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"Soumission", de Michel Houellebecq

Publié le par Nébal

"Soumission", de Michel Houellebecq

HOUELLEBECQ (Michel), Soumission, [s.l.], Flammarion, 2015, 300 p.

 

Quand le titre et le sujet du nouveau roman du Terrible Michou Houellebecq ont été annoncés par la presse à scandales (Le Figaro, tout ça), peu de temps avant sa sortie, je dois dire que, bien qu’ayant dans l’ensemble aimé ce qu’il avait écrit jusqu’à présent, j’ai réagi comme nombre de gens très bien (ou moins bien), et j’ai fait, en gros : « Euh… Ah. » Bon, on sait tous que le Terrible Michou a le goût de la provoc, et qu’il joue habilement des ressorts sataniques des plus vils marketeux. Mais quand même…

 

Faut dire, y avait un biais : le livre avait été présenté uniquement comme l’anticipation à brève échéance de la victoire d’un parti islamiste aux élections présidentielles françaises (ce qui n’est qu’un de ses sujets, en fin de compte, et que je trouve dans un sens annexe après lecture, mais j’y reviendrai). Et, outre que cette prospective, balancée de la sorte, ne me paraissait pas hyper crédible (mais peu importe, sans doute, la « fable politique et morale » de la quatrième de couverture relevant à bien des égards de la farce, ce qui autorise pas mal de choses – mais pas tout, certes ; cependant, au fil des pages, on en vient insidieusement à se demander si…), je me rappelais comme tout le monde les déclarations à l’emporte-pièce du Terrible Michou à propos de l’Islam « religion la plus conne » (ou quelque chose du genre, je crois que c’était à l’époque de Plateforme), qui n’étaient pas exactement ce qu’il avait dit de plus intelligent. Alors, j’avoue, j’ai eu un peu peur moi aussi…

 

En tout cas, ça n’a pas manqué : dans les jours – non, même pas : les heures, bordel ! – qui ont suivi ce coup de pub, personne n’avait encore lu le livre, mais ce n’était pas un problème, faut croire (depuis quand faut-il lire les livres pour en parler ?), et nombreux ont été ceux qui ont immédiatement balancé du « Houllebecq = nouveau réactionnaire », forcément islamophobe, donc forcément raciste, Soumission à mettre dans le même panier nauséabond que Zemmour, ce genre de choses. Ce qui m’a vite énervé (et m’a parfois amené à répondre dans le vide à ces attaques dans le vide, alors que je n’avais bien évidemment pas davantage lu le bouquin, tsss… et que cela ne pouvait être qu’un dialogue de sourds, à base de convaincus qui se prêchent entre eux). Il y en avait heureusement quelques-uns pour suggérer, les fous, d’attendre, et qu’au-delà de la provoc à dix balles, il y avait de fortes chances pour que Soumission soit autrement plus subtil et malin que ça, au vu du passif de l’auteur. Certes, et après lecture (parce que je comptais bien le lire de toute façon, polémique idiote ou pas), même si je n’ai pas toujours été convaincu, loin de là, et si je ne ferais certainement pas du nouveau Michou un chef-d’œuvre indispensable (certains sont allés jusque-là, mais faut pas pousser), je peux bien le dire à mon tour, et cette fois en connaissance de cause : bien sûr, que c’est autrement plus subtil et malin que ça…

 

Mais bon : j’imagine que le livre en lui-même est secondaire, à certains égards… La polémique (j’allais écrire « stérile », mais suppose qu’il s’agit d’un pléonasme) a enflammé tant la presse que les réseaux sociaux, et on a dit et écrit beaucoup de bêtises, au moins aussi outrancières que la provocation initiale. Bon, le Terrible Michou récoltait ainsi ce qu’il avait semé, hein, je ne le plains pas, il savait parfaitement ce qu’il faisait…

 

Et puis il y a eu la tuerie de Charlie Hebdo. Et là le pseudo-débat littéraire-mes-couilles a pris une tournure parfois franchement puante ; je n’ai aucune envie de revenir là-dessus.

 

Tout cela, néanmoins, avec le sentiment d’overdose qui l’a rapidement accompagné, a probablement un peu repoussé ma lecture : j’en avais franchement plein le cul. Faut dire, le Terrible Michou a pendant un temps monopolisé les discussions à un point impressionnant, de manière totalement absurde ; si on en faisait autant pour chaque écrivain… mais bon. Et après Michou ce fut l’islamisme…

 

Mais j’avais quand même envie de lire le livre, parce que, sans aller jusqu’à me poser en petit fan, j’avais bien aimé, voire beaucoup, les précédents bouquins de Houellebecq : je l’avais découvert avec Les Particules élémentaires, que j’avais beaucoup aimé, j’étais du coup remonté à H.P. Lovecraft. Contre le monde, contre la vie et Extension du domaine de la lutte, tous deux très recommandables également même si pour des raisons bien différentes, j’ai même lu alors sa poésie, moi qui déteste la poésie en temps normal (et j’ai bien sûr écouté et adoré son album Présence humaine), et ses premières Interventions. Et puis j’ai poursuivi : Lanzarote (parfaitement dispensable), Plateforme (bof, bof, malgré des trucs franchement intéressants – a-t-on souvent lu des choses aussi pertinentes sur l’industrie du tourisme ?), La Possibilité d’une île surtout (pour moi un chef-d’œuvre, là je veux bien faire le petit fan, c’est ZE livre de SF française de ce début du XXIe siècle, na), après quoi La Carte et le territoire m’a fort logiquement déçu (malgré là encore des choses très bien vues ; son Goncourt relevait par contre de l’imposture). Et non, je n’ai par contre pas lu son machin avec BHL, là c’était trop pour ma pomme. Mais, forcément, j’allais lire Soumission, polémique ou pas… en redoutant un peu, certes, mais en restant curieux et en voulant bien croire que.

 

Il est assurément temps d’en venir au livre (ouf ! mais on ne peut pas en parler sans évoquer la polémique qui a accompagné sa sortie, pour le meilleur et surtout pour le pire, ça fait partie du truc). La base est très classiquement houellebecquienne – à la limite de la caricature. Nous sommes dans un futur très proche (2022, sauf erreur). Le narrateur-Droopy – dans lequel on est tenté de voir Houellebecq lui-même, bien sûr, on entend sa voix quand on lit, mais c’est sans doute plus compliqué que ça – est un certain François. Forcément un peu déprimé, assurément passif, évidemment pathétique, vaguement nihiliste (mais la version basique, pas celle qui théorise à tout va), c’est un universitaire sur le retour. Il a été brillant – du moins à l’en croire –, et est (ou a été) un spécialiste apprécié de Huysmans (très bon choix, je ne pouvais qu’approuver, j’aime beaucoup cet écrivain depuis qu’une prof de français ultra-catho mais ô combien sympathique a fait découvrir Là-bas au petit sataniste black metalleux que j’étais en quatrième ; je suis ensuite remonté à À rebours, puis À vau-l’eau, ce genre de choses, avant de poursuivre le « roman de Durtal » avec En route, et même La Cathédrale et L’Oblat…). Notre intellectuel d’anti-héros a par ailleurs quelque chose de vaguement… beauf, disons, dans ses relations aux femmes notamment, forcément utilitaires : macho inconscient et par défaut, il baise en gros, pour la forme, une étudiante à l’année, séduite (?) en octobre et qui le largue en septembre parce qu’elle a « rencontré quelqu’un ». Sinon, il ne s’intéresse pas à grand-chose. Il commente la météo (ça revient souvent). Il commande des sushis ou des trucs indiens (il a moins d'exigences que Huysmans en matière de gastronomie). Voilà. Il vieillit, ça ne peut donc que s’aggraver.

 

Sa rupture ambiguë d’avec la petite Myriam (qui se casse en Israël) l’assomme un peu, même si elle était inévitable. Bien plus, en tout cas, que les bouleversements politiques autour de lui – à l’échelle du pays comme à l’échelle universitaire (ce minable panier de crabes est assez bien rendu). Il ne peut cependant pas ignorer que la France à bout de souffle, qui a trouvé le moyen de réélire François Hollande en 2017 (merci le FN !), traverse une période bizarre : ce sont les élections présidentielles, et l’UMP de Jean-François Copé est déjà de l’histoire ancienne (bye !), mais le PS de Manuel Valls ne se porte sans doute pas beaucoup mieux (tu m’étonnes) ; on voit en tête des sondages le FN de Marine Le Pen, et, plus surprenant, la Fraternité musulmane de Mohammed Ben Abbes, un jeune parti islamiste.

 

Bon, tout ça, François s’en fout un peu, au fond. Même si les attentats et autres fusillades qui émaillent le pays, qu’on les doive à des islamistes ou à des identitaires (il est curieux et un peu inquiet en ce qui concerne ces derniers, il questionne à ce sujet le mari d’une amie, qui travaille dans les renseignements), ne le laissent pas totalement indifférent, mais pas loin (très amusante scène où ça canarde dans Paris pas très loin de là où François et ses collègues sirotent en cul-serré). Il redoute un peu la guerre civile, quand même. Et quand le PS se voit contraint de passer un accord avec la Fraternité musulmane pour faire barrage au FN – ou pour simplement conserver un semblant d’importance politicienne… –, ce qui assure la présidence de la République à Ben Abbes (qui confie le poste de premier ministre au revenant François Bayrou, là on est en pleine science-fiction), notre « héros » fuit dans la cambrousse désolée (ce qui nous vaut d’assez jolis tableaux dans une ambiance quasiment post-apocalyptique).

 

Mais il en revient bientôt. Parce que, finalement, ça se passe plutôt bien… Très bien, même. On n’a à vrai dire jamais connu un tel « état de grâce ». Ben Abbes, qui est d’une grande intelligence politique sans pour autant compromettre ses idéaux (de la science-fiction, vous dis-je), a un programme tant pour la France que pour l’Europe, et si sa politique en matière d’éducation ou en ce qui concerne la famille (et donc les femmes) fait un peu grincer des dents au début (y a de quoi !), finalement on s’en accommode très bien.

 

Reste, pour François, à se poser la question de son avenir, lui qui a immédiatement fui une Sorbonne devenue musulmane. Mais, alors qu'il désespérait mollement de vieillir, il trouve finalement dans cet état nouveau nombre de perspectives, sur tous les plans. Tel Huysmans, il se retrouve ainsi engagé dans la voie de la conversion – pour des raisons sans doute plus utilitaires, cela dit. Une carrière relancée avec un traitement autrement supérieur à ce qu’il connaissait jusqu’à présent, la possibilité de se caser enfin avec jusqu’à quatre femmes… Ce n’est pas si mal. Cette soumission, cet Islam, ne manque pas d’attraits, au final.

 

(Oui, c’est la fin du roman, mais je ne révèle rien au vu de ce qui en a été dit, et il y a de toute façon quelque chose de mathématique et inéluctable dans le déroulement du récit.)

 

Mon premier contact avec Soumission a été très bon. Surtout parce que le Terrible Michou, plus que jamais, s’y montre vraiment drôle. Son humour omniprésent, grinçant, avec des traits absurdes, et qui repose pour une bonne part sur un très efficace sens de la formule désabusée et parfois provocante, m’a plus que jamais séduit, et j’ai explosé de rire plus d’une fois – et ça, ça fait du bien, quand même. François a beau ne pas être fondamentalement sympathique, on s’attache à ses pas, du coup.

 

Mais il n’y a pas que l’humour. Il y a aussi Huysmans, donc. Et là, le Terrible Michou livre de très belles pages, très fines, et tout sauf gratuites ; c’est que Soumission, bien plus que l’itinéraire politique d’un pays, traite de l’itinéraire global d’un homme, et la vie comme l’œuvre de Huysmans l’éclairent et le justifient, qui ne sont jamais bien loin des développements du récit, l’autorisent et l’anticipent. Certes, l’homme comme le cadre sont très différents : François n’est certainement pas Huysmans, et la France de Ben Abbes est encore moins celle, disons, de Combes… L’approche de la religion, ainsi, est très différente – pour François, la conversion, dont l’aspect spirituel est finalement au mieux douteux, découle d’une démonstration scientifique (celle que lui fait Rediger, nouveau président de son université avant d’obtenir des fonctions ministérielles – c’est le principal personnage musulman du roman, un intellectuel d’origine belge, qui a longtemps fréquenté les identitaires sans trop se mouiller avec les néo-fascistes, avant de se convertir, et combine Islam et nietzschéisme, hauteur de vue et pragmatisme calculateur). C’est une chose qui trouble pas mal quand on en arrive à la fin du roman : on se doute que le Terrible Michou y versera dans l’utopie, c’est coutumier chez lui, mais on est aux antipodes du positivisme plus ou moins post-humain de ses principales œuvres antérieures, l’utopie est cette fois réactionnaire – mais d’une réaction détachée de la tradition du pays, une réaction importée, et reposant donc, par ailleurs, sur des bases… scientifiques.

 

Faut-il pour autant qualifier le Terrible Michou de réactionnaire (voire de « nouveau réactionnaire », donc, si tant est que cela veuille dire quelque chose) ? Lui, je ne sais pas ; son roman l’est dans un sens, au final et au final uniquement, mais c’est sans doute un peu plus compliqué que ça… Ce qui est certain, et peut donc troubler, voire gêner un chouia, un progressiste naïf tel que votre serviteur, c’est qu’il y a quelque chose d’insidieux dans cette narration en forme de démonstration mathématique. Un peu pervers, peut-être. Certainement pas angélique ou mensonger, en tout cas, les conséquences sont pesées, même si elles relèvent donc pour partie au moins de la farce. L’hypocrisie de François tend cependant un miroir à celle du lecteur – et c’est du coup assez intéressant.

 

Par contre, aucun doute sur le fait que Soumission n’a absolument rien d’islamophobe (comment peut-on prétendre une absurdité pareille ?), et n’est pas davantage xénophobe ou raciste (même si François, lui, peut l’être vaguement, en tout cas au début). Sous cet angle, les polémiqueux n’ont pu faire que la preuve de leur lecture (si tant est qu’ils aient lu le roman, bien sûr…) biaisée par leurs œillères et leurs préconçus. Il est inutile de s’étendre plus avant sur ce thème, on ne peut rien contre la mauvaise foi (si j’ose dire, aha).

 

Je ne prétendrai pas que tout m’a plu, ou même simplement parlé, dans Soumission. Le roman, après un très bon début, donc, vraiment très drôle, et en dépit de quelques scènes fortes ici ou là, accuse quelques coups de mou un brin fâcheux à l’occasion. Le discours n’en est pas toujours très pertinent, ou en tout cas convaincant – il y a bien des points sur lesquels l’analyse qui est développée par les personnages (mais ce sont des personnages, certes) ne me convainc pas, et, plus globalement, j’ai quand même du mal à croire à cette prétendue anticipation politique (mais après tout…).

 

Plus gênant, sans doute, il y a le style. Sous cet angle, Soumission est assez inégal (même si sans doute plus réussi que La Carte et le territoire) : on alterne des séquences très réjouissantes et d’autres plus molles, donnant presque une impression un peu triste de bâclage ; l’approche du Terrible Michou, qui fait ici beaucoup dans les phrases interminables à la ponctuation hasardeuse, donne parfois des choses intéressantes (notamment quand le trivial s’immisce ainsi dans l’intellectuel et le spirituel) mais tombe d’autres fois à plat… Heureusement, il y a régulièrement de vraies fulgurances qui remontent le niveau, et rappellent que Houellebecq, quand il veut bien s’appliquer, sait indéniablement écrire.

 

Se pose aussi le problème de l’ancrage de Soumission dans le réel, ce qui passe notamment par l’abus du procédé parfois pénible du name-dropping, même s’il m’a nettement moins gêné ici que dans La Carte et le territoire, une fois de plus. On rigole bien, sans doute, un peu mécaniquement, quand le Terrible Michou étale pour le compte un Jean-François Copé ou un Christophe Barbier, ou se livre à un éloge hilarant de l’ignoble David Pujadas, mais bon… En tout cas, il n’a clairement pas écrit ici pour l’éternité, je ne vois pas comment le roman pourrait survivre au-delà de quelques années, le temps que l’on oublie (vite ! vite ! par pitié !) ces figures lamentables… Je peux me tromper, cela dit. Bien sûr.

 

Du coup, après avoir vraiment beaucoup aimé le début, je n’ai cessé, en en tournant les pages (avec une aisance certaine, le roman se lit de toute façon très bien, et dans l’ensemble avec plaisir), de me demander ce que je pensais au juste de Soumission. Une chose est certaine : on est loin du meilleur Houellebecq, et ce roman ne méritait de toute évidence pas un tel foin. Il est parfois médiocre, à vrai dire… Mais, au final (et la conclusion marche à n’en pas douter), il fait rire, et il interpelle. On le pose, et on réfléchit à ce qu’on vient de lire. Qui était assurément bien plus subtil et malin que ce qu’on en a bêtement dit. Et c’est déjà pas mal, non ? Voilà : Soumission est pas mal, pas mal du tout, même. Certainement pas indispensable, mais intéressant.

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CR "Eclipse Phase" (6) : Voyage sur Hyoden

Publié le par Nébal

CR "Eclipse Phase" (6) : Voyage sur Hyoden

Poursuite de la campagne d’Eclipse Phase (épisode précédent ici, première session ici ; Natalia et Washak n’étaient pas présents, et cela risque de se reproduire pour plusieurs sessions à venir... Ils deviennent donc des « PJ d’appoint », la partie se focalisant en temps normal sur Adán Lagarto, Callisto Hawke, John Doe et Shadul Kushi Kabhie Gham.).

 

Après la neutralisation de Kalbir Singh, et du fait de l’intervention de Lena Andropov ainsi que de divers éléments modérés, la situation se calme à bord de Terminus les étoiles. Si la faction officieuse qui se revendique du Dr. Mindfuck est en position de force, le psychochirurgien se fait cependant beaucoup moins présent dans les jours qui suivent, et succombe tant à l’apathie qu’à la paranoïa, restant cloîtré dans son laboratoire. Hubertus Khan continue d’agir sur les réseaux, mais la situation politique de l’essaim demeure ambiguë ; dans un sens, Terminus les étoiles est ainsi amené à retourner à une philosophie plus classiquement « écumeuse »… en attendant de voir ce qui va se produire. Le contrecoup de l’assassinat d’Alice Chu joue un rôle à cet égard ; « ressuscitée » en tant qu’informorphe (son « réenveloppement » est envisagé mais n’a pas lieu immédiatement), elle ne joue plus de rôle politique, ses possibilités d’action sont limitées, et on la surveille : certains réclament même une sorte de « procès » visant à établir sa responsabilité dans les assassinats qui ont frappé l’entourage de Mindfuck… L’enquête concernant le meurtrier futura, cependant, ne donne rien pour l’instant, d’autant que la gestion de la sécurité à bord de l’essaim est plus hasardeuse depuis l’arrestation de Kalbir Singh (le sort de ce dernier est à peu près fixé, par ailleurs : tout le monde ou presque, suite à son action violente et autoritaire, considère qu’il n’a plus sa place à bord de l’essaim, et on compte l’en exclure dès que possible). L’assassin d’Alice Chu se faisait appeler Skinny Rottweiler (c’était un membre des Dogs), un jeune type qui n’avait rejoint l’essaim que depuis peu, fuyant son contrat avec Fa-Jing sur Mars. Il ne s’était pas spécialement fait remarquer jusqu’alors ; un peu excité, facilement excitable, il avait certes fait part de son soutien à Mindfuck sur les réseaux, mais rien de plus ; rien ne permet de déterminer qu’il ait été commandé pour perpétrer son assassinat, il a très probablement agi seul (et était de toute évidence complètement défoncé). On l’a lui aussi « ressuscité » sous la forme d’un infomorphe pour l’interroger, mais sans obtenir davantage d’éléments. Il ne se passe pas grand-chose d'autre dans les deux semaines qui suivent.

 

Callisto Hawke et John Doe préparent leur voyage sur Hyoden. John décide de faire un fork alpha, destiné à être hébergé si besoin par un module ghost de l’écumeuse. Grâce à Shad, ils ont pu repérer quelques noms de proches d’Hubertus Khan sur Hyoden, et notamment Blixa Tutti, le chef de la faction patriote, Olaf Munsk, le créateur des fenrirs, et Annegret Carnot, qui dirige l’armée de la colonie. Callisto Hawke compte jouer de la réputation de Shad et de l’approbation d’Hubertus Khan (qui a été prévenu) pour rencontrer ces « notables », après être passée par une vieille connaissance de quand elle était gamine, Rosie, spécialisée dans la prospection d’astéroïdes.

 

Sario, l’ami d’Adán, membre du Cartel de Nuit sur Pallas, le contacte suite à sa « carte postale » pour prendre de ses nouvelles. Adán lui parle du retour de Buck, mais entend aussi le rassurer sur sa situation, et lui dit qu’il s’est fait des amis (Sario a vaguement entendu parler de Shad). Il cherche à user des contacts de Sario, et notamment de l’homme qui lui avait permis de changer d’identité, pour en apprendre davantage sur le futura inconnu qui a provoqué indirectement la crise ; cette faveur ne demandera pas trop de temps, mais il faudra payer… Adán demande à Shad de lui fournir les fonds nécessaires (plus tard, celui-ci fera jouer ses contacts auprès de la Pluralité titanienne pour obtenir la somme en question, mais cela ne permettra somme toute pas d’apprendre grand-chose : on déterminera que le morphe appartenait à un certain Charlie Nicholson, un égaré qui avait été « libéré » de son laboratoire lunaire un peu avant la fin de l’expérience de la « Génération perdue », mais s’est rapidement avéré être un schizophrène dangereux ; on en a cependant perdu la trace depuis quelques années).

 

Shad, qui a décidé de rester à bord de l’essaim (tout en restant en contact avec Callisto Hawke et John Doe – lequel est donc dédoublé, et poursuit sur Terminus les étoiles ses missions de surveillance, mais peut déterminer que Lucia Sotomayor l’a doublé d’une manière ou d’une autre), continue de mener sa politique de socialisation, davantage désormais dans un but d’apaisement et de réconciliation. Il reprend son projet d’organiser une grande fête à bord de l’essaim, cette fois dans l’optique de gommer les dissensions, projet dont il fait notamment part à Hubertus Khan. Il demande par ailleurs à Adán de lui dégoter une drogue exceptionnelle pour que la soirée devienne inoubliable…

 

Callisto Hawke et John Doe s’ego-diffusent donc sur Hyoden (la première, qui bénéficie de l’atout « Comme à la maison » pour les morphes de bondisseurs, n’a pas à faire face aux problèmes d’intégration et d’aliénation). Après s’être équipée, et tandis que John Doe, en tant qu’infomorphe, écume les réseaux de Hyoden, l'écumeuse retrouve Rosie, et discute avec elle de la situation de Hyoden. La colonie a bien changé depuis son enfance : la petite station de recherche d’avant la Chute abrite désormais deux millions d’habitants, des réfugiés qui n’ont pas trouvé leur place dans le système intérieur, et pas davantage au sein de la Junte jovienne… Et le tableau est pour le moins édifiant : constamment sous la menace de la Junte, Hyoden a développé une société passablement autoritaire et fondamentalement militariste, bien loin des idéaux autonomistes… La propagande joue à plein, qui table énormément sur l’extraordinaire avancée technique que sont les morphes de combat fenrirs (mais la faiblesse de la flotte de Hyoden est par contre à peu de choses près passée sous silence…), ne cesse de brandir la menace de l’opération Vautour et de l’impérialisme de l’amiral Pournelle, et reprend largement des déclarations d’Hubertus Khan qui font état du soutien avoué de Terminus les étoiles (avançant également que les négociations avec la Pluralité titanienne suivent leur cours)… Callisto Hawke parvient à obtenir une entrevue avec Olaf Munsk pour dans trois jours.

 

Le fork de John Doe sur Hyoden est contacté par le Philosophe… mais il l’envoie bouler, et lui dit sèchement de s’adresser plutôt à son ego principal à bord de l’essaim. Le Philosophe interroge ce dernier sur sa perception du dossier qu’il lui a envoyé, mais John n’en voit pas l’intérêt. Il lui propose alors… de regarder un vieux film pour se détendre : 2001 l’Odyssée de l’espace, de Stanley Kubrick. John s’en désintéresse totalement. Le Philosophe lui envoie néanmoins un autre dossier sibyllin, que John n’ouvre (à nouveau…) que tardivement : c’est là encore un rapport établi par la sécurité de Cognite, à propos des recherches un peu saugrenues de Ronald Dufour dans les jours qui ont immédiatement précédé la Chute ; celui-ci semble s’être énormément intéressé à des œuvres de science-fiction du XXe siècle, des vieilles séries télévisées (des épisodes précis de Star Trek, Babylon V ou encore Doctor Who) ou des romans (Dans l’océan de la nuit de Gregory Benford, 2001 l’Odyssée de l’espace à nouveau, cette fois le roman d’Arthur C. Clarke – mais l’image du Monolithe tirée du film décorait son bureau…). John Doe s’en moque totalement, convaincu que le Philosophe lui fait perdre son temps…

 

Adán, quant à lui, est de nouveau contacté télépathiquement par Fatima Hex alors qu’il se trouve dans la cabine de John. Il répond à voix haute, ce qui interpelle son camarade, qui craint que Buck ne surgisse à nouveau, et prévient Shad… Mais Adán dit que la terroriste futura lui a donné un rendez-vous dans deux heures, et qu’il doit s’y rendre. Malgré les explications hasardeuses d’Adán, John sait parfaitement que Fatima Hex n’est pas entrée en contact avec lui via les réseaux ou par le biais d’un piratage… Le lieu du rendez-vous est une coursive du Rig, épargnée par les caméras ; Shad accompagne Adán (toujours désarmé…) à bord du Rig, mais Fatima lui fait comprendre qu’elle refuse que Shad assiste à leur entrevue, et ce dernier se tient à l’écart. John cherche pendant ce temps à mettre la main sur des drones de surveillance, et met la patte finale à un programme sur lequel il travaillait depuis quelque temps, destiné à repérer les anomalies visuelles suscitées par une cape caméléon ou d’invisibilité, se doutant que la terroriste risque d’en faire usage… C’est bien le cas. Fatima Hex, qui apparaît subitement, commence par reprocher à Adán de l’avoir « vendue ». Elle lui dit qu’en tant que futura, il est de son devoir de rejoindre la cause qu’elle incarne, celle de la justice, qui passe par la vengeance contre les responsables du projet « Génération perdue », affirmant en outre que le Dr. Mindfuck en faisait partie. Adán soutient l’innocence du docteur, qui n’a pas quitté l’essaim selon les archives ; mais Fatima Hex lui montre qu’il a très bien pu falsifier les documents concernant sa présence à bord, et que son rôle de psychochirurgien au sein de l’essaim lui a en outre permis de jouer sur la mémoire de ses patients : elle est persuadée de son rôle au sein du projet, et donc de sa culpabilité. Si Adán est un peu perturbé par l’argumentaire de la futura, reconnaissant qu’elle pourrait bien avoir raison quant à Mindfuck, il refuse cependant d’adhérer à son discours vindicatif et fanatique : quand Fatima Hex affirme que les gens tels que Mindfuck, par leurs expériences sur des bébés innocents, ont créé des monstres dont le système entier cherche à se débarrasser, Adán affirme que c’est le comportement de la terroriste et de ses semblables qui a créé cette image et entraîné ces conséquences. Il refuse de se voir comme faisant partie d’un « camp égaré », qui serait forcément en guerre contre les responsables du projet, et juge la vendetta de Fatima Hex absurde. Celle-ci, voyant qu’elle ne pourra décidément pas convaincre celui qu’elle considère comme un traître, sort sa lame de guêpe. Adán, après avoir tenté une passe Psi pour qu’elle ne l’attaque pas, se met à fuir en appelant Shad à l’aide. Fatima Hex dégaine son flingue et tente de lui tirer dans le dos, mais Adán, bénéficiant de sa Prédiction dynamique, esquive ; il rejoint bientôt une zone surveillée du Rig, où il retrouve Shad, et Fatima Hex ne le poursuit pas davantage. Elle se drape dans sa cape, et, malgré le programme de John – qu’il transmet à la sécurité de l’essaim en demandant davantage de puissance de calcul –, il est impossible de la pister… John, qui se méfie de plus en plus d’Adán/Buck, établit un réseau privé auquel ce dernier n’aura pas accès afin d’étudier son cas plus précisément, mais n’en parle pas encore aux autres.

 

Sur Hyoden, Callisto Hawke se rend à son rendez-vous avec Olaf Munsk, dans le laboratoire-usine où sont produits les fenrirs. Le savant octomorphe, très enthousiaste, est un patriote fébrile, et ne cesse de remercier Terminus les étoiles de son soutien affiché à la cause de Hyoden que pour vanter les mérites de sa stupéfiante invention. Afin que Callisto Hawke puisse témoigner auprès des écumeurs de la puissance de la technologie militaire de Hyoden, il l’autorise à effectuer une visite des locaux, en compagnie de son assistante, Jeanne Chenaud. Celle-ci entretient l’écumeuse du processus de fabrication des fenrirs de manière très technique (Callisto Hawke n’y comprend à peu près rien, le fork de John Doe davantage pour sa part, mais même lui est dépassé par les allusions lacunaires de la savante à la capacité révolutionnaire du fenrir d’abriter plusieurs ego), et lui fait assister à une démonstration – bruyante – de sa puissance de feu. Elle évoque également ses problèmes avec Arcas, et plus largement la place des partisans de la Junte jovienne sur Hyoden, contre lesquels on envisage de sévir. Au sortir de sa visite, Callisto Hawke cherche alors à obtenir un rendez-vous avec Blixa Tutti ; bénéficiant des appuis d’Hubertus Khan et d’Olaf Munsk, et du travail de contact de Shad, elle obtient de le rencontrer trois jours plus tard.

 

Callisto Hawke a transmis toutes ses informations à Shad sur Terminus les étoiles, et a notamment fait mention d’une remarque lâchée l’air de rien par Olaf Munsk, selon lequel « le vaisseau était parti », et rejoindrait l’essaim d’ici un mois environ. Il n’est pas possible de déterminer quel était au juste ce vaisseau, et pas davantage son objectif. Shad va voir Hubertus Khan, et lui demande des informations à ce sujet (après avoir évoqué les déclarations propagandistes auxquelles il s’était livré, assurant Hyoden du soutien de l’essaim ; il rentrait dans son jeu) ; Khan lui explique alors, imperturbable, que Hyoden a envoyé un vaisseau rempli de fenrirs à destination de Terminus les étoiles, une sorte de « cadeau », afin de protéger l’essaim contre toute tentative d’abordage par les troupes joviennes à l’approche de Callisto…

 

Quand Callisto Hawke se rend à son rendez-vous avec Blixa Tutti, on lui refuse l’accès, en lui disant que l’entrevue est reportée sine die du fait de l’actualité, que le fork de John Doe apprend de par de sa veille réseau : un vaisseau des Courtiers est apparu dans l’orbite de Callisto…

 

À suivre…

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"V", d'Ommadon

Publié le par Nébal

"V", d'Ommadon

OMMADON, V (Burning World Records, 2014)

 

Tracklist :

 

01 – V1

02 – V2

 

Hop, ma chronique se trouve sur le site des Immortels.

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"Lament", d'Einstürzende Neubauten

Publié le par Nébal

"Lament", d'Einstürzende Neubauten

EINSTÜRZENDE NEUBAUTEN, Lament (Mute, 2014)

 

Tracklist :

 

01 – Kriegsmaschinerie

02 – Hymnen

03 – The Willy-Nicky Telegrams

04 – In de Loopgraaf

05 – Der 1. Weltkrieg (Percussion Version)

06 – On Patrol in No Man’s Land

07 – Achterland

08 – Lament 1. Lament

09 – Lament 2. Abwärtsspirale

10 – Lament 3. Pater Peccavi

11 – How did I Die ?

12 – Sag mir wo die Blumen sind

13 – Der Beginn des Weltrkieges 1914 (Dargestellt unter Zuhilfenahme eines Tierstimmenimitators)

14 – All of No Man’s Land is Ours

 

Hop, ma chronique se trouve sur le site des Immortels.

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"Le Poids de son regard", de Tim Powers (abandon)

Publié le par Nébal

"Le Poids de son regard", de Tim Powers (abandon)

POWERS (Tim), Le Poids de son regard, [The Stress of Her Regard], traduit de l’américain par Pierre-Paul Durastanti, Paris, J’ai lu, coll. Science-fiction, [1989] 1990, 541 p.

 

(Abandon à la page 180.)

 

C’est terrible, les attentes. On se construit parfois une image d’un bouquin, à force d’éloges appuyés, et c’est un coup à se retrouver déçu, non pas parce que le livre est à proprement parler mauvais, mais tout bêtement parce qu’il ne correspond pas à cette image…

 

C’est hélas ce qui m’est arrivé avec Le Poids de son regard de Tim Powers. Quand j’avais lu le guide de lecture qui était consacré à l’auteur dans Bifrost, c’est à n’en pas douter le titre qui avait retenu mon attention, du fait d’une très belle et ô combien alléchante chronique de l’immense Catherine Dufour (chronique que vous pourrez lire ici, à tout hasard). L’enthousiasme communicatif de la dame ayant été confirmé, dans mon entourage, par plein de gens au goût très sûr (malgré, dans un cas au moins, une étrange addiction au heavy metal des 80’s), j’ai noté la chose dans un coin de ma tête, espérant bien pouvoir me la procurer un jour (ce livre a en effet longtemps été indisponible ; mais il a été réédité assez récemment par Bragelonne, en grand format donc) ; et quand j’ai enfin trouvé d’occasion cette édition originelle en poche, je me suis fort logiquement rué dessus.

 

Le point de départ est très fort, faut dire. Vous connaissez forcément cette anecdote sur le défi que s’étaient lancé, lors d’un séjour en Suisse, les poètes Byron et Shelley, le médecin du premier, Polidori, et Mary (future, si j’ai bien saisi) Shelley, désireux d’élaborer chacun de leur côté une grande histoire d’épouvante ; la beauté de cette histoire, à mes yeux en tout cas, c’est que ce sont les inconnus d’alors qui ont accouché des livres les plus importants, Polidori (qui s’en prend systématiquement plein la gueule dans le bouquin de Powers…) donnant naissance au Vampire (son personnage de Lord Ruthven constitue une étape fondamentale dans l’élaboration de ce mythe littéraire moderne, le Dracula de Bram Stoker en émane à bien des égards), et, surtout, la jeune Mary accouchant de Frankenstein, livre fondamental s’il en est – déterminant dans l’évolution du genre horrifique, mais annonçant aussi (et surtout ?) la science-fiction (d'aucuns, tel Brian Aldiss sauf erreur, en font même la référence fondatrice du genre). Tim Powers, à bien des égards, part de cette belle anecdote, dans une introduction assez foudroyante ; ce qui lui fournit assurément de beaux personnages.

 

Cependant, s’ils auront leur rôle à jouer par la suite, ils ne sont pas à proprement parler les « héros » de Le Poids de son regard. Ce rôle revient au médecin anglais Crawford, qui n’a décidément pas de chance en matière de mariage : sa première épouse était décédée dans des circonstances quelque peu étranges… et la seconde est massacrée ô combien mystérieusement et hideusement lors de la nuit même des noces. Crawford, conscient que tout l’accuse, prend la fuite et retourne à Londres sous un pseudonyme ; il y rencontre notamment le jeune médecin et wannabe poète Keats, qui lui raconte une bien étrange histoire, à propos de créatures cauchemardesques (au nom incertain ; on retiendra de préférence celui, biblique, de « néphélims », même s’il n’apparaît que plus tard dans le roman dans la bouche de Byron, et si ces créatures ne manquent pas d’évoquer par ailleurs tant les vampires que les succubes) vivant dans l’ombre et qui l’auraient marqué à jamais, le désignant d’une certaine manière comme membre de leur « famille ». Mais ces créatures ne sont pas les seules à traquer Crawford, qui n’a guère le choix : il lui faut à nouveau fuir. Et il se sent bizarrement attiré par la Suisse…

 

Le thème vaguement complotiste des « néphélims » ne me botte de manière générale pas plus que ça... Mais je trouvais fort intéressante l’idée de Powers de les associer, dans la douleur, à la création littéraire – elles ont un goût prononcé pour les poètes, vous l’aurez compris, mais leurs assiduités sont fatales pour eux-mêmes comme pour leur entourage… Et c’était donc cela que j’attendais avant tout en entamant ma lecture de Le Poids de son regard.

 

Il est possible que ce thème soit traité plus abondamment et pertinemment par la suite, mais je ne me suis pas senti d’aller jusque-là, et ai abandonné à la page 180, parce que j’en avais marre d’attendre. En dépit de quelques jolies scènes d’horreur, j’ai en effet été très déçu par l’approche retenue par Tim Powers dans ce roman – mais la faute est entièrement mienne : je ne dis pas qu’il a eu tort, simplement que ça ne me parlait pas.

 

En effet, j’ai eu la fâcheuse surprise (façon de parler, c’est sans doute ma naïveté qui est en cause : les plus grands succès de Tim Powers, type Les Voies d’Anubis, même si je ne les ai pas lus, auraient dû me mettre sur la piste) de trouver en définitive dans ce livre dont j’attendais tant un mélange de roman d’aventure populaire (les nombreuses références à l’histoire de la littérature anglaise n'y changent rien, ça m’a paru être plus du verni qu’autre chose), qui m’a paru un peu chiant – ce qui est ballot, tout de même –, et d’une sorte de thriller ésotérique, qui m’a quant à lui paru fort convenu… Powers joue la carte des rebondissements à tout va – ce qui m’a vite saoulé, et, paradoxalement, ennuyé, là où tout semblait fait pour rendre la chose haletante – ainsi que d’une certaine confusion dans la perception qu’ont les protagonistes des événements – procédé qui aurait pu être intéressant, je n’ai rien contre l’ambiguïté, loin de là, mais ça m’a paru ici bien laborieux et m’a plus encore saoulé…

 

Aussi ai-je préféré abandonner à la page 180 : je m’ennuyais, je pestais même parfois un peu ; ce roman, surtout, ne correspondait décidément pas du tout à l’image que je m’en étais naïvement forgé… Aussi, encore une fois, je ne prétends pas qu’il est intrinsèquement mauvais ; mais il était bien trop éloigné de mes attentes indues pour me convaincre. Je ne m’y suis pas retrouvé, et il aurait été absurde de poursuivre dans ces conditions ; même si j’ai longtemps hésité avant de lâcher l’affaire, un peu curieux de voir en quoi ce roman était si bon, ainsi que des gens très bien l’avaient affirmé sans la moindre hésitation ; un peu honteux aussi de craquer pour une aussi mauvaise raison, sans doute… Mais il me paraissait déjà tirer à la ligne, et je ne me sentais vraiment pas de me taper encore près de 400 pages du même tonneau. Tant pis…

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"Eclipse Phase : Panopticon"

Publié le par Nébal

"Eclipse Phase : Panopticon"

Eclipse Phase : Panopticon. Volume 1 : Habitats, Surveillance, Uplifts, Posthuman Studios, 2011, 176 p.

 

Retour aux passionnants, mais un peu effrayants par leur densité, suppléments pour Eclipse Phase (en anglais, forcément, Black Book ne se bougeant guère pour traduire tout ça : Sunward n’est toujours pas sorti, bordel…). Et question densité, Panopticon se pose un peu là, c’est rien de le dire… Trois chapitres d’univers ultra-pointus avant de passer à un chapitre « technique » ultra-pointu aussi (et sans doute un peu trop, mais bon, ça, c’est pour ceux qui veulent, hein). Après avoir lu les excellents Sunward et Rimward, suppléments « géographiques » (le terme n’est certes pas très approprié…) assez « traditionnels » finalement, il m’a paru opportun d’enchaîner avec celui-ci. Parce que, contrairement à Gatecrashing (pour m’en tenir aux suppléments de background ; il y a eu aussi, depuis, plus tournés vers la technique, Transhuman et la synthèse un peu onéreuse mais probablement utile du Morph Recognition Guide ; sans compter quelques petits machins téléchargeables parfois fort intéressants, dont j’ai causé ici – manque encore Million Year Echo, qui n’a intégré que tout récemment ma pile à lire rôlistique), Panopticon me paraissait devoir être utile directement dans le cadre de ma campagne (premier épisode ici). Et ça s'est vite confirmé.

 

Mais d’une manière bien particulière, car ici on fait dans la théorie qui vole haut… Aussi, à regarder ce supplément de loin, on pourrait croire qu’il serait plus difficile à utiliser directement ; mais c’est une erreur, qui ne résiste pas à la lecture : à vrai dire, si les éléments contenus dans Panopticon (surtout ceux concernant la surveillance et les habitats ; les surévolués sont un cas particulier, donc d’application plus limitée, même si la question m’intéressait particulièrement dans la mesure où j’en ai un parmi mes joueurs) n’auraient bien entendu pas trouvé leur place dans le livre de base déjà fort volumineux et à même de coller une sacrée migraine à l’occasion, ils n’en sont pas moins indispensables à une appréhension correcte de cet univers si complexe, proche en apparence et pourtant fondamentalement et subtilement différent.

 

Panopticon (présenté comme un « volume 1 », je n’ai aucune idée de ce qui est à suivre) vient traiter de trois sujets hautement délicats, et a priori pas directement liés entre eux (même s’il y a bien quelques passerelles).

 

Le premier, qui vient conférer son titre à ce recueil, est donc la surveillance, avec son très intéressant corollaire la « sousveillance », qui vient répondre à la fameuse question : « Qui garde les gardiens ? » par : « Tout le monde, tout le temps. » La société d’Eclipse Phase – avec des nuances selon les groupes politiques, bien sûr, la question ne se pose certes pas de la même manière dans la Junte jovienne et à Extropia, par exemple… – est en effet largement définie comme un « panoptique volontaire ». Le premier réflexe du quidam de ce début du XXIe siècle, dont votre serviteur, est d’en déduire aussitôt un fantasme à la « Big Brother » ; et ça n’a pas manqué dans ma campagne, où un des joueurs avait beaucoup de mal à admettre que la surveillance soit aussi omniprésente, jusque dans une barge d’écumeurs… Je ne lui jette donc certes pas la pierre. Mais c’est que cette représentation est largement erronée. Panopticon, en mettant l’accent sur l’abandon délibéré de larges pans de notre notion (un peu archaïque, du coup ?) de « vie privée » (dont témoignent déjà assez les réseaux sociaux, ce n’est certes pas votre exhibitionniste de serviteur qui prétendra le contraire ; or les réseaux sont bien entendu d’une importance capitale dans Eclipse Phase) et de la masse étouffante d’informations disponibles rendant difficile et improbable (mais pas impossible) le suivi personnalisé à toute heure, nous confronte à ce qui devrait être une évidence, mais va largement à l’encontre de nos conceptions politiques, philosophiques et littéraires : la (possibilité de la) surveillance n’est pas elle-même un problème, tout dépend de ce que l’on en fait. Le cas de la Junte jovienne est à cet égard particulièrement intéressant : cette société autoritaire, qui nous renvoie plus directement que les autres à 1984, est en même temps probablement la seule à valoriser encore, en théorie tout du moins, la sacro-sainte vie privée, du fait d’un héritage ambigu entre libertariens et néo-conservateurs ; l’hypocrisie de la chose n’en est que plus flagrante… Bien sûr, ce panoptique ne vient pas sans poser de nombreux problèmes dans l’ensemble du système, du spam au voyeurisme, mais – et c’est là ce qui est particulièrement intéressant – il est intégré. Les joueurs d’Eclipse Phase sont ainsi appelés à remettre en cause une notion qui leur apparaît sans doute essentielle, tout simplement parce que sa perception même est fondamentalement différente dans la société transhumaine. Et c’est bien là une des choses qui me séduisent tant dans ce jeu : sa réflexion poussée (le chapitre est vraiment pointu, tant dans ses considérations les plus abstraites que dans celles qui trouvent immédiatement une application sur le terrain), qui amène le joueur à s’interroger en permanence tant sur le monde d’après la Chute que sur le nôtre. Comme la meilleure science-fiction, vous dis-je… Ces données très théoriques sont à mon sens ce qui fait vraiment la force de ce long chapitre ; mais il comprend aussi des éléments plus concrets, permettant de comprendre comment joue la surveillance (et du coup aussi la contre-surveillance…) en pratique, ce qui est vraiment indispensable. Et tout cela donne lieu à divers éléments « techniques » dans le dernier chapitre (mais ceux-ci, s’ils sont d’une utilité indéniable, n’en sont pas moins un peu rébarbatifs à la lecture, notamment les listes très pinailleuses de matériel de surveillance et de contre-surveillance).

 

Le deuxième sujet, s’il est sans doute celui qui m’attirait à vue de nez le moins (car on sort ici du domaine philosophique et notamment éthique pour se confronter plus directement à la technologie dans ce qu’elle a de plus quotidien), n’en est pas moins capital ; à vrai dire, il est même probablement indispensable. Il s’attarde en effet longuement et de manière à peu près exhaustive (autant que possible en tout cas) sur la question des habitats (notamment, mais pas uniquement, spatiaux), question là encore très complexe, et sans doute un peu trop rapidement expédiée dans le livre de base ; ce qui pouvait se comprendre, certes, mais m’en avait rendu l’appréhension quelque peu malaisée… Je me paumais dans les différents types d’habitats, à vrai dire, qui sont devenus beaucoup plus concrets pour moi à la lecture de ce long chapitre (même si je ne saurais prétendre pour autant être incollable sur les cylindres Hamilton, hein…). On est vraiment ici dans l’aspect le plus « hard science » d’Eclipse Phase, et en même temps le plus concret. Mais l’étude de la technologie du quotidien qui est ici déployée, si elle m’a moins passionné que les développements plus abstraits et, oui, philosophiques, des deux autres chapitres de Panopticon, n’en est pas moins fort intéressante. Et d’une utilité indéniable, donc. Là encore, le dernier chapitre contient des éléments techniques en rapport avec ce questionnement, des plus indispensables aux plus improbables (comme la possibilité pour un ego de s’envelopper dans un habitat, dès lors considéré comme un morphe…).

 

Dernier sujet traité, et le plus spécialisé donc, les surévolués (et par la même occasion les animaux intelligents). Je me dois ici de noter une chose qui est tout à l’honneur de ce supplément : plus encore que les précédents, il est vraiment remarquablement écrit (a fortiori pour un bouquin de jeu de rôle…), sous la forme de rapports divers présentant des points de vue variés. Mais ce chapitre diffère un peu, dans la mesure où il consiste presque intégralement en une unique conférence (un cours ?) donnée par un néo-dauphin ; et le résultat est encore plus appréciable à mes yeux. Quoi qu’il en soit, c’est ici l’occasion de se poser des questions éthiques extrêmement complexes sur ce qui définit la personnalité, la conscience, l'intelligence, la place des animaux, le rôle de l’homme à leur égard… Vraiment super bien foutu. Les considérations plus concrètes ne sont pas mises de côté pour autant, bien sûr ; mais ce sont vraiment les aspects philosophiques et politiques qui m’ont ici le plus séduit. Le dernier chapitre, consacré aux informations de jeu, contient quant à lui des éléments très intéressants, dont une palanquée de nouveaux morphes qui faisaient défaut dans le livre de base (notamment ceux des néo-cétacés, certes rares, mais ô combien intriguants...).

 

Panopticon n’est donc pas facile à aborder : complexe, pointu, faisant usage d’un vocabulaire (notamment scientifique et technologique) extrêmement précis… Mais, s’il donne de loin l’impression de voler haut, il se révèle à la lecture aussi passionnant qu’indispensable. Une vraie réussite, pour un jeu qui n’a décidément pas fini de me fasciner…

 

Mais l’intérêt de Panopticon dépasse en fait la seule pratique d’Eclipse Phase : il est à même d’intéresser tout amateur de science-fiction, qu’il s’agisse d’en adapter les développements dans le cadre d’un autre jeu, ou simplement de trouver matière à réflexion sur des sujets hautement complexes, à même de nous permettre d’envisager le monde d’un œil un peu différent. Et c’est pas si courant que ça, sans doute.

 

Prochaine étape, très probablement, et dans un genre à vue de nez très différent : Gatecrashing. Je vous tiens au jus…

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"Déraillé", de Terry Pratchett

Publié le par Nébal

"Déraillé", de Terry Pratchett

PRATCHETT (Terry), Déraillé, [Raising Steam], traduit de l’anglais par Patrick Couton, Nantes, L’Atalante, coll. La Dentelle du cygne, [2013] 2014, 474 p.

 

Je suis extrêmement têtu, mais je crois que ça s’est vu. Adonc, après le calvaire de Coup de tabac (je passe sur le consternant Le Monde merveilleux du caca…), je m’étais promis d’enchaîner rapidement sur le dernier roman des « Annales du Disque-Monde » à proprement parler paru à ce jour en français. Pourtant, on m’en avait dit bien du mal, de ce Déraillé ; d’aucuns avaient même laissé entendre qu’il serait pire encore que le précédent, et qu’il était bien temps de conclure à cette triste évidence : Terry Pratchett, ce n’est plus tout à fait ça, et les « Annales » ne méritent plus d’être lues…

 

Mais je restais curieux et, par rapport à Coup de tabac avec son Vimaire décidément de plus en plus insupportable, Déraillé me paraissait a priori plus enthousiasmant ; parce que c’était de toute évidence un roman faisant intervenir Moite von Lipwig, le dernier personnage récurrent créé par Pratchett, scandaleux margoulin qui offre un prétexte idéal pour traiter de la modernisation du Disque-Monde, avec options « révolution industrielle » et « capitalisme agressif » à la clef ; et j’aime plutôt cette optique, à mon sens la seule à avoir utilement renouvelé les « Annales » depuis un bail : Timbré est clairement à mes yeux le roman du Disque-Monde le plus intéressant (ou le moins mauvais…) paru ces dernières années (mais il est vrai que Monnayé n'était pas aussi convaincant...).

 

Et donc, cette fois, les trains. Le chemin de fer peut à bon droit faire figure de symbole de la révolution industrielle, et le Disque-Monde ne pouvait pas éternellement y couper, sans doute. Invention du génial (quand bien même rustique) ingénieur Richard Simnel, le premier à avoir véritablement maîtrisé la vapeur (sans doute parce que son papa avait été vaporisé au cours d’une expérience malheureuse), le chemin de fer ne tarde pas à séduire, et même à exercer une véritable fascination sur le quidam d’Ankh-Morpork (et au-delà). Le prototype appelé « Poutrelle-de-Fer », destiné à convaincre le richissime (et vulgaire) Henri Roi de placer son bon pognon dans le projet, suscite la curiosité de tous, des foules dévotes devant le progrès comme des puissants qui y voient un outil non négligeable (le patricien Vétérini en tête, bien sûr, même s’il se montre tout d’abord méfiant ; je note au passage que ce personnage que j’adorais me paraît de moins en moins intéressant au fil des romans, hélas : ici, ses colères m'ont même attristé…).

 

Curiosité, voire admiration, oui, pour beaucoup ; mais il y a aussi, inévitablement, ceux qui se montrent plus réservés, frileux, voire carrément hostiles, des simples technophobes (plus ou moins conscients) qui s’inquiètent des dangers supposés de la chose et des bouleversements économiques et sociaux qu’elle ne manquera pas de susciter, aux brutes ouvertement réactionnaires pour qui cette invention va nécessairement, en tant qu’innovation, contre tout ce qui est juste et bon. Au premier chef, ici, on trouve des Nains, plus précisément les grags, ou creuseurs, fondamentalistes autoproclamés gardiens de la nanitude authentique, déjà passablement énervés par des apports récents tels que le clac, et résolument opposés à l’impérialisme culturel d’Ankh-Morpork, ce creuset immonde où des Nains oublieux de leur être véritable en viennent à cohabiter et même des fois à lier amitié avec des Humains et même – horreur glauque – des Trolls, impérialisme concrétisé dans l’étrange affaire de la « bataille » (qui n’a pas eu lieu, en fait) de la Vallée de Koom. Or ces grags, sous l’impulsion du fanatique Ardent, en viennent à verser dans le terrorisme, détruisant des tours de clac et assassinant leurs opérateurs (de nombreux Gobelins dans le tas, que l’on retrouve à foison après Coup de tabac…), en attendant de pouvoir agir violemment contre le chemin de fer en développement rapide. Cela va même plus loin, au sein de la société naine, et le Petit Roi ouvertement progressiste a des soucis à se faire pour son Scone de pierre…

 

Et Moite von Lipwig, dans tout ça ? L’ex-escroc (qui à bien des égards en est toujours un) est chargé par Vétérini d’apporter tout son talent au projet de chemin de fer ; un talent qui passe énormément par l’entourloupe, pardon, la persuasion, et l’amène à voyager de part et d’autre et sans interruption pour convaincre les gens d’adhérer au projet du train, tandis qu’il cherche à en tirer le meilleur profit.

 

Au début, tout cela passe plutôt bien à mes yeux. La thématique m’intéressait, et je trouve que Pratchett l’emploie assez intelligemment. Il joue notamment très bien de la fascination exercée par le train (que celui qui ne l’a jamais ressentie parle maintenant, ou se taise à jamais !), et la question du fondamentalisme – que je n’ai pu m’empêcher de trouver d’une triste actualité, forcément… – est dans un premier temps remarquablement bien traitée. Quant aux personnages essentiels de cette première partie, à l’exception de Vétérini qui me déçoit de plus en plus donc, ils sont plutôt réussis, Moite von Lipwig et Richard Simnel en tête (mais même l’ennuyeux Henri Roi passe correctement). Certes, on est dans un roman « dernière manière » du Disque-Monde, et, pour dire les choses comme elles sont, on ne rit pas vraiment (et même, on ne compte pas les gags qui tombent tristement à plat) ; sous cet angle, on est donc bien loin des plus éclatantes réussites des « Annales », comme mon chouchou, Les Petits Dieux ; néanmoins, à l’instar de ce volume entre les volumes, Déraillé, sous ses dehors légers, se montre assez fin et intelligent. Aussi, à m’en tenir à, disons, la première moitié du roman, j’affirme que Déraillé est nettement meilleur (ou moins mauvais, mais j’en envie de positiver) que l’affligeant Coup de tabac.

 

Hélas, si ça commence plutôt bien, voire très bien, ça se poursuit mal… Notamment du fait de l’insistance de Pratchett à traiter du fondamentalisme des grags : ce qui passe très bien au début en vient assez rapidement à lasser, et l’on ne peut s’empêcher de regretter que l’auteur (assisté) en vienne ainsi à privilégier ce seul aspect du problème, qui plus est d’une manière guère convaincante. La fin du roman est en effet consacrée à un voyage en train qui se veut épique du fait des attentats des terroristes nains, mais suscite bien vite un ennui mortel : non seulement Vimaire le Parfait revient au premier plan, et je le trouve plus casse-couilles et creux que jamais, mais l’action se traîne dans un tirage à la ligne fort pénible, qui passe notamment par des séquences hors-champ parfaitement inutiles, alors que ce qui devrait en définitive constituer le plus important du propos est expédié à toute vitesse dans une conclusion bâclée. Certes, j’imagine que Pratchett s’est bien amusé avec sa baston westerneuse sur les toits du train, mais le lecteur, lui, s’emmerde, et regrette que les promesses de l’intéressant début ne soient pas tenues… Et j’ajouterais que la pelletée de bons sentiments qui accompagne tout cela me les brise un peu, à force, moi qui suis pourtant un libéral-progressiste bon teint.

 

Au final, Déraillé, s’il n’est à mon sens pas aussi mauvais que Coup de tabac (ouf), déçoit : ses premières pages assez franchement intéressantes (même si l’on ne rit pas vraiment) se voient ainsi compensées par des développements d’autant plus laborieux qu’ils sont clairement artificiels. Déraillé aurait pu constituer un chouette apport au Disque-Monde, mais, en l’état, sans être à proprement parler mauvais, il est tout de même au mieux médiocre. Pas dit que je continue à lire les « Annales », moi…

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"Lovecraft Studies", no. 36

Publié le par Nébal

"Lovecraft Studies", no. 36

Lovecraft Studies, no. 36, West Warwick, Necronomicon Press, Spring 1997, 40 p.

 

Lovecraft Studies, suite. N’ayant pas trouvé le trente-cinquième numéro (ou, plus exactement, ne l’ayant pas trouvé à un prix décent…), j’enchaîne directement avec le trente-sixième.

 

On commence avec Paul Montelone, qui poursuit plus que jamais sa lecture schopenhauerienne de Lovecraft dans « "The White Ship" : A Schopenhauerian Odyssey ». « Le Bateau blanc » est un des récits dits « des Contrées du Rêve », où l’influence de Lord Dunsany se fait particulièrement sentir. C’est aussi, au-delà de son seul caractère onirique très prononcé cette fois, clairement une allégorie. Aussi, l’idée de l’interpréter à l’aune des conceptions philosophiques de l’auteur, et éventuellement, donc, de sa lecture de Schopenhauer, n’a-t-elle rien de saugrenu. Mais, dans cet article, Paul Montelone retombe quelque peu dans les travers de sa communication sur « Ex Oblivione » dans la trente-troisième livraison du fanzine : beaucoup de blabla, et surtout beaucoup de paraphrase… Et on y retrouve à vrai dire aussi, en sens inverse, quelques argumentations faiblement étayées comme dans son article sur « Je suis d’ailleurs » dans le n° 34. Du coup, ça n’est guère convaincant dans l’ensemble… Mais la nouvelle est décortiquée, c’est rien de le dire. Et on en retiendra malgré tout quelques idées intéressantes, notamment celle des deux bateaux dans la conclusion (une évidence, peut-être, mais ma lecture de la nouvelle remonte un peu, et j’avoue ne pas l’avoir envisagée sous cet angle).

 

Richard Ward (un cousin, sans doute) livre ensuite « In Search of the Dread Ancestor : M.R. James’ "Count Magnus" and Lovecraft’s The Case of Charles Dexter Ward ». Il s’agit plus d’une comparaison des deux textes que d’une argumentation solide en faveur de l’influence directe du premier sur le second. Hélas, n’ayant pas lu la nouvelle de M.R. James (n’en ayant à vrai dire toujours pas lu une seule, il faudra y remédier un de ces jours, tout de même…), je ne peux guère juger de la pertinence de ce qui est avancé ici (même s’il y a bien un point commun essentiel dans la trame générale, sans doute). Au-delà, on peut effectivement s’interroger sur les reprises conscientes ou inconscientes par Lovecraft de thèmes développés par d’autres auteurs, mais Richard Ward ne s'avance pas trop dans cette approche dans son bref article (par ailleurs quelque peu pollué par des choses inutiles, trouvé-je, ainsi dans ses – heureusement très courtes – allusions à l’occultisme contemporain, bien après la mort des deux auteurs…).

 

L’article suivant est de loin celui qui m’a le plus intéressé… et c’est le plus « factuel », ce qui en dit long, j’imagine, sur mes attentes. Chris Powell, dans « The Revised Adolphe Danziger de Castro », s’intéresse donc au cas d’un médiocre scribouillard « révisé » par Lovecraft, et probablement celui qui l’a le plus énervé à en juger par sa correspondance pour le moins fielleuse. Je ne savais pas que ledit Adolphe Danziger (il deviendra officiellement Adolphe Danziger de Castro en 1921) avait été un proche d’Ambrose Bierce, et encore moins, donc, qu’il avait participé à l’élaboration de Le Moine et la fille du bourreau (qui traine dans ma bibliothèque), le plus long récit de l’auteur du Dictionnaire du Diable… et qui s’avère être un plagiat (et avait déjà suscité une querelle entre les deux hommes quant à la part exacte de la contribution de Danziger). L’article s’intéresse en effet à l’ensemble de la pathétique « carrière » littéraire du tâcheron, pas seulement à ses rapports pour le moins tendus avec Lovecraft, et c’est très intéressant. Et assez triste, finalement : le bonhomme a pas mal écrit, est sans cesse revenu sur ses premiers textes publiés en les soumettant plusieurs fois à révision, et est mort presque centenaire dans l’indifférence générale, ne laissant guère que le portrait d’un raté ; on ne se souviendra de lui que pour avoir été « révisé » par Bierce et Lovecraft, écrivains autrement plus compétents, et qu’il a largement escroqués…

 

Je n’ai pas lu intégralement l’article suivant, j’ai rapidement lâché l’affaire. « Lovecraft and Keats Confront the "Awful Rainbow" (part II) » (je suppose que la première partie se trouvait dans le n° 35) est en effet signé Robert H. Waugh, qui m’avait tant énervé dans son article du n° 34. Il se penche ici de nouveau (en principe tout du moins…) sur « Je suis d’ailleurs » et sur l’influence éventuelle du poème de Keats The Eve of St. Agnes (que je n’ai bien évidemment pas lu, béotien de moi). Mais ça vole haut, et ça s’éloigne bien vite de ces deux références, pour citer abondamment (et inévitablement) tant Shakespeare que Poe, mais aussi Newton évoquant l’arc-en-ciel... Je maintiens, pour les quelques pages que j’en ai lu avant de baisser les bras, mon jugement antérieur : cette analyse littéraire ultra-érudite est pédante bien avant d’être pertinente (si tant est qu’elle le soit). Pas ma came, mais alors vraiment pas du tout.

 

Le numéro se conclut sur une curiosité amusante (sans autre intérêt, à vrai dire) : « A Talk With H.P. Lovecraft », article signé Howard Wolf, a été publié (sans ce titre) pour la première fois dans l’Akron Beacon Journal en 1927 ; cette évocation élogieuse d’une rencontre avec le Maître de Providence et de la découverte émerveillée de quelques-uns de ses textes (première manière) dans Weird Tales est probablement le premier article traitant de Lovecraft et de son œuvre en dehors du « journalisme amateur » et de la presse spécialisée…

 

Un numéro inégal, donc, mais qui se lit assez bien dans l’ensemble (si l’on excepte le machin de Robert H. Waugh), voire très bien (Chris Powell). Pas mal, donc. Suite au prochain numéro…

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"Rêves cruels", de Rhoda Broughton

Publié le par Nébal

"Rêves cruels", de Rhoda Broughton

BROUGHTON (Rhoda), Rêves cruels, traduit de l’anglais par Patrick Reumaux, illustrations de Frédéric Bézian, Talence, L’Arbre vengeur, [1872, 1881, 1885] 2014, 124 p.

 

Il m’arrive parfois (sans déconner ?) d’acheter des livres sur un coup de tête, mu par la seule curiosité, ce qui peut susciter de fort belles découvertes comme de bien tristes déconvenues. C’est sur un coup de tête, ainsi, que j’ai fait l’acquisition de ce tout petit volume (assez onéreux, 11 € pour 120 pages…) comprenant trois nouvelles lorgnant sur le fantastique de Rhoda Broughton, auteur semble-t-il fort important outre-Manche, et qui y avait connu le succès en son temps, mais dont je n’avais jamais entendu parler.

 

L’idée de ces Rêves cruels (oui, Rêves cruels, et non pas Contes cruels, fâcheux lapsus de la page de garde… et ce n’est hélas pas le seul élément qui me fait douter de la relecture de ce recueil, mais on aura l’occasion d’y revenir) me paraissait intéressante : s'interroger sur les rêves les plus perfides et horribles – des rêves prémonitoires notamment – dans le cadre délicieusement cul-pincé et hypocrite de la bonne société victorienne, c’était un programme plutôt alléchant, non ? Alors, après quelques hésitations bien vite balayées, je me suis procuré la chose, et n’ai pas tardé à la lire.

 

Le contrat est respecté, sans doute. Dans ces trois nouvelles inédites en français (« Mrs Smith de Longmains », qui occupe à elle seule la moitié du recueil et c'est tant mieux, « Voyons, c’était un rêve ! » et « Ce que cela signifiait »), Rhoda Broughton nous plonge dans les tourments de ladies malmenées par leurs visions nocturnes, d’horribles assassinats dans les deux premiers textes (le troisième ne joue pas vraiment sur le prémonitoire), et qui ne savent pas comment y réagir… a fortiori quand la crainte de passer pour ridicules s’immisce dans la partie, ce qui est sans doute l’essentiel dans le cadre feutré de l’aristocratie et de la grande bourgeoisie britanniques (et ce qui, autant le dire de suite, fournit les considérations les plus intéressantes de ces récits). La narration à la première personne, dans les trois cas (et le plus souvent au présent, mais j’y reviendrai), renforce ce sentiment d’immersion dans la psyché torturée de nos rêveuses désemparées.

 

Cela dit, ce recueil souffre vaguement des limitations imposées par son thème même. Il n’y a en effet probablement pas trente-six solutions quand un récit tourne autour d’un rêve prémonitoire (attention, je vais probablement SPOILER, là) : certes, il y a toujours la possibilité de s’en moquer et de ne rien faire, mais cette inaction ne serait sans doute guère propice au divertissement recherché par l’auteur ; il y a alors l’utilisation du thème de Cassandre, qui joue probablement dans « Voyons, c’était un rêve ! » (même si c’est sans doute plus vicieux ici : à certains égards, c’est en effet l’action préventive de la narratrice qui conduit au drame…) ; et, au-delà de ce versant « fataliste », il y a enfin l’éventualité que l’intervention porte ses fruits, et permette d’échapper au destin (ce qu’illustre « Mrs Smith de Longmains »). Le ton de la nouvelle laissant à chaque fois pas mal supposer l’approche qui est retenue, on n’est guère surpris en définitive, et, par voie de conséquence, on ne frissonne guère… La troisième nouvelle n’est au fond guère plus surprenante, même si elle œuvre par tours et détours intrigants… qui peuvent cela dit donner l’impression que l’auteur, bavarde, fait un peu trop durer le plaisir pour qu’il soit bien honnête.

 

Reste, dès lors, la peinture de cette bonne société so British confrontée à l’étrange et l’incompréhensible. C’est indubitablement le point fort de ce recueil, même si j’en attendais sans doute davantage. « Mrs Smith de Longmains » est à cet égard la nouvelle la plus réussie : la relation de l’énergique narratrice à ses trois (dindes de) filles est assez amusante, et, dans un registre plus subtil, il en va de même de sa gêne face à la lady destinée à périr (ou pas) aux mains d’un mystérieux assassin, notre héroïne ne se sentant pas de lui dire au juste ce qui la préoccupe. On peut éventuellement sourire, dans « Voyons, c’était un rêve ! », des saloperies déversées par les personnages à propos des prolos irlandais perfides et rusés qui les environnent (et j’avoue que le tableau de cet ouvrier qui massacre du propriétaire à la faucille m’a également amusé, mais bon, c’est moi, hein). « Ce que cela signifiait » ne joue par contre pas du tout sur ce tableau, y préférant la seule introspection déconcertée, et m’a paru du coup plus faible.

 

Tout cela se lit, mais sans grand enthousiasme à vrai dire (même si la première nouvelle passe mieux, donc, et est heureusement la plus longue). C’est sympathique mais, si j’ose dire, il n’y a pas de quoi s’en relever la nuit…

 

Ce qui ne serait sans doute pas en soi rédhibitoire… n’était l’agacement que j’ai ressenti au fil des pages de ce petit volume qui justifie mal son prix. En effet, j’ai plus d’une fois tiqué devant le style, et redoute que cela vienne pour partie de la traduction, et sans doute plus encore de la relecture, ou peut-être de son absence. La ponctuation est régulièrement malmenée, ce qui n’est sans doute pas dramatique, certes (mais je suis un peu un nazi de la virgule, c’est vrai). Plus gênant, le choix d’une narration au présent me paraît problématique : cela sonne étrangement en français dans ces circonstances ; j’imagine qu’il s’agit là de se montrer fidèle au texte original, ce qui est bien légitime… mais ça n’en est pas moins assez franchement perturbant à l’occasion, a fortiori quand d’autres temps se joignent à la partie : la concordance m’a paru quelque peu malmenée à l’occasion, ce qui m’a parfois fait grincer des dents (même si je n’ai pas d’exemple à vous fournir, c’est un sentiment général ; cela vaut surtout pour le deuxième récit, par contre). Et j’ai encore davantage grimacé devant certaines ruptures de ton pour le moins incongrues (surtout dans la deuxième nouvelle là encore, qui est vraiment mal passée sous cet angle) ; sans doute Rhoda Broughton en jouait-elle dans le texte original, je ne prétends pas le contraire, mais j’ai l’impression que le traducteur n’a pas forcément rendu au mieux ces décalages : le résultat m’a paru en tout cas guère convaincant dans ses tentatives maladroites de rendre la familiarité de ces langues de vipère de la haute, transformées en quidams à l’élocution hachée. Si le fond de ces trois récits est honnête, ils m’ont vraiment paru pécher sur le plan formel…

 

En somme, tout ceci est donc hautement dispensable. Pas inintéressant, mais certainement pas transcendant. Quant au manque d’application qui me paraît caractériser cette édition française (je peux me tromper, hein…), il est vraiment regrettable, et m’incite à vous déconseiller en définitive cette brève lecture, qui n’a certes pas constitué la belle découverte que j’en attendais ; petite déconvenue, donc…

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"Le Brig "Le Terreur", suivi de La Lutte à venir", de Ferdynand Ossendowski

Publié le par Nébal

"Le Brig "Le Terreur", suivi de La Lutte à venir", de Ferdynand Ossendowski

OSSENDOWSKI (Ferdynand), Le Brig « Le Terreur », suivi de La Lutte à venir, traduit [du russe] et préfacé par Viktoriya & Patrice Lajoye, [s.l.], Lingva, coll. « Classiques populaires », 2015, 123 p.

 

Viktoriya et Patrice Lajoye militent depuis quelques années déjà pour faire connaître en France la science-fiction (au sens large) russe (au sens large aussi) : au-delà du blog Russkaya Fantastika (aujourd’hui arrêté, mais qui avait déjà donné lieu à publication), on leur doit ainsi les chouettes anthologies Dimension URSS et Dimension Russie chez Rivière Blanche, par exemple, ou, dans la foulée, le très recommandable La Loi des mages de Henry Lion Oldie chez Mnémos, et la dame Viktoriya a en outre travaillé, chez Denoël « Lunes d’encre », sur la reprise des romans des frères Strougatski, dont l’indispensable Stalker. Leurs activités vont cependant bien au-delà, y compris sur le strict plan éditorial, comme en témoigne par exemple Ilya Mouromets et autres héros de la Russie ancienne, chez Anacharsis.

 

Et ils ont souhaité voler de leurs propres ailes. C’est ainsi qu’ils ont fondé tout récemment leur propre structure, Lingva, qui est pour partie une petite maison d’édition, dont les publications dépassent le seul champ de la science-fiction russe, même si c’est bien ce qui va nous retenir aujourd’hui. Les quelques titres de la collection « Classiques populaires » à ce jour avaient suscité ma curiosité, mais je n’avais pas franchi le pas ; Patrice Lajoye himself m’ayant proposé un service de presse (horreur glauque ! Corruption !) de ce petit volume de Ferdynand Ossendowski (auteur polonais d’origine, mais ici de langue russe), et ledit volume, qui vient tout juste de paraître, traitant en outre pour partie d’exploration arctique (joie, joie ! Notons cependant que le brig Le Terreur dont il est ici question, même si son nom n’a sans doute pas été choisi au hasard, n’est pas pour autant le navire de l’expédition Franklin, qui a entraîné tant de littérature, dont le très chouette Terreur de – ce connard mais talentueux de – Dan Simmons), j’ai sauté sur l’occasion (et je dois confesser ici que, sans cela, je ne l’aurais probablement pas lu… pour une bête raison financière : franchement, 20,50 € pour ces quelques 120 pages, c’est indéniablement beaucoup, mais alors beaucoup trop cher…).

 

Il me faut bien mentionner ici, désolé, que cette publication souffre encore d’un certain « amateurisme »… La mise en page est moche, ce qui n’est pas dramatique certes, mais le texte souffre en outre de quelques coquilles malvenues, et, plus gênant, d’incontestables fautes de français à l’occasion (hélas récurrentes pour certaines, ce qui pique d’autant plus les yeux : le truc avec la mer, là, c’est un « golfe », bon sang, pas un « golf »…), et la traduction n’est sans doute pas toujours de la plus grande élégance. Quant à la préface, si elle a le bon goût de présenter de manière très complète et intéressante l’auteur, son positionnement philosophique et politique et les conditions de rédaction et de publication de ces deux nouvelles longtemps sombrées dans l’oubli, elle a peut-être aussi le mauvais goût de raconter un peu trop ce qui s’y passe (j’aurais donc plutôt tendance à en déconseiller la lecture préalable ; cela dit, dans le cadre de ce compte rendu, je vais bien être obligé de lâcher moi aussi quelques morceaux…).

 

Mais passons (enfin ?) aux textes, deux nouvelles de proto-science-fiction datant des années 1913-1914. « Le Brig "Le Terreur" » est donc pour l’essentiel un récit polaire (miam !), en dépit de son introduction déconcertante sur un étrange phénomène lunaire. On y trouve un très beau spécimen de savant fou (mais alors vraiment fou), mégalomane nihiliste – que les Lajoye placent dans la filiation du capitaine Nemo – qui entend bien détruire l’humanité à l’aide d’un champignon miracle à même de susciter une terrifiante apocalypse écologique, pour partie parce que la femme dont il est éperdument amoureux ne l’aime pas en retour (alors qu’il a fait l’effort de l’enlever, comme de juste – salope !). Face à ce « mauvais » savant, on trouve quelques « bons » savants, qui entendent bien l’empêcher de poursuivre plus avant ses conneries. Le récit, dès lors, en dépit de ce substrat de science-fiction assez intéressant (et pas si convenu que ça, promis), consiste essentiellement en la traque du brig Le Terreur par le Griffon (dont le capitaine est un gros malade lui aussi), et, sous cet angle, il m’a paru nettement moins intéressant – même si le cadre arctique est chouette. C’est à vrai dire le problème essentiel de cette nouvelle, et qu’on retrouve aussi dans la suivante : les idées fusent, souvent bonnes, et qui débouchent parfois sur des tableaux authentiquement fascinants (j’assume parfaitement le terme), mais de tout cela émane aussi un fâcheux parfum d’inachevé, j’aurais même envie de dire de « brouillon » ; la trame, expédiée et confuse, aurait sans doute pu donner matière à un court roman tout à fait passionnant, mais, en l’état, on ressent comme un manque, une frustration… C’est d’autant plus regrettable que le début de la nouvelle est à mes yeux une franche réussite : l’intrigue est amenée petit à petit avec un incontestable brio narratif et un sens du mystère tout à l’honneur de l’auteur ; mais la suite est, osons le mot, bâclée : on a vraiment le sentiment d’un texte écrit au fil de la plume, sans idée précise de la destination…

 

J’ai eu hélas le même sentiment – et même probablement encore plus prononcé – en ce qui concerne « La Lutte à venir », nouvelle (évidemment très politique) d’anticipation cette fois (« cent ans après l’exécution de la dernière suffragette »…), assez clairement dans la filiation de H.G. Wells (avec des vrais morceaux d’Elois et de Morlocks en devenir). On y retrouve le thème des « bons » et des « mauvais » savants, mais avec plus de nuances, grâce à la figure chouettement ambiguë de l’ingénieur anglais James Brighton. La Terre (pour partie ravagée, l’Asie ayant été transformée en un désert… par un champignon, bis) est aux mains de trusts scientifico-industriels qui ont réduit en esclavage les prolétaires, condamnés à travailler dans des souterrains glauques où ils mettent sempiternellement leur vie en danger ; mais il est des savants – qui se trouvent être russes – qui entendent bien lutter contre cette oppression capitaliste, et user de la science pour faire le bonheur de tous… Là encore, si la base tient peu ou prou du lieu commun, même pour l’époque (immédiatement pré-bolchévique ; notons que Ferdynand Ossendowski, s’il rejoindra plus tard l’armée blanche et sera proscrit par le régime soviétique, a alors participé aux événements révolutionnaires de 1905, ce qui lui a valu bien des soucis…), l’auteur fait néanmoins preuve d’un réel talent pour susciter des images fortes et introduire de très chouettes idées. Le tout début de la nouvelle me paraît ainsi vraiment remarquable : l’exécution publique de la dernière suffragette est joliment horrible, et développe une intéressante thématique féministe… dont l’auteur, hélas, ne fait pas grand-chose après coup. Si la nouvelle est parfois visionnaire, et contient de très impressionnants tableaux, elle se perd néanmoins assez vite dans une triste confusion pleine de raccourcis qui donne encore plus que la précédente une triste impression d’inachevé : la fin est salement expédiée, enchaînant les événements à toute vitesse sans grand souci de cohérence et de construction, et débouche sur une conclusion utopique parfaitement niaise. Dommage…

 

Bilan pour le moins mitigé, donc : dans les deux nouvelles, on trouve des scènes remarquables et de belles idées de science-fiction parfois étonnamment visionnaires ; hélas, dans les deux cas, si ça commence bien voire très bien, Ferdynand Ossendowski ne sait de toute évidence pas poursuivre et conclure, et ses textes, brouillons, se révèlent plus frustrants qu’autre chose. Rien d’étonnant dès lors si ces nouvelles, malgré de beaux moments, sont tombées dans l’oubli et n’ont été redécouvertes que récemment par pure érudition science-fictive : elles ne sont tout simplement pas finies…

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