près tout ce qu’on pouvait supposer, en pire. Il est totalement cintré. En témoigne bien sûr la « justification » de ses expériences : le scientifique dit vouloir « maîtriser le karma », ce qui nous renvoie sans doute à la mysticaillerie dont Kishiro Yukito, comme bien d’autres j’imagine, ne semble pas pouvoir faire l’économie dans son manga de SF-action. Ça vaut ce que ça vaut… J’imagine toutefois que l’outrance du personnage quand il fait cette révélation joue plutôt en sa faveur, en fait : c’est tellement tordu, voire objectivement ridicule (surtout dans la mise en scène qui en fait délibérément des caisses), qu’il n’y a qu’un savant fou dans son genre pour bosser sur un truc pareil.

 

D’une certaine manière, cela participe de l’outrance de ce cinquième tome, qui en rajoute en permanence, avec autant de personnages « bigger than death » qui font des choses absolument folles – mais d’une folie amusante, à la différence des automatismes fainéants du motorball. La démesure de Desty Nova est dès lors sans doute bienvenue – et probablement tout autant l’humour tordu qui l’environne sans cesse, jusques et y compris dans ses moments les plus terriblement menaçants : dégustation de flans et assistante-compagne SM-chaudasse du nom d’Eli au premier chef – c’est assurément débile, mais plutôt pertinent pour ce personnage.

 

Or Desty Nova n’a pas le monopole de la démesure – Zapan en Berserker, vous vous en doutez, ça vaut bien un Makaku, voire bien pire encore. En face, Gally qui ne s’est guère battue ces deux dernières années, c’est assez bien vu aussi, je suppose : amusant de la voir faire son kéké avec sa guitare synthé lors de ses chaleureuses retrouvailles avec Zapan, mais il faudrait au moins trois Lords of Synth (bon sang que j’adore ce truc…) pour mettre un terme à ses délires vengeurs et homicides, une fois qu’il a endossé le corps de Berserker de Gally – et peut-être bien à l’initiative dudit corps…

 

LE NIVEAU DU DESSIN REMONTE…

 

La qualité du récit n'est sans doute pas transcendante, mais c'est à l’appréciation de chacun. Pour ma part, j’ai bien aimé, voire plus que ça – du moins cela a-t-il (pour l’heure ?) chassé ce vilain arrière-goût que j’avais en bouche depuis ma lecture des tomes 3 et plus encore 4… Et non sans paradoxe, si ça se trouve, car l’action, dans ce tome 5, retrouve la démesure grotesque et réjouissante de la lutte contre Makaku dans le tome 1, démesure que le motorball aurait logiquement dû favoriser dans son principe même, à ceci près que la compétition, avec ses règles, venait en fait y apporter un sérieux bémol ; l’automatisme de ces épisodes, bien sûr, n’arrangeait rien à l’affaire…

 

Contraste, donc, avec l’action dans ce tome 5 – qui est, oui, démesurée. Ici, chaque coup de poing rase trois pâtés de maison, chose peut-être assez commune dans le manga d’action, mais qui rend très bien ici, parce que Kishiro Yukito, ai-je l’impression, y apporte bien plus de soin que dans les deux tomes précédents. Graphiquement, c’est incomparablement meilleur : le tome 4 m’avait vraiment effrayé à cet égard, tant il se montrait terne, même dans l’épisode du Gregory Cicuit qui était le moins mauvais, mais là, on retrouve au moins le niveau des deux premiers tomes, et j’ai même un peu le sentiment que cela va encore au-delà.

 

Surtout, la mise en scène d’un aspect à mes yeux essentiel de la BD est autrement convaincante : le techno-gore (disons) fait son grand retour (là où le motorball l’avait paradoxalement atténué), avec des personnages démembrés, éviscérés, décapités, mais qui continuent (parfois) de vivre et même de se battre – et, juste retour des choses, c’est cette fois Gally qui en fera tout particulièrement la démonstration, face à un Zapan hideux autant qu’intimidant, qui serait ridicule s’il n’était pas aussi dangereux. Irréprochable.

 

Mais c’est à tous points de vue que ce tome 5, graphiquement, se montre plus convaincant – l’action outrancière comme le character design (un atout de la BD que, là encore, le motorball avait inconcevablement passé à l’as) : Gally retrouve son charisme et son charme en délaissant ses postures de guerrière-sportive pour privilégier celles d’une rock star certes à la limite du ridicule (mais c’est amusant), Shmila aussi redevient davantage qu'une silhouette avantageuse en retrouvant son caractère horriblement sympathique, et peut-être faut-il même mentionner Eli (pourtant une caricature particulièrement débile, aucun doute à ce propos), ou la très éphémère mais marquante Sara, pour faire le tour des personnages féminins – on devrait d’ailleurs y inclure le garçon manqué qui fait la navette entre Desty Nova et Gally, un personnage très secondaire, dont je ne sais pas s’il aura une quelconque place dans la suite des opérations, mais qui, ici, me plait bien, avec ce qu’il comporte d’avatar de Yugo, (peut-être faussement) cynique et (assurément) débrouillard. La faune du Kansas est tout aussi aimable, de la petite et hyperactive Koyomi au vieux hunter-warrior Murdoch en papy idéal. En face, Desty Nova suinte la folie de laboratoire, Zapan défiguré la folie furieuse… Tout est excessif, et en même temps parfaitement à sa place.

 

Forcément, cette attention au graphisme participe en tant que telle de la narration, qui en bénéficie largement – en fait, pour le coup, les deux dimensions sont sans doute indissociables.

 

… ET CELUI DE LA BD AUSSI (OUF)

 

Du coup, le niveau global de la BD remonte sacrément. Je n’osais plus vraiment y croire, après les navrants deux tomes de l’arc du motorball, mais ce tome 5 nous ramène bel et bien à tout ce qui, pour moi, faisait l’intérêt des deux premiers tomes de Gunnm.

 

Je ne prétendrai pas que c’est aussi bon – mais sans l’exclure : au fond, je n’en sais rien, il faudrait que je reprenne tout ça pour que la comparaison fasse sens. Et sans doute le scénario n’a-t-il, pris avec du recul, pas forcément grand-chose de transcendant, loin de là, ou en tout cas de bien original. C’est même certain. Mais ça marche – ça marche à nouveau. Notamment parce que le dessin brille à nouveau.

 

C’était le tome de la dernière chance ? Eh bien, chance accordée : je lirai le tome 6 le moment venu. Avec, toujours, la crainte que Kishiro Yukito dérape à nouveau vers la facilité du motorball, mais aussi l’espoir qu’il livre bien ce que j’attends de lui depuis ma découverte enthousiaste de Gunnm quand j’étais ado : une chouette BD d’action SF, ultra fun, visuellement inventive, complètement dingue de par sa réjouissante outrance techno-gore, portée enfin par des personnages forts au character design irréprochable. On verra.

Voir les commentaires

Perfect Blue, de Satoshi Kon

Publié le par Nébal

Perfect Blue, de Satoshi Kon

Titre : Perfect Blue

Titre original : パーフェクトブルー, Pafekuto Buru

Réalisateur : Kon Satoshi

Année : 1997

Pays : Japon

Durée : 80 min.

Acteurs principaux (voix) : Iwao Junko (Mima), Matsumoto Rica (Rumi), Tsuji Shinpachi (Tadokoro), Ôkura Masaaki (Me-Mania)…

KON SATOSHI, TROISIÈME (OU PREMIÈRE)

 

Je poursuis ma découverte assurément bien tardive de l’œuvre de feu Kon Satoshi, grand maître, si éphémère, de l’animation nippone, qui a pas mal chamboulé les choses dans le domaine. J’avais commencé par son unique série, Paranoia Agent, qui m’avait fait de l’effet et c’est peu dire, et j’avais poursuivi avec Paprika, son dernier long-métrage, admirable adaptation d’un roman de Tsutsui Yasutaka (Kon Satoshi s’est toujours présenté comme un fan de l’auteur de Hell, pour citer un titre pas forcément si éloigné dans l’esprit, à défaut de La Traversée du temps, son œuvre la plus célèbre, mais très jeunesse, qui a toutefois débouché sur une autre remarquable « adaptation » animée, très libre, par Hosoda Mamoru). C’était sans doute prendre un peu les choses à l’envers, et il était bien temps de retourner aux débuts de la carrière du réalisateur, avec Perfect Blue, son premier long-métrage d’animation, en 1997 (le film est sorti en France deux ans plus tard).

 

Mais ce n’était pas tout à fait le début de la carrière de Kon Satoshi, en fait. Celui-ci avait commencé par être auteur de mangas, mais il avait aussi déjà travaillé dans le domaine de l’animation avant 1997, ayant en fait été pris sous son aile (et ça je n’en savais absolument rien) par Ôtomo Katsuhiro, le mythique auteur d’Akira, qui lui a régulièrement confié du travail, par exemple sur Roujin Z, etc. En fait, le rôle d’Ôtomo est essentiel ici, puisque le projet de Perfect Blue est largement de son fait : il a confié à Kon Satoshi l’adaptation du roman éponyme de Takeuchi Yoshikazu, et le réalisateur novice a ensuite seulement conçu son scénario en collaboration avec Murai Sadayuki. Une initiative bienvenue, assurément – car le projet collait en fait parfaitement aux envies de Kon Satoshi, réalisateur qui n’a jamais caché son admiration pour Philip K. Dick et ses jeux complexes sur la notion de réalité, ce dont, plus tard, Paranoia Agent et Paprika (au moins) témoigneraient encore.

 

Ceci étant, Perfect Blue ne se présente pas comme un film de science-fiction, mais comme un thriller. Ce qu’il est jusqu’au bout de la pellicule, mais avec tout de même une singularité admirable, et un brio narratif autant que visuel qui le hisse tout au sommet du genre ; en fait, à sa sortie, Perfect Blue a fait l’effet d’un vicieux coup de poing dans le bide, au point où on y a vu comme l’essence d’une « nouvelle animation japonaise ».

 

DE LA J-POP À L’ENFER (ENFIN, UN AUTRE ENFER, QUOI…)

 

L'histoire ? Mima est une chanteuse dans un trio J-Pop (horreur glauque) du nom de Cham. Aidoru, poupée érotisée par la force des choses, la jeune femme autour de la vingtaine a désormais envie de tourner la page : elle annonce en public qu’elle quitte le groupe (à l’espérance de vie de toute façon douteuse, après deux ans et demi de tubes guimauve à faire saigner les oreilles), et ce afin de devenir actrice. Pour l’heure, cependant, elle n’obtient guère qu’un très second rôle dans une série télé… Pas exactement de quoi devenir une star du petit ou du grand écran, et elle en a certainement conscience – ses agents aussi, qui se disputent sur la pertinence de ce choix de carrière : la maternelle Rumi, qui fut chanteuse elle aussi en son temps, est au mieux perplexe… Il est vrai que l’on incite la petite Mima à briser son image virginale (?) de chanteuse J-Pop pour percer dans le métier, que ce soit en tournant une scène de viol passablement graphique ou en posant nue pour tel magazine de charme...

 

Cette reconversion est en soi problématique, donc, mais les événements dégénèrent. Car les fans, ou du moins l’un d’entre eux, que l’on devine d’emblée être ce bonhomme au faciès monstrueux qui suit à la trace son idole, n’apprécient pas dans une égale mesure la décision de Mima de tourner la page Cham. Autour de la jeune femme, les menaces se muent vite en attentats, et les morts commencent à s’entasser.

 

Forcément, à tourner ainsi autour de Mima, ces meurtres semblent en fait l’accuser elle-même. Au point où la starlette se pose la question de sa responsabilité… de manière éventuellement très concrète. Car la réalité autour d’elle semble toujours moins palpable, tandis que sa santé mentale apparaît bien fragile : bientôt, distinguer ce qui est vraiment et ce qui n’est que fantasme devient peu ou prou impossible (pour l’héroïne, et tout autant pour le spectateur). Mima se noie dans une spirale hallucinée, où le temps lui-même semble la prendre à parti, et l'accuser de tous les maux !

 

‘CAUSE THIS IS THRILLER !

 

Ces derniers éléments, qui, à maints égards, constituent la substance du film, pourraient bel et bien tirer Perfect Blue vers la science-fiction notamment dickienne – ou éventuellement, pour ce que j’en sais, celle d’un Tsutsui Yasutaka, une dizaine d’années seulement avant Paprika, l’ultime réalisation de Kon Satoshi.

 

Cependant, la couleur (…) est vite donnée, qui affiche Perfect Blue en tant que thriller psychologique – en fait, le réalisateur s’en amuse : très tôt dans le film, nous voyons des fans de Cham (pas les plus tendres pour Mima, suite à sa décision de lâcher le trio J-Pop) déambuler dans une librairie, en se demandant « pourquoi les thrillers psychologiques japonais sont si mauvais »…

 

Perfect Blue n’est certainement pas « mauvais » ; en fait, il atteint à la quintessence du genre, muri et savamment exposé en même temps que détourné. Une dimension qui ressort du scénario, déjà : très honnêtement, et peut-être d’autant plus maintenant que vingt ans se sont écoulés depuis la sortie du film, l’histoire de Perfect Blue n’a rien de bien révolutionnaire – sa trame de thriller, en tant que telle, est limite convenue. Bien sûr, les jeux sur la réalité changent la donne, et c’est sans doute ce qui compte le plus. Cependant, même cette approche n’est pas forcément si audacieuse, et l’on pourrait sans peine avancer quelques titres qui opèrent plus ou moins de la sorte.

 

D’autant que ces titres, cinématographiques, sont aussi à avancer en tant que modèles (éventuellement à dépasser) sur un plan autrement fondamental : non pas l’histoire en elle-même, mais la manière de la raconter – ce qui inclut des procédés purement narratifs, mais aussi d’autres relevant bien davantage de la réalisation et de la mise en scène, et c’est à mon sens ici que Perfect Blue brille tout particulièrement. Des noms viennent aussitôt en tête – comme Brian De Palma (je dirais notamment pour Sisters, de manière assez frontale, mais aussi probablement Pulsions, voire Obsession), ou Dario Argento, du temps où il était brillant (Les Frissons de l’angoisse en tête, peut-être aussi d’autres films comme Le Chat à neuf queues ou L’Oiseau au plumage de cristal), le registre du giallo pouvant suggérer d’autres noms, éventuellement celui de Mario Bava, d’ailleurs. Mais tout ceci pointe au fond sur la même référence commune : Hitchcock – celui de Psychose, de Vertigo ou de Marnie, peut-être aussi Frenzy et d’autres titres de la mouvance la plus sombrement menaçante du maître de l’angoisse…

 

Il y a de tout cela, dans le thriller de Kon Satoshi, mais aussi bien d’autres choses (dans le registre du thriller ou au-delà), qui lui permettent de revendiquer farouchement sa singularité ; cependant, je crois qu’il faut garder derrière l’oreille l’idée d’un film qui brille avant tout, non pour son histoire (ou même plus largement son propos, à certains égards, mais avec tout de même d’éloquents contre-exemples), mais pour sa manière de la raconter.

CE QUI DEMEURE QUAND ON CESSE D’Y CROIRE (S’IL DEMEURE QUOI QUE CE SOIT)

 

En attendant, mais c’est lié, il faut tout de même revenir sur le caractère insaisissable de la réalité dans le film de Kon Satoshi, d’autant que c’est probablement là que réside la clef, ou du moins une clef, essentielle, de son œuvre, au-delà de ce seul premier long-métrage – même si mon impression est peut-être faussée par la persistance de ce thème au tout premier plan dans les deux seules autres réalisations de Kon Satoshi que j’ai vues, Paranoia Agent et Paprika, donc.

 

Si l’on reprend la fameuse définition de Philip K. Dick, voulant que « la réalité est ce qui demeure quand on cesse d’y croire », on perçoit bien toute la difficulté soulevée par ce thème dans Perfect Blue – car il n’est pas dit qu’il y demeure quoi que ce soit en définitive. Impression d’une certaine manière renforcée par les ultimes twists du métrage, dans leur composante thriller : il s’agit bien d’apporter une conclusion à l’histoire, et même, chose horrible, une conclusion en forme d’explication plausible – et éventuellement un peu banale, à la limite en fait de la déception, s’il fallait s’en tenir là… Seulement voilà : à ce stade, le spectateur, dressé par le réalisateur au fil de séquences remettant sans cesse en cause sa perception de la « réalité » (et, je suppose, interrogeant en même temps la pertinence de ce concept dans une œuvre s’affichant comme fiction, tout particulièrement dans un registre de film d’animation qui, en tant que tel, crie à chaque plan son irréalisme), le spectateur, donc… y croit plus ou moins. Et c’est probablement ce qui fait tout le sel de cette conclusion.

 

Car les dérapages de Mima ou du monde autour d’elle (?), auparavant, ont toujours un peu plus perturbé le spectateur et son appréhension du récit. Avec habileté, car Kon Satoshi joue avec lui et avec ses attentes : tantôt, le questionnement de la réalité ira dans le sens de ces dernières – mais, d’autres fois, il en prendra le contrepied avec une violence, une brusquerie, d’une radicalité telle qu’elles en deviennent physiquement palpables, et même douloureuses.

 

Le film prend soin, et d’autant plus à mesure qu’il a conditionné le public, ce qui demande un peu de temps (mais le timing est d’une extrême précision à cet égard), de cultiver l’ambiguïté, plutôt que les seuls rebondissements, qui auraient à force quelque chose d’un peu trop mécanique. La bascule entre réalité et fantasme est alors impossible, à l’encontre de la logique du twist, et l’incertitude du spectateur n’a plus rien à voir avec le sourire complice qu’il pouvait arborer lors de tel précédent retournement de situation, parce qu’il l’avait « prévu », ou de tel autre, parce que, bien au contraire, il devait admettre s’être fait posséder par un auteur forcément diabolique – et le genre exige qu’il le soit. Mais l’ambiguïté maintenue opère différemment : dans ces cas-là, le spectateur réclame d’une certaine manière une réponse, même « temporaire » (et à terme probablement « fausse », mais qu’importe), que lui refuse le réalisateur, qui bien au contraire fait mariner sa proie dans les tourments de l’indécision – une dimension qui me paraît essentielle dans les scènes les plus violentes du film, et notamment celles où la violence est largement d’ordre sexuel ; ainsi, surtout, de la scène où Mima actrice « joue » son viol : le questionnement de la réalité y passe par tant de degrés que c’en devient vertigineux, alors même que cette sensation oppressante entretient une relation plus qu’étrange avec le malaise ressenti par le spectateur devant la douleur obscène de la scène dans la scène (dans la scène)…

 

Sur un mode moins nauséeux, voire carrément ludique si ça se trouve, mais pas si éloigné pourtant, le film expose d’ailleurs la mécanique du twist et de ses procédés narratifs en « imposant » (mais pour un temps seulement) des grilles de lecture au spectateur, et là encore en jouant de ses attentes : par exemple, Mima est en fait morte – à la « Ce qui se passa sur le pont de Owl Creek » ou Ubik ; ou encore, Mima n’existe pas, seulement Yôko, qui n’est pas le personnage joué par Mima dans la série, mais la vraie jeune femme qui a suscité pour se protéger le fantasme Mima, et l’actrice jouant la psychiatre est en fait une vraie psychiatre, etc. Ce genre de choses... En fait, le moment Mima/Yôko représente un pic dans le questionnement de la réalité, au point, où, ai-je l’impression, le film choisit, et de manière radicale, de provoquer ainsi chez le spectateur un effet de saturation, voire d’overdose. « L’explication » ne convainc pas, alors qu’elle n’est « objectivement » pas moins bonne qu’une autre – c’est que le public, qui s’espérait malin à la hauteur du film (et qui, très épisodiquement ici, peut avoir l’impression que le métrage n’est au fond « pas si malin », impression sans doute vite démentie), doit alors admettre qu’au fond il ne sait absolument rien, et qu’il n’y a peut-être rien à savoir, a fortiori dans une œuvre de fiction qui, en définitive, si elle doit expliquer quoi que ce soit, le fera de toute façon sans lui demander son avis, et probablement sans que cela importe, au fond : une histoire de chat quantique, autant dire qu’elle ne peut se permettre d’exister que dans la mesure où la boîte est encore fermée ; le dénouement justifie peut-être l’histoire, il faudra bien trancher l’indécision, sans quoi elle ne ferait peut-être pas sens (c’est à débattre), mais c’est bien cette indécision qui séduit.

 

Tout ceci est très malin – mais pas forcément, donc, eu égard à la seule mécanique des twists, plutôt dans sa manière de l’exposer et de jouer avec les attentes du spectateur, au point où le jeu se mue insidieusement en un assaut frontal (et peut-être même un peu sadique ?) de ses convictions, de son intelligence, mais aussi de son ressenti.

 

MISE EN SCÈNE ET RÉALISATION : DU BON USAGE DU MÉDIUM

 

Tout ceci implique une mise en scène et une réalisation à la hauteur – et c’est peu dire qu’elles le sont.

 

Enfin, j’ai lu (rarement, ouf…) quelques retours chagrins sur la technique du film, hein… D’aucuns ont trouvé son animation « approximative », voire « bâclée »… Mais non, franchement, non. C’est un très beau travail, et on sent toute la minutie des auteurs, le soin presque maniaque que Kon Satoshi a apporté à son bébé.

 

Mais je vais dire un truc idiot à mon tour, tiens : Perfect Blue m’a d’autant plus bluffé que j’ai eu conscience, au fil même du visionnage, de la qualité extraordinaire de sa mise en scène et de sa réalisation – au point même où je me suis demandé si j’avais jamais vu quoi que ce soit du genre ailleurs, y compris chez les plus grands maîtres de l’animation nippone, les Miyazaki Hayao, les Takahata Isao, les Ôtomo Katsuhiro… C’est sans doute absurde : bien sûr, que les notions de réalisation et de mise en scène sont pertinentes quand on parle du Voyage de Chihiro ou de Princesse Mononoké, du Tombeau des lucioles ou de Pompoko, ou encore d’Akira… Pourtant, il y a quelque chose, ici…

 

Je crois que cela tient en partie du moins à un aspect du film qui a pu prêter à confusion, y compris me concernant. Dans une brève interview d’époque, en bonus du DVD, Kon Satoshi (visiblement guère à l’aise dans cet exercice médiatique, d’ailleurs…) est visiblement déconcerté, et même agacé ai-je l’impression, par une remarque de l’interviewer voulant que la réalisation de Perfect Blue évoque celle d’un film en prise de vue réelle. Quoi qu’en pense le réalisateur, je ne jetterai pas la pierre à l’interviewer, car j’ai eu très exactement ce sentiment en cours de visionnage… Il y a quelque chose, dans les mouvements des personnages notamment, qui m’a immédiatement saisi à cet égard, et qui, pour le coup, ne me paraît pas si fréquent dans les films d’animation. Une scène de meurtre notamment (celle du photographe) m’a interloqué, où les gestes du tueur comme de la victime sont rendus avec une précision rare, un degré de « réalisme » (mais c’est donc une notion à réévaluer globalement dans ce film…) jamais atteint ou peu s’en faut.

 

Cependant, je crois comprendre pourquoi Kon Satoshi ne se reconnaissait pas dans cette remarque – et le fait est que Perfect Blue, même avec cette approche du mouvement qui m’a paru très singulière, est bel et bien un dessin animé, entendre par-là qu’il use à plein, et avec une grande habileté narrative, et, tout autant, une indéniable maîtrise technique, des possibilités uniques offertes par ce médium. Sous cet angle, Perfect Blue n’est pas « réaliste », et à dessein (animé) (…) (pardon). Dans la construction des plans comme dans leur montage, dans les effets graphiques comme dans les procédés narratifs, il constitue un film d’animation mûrement réfléchi, et comme tel. Le résultat est admirable d’intelligence autant que de beauté… et de violence – mais ça, j’y reviendrai.

 

Bien sûr, cette approche est en fait indissociable du questionnement de la réalité au cœur du film : la narration n’est pas seulement affaire scénaristique, elle relève tout autant de la réalisation au sens le plus technique, voire matériel (ce qui inclut la qualité de l’animation, mais pas seulement), et de la mise en scène, au plan graphique (ou sonore, d’ailleurs – le bruitage et la musique ont leur part dans cette affaire, ce que la scène du meurtre dans le parking illustre à merveille) comme à celui de la direction d’acteurs. Ces différentes approches constituent un tout qui est le film – un tout dont on sent bien que le moindre aspect a suscité l’attention presque maniaque de l’auteur-démiurge. Le budget était assez serré, ai-je cru comprendre, mais le résultat n’en fait pas le moins du monde état : c’est admirable de bout en bout – irréprochable, disons-le.

TÔKYÔ 1997 : OTAKU, STALKERS ET POUPÉES ÉROTISÉES

 

Mais le film présente bien d’autres intérêts – et je suppose, mais peut-être avec un certain recul ? qu’il faut mentionner ici le regard qu’il porte sur le Japon de son temps, dont il capte une image, sinon l’essence ; il en a figé quelque chose, en tout cas, et constitue en tant que tel une forme de témoignage sociologique – plutôt sombre…

 

Le point de départ, ici – enfin, après un « faux départ » amusant autant que déstabilisant sous la forme d’un sentai joué en live (« C’est moins bien qu’à la télé… »), – le vrai point de départ, donc, est sans doute la J-Pop. Et là je dois avouer un sacré biais : je ne comprends pas. Je ne comprends rien à tout ça. Il y a visiblement des fans (chez mes jeunes collègues japonisants c’est assez flagrant), et ça me dépasse. En tant que tel, je ne suis donc pas le mieux placé pour en parler…

 

(Bon, j’ai regardé une ou deux vidéos de Babymetal, OK, je le confesse, mais ne le répétez pas, c’était juste pour ne pas mourir inculte, voilà !)

 

Mais bon : la J-Pop. Mima, avec son groupe Cham, est tout ce que l’on est en droit d’attendre de ce genre de chose. Si les trois chanteuses et danseuses ont dans la vingtaine (elles tournent depuis deux ans et demi), elles jouent sur scène des personnages probablement plus jeunes, avec leurs robes improbables de sages poupées chantant niaisement l’amour ; elles sont fortement érotisées, bien sûr, et le culte que leur vouent leurs fans, des hommes plus ou moins jeunes, voire beaucoup moins, doit sans doute plus à leur plastique avantageuse et virginale et, paradoxe seulement en apparence, aux fantasmes plus ou moins avouables qu’elles entretiennent prestation après prestation, à l'extrême limite de l'excitation pédophile, qu’à la « qualité » de leur musique, soupe variétoche matinée de pénibles reliquats d’eurodance en voie de ringardisation rapide. Certes, cela reste de toute façon une affaire de mauvais goût.

 

Dans les premiers temps du film, d’ailleurs, un petit groupe de fans jouent presque autant le rôle de personnages point de vue que Mima elle-même – et ce sont des fans qui ont la dent dure pour la traîtresse (mais de toute façon, ce n’était pas celle qu’ils préféraient dans Cham, alors…). En contrepoint de ces exégètes, dignes en façade mais pas moins aiguillés par leurs hormones dans leurs passions « musicales », un second groupe de fans étonne encore davantage – des sortes de voyous, entre punks et racailles, dont on ne comprend tout simplement pas ce qu’ils foutent là (à part le bordel, bien sûr).

 

Lequel groupe de crétins a bientôt maille à partir avec un fan d’un autre ordre – l’incarnation, en fait, du TRVE fan, un personnage plus qu’inquiétant, dont les traits du visage sont horriblement défigurés, lui conférant un air monstrueux, quelque part entre la créature de Frankenstein et Quasimodo. Il est de tous les concerts, il achète tous les disques et tous les livres, il ne vit que par et pour Cham, non, par et pour Mima… Il est un otaku, même s’il sort en fait parfois de chez lui, mais seulement pour se rendre aux concerts de Cham et pour acheter les produits dérivés en lien avec le trio de jeunes filles.

 

Son caractère d’otaku est encore accentué dans une dimension du film dont j’avoue qu’elle m’a surpris : c’est que nous sommes alors en 1997, et Internet commence tout juste à se démocratiser… En fait, Mima ne sait absolument pas ce qu’est Internet, et pas davantage comment l’utiliser. Rumi le lui explique, quand Mima apprend qu’ « un fan » (nous savons très bien de qui il s’agit) a conçu un site intitulé « Chez Mima », et sur lequel il tient, à la première personne, le journal de la jeune femme, avec une précision inquiétante – le bonhomme est bien renseigné… Rien d’étonnant à cela : en fait d’otaku, il est peut-être plus encore un stalker – et le malaise s’installe (en jouant du thème classique du double, notamment, ce qui fait sens dans l'identification du fan avec son idole). Bien sûr, la situation devient plus préoccupante encore, quand le ton du journal de « Chez Mima » se met à critiquer les choix de carrière de la jeune femme… puis à se répandre en accusations contre les responsables de la série Double Bind (bien nommée), qui la « forcent » à jouer cette fameuse scène de viol incompatible avec la pureté virginale de l’aidoru, ou à réaliser ces odieuses photos dénudées qui, à mesure que le photographe s’excite, bave aux lèvres et goutte au front, prennent une tournure à la lisière de la pornographie !

 

Mais c’est justement un autre point, crucial, à mettre en avant. Au-delà du seul prétexte de la reconversion de la chanteuse en actrice, tout le film, via une Mima qui paraît pourtant bien naïve à cet égard, insiste sur son érotisation nécessaire et permanente, dans une société dont le machisme, même plus insidieux à ce stade, c’est frontal, lui impose toujours plus de compromissions en forme de chantages pervers. Pour devenir une starlette de la J-Pop, Mima se devait d’être jolie, et de savoir danser ; mais son image censément « pure » ne changeait rien au fait qu’elle était avant toute chose, pour son public, masculin, plus âgé, un objet de désir, une poupée génératrice de fantasmes éventuellement très salaces. L’hypocrisie de ce rôle ne fait guère de doute, mais abandonner la J-Pop pour le cinéma et la télévision n’améliore en rien les affaires de notre naïve héroïne – c’est simplement qu’on s’y montre un peu moins hypocrite, au fond… Pas moins cynique. La scène du viol ? Les photographies dénudées ? Mima se montre conciliante, voire volontaire, mais la certitude de ce qu’on les lui extorque ne fait guère de doute. C’est purement et simplement du chantage : elle veut être actrice ? Il faut alors qu’elle se salisse – c’est ce que l’on attend d’elle. Qu’importe si ses répliques sont limitées (on verra plus tard… peut-être…), ce que son public veut, qu’il l’admette ou s’en défende (le spectateur de Perfect Blue inclus), c’est la voir à poil, et/ou malmenée par un agresseur sur une scène de théâtre, elle-même la scène d’un film… Profond malaise, que la rixe au concert de Cham annonçait pourtant d’une certaine manière, mais qui prend alors une tout autre dimension.

 

Car la réification assumée de la starlette, sur scène ou à l’écran, et les chantages qu’on lui impose, dont le tournage de la scène de viol n’est finalement que la concrétisation au-delà du symbole (pas moins insoutenable), relèvent de cette ultime dimension du film que je compte envisager ici, et pas celle qui m’a le moins bluffé : sa violence ahurissante, y compris voire surtout quand elle relève de l’intime.

 

AVATARS DE LA VIOLENCE

 

Depuis que les dessins animés japonais se sont internationalisés et démocratisés, y compris, en France, via quelques « malentendus » au Club Dorothée, on n’a pas manqué de stigmatiser leur violence – réflexe, souvent, de pères la pudeur incapables d’intégrer que les dessins animés n’étaient pas en tant que tels destinés aux pitinenfants. Oh, cela ne signifiait certes pas que cette violence relevait purement du fantasme, et elle pouvait assurément constituer un argument de vente – remember l’élégante présentation des VHS Manga Vidéo avec Sepultura en fond sonore ?

 

Mais, sans aller jusque-là, la question de la violence se pose pour Perfect Blue – qui n’est certainement pas un dessin animé pour les enfants, faut-il le préciser… Reste que cette question est en fait essentielle à mes yeux, même si dans un tout autre registre, sans rien de putassier. Certes, il y a çà et là quelques éclats de gore, quelques giclées d’hémoglobine qui repeignent les murs ; et je connais un certain tournevis qui devrait vous hérisser les nerfs… Mais c’est somme toute très épisodique, et ce n’est pas vraiment de cela dont je parle. Et l’effet n’a pas grand-chose à voir avec du gore rigolo à force d’outrance.

 

Le fait est que la violence, dans Perfect Blue, est palpable, douloureuse, terrible, incomparablement plus que dans le tout-venant racoleur. Elle joue pour partie sur les codes du cinéma d’exploitation, j’imagine, mais elle les subvertit en même temps, en ce que les scènes les plus rudes sont intégrées à un niveau que je dirais intime : elles ne font certainement pas rire, et ne laissent pas non plus froid – un sacré risque chez qui s’enquille quantités de métrages du genre. Non : la violence, ici, est redoutable – les scènes violentes font mal au ventre, elles sont autant de coups de poings vicieux en plein dans les intestins, qui coupent le souffle et suscitent bientôt la nausée ; mais pas dans un registre d’exploitation, donc – le sentiment, c’est que la violence n’est jamais anodine.

 

D’une certaine manière, j’ai l’impression qu’elle s’accapare ici le qualificatif « psychologique » du genre thriller, pour en exprimer une dimension pas forcément si courante. La violence la plus palpable, ici, est intime – et c’est ce qui la rend si redoutable. C’est peut-être particulièrement vrai quand cette violence est d’ordre sexuel, ce qui se produit à plusieurs reprises dans le film, via Mima et ce qu’on attend d’elle (ce « on » renvoyant donc aussi au spectateur mâle lambda), autant dire l'obscénité la plus cracra.

 

La scène de viol simulé, dont j’avais déjà parlé plus haut, est probablement le moment clef dans cette approche. À s’en tenir à « l’objectivité » la plus plate, il n’y a pas de violence à proprement parler, l’agression est jouée en parfaite connaissance de cause, c’est de la comédie ; le spectateur le sait... mais il vient bientôt à en douter – et à en douter avec Mima elle-même, qui, à ce stade, n’a pas encore totalement décroché de la réalité, mais, a posteriori, cette scène constitue sans doute la bascule du film. Mais l’angoisse, ici, ne tient pas seulement à ce que le viol simulé pourrait devenir, plus ou moins insidieusement, un viol authentique (d'autant plus du fait de sa répétition, très cruelle !) ; cette crainte est terrible, ô combien, mais elle s’associe à un constat plus… intime, oui, de ce que la scène est de toute façon déjà une violence en tant que telle insupportable, inacceptable.

 

C’est là, à mon sens, que le film atteint en fait des niveaux de violence proprement ahurissants : il ne s’agit pas que de mutiler et tuer, on ne quantifie pas la violence en seaux d’hémoglobine ; si la violence est ici si redoutable, c’est parce qu’elle ne s’en tient pas à ses connotations les plus démonstratives et explicites – il peut y avoir violence sans que le sang ne coule, et c’est probablement ce qui se produit le plus souvent. Cela tient à ce que cette violence d’un autre ordre est intériorisée – tout particulièrement quand elle est d’ordre sexuel, donc ; mais c’est aussi ce qui lui permet, paradoxalement peut-être, d’embrasser un champ autrement global, une notion autrement large (et complexe), en étendant la violence aux attentes psychologiques et peut-être plus encore sociales, dans une société dont l'exigence relève de la perversion sadique plus ou moins bien admise (ce qui, au passage, va probablement au-delà de la seule question de la condition des jeunes femmes japonaises, même si la focale est légitimement placée sur ce thème).

 

D’une certaine manière, le viol commence dès l’ultime concert de Mima au sein des Cham – dans le film ; mais l’intuition est alors irrépressible, que cela a commencé en fait bien avant.

 

Et le résultat est saisissant, terrible, nauséeux. D’une certaine manière, c’est la violence de Festen, disons – plutôt que celle d’un film d’exploitation italien post-Zombie ou Cannibal Holocaust. Et d'autant plus stupéfiante dans le cadre d'un dessin animé !

 

Et c’est un atout de taille. Le film prend aux tripes, il fait mal (et ça fait du bien), et je ne doute pas que son souvenir demeurera longtemps imprimé dans un recoin douloureux de mon cerveau.

 

BLUFFANT

 

Toutes ces dimensions s’associent pour faire de Perfect Blue un vrai chef-d’œuvre. Le voyant avec vingt ans de retard, je suis incapable d’appréhender ce qu’il a pu représenter au moment de sa sortie, mais c’était sans doute quelque chose.

 

Oui, je découvre bien tardivement Kon Satoshi… Et en plus j’ai pris les choses à l’envers, ayant commencé par Paranoia Agent et Paprika, avant de revenir à ses débuts (en tant que réalisateur de longs-métrages, du moins) avec Perfect Blue. Ça ne m’aide pas à tenir un discours à la fois cohérent et véritablement pertinent sur l’œuvre de cet auteur en forme de comète dans le ciel de l’animation nippone.

 

J’ai toutefois envie d’émettre une remarque, concernant ces trois œuvres : j’avais adoré Paprika, mais dans une optique que je suppose avoir été un peu… « intellectuelle » ? « À froid », d’une certaine manière ? Une autre manière de le dire, peut-être plus juste, consisterait à avancer que j’ai eu l’impression d’une œuvre où mon appréciation, marquée, empruntait d’une certaine manière d’emblée le mode « compte rendu », dès le visionnage même : tiens, ça, c’est intéressant, tiens, ça aussi, etc. Il y a eu cette tendance dans les premières scènes de Perfect Blue, mais cela n’a pas forcément duré – parce que le film m’a alors assené ces terribles coups de poing dans le bide, manière radicale mais pertinente de me dire qu’il me fallait remettre la tentative d’analyse à plus tard, et pour l’heure me prendre le film en pleine face, ou plutôt en plein ventre, donc, d’une manière autrement viscérale. Du coup, mon ressenti n’est pas du tout le même – et, si j’ai adoré Paprika, je crois que j’ai encore préféré Perfect Blue, justement pour cette… eh bien, cette violence, en fait – mais au sens large que je viens de décrire, et sur le moment, pas après coup.

 

À cet égard, j’ai l’impression que Paranoia Agent, et pas seulement au sens prosaïque, à savoir dans la filmographie de l’auteur, constitue un entre-deux – car la série, ma chronique en témoignait d’ailleurs, m’avait profondément touché, à un niveau intime, de par son traitement de la thématique du suicide ; au point où les qualités indéniables de la narration et de la réalisation, sans passer totalement au second plan, ne venaient du moins pas parasiter outre-mesure la perception et l’intégration sur le vif des épisodes.

 

Mais j’ai l’impression que Perfect Blue va encore plus loin à cet égard. C’est littéralement une grosse baffe – une grosse baffe qui fait mal, et donc qui fait du bien, oui, et on en redemande.

 

Alors, oui : chef-d’œuvre.

Voir les commentaires

La Littérature japonaise, de Jean-Jacques Tschudin et Daniel Struve

Publié le par Nébal

La Littérature japonaise, de Jean-Jacques Tschudin et Daniel Struve

TSCHUDIN (Jean-Jacques) et STRUVE (Daniel), La Littérature japonaise, deuxième édition mise à jour, Paris, PUF, coll. Que sais-je ?, série Lettres, [2007-2008] 2016, 127 p.

DEUX EN UN

 

Cela faisait quelque temps, n’est-ce pas ? Mais voici donc que je reviens à la lecture d’essais plus ou moins en forme de « manuels », et qui, en tant que tels, ne se prêtent sans doute pas très bien à l’exercice de la chronique bloguesque… Notez, j’en ai fait quelques-unes, que ce soit pertinent ou pas. Et, notamment, j’en ai fait quelques-unes portant sur des « Que sais-je ? », ce qui est bien le cas du petit livre dont je vais tâcher de causer aujourd’hui.

 

En notant, une fois de plus, que les « Que sais-je ? » peuvent prendre des formes assez diverses, en dépit de la collection éventuellement connotée qui les rassemble, et allant de la vulgarisation à l’essai plus pointu et assumant le cas échéant très franchement son caractère d’ouvrage à thèse (l’impression, par exemple, que m’avaient fait Histoire du Japon : des origines à Meiji et Le Japon contemporain, tous deux de Michel Vié). Mais, avec La Littérature japonaise, de Jean-Jacques Tschudin et Daniel Struve, j’ai l’impression, globalement, que l’on louche plutôt sur la première catégorie.

 

Ce qui n’a rien d’un reproche. C’est un livre très abordable, d’un style fluide, dense sans doute mais jamais au point de l’overdose – en fait, limite un peu frustrant eu égard à mes attentes : mes connaissances dans cette discipline, pour l’heure entièrement autodidactes, sont assurément des plus limitées, mais j’ai tout de même eu l’impression qu’il me fallait d’ores et déjà envisager la gamme au-dessus. Ce qui n'est probablement pas très malin de ma part. Et donc, non, ce n’est certainement pas une critique, d’autant que je n’ai certainement pas l’aplomb et l’assurance pour me la permettre – tout au plus un constat un peu ambigu, mais qui peut être tourné autrement : ce petit livre, je pense, pourra intéresser nombre de lecteurs qui, ainsi que moi-même, sont curieux à l’égard de cette matière, et cherchent à se constituer une « base » théorique, préalable indispensable à des questionnements plus spécifiques ou érudits. En tant que tel, il accomplit donc son rôle à la perfection.

 

Le présent « Que sais-je ? » est l’édition actuelle (et dans sa réédition la plus récente sauf erreur, actualisée en 2016) du titre de la collection consacré à la littérature japonaise – il avait été précédé par (au moins ?) un autre, également titré La Littérature japonaise, et qui était dû à Jacqueline Pigeot et Jean-Jacques Tschudin (j’en ai fait l’acquisition, et vous en causerai un de ces jours). De ces deux auteurs, le second est toujours de la partie, mais il est cette fois associé à Daniel Struve.

 

Cependant, il ne s’agit pas à proprement parler d’une coécriture : les deux auteurs se sont en fait répartis les tâches. Daniel Struve, maître de conférence à Paris VII, spécialiste de la littérature d’Edo et traducteur, a ainsi écrit les quatre premiers chapitres, consacrés à la littérature classique (entendre par-là antérieure à Meiji), tandis que Jean-Jacques Tschudin, qui fut professeur à Paris VII également et également traducteur, s’est chargé des trois derniers chapitres, portant sur la littérature moderne et contemporaine.

 

Néanmoins, les deux approches sont dans l’ensemble complémentaires, y compris formellement, et il n’y a pas une séparation brutale entre les analyses des deux périodes. Tout au plus ai-je vaguement eu l’impression d’une première partie peut-être un peu plus didactique, là où la seconde se permet éventuellement une optique un peu plus critique.

 

LA LITTÉRATURE CLASSIQUE

 

Grandes lignes

 

Nous commençons donc avec la littérature classique, selon un plan chronologique, distinguant quatre périodes : des origines à l’époque de Nara, l’époque de Heian (avec une vilaine coquille pour les dates, arf), le Moyen Âge et l’époque d’Edo.

 

À tort ou à raison, on fait souvent du Kojiki, en 712, le point de départ d’une littérature proprement japonaise, mais Daniel Struve remonte donc un peu avant, aux environs du Ve siècle, pour traiter notamment de la poésie antérieure.

 

La poésie est à vrai dire probablement le registre clef de cette première période, « des origines à l’époque de Nara (Ve siècle-794) », et conservera longtemps après une place de choix dans les lettres japonaises, avec des formes telles que le waka qui connaîtront des hauts et des bas tout au long de l’histoire littéraire japonaise – jusqu’à nos jours, en fait, et en dépit de bouleversements marqués. Cette place particulière ressort notamment des « anthologies impériales », à partir du Man.yôshû, ou Recueil des dix mille feuilles, qui sera régulièrement « complété » par la suite, de cette manière toute « officielle ».

 

Ce qui m’amène à évoquer une question complexe et qui demeure ambiguë à mes yeux après cette lecture : le rapport à la langue et à l’écriture chinoises. La matière est sans doute trop complexe pour être utilement présentée dans un ouvrage qui ne dispose tout simplement pas du temps et de la place nécessaires pour s’y attarder, mais disons du moins que cette lecture ne m’a pas vraiment éclairé sur la question. Je me perds, surtout dans les premiers siècles bien sûr, entre les ouvrages « en chinois », « en japonais », « en chinois japonisant », « en japonais largement sinisé », etc. Des questions de degrés, le cas échéant, qui me dépassent totalement – mais sans doute, pour être un peu moins perdu dans cette affaire, faudrait-il que je me penche sur l’histoire de la langue, et non de la littérature, avec ses kana « provisoires », etc. C’est une discipline à part entière.

 

Quoi qu’il en soit, outre la poésie si essentielle aux premiers temps de la littérature japonaise, d’autres genres, à terme, doivent progressivement être mis en avant, et notamment le « journal intime », ou nikki, dont la part autobiographique est parfois tempérée par une fiction qui ne dit pas encore son nom.

 

Cela m’amène, à vrai dire, à me poser une question plus globale concernant les non-fictions – car, poésie mise à part, et en prenant en compte cette ambiguïté concernant les « journaux » (ou tout autant les Notes de chevet de Sei Shônagon, etc.), la place des non-fictions dans l’histoire littéraire m’apparaît un peu problématique : bien des œuvres, dont au premier chef le Kojiki, mythologique, puis, mettons, Le Dit des Heiké, chronique historique, ou les Notes de ma cabane de moine de Kamo no Chômei, d’essence philosophique et religieuse, sont citées ici comme faisant partie intégrante des lettres japonaises, mais somme toute assez rares au-delà sont les « essais », disons, qu’ils soient d’ordre politique, philosophique ou religieux, à être mentionnés : guère de place ici pour Dôgen ou les autres auteurs bouddhistes, encore moins pour le Traité des Cinq Roues ou le Hagakure ; la même chose se constatera à vrai dire dans les chapitres consacrés à la littérature moderne et contemporaine, où les seuls essais envisagés, peu ou prou, seront ceux qui traiteront spécifiquement de matières littéraires – les philosophes et les politiques seront le cas échéant mentionnés en passant (car, et j’y reviendrai, l’idéologie a sa part, essentielle, dans l’histoire littéraire du Japon moderne et contemporain), mais pas davantage, car ils ne semblent pas perçus comme relevant à proprement parler de cette histoire. Ce qui se tient sans doute, a fortiori sur un format aussi bref que les 128 pages traditionnellement dévolues aux « Que sais-je ? », mais il me semblait devoir en faire mention.

 

Mais revenons à l’époque classique, où d’autres genres font leur apparition – et, non des moindres, après certaines anthologies essentiellement poétiques mais où la contextualisation en prose tendait à gagner de l’importance (sur ce blog, voyez les Contes d’Ise et Le Dit de Heichû), le roman d’abord (avec tout au sommet Le Dit du Genji de Murasaki Shikibu), le théâtre ensuite, même si les formes établies du théâtre classique japonais, nô, kabuki et jôruri/bunraku, ne seront développées que plus tard. Cependant, le plan de cette première partie du « Que sais-je ? », assez vite, consistera donc en l’alternance toujours reprise des mêmes sujets : la prose, la poésie, le théâtre ; l'importance de chaque registre variant selon les époques.

 

Dans tous les cas, certains thèmes sous-jacents peuvent être mis en avant, mais qui ne sont finalement guère développés ici – ainsi, par exemple, de la place singulière des femmes dans la littérature classique japonaise, du moins celle de Heian (romans, recueils de poésie plus ou moins enrobés de fiction, journaux), ou encore de la culture propre aux bushi qui succède à celle de l’Antiquité nippone aux environs du XIIe siècle, mais n’est pas moins riche (à ce propos, sur ce blog, voir notamment Histoire du Japon médiéval : le monde à l’envers, de Pierre-François Souyri, ou encore les commentaires de René Sieffert à ses éditions des dits de Hôgen, de Heiji, et bien sûr et surtout des Heiké). Là encore, le propos de ce « Que sais-je ? » est bien de fournir une base à des investigations plus poussées.

 

Je ne saurais rentrer ici dans les détails de la complexe histoire de la littérature japonaise, avec ses ruptures et continuités, mais il y a assurément beaucoup à apprendre dans ces pages – au moins à titre de premier aperçu. La clarté de l’exposition séduit toujours ou presque, y compris quand il s’agit d’aborder les sujets qui me sont le plus hermétiques – cette satanée poésie en tête. Une bonne occasion de découvrir auteurs et titres au-delà des plus grandes célébrités de l’histoire littéraire japonaise, que sont notamment, à l’époque Genroku, Saikaku dans le roman, Chikamatsu pour le théâtre (voyez ici), et Bashô pour la poésie. En fait, la contextualisation opérée par Daniel Struve permet, ici comme ailleurs, de relativiser quelque peu le propos, en insérant ces grands noms des lettres nippones dans une histoire faite comme de juste de hauts et de bas, de révolutions et de réactions, et où bien d’autres auteurs, proches parfois, considérablement éloignés d’autres fois, méritent également qu’on s’attarde sur leurs œuvres.

 

C’est ainsi que l’on en arrive aux abords de Meiji, bouleversement dont la portée est sans doute considérable, mais qui, dans les lettres, a pu s’étaler quelque peu, car les auteurs d’Edo encore en place ont continué à publier après 1868, et il fallait aux jeunes auteurs de la période un peu de temps pour se remettre en cause, et remettre avec eux en cause, le cas échéant, l’histoire littéraire qui les a précédés, au prisme des séductions occidentales autant que des replis sur soi teintés de nationalisme ; mais ça, c’est l’objet de la seconde partie.

 

Pour l’heure, cette première partie a dressé un panorama intéressant de treize siècles d’histoire littéraire, condition nécessaire sans doute à des approfondissements plus personnels.

Quelques titres

 

La tentation du name-dropping est forcément grande avec ce genre d’ouvrage – et je suis absolument nul pour ce qui est de résister aux tentations… Quelques titres, alors, qui m’ont tapé dans l’œil, pour une raison ou une autre – il ne s’agit pas de citer « le meilleur » tel qu’il est (ou plutôt serait, c'est plus compliqué que ça) présenté dans le « Que sais-je ? », mais ce qui m’intéresse à première vue, moi, je, me, myself, I. Ne pas s’étonner, donc, si la poésie n’a qu’une place très réduite dans les lignes qui suivent… Par ailleurs, je m’en tiens (évidemment…) aux ouvrages disponibles en français (qui sont identifiés par des astérisques dans ce « Que sais-je ? », ouf et merci – avec quelques oublis ou imprécisions toutefois, ai-je l’impression ; les œuvres non traduites se voient autrement proposer un titre français littéral, en sus du titre original, toujours reproduit).

 

Il y a ce que j’ai déjà lu : le Kojiki ; le Journal de Tosa, de Ki no Tsurayuki (dans Mille Ans de littérature japonaise) ; le Journal d’Izumi Shikibu (même anthologie ; il figure également dans Journaux des dames de cour du Japon ancien) ; les Contes d’Ise ; Le Dit de Heichû ; les Notes de ma cabane de moine, de Kamo no Chômei (un texte que j’adule et que j’ai lu dans trois traductions) ; Le Dit de Hôgen, Le Dit de Heiji, et Le Dit des Heiké ; un peu de Bashô sans que ça me parle le moins du monde (Cent Onze Haiku ici, des extraits de La Pèlerine du Singe dans Mille Ans de littérature japonaise ) ; certaines Tragédies bourgeoises, de Chikamatsu Monzaemon ; et Contes de pluie et de lune, d’Ueda Akinari ; j’y ajouterais Fricassée de galantin à la mode d’Edo, de Santô Kyôden (œuvre non mentionnée expressément, seul l’auteur l’est), ainsi que la Vie de Wankyû, d’Ihara Saikaku, auteur abondamment cité mais pas pour ce texte (j’en ai lu aussi des extraits de L’Homme qui ne vécut que pour l’amour, mentionné cette fois, dans Mille Ans de littérature japonaise).

 

Il y a ce que je me suis procuré, sans encore avoir eu l’occasion de le lire : les premiers livres du Man.yôshû (si) ; les Notes de chevet, de Sei Shônagon ; Le Dit du Genji, de Murasaki Shikibu (dont je n'ai guère lu que quelques très brefs extraits dans Mille Ans de littérature japonaise) ; le Journal de Murasaki Shikibu, toujours elle (dans le recueil Journaux des dames de cour du Japon ancien) ; le Journal de Sarashina (même chose) ; les Récits de l’éveil du cœur, de Kamo no Chômei ; Cinq Amoureuses, d’Ihara Saikaku, et Vie d’une amie de la volupté, du même ; d’autres Tragédies bourgeoises, de Chikamatsu Monzaemon...

 

Il y a ce dont j’avais entendu parler, mais sans en avoir fait l’acquisition pour l’heure : le roman Si on les échangeait (dont j’avais cependant lu quelques extraits, sous le titre Si je pouvais les intervertir !, dans Mille Ans de littérature japonaise) ; les Histoires qui sont maintenant du passé ; les Splendeurs et misères d’une favorite, de la Dame Nijô (là encore, j’en avais tout de même lu des extraits dans Mille Ans de littérature japonaise, sous le titre de Soliloque) ; les Notes sans titre, de Kamo no Chômei ; les Heures oisives, d’Urabe Kenkô ; les pièces de théâtre nô de Zeami (dont je n’ai lu que La Margelle du puits, toujours dans l’anthologie de Nakamura Ryôji et René de Ceccatty) ; L’Homme qui ne vécut que pour l’amour, d’Ihara Saikaku (dont j’ai néanmoins lu des extraits vous savez où, donc), les Contes des provinces du même, ses Récits du devoir des guerriers, et son Grand Miroir de l’amour mâle ; certaines autres pièces, notamment historiques, de Chikamatsu Monzaemon ; À pied sur le Tôkaidô, de Jippensha Ikku...

 

Il y a enfin ce dont je n’avais jamais entendu parler : le Conte du coupeur de bambou ; les Contes du Conseiller de la Digue ; Un malheur absolu ; les Contes d’Uji ; le Recueil de sable et de pierre ; l’Histoire de demoiselle Jôruri ; l’Histoire de Yokobue ; Issunbôshi ; Urashima tarô ; l’Histoire du singe de Nose ; l’Entrepôt éternel du Japon, d’Ihara Saikaku, ainsi que ses Lettres jetées ; l’Histoire galante de Shidôken, de Hiraga Gennai ; Le Trésor des vassaux fidèles ; Spectres de Yotsuya, de Tsuruya Nanboku ; Izayoi et Seishin, de Kawatake Mokuami...

 

Y a du boulot, hein ?

 

LA LITTÉRATURE MODERNE ET CONTEMPORAINE

 

Plus de détails et d’analyse ?

 

On passe alors aux trois chapitres dus à Jean-Jacques Tschudin, et qui portent sur la littérature japonaise moderne et contemporaine. Ces trois chapitres, à l’instar de ceux qui précèdent, se succèdent de manière purement chronologique : époque Meiji, époque Taishô et Shôwa jusqu’en 1945, et enfin de l’occupation américaine à nos jours. Sans doute ne faut-il pas, toutefois, accorder trop d’importance à ce découpage, car nombreux sont les auteurs qui chevauchent deux périodes : par exemple, Natsume Sôseki avait commencé à publier sous Meiji, mais il est ici envisagé seulement dans le chapitre sur Taishô ; de même, Dazai Osamu avait déjà publié et avait rencontré un certain succès avant guerre, mais il est étudié ici pour l’essentiel dans la brève période, sous l’occupation américaine, séparant la défaite de son suicide ; d’une certaine manière, on pourrait en dire autant de Kawabata Yasunari, mais, le concernant, ainsi que Tanizaki Jun.ichirô par exemple, l'étude doit en fait se faire sur les deux chapitres, avec des implications différentes.

 

Je note, mais peut-être n’est-ce qu’une impression, que l’exposé me paraît de toute façon moins didactique dans ces trois chapitres que dans les quatre dus à Daniel Struve, ce qui se traduit à la fois, peut-être, par une plus grande attention aux détails (même si ce n’est donc probablement qu’une impression de façade ?), et, ai-e le sentiment, une subjectivité critique légèrement plus affirmée.

 

Le point le plus important, toutefois, est probablement que cette histoire de la littérature japonaise moderne et contemporaine s’autorise davantage d’analyse, sur un mode éventuellement comparatiste – par exemple, un trait marqué de cette seconde partie porte sur les relations complexes entretenues par la littérature et l’idéologie (de manière générale) ; et, dans les développements les plus récents, ce « Que sais-je ? » s’autorise de même quelques réflexions, par exemple, sur le renouveau marqué de la place des femmes dans la littérature japonaise contemporaine, ou encore sur l’expression littéraire des minorités, notamment coréenne.

Grandes lignes (bis)

 

La rupture de Meiji est violente, mais ne doit sans doute pas être exagérée pour autant : les auteurs de la fin de la période d’Edo continuent à publier au cœur même des bouleversements, sans que leur art en ait forcément beaucoup été affecté. Il faudra qu’une nouvelle génération prenne le relais, mais celle-ci doit d’abord se former.

 

L’ouverture sur le monde constitue probablement le plus grand des chocs, d’emblée : les jeunes auteurs japonais sont amenés à découvrir, et à marche forcée, la littérature occidentale, dont les principes sont parfois fort éloignés des canons de la littérature japonaise d’alors et de ses sources essentiellement chinoises – la fermeture n’était pas totale, avec la « science hollandaise », mais le rapport, quantitativement et sans doute aussi qualitativement, est tout autre.

 

Les mouvements littéraires sont assez tôt importés, tels le romantisme ou le naturalisme, même si, dans le contexte nippon, ces dénominations tendent souvent à prendre un tout autre sens, parfois bien éloigné de celui que nous connaissons. Mais, dans tous les cas, cela amène les écrivains à questionner leur art, au fil de longs débats passionnés : si les « essais », de manière générale, ne sont qu’exceptionnellement cités dans cet ouvrage, plusieurs cependant viennent contredire ce sentiment, mais c’est que leur propos est essentiellement littéraire. Le naturalisme est ainsi assez vite un courant dominant, mais, de la théorie à la pratique, il y a un pas parfois considérable, et les meilleurs théoriciens ne sont pas forcément les mieux placés pour exprimer artistiquement leurs convictions dans des romans qui seraient à la fois des démonstrations, et, garantie de leur véritable intérêt littéraire, bien plus que cela encore (il y en a, heureusement). Or les questionnements littéraires peuvent prendre des formes éventuellement inattendues (pour un béotien comme moi), et j’ai été intéressé, notamment, par ce long et complexe débat sur la place du langage parlé en littérature...

 

Mais un débat autrement crucial se poursuit tout au long de la période, auquel la plupart des grands auteurs prennent part, d’une manière ou d’une autre : sans vraie surprise cette fois, il résulte en une tension entre le Japon et l’Occident, et entre tradition et modernité. Les auteurs les plus avant-gardistes (pour un temps du moins), et qui se passionnent pour la littérature étrangère (qu’elle soit anglaise, allemande, française, russe, etc. – ce qui pouvait déboucher sur une forme d’affectation, par ailleurs), ne sont pas forcément les derniers à regretter la disparition supposée d’un monde authentiquement japonais, même si leur rapport à cet oubli varie énormément, de Natsume Sôseki à Kawabata Yasunari en passant par Akutagawa Ryûnosuke ou Tanizaki Jun.ichirô.

 

L’anomie en est une conséquence fréquente, et à vrai dire souvent traitée par ces mêmes auteurs – dont les variations sur le « naturalisme » prennent régulièrement la forme d’une quasi-autofiction, où la subjectivité de l’écrivain se muant en narrateur apparaît comme étant le seul gage d’une vérité d’un ordre supérieur, et en tant que telle authentiquement artistique. Une anomie, par ailleurs, dont les conséquences peuvent s’avérer fatales – voyez, d’une certaine manière, La Mort volontaire au Japon, de Maurice Pinguet, dans son saisissant chapitre sur les écrivains de Taishô (sans même parler de son ouverture et de sa fermeture avec le cas Mishima, mais nous parlons alors de la période ultérieure).

 

Ceci étant, ces auteurs, comme tout le monde, évoluent ; aperçus à divers moments de leur vie, et pas seulement de leur carrière littéraire, ils peuvent présenter des images somme toute très différentes. Certains meurent jeunes (Akutagawa Ryûnosuke, dont le suicide s’est avéré très retentissant, mais peut-être aussi Dazai Osamu un peu plus tard), sans totalement se prémunir de ce changement d’image. D’autres, qui vivent plus longtemps, abandonnent assez souvent leurs audaces avant-gardistes de jeunes auteurs, plus ou moins « chiens fous », pour se sublimer à terme dans une écriture à la fois plus personnelle et plus apaisée (ainsi de Kawabata Yasunari ou Tanizaki Jun.ichirô – ce dernier, par exemple, conserve sans doute un certain goût pour la provocation, mais sa réflexion, d’abord du fait du grand tremblement de terre du Kantô, ensuite via sa redécouverte de la littérature de Heian, si peu du goût des autorités militaires, en ont fait à terme un auteur nouveau – ou du moins n’est-il plus exactement alors l’auteur du Tatouage).

 

Noter que j’ai jusqu’alors essentiellement parlé de fictions – qu’il s’agisse de romans ou de nouvelles. Mais la poésie et le théâtre ont toujours leur mot à dire durant cette période, qui digèrent chacun à sa manière les influences occidentales, quitte le cas échéant à revenir pourtant sur des formes japonaises classiques.

 

Littérature et idéologie

 

Un point qui m’a particulièrement intéressé, mais que je suppose ne pas être spécifique au Japon, même si la modernisation à marche forcée sous Meiji y a probablement eu sa part, c’est l’intrication permanente entre la littérature et l’idéologie.

 

C’est ici que les essayistes « non littéraires » (politiques, philosophes, etc.) jouent un rôle important, notamment via leurs traductions des intellectuels européens, ceux des Lumières (comme Rousseau par Nakae Chômin) ou d’autres plus tardifs – notamment les penseurs socialistes, d’abord sauf erreur dans une optique où la pensée chrétienne pèse d’un certain poids, ensuite de plus en plus dans une perspective marxiste, surtout à partir de la révolution russe de 1917 (mais la tentative de 1905, dans le contexte de la guerre russo-japonaise, lui avait sans doute pavé le terrain à cet égard). Ces idéologies « extérieures » imprègnent la pensée comme l’art de bon nombre d’écrivains, dont les romans, etc., ont un caractère marqué d’œuvres engagées, parfois même de démonstrations « scientifiques » : avant que le roman social ou prolétarien ne s’affiche comme un courant légitime sinon majoritaire, le romantisme ou peut-être plus encore le naturalisme « japonisés » n’étaient finalement pas plus innocents à cet égard. La vie intellectuelle, à l’époque, passe souvent par des revues littéraires volontiers avant-gardistes, où la pensée politique et la création littéraire s’associent, même si parfois de manière confuse (entendre par-là qu’un même « groupe », autour d’une revue donnée, peut être constitué d’auteurs à la pensée en fait toute différente). L’ouverture de Taishô aux principes libéraux et démocratiques était particulièrement favorable à ce bouillonnement idéologique – même s’il s’agissait somme toute d’une période fort brève, entre les avatars les plus stricts de Meiji (en matière de liberté d’expression tout particulièrement, avec surtout le procès et l’exécution des « anarchistes » autour de Kôtoku Shûsui, qui a considérablement affecté les intellectuels du temps) et la tournure militariste de Shôwa dans les années 1930.

 

Certains, parmi ces auteurs d’alors, embrassaient donc la modernité et les idéologies occidentales, mais d’autres, pas moins nombreux, avaient sans doute une approche plus pondérée. D’autres, enfin, en contrepoint, en tiraient argument pour opérer un repli sur soi qui, à terme, s’accommoderait de l’ultra-nationalisme des premières années de Shôwa jusqu’à la défaite – à moins qu’il ne l’ait suscité, ou du moins y ait eu sa part. Les « études nationales » n’impliquaient pas nécessairement cette conclusion, certes, mais l’exaltation du kokutai pouvait ainsi s’exprimer en dehors du seul champ strictement politique.

 

Dans tous les cas, le risque était grand d’un carcan nuisant à l’expression libre et à la création pleinement artistique, mais les meilleurs auteurs ont su s’en émanciper – à moins bien sûr qu’ils n’aient choisi, délibérément, de ne pas s’inscrire dans ce débat, ce qui n’avait rien d’évident. Mais je suppose que les abstentions aussi peuvent s’avérer marquées idéologiquement : ne pas écrire pendant la guerre n’était pas un acte neutre (le cas le plus marquant, car explicite, ai-je l’impression, est celui de Nagai Kafû) ; y consacrer son temps à l’exhumation d’un autre Japon, pré-guerrier, non plus (ainsi de Tanizaki Jun.ichirô « modernisant » Le Dit du Genji).

 

C’est que l’idéologie en littérature devient plus problématique encore quand elle implique la répression sur un mode totalitaire. Il semblerait que la littérature nippone n’ai pas été aussi systématiquement « aux ordres » qu’en Allemagne nazie ou dans l’URSS stalinienne, mais la marge de manœuvre des auteurs demeurait limitée – l’immédiat avant-guerre a pu produire des œuvres importantes, mais elles sont très rares, voire inexistantes, entre 1937 et 1945.

 

Il y a un cas particulier à noter, et qui concerne ceux qui s’étaient jusqu’alors affichés comme ralliés à une idéologie jugée hostile par le régime en place – le communisme en premier lieu. Certains croupissent en prison, à l’instar des principales figures du parti, mais pas tous – et nombre de ces écrivains, plus ou moins contraints et forcés, rédigent alors des œuvres en forme de « confessions » (tenkô), largement diffusées : il s’agit pour eux de revenir sur leur passé pour expliquer mais aussi critiquer leurs engagements de jeunesse, en louant bien au contraire le nouveau régime en place, qui leur a permis « d’ouvrir les yeux » sur leurs errements idéologiques. C’en est au point où ces tenkô constituent peu ou prou un genre littéraire à part entière !

 

Je ne vais pas m’étendre davantage sur le sujet ici (c’est passionnant, mais je ne suis clairement pas compétent), mais, si les développements qui précèdent valent surtout pour l’avant-guerre, la question a pu se poser ensuite également, même si dans des termes sans doute bien différents : un Mishima Yukio en témoigne, je suppose – mais peut-être aussi un Ôe Kenzaburô (je n’en suis pas bien sûr, hein : peut-être).

Développements plus récents

 

Le dernier chapitre, touffu, mais peut-être aussi un peu plus chaotique, traite de la littérature japonaise depuis 1945 jusqu’à nos jours. Les grandes figures n’y manquent pas, incluant Kawabata Yasunari, Tanizaki Jun.ichirô ou Dazai Osamu, qui avaient déjà entamé (voire bien plus que ça surtout dans le cas de Tanizaki) leur carrière avant-guerre, mais aussi des auteurs d’une autre génération, comme surtout Mishima Yukio ou Abe Kôbô, puis Ôe Kenzaburô, et bien d’autres encore (j’aurais envie de citer, par exemple, Nosaka Akiyuki, ou Endô Shûsaku...), jusqu’à la star actuelle Murakami Haruki, en passant par, que sais-je, Murakami Ryû, Ogawa Yôko, ou même Abe Kazushige…

 

C'est l’occasion de quelques développements sur les évolutions plus récentes de la littérature japonaise, de divers ordres. Une question m’intéresse tout particulièrement, sans surprise, mais, sans vraie surprise non plus, n’est finalement guère traitée ici – elle l’est toutefois, je ne suppose que je n’ai pas à m’en plaindre : il s’agit de la place de la littérature populaire, et notamment de la littérature de genre – qui en vient à dépasser progressivement celle de la littérature populaire, pour être honnête. Avant-guerre, elle n’est qu’à peine évoquée – on y mentionne bien des récits historiques et éventuellement feuilletonnesques comme La Pierre et le sabre, de Yoshikawa Eiji, mais le policier et le fantastique, sans même parler de la science-fiction pour l’heure, ne sont guère envisagés qu’au travers de quelques lignes consacrées à Edogawa Ranpo. Les contes d'un Akutagawa Ryûnosuke, par ailleurs, ne sont tout simplement pas envisagés dans cette optique. Pour m’en tenir à ma SFFF adorée, je note que la situation après-guerre est probablement différente – ceci, alors même que le genre en tant que tel n’est finalement pas représenté dans ce petit livre (pas même via Tsutsui Yasutaka, par exemple – ou Suzuki Kôji, peut-être) ; par contre, Jean-Jacques Tschudin relève que divers auteurs non associés au genre en tant que tels ont cependant beaucoup écrit dans ces domaines – on s’attarde plus particulièrement sur le cas d’Abe Kôbô, d’ailleurs, le plus flagrant sans doute, et le plus varié ; mais, plus récemment, Ogawa Yôko ou Murakami Haruki peuvent également être envisagés dans cette perspective. Je suppose que le cas d'Akutagawa n'était pas si différent, pourtant, mais ça se discute.

 

Sans que cela relève forcément du genre, mais avec des connotations populaires qui ne coulaient pas forcément de source, l’auteur relève que l’édition nippone produit régulièrement, et même de plus en plus, des best-sellers – on pense bien sûr d’emblée à Murakami Haruki, mais, pour citer des auteurs que j’ai pratiqués, c’est très probablement le cas aussi d’Ogawa Yôko. Surtout, ces succès instantanés tendent à s’exporter bien plus vite qu’auparavant, que ce soit dans d’autres médias (Jean-Jacques Tschudin mentionne par exemple l’adaptation à succès de La Formule préférée du professeur, d’Ogawa Yôko), ou par-delà les frontières du Japon : les traductions (en anglais, en français, etc.) sont aujourd’hui bien plus rapides et diverses qu’elles ne l’ont longtemps été – on revient une fois de plus à Murakami Haruki, bien sûr, pour qui c'est peu ou prou immédiat, mais l’auteur cite d’autres cas bien moins médiatiques, comme celui d’Abe Kazushige.

 

Mais « la sociologie de l’édition nippone », disons, mérite sans doute qu’on s’y arrête également. Jean-Jacques Tschudin relève ainsi que la place des femmes, dans la littérature japonaise contemporaine, est sans commune mesure avec ce que l’on avait connu depuis Meiji (évidemment, le cas antique est bien différent, mais la comparaison ne fait sans doute guère de sens… Évidemment aussi, il y avait des exceptions notables sous Meiji et Taishô) ; les auteures d’aujourd’hui (dont Ogawa Yôko bien sûr, mais il y en a bien d’autres) sont beaucoup plus nombreuses, beaucoup plus publiées aussi, et vendent souvent beaucoup. L’image comme les thèmes de la littérature japonaise moderne et contemporaine ont pu dès lors évoluer dans des directions qui auraient paru parfaitement inattendues il y a quelques décennies à peine – dans une société qui demeure sans doute passablement machiste.

 

Autre question éventuellement liée, celle de la place des minorités dans les lettres japonaises : la communauté coréenne, notamment, longtemps « cachée » (nous parlons surtout des Coréens qui s’étaient installés ou avaient été installés de force au Japon avant 1945, et de leurs descendants), semble se révéler un peu partout dans les médias, et dans les lettres comme ailleurs – avec une part de questionnement identitaire, sans doute ; là encore, le paysage littéraire japonais ne peut qu’en être affecté.

 

Il y aurait beaucoup d’autres choses à dire, et avec plus d’assurance tant qu’à faire – du moins ai-je essayé de donner un aperçu de ce qui m’avait le plus intéressé dans cette seconde partie du « Que sais-je ? ».

 

Quelques titres (bis)

 

Vous reprendrez bien un peu de name-dropping ? Allez, comme plus haut et avec les mêmes principes (en notant que Jean-Jacques Tschudin cite probablement beaucoup plus d’œuvres que Daniel Struve – mais, le contexte étant tout autre, cela n’a sans doute rien de vraiment étonnant ; je m’en tiens d’autant plus aux seules œuvres expressément citées, et cette fois dans l’ordre alphabétique des auteurs, dans chaque catégorie)…

 

Il y a ce que j’ai déjà lu : La Face d’un autre, d’Abe Kôbô ; Rashômon, Le Nez, Figures infernales, Les Kappa ou encore Engrenage, autant de nouvelles d’Akutagawa Ryûnosuke ; Silence, d’Endô Shûsaku ; Étude à propos des chansons de Narayama, de Fukazawa Shichirô ; Le Fusil de chasse et La Favorite, d’Inoue Yasushi ; Pays de neige et Les Belles endormies, de Kawabata Yasunari ; Le Pavillon d’or et Madame de Sade, de Mishima Yukio ; Les Bébés de la consigne automatique et Bleu presque transparent, de Murakami Ryû ; Les Pornographes (que je compte relire sous peu) et La Tombe des lucioles, de Nosaka Akiyuki ; La Piscine et La Formule préférée du professeur, d’Ogawa Yôko ; Éloge de l’ombre et La Clef, de Tanizaki Jun.ichirô ; Soleil, de Yokomitsu Riichi (ce dernier titre a été traduit depuis cette édition)...

 

Il y a ce que je me suis procuré, sans encore avoir eu l’occasion de le lire : Projection privée, d’Abe Kazushige ; La Femme des sables et Le Plan déchiqueté, d’Abe Kôbô ; La Déchéance d’un homme, de Dazai Osamu ; La Chenille jaune, d’Edogawa Ranpo ; Pluie noire, d’Ibuse Masuji ; Fugen ! et Errance sur les six voies, d’Ishikawa Jun ; La Confession d’un masque, de Mishima Yukio ; Miso Soup, de Murakami Ryû ; La Sumida, de Nagai Kafû ; Le Pauvre Cœur des hommes, de Natsume Sôseki ; La Pierre et le sabre, de Yoshikawa Eiji...

 

Il y a ce dont j’avais entendu parler, mais sans en avoir fait l’acquisition pour l’heure : Cahier Kangourou ainsi que Les Amis, d’Abe Kôbô ; Soleil couchant, de Dazai Osamu ; Un admirable idiot, d’Endô Shûsaku ; Les Fleurs de l’été, de Hara Tamiki ; Nuages flottants, de Hayashi Fumiko ; La Danseuse d’Izu, Nuée d’oiseaux blancs, et Le Grondement de la montagne, de Kawabata Yasunari ; Le Bateau-usine, de Kobayashi Takiji ; Histoire d’un squelette, de Matayoshi Eiki ; La Mer de fertilité, Après le banquet et Cinq Nôs modernes, de Mishima Yukio ; La Danseuse, et Le Jeune homme, de Mori Ôgai ; La Ballade de l’impossible et Chroniques de l’oiseau à ressort, de Murakami Haruki ; Feu d’artifice, de Nagai Kafû ; Miracle, de Nakagami Kenji ; Le Jeu du siècle, M/T et l’histoire des merveilles de la forêt, ou encore Adieu, mon livre !, d’Ôe Kenzaburô ; Les Feux, d’Ôoka Shôhei ; La Transgression, de Shimazaki Tôson ; Je suis un chat, ainsi que Botchan, de Natsume Sôseki ; Le Tatouage, Le Goût des orties et Le Journal d’un vieux fou, de Tanizaki Jun.ichirô ; Futon, de Tayama Katai...

 

Il y a enfin (et surtout ?) ce dont je n’avais jamais entendu parler : Une femme, d’Arishima Takeo ; Kae ou les deux rivales, d’Ariyoshi Sawako ; Mes dernières années, de Dazai Osamu ; Yôko, et Le Passeur, de Furui Yoshikichi ; Qui est le plus grand ?, de Higuchi Ichiyô ; Pas de consultation aujourd’hui, d’Ibuse Masuji ; La Saison du soleil, d’Ishihara Shintarô ; Le Faucon et Les Asters, d’Ishikawa Jun ; La Ronde nocturne de l’agent de police, d’Izumi Kyôka ; L’Opéra des gueux, et Les Ténèbres d’un été, de Kaikô Takeshi ; La Pagode à cinq étages, de Kôda Rohan ; Le Cercle de famille, de Kojima Nobuo ; La Chasse à l’enfant, de Kôno Taeko ; Le Parti, de Kurahashi Yumiko ; L’Oie sauvage, et Vita sexualis, de Mori Ôgai ; La Fin des temps et Le Passage de la nuit, de Murakami Haruki ; Une histoire singulière à l’est du fleuve, de Nagai Kafû ; Zone de vide, de Noma Hiroshi ; Une existence tranquille, d’Ôe Kenzaburô ; La Dame de Musashi et L’Ombre des fleurs, d’Ôoka Shôhei ; Retour au pays, d’Osaragi Jirô ; Le Démon doré, d’Ozaki Kôyô ; La Chute, L’Idiote ou encore Une femme et la guerre, de Sakaguchi Ango ; Le Crime de Han, Seibei et ses gourdes, À Kinosaki, ou encore Errances dans la nuit, de Shiga Naoya ; Au bord de la piscine, de Shôno Junzô ; Oreiller d’herbes, Sanshirô, La Porte ou encore Clair-obscur, de Natsume Sôseki ; Shunkin, esquisse d’un portrait, ou Bruine de neige, de Tanizaki Jun.ichirô ; Train de nuit avec suspects, ou L’Œil nu, de Tawada Yôko ; Le Quartier sans soleil, de Tokunaga Sunao ; Le Bouddha blanc, de Tsuji Hitonari ; Poursuivie par la lumière de la nuit, de Tsushima Yûko ; Sang et os, de Yan Sogiru ; La Chambre noire, de Yoshiyuki Jun.nosuke ; Le Berceau au bord de l’eau, de Yû Miri...

 

Y a du boulot, hein ? (Bis.)

 

PASSIONNANT

 

Bilan plus que satisfaisant pour ce « Que sais-je ? », donc. D’une lecture agréable et d’un abord plutôt aisé, il constitue une excellente introduction à la littérature japonaise aussi bien classique que moderne et contemporaine. Chaudement recommandé à quiconque, à l’instar de votre serviteur, découvre cette matière passionnante.

 

Il y a sans doute bien plus à en dire, et, au sortir de ce petit livre, j’ai d’ores et déjà envie d’en lire davantage sur le sujet, avec des ouvrages pouvant s’émanciper des contraintes de la collection. Mais sans doute est-ce en vérité un réflexe malvenu : il me faudra y revenir en temps utile, mais, d’ici-là, j’ai plein de livres à lire – ceux dont parle cet essai. Il y en a beaucoup, et plus qu’alléchants. Au travail !

Voir les commentaires

Nuisible, vol. 3, de Masaya Hokazono et Yu Satomi

Publié le par Nébal

Nuisible, vol. 3, de Masaya Hokazono et Yu Satomi

HOKAZONO Masaya et SATOMI Yu, Nuisible, vol. 3, [蟲姫, Mushihime], traduit [du japonais] et adapté en français par Pascale Simon, Bruxelles, Kana, coll. Big, [2015] 2017, 203 p.

FINALE

 

Troisième et dernier tome de Nuisible, manga signé Hokazono Masaya au scénario et Satomi Yu au dessin. Et pas plus mal que ce soit le dernier, parce que la série, à mes yeux, n’a clairement pas tenu les promesses que l’on pouvait y supposer au sortir du premier tome, qui n’avait certes rien d’exceptionnel, mais demeurait pourtant séduisant et même intrigant. Hélas, depuis, les choses se sont gâtées, dans les deux tomes suivant – chacun ayant par ailleurs des traits qui lui sont propres.

 

Dans le tome 2, finalement, on ne pouvait guère qu’isoler le huis-clos terrible et lourdement chargé d’un érotisme glauque, dévorant et tenant peu ou prou du viol, qui confrontait la fille insecte Kikuko et son amant plus ou moins malgré lui Ryôichi – en fait, je suis porté à croire que les trois tomes n’avaient guère pour fonction, dans leur ensemble, que de justifier ce passage très réussi.

 

Mais le tome 3 ne peut guère mettre en avant quoi que ce soit de véritablement convaincant. Conclusion sur le mode du thriller horrifique, censément nerveux, il pèche sur le plan du scénario, passablement je-m’en-foutiste et limité au possible, et se reposant intégralement sur le dessin – qui, étrangement, devient (enfin ?) un atout de Nuisible ; un peu tard, sans doute…

 

Mais le bilan global est donc franchement négatif.

 

DEHORS, DEDANS

 

Dans la foulée de ce qui avait été amorcé à la fin du tome précédent, mais peut-être plutôt à la façon d’un reflet dans un miroir, le tome 3 de Nuisible repose tout d’abord sur une opposition entre macrocosme et microcosme – le macrocosme consistant essentiellement en scènes d’extérieur, où les nuées d’insectes excités par les phéromones de Kikuko ravagent la ville, tandis que le microcosme consiste en un nouveau huis-clos, mais hospitalier, et où les personnages (surtout) de Tomomi et de Kuzumi assistent plus ou moins désarmés à la copulation de Kikuko et Ryôichi, laquelle suscite bien un écho par rapport au huis-clos du tome 2, forcément plus « intime » cependant. Le mouvement est toutefois peut-être inverse, car, même avec l’alternance des séquences, l’impression est cette fois que le macrocosme nous ramène au microcosme.

 

Peut-être ne faut-il néanmoins pas appuyer excessivement sur cette dimension, parce que le huis-clos l’emporte assez vite – dans un contexte hospitalier qui n’a pas manqué de me rappeler une lecture récente, passablement désastreuse, le Manitou de Graham Masterton…

 

Il faut dire que les scènes d’extérieur brillent à peu près uniquement au plan du dessin, sur les mêmes bases que dans le tome précédent. Autrement… Eh bien, c’est du récit catastrophe, et somme toute bien banal ; les insectes ravageant la ville autorisent bien quelques saynètes amusantes/terrifiantes, mais finalement bien rares, et qui ne font que répéter les mêmes codes du genre depuis, disons, au moins Les Oiseaux. Tout, ici, est tellement éculé… S’agit-il alors d’une parodie ? Je ne l’exclus pas totalement…

 

INCESTE INSECTE

 

À l’intérieur de l’hôpital – quelle bonne idée que de faire récupérer le pauvre Ryôichi dans la morgue ! –, les choses ne vont pas beaucoup mieux, en matière d’intérêt narratif.

 

Pour l’essentiel, nous y voyons donc Kikuko imposer son besoin oppressant de se reproduire à un Ryôichi dont les sentiments sont finalement assez ambigus, terreur et désir étant sans cesse emmêlés. Il faut dire que les deux jeunes gens sont liés, bien davantage et autrement qu’ils ne le croient ; pas la meilleure idée de la BD en ce qui me concerne, pourtant...

 

Par ailleurs, après un tome 2 qui avait globalement fait l’impasse sur cette dimension du récit, nous avons à nouveau le sentiment (au moins vague…) d’une Kikuko qui présente une certaine fragilité, qui a quelque chose de désespéré et profondément douloureux – idée exprimée graphiquement par ses larmes, qui refont leur apparition après une longue ellipse, et que, dans ce contexte, on ne peut plus vraiment qualifier de « larmes de crocodile ».

 

Le pinacle, concernant les deux amants, réside probablement dans leur union bouche à bouche, quand les inévitables filaments ou tentacules jaillissant entre les lèvres de Kikuko pénètrent Ryôichi pour sceller leur amour. Une séquence amorcée de longue date, en termes de fusion.

 

TÉMOINS OU ACTEURS

 

Kikuko et Ryôichi ne sont toutefois pas seuls dans leur nid d’amour, cette fois – car deux personnages, essentiellement, tournent sans cesse autour d’eux ; ils donnent à vrai dire presque l’impression d’avoir été conviés au spectacle… et surtout d’être désarmés.

 

Ainsi de Tomomi, l’amoureuse frustrée de Ryôichi, qui n’est finalement pas le moins du monde définie autrement. Comme de juste, mais avec le sentiment indu que cela relève plus de l’héroïsme que de la vulgaire jalousie, elle interviendra dans l’union bouche à bouche de son petit ami putatif et de la salope insectoïde, perturbant la fusion dans un délire organique qui pourrait évoquer, que sais-je, du Cronenberg, peut-être...

 

Ainsi aussi de Kuzumi, le savant fou qui se prend pour Van Helsing, et qui a juré d’anéantir Kikuko – dont il sait, lui seul, comment elle est devenue ce qu’elle est. Yeux fous, manières arrogantes, propension à livrer quantité d’explications changeantes mais sans guère s’attarder sur leur cohérence… Toujours aussi pénible, le gazier. Et fonctionnel, puisqu’il semble avoir pour propos « d’expliquer », donc, chaque nouveau développement, mais sans jamais convaincre. Il est supposé aussi tuer Kikuko, mais sa manière de s’y prendre – en usant contre la créature évoluée du principe même de l’évolution – sent aussitôt la foirade, et à bon droit. À la limite, il est presque plus pertinent quand il dérive à nouveau sur les références mythologiques, alors même que l’eau, très connotée symboliquement, semble perturber son « rituel » aux prétentions pourtant rationnelles.

 

Les deux personnages, quoi qu’il en soit, oscillent donc entre les rôles de témoins et d’acteurs. Qu’importe au fond : ils sont tellement inintéressants (Tomomi surtout) ou ennuyeux (mais au plus mauvais sens du terme, Kuzumi)…

 

Comme l’est en fait la BD dans son ensemble – toujours plus terne et convenue, toujours plus « automatique ». Et ce jusque dans la dimension horrifique censément essentielle à la série, qui abuse d’effets « presse-bouton », à la « jump scare » sur papier, et de rebondissements finalement inutiles – ah ah elle n’est pas vraiment morte, oh oh lui aussi est dangereux, etc. Stinger inclus (pourtant très incongru au regard de l'épilogue).

 

LE DESSIN, ÉTRANGE ATOUT (UN PEU TARDIF)

 

On reconnaîtra cependant que la dimension horrifique de la BD, si elle est traitée avec bien trop de légèreté par le scénariste Hokazono Masaya, offre peut-être enfin à la dessinatrice Satomi Yu l’occasion de briller dans un registre proprement manga – éventuellement sous influence, car, là encore, cela a pu me rappeler Itô Junji, encore qu’avec probablement plus de finesse.

 

J’en avais fait la remarque dans mes retours sur les deux premiers tomes : si Satomi Yu était probablement une très bonne illustratrice, ainsi qu’en témoignaient notamment les couvertures et têtes de chapitres, elle faisait ici ses véritables débuts dans le manga, avec peut-être plus ou moins de conviction. Son dessin, globalement, me paraissait fade, à ceci près qu’il jouait à sa manière sur les contrastes, en profitant des quelques occasions où le scénario lui permettait de tenter des choses un peu « différentes » : cela valait pour l’aura hollywoodienne de Kikuko, a fortiori dans les scènes glauquement érotisées du huis-clos chez Ryôichi, ou, dans un tout autre registre, pour la figuration des nuées d’insectes, entre abstraction minimaliste et hyperréalisme pointilleux, fonction des circonstances et des besoins de la narration.

 

Ici, j’ai l’impression qu’elle atteint un équilibre qui lui faisait défaut jusqu’alors, et le résultat d’ensemble est bien plus convaincant. Les scènes d’horreur, graphiquement, sont réussies, et les personnages, Kuzumi mis à part car hors-concours (graphiquement, et peut-être aussi narrativement, c’est lui le vrai monstre), peuvent aussi exprimer, jusque dans les moments les plus terribles, un semblant d’émotion qui manquait bien trop jusqu’alors (car les artifices des larmes de Kikuko, de la fatigue de Ryôichi ou des joues rougissantes de Tomomi n’étaient pas suffisamment convaincants à cet égard).

 

En fait, ce troisième tome repose essentiellement sur le dessin de Satomi Yu – le scénario de Hokazono Masaya est de toute façon en roue libre, limite « je m’en balek ». Ce qui se traduit d’ailleurs par un texte pour le moins limité, qui incite d’autant plus à s’attarder sur le dessin ; il n'y a finalement pas grand-chose d'autre.

 

Pourtant, le dessin n'est pas irréprochable, loin de là – notamment dans la mesure où l’ensemble est souvent confus, mais le peu de texte qui demeure y a probablement sa part de responsabilité.

 

Reste que le dessin de Satomi Yu constitue un atout, et même l’atout, de ce troisième tome – oui, un atout bien tardif… Mais, vous vous en doutez, cela ne suffit pas à sauver ce dernier volume de Nuisible – ou à vrai dire la série tout entière.

 

TANT PIS POUR LES PROMESSES

 

Car Nuisible, récit achevé en trois tomes, est globalement une déception. Si le premier volume n’était pas bouleversant ou irréprochable, il paraissait cependant contenir assez de promesses pour justifier la lecture des deux autres volumes (et la brièveté annoncée de la série jouait également en sa faveur) – ambiance lycéenne glauque, personnages aux pulsions inquiétantes, fond et « explications » (le réchauffement climatique, l’évolution, l’insignifiance presque cosmique des hommes face au règne des insectes, etc.)... Ces promesses, peut-être illusoires certes, n’ont pas été tenues.

 

La faute, pour l’essentiel, à un scénario fainéant et sans âme, saturé de gimmicks foireux et pas à une contradiction près – les errances du récit donnent à ce stade l’impression que Hokazono Masaya se moque de ce qu’il fait, sinon du lecteur.

 

Et je maintiens : j’ai l’impression que la série dans son ensemble a quelque chose d’une « justification » pour quelques séquences à la fois visuelles et sordides quant à elles bien pensées et bien exécutées, dont le pinacle réside dans le huis-clos du tome 2 – ce qui précède n’avait guère d’importance, ce qui suit n’en a aucune. C’est de l’enrobage, et pas exactement soigné.

 

Quant au dessin de Satomi Yu, s’il a progressé sur la durée des trois tomes, il a longtemps été bien trop terne pour véritablement convaincre, ne s’autorisant que trop rarement des audaces qui, globalement, lui ont pourtant toujours profité.

 

Nuisible n’est pas forcément une série « mauvaise » à proprement parler – mais peut-être que si en même temps... Par contre, elle est sans doute tristement médiocre, et allègrement dispensable.

Voir les commentaires

CR L'Appel de Cthulhu : Au-delà des limites (05)

Publié le par Nébal

CR L'Appel de Cthulhu : Au-delà des limites (05)

Cinquième séance du scénario pour L’Appel de Cthulhu intitulé « Au-delà des limites », issu du supplément Les Secrets de San Francisco.

 

Vous trouverez les éléments préparatoires (contexte et PJ) ici, et la première séance . La précédente séance se trouve quant à elle .

 

Tous les joueurs étaient présents, qui incarnaient donc Bobby Traven, le détective privé (qui s'est toutefois absenté en fin de partie) ; Eunice Bessler, l’actrice ; Gordon Gore, le dilettante ; Trevor Pierce, le journaliste d’investigation ; Veronica Sutton, la psychiatre ; et Zeng Ju, le domestique.

I : MERCREDI 4 SEPTEMBRE 1929, 19H – CHEZ FRANCIS, 59 O’FARRELL STREET, TENDERLOIN, SAN FRANCISCO

CR L'Appel de Cthulhu : Au-delà des limites (05)

[I-1 : Zeng Ju : Jonathan Colbert, Andy McKenzie] Tandis que ses associés se rendaient à la Résidence Reece, Zeng Ju préférait enquêter sur le terrain en fouinant dans les rues du Tenderloin, d’abord à proximité du Petit Prince, dans l’espoir de trouver un indice lui permettant de mettre la main sur Jonathan Colbert et/ou Andy McKenzie. Il espère, sinon tomber par hasard sur les deux hommes, du moins rencontrer un habitué du quartier qui pourrait le renseigner.

 

[I-2 : Zeng Ju : Eugénie ; Bobby Traven, Jonathan Colbert] Mais déambuler simplement dans les rues ne donne rien. Cela dit, c’est le moment où le quartier commence à s’animer, avec l’ouverture des « restaurants français »… à l’exception bien sûr du Petit Prince, fermé par la police. Zeng Ju décide d’aller boire un verre dans un de ces établissements, pour y dénicher des informations ; par le plus grand des hasards, il se rend ainsi Chez Francis, où Bobby Traven a ses habitudes (il n’en sait rien). Il y est bientôt accosté par une souriante serveuse qui se fait appeler Eugénie. Elle lui tend la carte, où les noms des alcools sont à peine déguisés – va pour un whisky canadien. Mais il essaye de discuter avec elle : sans doute connaît-elle bien le quartier ? Il est à la recherche d’un artiste, un peintre qu’on lui a recommandé, mais impossible de dégoter son adresse… Un jeune homme du nom de Jonathan Colbert, il sait qu’il traîne dans le quartier. Eugénie y réfléchit un instant, puis sourit : oui, ça lui dit vaguement quelque chose. Ce n’est pas un habitué de la maison, mais le quartier est petit, on connaît un peu tout le monde… Que veut-il faire avec lui ? Des affaires – ou plus exactement c’est ce que souhaite faire son employeur, qui est tombé sur une toile du jeune peintre qui lui a beaucoup plu. Oh, elle, ce qu’elle en dit… Mais que Monsieur veuille bien patienter, elle va voir si elle peut lui dégoter quelque chose. Eugénie se retire, et se rend dans le couloir attenant aux cuisines, au fond du restaurant.

 

[I-3 : Zeng Ju : Francis ; Eugénie, Gordon Gore, Bobby Traven, Jonathan Colbert, Parker Biggs] Eugénie en ressort quelques minutes plus tard, mais ne revient pas à la table de Zeng Ju – elle a du travail auprès d’autres clients. Par contre, dans sa foulée, un homme encore assez jeune, très décontracté, sort du couloir et se rend aussitôt à la table du domestique de Gordon Gore : c’est Francis, ainsi qu’il se fait appeler (en vérité, ça doit être « John quelque chose », ainsi que Bobby Traven le sait parfaitement), et c’est le patron de ce « restaurant français ». Alors, il s'agit de parler affaires ? Effectivement – Zeng Ju lui répète ce qu’il a dit à Eugénie. Il se passe quelques secondes de silence – et puis le domestique se rend compte que Francis lui parlait, que les lèvres de son interlocuteur bougeaient, mais il n’entendait rien pour autant… Et c’est comme si le son revenait d’un seul coup, brusquement, en plein milieu d’une phrase. Perturbé, Zeng Ju présente ses excuses à Francis, lui demandant de bien vouloir répéter ce qu’il venait de dire. Le propriétaire du « restaurant français » est un peu interloqué, mais reprend volontiers : oui, il voit bien le bonhomme… En fait, le peintre a fait le tour du quartier, ses nus sous le bras, pour… « épicer » la décoration des « restaurants français ». Francis n’a pas trouvé ses œuvres du meilleur goût (« C’est un établissement de qualité, ici ! »), aussi n’ont-ils pas fait affaires. Mais ce Jonathan Colbert a persévéré, et trouvé au moins un gogo dans « la concurrence » : il a cru comprendre que Parker Biggs, du Petit Prince, l’avait pris sous son aile – mais le Petit Prince est fermé, une sombre histoire de bagarre… Peut-être le peintre a-t-il placé ses toiles ailleurs dans le quartier, mais Francis en doute : « Biggs est plutôt du genre exclusif. Personne n’a envie de lui marcher sur les pieds, faut dire. »

 

[I-4 : Zeng Ju : Francis ; Jonathan Colbert, Gordon Gore] Quoi qu’il en soit, dénicher Jonathan Colbert ne s’annonce pas évident ; sauf erreur, il n’avait même pas laissé d’adresse où le contacter à Francis, quand il était venu le démarcher en personne. Mais… Le patron va vérifier quelque chose dans son bureau. Zeng Ju le remercie, et attend qu'il revienne à sa table, ce qui ne demande que quelques minutes : en fait, si, le peintre lui avait bien donné une adresse, mais en lui expliquant qu’il allait déménager dans les jours qui suivaient – la nouvelle adresse, Francis ne la connaît pas. Mais si l’ancienne intéresse le domestique de Gordon Gore… La voici : appartement 3, 412 Eddy Street ; c’est bien dans le Tenderloin. Il n’en sait pas plus. Zeng Ju le remercie chaleureusement : le propriétaire ou les anciens voisins de Colbert pourront peut-être le renseigner quant à son domicile actuel ! Francis lui adresse un grand sourire : « C’est ce que je me suis dit. Bon, maintenant que vous avez cette information, il va quand même falloir la mériter un petit peu… Deux billets de dix ? » La somme est un peu élevée, elle dépasse le niveau des dépenses courantes de Zeng Ju, mais il avait pu piocher un peu dans la caisse de Gordon Gore – il a tout juste de quoi payer, mais il ne lui reste plus que quelques cents d’ici à ce qu’il retourne au manoir de Nob Hill. Zeng Ju termine son verre, puis quitte Chez Francis.

 

II : MERCREDI 4 SEPTEMBRE 1929, 19H – CERCLE DE BOXE AMATEUR DE L’USINE DE GLACE CARVER, 17 ALABAMA STREET, MISSION DISTRICT, SAN FRANCISCO

CR L'Appel de Cthulhu : Au-delà des limites (05)

[Nous avions alors joué une scène impliquant Bobby Traven, mais qui ne pouvait pas s’insérer logiquement dans le récit, ce que j'aurais dû remarquer de manière plus explicite sur le moment... Je l’ai donc supprimée de ce compte rendu, et me contenterai ici de la résumer pour mémoire. Le détective privé partait du nom de « grizzli » évoqué au Napa State Hospital, mais dont il ne pouvait pas avoir connaissance, et considérait que cela devait être le surnom d’une brute, éventuellement employée par la pègre ; il voulait alors se renseigner auprès de ses amis d’un cercle de boxe amateur, mais ça ne donnait absolument rien – plein de types dans ce milieu pourraient s’affubler de ce sobriquet. Des recherches du même ordre dans ses dossiers ou les journaux ne donnent rien de plus. Fausse piste. Et il n’y a pas de communauté amérindienne à San Francisco ou quoi que ce soit du genre – là aussi, de toute façon, Bobby Traven n’avait aucune raison valable d’enquêter à ce propos...]

 

III : MERCREDI 4 SEPTEMBRE 1929, 21H – RESTAURANT SACREBLEU !, 102 GEARY STREET, TENDERLOIN, SAN FRANCISCO

CR L'Appel de Cthulhu : Au-delà des limites (05)

[III-1 : Gordon Gore, Eunice Bessler, Veronica Sutton, Trevor Pierce : Bridget Reece, Byrd Reece, Zeng Ju] Il est environ 20h30 quand Gordon Gore, Eunice Bessler, Veronica Sutton et Trevor Pierce achèvent de s’entretenir avec Bridget Reece et son père Byrd. Et Eunice a son idée de la suite de leur programme : elle a une faim de loup ! Ils décident donc de dîner dans un restaurant (impensable de retourner pour ce faire au manoir en l’absence de Zeng Ju, cuisinier hors-pair), et, tant qu’à faire, supposent que le Tenderloin, et plus précisément Geary Street, conformément à l’adresse imprécise que leur avait donnée Bridget, serait un bon choix. Ils y trouvent un restaurant appelé Sacrebleu !, qui a bonne réputation, servant vraiment de la cuisine française authentique ; bien sûr, c’est aussi un bordel, mais de qualité supérieure.

 

[III-2 : Veronica Sutton, Trevor Pierce, Gordon Gore : Curtis Ashley, Nicolas Robinson, Jonathan Colbert] À l’initiative de Veronica Sutton, ils profitent de ce repas pour faire le point sur les éléments qu’ils ont découverts dans la journée. La psychiatre est très intéressée par ce qu’a déniché Trevor Pierce dans l’article de Curtis Ashley sur les statistiques de la Noire Démence. Serait-il possible de retrouver ce journaliste ? Cela paraît difficile : cette feuille socialiste n’est plus éditée, et Trevor n’a pas trouvé d’autres mentions de ce nom. Mais peut-être serait-il possible d’en trouver la trace via des contacts socialistes ou syndicalistes… Veronica fait la remarque que le Pr Nicolas Robinson, de la California School of Fine Arts, avait mentionné que Jonathan Colbert fréquentait là-bas des cercles gauchistes ; peut-être pourrait-on y apprendre quelque chose ? Gordon Gore trouve effectivement la piste intéressante – mais tout cela est bien vague, et, quant à lui, il ne sait pas à qui s’adresser… Lui, les socialistes… Il ne s’intéresse pas à la politique – il trouve ça vulgaire ; mais surtout les socialistes… En tant que collectionneur d’art, il aime les gens qui cherchent à se distinguer, voyez-vous ! Gordon se tourne donc vers Trevor : « Allez-y, mon vieux, c’est pour ça que je vous paye, après tout ! » Son sourire, même amical, met le journaliste socialisant mal à l’aise...

 

[III-3 : Trevor Pierce, Veronica Sutton : Zebulon Pharr] Mais ce que dit Trevor Pierce de la Collection Zebulon Pharr intéresse aussi énormément Veronica Sutton ; en fait, elle en avait déjà vaguement entendu parler : la Collection n’est pas un mythe, elle existe bel et bien, aucun doute à cet égard. Elle ne sait pas où elle se trouve, mais se souvient qu’elle est gérée par un cabinet d’avocats, via une fondation ; elle n’a plus le nom du cabinet en tête, mais pense pouvoir le trouver assez facilement dans ses dossiers. Toutefois, la Collection n’est délibérément pas facile d’accès ; on ne peut pas simplement s’y rendre et se voir accorder l’entrée… Dans tous les cas, il faudrait une recommandation.

 

IV : MERCREDI 4 SEPTEMBRE 1929, 22H – 412 EDDY STREET, TENDERLOIN, SAN FRANCISCO

CR L'Appel de Cthulhu : Au-delà des limites (05)

[IV-1 : Zeng Ju : Francis, Jonathan Colbert, Andy McKenzie] Zeng Ju se rend à l’adresse que lui a donnée Francis, et où il espère trouver une piste l’amenant à Jonathan Colbert et/ou Andy McKenzie. Eddy Street est une des principales artères du Tenderloin. L’immeuble, ou sa façade du moins, ne fait pas trop miteux, mais le domestique ne se fait aucune illusion sur l’état de l’intérieur ; ce genre d’immeubles est dévolu aux loyers très bas et peu scrupuleux, voire tout bonnement aux marchands de sommeil.

 

[IV-2 : Zeng Ju : Jonathan Colbert] Zeng Ju pénètre à l’intérieur de l’immeuble, ça ne présente pas de difficulté particulière. Par contre, il y a une loge de concierge – mais la brute qui l’occupe tient plus du videur qui fait dégager les mauvais payeurs, à l’évidence. Le domestique s’adresse au gardien, lui expliquant qu’il cherche un jeune peintre du nom de Jonathan Colbert, on lui a donné cette adresse, et… « Ben c’est pas la bonne. Qu’est-ce tu veux ? » Zeng Ju commence à répondre : « Eh bien, je suis mandaté par... » Mais il est aussitôt interrompu : « T’es mandaté par mon cul. » Le domestique interloqué tente de reprendre, mais la réplique ne se fait pas attendre : « Bon, le Chinetoque, tu dégages ! » La brute se lève lentement en faisant gonfler ses muscles. Zeng Ju ne bouge pas. Le costaud reprend : « T’es encore là ? Tu sais compter ? Tu sais compter jusqu’à dix ?

Oui, Monsieur, je sais compter jusqu’à dix.

Et à l’envers ? Tu sais faire ? Jusqu’à zéro ? Attends, j’vais t’montrer : dix, neuf, huit, six... »

Zeng Ju débarrasse le plancher : « Au revoir, Monsieur. » La brute retourne s’asseoir à sa place.

 

[IV-3 : Zeng Ju : Gordon Gore] Dehors, Zeng Ju peste – il faut qu’il retrouve des armes, puisqu’on lui a confisqué les siennes quand il a été emmené au poste après l’échauffourée au Petit Prince ! Face à un type pareil, ça pourrait s’avérer utile… Il va faire une virée à Chinatown à cet effet. D’ici-là, il se rend dans un café (un vrai, exceptionnellement !), non loin, pour appeler au Manoir Gore, afin de savoir si son employeur s’y trouve, mais ce n’est pas le cas, et il n’a aucune idée d’où le chercher ainsi que ses associés. Rentrer au manoir ne lui servirait à rien, il décide donc de faire le pied de grue à proximité du 412 Eddy Street pour guetter les entrées et les sorties – en pure perte.

 

V : MERCREDI 4 SEPTEMBRE 1929, 23H – RESTAURANT SACREBLEU !, 102 GEARY STREET, TENDERLOIN, SAN FRANCISCO

CR L'Appel de Cthulhu : Au-delà des limites (05)

[V-1 : Gordon Gore : Amélie ; Jonathan Colbert, Andy McKenzie] Le repas touchant à sa fin, Gordon Gore tente de parler de Jonathan Colbert avec une serveuse du nom d’Amélie, venue s’assurer de ce qu’ils sont satisfaits (c’est bien le cas). Comme à son habitude, le dilettante joue de son nom : « Vous avez peut-être entendu parler de moi ? » Eh bien, non, pas du tout… En fait, la jeune femme ne voit pas ce qu’un peintre viendrait faire dans un quartier tel que celui-ci, porté sur le… « pragmatisme ». Et McKenzie ? La serveuse le regarde d’un air suspicieux : McKenzie est sans doute un nom très répandu, mais… Andy McKenzie, précise Gordon – semble-t-il un ami du peintre, il se pourrait qu’ils vivent ensemble. Il n’en sait pas davantage – la serveuse non plus, à ceci près que « si votre peintre est un ami d’Andy McKenzie, il faudra le prévenir qu’il a de très mauvaises fréquentations... » Gordon joue le naïf : « Comment ça ?

C’est un escroc, un minable. Vous avez l’air de bonne famille, Monsieur, ne vous fatiguez pas à retrouver ce type, il n’en vaut vraiment pas la peine…

Eh bien, je le note, merci, mais raison de plus pour retrouver ce Colbert, s’il est sous l’influence de McKenzie... »

Elle explose de rire : « L’influence de McKenzie ?! Ça, c’est la meilleure ! Il n’a aucune influence. Ce tocard va prétendre avoir tout le monde dans sa poche : il connaît les Combattants Tong, il a des amis à la mairie… Tu parles ! C’est une petite frappe. Il ment, c’est tout ce qu’il sait faire – sauf qu’il ment mal, en fait… Protéger votre ami de son "influence" ne devrait pas être bien compliqué, du coup. Et il n’est pas dangereux : il joue le hargneux, mais n’en a pas les moyens pour être crédible... » Gordon demande lors à Amélie si elle aurait une idée d’où trouver Andy McKenzie – c’est qu’il prend bonne note de ses opinions, mais il n’a pas le choix, il lui faut le dénicher… Mais elle n’en sait rien – et tant mieux, en ce qui la concerne : « Le jour où ce restaurant devra faire affaire avec McKenzie, il sera bien temps de mettre la clef sous la porte ! »

 

[V-2 : Eunice Bessler, Trevor Pierce : Parker Biggs, Zeng Ju] Les investigateurs n’ont rien de plus à faire ici ; ils sortent du restaurant, et flânent quelque temps dans Geary Street, dans l’espoir un peu vain de tomber sur une de leurs proies… Ce n’est bien évidemment pas le cas. [J’avais demandé à ce qu’un des joueurs fasse un test de Chance pour le groupe, et ils ont désigné Eunice Bessler… qui a obtenu un échec critique, d’où la conséquence suivante.] Trevor Pierce, aux aguets, entend les bribes d’une conversation, où il devine que les potins se mêlent vaguement d’une sorte de panique : il semblerait que Parker Biggs, on ne sait vraiment pas comment, se serait échappé de l’hôpital où les policiers l’avaient placé pour le rabibocher (il en avait bien besoin, Zeng Ju pensait même lui avoir cassé la jambe, à tort faut-il croire) avant de l’envoyer en prison… La nouvelle jette un froid, mais tous sont fatigués, et ils décident de rentrer chez eux pour dormir.

 

VI : JEUDI 5 SEPTEMBRE 1929, 1H – CABINET DE VERONICA SUTTON, 57 HYDE STREET, FISHERMAN’S WHARF, SAN FRANCISCO

CR L'Appel de Cthulhu : Au-delà des limites (05)

[VI-1 : Veronica Sutton : Zebulon Pharr, Randolph Coutts, Miles Winthrop] Mais Veronica Sutton, une fois arrivée à son cabinet à la lisière de Fisherman’s Wharf, ne compte pas se coucher immédiatement. Elle commence par retrouver le nom du cabinet d’avocats gérant la fondation Zebulon Pharr : il s’agit de Coutts & Winthrop, dans South of Market. Elle se rafraîchit aussi les souvenirs concernant Pharr lui-même ; c’était un anthropologue du XIXe siècle, originaire de la côte Est, mais qui s’était rendu ensuite dans la Bay Area, dès lors sa base arrière pour d’autres expéditions de par le monde ; il fut un des premiers anthropologues à véritablement travailler sur le terrain – il était très crédible, et on prétend qu’il a constitué, au fur et à mesure que son intérêt pour l’occultisme se développait, une collection unique au monde.

 

[VI-2 : Veronica Sutton : Charles Smith] Veronica Sutton jette ensuite un œil à sa bibliothèque, pour voir si elle peut y repérer des éléments utiles, d’ordre anthropologique ou occulte, suite aux découvertes qu’elle avait faites au Napa State Hospital. En priorité, elle se penche sur le folklore indien de la région, mais elle manque d’ouvrages suffisamment approfondis pour se montrer utiles… Il faudra qu’elle consulte un spécialiste – elle en connaît, à vrai dire, notamment Charles Smith, qui enseigne à l’Université de Californie, à Berkeley.

 

[VI-3 : Veronica Sutton : Sir James George Frazer] Cependant, elle trouve quelque chose dans sa belle édition étendue en treize volumes du Rameau d’or, de Sir James George Frazer – un de ses ouvrages fétiches : elle se souvenait qu’il avait évoqué des légendes propres à la région de San Francisco, et c’est bien le cas – une histoire concernant les « chamans du grizzli » ; ils auraient disparu à une époque non précisée, mais la légende prétend qu’ils ne sont pas morts, comme on le croyait, mais se sont en fait transportés dans le « monde des esprits », où ils errent à jamais ; si Frazer en parle, c’est surtout parce que c’est pour lui l’occasion, dans une optique comparatiste, de se livrer à un développement sur le principe de la magie sympathique – des représentations des chamans permettraient de les ramener dans notre monde, ou plus généralement de faire la bascule entre notre monde et celui des esprits. Mais la légende était catégorique : ces chamans ne pouvaient être atteints d’une manière ou d’une autre (et détruits, notamment) que dans le monde des esprits, pas dans le monde « réel ». Par ailleurs, la magie sympathique, ici, ne fonctionne pas vraiment à la façon du Portrait de Dorian Gray : s’en prendre à la représentation ne produit pas d’effet sur le sujet représenté (la magie sympathique doit donc être relativisée sous cet angle). Fatiguée, et pas en mesure de trouver quoi que ce soit de plus (notamment concernant cet étrange « Yog-Sothoth »), la psychiatre va se coucher.

 

VII : JEUDI 5 SEPTEMBRE 1929, 8H – MANOIR GORE, 109 CLAY STREET, NOB HILL, SAN FRANCISCO

CR L'Appel de Cthulhu : Au-delà des limites (05)

[VII-1 : Gordon Gore, Veronica Sutton : Daniel Fairbanks, Timothy Whitman, Clarisse Whitman, Jonathan Colbert, Andy McKenzie, Bridget Reece, Lucy Farnsworth, Byrd Reece] À leur habitude, les investigateurs se retrouvent au manoir de Gordon Gore, sur Nob Hill, à 8h, afin de préparer le rapport quotidien que le dilettante doit faire à Daniel Fairbanks, le secrétaire de Timothy Whitman. Le problème est qu’il n’ont pas forcément grand-chose de concret à lui rapporter… Veronica Sutton considère qu’il faut parler de la Noire Démence, mais le dilettante se méfie : il a essayé de l'évoquer par deux fois, et les deux fois le secrétaire l’a envoyé bouler… Il faut établir un lien direct entre cette menace et Clarisse Whitman. Par ailleurs, Gordon avait soigneusement évité de mentionner le nom de Jonathan Colbert, ce qui devient de plus en plus difficilement tenable… Parler d’Andy McKenzie, alors ? Il y a aussi les cas de Bridget Reece et Lucy Farnsworth : Gordon avait parlé de ces deux filles semble-t-il liées à leur affaire, mais sans mentionner leur nom (seul celui de Bridget était connu lors du précédent rapport) ; en même temps, Fairbanks avait clairement exprimé que c’était pour lui un avancement majeur de l’enquête – en fait la seule raison de prolonger leur contrat… Mais Gordon avait promis à Byrd Reece de rester discret. Par contre, parler du chantage, même de manière évasive ?

 

[VII-2 : Gordon Gore, Bobby Traven : Daniel Fairbanks ; Timothy Whitman, Andy McKenzie, Clarisse Whitman, Lucy Farnsworth, Bridget Reece, Arnold Farnsworth] Mais il est trop tard pour atermoyer : il est 9h, Gordon Gore doit appeler Daniel Fairbanks, qui, comme d’habitude, décroche aussitôt. « Mon Dieu, Fairbanks, c’est à croire que vous dormez à côté du téléphone ! » Bien, le rapport : il se souvient sans doute de ces deux jeunes filles mentionnées hier à la même heure ? Il ne peut pas révéler leur identité – certes, M. Whitman est son patron, mais il a promis aux intéressés de se montrer discret, et c’était le seul moyen d’obtenir des informations utiles : homme d’honneur, il ne reprendra pas sa parole. Il n’en a pas moins des choses à dire – notamment qu’une de ces familles au moins a fait l’objet d’un chantage : la fille avait posé nue pour des photographies , et les maîtres-chanteurs menaçaient ses parents de les divulguer dans la presse, sauf paiement d’une rançon conséquente… Un de ces maîtres-chanteurs a été identifié, une petite frappe du nom d’Andy McKenzie, qui se livre à ses activités douteuses dans le Tenderloin. Leurs efforts se concentrent sur lui, il faut qu’ils mettent la main dessus. Silence… « Autre chose, M. Gore ?

Eh bien, c’est déjà pas mal, non ?

Je suppose qu’il y a des jours avec et des jours sans, et que je ne peux pas vous en blâmer. J’espère toutefois que vous obtiendrez au plus tôt des résultats davantage probants. Il va de soi que le contrat qui nous lie n’est pas indéfiniment extensible.

Il y a bien autre chose, même si cela risque de ne pas vous faire plaisir… C’est en rapport avec cette maladie dont nous vous avions déjà parlé, et qui ne vous intéressait pas. Nous avons consulté des spécialistes, des psychiatres notamment – l’existence de cette épidémie est un fait. Et tout porte à croire que Mlle Whitman a pu être contaminée.

Et qu’est-ce qui vous fait dire cela ?

Des deux jeunes filles que nous avons retrouvées, l’une présentait des signes de contamination, et l’autre en était gravement affectée. »

C’est un demi-mensonge : Lucy Farsnworth était à l’évidence contaminée (Gordon évoque les taches sombres partout sur son corps, ses absences...), mais Bridget Reece n’en présentait pas le moindre symptôme. Finalement, Gordon décide de lâcher le nom de la première – l’information n’était pas un grand secret. Oui, il s’agit bien de la fille d’Arnold Farnsworth, le magnat du fret. Fairbanks admet que, pour la première fois, Gordon Gore a bien établi un lien entre cette « maladie » et la disparition de Mlle Whitman. Le secrétaire continue de penser que c’est une piste très secondaire, mais il transmettra à M. Whitman – cela risque de l’inquiéter, évidemment... Raison de plus de faire preuve de célérité dans la résolution de cette enquête. Bobby Traven ne participe pas à la conversation, mais, de ce qu’il entend, il presse Gordon à se montrer plus offensif : « Il sait quelque chose ! Il veut pas nous le dire, mais il sait quelque chose ! » Le dilettante lui intime de se calmer, puis reprend le combiné et demande au secrétaire si lui n’aurait pas non plus des choses à leur apprendre ? Qui pourraient leur permettre d’aller plus vite ? Fairbanks hésite un instant, puis : « Disons simplement que vous toucherez un bonus conséquent si vous mettez rapidement la main sur les photographies et les négatifs. Au revoir, M. Gore. » Il raccroche.

 

[VII-3 : Bobby Traven, Trevor Pierce, Gordon Gore : Daniel Fairbanks, Byrd Reece, Timothy Whitman] Bobby Traven trépigne : il avait raison, Fairbanks cachait quelque chose ! Il a toujours trouvé le secrétaire suspect, et c’est un aveu ! Trevor Pierce pense de même : le chantage était de la partie dès le départ… Mais cela ne le met pas en joie. Pour Bobby, cela va plus loin : ces rapports, c’est seulement pour contrôler que les investigateurs vont dans la bonne direction, mais sans se mouiller ! Il sait très bien ce qu’ils sont censés trouver ! Gordon Gore, que la véhémence du détective privé fatigue (et son langage ordurier tout autant), se montre bien autrement modéré – c’est davantage une question de confiance, et Daniel Fairbanks, à cet égard, n’est pas Byrd ReeceD’autant qu’il est dans une position subordonnée par rapport à Timothy Whitman. Pour Trevor, la conscience de classe du dilettante l’aveugle…

 

[VII-4 : Gordon Gore, Zeng Ju, Eunice Bessler : Jonathan Colbert, Andy McKenzie] Gordon Gore est un peu agacé : « Passons ! » Zeng Ju saisit la balle au bond : ils ont deux adresses, plus ou moins précises, où chercher Jonathan Colbert et Andy McKenzie, et c’est cela qui compte, présentement. Le domestique détaille sa déconvenue au 412 Eddy Street, avec « ce molosse qui n’estime pas beaucoup les Asiatiques ». Eunice Bessler avance que ce gardien pourrait adopter un comportement tout autre à l’égard d’une jeune fille comme elle…

 

[VII-5 : Eunice Bessler, Gordon Gore, Zeng Ju : Clarisse Whitman, Bridget Reece, Lucy Farnsworth, Jonathan Colbert, Andy McKenzie] Eunice Bessler marque une brève pause… puis elle reprend, avec un enthousiasme marqué : et si elle servait d’appât, d’ailleurs ? Pas seulement vis-à-vis de cette brute ! Elle a un profil assez proche de celui de Clarisse Whitman et Bridget Reece, probablement aussi de Lucy Farnsworth… Et si elle se faisait à son tour passer pour une jolie jeune fille de bonne famille, un peu rebelle, un peu bohème, et pas le moins du monde farouche – qui serait toute disposée à poser nue, et donc prête à tomber dans les filets de Jonathan Colbert et Andy McKenzie ? Gordon Gore relève avant toute chose que cela lui paraît bien périlleux ; Zeng Ju, pour sa part, suppose que cela pourrait marcher, mais le danger est effectivement conséquent, la jeune actrice a besoin de « protection »… Eunice dégaine son Derringer, un sourire éclatant aux lèvres : « Je sais me défendre ! Contre une personne, en tout cas... » Le domestique lui fait entendre que « ces gens-là sont probablement habitués à ce qu’on leur brandisse une arme autrement impressionnante sous le nez. Il nous faudra assurer votre sécurité. » Gordon Gore, qui revient à la question du 412 Eddy Street, concède que les options du charme et de l’intimidation sont également envisageables – dans ce cas, mieux vaudrait sans doute commencer par le charme…

 

[VII-6 : Veronica Sutton, Trevor Pierce, Bobby Traven, Zeng Ju, Eunice Bessler, Gordon Gore : Charles Smith, Jonathan Colbert, Andy McKenzie, Arnold Farnsworth] En tout cas, l’emploi du temps de Veronica Sutton (qui s’impatiente un brin) est tout trouvé : elle va se rendre à Berkeley pour y discuter avec son ami Charles Smith, l’anthropologue. Trevor Pierce propose de l’accompagner – ainsi que Bobby Traven, même si la psychiatre semble douter que ce soit une bonne idée… Zeng Ju est de toute façon un peu sceptique concernant cette virée universitaire : ils ont des pistes directes conduisant à Jonathan Colbert et Andy McKenzie, qui sont autrement prioritaires ! Et il faut assurer la sécurité de Mlle Eunice : le domestique craint que, Gordon Gore et lui, ça ne soit pas suffisant ; mieux vaudrait pour Bobby rester avec eux, plutôt que de perdre son temps dans cet « autre monde », auquel il ne comprend rien, qu’est le campus de l’Université de Californie ! Eunice concède qu’elle se sentirait plus en sécurité si le détective privé surveillait ses arrières. Bobby l’admet – mais il lui faut récupérer une arme, dans ce cas ; il a ses contacts… De toute façon, ainsi qu’elle le précise, si Eunice doit jouer la comédie, elle ne le fera pas dans la matinée (elle doit déjà passer chez elle pour trouver les tenues les plus appropriées) : Bobby peut accompagner Veronica et Trevor à Berkeley le matin, et rentrer à temps pour assurer la protection de la starlette. Zeng Ju, quant à lui, va également récupérer une arme auprès de ses contacts à Chinatown. Ils se retrouveront en milieu de journée au Manoir Gore, et décideront d’un plan d’action plus précis à ce moment-là. Quant à Gordon Gore, il va tâcher de contacter Arnold Farnsworth.

 

VIII : JEUDI 5 SEPTEMBRE 1929, 11H – UNIVERSITÉ DE CALIFORNIE, BERKELEY

CR L'Appel de Cthulhu : Au-delà des limites (05)

[VIII-1 : Veronica Sutton, Trevor Pierce, Bobby Traven : Charles Smith] Veronica Sutton, Trevor Pierce et un Bobby Traven un peu fébrile (ce qui ne rassure pas exactement les deux autres) se rendent donc à l’Université de Californie, à Berkeley, de l’autre côté de la baie de San Francisco, ce qui implique à nouveau de prendre le ferry ; toutefois, le voyage est plus court que celui de la veille au Napa State Hospital, qui prenait bien trois heures – cette fois, une grosse heure suffit. Arrivés sur le campus, ils se rendent au bureau de Charles Smith, de la faculté d’anthropologie – un vieil ami de Veronica, qui les reçoit très cordialement. Ainsi qu’elle en avait prévenu Trevor et Bobby, la psychiatre entend présenter sa requête sous un jour strictement professionnel, et elle aborde donc la conversation avec ce biais. Qui prend plus ou moins… mais à vrai dire Smith n’y attache pas grande importance, et parle de toute façon ouvertement.

 

[VIII-2 : Veronica Sutton : Charles Smith ; Hadley Barrow, Ishi, Alfed Louis Kroeber, Pedro Maldonado] Veronica Sutton parle néanmoins d’un de ses patients dont le tableau clinique la rend perplexe, et qui l’amène à se poser des questions sur le folklore des Indiens dans la région de la Bay Area. C’est un domaine que Smith connaît bien, certes – mais Veronica pourrait-elle se montrer plus précise ? Il a du mal à faire le lien avec un cas psychiatrique… Veronica lui demande s’il a déjà entendu parler de la Noire Démence, mais ce n’est pas le cas : « Démence ? C’est effectivement davantage votre partie… Il y aurait donc un rapport avec les populations indiennes locales? » Aucune certitude, mais elle a quelques hypothèses à explorer à ce propos. Elle fait un bref récapitulatif de ce qu’elle sait sur la Noire Démence, et explique que le Dr Hadley Barrow, du Napa State Hospital, lui avait montré la retranscription d’un entretien où une victime de cette affection parlait d’un certain « chaman du grizzli » ; et il semblerait que des références similaires aient surgi dans d’autres cas. Cela lui dit-il quelque chose ? Cette fois, oui, tout à fait. « D’ailleurs, les symptômes que vous avez décrit me rappellent quelque chose, maintenant – c’est seulement que je n’avais pas fait l’association avec cette qualification de Noire Démence. Et c’est bien en rapport avec les chamans du grizzli. » Toutefois, pour aborder utilement cette question, il faut sans doute disposer de quelques bases concernant la présence indienne dans la région de San Francisco et plus largement de la baie. Smith ne sait pas quelles sont les connaissances de Veronica en la matière – ainsi qu’il l’exprime très courtoisement. La psychiatre admet n’avoir que quelques connaissances superficielles en l’espèce – elle a bien quelques notions d’anthropologie, mais probablement à une échelle davantage globale, comparatiste… Charles Smith, professeur jusqu’au bout des ongles, est au fond ravi de livrer à son amie un petit cours sur les tribus costanoanes…

CR L'Appel de Cthulhu : Au-delà des limites (05)

Quand les Espagnols sont arrivés dans la région, ils ont qualifié l'ensemble des Indiens qui s'y trouvaient de Costanos ou Costanoans (« ceux de la côte »). En réalité, il fallait distinguer deux tribus, les Miwoks au nord de la baie, les Ohlones au sud et à l'emplacement actuel de San Francisco.

 

Leur style de vie était proche, mais il y avait pourtant des différences significatives – et notamment concernant leurs langues respectives. Toutefois, ils restaient ensemble enracinés dans l'âge de pierre, sans avoir vraiment développé d'agriculture ou d'artisanat. Ils menaient une vie semi-nomade, sur la base de petits groupes constitués en clans, et de taille très variable (aussi bien trente individus, ou cinq seulement) ; chaque groupe était placé sous l'autorité d'un chef (en fait chargé des seules questions de « frontières » entre bandes, au sein du groupe il n'avait guère de pouvoir) et d'un chaman. Il s'agissait de peuples très paisibles et pacifiques ; les différends internes comme externes étaient réglés le plus souvent par des « duels d'insultes », et si le combat devenait nécessaire, c'était de sorte à ce qu'il s'interrompe après quelques blessures superficielles. Un sujet qui me passionne, à vrai dire ! Et je ne vous apprends rien, Mme Sutton : entre la réalité des faits et le portrait encore très prégnant de l’Indien forcément sauvage et assoiffé de sang, la distance est souvent considérable...

 

En matière religieuse, les différences étaient davantage marquées. Les Miwoks adoraient surtout Wuyoki (« Vieil Homme Coyote »), dieu des morts. Les Miwoks décédés étaient censés voyager vers l'ouest après s'être élancés d'une falaise dans les eaux de la baie. Les âmes jugées fidèles par Wuyoki demeuraient alors avec lui dans la félicité et pour l'éternité, dans une sorte de paradis du nom d'Ute-Yomigo. Offrandes et rituels étaient pratiqués pour favoriser ce passage dans les meilleures conditions.

 

Les Ohlones aimaient « Vieil Homme Coyote » et d'autres dieux miwoks, mais leur culte était davantage animiste, portant sur les esprits de la nature. Les chamans communiquaient avec ces esprits, et les Ohlones accordaient une grande importance aux rêves et aux présages.

 

Ça, c’était avant la venue des Blancs. Mais, avec l'arrivée des Espagnols dans la région, surtout à partir de la fin du XVIIIe siècle, les populations costanoanes ont très vite diminué – du fait de la violence des conquérants, mais aussi des épidémies qu'ils avaient amenées avec eux. Les survivants ont été « assimilés » (réduits en esclavage pour bon nombre d'entre eux). Quand la Californie est devenue américaine, au milieu du XIXe siècle, on a officiellement jugé qu'il n'y avait plus assez d'Indiens dans la région pour les reconnaître en tant que groupe. Le dernier Indien « sauvage » est capturé en 1911 – comme vous le savez sans doute, il s'agit d'Ishi, avec lequel a beaucoup travaillé mon éminent collègue, le Pr Kroeber.

 

Voici pour l’essentiel – ou le plus notoire. Mais ces préalables étaient indispensables pour appréhender les sujets que je vais aborder maintenant, et qui concernent davantage votre requête, Veronica. En effet, quelques rares mentions dans de très vieux documents, eux-mêmes fort rares, évoquent une troisième tribu qui aurait vécu dans la région avant l'arrivée des Espagnols, sans plus guère laisser de traces ensuite : il s'agit des Rumsens, tribu au sein de laquelle les chamans, dits « chamans du grizzli », exerçaient un pouvoir particulier ; au point, en fait, où l’expression désignait la tribu entière !

 

Miwoks et Ohlones, tout paisibles qu'ils aient été, détestaient les Rumsens, en qui ils voyaient de cruels sorciers offrant à de sombres divinités des sacrifices humains... tandis que ces créatures maléfiques se disposaient parfois sur le chemin des morts désireux de rejoindre Ute-Yomigo pour les distraire de cette route et s'en repaître. C'en est arrivé au point où Miwoks et Ohlones se sont alliés pour livrer combat contre les Rumsens – à l'échelle de la région, proprement une guerre d'extermination, et abondant en cruelles exactions de part et d'autre.

 

Quand les Espagnols sont arrivés, il n'y avait plus trace des Rumsens, et rares étaient ceux, parmi les Miwoks et les Ohlones, qui se montraient désireux de leur en parler ; ceux-là ne s'étendaient par ailleurs pas sur les raisons de cette guerre d’annihilation : les Rumsens étaient mauvais et devaient être détruits, point.

 

Les sources concernant les Rumsens, et plus encore les chamans du grizzli, sont donc très limitées, évoquant tout au plus une magie noire qu’on peut, à gros traits, rapprocher à certains égards du vaudou (comme l'utilisation de poupées à l'effigie d'individus à posséder ou affliger), ou provoquant des tempêtes sur la côte ou la baie... Le peu que les Espagnols du temps ont pu consigner se trouve dans un livre datant de 1781, dont le titre, en anglais, donnerait quelque chose comme Mythes des chamans du grizzli rumsens ; son auteur était un moine franciscain, un certain Pedro Maldonado. Très peu d'exemplaires en ont été conservés, mettre la main dessus est une tâche compliquée – il n’y en a même pas d’exemplaire dans la bibliothèque de l’Université, c’est dire ! Mais cet ouvrage contient semble-t-il des informations très intéressantes.

 

En fait, j’y ai eu un accès… de seconde main, disons. Et il y a quelque temps de cela. Mais j’en ai conservé quelques souvenirs ! Et c’est là que nous rejoignons peut-être votre Noire Démence : en effet, certains Ohlones auraient déclaré que les chamans du grizzli pouvaient maudire des hommes à l’aide d’une « ombre maléfique ». Les Ohlones maudits sombraient dans la folie, parce que cette malédiction envoyait leur esprit dans le royaume des sombres entités vénérées par les Rumsens, tandis que leur corps restait prisonnier, coquille peu ou prou vide, sur Terre. Du coup, la victime était… entre deux mondes. Littéralement. Intéressant, non ? Bien sûr, si l’on accorde quelque crédit à cette vieille légende, c’était avant tout tragique : les êtres maudits, irrémédiablement fous, ne tardaient guère à mourir – et au premier chef ceux qui tentaient de partir : rester dans la région pouvait permettre de survivre plus longtemps, car c’était le seul endroit où l’esprit et le corps demeuraient un tant soit peu… « unifiés », disons.

 

Je n’en sais pas forcément beaucoup plus. Il y a sans doute matière à creuser, mais cela nécessiterait des fouilles autrement ciblées et précises… Et dans des sources difficilement accessibles, comme le compte rendu de Maldonado.

 

Est-ce que ça répond tout de même à votre question, Veronica ?

 

[Note « méta » : le tableau qui est ici dressé de l’histoire indienne dans la Bay Area vient du supplément Les Secrets de San Francisco, tant dans ce scénario que dans les éléments plus généraux du guide. Il ne faut bien sûr pas prendre ce qui est dit ici au pied de la lettre – surtout dans la mesure où la tribu locale des Rumsens, qui existait bel et bien (en fait, il s’agissait d’un sous-groupe au sein des Ohlones), n’avait pas davantage disparu que les autres avant l'arrivée des Blancs ; c'était même la première tribu costanoane rencontrée par les Espagnols ! Aujourd’hui, parmi les rares descendants de ces peuples, le sentiment communautaire a pu prendre un autre aspect qu’en 1929, sans doute, et l’on trouve des individus qui affichent volontiers leur identité ohlone et éventuellement rumsen. D'autant plus, bien sûr, que les Rumsens historiques n’avaient absolument pas cette réputation magique et maléfique… J’avoue que les libertés prises par l’auteur avec l’histoire d’un peuple entier ont un peu interloqué le vilain Social Justice Necromancer en moi – même si pas au point de disqualifier le scénario, que j’aime beaucoup par ailleurs. Je suppose qu’on peut faire avec, sur le monde du traitement pulp des Yézidis ou du vaudou à l’époque même où se situe le scénario...]

CR L'Appel de Cthulhu : Au-delà des limites (05)

[VIII-3 : Veronica Sutton : Charles Smith ; Pedro Maldonado] Veronica Sutton remercie son collègue : c’est passionnant, et, oui, sans doute exactement ce qu’elle cherchait ! Mais… cette « zone » où le corps et l’esprit demeuraient relativement unifiés, peut-on la localiser ? Les sources telles que Mythes des chamans du grizzli rumsens en disent-elles davantage à ce propos ? Charles Smith prend le temps de réfléchir à la question – de faire le tri dans ses souvenirs. Cela ne donne pas grand-chose : « C’était une colline, de cela je suis certain – très probablement une des collines sur lesquelles a été bâtie San Francisco depuis ; mais cela n’est pas d’un grand secours, avec les quarante et quelques collines que compte l’agglomération… Il y a peut-être des informations plus précises chez Maldonado»

 

[VIII-4 : Trevor Pierce, Veronica Sutton : Charles Smith ; Curtis Ashley] Trevor Pierce, très discret jusqu’alors, décide de prendre la parole. Il évoque plus frontalement la Noire Démence au Pr Smith, là où Veronica Sutton s’était montrée davantage évasive. L’épidémie est un fait constaté, et elle frappe régulièrement – il évoque l’étude statistique de Curtis Ashley. L’anthropologue est un peu déconcerté – voire mal à l’aise… Tout ceci, c’est du folklore. Ces histoires de chamans aux pouvoirs étranges, qui provoquent des tempêtes, qui font appel à des entités d’un autre monde… Ce sont des histoires tout à fait intéressantes, il ne dit certainement pas le contraire – tout particulièrement ce qui concerne ces individus maudits dont l’esprit et le corps sont irrémédiablement séparés ! Mais cela reste des légendes… Trevor ne s’avoue pas vaincu : les Miwoks, les Ohlones, avaient-ils des moyens de mettre un terme à cette malédiction ? « Eh bien, ils ont fait un choix assez radical, oui, en exterminant les Rumsens... » Smith le répète : il n’en sait pas davantage, au débotté – il faudrait faire des recherches plus spécifiques. Mais, en tout cas, il n’a pas souvenir d’avoir jamais lu quelque chose à propos d’un « remède » à la malédiction des chamans du grizzli ; au mieux, les victimes semblaient devoir… « s’en accommoder », en ne quittant pas la zone où ils étaient relativement « entiers », et pourtant toujours « partagés ». Trevor a l’air déçu, et ça n’échappe pas au Pr Smith : « Des légendes… Nous parlons de très vieilles histoires, cela fait plus de deux siècles que les Rumsens ont été éradiqués de la surface de la Terre… Nous n’avons que quelques vieilles sources, et sans doute pas des plus fiables de toute façon. »

 

[VIII-5 : Veronica Sutton : Charles Smith ; Ishi, Pedro Maldonado] Veronica Sutton reprend la parole : outre ces sources livresques, est-il inconcevable que des descendants des Ohlones ou des Miwoks, aujourd’hui même, puissent les renseigner à ce sujet – de par leur tradition orale, disons ? Le professeur d’anthropologie en doute – en fait, il est même convaincu que c’est impossible. Ils ont été assimilés depuis si longtemps… Le cas d’Ishi était vraiment à part. S’il se trouve encore aujourd’hui des descendants des Ohlones ou des Miwoks, sans doute ne se considèrent-ils plus  que comme des Américains et des San-franciscains ; leur passé… Surtout un passé aussi trouble ! Eh bien, il est très improbable qu’ils puissent encore en dire quoi que ce soit, quand bien même ils le voudraient. En fait, Maldonado lui-même en faisait la remarque : les Miwoks et les Ohlones qu’il avait pu rencontrer à cette époque où ils étaient encore nombreux dans la région rechignaient à parler des Rumsens ; si c’était déjà le cas en 1781, alors, en 1929, après un siècle et demi d’assimilation forcée sinon d’extermination…

 

[VIII-6 : Veronica Sutton, Trevor Pierce : Charles Smith] Veronica Sutton revient cependant aux découvertes de Trevor Pierce – en assurant Charles Smith qu’elle comprend très bien sa réticence à envisager la question sous cet angle parfaitement absurde. Les dates de « pics » de l’épidémie ne lui évoquent rien, en rapport avec les mythes des Indiens costanoans ? « Eh bien, par définition, ces dates sont largement postérieures à l’annihilation des Rumsens, et même, à vrai dire, à l’assimilation des Miwoks et des Ohlones ; dès lors, elles ne peuvent rien signifier pour moi... » Il prend cependant le temps de les examiner. « Un instant, il y a peut-être quelque chose... » Il se creuse visiblement la tête. Puis : « Les intervalles… Oui, ils ont visiblement un caractère assez cyclique… Oui, ce genre de cycles semblent pouvoir, à vol d’oiseau du moins, être associés avec les pratiques cultuelles des chamans du grizzli… Vous voyez, ça fait, disons, dans les huit années, en moyenne – rien de très précis. Je crois que certaines sources évoquaient des moments, périodiques, des « saisons » mais au-delà de l’échelle d’une année, où les rites étaient censément plus efficaces. Notamment ceux… Comment les appelaient-ils, déjà… Il y avait… Il y avait « l’Esprit de la colline », mais surtout ceux qui permettaient de l’aborder, de se rendre dans le mondes des esprits, ou des entitésAh, oui ! Les « Fantômes qui marchent » ! C’était ainsi qu’ils les désignaient, il me semble. Quant à dire ce que ça signifie au juste… Entendons-nous bien : j’extrapole à partir de vos données contemporaines… Mais, si vous y tenez, cela pourrait, très éventuellement, correspondre aux cycles des chamans du grizzli, oui... Que ce soit significatif ou pas. »

 

[VIII-7 : Trevor Pierce : Charles Smith ; Curtis Ashley] Trevor Pierce note tout ceci précieusement, puis revient à l’étude statistique : le Pr Smith aurait-il entendu parler de l’auteur, ce Curtis Ashley ? Il avait l’air très bien renseigné, peut-être aurait-il pu le contacter, ou un autre anthropologue de Berkeley… Cela ne dit absolument rien au professeur, non.

 

[VIII-8 : Veronica Sutton, Trevor Pierce : Charles Smith ; Zebulon Pharr, Alfred Louis Kroeber, Harold Colbert] Veronica Sutton reprend la parole : toujours eu égard à ces recherches, la psychiatre s’était dit qu’il y aurait peut-être des choses à trouver dans la Collection Zebulon Pharr. Qu’en pense le Pr Smith ? C’est très possible, oui – mais, s’il connaît la Collection de nom, il n’y a hélas jamais eu accès. Zebulon Pharr avait certes longtemps étudié les Indiens de la région, avant que ses recherches ne prennent un tour plus… moins… Bref. Mais oui : s’il était un endroit, par exemple, où l’on pourrait trouver un exemplaire de Mythes des chamans du grizzli rumsens, par exemple, ce serait sans doute là-bas. « Et bien d’autres choses ! Cette Collection, c’est un peu un fantasme d’anthropologue... » Veronica lui demande s’il sait pourquoi elle est si difficile d’accès. « C’était une volonté de Zebulon Pharr lui-même. Quant à dire ce qui la motivait… Je crois que c’était le type de bonhomme qui, à force d’avoir fricoté avec l’occulte dans ses recherches scientifiques, s’est convaincu que ces lectures pouvaient comprendre une certaine vérité, une vérité dangereuse entre de mauvaises mains… Une vérité qui pourrait s’avérer nuisible aux curieux, ou aux autres... De l’hermétisme, oui – au mieux une conception élitiste du savoir qui n’est certainement pas la mienne, et pas davantage celle de cette Université, plus généralement. C’est sans doute très regrettable… Des "livres dangereux", prétendent ceux qui croient à ces fadaises… Quelle ineptie. Zebulon Pharr a été un grand scientifique, c’est indéniable ; mais, à la fin de sa vie, il avait sans l’ombre d’un doute sombré dans la folie. C’est bien triste. » Un cas éloquent de paranoïa, admet la psychiatre. Mais, pour revenir à la Collection : le professeur saurait-il auprès de qui elle pourrait obtenir une recommandation pour y avoir accès ? Il n’en est pas bien sûr – s’il avait une quelconque certitude en l’espèce, il n’aurait pas manqué d’en faire usage lui-même, à vrai dire. Certaines sommités pourraient en avoir les clefs – des gens qui s’intéressent à ces matières, mais attention, de manière très sérieuse : « Pas question d’en donner l’accès à des charlatans du type de la Théosophie, ou que sais-je… L’idée était bien d’en réserver l’usage à ceux qui le méritaient. » Il faut chercher auprès de grands spécialistes – probablement davantage en matière de savoir ésotérique qu’en anthropologie, hélas. Trevor Pierce lui demande s’il pourrait leur conseiller un tel « spécialiste » de ce type. « C’est le souci. Mr Kroeber est assurément un grand anthropologue, mais l’occultisme ne l’intéresse pas le moins du monde – je ne pense pas qu’il fasse l’affaire. D’autres davantage, peut-être… [Très bonne réussite au jet de Chance de Veronica] Le Pr Harold Colbert ? Il a travaillé sur ce genre de choses – il a écrit un livre qui fait autorité, Symbole des Anciens, ou quelque chose comme ça ; et c’est à coup sûr un expert en matière de symbolisme médiéval – un domaine qui fricote plus qu’à son tour avec l’ésotérisme ; c’est notoire, d’ailleurs, la direction catholique du Jesuit College où il enseigne a émis des réserves à ce sujet – si les Jésuites ne s’en séparent pas, c’est parce qu’il est un intellectuel assurément brillant ; mais un peu hétérodoxe, oui… Je ne le connais pas personnellement, ceci dit. » Veronica et Trevor échangent un regard lourd de sous-entendus… Ils ne s’attardent guère plus, et quittent Berkeley après avoir abondamment remercié le Pr Smith.

 

IX : JEUDI 5 SEPTEMBRE 1929, 12H – MANOIR GORE, 109 CLAY STREET, NOB HILL, SAN FRANCISCO

CR L'Appel de Cthulhu : Au-delà des limites (05)

[IX-1 : Gordon Gore, Eunice Bessler : Arnold Farnsworth] Gordon Gore, resté à son manoir, où Eunice Bessler répète avec sérieux et talent le rôle qu’elle devra jouer dans la soirée, obtient sans grandes difficultés le numéro de téléphone personnel d’Arnold Farnsworth, qu’il appelle en milieu de journée.

 

[IX-2 : Gordon Gore : Arnold Farnsworth ; Lucy Farnsworth] Gordon Gore demande à Arnold Farnsworth des nouvelles de sa fille Lucy ; dans un soupir, le magnat du fret admet qu’elle est très malade, elle a été envoyée dans une institution psychiatrique, et le diagnostic n’est… pas favorable. Farnsworth avait cru comprendre que Gordon Gore était pour quelque chose dans la découverte de sa fille, et l’en remercie – quand bien même le dilettante redoute d’être arrivé trop tard. Il explique les circonstances – son enquête sur la disparition d’une autre jeune fille issue d’une bonne famille de San Francisco ; c’est ainsi qu’ils sont tombés par hasard sur Lucy – et, peu de temps après, ils ont découvert une troisième jeune fille de bonne famille passée par le même parcours : cela n’a rien d’une coïncidence… Peut-être la maladie même y est-elle liée ? Gordon et ses associés, quoi qu’il en soit, n’ont pas encore pu mettre la main sur la demoiselle qu’ils cherchaient – et ils s’inquiètent de plus en plus de ce qui a bien pu lui arriver.

 

[IX-3 : Gordon Gore : Arnold Farnsworth ; Lucy Farnsworth] Aussi les circonstances de la disparition de Lucy Farnsworth pourraient-elles s’avérer éclairantes et même décisives au regard de l’enquête de Gordon Gore, si Arnold Farnsworth veut bien en parler… Le magnat du fret hésite tout d’abord, puis décide de répondre aux questions du dilettante – il se sent redevable à son égard. Il ne s’est rendu compte de la disparition de sa fille qu’un peu trop tard, il l’admet – ou, plus exactement, il a laissé passer quelques jours avant de réagir. Il a alors contacté la police, mais cela n’a rien donné, ou presque : tout juste s’il a appris que sa fille aurait été entraînée dans le Tenderloin par « un artiste » ; Gordon avance qu’il s’agissait d’un peintre, plus précisément, et Farnsworth acquiesce – reste qu’il n’en sait pas davantage, et on ne lui a pas donné de nom. Le dilettante lui explique que cet homme a été mouillé dans la disparition de chacune des trois jeunes filles, c’est lui qu’ils recherchent. Gordon Gore, en assurant Mr Farsnworth de sa discrétion, ainsi qu’il l’a fait pour les deux autres pères délaissés, demande si on a essayé de le faire chanter. Le magnat du fret le confirme – une lettre reçue quelques jours après la disparition de Lucy, alors qu’il avait déjà confié l’affaire à la police ; oui, la lettre était accompagnée de photographies… La police n’a rien fait à cet égard ; mais, maintenant, sa fille est entre la vie et la mort, c’est bien plus important que quelques portraits salaces… Gordon ne l’en assure pas moins que, s’il met la main sur les photos et les négatifs, il les lui donnera, afin d’éviter que la réputation de Lucy n’en soit écornée. Farnsworth l’en remercie, alors que le dilettante précise aussi qu'il va chercher s’il y a… un « antidote » à la maladie de sa fille. Le magnat du fret n’a pourtant plus aucun espoir…

 

X : JEUDI 5 SEPTEMBRE 1929, 16H – 412 EDDY STREET, TENDERLOIN, SAN FRANCISCO

CR L'Appel de Cthulhu : Au-delà des limites (05)

[X-1 : Gordon Gore, Eunice Bessler Zeng Ju : Jonathan Colbert] En milieu d’après-midi, Gordon Gore et Eunice Bessler (pleinement dans son rôle) accompagnent Zeng Ju au 412 Eddy Street, l’ancienne adresse de Jonathan Colbert, où un molosse faisant office de concierge l’avait refoulé. Le domestique chinois conduit. Ils décident ensemble de laisser faire Eunice seule, dans un premier temps – bien entendu, mieux vaut pour Zeng Ju ne pas se montrer… Gordon et lui débarqueront si la comédienne se met à hurler !

 

[X-2 : Eunice Bessler : Zeng Ju, Jonathan Colbert, Robert Larks, Jason Middleton] Eunice Bessler pénètre dans l’immeuble ; la brute est à sa place, et l’actrice est un peu intimidée par sa carrure, mais prend sur elle ; le gardien, de son côté, est subjugué par la beauté de la jeune femme [réussite exceptionnelle de Eunice au jet d’Apparence], et son comportement en est largement affecté – beaucoup moins agressif qu’envers Zeng Ju… Quand il demande à Eunice s’il peut l’aider, celle-ci lui explique qu’elle cherche Jonathan Colbert – il lui avait donné cette adresse… Mais le gardien dit ne jamais avoir entendu ce nom. Il travaille ici depuis longtemps ? Quelques années, oui… Eunice joue la naïve : c’est curieux, elle avait vu le peintre il n’y a pas si longtemps que cela… Quelques mois tout au plus… « C’était pour poser nue pour lui – des choses artistiques ; oh, mais, je ne devrais peut-être pas vous le dire... » La brute rougit. Peut-être la jeune femme a-t-elle le numéro de l’appartement ? C’est le cas : le 3. Le molosse se creuse la tête : « Ouaip. Y avait un artiste, là, mais son nom c’était pas Colbert. Y s’était installé avec un aut’ type, p’t-êt’ des pédés, je sais pas… Euh… Alors les noms, c’était… Euh… Oui, voilà : Robert Larks et Jason Middleton» Des noms qui ne disent rien à Eunice… « De toute façon, sont plus là. L’appartement a été repris par un type, j’peux vous jurer qu’c’est pas un peintre, euh euh. » Mais peut-être saurait-il où ont déménagé ces deux messieurs ? Ouais, ils avaient laissé une adresse pour faire suivre… La brute semble sur le point de demander à Eunice de payer pour l’information, puis jette un œil sur sa poitrine, et baisse les yeux en rougissant à nouveau… Il retourne dans sa loge, fouine dans des papiers épars, et en ressort avec une nouvelle adresse : appartement 5, 206 Hyde Street (c’est toujours dans le Tenderloin). Eunice le remercie avec un sourire horriblement charmeur, et, pour la forme, une petite pièce que le molosse chérira jusqu’à la fin de ses jours…

 

[X-3 : Eunice Bessler, Gordon Gore, Zeng Ju] Eunice Bessler fait un détour avant de rejoindre Gordon Gore et Zeng Ju. Son amant était visiblement anxieux, et le domestique redoutait que le gardien ne se montre violent, mais rien de la sorte ! Un véritable agneau ! Et elle a obtenu une nouvelle adresse, ainsi que deux noms suspects… Ils s’y rendent aussitôt. Blagueur, entre deux félicitations pour l’art et le charme de sa compagne, Gordon dit : « Espérons que le gardien ne sera pas une femme... » Eunice lui répond : « Dans ce cas, mon cher Gordon, ce sera à vous de faire la démonstration de vos talents ! » Zeng Ju conduit jusqu’à la nouvelle adresse, non loin de toute façon.

 

XI : JEUDI 5 SEPTEMBRE 1929, 16H – JESUIT COLLEGE, FULTON STREET & PARKER AVENUE, RICHMOND DISTRICT, SAN FRANCISCO

CR L'Appel de Cthulhu : Au-delà des limites (05)

[XI-1 : Veronica Sutton, Trevor Pierce : Charles Smith, Harold Colbert, Zebulon Pharr, Judith Colbert, Jonathan Colbert] De leur côté, Veronica Sutton et Trevor Pierce, suite à la suggestion de Charles Smith, souhaitent rencontrer à nouveau le Pr Harold Colbert, afin le cas échéant qu’il leur accorde sa recommandation pour accéder à la Collection Zebulon Pharr. À cette heure de la journée, et en prenant en compte la réaction de Judith Colbert quand ils s’étaient rendus à leur appartement de Nob Hill, ils choisissent plutôt de rendre visite à l’universitaire au Jesuit College, dans Richmond District, où il enseigne la théologie. Veronica se souvient de l’impression que lui avait fait le Pr Colbert lors de leur précédent entretien : les relations avec son fils Jonathan étaient assurément houleuses, mais il demeurait un père aimant ; que les investigateurs enquêtent sur le jeune homme attisait sa méfiance, et, à l’évidence, il ne fera rien qui pourrait avoir des conséquences judiciaires pour son héritier – attention, donc, le terrain est glissant. Mais la psychiatre se souvient aussi que le théologien lui avait accordé une attention toute particulière, comme s’il la « testait », d’une certaine manière...

 

[XI-2 : Veronica Sutton, Trevor Pierce : Harold Colbert ; Jonathan Colbert] Veronica Sutton et Trevor Pierce patientent quelque temps, que le Pr Colbert achève son cours, après quoi il accepte de les recevoir dans son bureau – une pièce assez grande, meublée avec goût et méticuleusement rangée ; le professeur garde sa collection d’ouvrages anciens pour son domicile personnel, mais les livres abondent ici également, qui sont davantage des outils de travail très régulièrement consultés. Le professeur a toujours l’air un peu méfiant, et l’atmosphère est pesante, mais il prend enfin la parole : du nouveau ? Ont-ils appris quelque chose concernant Jonathan ? Pas exactement, confesse Veronica ; c’est que leurs recherches ont pris un tour assez inattendu, et ils auraient besoin de l’aide du professeur… Elle parle des compagnes de Jonathan Colbert, et de ce qu’ils ont appris depuis : la Noire Démence qui affecte au moins l'une d’entre elles, surtout. Et cela pourrait avoir un lien avec ses recherches d’ordre occulte. Harold Colbert est un peu perplexe : « Mes recherches ? Comme vous présentiez les choses, je pensais plutôt à une maladie… vénérienne, autant le dire. Quel rapport avec mes recherches ? Et avec mon fils… Je ne vois pas du tout où vous voulez en venir. »

 

[XI-3 : Veronica Sutton, Trevor Pierce : Harold Colbert ; Charles Smith, Zebulon Pharr, Jonathan Colbert] Veronica Sutton perçoit bien qu’il lui faut jouer davantage franc jeu. Dans la foulée de Trevor Pierce, un brin maladroit, elle évoque alors leur entretien avec le Pr Charles Smith, à Berkeley, qui a cité le nom du Pr Colbert comme faisant partie des sommités locales pouvant avoir accès à la Collection Zebulon Pharr – ils auraient grand besoin d’y consulter certains documents ; et c’est bel et bien en rapport avec la Noire Démence, et éventuellement avec Jonathan Colbert – ils n’ont aucune envie de nuire à ce dernier, mais il y a là un phénomène d’une extrême gravité, requérant une approche pluridisciplinaire, mêlant médecine, anthropologie et éventuellement occultisme. Harold Colbert admet avoir accès à la Collection, et pouvoir les recommander pour y avoir accès à leur tour ; mais il ne comprend pas bien pourquoi il devrait le faire… « Mme Sutton, je n’apprécierais vraiment pas d’être… "utilisé" en pareille affaire. Comme vous le savez, l’accès à la Collection Zebulon Pharr est limité, et il y a de très bonnes raisons à cela. Si vous ne me donnez pas une justification impérative, je ne vais pas vous recommander. D’autant que je ne comprends toujours pas ce que tout ceci pourrait bien avoir à faire avec mon fils. » Veronica ne peut s’empêcher de remarquer que son interlocuteur est bien moins souriant que la fois précédente – il est mortellement sérieux. La psychiatre, secondée par le journaliste, avance que Jonathan Colbert pourrait être lui-même en danger, comme porteur de la maladie. « Mais quel rapport avec la Collection Zebulon Pharr ? »

 

[XI-4 : Veronica Sutton, Trevor Pierce : Harold Colbert ; Harold Hadley Copeland] Tandis que Veronica Sutton patine un peu dans son argumentaire, les yeux du timide journaliste Trevor Pierce se promènent sur les divers ouvrages figurant dans la bibliothèque du Pr Harold Colbert ou sur son bureau. Nombre de ces livres sont très pointus, et le dépassent complètement. Un attire plus particulièrement son attention, en raison du nom de son auteur – à savoir le Pr Colbert lui-même : il s’agit de Symbole des Anciens, dont la couverture arbore un pentagramme. Il remarque un autre livre – ou plutôt une brève brochure, sans doute tirée à fort peu d’exemplaires, et sur laquelle le Pr Colbert travaille probablement ces derniers temps ; le titre en est Les Tablettes de Zanthu, et il est visiblement dédicacé à même la couverture par son auteur, du nom de Harold Hadley Copeland.

 

[XI-5 : Veronica Sutton : Harold Colbert ; Jonathan Colbert, Charles Smith, Zebulon Pharr, Pedro Maldonado] Veronica Sutton poursuit : cette maladie semble être en rapport avec la mythologie des chamans du grizzli rumsens. Cette fois, elle constate qu’elle a attiré l'attention du Pr Colbert, et qu’il la prend soudain beaucoup plus au sérieux – mais elle perçoit aussi, chose très diffuse mais que son bagage de psychiatre lui permet de comprendre, que son interlocuteur… a peur. Il l’invite cependant à continuer, et elle brode sur les similitudes entre la malédiction des Rumsens condamnant leurs victimes à errer entre deux mondes, et la Noire Démence. Colbert émet un profond soupir : « Les chamans du grizzli rumsens… La dernière fois que j’ai vu Jonathan, il m’avait fait part de son intérêt pour les peuplades indiennes de la région ; c’était assez inattendu, parce qu’il ne s’était jamais intéressé à ces questions auparavant. Et… Les chamans du grizzli… Vous avez entendu parler du livre Mythes des chamans du grizzli rumsens » Veronica explique que le Pr Smith l’avait mentionné. « Un livre très rare… J’en avais un exemplaire, pourtant. Qui a disparu de ma bibliothèque à l’époque de cette dernière visite de mon fils. Je suis à peu près persuadé qu’il l’a emporté, si je n’en avais pas fait grand cas jusqu’alors… Je sais aussi qu’il s’en trouve un autre exemplaire dans la Collection Zebulon Pharr, oui. » Profond soupir. Puis : « Que savez-vous au juste de ce livre, ou plutôt de ce genre d’ouvrages ? » La psychiatre dit avoir une idée de leur contenu, du fait de son intérêt pour l’anthropologie, et indirectement pour l’occultisme, et… « Je n’en suis pas si sûr, Mme Sutton. Voyez-vous, en fait "d’occultisme"… Comprenez bien qu’il s’agit de livres parfaitement sérieux – rien à voir avec les inepties des illuminés et des escrocs, théosophes, Rose-Croix, Aube Dorée, que sais-je… Non, nous parlons d’un savoir extrêmement rare et d’autant plus précieux, mais aussi dangereux. C’est à la fois la raison d’être de la Collection Zebulon Pharr, et de son accès restreint. Il y a des livres qui sont dangereux, oui – qu’il faut aborder avec une certaine préparation, pour ne pas en subir les effets les plus pervers. Même un livre en apparence aussi innocent que celui de Pedro Maldonado peut s’avérer dangereux. »

 

[XI-6 : Trevor Pierce : Harold Colbert ; Pedro Maldonado] Trevor Pierce mentionne alors le Symbole des Anciens du Pr Colbert – est-ce un de ces livres « dangereux » ? Traite-t-il spécifiquement des Indiens ? Non – c’est une étude comparatiste, à travers le monde et l’histoire, englobant même la préhistoire : la symbolique du pentagramme, au-delà de la seule littérature judéo-chrétienne, éventuellement dans l’Égypte ancienne ou la Chine antique… et en bien d’autres endroits et bien d’autres époques. Un livre dangereux ? Non – plutôt un moyen de se prémunir contre les risques d’autres ouvrages quant à eux dangereux ; ce qui peut inclure celui de Maldonado, mais d’autres sont bien pires.

[XI-7 : Veronica Sutton : Harold Colbert ; Zebulon Pharr, Jonathan Colbert] Le Pr Colbert se retourne vers Veronica Sutton : « Cessons de tourner autour du pot. Dites-moi précisément, sans ambage, ce que vous comptez faire avec les informations contenues dans la Collection Zebulon Pharr. Cela décidera une bonne fois pour toutes de ma recommandation ou de son absence. » La psychiatre joue le jeu – revenant notamment sur « l’emprunt » par Jonathan Colbert de l’exemplaire de Mythes des chamans du grizzli rumsens appartenant à son père. Harold Colbert pèse tous ces arguments ; il ne cache pas vraiment qu’il a peur de ce que son fils a peut-être fait, ou pourrait s’apprêter à faire… « Je vais vous aider. Mais je veux un engagement de votre part, que vous ne chercherez pas à nuire à Jonathan de quelque façon que ce soit. Prévenir ses éventuelles exactions, très bien – c’est ce qu’il faut faire, je ne vais pas me voiler la face parce qu’il s’agit de mon fils. Mais je ne veux pas entendre parler de prison ou que sais-je ; je veux retrouver mon fils, et faire en sorte, moi-même, qu’il ne s’égare plus. C’est entendu ? » Veronica acquiesce – précisant qu’elle est médecin, pas policière.

 

[XI-8 : Veronica Sutton, Trevor Pierce : Harold Colbert ; Randolph Coutts, Miles Winthrop, Zebulon Pharr] Harold Colbert explique alors qu’il va rédiger une lettre d’introduction à remettre à MM. Coutts ou Winthrop, à leur cabinet d’avocats : « Elle contiendra ma recommandation, et je les presserai de vous ouvrir au plus vite l’accès à la Collection Zebulon Pharr – qui ne se trouve pas à San Francisco, au passage, mais de l’autre côté du Golden Gate, sur les pentes du mont Tamalpais. J’espère que vous en ferez bon usage. Une dernière précision, Mme Sutton : vous êtes de toute évidence une intellectuelle, la curiosité fait partie de vos attributs, et il en va de même, je suppose, pour M. Pierce, journaliste de son état… Mais ces livres sont dangereux. Faites preuve d’une extrême précaution. » Il se tait un instant, puis, dans un soupir : « Je travaille moi-même sur ce genre d’ouvrages depuis fort longtemps ; je pense m’être relativement… blindé contre leurs dangers, sans pour autant prendre à la légère leurs périls ; mais quelqu’un comme vous, qui s’y jetterait tête baissée et sans préparation… Je ne plaisante pas. »

 

[XI-9 : Trevor Pierce, Veronica Sutton : Harold Colbert ; Randolph Coutts, Miles Winthrop, Zebulon Pharr] Mais Trevor Pierce l’interrompt peu ou prou : peut-être pourrait-il les accompagner, alors ? Cela permettrait d’aller plus vite, et de bénéficier de son savoir dans une matière si redoutable… Harold Colbert est surpris, mais pèse le pour et le contre. Enfin : « Vous avez sans doute raison, M. Pierce. Je pourrais vous assister dans cette affaire, et je serais un bien mauvais conseiller si, après vous avoir infligé ce sermon, je vous refusais mon aide. » Le journaliste et la psychiatre le remercient. Il faut tout de même prévenir MM. Coutts et Winthrop, il va leur téléphoner, mais sans doute pourront-ils se rendre à la Collection Zebulon Pharr dès demain dans la matinée. « Retrouvez-moi tous les deux, personne d'autre, à l’Embarcadero, demain matin à 10h. » Veronica Sutton perçoit toujours la peur dans les manières du Pr Colbert, mais aussi la détermination – en tout cas, il est assurément très sérieux. Trevor et elle prennent congé.

 

XII : JEUDI 5 SEPTEMBRE 1929, 17H – 206 HYDE STREET, TENDERLOIN, SAN FRANCISCO

CR L'Appel de Cthulhu : Au-delà des limites (05)

[XII-1 : Gordon Gore, Eunice Bessler, Zeng Ju : Robert Larks, Jason Middleton] Le 206 Hyde Street présente une configuration assez similaire au 412 Eddy Street, mais paye encore moins de mine. C’est pire encore à l’intérieur, où il n’y a cette fois pas de gardien – des individus squattent les couloirs et les escaliers, souvent de la viande soûle, et d’une misère flagrante. Gordon Gore et Eunice Bessler s’interrogent sur la marche à suivre – aller directement à l’appartement 5, questionner d’abord les squatteurs… Mais ils sont interrompus par Zeng Ju qui dit – très fort, il crie presque – ne pas avoir entendu ce dont ils parlaient, en multipliant les excuses. Gordon le lui répète, et suppose qu’ils peuvent mentionner les noms de Robert Larks ou Jason Middleton en rejoignant l’appartement…

 

[XII-2 : Eunice Bessler, Gordon Gore : Robert Larks, Margaret] Eunice Bessler ne tergiverse pas davantage. Elle s’approche d’un homme entre deux âges, effondré contre un mur et visiblement ivre : « Bonjour ! Nous cherchons le peintre, il est bien ici ? » Le type est à moitié endormi. « C’que vous v’lez… V’m’offrez un verre ? » Eunice se tourne vers Gordon Gore, qui tire un billet de son portefeuilles : « Avec ça, vous pourrez vous en payer plein. » Le peintre est-il donc chez lui ? Deux types qui vivent ensemble – l’un d’eux est un peintre. L’appartement 5. Le regard de l’ivrogne s’illumine : « Ah, les pédés ! Nan, nan, z’habitent plus ici… C’est des sales types. M’faisaient chier quand j’étais tout peinard tranquille ici… J’emmerdais personne à ronfler dans mon coin, mais z’aimaient pas ça, eux, y en a même un des deux, le Robert, là, m’donnait des coups d’pied. Z’ont bien fait d’partir, parce que moi j’allais pas m’laisser faire éternellement ! » Sait-il où ils sont partis ? Non, ils se sont fait dégager d’ici, il faudrait demander à Margaret – la propriétaire ; le grand appartement du rez-de-chaussée, à droite. Ils remercient l’ivrogne et s’y rendent de ce pas.

 

[XII-3 : Gordon Gore, Eunice Bessler : Margaret ; Robert Larks, Jason Middleton, Parker Biggs, Bridget Reece, Jonathan Colbert, Andy McKenzie] Ils toquent à la porte, puis entendent une voix de rombière qui braille : « Ouais, ouais, j’arrive ! » La porte s’ouvre sur une bonne femme entre deux âges, plutôt ronde, et passablement alcoolisée elle aussi. Gordon Gore prend l’initiative : ils cherchent deux amis à eux – Eunice Bessler précise : « Robert et Jason. » La propriétaire est de mauvais poil, et peine invraisemblablement à s’allumer une cigarette. « Des amis ?

Plutôt des connaissances. En fait, ils nous doivent de l’argent…

Ah ben moi aussi ils m’en doivent ! Même que c’est pour ça qu’ils ont dégagé… Oh, mais j’sais où y sont allés, hein ! Faut pas croire !

Vous pourriez nous le dire ? On pourrait récupérer votre argent en même temps que le nôtre…

Mais pourquoi j’dirais ça à des "amis" d’ces connards… Vous v’lez m’escroquer vous aussi, c’est ça ? »

Eunice donne un coup de coude à Gordon en chuchotant : « Billet ! » Le dilettante ne fait pas de manières, et sort un billet de 10 $ qu’il tend à la rombière. Elle hésite deux secondes pour la forme, puis s’en empare : « Ouais, j’ai leur adresse. Oh, m’l’avaient pas laissée, hein… Biggs. C’est lui qui m’a dit.

Biggs… Vous voulez dire le patron du Petit Prince ?

Ben ouais, y en a pas d’autres… C’est lui qui m’a renseignée. M’avait rencardée, au cas où… Z’allez y aller pour récupérer mon argent, alors ?

Oui, et le nôtre aussi »

Margaret va fouiner dans ses papiers, dans une grande commode occupant tout un mur de la cuisine, et où ils ne sont pas le moins du monde rangés. Cela demande un peu de temps, mais elle tombe enfin sur l’adresse que lui avait donnée Parker Biggs : appartement 302, 250 Geary Street, toujours dans le Tenderloin. Cela semble correspondre aux souvenirs de Bridget Reece, cette fois ! « Sont là-bas, Larks et Middleton. Et m’doivent de l’argent ! Faut m’rapporter mon argent ! » Eunice lui demande combien ils lui doivent. La propriétaire se fige un moment, puis : « 60 $ !

Disons 70 avec les intérêts.

Ouais, voilà, exactement, j’avais oublié les intérêts... »

Ils laissent là Margaret, et quittent l’immeuble – à ce qu’il semblerait, ils connaissent enfin l’adresse actuelle de Jonathan Colbert et Andy McKenzie...

 

À suivre...

Voir les commentaires

Le Sultan des nuages, de Geoffrey A. Landis

Publié le par Nébal

Le Sultan des nuages, de Geoffrey A. Landis

LANDIS (Geoffrey A.), Le Sultan des nuages, [The Sultan of the Clouds], traduit de l’anglais [États-Unis] par Pierre-Paul Durastanti, couverture et conception graphique [par] Aurélien Police, Saint Mammès, Le Bélial’, coll. Une heure-lumière, [2010] 2017, 107 p.

QUI ÇA ?

 

Retour à la remarquable collection « Une heure-lumière » des Éditions du Bélial’. Après avoir incompréhensiblement peiné sur Poumon vert de Ian R. MacLeod, et laissé de côté pour l’heure Le Regard de Ken Liu (mais ça viendra), je me mets presque dès parution aux deux nouveaux titres de cette belle gamme de novellas – et avec un certain effort de volonté, même si difficilement justifiable, car je laisse délibérément mijoter un peu 24 vues du mont Fuji, par Hokusai, de Roger Zelazny, qui me fait vraiment, VRAIMENT de l’œil (nippo-tentaculaire).

 

En attendant, voici donc, paru en même temps, Le Sultan des nuages, de Geoffrey A. Landis. Comme nombre des titres de la collection, ce petit volume très aéré a été récompensé, en l’espèce par le prix Theodore Sturgeon 2011 ; il avait également été finaliste du prix Nebula.

 

Et là, j’avoue mon ignorance : je n’avais jamais entendu parler de ce Geoffrey A. Landis (ou alors j’ai oublié). Ce qui n’a au fond rien d’étonnant : l’auteur est « très peu prolifique », si très souvent primé – outre le prix Theodore Sturgeon pour la présente novella, il a remporté deux Hugo en 1992 et 2003 pour ses nouvelles « Marche au soleil » et « Falling Onto Mars », le Nebula de la meilleure nouvelle 1989 pour « Quelques rides sur la mer de Dirac », et le Locus du meilleur premier roman 2001 pour Mars Crossing. Par ailleurs, il n’a été que très, très peu traduit en français – avant Le Sultan des nuages, du coup le premier volume français à son nom, seules quatre de ses nouvelles avaient été traduites, et il y a assez longtemps de cela, dans des anthologies épuisées depuis un bail…

 

Mais il n’est jamais trop tard pour découvrir, hein ? Et les aperçus biographiques de l’auteur entrevus çà et là inspirent plutôt confiance : si l’auteur de SF est rare, il dispose assurément du background pour livrer des récits spéculatifs éventuellement pointus, car il est avant toute chose un scientifique américain, attaché à la NASA, et dont les recherches portent notamment sur l’exploration de Mars et de Vénus, ainsi que sur les technologies associées (il en a breveté quelques-unes), concernant notamment l’habitat.

 

On est dès lors tenté de voir en lui un auteur à rattacher au courant « hard science », aux côtés notamment d’un Greg Egan ou d’un Stephen Baxter, et je suppose que c’est bel et bien ce qu’il est – mais il peut aussi être autre chose, et je dois dire que c’est peut-être surtout cette autre chose qui m’a parlé dans cette sympathique novella.

 

LES FEMMES VIENNENT DE MARS, ET LES GARÇONS DE VÉNUS

 

Nous sommes quelques siècles dans le futur – pas si loin, sans doute, et le système solaire est encore en cours de colonisation, suffisamment toutefois pour que l’humanité ait changé au-delà de la seule technologie. Un de ces changements, mais peut-être pas forcément le plus significatif, consiste en la disparition de l’État, dont les attributions ont été accaparées par des firmes aux dimensions colossales, façon cyberpunk.

 

Le Dr Léa Hamakawa est une éminente scientifique, un génie à vrai dire (même si sans doute un peu sèche), qui travaille sur diverses approches de la colonisation du système solaire, incluant de nouveaux habitats et les procédés de terraformation ; elle a beaucoup travaillé sur Mars, mais pas uniquement. À ses côtés, son collègue David Tinkerman – enfin, « collègue »… Lui est plus un « technicien » qu’un « vrai scientifique », à les en croire tous deux ; ce qui ne l’empêche bien entendu pas d’être fou amoureux du Dr Hamakawa, laquelle n’en tient guère compte, globalement. Et ce plus ou moins loser est notre narrateur.

 

Un beau jour (façon de parler), Léa Hamakawa reçoit… une lettre. Une vraie lettre, au sens matériel – avec une enveloppe, et manuscrite. Ce qui n’est certes pas banal. Et c’est une invitation à se rendre dans la ville flottante d’Hypatie, sur Vénus, pour y discuter de ses travaux notamment martiens. La lettre est signée Carlos Fernando Delacroix Ortega de la Jolla y Nordwald-Gruenbaum, le puissant héritier d’une des plus grandes et riches firmes de l’ensemble du système solaire.

 

Le Dr Hamakawa accepte l’invitation – et se rend donc sur Vénus, où elle est accueillie par son hôte, qui s'avère être un gamin de douze ans, en années terriennes ; ce qui n’enlève rien à sa puissance de « sultan des nuages ». Mais, dans ses bagages, sans guère d’explications, la scientifique de génie a embarqué son « technicien » David Tinkerman – qui observe tout ce qui se produit autour de lui (et autour d’elle) avec des yeux en permanence exorbités par la surprise et l’incompréhension.

 

Et il se trouve que l'enfant prodige a des idées derrière la tête – étonnant, non ?

 

VIVRE DANS LES NUAGES

 

Ce dont on ne s’étonnera pas, par contre, et à en juger par la biographie de l’auteur, c’est que la question de l’habitat vénusien soit aussi centrale dans Le Sultan des nuages – et c’est très certainement à ce niveau que se situe la connotation « hard science » qu’on était tenté de lui accoler d’emblée. Nous nous intéressons donc beaucoup à Hypatie, et, derrière elle, nous entrevoyons plus de dix mille autres villes flottantes, dont plus de la moitié appartiennent à l’héritier Nordwald-Gruenbaum.

 

Le principe même de ces habitats ne manque pas de rappeler quelques souvenirs en tête, le cas échéant la Bespin de L’Empire contre-attaque (ou la Zalem de Gunnm ?), mais les autres exemples seraient légion. Plus ou moins contemporain de la novella, j’aurais toutefois sacrément envie de mentionner l’excellent jeu de rôle Eclipse Phase, dont la description de Vénus, dans le livre de base et dans le supplément Sunward, est vraiment très, très proche de ce que l’on trouve ici, et à tous les niveaux – Le Sultan des nuages est peut-être bien une inspiration de choix pour ce jeu à l’univers si fascinant !

 

Mais l’approche de ces villes flottantes est ici très réfléchie, de manière générale. C’est qu’il y a dans cette novella un véritable discours scientifique qui justifie le choix de cet habitat, étonnamment sûr et agréable, alors même que la surface de Vénus, du fait de l’atmosphère, de la gravité, de la température, etc., est un enfer inhabitable ; contraste marqué, donc, avec la beauté paisible des villes flottantes environnées de sublimes nuages. La nouvelle ne verse pas dans les travers éventuellement hermétiques de la « hard science » de compét’, mais se montre tout à la fois solide et pédagogique à ce propos, sans excès fâcheux de didactisme non plus. L’intérêt de cette approche, c’est probablement d’amener le lecteur, en douceur, à prendre conscience de ce que tout cela, bien loin de constituer un fantasme sci-fi purement graphique, est parfaitement crédible, et au point de devenir parfaitement normal – « sense of wonder » sur les tableaux, que l’on ne devrait pas systématiquement opposer, des images et des idées.

 

Mais, pour que cela fonctionne, il faut sans doute intégrer ces divers éléments au quotidien, au-delà de la seule question de l’habitat. La novella est dès lors semée de mille et une allusions où la technologie, par la force des choses, se mêle à la culture, et peut-être pas seulement matérielle. Le diamant et les toiles d’araignée sont ici des matériaux fort communs, et nos visiteurs auront l’occasion de participer à une mémorable sortie en « kayak » dans les nuages…

 

À mon sens, c’est dans cette imbrication de la technologie et de la culture que se situe l’atout majeur de la novella – et peut-être plus encore dans la variante qui va suivre. Techniquement, je ne crois pas qu’il s’agisse véritablement d’un SPOILER, car les implications de la section suivante ne concernent pas forcément le récit à proprement parler, et je vais faire en sorte de ne pas rentrer dans les détails. Mais la surprise a sans doute joué positivement, dans mon cas, alors au cas où...

 

TRADITIONS DU FUTUR

 

En effet, dans Le Sultan des nuages, la culture est toujours de la partie, au-delà de la seule technologie. La découverte d’Hypatie par David Tinkerman ne consiste pas qu’en émerveillement devant les prouesses matérielles du génie humain, la fascination vaguement teintée de malaise pour une culture différente est également présente – car l’humanité a évolué, ainsi qu’elle est supposée le faire, et dans de multiples directions comme de juste.

 

Au regard du récit, cette attitude du narrateur est à vrai dire plus ou moins crédible : dans un monde pareil, j’ai un peu de mal à concevoir qu’un homme tel que David Tinkerman pourrait débouler sur Vénus, monde « civilisé », si cela veut dire quelque chose, sans rien connaître de ses us et coutumes – il n’est pas censé être un ethnographe britannique du XIXe siècle, sortant bien tardivement de la réserve feutrée de son bureau oxonien, pour découvrir sur le terrain, et avec plus ou moins d’horreur, que cette tribu au fin fond de l’Amazonie a véritablement des pratiques matrimoniales fort peu chrétiennes. Bon, il est vrai qu'à notre époque, franchir une frontière peut suffire à avoir des conséquences de cet ordre ; c'est le fait que l'ignorance de Tinkerman soit totale, absolue, qui m'étonne un peu. Bon, j'imagine que cela pourrait tout de même faire sens...

 

Reste que cette approche de la novella, éventuellement douteuse au plan narratif donc, produit des miracles aux plans, toujours associés, des images et des idées. Et ce tout particulièrement au regard de ce classique de l’anthropologie sociale que sont les systèmes matrimoniaux – et plus largement le rapport à la sexualité, mais aussi les coutumes liées à ces questions (en l’espèce, le don et sa symbolique). David Tinkerman découvre que la société vénusienne a en la matière une approche bien ancrée mais aussi presque incompréhensible aux yeux de quiconque lui est extérieur – au point le cas échéant du scandale. Pourtant, il s’agit là encore d’amener le lecteur, via ce narrateur étranger un peu naïf, typique du découvreur d'utopies, à envisager que tout cela est parfaitement normal.

 

Une approche qui me plaît bien – d’autant qu’elle m’a surpris, en fait : Le Sultan des nuages s’éloigne ici des connotations les plus caricaturales de la « hard science », et je ne m’attendais pas à y trouver ce genre de développements, ou en tout cas pas à ce niveau d’importance. En matière de SF anthropologique, cette novella n’a sans doute pas la radicalité fascinante de « l’Ekumen » de l’immense Ursula K. Le Guin, mais il y a tout de même quelque chose dans cet esprit – encore que l’association des idées et des images évoque peut-être davantage un Jack Vance.

 

OLD SCHOOL ? MAIS PAS FORCÉMENT POUR LE MIEUX

 

D’autres références pourraient être avancées, si l’on y tient. En fait, le ton de la novella m’a paru assez « old school », notamment dans sa légèreté de façade, un peu badine. Connotations « hard science » ou pas, mais qui pourraient justifier un lien avec Arthur C. Clarke, peut-être, Le Sultan des nuages m’a rappelé à cet égard, tout particulièrement, les grands cycles d’ « histoire du futur » des années 1940 et 1950 – pas tant Asimov et « Fondation » que Heinlein pour son « Histoire du futur », surtout, mais d’autres aspects m’ont fait penser, bizarrement ou pas, aux « Seigneurs de l’Instrumentalité » de Cordwainer Smith ; notamment au roman Norstralie, en fait, alors qu’à certains égards les deux textes sont en contrepoint (mais il y a bien la dimension planet opera, le personnage jeune et richissime au-delà de toute mesure, etc.).

 

Au gré du lecteur, cela pourra constituer un atout ou un handicap. Je crains toutefois, à titre très personnel, être plutôt dans la deuxième catégorie… Trois raisons à cela : une plume au mieux médiocre à mes yeux, et qui pâtit notamment de cette légèreté dans le ton, peut-être un peu trop appuyée ; les blagounettes de David Tinkerman sont peut-être délibérément foireuses, mais elles n’aident pas à le prendre au sérieux ; il est heureux que l’univers brille au-delà de ce que le personnage en perçoit et en dit.

 

Deuxième problème, justement, les personnages : ils manquent tous de chair et d’âme. À maints égards, ils ne sont que des outils, réduits à leur dimension la plus fonctionnelle. Le Dr Hamakawa est une présence froide sans plus de caractère ; Carlos Fernando Delacroix Ortega de la Jolla y Nordwald-Gruenbaum, tout richissime gamin qu’il soit, ne concrétise pas vraiment les promesses de son extraction, de son âge et de son nom délicieusement à rallonge ; David Tinkerman nous prête guère plus que ses yeux, et, quelques échos empreints de récrimination de ses désillusions et de ses fantasmes mis à part, une caméra aurait aussi bien fait l’affaire.

 

Troisième problème : une histoire en forme de prétexte, sans guère d’ambiguïtés à ce niveau. La trame narrative est au mieux médiocre, elle ne m’a jamais vraiment enthousiasmé, ni même vaguement intéressé. Et ce alors même que ses implications, en définitive, ont quelque chose d’apocalyptique – mais pas exprimé de façon à ce que le lecteur en frémisse. J’ai vraiment eu l’impression d’un prétexte, oui : la visite guidée d’Hypatie est passionnante et fascinante, au regard tant de la spéculation scientifico-technologique que de ses implications culturelles et sociétales ; mais le fil rouge narratif est bien trop grossier pour convaincre – un artifice assumé, qui par chance ne nuit pas aux développements de fond, mais je crois que ça n’est pas passé loin.

 

BIEN MAIS PAS TOP

 

Bilan ? « Bien mais pas top », comme on dit.

 

J’ai globalement apprécié ma lecture, et je suppose que c’est l’essentiel. L’univers et la manière qu’a l’auteur de le décortiquer constituent des atouts marqués, qui suscitent et entretiennent l’intérêt du lecteur bien mieux qu’une quelconque trame narrative ; car il y en a une, mais elle est au mieux médiocre – en tant que telle de peu d’importance.

 

Reste la question du ton – et là c’est à chacun de voir. Ce ton m’a donc paru léger, ce qui plaira ou pas, mais, paradoxalement peut-être, j’ai en même temps trouvé la plume de l’auteur un peu lourdingue. Bon, au registre du fonctionnel, on reconnaîtra à la novella, formellement, d’être relativement efficace, d’une manière en somme utilitariste. Le fait est que cela se lit très bien : un récit bref, aéré, où tout s’écoule – on tourne les pages sans même s’en rendre compte. Ce qui, en soi, est sans doute très positif. Mais ce n’est pas exactement une merveille de poésie – ceci alors même que l’auteur a publié de la poésie, souvent d’inspiration scientifique. Qu’en penser, alors…

 

Résultat tout de même plus qu’honorable. Le Sultan des nuages ne brille pas au niveau des plus grandes réussites de la collection (me concernant, d’abord L’Homme qui mit fin à l’histoire de Ken Liu, ensuite Un pont sur la brume de Kij Johnson et Cérès et Vesta de Greg Egan), mais vaut à mon sens mieux que les titres les plus anodins en « Une heure-lumière » (disons du moins Dragon de Thomas Day, et peut-être Le Nexus du Docteur Erdmann de Nancy Kress, qui ne m'avait pas déplu ceci dit ; Poumon vert de Ian R. MacLeod doit peut-être être placé à part). Cette novella constitue donc une lecture « satisfaisante » ; ce qui n’est pas le plus passionné des compliments, mais, sur le moment, la novella fonctionne, et c’est probablement l’essentiel – rien d’impérissable, mais ça marche ; et, au moins pour un temps, cela émerveille, comme la science-fiction dans son acception la plus orthodoxe est supposée le faire.

Voir les commentaires

CR Imperium : la Maison Ptolémée (30)

Publié le par Nébal

CR Imperium : la Maison Ptolémée (30)

Trentième séance de ma chronique d’Imperium.

 

Vous trouverez les éléments concernant la Maison Ptolémée ici, et le compte rendu de la première séance . La séance précédente se trouve ici.

 

Le joueur incarnant le Docteur Suk Vat Aills était absent. Étaient donc présents les joueurs incarnant Ipuwer, le jeune siridar-baron de la Maison Ptolémée ; sa sœur aînée et principale conseillère Németh ; et l’assassin (maître sous couverture de troubadour) Bermyl.

I : QUE VEULENT NOS ENNEMIS ?

CR Imperium : la Maison Ptolémée (30)

[I-1 : Németh : Iapetus Baris, Bermyl, Taestra Katarina Angelion] Németh se trouve sur la lune de Khepri, et sort tout juste de son entretien avec le représentant de la Guilde spatiale, Iapetus BarisBermyl l’avait accompagnée. Németh est furieuse, et ne digère pas l’arrogance du Navigateur, qui a clairement affiché sa responsabilité dans la catastrophe « naturelle » qui vient de frapper Gebnout IV, traitant en outre les Ptolémée comme des moins que rien. Mais elle est aussi épuisée… Les événements se sont précipités, et elle n’a presque pas dormi durant ces deux derniers jours, très tendus – qui l’ont vu en outre voyager sans cesse, de Cair-el-Muluk à Darius, puis de Darius à Heliopolis, enfin de Heliopolis à Khepri. Si Bermyl encaisse encore assez bien le choc, et compte mettre à profit les heures qui viennent pour tâter les services de renseignement sur la lune, Németh, elle, a besoin de repos. Elle se retire donc dans les quartiers réservés aux Ptolémée sur le marché-franc de Khepri, pour se reposer enfin – elle le mérite bien. Toutefois, avant de dormir, Németh considère qu’il est bien temps de mettre à nouveau son don de Prescience à l’épreuve, en usant une nouvelle fois du Tarot de Gollam. Elle dispose les cartes sur son lit, devant elle, et se concentre sur cette question : « Que veulent nos ennemis ? »

 

La première carte est la Senestre. Elle est généralement considérée comme défavorable : elle représente des problèmes qui pourraient survenir, des obstacles qu’il faudra surmonter ou des circonstances contre lesquelles il faudra se prémunir. Il s’agit de la Dague : cette lame représente l’attaque ou la possibilité de porter un coup décisif à un adversaire.

La deuxième carte est la Haute : elle représente la principale voie qu’empruntera le futur, ou la principale force motrice de la destinée, celle dont viendra l’action décisive. Il s’agit de l’Univers : cette carte assez abstraite représente les mystères situés au-delà de la compréhension humaine, mais elle peut aussi symboliser le grand échiquier cosmique, le futur le plus lointain ou le passé le plus reculé – voire tout cela à la fois.

La troisième carte est la Dextre, qui est considérée comme favorable : elle représente des actions qu’il faudra accomplir, des avantages dont il faudra tirer parti, les moyens à utiliser ou une assistance dont il faut s’assurer au préalable. En l’espèce, il s’agit du Courage : cette lame représente la bravoure, la volonté et la maîtrise dans l’action, mais peut aussi symboliser le danger, le conflit ou la prise de risque (cependant, c'est peu probable, puisqu'elle a donc été tirée en Dextre).

Enfin, la quatrième carte est la Basse. Elle peut désigner une voie secrète ou latente, un ennemi caché, ou encore la voie qu’empruntera la destinée si la voie principale (reflétée par la lame Haute) se trouve contrecarrée ou compromise. Németh tire l’Empereur : cette lame est le plus souvent associée au pouvoir impérial, mais peut aussi représenter la notion plus large de souveraineté et de pouvoir.

 

Reste à interpréter tout cela… Il faudra que Németh y consacre du temps, afin d’en dégager des informations véritablement utiles. Mais, instinctivement, elle essaye d’ores et déjà d’y comprendre quelque chose… L’Univers laisse supposer un enjeu immense, dépassant largement Gebnout IV et les Ptolémée – ce qui correspond à ce que la Révérende-Mère Taestra Katarina Angelion avait dit à Németh. Mais elle a du mal à établir un lien, concrètement, avec la question posée… La Senestre laisse entendre un sale coup, mais, le tirage, ce n’est pas seulement les cartes qui sont tirées, c’est aussi celles qui ne le sont pas ; or la Dague n’est pas le Masque : Németh avait d’abord envisagé un coup fourré, en douce, mais la carte semble en fait désigner quelque chose de plus brutal et peut-être aussi massif, qui serait à craindre sous peu… La Dextre conforte Németh dans l’idée que, si les Ptolémée veulent avoir la moindre chance de s’en sortir, il leur faudra prendre des risques conséquents – le Courage semble assurer que cette option sera payante, mais sans encourager à la précipitation pour autant, loin de là, en fait ; ceci étant, Németh vient tout juste de menacer Iapetus Baris de lui porter un coup fatal en faisant sauter peu ou prou Gebnout IV, et elle ne peut s’empêcher d’y repenser ! Reste la Basse : l’Empereur lui évoque forcément au premier chef la Maison Corrino… Peut-on l’envisager comme un véritable contre-pouvoir face à la Guilde ? Németh suppose en tout cas que l’Empereur représente un antagoniste de choix face à la toute puissance des Navigateurs – qu’il s’agisse de l’Empereur lui-même, ou, plus abstraitement, de l’idée même de pouvoir ou de souveraineté. Mais, comme dans le précédent tirage, cela ramène en fait aussi Németh à ses ambitions plus ou moins frustrées : elle se voit comme le véritable pouvoir au sein des Ptolémée… Que faire, alors ? Tenter le coup de bluff auprès de la Guilde, concernant le sort de Gebnout IV ; tirer son épingle du jeu en jouant les informateurs auprès de la Maison Corrino… Et, dans l’immédiat : dormir ! Németh s’écroule sur son lit, et sombre comme une masse.

 

II : PEUPLE DE GEBNOUT IV !

CR Imperium : la Maison Ptolémée (30)

[II-1 : Ipuwer : Ludwig Curtius ; Anneliese Hahn] Ipuwer a pu dormir, au Palais de Cair-el-Muluk. Comme chaque matin, il se consacre tout d’abord à son entraînement d’escrime, avec son maître d’armes Ludwig Curtius il avait convié Anneliese Hahn à se joindre à eux, mais la jeune Delambre, encore traumatisée par les événements récents, a sans surprise décliné l’invitation. L’adrénaline et la haine submergent toujours Ipuwer, qui brille dans ses assauts, au point en fait où Ludwig Curtius est plus que malmené… Après quoi le siridar-baron fait un détour pour jeter un œil à sa piscine adorée : en dépit du beau temps, au lendemain de la tempête, elle est dans un triste état… Le vent a entraîné quantité de branches et de feuilles, tandis que les pluies diluviennes l’ont fait déborder ; l’eau est sale et peu engageante, le pourtours de la piscine peu ou prou impraticable. Sans doute pourra-t-on y remédier assez vite, mais, en l’état, cela ne contribue guère à la bonne humeur d’Ipuwer.

 

[II-2 : Ipuwer : Abaalisaba Set-en-isi] Or Ipuwer a quelque chose de bien autrement pressant à faire – et qui l’agace au plus haut point : en tant que dirigeant de Gebnout IV, il est de son devoir d’octroyer à ses sujets une allocution revenant sur la catastrophe qui a affecté la planète la veille. Un exercice que le jeune siridar-baron déteste… Il se sait guère charismatique, et fort peu habile avec les mots. Certes, il a confié la tâche de la rédaction du discours à des individus autrement compétents que lui-même, Abaalisaba Set-en-isi en tête, mais il va tout de même falloir le prononcer… En direct ? Impensable – tous ses conseillers sont formels, au risque de brusquer un peu Ipuwer mais, en fait, il est d’emblée d’accord avec eux sur ce point, aussi ne le prend-il pas mal… Il va donc enregistrer l’allocution en studio, pour lui assurer un minimum d’efficacité – et elle sera ensuite radiodiffusée (vers le déjeuner). Un discours sobre, digne, bref, pas trop agressif ni allusif… Il s’en tient en tout cas à l’idée de qualifier les événements comme une « catastrophe naturelle ». Voici en substance ce qu’il dit – ce qui, en dépit d’une bonne préparation mentale (Ipuwer fait preuve de discipline, et fait le vide avant de s’atteler à la tâche), nécessite tout de même plusieurs prises, quelques conseils bien placés, et un montage attentionné [le discours a été rédigé par le joueur incarnant Ipuwer] :

 

Peuple de Gebnout IV !

C’est une guerre sans front, une bataille contre un ennemi volatile et capricieux qu’il Nous a été donné de subir en ce triste jour de l'an 9967 après la Guilde. Notre planète a été touchée par une catastrophe naturelle sans précédent dans toute Notre histoire. Cair-el-Muluk et les Îles Salihah sont endeuillées après le passage de l’Ouragan Tethmis.

Tant de vies littéralement englouties sont une perte immense pour Notre planète. Sachez que Notre cœur est avec vous en ces moments difficiles. C’est un devoir immense pour Notre Maison, mais Nous vous l'assurons : les corps des disparus seront retrouvés, et tous seront honorés comme il se doit lors de la prochaine fête d’Osiris.

Nous avons d’ores et déjà commencé à employer toutes les ressources nécessaires à la recherche des survivants et aux premiers secours dans les zones sinistrées. Nous appelons aussi tous Nos sujets qui auraient le désir et les moyens d’aider à cette tâche difficile à Nous prêter main forte. Chacun peut, la Maison Ptolémée doit. Tel est le grand honneur que vous Nous avez confié depuis des millénaires.

Des villages entiers, des quartiers de Cair-el-Muluk, furent réduits en quelques minutes à l’état de décombres. Nous réquisitionnons dès à présent tous les moyens disponibles pour offrir un asile à ceux qui ont perdu leur foyer.

Le contrôle climatique dont Gebnout IV est dotée a connu une grave défaillance : nulle machine n’est infaillible. Malgré le respect des préceptes butlériens et l’excellence dont, de temps immémorial, a toujours fait preuve ce système, cette catastrophe a pu se produire. Nous renforcerons notre vigilance, en collaboration avec Nos alliés. Et, à l’avenir, Nous mettrons sur pied un plan de protection des populations contre les catastrophes naturelles.

Vous protéger est Notre mission, et Nous ne faillirons pas.

 

[II-3 : Ipuwer : Abaalisaba Set-en-isi ; Vat Aills] Pas fâché de sa prestation (et son entourage, Abaalisaba Set-en-isi au premier chef, en est tout aussi content, ça s’est bien passé – mieux que ce qu’il craignait, sans doute, même s’il ne le dit pas…), Ipuwer s’attelle à un autre dossier : il est bien temps de compulser par le menu les rapports établis par le Docteur Suk Vat Aills concernant son expédition dans le désert de sable du Continent Interdit, à proximité de la Tempête. Mais c’est un peu obscur à ses yeux – le rapport adopte un ton scientifique, et pointu… Il comprend le plus souvent les grandes ligne (par exemple, la présence d’insectes fouisseurs – la faune l’intéresse tout particulièrement ; en fait, il semblait guetter la description d’un gibier inédit, mais le Docteur Suk n’en fait hélas pas état...), mais c’est bien trop abstrait pour qu’il puisse en tirer des conséquences, du moins pas sans prendre le temps d’une étude véritablement approfondie, à mûrir en recourant à d’autres documents.

 

III : ALLÉES ET VENUES

CR Imperium : la Maison Ptolémée (30)

[III-1 : Bermyl : Ameni ; Németh] Bermyl, sur la lune de Khepri, laisse Németh se reposer, et part en quête d’informations auprès des agents de ses services sur le marché-franc. Ils sont rares, et triés sur le volet (il faut au moins ça, dans cet environnement où la Guilde est toute-puissante…) – même si leur loyauté est éventuellement aussi problématique que sur Gebnout IV. Le maître assassin use des protocoles mis en place et régulièrement renouvelés, et entre en contact, en personne, avec un certain Ameni – un individu massif et compétent, qui travaille parmi les dockers en tant que contremaître.

 

[III-2 : Bermyl : Ameni ; Ra-en-ka Soris] Ameni a-t-il eu vent de nouvelles cargaisons suspectes, comme celles dont Ra-en-ka Soris leur avait parlé ? Ils y ont fait tout particulièrement attention, depuis, mais ça n’a pas forcément donné grand-chose : rien d’aussi « gros » que ce qui leur avait mis la puce à l’oreille, en tout cas. Mais peut-être des choses s’inscrivant dans la durée ? Des cargaisons difficiles à tracer – un carton par-ci, un carton par-là, qui n’arrivent jamais à Heliopolis. Impossible d’en dire beaucoup sur le contenu, mais divers indices laissent supposer qu’il s’agit de technologie de pointe – des produits à très haute valeur ajoutée. Rien de vivant ? Non – du plastique, du métal… mais bien plus que cela en vérité. Où disparaissent ces caisses ? Prennent-elles de suite la destination du Continent Interdit ? Probablement pas – mais c’est difficile à déterminer… Ameni suppose, mais il ne dispose pas d’éléments très concrets, que ces marchandises empruntent tout un réseau de prête-noms, à diverses escales, pour semer toujours un peu plus ceux qui tenteraient de les suivre.

 

[III-3 : Bermyl : Ameni ; Iapetus Baris] Bermyl interroge ensuite Ameni sur les allées et venues des gens de la Guilde. A-t-il remarqué des éléments notables ? L’arrivée de troupes, ou celle de dignitaires non prévus ? Pas de troupes, non – ni sur Khepri, ni bien sûr sur Gebnout IV : Bermyl en aurait été aussitôt averti ! Mais il y avait par contre une rumeur… ou plus qu’une rumeur, en fait : la certitude que deux émissaires de la Guilde sont arrivés il y a quelque temps de cela sur la lune. Il n’a pas été possible de déterminer leur identité, mais ils se sont longuement entretenus avec Iapetus Baris. Mais tout cela est assez flou… Sont-ils toujours là ? Sont-ils déjà repartis ? Ameni n’en sait rien. C’est que la Guilde verrouille tout, et… Il semble réfléchir un instant, mais n’en dit pas plus. Bermyl le presse de poursuivre – il a visiblement quelque chose à lui dire ; toute information est bonne à prendre ! Le contremaître répond qu’il ne s’agit que d’hypothèses de sa part, pas de faits objectifs – Bermyl l’engage cependant à lui en faire part. Ameni explique donc que, si l’arrivée de ces Navigateurs sur Khepri a été connue de leurs services, c’était forcément parce qu’ils le souhaitaient. Ils avaient la main. Faut-il en déduire quelque chose quant à l’imprécision autour de leur départ éventuel ? Il n’en sait rien…

 

[III-4 : Bermyl : Ameni ; Druhr] Bermyl soumet alors à Ameni le vieux portrait-robot de Druhr – que l’espion connaissait forcément. Des clones de ce type ? Non, ça ne lui dit rien…


 

 

[III-5 : Bermyl : Ameni] Bermyl remercie Ameni pour son bon travail. Il faut qu’il continue à ouvrir l’œil, car les relations sont plus que jamais tendues entre la Maison Ptolémée et la Guilde. Des troubles sont à craindre, et peut-être très vite… Qu’il se fasse discret, Iapetus Baris ne doit rien savoir de tout cela, mais les informations sensibles doivent atteindre Bermyl au plus vite.


 

[III-6 : Bermyl : Ameni ; Nadja Mortensen] Alors que Bermyl se levait pour s’en aller, Ameni l’interrompt : il a une dernière chose à lui dire – qui allait faire l’objet d’un rapport, mais, puisqu’il se trouve ici… Il avait demandé à ses services de le prévenir de toute information concernant une certaine Nadja Mortensen, troubadour impérial ? Ils ont appris il y a deux heures à peine qu’elle a été vue sur la lune de Khepri. Ameni ne sait pas où elle se trouve, elle a seulement été signalée à l’enregistrement ; peut-être est-elle toujours sur la lune, ou bien elle peut avoir déjà gagné Gebnout IVBermyl en prend bonne note, et remercie à nouveau son agent.


 

IV : AU RAPPORT

CR Imperium : la Maison Ptolémée (30)

[IV-1 : Németh, Bermyl : Ameni, Ipuwer] Németh a bien profité de ses quelques heures de sommeil – elle en avait grand besoin. Mais elle ne peut pas lézarder pour autant… Sitôt réveillée, elle contacte Bermyl sur son communicateur privé : qu’il la rejoigne dans ses quartiers (ils évitent d’en dire davantage, car ce n’est pas le moyen le plus sécurisé de converser – tout particulièrement sur Khepri, à vrai dire…). Le maître assassin se trouvait non loin, sortant juste de son entrevue avec Ameni, et se rend aussitôt auprès de la noble sœur de son maître Ipuwer.

 

[IV-2 : Bermyl, Németh : Nadja Mortensen, Iapetus Baris, Ra-en-ka Soris] Bermyl fait à Németh un rapport exhaustif sur ce qu’il a appris. Németh engage le maître assassin à s’entretenir au plus tôt avec cette Nadja Mortensen (qu’il apprécie visiblement beaucoup…), elle est anxieuse de savoir ce que la Maison Corrino a à dire concernant les affaires de Gebnout IV. Bermyl explique qu’elle avait semble-t-il bien pris la mesure de ce que la situation était très inquiétante, elle a quitté la planète pour en faire part en haut lieu, et sans doute a-t-elle effectivement des choses à leur dire… Németh est particulièrement intéressée, en outre, par l’idée que ces deux mystérieux émissaires de la Guilde auraient pu délibérément faire en sorte que l’information concernant leur présence sur Khepri atteigne la Maison Ptolémée, par-dessus les filtres de Iapetus Baris. Faut-il en déduire des dissensions dans les rangs même des Navigateurs ? Difficile d’en dire plus pour l’heure – mais, dans tous les cas, et tout d’abord en ce qui concerne les cargaisons suspectes, il leur faut s’entretenir avec Ra-en-ka Soris. Ils s’y rendent ensemble.

 

V : D’AUTRES RAPPORTS, D’AUTRES PLANS

CR Imperium : la Maison Ptolémée (30)

[V-1 : Ipuwer : Vat Aills, Kiya Soter, Ngozi Nahab] Le discours prononcé par Ipuwer a été diffusé – mais il est bien trop tôt pour en calculer l’effet. Le siridar-baron, qui a lâché l’affaire concernant les rapports de Vat Aills, revient à des tâches pour lesquelles il se sent plus compétent : l’organisation des secours et des camps de réfugiés, d’abord à Cair-el-Muluk. Il fait le tour des installations, et constate que les choses se passent « plutôt bien », surtout au regard du nombre démesuré de sans-abris dans ces quelques jours suivant immédiatement la catastrophe. Les troupes, bien gérées par Kiya Soter, effectuent un bon travail, et aucun trouble de véritable ampleur n’a été signalé – les agitateurs, qui s’étaient montrés si menaçants au moment même de la catastrophe, ne font plus entendre parler d’eux, la tendance est plutôt à l’abattement. Dans les Îles Salihah, la situation est plus délicate : quelques rares survivants ont été secourus, mais les pertes se chiffrent bien en dizaines de milliers… Par ailleurs, on ne peut pas héberger les rescapés sur place – tout a été détruit. Il faut donc les évacuer ailleurs : Cair-el-Muluk a déjà bien assez de soucis comme cela, les destinations privilégiées sont donc Heliopolis au premier chef, loin devant, Memnon autrement.

 

[V-2 : Ipuwer : Suphis Mer-sen-aki, Soti Menkara] Ipuwer sait aussi qu’il est de son devoir de gérer les aspects religieux de la crise. Il enjoint le Culte Épiphanique du Loa-Osiris, via le grand-prêtre Suphis Mer-sen-aki, à faire en sorte que cercueils et « bateaux des morts », pour la prochaine grande fête d’Osiris, soient fournis gratuitement aux familles des victimes – ce qui représente des sommes non négligeables. Mais, en fait, ce n’est pas le domaine du seul Culte officiel, ainsi que le grand-prêtre en fait aussitôt la remarque… Il faut traiter directement avec la Maison mineure Menkara, qui dispose du monopole sur la vente de biens cultuels – ce qui inclut entre autres les cercueils et les « bateaux des morts ». Ipuwer va s’en charger – cela fait bien trop longtemps qu’il reporte sans cesse une entrevue avec Soti Menkara

 

[V-3 : Ipuwer : Hanibast Set ; Bahiti Arat, Ngozi Nahab, Sudi Abdamelek, Ra-en-ka Soris, Soti Menkara, Abaalisaba Set-en-isi, Seken-en-ra Sebek] Ipuwer compte de toute façon dresser un bilan du comportement des Maisons mineures suite à la catastrophe – et notamment de « cette folle de Bahiti Arat »... À Cair-el-Muluk, il a pu constater que plusieurs de ces Maisons, et pas seulement les Nahab directement contactés à cet effet par ses soins, se sont impliquées dans l’affaire, souvent d’elles-mêmes, et de manière assez efficace. Concernant les Maisons marchandes, les Abdamelek, qui ne sont rien d’autre qu’une « façade » de manière générale, ont joué ce rôle de « façade » : Sudi Abdamelek a fait étalage de sa fortune, intervenant de manière très voyante pour faire la démonstration de sa charité… En fait, son aide est restée parfaitement dérisoire. Ngozi Nahab, qui en attend des revenus conséquents, a quelque peu précipité les choses, devançant les besoins établis par les services des Ptolémée, avec une efficacité admirable – en fournissant essentiellement des moyens d’hébergement d’urgence, pour l’heure. La Maison Soris ne s’est guère impliquée – elle est basée sur Khepri, ce n’est littéralement pas son monde… Ils ont fourni cependant un peu de matériel technologique aux services de secours – des communicateurs, ce genre de choses ; difficile pour eux d’en faire davantage. La Maison Menakara a joué le jeu, au travers de son monopole sur la vente de biens cultuels – rien de très utile dans l’immédiat : il faudra donc voir pour les cercueils et les « bateaux des morts », pour l’heure cela tient quelque peu de la vente de cierges à prix bradés… Cela n’est pas pour autant sans impact : au lendemain de la catastrophe, la population de Gebnout IV est portée à faire la démonstration de sa foi, la religion est plus que jamais un refuge… La Maison Set-en-isi, dont le domaine est la diplomatie, n’a guère de choses à faire dans cette situation – mais, à l’initiative d’Abaalisaba, elle a cependant mis en place des cellules d’assistance juridique gratuite, pour traiter avec les assurances, etc. Pour ce qui est des Maisons mercenaires, la Maison Sebek n’a pas pris l’initiative d’agir de quelque manière que ce soit : Seken-en-ra Sebek, mercenaire jusqu’au bout des ongles, n’est pas du genre à faire quoi que ce soit tant qu’on ne le paye pas ; nul doute cependant que, si la Maison Ptolémée débloque des fonds à cet effet, les Sebek interviendront, et, en l’espèce, ce serait sans doute d’une utilité cruciale – Ipuwer en avait parfaitement conscience, et va voir ce qu’il est possible de faire à cet égard : il charge son Conseiller Mentat, Hanibast Set, à peine remis de son « gel du Mentat » mais plutôt confiant en l’espèce, de réfléchir au coût de cette association qu’il suppose plus que jamais nécessaire, et urgente.

 

[V-4 : Ipuwer : Hanibast Set ; Bahiti Arat, Németh, Seken-en-ra Sebek] Car reste le cas à part de la Maison Arat, dont se méfiait tout particulièrement Ipuwer… et à bon droit : elle ne fait quant à elle absolument rien pour arranger la situation, bien au contraire ! En fait, c’est en son sein que l’on trouve encore des agitateurs actifs, qui ne cessent de blâmer la Maison Ptolémée pour des torts réels ou imaginaires, lui imputant la responsabilité du drame – en raison sans doute de son impiété fondamentale (le Culte Épiphanique du Loa-Osiris ne joue bien sûr quant à lui pas du tout de cette carte, il est soumis aux Ptolémée). En fait, Bahiti Arat charge tout particulièrement la barque en ce qui concerne Németh, dont elle fait la grande responsable de tout ça… C’est que la secte, très présente au sein de la Maison mineure, qui met en avant le culte d’Isis, évolue sous l’impulsion de la dirigeante fanatique : plus rares désormais sont ceux qui identifient Németh à Isis, et en déduisent que la meilleure union matrimoniale pour Ipuwer serait avec sa propre sœur ; Bahiti Arat, prise de folie des grandeurs, est parvenue à infléchir la doctrine dans le sens du courant minoritaire il y a peu encore qui considère qu’elle doit elle-même endosser le rôle d’Isis : Németh, femme détestable pour son incroyance, est clairement une rivale aux yeux de la dirigeante… La secte ne semble pas avoir pris véritablement en dehors de la Maison Arat, mais il est assez difficile de déterminer sa portée exacte ; sans doute s’est-elle avant tout développée à Nar-el-Abid et la catastrophe, si récente, a déjà enhardi Bahiti Arat et ses partisans. Approcher les Sebek n’en demande que davantage de discrétion, Hanibast Set en a bien conscience : si la Maison Arat a vent d’une importante transaction entre les Ptolémée et l’autre Maison mercenaire, elle ne manquera pas de réagir !

 

[V-5 : Ipuwer : Bahiti Arat, Soti Menkara, Labaris Set-en-isi, Németh] Ipuwer prend bonne note de tout cela. La situation concernant la Maison Arat est préoccupante, mais sans doute faut-il commencer par s’entretenir avec Soti Menkara. Le siridar-baron sait cependant qu’il n’est pas le plus habile des négociateurs, et songe à s’adjoindre les services de son ami Labaris Set-en-si pour discuter avec la commerçante de biens cultuels. À moins de laisser Németh s’en charger ?

 

[V-6 : Ipuwer : Iapetus Baris, Németh] Dans un tout autre domaine, Ipuwer songe à constituer un dossier d’ordre stratégique, incluant cartes, etc., sur la lune de Khepri, afin de réfléchir à des possibilités d’action sur place – pour rendre la pareille à Iapetus Baris, sinon à la Guilde dans son ensemble : où débarquer des troupes, où attaquer, qu’est-ce que l’on pourrait faire sauter, ce genre de choses… Mais c’est une initiative totalement personnelle – il ne demande à personne de chercher les renseignements pour lui, et ne compte en parler à personne, pour l’heure en tout cas (pas même Németh dans l’immédiat – même si Ipuwer suppose qu’il faudra bien lui en parler à terme). Toutefois, pareille entreprise prendra d’autant plus de temps… Et pour un résultat douteux : par exemple, les plans dont disposent les Ptolémée ne sont probablement pas réactualisés, il est peu ou prou impossible de savoir ce que la Guilde a conçu comme infrastructures sur le lune de Khepri depuis sa cession en tant que marché-franc… en l’an 4482, c’est-à-dire il y a plus de 5000 ans ! Pour en savoir davantage, il faudrait se livrer à une entreprise d’espionnage conséquente, ce qui va contre les principes qu’Ipuwer lui-même s’est fixé… Mais peut-être d’autres approches, plus subtiles, pourraient-elles porter leurs fruits – par exemple en réfléchissant aux procédures de quarantaine du marché-franc… Se pose aussi la question des vaisseaux qui pourraient être employés à cet effet – la Maison Ptolémée s’est tout naturellement reposée, depuis des millénaires, sur les vaisseaux d’interface de la Guilde, qui sont par essence hors concours… Construire des vaisseaux à cet effet (selon le principe applicable partout ailleurs voulant que les vols orbitaux soient du ressort des Maisons, la Guilde n’intervenant normalement que pour les trajets interplanétaires et surtout interstellaires) n’est pas inenvisageable, mais ce serait coûteux (dans les moyens cependant de la Maison Ptolémée, à condition toutefois d’immobiliser des fonds conséquents)… et par ailleurs plus que suspect.

 

VI : LES ENJEUX SUR GEBNOUT IV

CR Imperium : la Maison Ptolémée (30)

[VI-1 : Németh, Bermyl : Ra-en-ka Soris] Németh et Bermyl rendent visite à Ra-en-ka Soris, au siège de la Maison mineure sur la lune de Khepri. À son habitude, il les reçoit dans son bureau (protégé par un cône de silence), sans faire de manières – il est courtois, mais sans flagornerie.

 

 

[VI-2 : Németh, Bermyl : Ra-en-ka Soris ; Iapetus Baris, Ameni] Németh se montre directe : elle a besoin d’informations, car les événements récents sur Khepri et sur Gebnout IV demandent à être interprétés avec une certaine assurance. Ra-en-ka Soris a eu vent de l’arrivée des deux Navigateurs sur le marché-franc ? Oui – mais il n’a pas été en relations avec eux ; ils ne se sont entretenus qu’avec Iapetus Baris. Ils sont restés au moins quelque temps encore après cela – ils ne sont de toute façon pas en mesure de déambuler incognito dans les rues… Mais c’est comme s’ils s’étaient livrés à une inspection du marché-franc, pendant quelques jours. Plus de nouvelles depuis – mais Soris n’ose rien en déduire : ils ont pu partir, ou simplement ne pas se montrer… Bermyl mentionne (ouvertement) son agent Ameni, qui supposait que les envoyés de la Guilde avaient délibérément fait en sorte que la Maison Ptolémée soit au courant de leur venue ; Ra-en-ka Soris est-il de cet avis ? Ce dernier a un temps d’arrêt, il prend le temps de « calculer », car tel est son mode de fonctionnement ; au bout d’un moment, il concède que cela paraît plausible, et même probable : ils auraient pu arriver en toute discrétion. Il est difficile de sonder leurs intentions… Peut-être était-ce un appel du pied à la Maison Ptolémée, voire à Németh plus précisément ; ou, en prenant les choses à l’envers, peut-être s’agissait-il seulement de mettre la pression sur Iapetus Baris. Mais, de son propre aveu, Soris n’est pas un fin politique, ni même un fin psychologue…

 

[VI-3 : Bermyl : Ra-en-ka Soris ; Nadja Mortensen] Bermyl, cependant, interroge Ra-en-ka Soris sur ce qu’il pourrait savoir concernant les relations – des dissensions, éventuellement ? – entre la Guilde spatiale et le Bene Tleilax. Mais le vieux marchand manque bien trop d’éléments ; les deux entités sont par essence secrètes, les informations insuffisantes pour déterminer quoi que ce soit avec un semblant d’assurance. Le maître assassin évoque aussi le retour du troubadour impérial Nadja Mortensen, mais ce n’est vraiment pas du domaine de Ra-en-ka Soris, « simple commerçant ».

 

[VI-4 : Bermyl, Németh : Ra-en-ka Soris ; Ameni] Bermyl revient alors à des considérations davantage dans la partie de Ra-en-ka Soris : a-t-il découvert de nouvelles « cargaisons inhabituelles » ? Ameni lui a parlé de matériel technologique de pointe qui aurait transité par Khepri puis disparu – peut-être à destination du Continent Interdit. Le commerçant y avait prêté attention, suite aux découvertes récentes en l’espèce. Les employés de la Maison mineure Soris, s’ils sont avant tout des marchands, se doivent, du fait des attributions de ce commerce bien précis, d’avoir des connaissances technologiques notables, et même plus que ça ; parfois, cependant, ils ont à s’occuper de produits dont ils ne comprennent pas très bien le mode de fonctionnement, voire le but. C’est problématique… Il y a une semaine de cela environ, un de ses hommes lui a bien mentionné une cargaison dont ils ont très vite perdu la trace ensuite (faute de s’être montrés assez discrets, sans doute) ; pas des pièces détachées, mais bien un produit fini, et de taille – des sortes de « cuves » cylindriques (une seule a été « vue » à proprement parler, mais la cargaison semblait impliquer plusieurs objets comparables, en nombre indéterminé toutefois), d’un diamètre de un mètre cinquante et de trois mètres de haut (estimés : l’employé n’a pas pu faire de relevés précis), avec des espaces en bas et en haut réservés à des instruments de mesure et de contrôle impliquant une technologie extrêmement avancée, tandis que les deux mètres restant entre les deux évoquaient une sorte d’aquarium, avec leurs grandes vitres ; des mécanismes divers semblaient servir à effectuer des injections, au moins de gaz ou de liquide dans l’ensemble de l’habitacle, mais avec aussi des dispositifs peut-être médicaux et plus précis. Mais il n’a donc pas été possible d’en apprendre davantage : ces « cuves » ont presque aussitôt disparu – entendre par-là, et Ra-en-ka Soris le souligne de lui-même, que cette cargaison n’a pas disparu entre Khepri et Heliopolis, mais sur Khepri même. Aucune idée d’où elle se trouve maintenant – peut-être sur Gebnout IV, oui, ou encore sur Khepri – il concède même qu’elle pourrait très bien se trouver, tout simplement, dans un autre entrepôt appartenant à sa Maison mineure ! « Égarer quelque chose n’est pas si difficile. Des bordereaux trafiqués peuvent suffire à susciter la confusion en l’espèce… L’aiguille dans la botte de foin ; une fois l’aiguille trouvée, si cela se produit, la déplacer dans la botte voisine revient à la rendre à nouveau indétectable, et il faut tout recommencer du début. »

 

[VI-5 : Bermyl, Németh : Ra-en-ka Soris ; Vat Aills] Bermyl suppose qu’il faudrait renforcer la surveillance, de manière générale ; il s’adresse à Németh, mais c’est Ra-en-ka Soris qui lui répond : « C’est compliqué, Maître Bermyl. Nous parlons d’un volume considérable de marchandises. La Guilde sait tout ce qui transite – peut-être ; mais la Maison Soris a beau avoir un rôle d’interface… Je ne suis pas naïf au point de prétendre savoir tout ce qui passe par Khepri» Bermyl songe aussi à mettre en place un « observatoire » sur la lune pour garder à l’œil le Continent Interdit sans avoir à recourir à des vols orbitaux suspects, comme celui auquel s’était livré le Docteur Suk Vat Aills. Il s’en ouvre devant Ra-en-ka Soris, en qui il a confiance.

 

[VI-6 : Németh, Bermyl : Ra-en-ka Soris] Mais Németh aimerait aborder un autre sujet avec Ra-en-ka Soris – un sujet qui pourrait lui paraître étrange… Mais, d'après lui, avec son expérience du commerce interstellaire, qu’est-ce qui, sur Gebnout IV, pourrait représenter un enjeu de taille pour des entités telles que la Guilde spatiale ? Comme souvent quand on lui pose des questions de cet ordre, Ra-en-ka Soris se fige littéralement, le temps de bien évaluer la situation, afin de se livrer à quelques « calculs ». L’atout de Gebnout IV, si l’on s’en réfère à l’histoire de la planète telle qu’elle est narrée dans la littérature impériale, a fortiori depuis l’établissement du marché-franc de Khepri, c’est qu’elle est très bien placée sur les routes commerciales interstellaires ; cette position particulière en fait un lieu de passage propice aux échanges de toutes sortes – et, comme Németh le sait très bien, éventuellement des échanges en délicatesse avec les préceptes butlériens. Németh envisage avec lui les atouts potentiels, à cet égard, du Continent Interdit ; le problème, ici, c’est justement ce tabou, qui fait qu’on n’en sait presque rien… Il s’y trouve peut-être des ressources de valeur, et la Guilde le sait peut-être, mais qui d’autre ? Ra-en-ka Soris bloque encore un instant, mais reprend la parole au moment même où Bermyl commençait à le relancer : « La question n’est peut-être pas que commerciale : chercher des ressources de valeur dans le Continent Interdit serait alors un leurre. Car, d’un point de vue stratégique plutôt que commercial à proprement parler, le fait que le Continent Interdit soit, eh bien, interdit… Cela pourrait constituer un atout. » Le maître assassin acquiesce : on leur a fait comprendre que cet interdit avait été « calculé », il y a des millénaires de cela, pour servir à un dessein inconnu – ce qui est plus qu’inquiétant. L’importance de Gebnout IV dépasse visiblement l’entendement de la Maison Ptolémée – et les enjeux se situent sans doute à une échelle bien plus large, peut-être même celle de l’Imperium entier… Németh se demande d’ailleurs si des installations semblables à la lune de Khepri sont monnaie courante, ou si le cas de Gebnout IV est vraiment spécifique à cet égard. Ra-en-ka Soris suppose que « c’est particulier, ou même rare, sans être pour autant vraiment exceptionnel ». Bermyl s’interroge sur les ressources qui ont le plus de valeur pour la Guilde – ce qui inclut bien sûr l’Épice, ou d’autres choses encore, comme le commorium, minerai très rare indispensable à la conception des longs courriers, mais, à l’évidence, aucune de ces choses n’est véritablement liée à Gebnout IV ; et même le rapport particulier de la Maison Ptolémée à la technologie de pointe ne représente sans doute pas grand-chose pour les Navigateurs : la technologie guildienne est de toute façon incomparablement supérieure. Bermyl est pour le moins frustré par cette réponse…

 

VII : LE POULS DES INVITÉS

CR Imperium : la Maison Ptolémée (30)

[VII-1 : Ipuwer : Nathifa ; Németh] Ipuwer suppose qu’il est de son devoir de s’enquérir de la situation de ses invités rassemblés au relais de chasse de Darius. Il s’entretient d’abord avec Nathifa, la militaire affectée par Németh à la direction des opérations sur place, qui l’assure que tout se passe bien, même si certains invités commencent à se plaindre de cet exil ; il est vrai qu’elle a interprété strictement les consignes de Németh : rien n’arrivait à Darius, rien n’en partait. La question du rapatriement est bien la principale qu’il leur faut discuter – un plan a été élaboré pour y remédier dans les meilleures conditions ; on va progressivement permettre à ces invités de quitter le relais de chasse, dès l’instant que les autorités militaires donnent leur feu vert pour permettre davantage de souplesse, mais Ipuwer, sans vouloir entraver leur liberté de circulation, aimerait les revoir avant qu’ils ne quittent la planète (certains ont bien mentionné qu’ils comptaient le faire au plus tôt – pour l’essentiel pas des personnalités de premier ordre ; parmi ces individus, on compte toutefois des natifs de Gebnout IV, que l’ambiance pesante de ces derniers temps incite à se mettre au vert…).

 

[VII-2 : Ipuwer : Mandanophis Darwishi ; Németh, Nathifa] Mais Ipuwer dispose d’une autre source pour envisager l’ambiance au relais de chasse de Darius : son maître de cour Mandanophis Darwishi (et qu’importe si Németh ne peut pas le sentir !). Toutefois, il ne fait guère que confirmer les informations de Nathifa : l’indécision règne sur place, et la mauvaise humeur commence à remplacer la peur...

 

 

[VII-3 : Ipuwer : Németh, Clotilde Philidor, Anneliese Hahn] Le siridar-baron hésite en fait à se rendre lui-même à Darius – d’autant que Cair-el-Muluk ravagée par le cataclysme, avec ses bâtiments en ruines et ses immenses camps de réfugiés, n’offre pas exactement la meilleure des vitrines touristiques pour ceux qui devraient y revenir sous peu… Németh rentrant bientôt à la capitale, peut-être Ipuwer pourrait-il s’en absenter brièvement ? Rien n’est encore décidé, mais il y songe – d’autant plus, en fait, que Clotilde Philidor est sur place ; peut-être pourrait-il se faire accompagner d’Anneliese Hahn, que les deux cousines se retrouvent ? Le protocole le justifierait assez…

 

À suivre...

Voir les commentaires

La Femme de Villon, de Dazai Osamu

Publié le par Nébal

La Femme de Villon, de Dazai Osamu

DAZAI Osamu, La Femme de Villon, [ヴィヨンの妻, Biyon no tsuma], traduction [du japonais] de Paul Anouilh, Paris, Phébus – Sillage, [1947, 1994] 2017, 60 p.

DAZAI OSAMU OU L’OBSESSION SUICIDAIRE

 

Aujourd’hui, je m’en vais vous parler d’un très, très petit livre – une nouvelle d’une cinquantaine de pages très aérées. Le challenge sera donc de ne pas vous infliger un article plus long que le livre dont il traite (aha).

 

Dazai Osamu est un des plus grands écrivains japonais du XXe siècle. Pour autant, je n’en savais rien il y a peu encore, ou du moins son nom ne me disait-il rien… En fait, je n’ai vraiment fait attention à ce personnage qu’à partir de ma lecture de La Mort volontaire au Japon, de Maurice Pinguet. Dans cet important et édifiant essai, l’auteur consacre un certain nombre de pages à ces écrivains nippons contemporains qui se sont donnés la mort. Les cas, mettons, d’Akutagawa Ryûnosuke, Mishima Yukio ou Kawabata Yasunari sont bien connus et documentés, mais il y en a beaucoup d’autres – et celui de Dazai Osamu a quelque chose de fascinant ; sans doute, d’une certaine manière, parce que l'auteur exprimait lui-même cette fascination pour le suicide (fascination que je partage, je ne vais pas prétendre le contraire), mais au point où la mort volontaire tenait chez lui de l’obsession – et régulièrement sous la forme du shinjû, tel un héros tragique des Tragédies bourgeoises de Chikamatsu (ce qui a pour le coup quelque chose de plus qu’inquiétant, car se pose alors la question de sa responsabilité dans les gestes suicidaires de ses compagnes).

 

Cette obsession remonte au plus tard au suicide, motivé par une « vague inquiétude », d’Akutagawa Ryûnosuke, en 1927. Celui qui ne s’appelle pas encore Dazai Osamu mais toujours Tsushima Shuji est alors âgé de 18 ans, et l'auteur encore jeune de Rashômon, etc., était son idole, aussi est-il très affecté par cette nouvelle. La suite de sa vie, tumultueuse par ailleurs, sera traversée de part en part de tentatives de suicide infructueuses, jusqu’à ce que l’auteur parvienne enfin à se donner la mort, en 1948, à l’âge de 38 ans. La première tentative a semble-t-il lieu le 10 décembre 1929, quand le jeune homme, étudiant guère assidu, à la veille d’examens qu’il savait ne pas être en mesure de réussir, engloutit des somnifères ; il survit pourtant, et, pour l'anecdote, réussira ses examens l’année suivante. Toutefois, en octobre de la même année, sa complexe vie sentimentale l’amène à passer à nouveau à l’acte : s’étant enfui avec Oyama Hatsuyo, une geisha, aux cris d’orfraie de sa famille aristocrate qui l’a aussitôt « exclu », le jeune homme fait la rencontre d’une hôtesse de bar encore adolescente ; tous deux, pourtant des inconnus l’un pour l’autre ou peu s’en faut, font un double suicide par noyade – tant pis pour la geisha, bizarrement laissée de côté. Shuji survit, à l’évidence, récupéré par des pêcheurs… mais pas la jeune femme ; la police s’interroge sur la responsabilité de notre futur auteur (qui l’accable, d’une manière ou d’une autre), mais sa famille revient aussitôt sur son « expulsion » pour clore discrètement l’affaire… et Shuji épouse presque aussitôt Hatsuyo, avec cette fois la bénédiction des siens ! Lesquels obtiennent certes qu’il se calme un peu (notamment sur le plan politique, car le jeune aristocrate fricotait avec les marxistes japonais). La tentative suivante a lieu le 19 mars 1935, par pendaison – nouvel échec. Peu après, Dazai Osamu doit être hospitalisé en psychiatrie, non pas en raison de sa dépression (marquée) ou de son obsession suicidaire, mais parce qu’à la suite d’une opération chirurgicale il a développé une addiction pour un dérivé de la morphine ; mais, pendant son internement, son épouse Hatsuyo commet l'adultère avec le meilleur ami de l’écrivain… Lequel l’apprend, confronte son épouse – et c’est une nouvelle tentative de double suicide ! Les amants contrariés, en fait guère amoureux à ce stade, avalent ensemble des somnifères, mais survivent tous les deux ; le divorce ne tarde guère (et Dazai se remarie presque aussitôt...). Une dizaine d’années s’écoule, marquées par une carrière littéraire brillante (même pendant la guerre, fait très rare) associée à une vie quotidienne dissolue et décadente, où l’alcoolisme occupe une place essentielle ; la vie sentimentale de l’auteur demeure par ailleurs très complexe, et, ai-je l’impression, impulsive. Enfin, le 13 juin 1948, c’est un nouveau et ultime double suicide : l’auteur et sa maîtresse, pour qui il a quitté subitement femme et enfants, se noient ensemble dans un aqueduc en crue. Le corps de l’écrivain est retrouvé le 19 juin seulement – ironiquement, la date de son 39e anniversaire.

 

Mais cette obsession, sans surprise, imprègne aussi l’œuvre de l’écrivain. Dès ses tout premiers textes, vers le milieu des années 1930, le suicide figure parmi ses thèmes de prédilection. Plus globalement, son approche pessimiste de la vie comme de la littérature doit être relevée, qui insiste notamment sur des personnages dont l’existence est devenue insupportable, mais qui, ainsi que lui-même, « se ratent » à chaque tentative d’en finir – peut-être parce qu’ils sont de toute façon trop apathiques pour souhaiter concrètement mourir ?

 

La Femme de Villon, nouvelle datant de 1947, soit un an avant la mort de l’auteur, en témoigne – une nouvelle souvent considérée comme faisant partie des plus grandes réussites de Dazai (et qui a connu plusieurs éditions françaises, au passage), dans cette brève période de l’immédiat après-guerre qui a correspondu à son apogée, et durant laquelle il a également écrit ses deux romans les plus célèbres, Soleil couchant et La Déchéance d’un homme (lequel ne paraîtra qu'à titre posthume).

 

LA FEMME ET SON ÉCRIVAIN D’ÉPOUX

 

Le récit est à la première personne, et notre narratrice est une certaine Mme Otani, âgée de 26 ans, mariée, avec un enfant très fragile. Le récit est immédiatement contemporain de sa publication, et nous sommes donc en pleine occupation américaine.

 

Mme Otani vit dans des conditions passablement miséreuses et dures – elle fait les frais de l’alcoolisme de son mari, un sale bonhomme haineux et violent… Mais elle n’avait pas idée de sa déchéance : un couple furibond vient toquer à leur porte, accusant M. Otani de vol ; le soûlard menace ses accusateurs avec un couteau, et prend la fuite sans demander son reste. Sa femme ne comprend pas bien ce qui se passe, et invite ses visiteurs à lui expliquer de quoi il retourne. Il se trouve qu’ils tiennent un débit de boisson, que M. Otani fréquente de longue date, mais il a accumulé bien trop de dettes, et, tout récemment, il a même glissé ses sales pattes dans la caisse !

 

Mme Otani n’est finalement pas surprise – la turpitude de son époux était visible, et il ne ramenait certes pas d'argent à la maison, c'était plutôt le contraire... Mais elle prend l’affaire à la légère et même à la rigolade, avec un naturel tel que les accusateurs de son époux éclatent de rire avec elle. Sur un coup de tête teint de mensonge (initialement du moins), la jeune femme va offrir de travailler pour les créanciers de M. Otani, afin de les rembourser et de gagner de quoi survivre avec son enfant. Car les liens sont plus que distendus avec son époux – l’écrivain, qui vient de signer un article sur François Villon, et qui continue de fréquenter l’établissement où elle travaille désormais, bras dessus bras dessous avec d’autres femmes. Ceci dans un monde frontalement sordide, voire redoutable, mais qu’il s’agit d’accepter avec une indifférence nécessaire, et même souriante, en fait, au milieu des drames.

 

L’AUTOBIOGRAPHIE REPORTÉE

 

Dazai Osamu est souvent considéré comme étant le plus grand représentant du genre littéraire japonais watakushi shôsetsu (ou shishôsetsu), où l’auteur est lui-même le protagoniste, d’une certaine manière à mi-chemin entre l’autobiographie et l’autofiction. Ce genre a ses codes – et, à vrai dire, Dazai Osamu les a semble-t-il si souvent détournés que certains commentateurs ont supposé qu’il faudrait en fait relativiser voire contester l’assimilation de l’auteur à ce courant littéraire.

 

D’une certaine manière, je suppose que La Femme de Villon en témoigne. M. Otani est clairement une transposition de l’écrivain lui-même – ce qui n’apparaît pas dès le début : à vrai dire, que cet ivrogne violent vivant dans la misère noire soit un écrivain a probablement quelque chose de surprenant, presque choquant, au tout début. Mais tout colle : l’extraction aristocratique aussi bien que l’alcoolisme, la francophilie (le choix de faire allusion à François Villon, grand poète et franche canaille, colle assurément au personnage, ou en tout cas aux représentations que l'auteur s'en fait) comme les adultères à répétition, la reconnaissance de ses contemporains ne le préservant pas de la misère, et, bien sûr, l’obsession de la mort, et plus précisément du suicide, ou plus précisément encore de sa tentative (pp. 49-50) :

 

Tu me diras peut-être que j’ai une grande gueule, mais je ne désire qu’une chose : crever ! J’y pense depuis longtemps. Si je meurs, je suis sûr que tout le monde sera content. Mais je n’y arrive pas. Quelque chose de bizarre, une espèce de dieu terrible, me retient.

C’est que tu as encore du travail.

Du travail ! C’est de la blague ! Il n’est pas question de chefs-d’œuvre, pas plus que de rossignols ! Est bon ce que les lecteurs approuvent, mauvais ce qu’ils réprouvent. Exactement comme l’air qu’on respire : on l’aspire, on l’expire. Ce qui me fait peur, c’est qu’il y a un dieu quelque part dans l’univers. Il y en a un, n’est-ce pas ?

Pardon ?

Il y en a un, non ?

C’est trop fort pour moi !

Je te comprends !

 

Plus tard, à la lecture d’une critique de ses écrits, il s’explique un peu plus (p. 57) :

 

Bon ! Encore un autre qui dit du mal de moi ! Il me traite de faux noble et d’épicurien. Il n’y est pas du tout ! Il aurait dû écrire : un épicurien qui a peur de Dieu !

 

Mais justement : Otani/Dazai n’est pas le narrateur, c’est l’épouse d’Otani qui endosse ce rôle. Du coup, la dimension autobiographie/autofiction demeure, mais non sans une certaine mise à distance – et c’est un procédé très bien vu, parce que, paradoxalement peut-être, il favorise l’implication du lecteur. Cela tient éventuellement à ce que Mme Otani est bien plus sympathique que son mari – d’autant qu’en se projetant de la sorte, l’auteur peut charger la barque dans son autoportrait en forme d’accusation… Surtout, cela affecte le ton de la nouvelle – car il s’adapte aux manières de Mme Otani.

 

Mais, immédiatement après le passage que je viens de citer, c’est bien Mme Otani qui a, si j’ose dire, le dernier mot, et conclut ainsi la nouvelle, « sans manifester de joie particulière » (précision sans doute importante) :

 

Monstre ou pas, peu importe ! L’essentiel, c’est de vivre !

 

Chute qui ne manque sans doute pas d’ironie...

 

(SUR)VIVRE DANS L’INDIFFÉRENCE

 

La Femme de Villon est une nouvelle passablement déconcertante – et son ton y est pour beaucoup ; en même temps, d’ailleurs, qu’il bénéficie à la lecture, car les manières finalement légères de Mme Otani, souriantes souvent, rieuses même parfois, impliquent le lecteur dans le récit, qui coule tout seul, en lui faisant ressentir une forte empathie pour la narratrice.

 

Ce qui est étrange, c’est que cela se produit justement parce que Mme Otani, elle, ne semble pas en mesure de s’autoriser ce genre de sentiments – comme un mécanisme de protection contre un monde trop cruel.

 

En fait, le tableau est indubitablement sordide et terrible, envisagé « objectivement », et les sentiments de l’auteur à ce propos ne font guère de doute. La vie dans ce Japon occupé, juste après le traumatisme de la défaite, n’a certes rien de paradisiaque : la bicoque croulante des Otani et l’avenir incertain de leur enfant, les misères du marché noir, l’alcoolisme et la criminalité… et en arrière-plan la déchéance ultime de l’esprit nippon, l’humiliation globale enfin, mais tout particulièrement celle de l’aristocratie.

 

Mais Mme Otani semble très bien s’en accommoder – souriante, elle se sacrifie en permanence pour simplement survivre (et, avec un peu de chance, son enfant survivra avec elle !). S'agirait-il d'une forme d'émancipation, de sa part ? En tout cas, l’indifférence de son époux, elle fait avec, de même – il lui faut devenir indifférente à tout pour traverser cette nouvelle année. Jamais une plainte. Tout. Va. Bien.

 

Et ceci alors même que les choses deviennent on ne peut plus glauques. Bon, parler de SPOILER est probablement absurde dans pareil contexte, mais je vais lâcher le morceau sur les dernières pages de la nouvelle, hein, alors...

 

Mme Otani travaille donc pour les créanciers de son époux, elle fait la serveuse – inévitablement, cela lui vaut bien des mains au panier, etc. Qu’importe… En fait, elle présente les clients sous un jour plutôt positif, malgré tout ; même son époux, en fait : leur séparation semble gommer progressivement l'image de l'ivrogne, et il devient vraiment à ses yeux l'écrivain qu'il revendique être.

 

Mais, à la fin de la nouvelle, cette dimension du récit en vient à soulever l’estomac du lecteur – quand Mme Otani rapporte comment elle a été violée par un jeune homme qu’elle hébergeait, admirateur disait-il des écrits de son époux : dans son récit, ce crime horrible est traité on ne peut plus prosaïquement, comme n’importe quel détail du quotidien – cela m’a fait penser à ces livres de raison médiévaux où les bons bourgeois glissaient entre une entrée comptable et une allusion météorologique la nouvelle du décès d’un de leurs enfants, en une ligne sans fioritures, avant de passer à autre chose : tout au même niveau. Voici ce que ça donne ici (p. 55) :

 

D’une voix basse et plaintive il a murmuré :

Excusez-moi, j’ai un peu trop bu !

Il s’est allongé sur le plancher et j’étais à peine rentrée dans ma chambre que je l’ai entendu ronfler.

De bon matin, cet homme m’a prise à la sauvette.

Ce jour-là, sans rien changer à mon comportement extérieur, je suis allée au restaurant de Nakano, comme toujours avec mon enfant ficelé dans le dos.

 

On peut, j’imagine, relever l’adjectif « extérieur » ; mais Mme Otani se rend donc à son travail, car « ça n’est pas une raison », et elle s’émerveille même bientôt des reflets du soleil sur le verre à saké de son mari, auquel elle ne se confie certainement pas.

 

Finalement, c’est peut-être là que se joue la nouvelle, dans cette nécessité de l’indifférence pour survivre en ce monde terrible – ou du moins de l’indifférence feinte, dans une société où l’évocation de la douleur et de la misère est répréhensible : un Japon en ruines, égaré dans l’anomie généralisée, et dont la devise pourrait être « Marche ou crève ».

 

Il y a sans doute bien d’autres choses dans cette nouvelle, dont nombre me sont probablement passées sous le nez. Mais l’efficacité du texte ne fait en tout cas aucun doute. Ce petit livre est certes fort cher, et je n’irais pas non plus jusqu’à prétendre que cette Femme de Villon est impérissable et indispensable, mais du moins la nouvelle a-t-elle attiré mon attention, et il me faudra revenir sous peu à cet auteur, probablement avec La Déchéance d’un homme, qui patiente depuis trop longtemps dans ma bibliothèque de chevet.

Voir les commentaires

Pline, t. 3 : Les Griffes de Poppée, de Mari Yamazaki et Tori Miki

Publié le par Nébal

Pline, t. 3 : Les Griffes de Poppée, de Mari Yamazaki et Tori Miki

YAMAZAKI Mari et MIKI Tori, Pline, t. 3 : Les Griffes de Poppée, [プリニウス, Plinius 3], traduction [du japonais par] Ryôko Sekiguchi et Wladimir Labaere, adaptation graphique [par] Hinoko, [s.l.], Casterman, coll. Sakka, [2015] 2017, 184 p.

LE RETOUR DE LA SCIENCE !

 

Retour à Pline, le manga historique en cours de publication signé Yamazaki Mari (connue pour Thermae Romae) et Miki Tori, portant sur le fameux naturaliste romain, dont la biographie méconnue est ainsi fantasmée dans un contexte où se mêlent habilement le réalisme le plus documentaire… et un imaginaire fantasque, en fait – car on revient cette fois à cette dimension qui m’avait particulièrement séduit dans le tome 1.

 

C’est peu dire, le tome 2 m’avait nettement moins convaincu… Les thèmes les plus intéressants du volume d’exposition avaient été balayés au profit d’une vague trame tristement banale, et je redoutais que la BD n’aille nulle part. La lecture de ce troisième tome était donc « une dernière chance »… et elle s’est avérée bien plus convaincante, heureusement ! À mes yeux, du moins, car tous les retours ne sont pas aussi positifs.

 

Reste que nous avons de nouveau droit à ces dissertations saugrenues de Pline lisant dans le grand livre du monde, et prêchant le « vrai » comme le « faux », avec plein de guillemets de part et d'autre, c’est-à-dire au regard des acquis de la science moderne ; mais c’est justement une part importante du charme de cette BD que la conviction que Pline, lettré, érudit, avait une approche scientifique des phénomènes, même quand il errait sur les propriétés de telle ou telle plante en guise de remède de bonne femme… ou s’adonnait à sa passion pour les nombreuses vertus des vierges, découlant de leur pureté intrinsèque.

 

BESTIAIRE

 

Toutefois, s’il est un thème, ici, qui me paraît devoir être mis en avant (et bien plus que la Poppée animalisée du titre, mais ça j’y reviendrai), c’est le rôle dévolu aux animaux, réels ou imaginaires. Il y a tout un bestiaire qui parcourt ce troisième tome, et je suppose qu’il n’y a rien d’innocent, à cet égard, à ce que ce volume s’ouvre sur un épisode à hauteur de chat : Gaïa, la chatte de Pline, est notre guide dans sa vaste demeure ; sa curiosité vaut bien celle de son maître, et elle n’est pas à une « maladresse » près elle non plus…

 

Mais Pline s’intéresse à bien d’autres animaux qu’au seul félin domestiqué. Au fil de l’épisode, nous le voyons traiter aussi bien de ces colosses que sont les éléphants, que des insectes les plus minuscules, avec quantité de créatures entre les deux. Le spectacle des éléphants l’amène d’ailleurs à disserter sur l’homme, finalement pas exclu du règne animal – cette créature qui est la plus faible de toutes à la naissance (à ce stade, Pline vient de faire la connaissance de son neveu tout juste né, et il se comporte avec lui exactement comme vous pouviez le supposer), mais qui par la suite, encore que bien tardivement, a l’arrogance de dominer toutes les autres… Ce que Pline condamne, à sa manière – son beau-frère cherche un précepteur pour son bambin ? Mieux vaudrait pour lui acheter un éléphant plutôt qu’un esclave ! Car l’esclave est humain… L’éléphant, le sait-il, est un animal d’une grande intelligence ! Etc. Mais il y a un paradoxe chez Pline à ce propos – car il a d’une certaine manière pour tâche d’élever l’homme si faible au rang de maître des animaux, en cultivant sa singularité : l’esprit. D’où l’importance cruciale de l’éducation et de l’érudition : c'est bien ce pourquoi il vit.

 

Une dimension intéressante de la BD, mais j’ai aussi apprécié qu’elle revienne sur un bref fragment du premier tome, où le bestiaire authentique se mêlait de bestiaire fantastique – au même niveau, car Pline n’opérait à cet égard pas de distinction. Le monstre marin humanoïde du premier tome a donc ici des « cousins ».

 

Ainsi, cette licorne dont on dit qu’elle commet des massacres dans les rues de Rome – ce qui est étrange aux yeux de Pline, car les licornes qu’il apprécie sont des créatures de pureté, qui en tant que telles ne peuvent être approchées que par des vierges – le fantasme d’Euclès y associant la prostituée Plautina n’en est que plus savoureux… Mais j’imagine qu’intervient ici la symbolique chrétienne de la licorne – car la « secte juive » fait véritablement son apparition dans ce troisième tome, autour justement des personnages d’Euclès et de Plautina. Sur le plan graphique, la BD, intelligemment, figure en fait deux représentations de la licorne qui n’ont pas grand-chose à voir – celle de Plautina est celle que nous connaissons, l’autre emprunte aux descriptions de Pline (oui, il y a donc chez le naturaliste comme un paradoxe sur l’approche symbolique de l’animal fantastique). Mais il s’agit aussi d’envisager la source de ce mythe aussi bien chez le narval que chez le rhinocéros ; comme de juste, Pline évoque enfin les propriétés médicinales de la corne, aphrodisiaques sans doute…

 

Euclès délirant complète d'ailleurs le bestiaire : il croise également des guivres, ainsi qu’une manticore au terrifiant faciès semi-humain ! Des hallucinations, sans doute.

 

Mais la BD ne s’en tient pas au seul délire à ce propos : elle revient à l’approche érudite et scientifique de Pline, plus loin, quand la pêche d’un poulpe de taille déjà conséquente l’amène à évoquer d’autres poulpes ainsi que des calmars véritablement colossaux ! Et, de manière bien vue là aussi, les auteurs en profitent pour glisser quelques allusions (au moins graphiques) aux très étranges créatures renfermées par l’océan et dont l’homme ne sait rien – ainsi de quelques hideux poissons des abysses…

 

Une dimension vraiment très bien vue, et qui me parle autrement que les errances du tome 2 ; on a pu juger ce tome 3 dispersé, mais ce thème animalier constitue pourtant un fil rouge appréciable.

 

EUCLÈS DANS LA TOURMENTE

 

Tout, certes, n’est pas aussi convaincant. Une fois de plus, je tends à croire que c’est le personnage d’Euclès le problème. Personnage point de vue correct dans le premier tome, il a considérablement perdu de son intérêt dans le deuxième, avec son amourette pour Plautina qui n’en faisait plus qu’un disciple adolescent tourmenté comme tant d’autres.

 

Ici, Plautina se fait plus discrète, c’est pas plus mal, mais Euclès n’a cependant qu’elle en tête, ce qui paraît suffire tout d’abord à expliquer ses errances nocturnes, relevant plus qu’à leur tour du délire, et qui lui valent quelques sévères bastonnades. En fait, tout cela n’est pas si vain – c’est surtout que cela manque de subtilité, eu égard au traitement des autres thématiques de la BD. D’une certaine manière, les auteurs semblent préparer le terrain pour l’incendie de Rome (avec une scène où, hors-champ, nous pouvons supposer que Néron et/ou ses sbires ont mis le feu au lupanar où travaille Plautina), ce qui implique aussi d’introduire la thématique chrétienne – on a ici quelques aperçus de la « secte juive », et nous savons qu’Euclès a du moins assisté à quelques prêches ; il y aurait matière à en tirer des choses intéressantes, dans la mesure où nous le voyons entendre un sermon sur la vanité et au mieux l’inutilité du savoir, sermon qui aurait de quoi hérisser tous les poils de son maître Pline…

 

Ici, admettons. Mais le comportement d’Euclès demeure pénible dans les faits. Son indécision, qui l’amène presque à rompre avec Pline, gâche deux bons personnages, Silénios et Anna (sur laquelle je reviens bientôt), en leur faisant prononcer des discours « motivationnels » forcément d’une lourdeur telle qu’on entend presque les violons patriotiques en fond sonore…

 

Il y a mieux à faire. Bien mieux.

LES GRIFFES DE POPPÉE ?

 

Un autre aspect de ce troisième tome s’avère plus ou moins convaincant – et, fâcheusement, il lui confère son titre ! Les Griffes de Poppée ? Passons sur cette animalisation de la femme, qui pourrait faire sens au regard du bestiaire évoqué plus haut ; reste que Poppée, dans ce troisième tome, n’apparaît en tout et pour tout qu’une seule fois, pour une scène de neuf pages – et de même pour son impérial amant Néron, qui se contente peu ou prou d'y vomir pour manger davantage.

 

Sans doute Poppée montre-t-elle ici ses griffes, car elle veut la tête d’Octavie, mais elle se fait surtout remettre à sa place par un Burrus autrement sage, et surtout direct au point de l’insulte. Du coup, Burrus 1, Poppée 0. Et c’est sans doute regrettable, parce que j’attendais beaucoup du personnage de Poppée, que j’avais trouvé très intéressant dans le premier tome. Hélas, au fur et à mesure que la BD progresse, l'ambitieuse maîtresse perd toujours un peu plus de son charisme – ou, pour dire les choses autrement, elle devient tristement banale.

 

Néron, bien sûr, ne vaut pas mieux, et même sans doute encore bien moins. Quoi que les auteurs aient pu en dire depuis le début de la série, notamment dans les commentaires en fin de chaque volume et dans de multiples interviews, « leur » Néron ne constitue pas vraiment une alternative au détestable empereur dont les historiens romains puis chrétiens ont tiré le portrait à charge.

 

En fait, à ce stade, la dimension politique de la BD est plus discrète que jamais, en tout cas bien plus que dans le décevant tome 2 (ce titre n’en est que plus absurde). Tant mieux, donc ? En fait, s’il est des personnages qui brillent dans ce registre, ce sont les sages : outre Pline lui-même, le très franc Burrus, dont on dit qu’il avait contenu les mauvais penchants de Néron dans les premières années de son règne, et surtout le philosophe Sénèque, leur maître à tous – qui enjoint ici Pline à quitter Rome au plus tôt, car sa vie est en danger… mais il lui « emprunte » auparavant de la ciguë, car il y en a dans son très riche jardin ; c’est juste « au cas où » !

 

LES FEMMES SAVANTES

 

Mais peut-être faut-il surtout mettre en avant, dans ce troisième tome, des personnages de « femmes savantes », en contrepoint, tant des vieux sages pontifiants, que de la cruauté archétypale de Poppée ? Que deux de ces personnages occupent un rôle non négligeable dans ce troisième tome, je doute que cela soit totalement par hasard.

 

Pline et son beau-frère arpentent les marchés aux esclaves pour trouver un précepteur pour le neveu du naturaliste (ils s’y prennent bien tôt, il vient à peine de naître !). D’où les ruminations de Pline sur les éléphants qui valent bien mieux que les esclaves… Il est vrai que les précepteurs qu’ils croisent sont tellement chargés de rancœur que leur mission éducatrice relève du sadisme pur et simple – ils battent les enfants qui ne savent pas retenir par cœur la Loi des XII Tables ! Sans doute vaut-il mieux chercher ailleurs… Et c’est ainsi qu’ils tombent sur Anna. La jeune femme grecque (et libre) vient d’un milieu très éduqué : en fait, son père et son frère ont enseigné au Lycée, l’école d’Aristote à Athènes ! Rien d’étonnant à cet égard qu’elle sache lire et écrire le grec, le latin, et même l’hébreu. Réduite par les aléas de la vie au rôle guère rémunérateur d’écrivain public, elle fera bien mieux l’affaire que tout autre précepteur ! Le beau-frère de Pline l’engage, avec la bénédiction du savant. Et elle fait tôt preuve de sa sagesse, en assurant les deux hommes qu’elle n’enseignera pas la moindre leçon au bambin avant ses trois ans ; d’ici là, elle ne rechignera pas le moins du monde à s’occuper de lui – mais, à cet âge, il ne faut pas réprimer ses envies et ses jeux : qu’il bénéficie pleinement de sa liberté insouciante ! Anna, bien sûr, jouera à nouveau le rôle du puits de sagesse (maternelle ?) auprès d’Euclès indécis – mais il y faudra encore l’intervention de Silénos pour que le jeune scribe s’acquitte de sa tâche auprès de Pline ; pour le coup, c’est donc un peu du gâchis…

 

Mais nous croisons un autre personnage de femme savante plus loin dans ce troisième tome, alors que Pline et sa suite descendent la Voie Appienne pour gagner la Campanie et Pompéi. À Herculanum, les voyageurs découvrent que la région souffre d’un problème d’approvisionnement en eau ; on a fait venir un ingénieur de Rome pour déterminer la nature du problème et y apporter une solution. Par la force des choses, nous sommes instinctivement portés à supposer que cet ingénieur est un homme – au point, en fait, où l’on ne se pose même pas la question : poids de la culture et biais de la langue ? Pourtant, l’ingénieur est bien une femme – et pas n’importe quelle femme : la fille de l’ingénieur que Pline, et surtout Félix (qui fait à nouveau ici la démonstration de ses talents martiaux, sur un mode pas moins cocasse), avaient sauvé des brigands dans le Trastevere ! Impossible d’en dire davantage pour l’heure, on verra si cela débouche ou pas sur quelque chose…

 

À L’OMBRE DU VÉSUVE

 

Ainsi que vous l’avez compris, à ce moment du troisième tome de Pline, le naturaliste et ses amis ont délaissé l’atmosphère mortifère de Rome pour prendre soin d’eux au pied du Vésuve – à Pompéi même. Bien sûr, au regard de la biographie authentique de Pline, ce choix n’a rien d’innocent : c’est là que mourra le naturaliste...

 

Or, à peine arrivé à Herculanum, les signes de ce que le Vésuve pourrait se réveiller se multiplient. Pourtant, considérer le Vésuve comme un volcan ne paraît pas forcément aller de soi pour nos personnages : ce n’est certes pas l’Etna, dont Pline avait étudié l’éruption au tout début de la série – et c’est là qu’il avait rencontré Euclès, au passage. Mais, oui, les signes sont là : des tremblements de terre, l’apparition de sources chaudes, l’agitation éloquente des insectes, ou la mort subite d’un troupeau de moutons (que Pline explique à bon droit par les vapeurs toxiques). Une éruption pour bientôt ?

 

Les auteurs en jouent, bien sûr. Mais, contrairement à ce que certains articles, çà et là, me semblaient avancer, il ne s’agit pas des signes avant-coureurs de l’éruption dans laquelle Pline est destiné à mourir (à moins que les auteurs ne se livrent à des jeux temporels de type SF) : le naturaliste périra en 79, quand le Vésuve anéantira Pompéi et Herculanum ; ici, nous sommes près de vingt ans plus tôt, comme le premier tome l’avait clairement posé – de toute façon, cette éruption fatale n’aura lieu que onze ans après la mort de Néron (en 68), et nous n’en sommes visiblement pas là.

 

Il s’agit plutôt de préparer le terrain, j’imagine – mais à très long terme et surtout à titre symbolique. En ce qui me concerne, c’est très bien vu.

 

C’EST MIEUX !

 

Comme l’est, globalement, ce troisième tome de Pline, qui me paraît bien meilleur que le précédent – lequel m’avait presque décidé à lâcher l’affaire.

 

Les retours que j’ai pu lire sur ce troisième tome ne sont pas tous aussi enthousiastes : on a pu lui reprocher d’être dispersé, et en même temps très (trop ?) dense. Ce qui se défend. Mais, au moins, j’ai l’impression que la BD va quelque part (ce n’était pas du tout le cas au sortir du tome 2), et dans une direction qui me paraît être la bonne. En effet, si le traitement du thème politique ne cesse de perdre en intérêt, ce que je déplore (surtout pour l’intriguant personnage de Poppée, qui me paraît toujours un peu plus gâché), le retour au premier plan de la science de Pline, dans ses gloires comme dans son pittoresque, me rassure et me laisse espérer le meilleur pour la suite.

 

Le bestiaire, ici, m’a particulièrement séduit – c’était une approche dont je n’étais pas certain qu’elle serait approfondie par les auteurs au-delà du monstre marin humanoïde du premier tome, mais ils l’ont fait, et de manière habile et rusée.

 

Enfin, ajoutons que la BD fait davantage preuve d'humour, mais dans le ton : c'est une dimension très appréciable.

 

Le niveau remonte, et mon adhésion avec. Suite au prochain épisode !

Voir les commentaires

Pays de neige, de Yasunari Kawabata

Publié le par Nébal

Pays de neige, de Yasunari Kawabata

KAWABATA Yasunari, Pays de neige, [雪国, Yukiguni], roman traduit du japonais par Bunkichi Fujimori, texte français par Armel Guerne, préface d’Armel Guerne, Paris, Albin Michel – LGF, coll. Le Livre de poche – Biblio, [1935, 1937, 1940, 1947-1948, 1960, 1982] 21e édition 2017, 190 p.

PAS LE MOMENT, OU PAS POUR MOI ?

 

De Kawabata Yasunari, le premier Prix Nobel de Littérature japonais (en 1968 ; le second serait Ôe Kenzaburô en 1994), je n’avais lu pour l’heure que Les Belles endormies, très beau roman d’une plume délicate et sensible, qui atténuait le sordide apparent des situations jusqu’à en exprimer les émotions les plus pures avec une élégance admirable. Les Belles endormies est bien un des chefs-d’œuvre de l’auteur – et peut-être son texte le plus connu en France ?

 

Mais, au Japon comme ailleurs, quand vient le moment d’envisager dans son ensemble le travail de l’écrivain, c’est peut-être un autre roman, antérieur (en fait, mais sous sa première forme seulement, j’y reviendrai, il s’agissait du premier roman de l’auteur, autrement célébré pour ses récits courts et éventuellement très courts, qu’il désignait comme ses Récits de la paume de la main), qui est cité de préférence : Pays de neige. Il figurait sauf erreur parmi les premières traductions de l’auteur, en anglais comme en français – et sans doute dans d’autres langues. En 1968, le Comité Nobel s’y est particulièrement attardé : si le prix récompense une carrière dans son ensemble, il est bien parfois des œuvres individuelles qui se singularisent dans l’argumentaire du jury, et il semblerait que Pays de neige ait été dans ce cas, même si d’autres œuvres de Kawabata avaient bien sûr été mentionnées en cette occasion (mais, bizarrement ou pas, Les Belles endormies n’était pas du lot).

 

Il me fallait donc lire ce roman, d’une importance cruciale, non seulement dans la carrière de l’auteur, mais probablement bien au-delà, dans l’histoire de la littérature japonaise, voire mondiale. Hélas… Je suis passé complètement à côté, ou peu s’en faut. Ce compte rendu, j’imagine, va dès lors témoigner d’une certaine gêne, à chaque instant ; il va me falloir tenter d’expliquer pourquoi ce roman sans doute très bon et même mieux que ça en tant que tel ne m’a pas parlé…

 

Pour une approche « objective », je vous engage donc à fouiner par ailleurs, vous ne manquerez pas de tomber sur des articles tout à fait intéressants et autrement positifs, donc autrement pertinents : par exemple, voyez ici, ou peut-être ici, ou encore , un article cette fois plus ciblé, portant sur la fin du roman, et qui emprunte énormément aux travaux de Cécile Sakai, laquelle a beaucoup écrit sur Pays de neige en particulier et Kawabata en général ; les sources à privilégier se trouvent dans ce genre d’articles, certainement pas ici.

 

Mais moi ? Eh bien, ça n’a pas pris. Je vais tâcher de le développer par la suite, mais l’idée, c’est que je pense être, dans une certaine mesure, en état d’envisager « rationnellement », « intellectuellement » peut-être, ce qui fait le brio de cette œuvre, mais sans m’être jamais senti impliqué « émotionnellement » ; et c’est un fâcheux paradoxe, j’imagine, parce que, à bien des égards, le très poétique roman de Kawabata, dans son épure et son « faux inachèvement » (en fait sa quête acharnée de la perfection littéraire sous la forme de l'épure et de l'ellipse), devrait probablement parler d’abord à l’émotion, ensuite seulement à la raison.

 

Mais cela n’a donc pas marché sur moi. Peut-être n’était-ce pas le moment ? Ou peut-être, au regard des thèmes, très prosaïquement la dimension sentimentale du récit, ce livre n’était-il tout simplement (rien n’est simple...) pas pour moi ? Il peut y avoir de ça – et d'autres choses encore, sans exclusion. Je ne sais pas.

 

Je sais que je n’ai pas apprécié ce roman quand tout aurait dû jouer pour me le faire apprécier, et c’est un constat assez pénible…

 

UNE ŒUVRE SANS CESSE REMANIÉE EN QUÊTE DE PERFECTION

 

Ainsi que plusieurs œuvres de l’auteur, Pays de neige emprunte au moins pour partie à l’autobiographie de Kawabata, qui avait alors passé quelque temps dans une station thermale (onsen) du nom de Yuzawa, dans la province d’Echigo – montagneuse et froide. Là, il a notamment fait la connaissance d’une geisha du nom de Matsuei, qui lui aurait inspiré le personnage de Komako dans son roman. Quoi qu’il en soit, Kawabata a passé quelque temps à Yuzawa, clairement la « source », si j'ose dire, de la station thermale qui demeure anonyme dans Pays de neige, et il a même commencé à écrire son roman sur place (pour l’anecdote, la chambre qu’il occupait là-bas est devenue aujourd’hui peu ou prou un « musée » honorant cette histoire, ce qui en dit long je suppose sur la portée du roman de Kawabata).

 

Mais il faut d’emblée apporter un bémol à cette idée d’un « roman ». En effet, comme Les Belles endormies un quart de siècle plus tard, Pays de neige a d’abord été publié en revue, plus ou moins sous la forme de nouvelles ; ce n’est qu’ensuite que ces récits ont été rassemblés pour constituer un roman – en l’espèce, le premier de l’auteur. Les premiers textes constituant Pays de neige paraissent ainsi dès 1935, et le premier volume rassemblant ces « nouvelles » qui n’en étaient plus vraiment, en 1937. Mais Kawabata, après une pause de trois ans seulement, y est revenu : en 1940 et 1941, il publie de nouveaux « chapitres » sous la même forme ; en 1946, il révise complètement la fin du roman, en synthétisant deux de ces nouveaux récits ; en 1947, il y ajoute encore un « chapitre », et le roman ne paraît donc dans sa forme « définitive » qu’en 1948, soit treize ans après la publication du premier fragment de Pays de neige, et onze ans après la première mouture du roman en volume. C’est sur la base de cette « ultime » version que la traduction française a été faite, en 1960 (en collaboration ; j’avoue être un peu perplexe devant la présentation de la contribution de chacun en page de garde : « roman traduit du japonais par Bunkichi Fujimori, texte français par Armel Guerne »).

 

« Ultime » version ? Eh bien, pas tout à fait… Car Kawabata y est revenu une toute dernière fois, quelque mois à peine avant son suicide, en 1972. Il a alors considérablement abrégé Pays de neige… au point qu’il ne consistait plus qu’en quelques pages, bien loin du format romanesque ! En fait, c’était sans doute pour lui l’occasion de réduire son roman aux dimensions d’un de ses Récits de la paume de la main

 

On comprend combien cette œuvre importait à Kawabata lui-même, un auteur en quête de la perfection ; il lui fallait y revenir, jusqu’à aboutir à cet état de 1948 qu’il jugea enfin « satisfaisant » ; j’imagine cependant que l’entreprise d’abréviation ayant précédé immédiatement ou presque le suicide de l’auteur est à sa manière plus éloquente encore…

 

Mais cette perfection ne joue certainement pas de la carte vulgaire de l’épate – bien au contraire, c’est d’épure qu’il s’agit ici. Kawabata coupe pour s’en tenir à l’essentiel, avec élégance et discernement, et cela contribue sans doute à la réputation du roman, que l’on a souvent comparé, et semble-t-il plutôt à bon droit, pour une fois, à un haiku. À vrai dire, Kawabata lui-même y fait quelques allusions dans le roman, et l’entreprise des Récits de la paume de la main, parallèlement, n’est sans doute pas sans évoquer l’art de Bashô et compagnie (auquel je suis totalement hermétique – c’est bien le problème…).

 

Mais un autre aspect de cette épure, plus singulier peut-être (mais semble-t-il typique de l’œuvre de Kawabata ?), doit probablement être mis en avant, et qui est le « faux inachèvement » du roman ; « faux », à l’évidence, tant le travail acharné de l’auteur témoigne bien de ce que Pays de neige a été longuement muri, réfléchi, repris, pour toucher enfin à la « perfection » (ou à cet état jugé « satisfaisant » par l’auteur) ; à ce compte-là, c’est tout sauf une œuvre « inachevée » ! Ce qu’il faut entendre par-là, c’est la nature délibérément fragmentaire du récit : même s’il a un début clairement identifié en tant que tel (mais peut-être pas sans ambiguïtés pour autant, et j’y reviendrai), et, du moins à partir des révisions des années 1940, une conclusion qui sonne bien comme une conclusion, l’impression d’ensemble demeure pourtant celle d’un roman que l’on aurait très bien pu prendre en cours de route, et dont la fin ne répond pas aux questions du lecteur, voire l’amène à s’en poser davantage encore – dans une impression (seulement ?) d’indécision que l’on pourrait trouver frustrante, mais qui, là encore, est sans doute murement réfléchie ; en fait, l’histoire pourrait se poursuivre au-delà – elle ne le fait pas, mais elle le pourrait… De même qu'elle aurait pu commencer avant. Et, entre la première et la dernière page, la narration procède en outre souvent par ellipses, éventuellement compliquées par un jeu temporel subtil, où le passé et le présent ne sont pas toujours bien aisés à distinguer (délibérément), et s’enchaînent sans vraie causalité. Le procédé d’écriture du roman, puis ses multiples remaniements, appuient encore davantage sur cette dimension.

LE VOYAGE DE SHIMAMURA

 

L’ouverture du roman est parfaite – même si la suite ne m’a pas parlé, la qualité de cette introduction ne fait aucun doute à mes yeux (en fait, ça a pu peser dans ma déception par la suite, où je n'ai rien trouvé d'aussi fort, ou du moins ai-je eu cette impression). Nous sommes dans un train qui franchit un tunnel de montagne. Il vient de Tokyo, et se rend à une station thermale anonyme située dans une région que l’auteur n’appelle sauf erreur jamais autrement que « Pays de neige » ; en notant que la neige y est certes abondante en hiver, quand les touristes viennent pour le ski, mais nous aurons l’occasion de visiter la région en d’autres saisons, pour d’autres activités, comme la randonnée – outre, bien sûr, le seul statut d’onsen qui justifie bien que malades et bien-portants s’y rendent pour prendre soin d’eux.

 

À bord de ce train, un voyageur est interloqué par une scène qu’il ne perçoit que dans les reflets de la vitre – une jeune femme qui prend soin d’un jeune homme fort malade, et elle y met beaucoup d’attention. L’aura de mystère entourant la séquence séduit notre homme, sans qu’il comprenne bien pourquoi, si ça se trouve.

 

Cet homme, c’est Shimamura, un dilettante entre deux âges, qui vit à Tokyo avec femme et enfants ; parce qu’il lui faut bien faire quelque chose, il est devenu, de manière autodidacte, un spécialiste du ballet occidental, qui le fascine. Mais c’est aussi un homme qui apprécie de quitter régulièrement la grande ville, pour apprécier dans la nature la beauté et la pureté – et d’autres choses aussi sans doute, car notre bon père de famille fréquente volontiers ces dames de la station thermale (ce qui n’a absolument rien de choquant, ne pas s’y méprendre).

 

Nous n’avons pas besoin d’en savoir davantage – même si des traits de personnalité seront progressivement esquissés, qui en font un homme parfois arrogant, mais sans doute bien moins cynique qu’il le prétend, en même temps, un esthète aussi, un homme en quête de pureté, porté à la contemplation et à l’auto-analyse de ses sentiments, et, fait sans doute significatif, récurrent dans la littérature japonaise d’alors, un intellectuel déchiré entre tradition et modernité, Japon et Occident – ce en quoi il peut être un écho de Kawabata lui-même, fin connaisseur de la littérature occidentale et dont l’approche de la littérature japonaise s’affichait moderniste, mais en qui le sentiment passionnel du Japon traditionnel a sans doute toujours été présent, même sur un mode éventuellement douloureux (ce qui a pu expliquer son positionnement politique dans les années 1940, quand il a soutenu le militarisme ultranationaliste ? Mieux vaut ne pas trop m’avancer sur ce terrain, je n’en sais rien, au fond).

 

Au-delà, qu’importe ? Shimamura sera notre point de vue, et nous nous pencherons sur ses amours au fil de trois voyages à la même station, en trois saisons différentes, et pas forcément dans un ordre linéaire, printemps, automne et hiver.

 

KOMAKO, (ONSEN) GEISHA

 

Car Shimamura entretient dans le « Pays de neige » une liaison compliquée avec Komako, une geisha – inspirée donc par une certaine Matsuei bien authentique, que Kawabata avait rencontrée à Yuzawa. « Geisha » est un terme propice aux confusions… D’autant plus que le contexte du roman complique la donne, en fait ; ceci dit, il n’est jamais explicite à cet égard, car il n'en a sans doute pas besoin (a fortiori pour un lectorat japonais ?), mais tentons quand même d’en dire un mot ou deux.

 

Contrairement à l’image souvent répandue en Occident, une geisha n’est pas au premier chef une prostituée ; si l’institution a ses non-dits (à propos dans pareil roman d’allure elliptique), et entretient de longue date des relations éventuellement troubles avec la prostitution, il n’en reste pas moins qu’une geisha est d’abord une « dame de compagnie » ; elle se doit d’être cultivée et raffinée, à même de soutenir une conversation pointue notamment en matière artistique, et de faire elle-même la démonstration de ses talents dans ces domaines, en composant de la poésie, en dansant, en chantant, en jouant du shamisen (surtout ?), etc. Le statut traditionnel de la geisha n’exclut pas la possibilité pour elle d’offrir des prestations d’ordre sexuel, mais cela ne va pas de soi, cela n’a rien d’une nécessité ; et, quand c’est le cas, c’est le plus souvent dans le cadre d’une relation suivie avec un unique client, etc.

 

Toutefois, le statut de Komako est rendu compliqué par le fait qu’il s’agit en fait d’une onsen geisha, « onsen » désignant les stations thermales. Ces geishas d’un genre bien particulier n’avaient pas forcément grand-chose à voir avec les dames très raffinées que l’on pouvait fréquenter dans les quartiers appropriés de Kyôto ou Ôsaka – on les considérait comme se trouvant tout en bas de l’échelle des geishas, échelle obéissant à un principe hiérarchique strict semble-t-il assez typique des mentalités japonaises d’alors (voir éventuellement Le Chrysanthème et le sabre, de Ruth Benedict – avec des pincettes, hein). En fait, les concernant, le qualificatif de « prostituées » était bien plus à propos – et personne ne se leurrait à leur sujet. Il semblerait que ce soit devenu plus vrai encore après la guerre – et l’occupation américaine… Aujourd’hui, quand le terme est employé au Japon, c’est le plus souvent comme un euphémisme pour « prostituée ».

 

Mais le roman se situe au milieu des années 1930, à une époque où les geishas ne sont plus si nombreuses – et, même dans ce contexte, Komako n’est pas non plus une onsen geisha comme une autre. Déjà, sauf erreur, elle n’est pas une geisha itinérante, contrairement à la plupart des onsen geisha, mais est attachée à cette station précisément du « Pays de neige », même si son hébergement chez la « maîtresse de musique », d’emblée, traduit l’ambiguïté du statut du personnage. Mais, surtout, elle fait parfois preuve d’un raffinement qui la hisse régulièrement au niveau des « vraies geishas » ; ainsi, c’est une artiste accomplie, très douée pour le shamisen (même si elle a appris à jouer de cet instrument typique de manière guère orthodoxe – en lisant des partitions et en écoutant des disques ; en fait, ce « modernisme » a son importance dans le roman, indubitablement, et il entre en résonance avec la passion autodidacte de Shimamura pour le ballet occidental). Mais ce raffinement doit sans doute être relativisé à d’autres égards – Komako ivre, et cela lui arrive plus qu’à son tour, n’est sans doute pas d’une dignité exemplaire… Elle est essentiellement atypique.

 

UN COUPLE ÉPHÉMÈRE

 

Mais, justement, il serait vain de vouloir réduire le personnage de Komako à une étiquette « professionnelle » : c’est bien parce qu’elle est vivante et complexe qu’elle séduit Shimamura. Leur relation amoureuse est en fait passablement ambiguë – et, si le roman ne se montre jamais explicite, on sait néanmoins que la geisha se prostitue, cela n'a rien d'un mystère. Pour autant, les rapports entre les deux personnages ne se limitent pas à des passades tarifées – ils échangent beaucoup, même si sans doute de manière bien différente lors de chacun des trois séjours de Shimamura dans la station.

 

Le début du roman, après l’arrivée via le train débouchant du tunnel, ne correspond pas à la première visite de Shimamura – celle-ci, nous y reviendrons ensuite. Dès lors, nous commençons en fait avec le retour du dilettante, désireux (mais tant que ça ?) de retrouver la geisha qu’il n’avait sauf erreur guère fréquentée qu’une nuit lors de ce son précédent voyage. Ce qui introduit un biais dans la narration, car il y a de la sorte d’emblée des attentes, même si plus ou moins conscientes, de part et d’autre dans ce couple de circonstances – et des reproches qui fusent, bien vite, et autant de suppliques. La passion, au-delà de ces fantasmes de relation davantage suivie qui semblent alors lutter contre les contingences et la froideur nécessaire ou supposée de l’autre, la passion donc est probablement l’apanage de la rencontre, lors du premier séjour, à la brièveté fondamentale ; le troisième et dernier voyage, d’autant plus chargé de rancœur, conduira le couple à « finir » (avec le bémol mentionné plus haut du « roman pris en court ») comme il était destiné à finir dès le départ – dans l’échec et la ruine… sinon la folie et la mort.

 

Du côté de Komako ? Car, en ce qui concerne Shimamura, plus désinvolte, une forme de révélation ou illumination sera peut-être en définitive de la partie – alors que la Voie Lactée, au-dessus de la grange incendiée, semble se fondre en lui, ou le contraire. Le dilettante prend conscience de sa place dans l’univers, principe supérieur extrait de la sphère de la contingence, quand tout autour de lui, la fin de sa relation avec Komako comme l’incendie dramatique de la grange muée en cinéma, exprime en dernier recours la beauté, même triste, de l’éphémère – mono no aware ?

 

Mais le roman repose donc énormément sur l’ellipse et le non-dit, outre qu’il y a cette idée d’une histoire prise en marche et dont on sort alors qu’elle pourrait encore se poursuivre (même si la scène de l’incendie justifie dramatiquement le point final). Probablement faut-il aussi y ajouter une part de comédie ? Tout cela rend plus difficile l’interprétation des sentiments de l’un et de l’autre, car ils avancent avec des masques, consciemment ou non.

 

Je crois que c’est un aspect du roman qui peut expliquer mon absence d’implication : pas l’ellipse à proprement parler, mais ce qui en ressort par défaut ? Le fait est qu’aucun des deux personnages ne m’a paru sympathique – Komako en fait trop, dans un registre misérabiliste et capricieux, inconstante dans sa force comme dans sa fragilité ; Shimamura n’en fait pas assez, en bon bourgeois guère porté à prendre en compte les conséquences de ses actes sur un monde extérieur qu’il s’asservit sans y penser à deux fois.

 

Tous deux peuvent se montrer cruels, d’ailleurs – même si le roman incite à relever cette cruauté essentiellement chez le Tokyoïte fortuné, inconséquent et qui ne s’attache pas. Cette cruauté, en d’autres circonstances, aurait pu m’aider à m’immerger dans le roman (probablement davantage que la seule beauté, et bien davantage encore que la seule pureté), mais, pour je ne sais quelle raison, cela n’a pas été le cas, hélas. Échanges plaintifs et lourds de rancœurs, et scènes de ménage plus ou moins franches, plus ou moins sensées, « va-t’en, ne t’en vas pas », par contre, ont bien fini par me sortir du roman, à la limite de l’agacement…

 

Mais il s’agit donc d’un avis très personnel – comme tel, je serais incapable d’en dériver une quelconque argumentation. Si cet avis témoigne d’une chose, ce n’est certainement pas de la faiblesse du roman, mais bien de mon désintérêt pour le sujet, tout personnel – et que la finesse et l’élégance de Kawabata n’ont pas suffi à m’y intéresser.

DANS L’OMBRE, YÔKO ET YUKIO

 

Cette histoire d’amour et de rancœur, finalement assez prosaïque au-delà du traitement formel soigné de Kawabata, se complique cependant, et d’une manière tout particulièrement elliptique, en faisant intervenir deux autres personnages dont nous ne saurons quasiment rien, et pour cause : telle est d’une certaine manière leur fonction.

 

Nous retournons à la très belle ouverture du roman, avec Shimamura observant dans la vitre les reflets de la jeune fille prenant soin d’un jeune homme visiblement très malade. Cette jeune fille, dont nous apprendrons par la suite qu’elle se nomme Yôko, exerce en fait sur Shimamura une fascination dont il ne fait pas mystère, y compris auprès de Komako, avec une absence de tact marquée : il s’étend volontiers, en pensées d'abord, puis également en paroles, sur le charme incroyable de son visage, mettons, ou bien de sa voix – qui le plonge même dans une sorte de transe… Mais nous ne savons donc presque rien d’elle. Dans plusieurs critiques je l’ai vue qualifiée à son tour de geisha, mais je ne crois pas que le roman l’exprime jamais, j’ai même plutôt l’impression qu’il dit le contraire ?

 

La seule chose que nous savons – mais c’est le genre de savoir qui relève finalement de l’ignorance –, c’est qu’elle est liée à Komako, via la « maîtresse de musique », et surtout son fils souffrant, Yukio (dont le nom même renvoie à la neige, je suppose qu'il n'y a pas de hasard). Il semblerait que Yukio et Komako aient été fiancés, mais c’est du passé, et c’est maintenant Yôko qui s’occupe du jeune malade. La relation entre les deux femmes n’en est que plus compliquée, car la jalousie, latente concernant Yukio, se reporte sur Shimamura, en même temps que les deux femmes se voient sans cesse rappeler qu’elles sont liées par la tragique destinée du malade. Dans une des scènes les plus fortes du roman (car il en est bien quelques-unes qui m’ont parlé, oui), nous voyons Yôko rejoindre Komako à la gare, où cette dernière avait accompagné Shimamura repartant pour Tokyo, et annoncer à la geisha que Yukio est sur le point de mourir – il lui faudrait venir à son chevet… Or il semblerait que Komako ne le fasse pas, et c’est un sujet qui reviendra lors de l’ultime séjour de Shimamura dans le « Pays de neige ». La fin du roman, toutefois, reviendra sur la relation entre les deux femmes, qui vaut bien sans doute, en termes de non-dits, la relation entre Komako et Shimamura.

 

LECTURES DIVERSES, ET MÊME CONTRADICTOIRES

 

Certaines interprétations, en fait, y accordent une importance toute particulière. Car Pays de neige, si elliptique, n’est pas un roman dont la signification profonde coule de source. On peut l’interpréter de bien des manières différentes, concurrentes ou même contradictoires, et la littérature critique à ce sujet a l’air conséquente – mais je n’y ai donc pas accès.

 

Certains éléments ont été avancés plus haut – concernant notamment la fin du roman, tardive donc, avec l’incendie de la grange (d’aucuns ont voulu y voir, dans le dernier état du roman, une allusion de Kawabata aux ravages de la guerre et de la défaite ; en 1945, l’auteur, durement affecté par la capitulation, disait « ne plus vouloir écrire que des élégies » ; cependant, le premier état de la scène de l’incendie date semble-t-il de 1940-1941, et Kawabata a avancé que cette idée était encore antérieure – une raison essentielle au remaniement du livre, qui lui paraissait bel et bien « inachevé » avant cela, car sa fin ne répondait pas vraiment à son début) ; or ce drame doit être associé avec l’illumination de Shimamura, devant le spectacle aussi intimidant que beau de la Voie Lactée.

 

Mais d’autres approches sont envisageables. L’une, notamment, me séduit, sans que je puisse juger de sa pertinence (il aurait fallu, pour ce faire, que je m’implique bien davantage dans ma lecture de Pays de neige) : celle qui, sur une base de roman initiatique, relève d’une certaine manière du fantastique. À moins qu’il ne s’agisse plutôt, ou seulement, d’une allégorie ? On qualifie parfois l’œuvre de Kawabata comme étant portée sur « l’onirisme », du moins… Et l'irréalisme est sans doute de la partie dans ce roman.

 

L’idée serait en gros que Komako et Yôko sont deux « étapes » d’une même femme, tandis que Shimamura et Yukio sont deux « étapes » du même homme. Si nous revenons à l’introduction du roman, nul besoin de chercher midi à quatorze heures pour deviner une dimension au moins symbolique dans ce train qui débouche d'un tunnel pour arriver au « Pays de neige ». Que Shimamura observe la scène entre Yôko et Yukio dans le reflet de la vitre fait aussi sens à cet égard – et j’imagine que l’on pourrait en dire autant du jeu temporel non linéaire sur les saisons, compliquant encore la donne dans le champ si essentiel dans le roman de la remémoration ?

 

Peut-être Shimamura est-il Yukio qui s’extériorise, à moins ce que ne soit prendre les choses à l’envers. On pourrait à vrai dire être tenté d’en faire une lecture « biercienne »,disons,  où le « héros » serait en fait mort dès le départ ? On a d'ailleurs pu faire remarquer que le roman, en plusieurs scènes, emprunte aux thèmes et procédés du théâtre nô, où la visite aux morts, voire leur présence, est un motif récurrent.

 

Quant à Yôko et Komako, leur caractère à la fois si proche et parfaitement irréconciliable est éclairé sous un nouveau jour, de la sorte – et ce jusqu’à la fin, dans l’incendie, où leur lien s’exprime avec une force autrement contenue jusqu’alors, dans un ballet tragique où la mort et la folie sont les deux faces d’une même pièce…

 

Ces idées me plaisent bien – mais elles n’épuisent certainement pas les possibilités d’interprétation du roman, sur un mode éventuellement moins outré. Parfois de manière très japonisante, par exemple – haiku et mono no aware, donc… Et la scène finale de l’incendie n’est pas moins propice aux interprétations divergentes que l’introduction dans le train.

 

COULEURS ET CONTRASTES

 

Mais sans doute serait-il vain de vouloir dissocier fond et forme, ici – ce qui implique le traitement très artistique d’une multitude de notions complexes, de l’amour à la mort en passant par la nature, la beauté et la pureté.

 

Un procédé récurrent pour la mise en scène du récit et de ces thématiques repose sur un savant jeu de contraste entre les couleurs, qui évoque la peinture. On a pu parler d’ « impressionnisme », avec sans doute les non-dits en tête, mais, dans un contexte strictement japonais, on pourrait remonter aux estampes ukiyo-e, ou « images du monde flottant », comme par exemple celles de Hiroshige, dont Montagne et mer a fourni le détail de la couverture de cette édition. Quoi qu’il en soit, ce jeu entre en résonance avec les attributs marqués des saisons japonaises qui se succèdent (au cinéma, bien plus récemment, c’est par exemple ce que Kitano Takeshi a fait avec Dolls).

 

Deux couleurs, cependant, doivent probablement être mises en avant, qui sont le blanc et le rouge – en tant que telles chargées de significations implicites. La neige, bien sûr, fournit un fond blanc d’importance – même quand la neige n’est pas là, la station thermale paraît ne vivre que dans l’attente du jour où elle reviendra. Les thématiques liées de la beauté et de la pureté en découlent tout naturellement, au fil de descriptions où la nature sauvage triomphe, et lave symboliquement Shimamura de la crasse tokyoïte. Mais il n’est sans doute pas innocent que Komako apparaisse tout d’abord dans un kimono d’un rouge éclatant, autrement connoté, et tranchant plus qu'aucune autre couleur sur ce blanc qui a en même temps quelque chose de morbide.

 

En fait, ce contraste entre le rouge et le blanc en appelle un autre, tout aussi marqué dans le roman, entre la chaleur et la froideur : on se prémunit de l’hiver rigoureux avec mille méthodes pour chauffer les pièces et ceux qui les occupent, et que Kawabata décrit avec un luxe d’attention ; mais, bien sûr, ces deux attributs de la température extérieure entrent à leur tour en résonance avec les sentiments et les comportements de Komako et Shimamura – tous deux tour à tour froids et enflammés.

 

L’ensemble produit par ces couleurs et ces contrastes résulte en un tableau, ou une série de tableaux, à laquelle ellipses et non-dits confèrent par défaut le mouvement.

 

À CÔTÉ…

 

Tout ne devrait alors être que beauté, sublimée par une plume toute en économie, dont l’élégance consiste à s’effacer quand il le faut. Un art proprement poétique, associé sans doute à ces haikus, de Bashô ou d’autres, que je n’ai jamais été en mesure d’apprécier, mais dont Kawabata a sans contredit su dériver un style de prose brillant, et que j’avais vraiment apprécié à la lecture des Belles endormies – tout en supposant que leur quintessence, sinon dans Pays de neige mais on l’a dit, se trouverait peut-être surtout dans ses Récits de la paume de la main.

 

Mais alors, pourquoi cela n’a-t-il pas fonctionné sur moi, ici ? Je n’en sais rien… Mais le style de l’auteur, si travaillé dans sa discrétion, ne m’a cette fois que rarement ému – la très belle scène d’introduction, ou bien Yôko et Komako assistant au départ de Shimamura tandis que Yukio agonise, ce genre de passages, oui… Mais ce sont plutôt des exceptions, en définitive – jusqu’à la conclusion de l’incendie, si souvent louée, et sur laquelle on a pu, à bon droit, disserter avec tant de finesse (hop), mais qui m’a laissé totalement… froid.

 

Je me suis demandé si la traduction n’y était pas un peu pour quelque chose ? Elle m’a paru un peu datée. Mais je manque trop d’éléments, ici, pour affirmer quoi que ce soit.

 

Je reviens sur ce que j’ai un peu hardiment avancé en début de chronique : tout au long de ma lecture, j’ai eu le sentiment de « voir » en quoi Pays de neige était un roman brillant, mais sans jamais le « ressentir ». C’est vraiment une question d’émotion – et j’y ai été sous cet angle totalement réfractaire ; sans doute est-ce que ce type d’histoire d’amour ne me parle pas de manière générale, pourtant j’aurais l’impression de pouvoir témoigner de quelques saisissants contre-exemples…

 

Mais l’émotion et le sens sont probablement liés dans pareille entreprise ; l’impression d’avoir intégré le roman « rationnellement » s’avère forcément trompeuse si le sentiment ne va pas de pair. Dès lors, l’intégration « à froid » des thèmes et des procédés de Kawabata est un leurre, et cette prétention bien malvenue confirme par l’absurde que je suis en fait passé totalement à côté de Pays de neige

 

C’est sans doute un grand et beau roman, nombre de lecteurs autrement enthousiastes sauront utilement vous en convaincre – mais il ne m’a pas parlé.

 

Ce qui est anormal, peut-être, et plutôt déprimant.

Voir les commentaires