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Pub copinage : "Chants du cauchemar et de la nuit", de Thomas Ligotti

Publié le par Nébal

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LIGOTTI (Thomas), Chants du cauchemar et de la nuit, nouvelles choisies, présentées et traduites de l'anglais (Etats-Unis) par Anne-Sylvie Homassel, Evry, Dystopia Workshop, 2014, 240 p.

 

Hop.

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"Wilderness", de Lance Weller

Publié le par Nébal

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WELLER (Lance), Wilderness, [Wilderness], traduit de l’américain par François Happe, Paris, Gallmeister, coll. Totem, [2012-2013] 2014, 405 p.

 

On prend les mêmes et on recommence ? Après l’excellente surprise que fut Animaux solitaires, je reviens chez (les décidément très recommandables éditions) Gallmeister pour un autre premier roman qui se déroule (en partie seulement, certes, j’y reviens) tout au nord-ouest des États-Unis et qui, sans être tout à fait un western au sens strict, en conjugue néanmoins certains aspects en les mêlant au nature writing le plus délicat, pour un résultat particulièrement fort. Importance de la violence, là aussi, qui fait particulièrement mal... Mais là s’arrêtent cependant les ressemblances, et le roman de Lance Weller a sans doute quelque chose de plus émouvant, voire bouleversant, que celui, désespéré et brut, de Bruce Holbert. Toujours est-il que ce premier opus me faisait sacrément de l’œil (et cette fois, je me suis jeté dessus dès sa sortie sans qu’on ait besoin de me le mettre entre les mains)… Il était donc bien temps que je m’y mette. Et, autant le dire de suite, même si ça se devinait sans doute à la présentation succincte que je viens d’en faire, je n’ai pas été déçu.

 

Wilderness– le nom d’une forêt où a eu lieu une terrible (forcément) bataille de la guerre de Sécession, mais l’auteur joue sans doute aussi sur le sens de « sauvagerie » – apparaît vite comme un roman très ambitieux. Non content d’accorder une grande importance au style, irréprochable et qui saisit rapidement le lecteur, béat d’admiration devant la précision des descriptions naturalistes avant même de se prendre, de manière tout aussi remarquable, la violence des homme en pleine face, Lance Weller compose ici une odyssée temporelle sur la mémoire, faite d’annonces et de retours à la structuration parfaite (on a pu parler à bon droit de « roman initiatique à rebours »), et dessinant en outre une fable morale et, osons le vilain terme, philosophique qui développe avec brio et une parfaite cohésion plusieurs thématiques redoutables – notamment la mémoire, donc, la violence (en particulier raciste) et la solidarité (notamment au-delà des limitations « imposées » par la couleur de la peau, en contrepoint subtil – si, j'y reviens – de la thématique précédente).

 

Le roman commence ainsi – étrangement ? – en 1965, dans une maison de retraite américaine, où une vieille femme d’origine chinoise, aveugle depuis fort longtemps et mélancolique comme de juste, se souvient. Elle se souvient de celui qu’elle appelle son deuxième père, même s’il ne l’a été que pendant deux jours (mais deux jours déterminants : il lui a sauvé la vie). Un Blanc, là où son premier père était chinois, et son troisième et dernier père un Noir qui a épousé une Blanche. Elle se souvient, donc, de ce vieil homme, qui, en ce temps si court, lui a enseigné comment apprécier la nature malgré ses yeux morts ; un homme qui, tel un invité de Michel Drucker (pardon, j’ai craqué), aimait particulièrement les chiens…

 

Nous passons alors en 1899. Ce deuxième père, le vieux Abel Truman, vit seul avec son chien (eh) dans une minuscule cabane au bord de la mer, tout au nord-ouest des États-Unis (mais on apprend vite qu’il a beaucoup bourlingué, notamment dans le Sud – j’y reviens, oui, encore – quand bien même il était originaire de New York). Abel y mène une vie monotone, faite de rituels sans cesse reconduits et d’harmonie avec la nature sauvage. Pourtant, Abel souffre – et pas seulement de son bras, estropié il y a fort longtemps. Il souffre, parce qu’il se souvient des atrocités vécues lors de la guerre de Sécession – où il s’est battu dans le camp sudiste, simplement parce qu’il se trouvait en Caroline du Nord quand le conflit a débuté –, et notamment du cauchemar que fut la bataille de la Wilderness. Abel, confronté à cette mémoire qui ne le lâche pas, décide un peu sur un coup de tête de quitter son ermitage au bout du monde pour voyager de nouveau à travers les États-Unis. Au cours de son périple, de sa fuite désespérée, nous le verrons croiser la route de plusieurs personnes singulières… et notamment celle de deux enfoirés de première, le nabot Willis et son comparse, un Indien haïda, brutes épaisses qui vagabondent de ci de là en organisant des combats de chiens, et volent le compagnon de notre vieux soldat.

 

Et du coup, fort logiquement, un chapitre sur deux, nous remontons encore dans le passé, jusqu’en 1864, en pleine guerre civile ; plus précisément, nous revivons avec Abel la terrible bataille de la Wilderness, celle où il a été si gravement blessé, et au cours de laquelle bon nombre de ses camarades sont morts (ainsi le jeune David Abernathy, et le plus jeune encore Ned, ce simplet dont la fin est insupportable et traumatise durablement le lecteur, qui se retrouve dans la peau d’Abel confronté à l’horreur la plus pure – l’auteur ne lésinant pas de manière générale sur le gore, rendu plus éprouvant encore ici par la finesse des sentiments : les larmes se mêlent au sang pour un résultat inoubliable). Tout tourne autour de la bataille : sa préparation, l’affrontement en lui-même, d’une violence stupéfiante, et la difficile survie une fois que les fusils se sont tus – grâce à Hypatia, jeune Noire qui intervient pour une scène bouleversante de pathos bien employé, qui aurait tout pour être ridicule mais émeut le lecteur aux larmes. Et ce jusqu’à ce que le Nord l’emporte, et un peu au-delà, avec l’assassinat de Lincoln.

 

Le choix du cadre de la guerre de Sécession n’est en rien innocent. La guerre civile, bien sûr, est une occasion de choix pour dresser un portrait impitoyable de l’homme dans ce qu’il peut avoir de plus sauvage, de manière absurde au possible : la violence, encore une fois, est un thème fondamental de Wilderness. Mais Lance Weller joue en outre un jeu dangereux, qui aurait sans doute été fatal à un auteur moins adroit et réfléchi que lui, en revenant à la racine la plus emblématique du conflit (à laquelle on ne saurait pour autant le réduire), avec, derrière la question de l’esclavage, celle du racisme, ou peut-être, plus exactement, de la coexistence entre les races. Le vieux Abel, amené malgré son uniforme encore récent à affirmer son soutien à Lincoln quand celui-ci est abattu par un fanatique de son ancien camp – qu’il n’a intégré après tout que par le plus grand et le plus absurde des hasards, lui le New-Yorkais d’origine – croise ainsi, en 1864 comme en 1899, des Blancs, des Noirs – esclaves ou émancipés –, des Indiens et des Chinois. Cette multiplication des rencontres « colorées » aurait pu être très dangereuse, risquant de verser dans l’arc-en-ciel dégoulinant de bons sentiments. Mais la violence et la solidarité se contrebalancent sans cesse en un équilibre digne du plus adroit des funambules, qui évite à Wilderness de sombrer dans les clichés (en dépit de son utilisation presque caricaturale de la guerre de Sécession) et la guimauve qu’un autre que votre serviteur qualifierait sans doute de « politiquement correcte ». Loin de là, Lance Weller dessine des personnages d’une profonde humanité qui ne peut que saisir le lecteur. La violence insoutenable – et, bizarrement, la violence verbale choque presque autant que la violence physique, pourtant frontale tout au long du roman, qui accumule les atrocités les plus barbares – révulse comme de juste ; mais la solidarité entre les races dont Wilderness est émaillé d’exemples (notamment au travers des soins reçus par Abel, en 1864 par la Noire Hypatia, en 1899 par des Indiens et par le couple Makers – tandis qu’il soigne de son côté la jeune Chinoise que l’on a d’abord vu vieille en 1965) rend une étrange note d’espoir dans un monde que l’on aurait pu croire désespéré. L’Haïda au fusil, en un contrepoint que l’on pourrait à première vue croire caricatural, confirme cependant que la méchanceté n’est pas l’apanage des Blancs dominants – il sonne cependant authentique. Et Abel dans tout ça ? Abel vit dans ses souvenirs éprouvants, et, en définitive, il ne sait pas vraiment où il se situe – d’autant que ses paroles dépassent souvent sa pensée, et qu’il peut lui aussi sombrer (inconsciemment sans doute, ce qui n’en est que plus terrible) dans une forme de violence verbale qui, en le rendant moins sympathique que ce que l’on pourrait croire, lui confère le statut d’humain, si ambigu et si difficile à rendre ; mais Lance Weller y parvient parfaitement.

 

 Wilderness, d’une richesse et d’une ambition rares, a fortiori pour un premier roman, est ainsi presque en permanence sur la corde raide. Il suffirait d’un rien pour que le roman bascule dans le pénible, que ce soit à cause d’une certaine tendance à l’exploitation dans son traitement de la violence, ou au contraire en raison du risque toujours présent de faire dans une naïveté insupportable, dans une candeur lourde de pathos et d’artifices d’un humanisme sirupeux. Mais non : parce que Lance Weller, dès ce premier opus, se montre si adroit et si authentique, tant dans son traitement de la violence que dans celui de l’entraide, il parvient à faire de Wilderness un livre remarquable de justesse et d’intelligence – dans tous les sens du terme. Sans aller jusqu’à parler de chef-d’œuvre (encore que, au sens strict qui évoque le lancement brillant dans une carrière, il y aurait de quoi), on lui reconnaîtra donc d’avoir composé un ouvrage beau et fort comme peu le sont. Une découverte plus que convaincante, et assurément un auteur à suivre.

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"Contes de l'entre-deux", de Pascal Malosse

Publié le par Nébal

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MALOSSE (Pascal), Contes de l'entre-deux, Noisy le Sec, Malpertuis, coll. Absinthes, éthers, opiums, 2014, 119 p.

 

Les Contes de l'entre-deux sont la première publication du jeune (puisque plus jeune que moi, ce qui est absolument scandaleux) Pascal Malosse. Le monsieur est d'origine belge, mais a pas mal écumé l'Europe centrale, ce qui imprègne ses textes. Avec ce (très) court recueil de nouvelles (assez courtes elles aussi), l'auteur fait dans l'étrange, oscillant entre fantastique et surréalisme, avec une très légère touche de science-fiction de temps en temps, et en tout cas un goût prononcé pour l'absurde ; j'aurais même envie de dire que tout cela, à l'occasion, sent un peu son Kafka, du moins dans l'intention : en pratique, c'est un peu différent...

 

Il est fort probable que je n'aurais jamais entendu parler de la chose si son éditeur ne me l'avait pas gentiment mise dans les mains. Mais, dès lors, j'étais assez curieux, dois-je dire. Vient maintenant la rude tâche d'en causer, d'autant plus rude que je ne vais pas avoir beaucoup de bien à en dire, même si... Bon : en étant gentil, à la lecture de ces Contes de l'entre-deux, on pourrait qualifier l'auteur de prometteur ; mais cela implique aussi qu'il n'a encore accompli aucune promesse... Essayons de voir en quoi.

 

 

Et commençons par dire que le recueil s'ouvre sur ce qui pourrait être une erreur fatale, avec « Le Réveil », nouvelle tout simplement calamiteuse, de très loin la pire de cette compilation. Jamais un truc pareil n'aurait dû être publié, à mon sens ; encore moins, du coup, en tête d'ouvrage : le premier contact est ainsi franchement désastreux (alors lui offrir en plus la couverture, ça tient presque du gag...). Cette « histoire » très décousue est rédigée dans un « style » abominable, il n'y a pas d'autres mots. L'auteur est jeune, je l'ai déjà dit ; mais je ne peux m'empêcher de penser (peut-être un peu gratuitement, mais tant pis), que cette atrocité est la plus vieille du recueil, et de loin, sans doute rédigée alors que Pascal Malosse était un ado enthousiaste mais franchement pas compétent. Je ne lui jetterais pas forcément la pierre, j'ai fait de même et sans doute pire ; non, c'est ici un problème éditorial (désolé). Le contraste est terrible entre ce premier récit et la suite du recueil ; le style devient alors tout à fait correct, et même sans doute un petit peu plus que ça, ouf. Mais ma conviction n'en est que plus forte : jamais, ô grand jamais, il n'aurait fallu publier ce machin, du moins pas sans une sérieuse révision ; lui confier la tête de l'ouvrage relève du suicide.

 

La suite immédiate fait moins mal aux yeux, sans convaincre toutefois : « L'Église de Konrad », sans doute assez jeunette également, est totalement dénuée d'intérêt. « La Fabrique » de même, mais on notera toutefois que c'est sans doute avec ce texte que le style commence à devenir honnête ; contraste, contraste...

 

Je ne me sens pas de détailler outre-mesure la suite : ces nouvelles sont tellement courtes, façon Fredric Brown ou Jacques Sternberg (non, peut-être pas quand même, mais bon), qu'on ne peut guère les raconter sans les vider totalement. Notons seulement que la plume, passée cette introduction effrayante, devient donc tout à fait honnête, et que l'on peut noter chez l'auteur un goût pour les constructions un poil alambiquées, notamment à base de récits dans le récit, ou encore de reprises, qui lui donne malgré tout une certaine singularité.

 

À partir de là, on peut vaguement classer ces contes en plusieurs catégories, en fonction de leur réussite. Certaines sont pas mal du tout, voire plus : on peut relever dans cet ensemble les quatre nouvelles qui suivent immédiatement « La Fabrique » (contraste, contraste !), à savoir « Droit dans la brume », avec son architecture folle et ses emplois de bureau tout aussi guedins, « Les Yeux noirs », ou la quête d'une entêtante mélodie, « Bain de cendres », astucieux voyage temporel façon paysage intérieur, et « Jeu d'enfant », nouvelle évocatrice a fortiori pour quiconque a été un gamin cloîtré dans ses livres ; « Dissociation », plus loin, est également tout à fait satisfaisante, avec son spécialiste de l'histoire de la Renaissance italienne qui vit littéralement ses cours. Oui, franchement, il y a là des choses tout à fait intéressantes, dans le fond comme dans la forme.

 

D'autres nouvelles ne manquent pas d'intérêt, mais pèchent généralement sur le fond, et souffrent notamment de fins peu convaincantes : « Clandestine » (fond absurde assez convenu, mais ambiance relativement oppressante malgré tout), « Le Fleuve oublié » (amusant récit colonial à la conclusion bâclée), « Le Casino des âmes » (absurde encore, et encore un peu convenu), et enfin « L'Idée » (ou la transmission d'une dangereuse réflexion, prise au pied de la lettre ; c'est un peu laborieux, mais pourrait presque intégrer la catégorie précédente).

 

Le reste est à mon sens absolument dénué d'intérêt : « L'Homme qui avait toujours raison » (nouvelle à cadre judiciaire qui commence très bien, voire superbement ; le bâclage de la fin n'en est que plus désolant), « Filature par une nuit d'été » (très convenue), « Gare centrale » (absurde classique et vaguement pénible), « Maîtrise de l'Illusion » (qui fait dans la parano dickienne, mais en pontifiant et laborieux) et enfin « En boîte » (qui joue sur le double sens du titre de manière un peu facile).

 

Ce qui nous donne au final un recueil fort inégal, mais dans l'ensemble médiocre. Tout n'est pas à jeter dans ces Contes de l'entre-deux, il ne faut surtout pas commettre l'erreur de s'arrêter à la première impression donnée par les nouvelles d'introduction ; non, je le maintiens, il y a quelque chose, parfois d'intéressant et même prometteur dans les nouvelles de Pascal Malosse. Mais beaucoup, hélas, ne sont à mon sens pas abouties, et auraient mérité davantage de travail ou de réflexion avant publication. Wait and see ?

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"Aucun homme n'est une île", de Christophe Lambert

Publié le par Nébal

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LAMBERT (Christophe), Aucun homme n'est une île, Paris, J'ai lu, coll. Nouveaux Millénaires, 2014, 282 p.

 

Je n'aurais peut-être pas dû lire ce livre... En effet, je n'avais jusqu'à présent jamais été pleinement convaincu par Christophe Lambert (Le Commando des immortels était largement raté à mes yeux, La Brèche un divertissement honnête mais guère plus), mais surtout le sujet d'Aucun homme n'est une île ne me bottait pas plus que ça. C'était la liste des stars qui me posait surtout problème, en fait : je ne connais à peu près rien d'Hemingway (dont, honte sur moi, je n'ai rien lu à part, quand j'étais gamin, Le Vieil Homme et la mer, comme tout le monde – j'avais détesté, mais bon...), je méprise Fidel Castro et Che Guevara me gonfle (et plus encore le culte de la personnalité qu'a suscité le martyr)... Pourquoi lire alors ce roman ? Ben, parce qu'on me l'avait prêté, que je n'avais pas grand-chose d'autre sous la main, et parce qu'il venait de remporter le prix ActuSF de l'uchronie... Allez.

 

Nous sommes en 1961. Le point de départ de cette uchronie est double (et pas forcément hyper crédible) : tout d'abord, Kennedy évite le débarquement des anti-castristes à la baie des Cochons ; une opération mieux préparée a lieu quelques mois plus tard, bientôt suivie par un débarquement de marines (mouais...) ; on vire ainsi le Líder Máximo du pouvoir et le contraint à reprendre la guérilla dans les montagnes de l'Escambray (occasion pour l'auteur de faire son Vietnam dans les Caraïbes, ce qui me paraît d'un intérêt limité). Par ailleurs, Hemingway ne se suicide pas au cours de l'été.

 

Le vieil écrivain, prix Nobel de Littérature, voit en fait là une occasion de reprendre du service et de retrouver l'atmosphère de la guerre d'Espagne ou du débarquement en Normandie, qu'il avait couverts autrefois. Il entend se rendre à Cuba, île qu'il connaît bien et qu'il a longtemps habitée, pour y interviewer Fidel Castro et Che Guevara. Ce que la CIA ne voit pas d'un très bon œil, mais elle entend saisir l'occasion : elle envoie son agent Robert Stone assister Hemingway sous la couverture d'un reporter photographe, avec pour mission d'assassiner au passage le Grand Frère Castro et le Petit Frère Guevara ; Hemingway se doute que Stone n'est pas ce qu'il prétend, mais laisse pisser, en gros, se contentant de sarcasmes de temps en temps...

 

Dès lors, le roman suit plus ou moins deux trames, un chapitre sur deux. Il y a donc tout d'abord ceux consacrés à Hemingway, selon le point de vue de Robert Stone ; un long voyage jusqu'au campement de l'Escambray, un tantinet ennuyeux... Et puis il y a les chapitres qui racontent l'histoire du camp castriste ; ce n'est pas systématique, mais on a généralement le point de vue du jeune cameraman Néstor Almendros (futur collaborateur de Truffaut), béat d'admiration devant le Che, avec lequel il se lie d'amitié et qui lui inculque sa conception de la guérilla entre deux saillies pseudo-philosophiques.

 

Bon.

 

Ce roman est à mes yeux un échec... Il ne parvient en effet pas, à mon sens, à constituer un bon divertissement, à la différence de La Brèche et, en étant bon public, du Commando des immortels. Le rythme se traîne, sur cette base plus ou moins crédible, et on s'ennuie le plus souvent (sauf lors de l'épisode le plus guerrier, la prise de Trinidad par les troupes du Che ; Lambert aime décidément les trucs militaires, et c'est sans doute ce qu'il réussit le mieux ; dommage qu'il verse dans l'héroïsme à dix balles, mais j'y reviens). Tout se déroule mollement, jusqu'à une fin somme toute prévisible – annoncée il est vrai par la punchline du titre, un peu grotesque comme le sont toutes les punchlines...

 

Mais, surtout, et voilà qui n'engage sans doute que moi, mes préjugés intervenant probablement dans l'affaire, le roman est atrocement caricatural et très agaçant dans sa présentation des personnages historiques et des événements auxquels ils sont liés. Oh, je ne nie pas le travail de documentation de l'auteur, qui ressort de ses quelques notes en fin de volume ; je dis juste qu'il est dommage que cette documentation ait été employée de la sorte, de manière aussi naïve, disons. Certes, de temps à autre, Christophe Lambert infuse quelques éléments moins unilatéraux pour éviter de verser totalement dans le manichéisme, et le personnage de Robert Stone est presque intéressant à cet égard. Mais les portraits de Castro (bouh) et Guevara (wah) n'en sont pas moins agaçants de simplisme.

 

Même si, sans surprise, c'est surtout celui du Che qui m'a posé problème. Je l'ai dit plus haut : le culte de la personnalité, l'idolâtrie débile suscités par l'Argentin, m'ont toujours cassé les couilles (d'autant que j'avais quelques ardents admirateurs du bonhomme dans mon entourage) ; or Christophe Lambert y succombe largement. Malgré la critique latente, notamment de l'impulsivité du commandant, le portrait reste quand même assez unilatéral, et verse dans l'héroïsme à dix balles, à base de conscience révolutionnaire authentique accompagnée d'un charisme de pacotille. Certains tableaux censément édifiants sont à se pisser dessus, ou à hurler de rage, au choix. Au début, j'ai cru que l'agacement procuré par le personnage de Guevara témoignait d'une astuce de l'auteur, qui entendait casser un peu le mythe ; à la fin, je n'avais clairement plus ce sentiment, du fait du rôle endossé par le martyr dans la trame, et du regard que l'auteur nous impose, celui du jeune Néstor. J'ai voulu croire à la distance tout d'abord, mais l'accumulation m'a gavé et convaincu que Lambert se complaisait, là encore, dans la caricature, versant positif cette fois.

 

Résumons : base peu enthousiasmante et pas hyper crédible ; trame qui se traîne ; caricature à tout va, avec les personnages adéquats... Non, franchement, j'ai du mal à y voir un bon roman (alors le considérer comme une excellente uchronie, hein, bon...). Si l'on y rajoute un style lui aussi simpliste, mais sans l'efficacité qui a pu le caractériser dans de précédentes livraisons de l'auteur, et qui achoppe parfois sur des métaphores ou comparaisons foireuses, le bilan est à mes yeux sans appel : Aucun homme n'est une île est un ratage à peu près complet.

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"029-Marie", de Franck Manuel

Publié le par Nébal

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MANUEL (Franck), 029-Marie, Toulouse, Anacharsis, coll. Fictions, 2014, 185 p.

 

Je ne sais pas si c'est moi qui hallucine ou bien quoi, mais j'ai de plus en plus l'impression que la bonne science-fiction – et ça vaut pour la science-fiction française – se trouve en dehors des collections dédiées au genre... Bon, j'exagère peut-être un peu. Ce qui est certain, en tout cas, c'est qu'il y en a. Ainsi chez Anacharsis, éditeur très recommandable dont j'ai déjà eu l'occasion de parler à plusieurs reprises, mais pour des livres bien éloignés du genre : 029-Marie, le second roman de Franck Manuel (le premier, Le Facteur Phi, avait déjà été publié chez le même éditeur), en relève très clairement (première incursion de l'éditeur en terres science-fictives, sauf erreur).

 

Il a même à vrai dire, surtout dans les premières pages, quelque chose de tellement classique, de tellement codé, qu'il en est presque caricatural : cette société souterraine aseptisée et dystopique, où la nature est abolie et le contact charnel prohibé, peut faire penser à pas mal de choses – pour ma part, j'ai immédiatement eu en tête l'excellent film de George Lucas THX 1138. On aurait cependant bien tort de s'arrêter à cette première impression : si 029-Marie joue des codes, assurément, c'est avec talent et finalement inventivité ; tout cela est brillamment renouvelé, pour donner au final un roman d'autant plus séduisant et convaincant qu'il est servi par une plume très travaillée, subtile et puissante.

 

Donc, un lointain futur, où la Terre (mais pas Mars...) est régie par le Code, très sévère, qui règle le moindre aspect de la vie quotidienne. Si le mariage n'a étrangement pas été aboli, le sexe y est impensable. Le moindre contact, en fait, entraîne immédiatement des excuses démonstratives, avec gestuelle appropriée et prononciation de la Formule... La décence impose de bien boutonner sa robe, et le moindre écart est impitoyablement sanctionné, ne serait-ce que par le rejet des autres scandalisés.

 

029-Marie, professeur de littérature pré-Code – on suit notamment ses cours sur le mythe du double, ce qui n'a bien entendu rien d'innocent – est un parfait spécimen d'intégration dans cette société (à première vue tout du moins...). Habile à manier le DC – disque cérébral qui équipe presque tout un chacun, et donne un côté transhumain au quidam –, elle gagne bien sa vie, et ne devrait pas avoir à se plaindre, en principe... Pourtant, elle est hantée par le souvenir de 328-Pierre (avec qui, horreur glauque et sacrilège impensable, elle a fait l'amour, une fois), et a du mal à élever son fils 454-Jean. Elle n'est de toute évidence pas heureuse...

 

Pas grand-chose à perdre, sans doute, et son passé, peut-être, mais surtout son habileté avec le DC, expliquent que Channel 7 s'intéresse à elle. Et vient un jour lui proposer un étrange travail : il s'agirait pour elle de participer à une sorte d'émission de téléréalité... basée sur le tourisme sexuel extraterrestre. Dans cette société où l'on ne baise pas, on l'invite ainsi – et en la payant bien – à s'embarquer pour un périple interstellaire de trois ans au cours duquel elle se fera troncher par tout ce qui peut exister dans l'univers (et il y a des créatures sacrément bizarres, l'imagination de l'auteur joue ici à plein et est à l'origine de quelques formes de vie tout à fait intrigantes)... et à enregistrer tout ça, dans le plus grand secret, pour le diffuser ensuite aux frustrés inconscients de la Terre, avec ses commentaires en voix-off.

 

029-Marie accepte. Elle deviendra ainsi une star, la femme de l'espace. L'émission Alien Sex, foncièrement hypocrite, met le doigt sur l'hypocrisie de la société du Code ; révolutionnaire, scandaleuse, elle a un succès colossal et bouleverse les institutions, modes de vie et manières de penser. Il lui faut un double, masculin cette fois ; Channel 7 va ainsi recruter en prison ce petit fumier de 065-Marc...

 

Pendant un certain temps, je n'ai su que penser du fond de 029-Marie. Comme bon nombre de dystopies, le roman n'est pas épargné par une certaine tendance à la réaction anti-technologique qui a toujours tendance à me gêner un peu. Je craignais en outre, finalement, le racolage, avec un sujet pareil : 029-Marie aurait ainsi joué de l'hypocrisie qu'il dénonce à bien des égards, comme les émissions de Channel 7...

 

Je me trompais, heureusement. Si le roman n'est pas exempt d'une certaine ambiguïté à cet égard, c'est en se montrant astucieux et intelligent ; loin de se complaire dans un bête racolage ou exhibitionnisme, 029-Marie, finalement assez pudique pendant un bon moment, développe des fantasmes quasi sadiens (chouette) sans juger, ce qui est appréciable ; le roman ne vise ni à exciter ni à choquer, contrairement aux émissions de téléréalité, mais interroge habilement la relation complexe de notre société à la sexualité et à son exploitation. Il ne s'agit heureusement pas de faire dans la diatribe, anti-pornographie par exemple, mais plutôt dans une sorte de satire un brin mélancolique, qui expose sans condamner unilatéralement.

 

Ceci grâce à trois atouts indissociables : la réussite, et donc complexité, des personnages, 029-Marie en tête, une tête et un cœur avant d'être un vagin et un anus ; l'inventivité dans les écologies extraterrestres, très appréciable, et qui fait un contraste saisissant avec le classicisme du cadre terrien ; et, enfin – mais c'est sans doute le premier de ces atouts à saisir le lecteur –, un style irréprochable, savoureux et juste, qui séduit l'oreille et prend aux tripes : certes, il ne faut pas être allergique aux phrases interminables, pas plus qu'aux légères expérimentations formelles, mais il y a là de quoi se régaler ; à vrai dire, le style seul aurait pu faire de 029-Marie un roman tout à fait recommandable (d'autant que cette attention à la plume n'est pas forcément caractéristique de la SF, en raison de vieilles lubies dont on a parfois encore du mal à se débarrasser...), mais son intelligence et sa justesse achèvent d'emporter l'adhésion.

 

Sans aller jusqu'à parler de chef-d'oeuvre – ne poussons pas mémé dans les griffes du Mente –, on ne peut que louer la réussite du roman de Franck Manuel, sous tous ses aspects. 029-Marie est probablement une des meilleures choses qui soient arrivées à la science-fiction française ces derniers temps ; et c'est hors-genre... Ben on va faire avec, hein ?

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"L'Histoire de ma vie", d'Henry Darger

Publié le par Nébal

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DARGER (Henry), L'Histoire de ma vie, [The History of my Life], traduit de l'anglais [États-Unis] par Anne-Sylvie Homassel, préface de Xavier Mauméjean, Paris, Aux Forges de Vulcain, coll. Arts, [2013] 2014, 135 p.

 

Nébal est un con, certes, mais en outre Nébal est inculte... Je n'avais jamais entendu causer d'Henry Darger jusqu'à très récemment (quelque temps avant la sortie de ce beau livre). En tout cas, je ne savais rien du monsieur quand j'ai chroniqué le très bon American Gothic de Xavier Mauméjean (qui signe ici la préface, du coup) ; je n'étais donc pas conscient des nombreuses références que ce roman contenait, renvoyant à cet « artiste invisible » à l'œuvre aussi prolifique qu'inpubliable. Autant dire que, même si j'ai aimé ledit roman, je suis sans doute passé largement à côté. Bon...

 

Mais il n'est jamais trop tard, hein ? Et je dois dire que la présentation qui m'a été faite du mystérieux bonhomme (notamment par la traductrice Anne-Sylvie Homassel) m'a autant intrigué qu'alléché.

 

Un « artiste invisible », disais-je. Du vivant de Darger, personne, absolument personne, n'était conscient de sa production artistique. Ce n'est qu'à sa mort qu'on a découvert l'ampleur de la chose. Ses logeurs, en l'occurrence, qui avaient l'œil, et ont compris immédiatement qu'il y avait là quelque chose qui sortait de l'ordinaire.

 

Une œuvre double. Picturale, tout d'abord : de très nombreuses pièces à base de dessins et collages (j'apprécie tout particulièrement ces derniers) qui ont fait, à titre posthume, de Darger un géant de « l'art brut » ou « art naïf » (je n'y connais rien). Littéraire, ensuite, avec des milliers de pages constituant notamment une gigantesque saga merveilleuse de littérature enfantine, dans la droite lignée, probablement, du Magicien d'Oz ; une œuvre colossale, jamais publiée donc, et probablement jamais publiable. Avec des éléments complémentaires, comme d'obsessionnels relevés météorologiques (j'y reviendrai), ou encore cette étrange autobiographie, dont les pages traduites ici ne constituent qu'un extrait (il y en a là encore des milliers de pages).

 

Première publication de Darger en français, donc, que ce quatrième volume de la collection « Arts » des Forges de Vulcain. Et, disons-le, pas forcément la plus facile des portes d'entrée... Au sens où l'intérêt littéraire de la chose est inexistant (on appréciera par contre grandement les impressionnantes reproductions en couleurs de certaines œuvres picturales de l'auteur) ; par contre, l'intérêt psychiatrique...

 

Dire de Darger qu'il était « fou » ne rime sans doute à rien, même s'il consacre nombre de pages à cette réputation qu'il avait notamment durant son enfance, et qui lui a valu de passer plusieurs années dans une sorte d'asile pour enfants (dont il s'est évadé à plusieurs reprises). On ne peut cependant s'empêcher de dire, à la lecture de ces pages, que le bonhomme était tout de même bel et bien... dérangé. Son comportement en classe n'implique pas forcément grand-chose, et on ne déduira rien de ses crises de colère parfois violentes. On sera déjà un peu plus intrigué par ses diverses obsessions, et notamment sa fascination pour les incendies (ça revient très souvent ; et il a semble-t-il allumé quelques petits feux lui-même...) ou encore pour les tempêtes (relevées systématiquement, souvent de manière très précise, bien plus précise à vrai dire que tous les autres événements de sa vie).

 

Plus globalement, la composition de cette autobiographie laisse perplexe. Dans les premières pages (le temps de s'habituer, on va dire), elle fait même carrément peur, et on se demande en frissonnant dans quoi on a bien pu s'embarquer... Le « style » de Darger est en effet au moins aussi naïf que ses compositions picturales, sans que cela produise le même effet. On a l'impression de lire un texte écrit par un enfant, à vrai dire (rien d'étonnant, sans doute, pour cet homme qui affirmait qu'il ne voulait pas grandir, en bon avatar de Peter Pan)... Mais un enfant un peu maniaque, qui relève méticuleusement les tempêtes et incendies (donc), mais aussi la situation géographique de tel ou tel bâtiment dans Chicago, ses dimensions, le nombre d'étages, la disposition des fenêtres...

 

Le fait est que cette Histoire de ma vie se consacre pour l'essentiel à des choses qui ne nous intéresseraient pas en temps normal, et gomme ce que l'on aurait envie de juger essentiel : la production artistique de l'auteur. Celle-ci n'est jamais évoquée. Tout au plus peut-on relever cette remarque amusante (et qui en dit long, sans doute) ; « Pour aggraver les choses, je suis un artiste à présent, le suis depuis des années. » Et c'est tout.

 

Non, Darger préfère parler de tempêtes et d'incendies.

 

Bon, il parle quand même de sa vie, certes. De son enfance un tantinet perturbée (notamment de son séjour à l'asile de Lincoln, donc), puis de son travail en tant qu'adulte : Darger a passé l'essentiel de sa vie à travailler dans des hôpitaux, à la plonge ou au nettoyage. Et il s'étend notamment sur ses relations souvent houleuses avec ses supérieurs.

 

Il s'attarde aussi sur ses douleurs et maladies, et dresse, consciemment ou non, un portrait psychologique de sa personne plutôt étonnant : cet homme qui était semble-t-il avant tout discret (on veut bien le croire) et poli se présente comme très colérique, parfois violent, un tantinet égoïste, aussi. Il se montre cependant bon catholique, et insiste sur l'importance de la religion à ses yeux (quand bien même, dans ses crises de colère, il se montre blasphématoire).

 

L'ouvrage, d'abord pénible – et qui, formellement, le reste pas mal jusqu'au bout, avec notamment ses innombrables allers-retours, sa confusion générale, ses nombreuses répétitions –, devient cependant étrangement fascinant. Pas comme une brillante œuvre littéraire, non, ce qu'il n'est certainement pas ; encore moins comme un autoportrait d'artiste, puisqu'il gomme totalement cette dimension de sa vie qui nous apparaît pourtant aujourd'hui essentielle : ne vous attendez pas à de brillantes dissertations de théorie artistique, Darger ne parle pas d'art une seule fois dans toute L'Histoire de ma vie. Non, je maintiens : c'est un cas clinique, un interloquant document psychiatrique. Fascinant en tant que tel, oui. On ne peut qu'être étonné par ce texte étrange et laborieux ; jusqu'à lui trouver un intérêt qui paraît tout d'abord inexistant.

 

Un livre très bizarre, donc. Peut-être pas la meilleure des portes d'entrée pour découvrir l'œuvre d'Henry Darger. Il étonne néanmoins, il intrigue ; et c'est ainsi qu'il intéresse. Je n'en conseillerais cependant pas la lecture à tout le monde, sans doute faut-il être dans un état d'esprit bien particulier (que je n'avais pas forcément...) pour l'apprécier. En en retournant la dernière page, toutefois, outre la conviction que Darger était un grand artiste pictural (cela ne laisse aucun doute à en juger par les quelques reproductions qui émaillent cette édition), demeure, voire se retrouve renforcée, la curiosité de découvrir son œuvre de fiction...

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"Intrabasses", de Jeff Noon

Publié le par Nébal

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NOON (Jeff), Intrabasses, [Needle in the Groove], traduit de l'anglais par Marie Surgers, bande originale du livre par David Toop, [s.l.], La Volte, [2000] 2014, 208 p.

 

 

 

Tracklist :

01 – door code /

02 – scorched out for love

03 – bass instructions #1

04 – heavy on the download

05 – glamourboys parade

06 – plugged in total

07 – bass instructions #2

08 – dubbed out for love

09 – the kiss

10 – the kiss (recorded)

11 – bass instructions #3

12 – vibegeist

13 – smoked out for love

14 – bass instructions #4

 

Bon, ce n'est plus un secret, hein : j'adore Jeff Noon. Depuis ma lecture enthousiaste de Pixel Juice, et malgré une petite déconvenue sur son roman le plus culte, Vurt, je ne cesse de clamer mon intérêt pour le génial auteur mancunien. Et je guettais cet Intrabasses depuis un moment (sous le titre Needle in the Groove, certes pas évident à traduire) ; je me suis précipité dessus à sa sortie, même si je n'ai trouvé le temps de le lire que ces derniers jours. Et, mazette...

 

Noon, quoi.

 

Dans Intrabasses, Noon (joie!) parle de musique. Et plus particulièrement (re-joie!) de la musique de Manchester (pardon : Madchester ; révisions  ici, par exemple). Intrabasses est en effet une ode à la scène mancunienne, pour le meilleur et pour le pire, et balaye toute son histoire, du skiffle à la dance en passant par le glam et le punk. Le roman est semé d'allusions, ne serait-ce que dans la topographie mancunienne : on évoque très tôt un Ian Curtis Boulevard, et toute la ville est parsemée de semblables rues musicales.

 

Mais resserrons le point de vue. Intrabasses nous est narré par Elliott, un bassiste (cool) de 24 ans, qui a connu quelques problèmes de came et se perd à jouer pour de mauvais groupes de rhythm n' blues dans les pubs mancuniens. Un enfant du rock (littéralement), cependant, qui est repéré un soir par Donna, chanteuse noire jeunette qui lui propose de tenter l'expérience Glam Damage : un vrai groupe, quoi. Elliott opine, et rencontre ainsi deux autres zozos plus difficiles à vivre, la DJ Jody, sans doute géniale, en tout cas très engagée dans ce qu'elle fait, mais avec un caractère de cochon, et le batteur 2spot, excellent dans sa partie mais foncièrement déconcertant ; on le devine vite méchamment névrosé, et apprend qu'il est le rejeton d'une impressionnante dynastie musicale. Ah et puis, il y a le chat, Gallagher (Noël ou Liam?).

 

Intrabassesse concentre sur l'enregistrement de deux morceaux, « Cramé d'amour » et « Vibegeist » (lequel fait environ 17 minutes 30, comme  ce morceau génial, et je ne crois pas que ce soit un hasard, mais j'hallucine peut-être). De la pop qui fait danser tout en expérimentant intelligemment (chouette !). Et Elliott retrouve le groove en plaquant sa quatre cordes sur le kaléidofunk du Damage. Il retrouve la musique. Il l'a bientôt dans les veines. Un diamant dans les veines...

 

Car le Damage use et abuse d'un nouveau procédé d'enregistrement et de remixage, révolutionnaire, génial et fou, qui rend la musique liquide. Et qui en fait – littéralement – une drogue, aux effets déconcertants...

 

Je ne peux pas en dire plus quant à la trame, il faut la découvrir par soi-même. Mais c'est beau et puissant.

 

Mais j'ai adoré, bordel. Un roman vraiment impressionnant, qui expérimente à bon escient, fout une sacrée baffe dans la gueule, et tétanise d'admiration. Saluons au passage le boulot impeccable de la traductrice Marie Surgers, qui a dû se prendre quelques suées en officiant...

 

Dans Intrabasses, Noon parle donc de musique. Ce qui est à mon sens très, très difficile. Et il fait ça remarquablement bien. Un extrait valant mieux qu'un long discours, voici, par exemple :

 

« et puis / soudain / je m'entends qui déboule / de nulle part, la basse lancée si forte, si profonde / elle engloutit la salle / BANG ! allez, encore, allez / BANG supersonique ! la piste crie sous le choc / le sang palpite en rythme fluide / puis 2spot, batterie distordue, se joint au mix / comme une crise d'angoisse, batterie folle, pouls électrique / fend l'air / l'ouvre en grand / et ça les chope, juste quelques-uns / quelques danseurs courageux, inconscients qui osent trouver un filon dans le bruit / parce qu'il a un beat rien qu'à lui, et il y a ce piège, notre subterfuge / le rythme caché / au fond, au fond, au fond du fond / où dansent les danseurs solitaires, ils se rencontrent sous l'œil exigeant de la foule / mais répandent un virus contagieux / ça devient un show, une performance, une parade de l'étrange

 

« quelque chose dont seuls certains sont capables / et donc un code d'abord

 

« une espèce de cercle se forme / des inconnus au rire triste, réduits à regarder / ces membres qui bougent en tout sens / ces genoux et ces hanches désarticulés puis figés / et le lent mouvement des pieds, comme une coulée de mathématiques sur le dancefloor / diagrammes de flux qui ne suivent pas le rythme mais les fréquences/

 

[...]

 

« une autre personne entre dans le beat / et une autre, une autre / pour emplir la piste d'un amour jamais pur

 

« bon dieu, quand tous les enfants brisés apprennent à danser »

 

Je suis béat d'admiration. « Bon dieu, quand tous les enfants brisés apprennent à danser », je dis rhaaa.

 

 

Allez, encore !

 

« BRANCHE-MOI, OVERDOSE VIBEGEIST

 

« est-ce que vous vous êtes déjà défoncé / déjà / vous avez été drogué, camé, dansé, embrassé / et avez-vous eu le cœur tremblant, le sonic beat du sang drogué au baiser pop qui danse / et ces baisers, étaient-ce des baisers de percussions dopées / comme des fréquences de popdance électrique / comme des carillons d'insectes / comme un chatoiement shooté / baiser pop, passion de basse liquide en baiser batterie / et avez-vous déjà embrassé une drogue, dansé une drogue / déjà / vous l'avez déjà fait, là c'est un rendez-vous en musique / un mix au sang / où le beat est à un sillon, à une veille de l'aiguille tendue / des nuages de dance affluent, nuages d'étincelles, baisers de batterie / et votre basse, déjà, capturée de nuages, amollie, toutes les notes injectées dans les veines / grimper dans le mix en rythmes orbitaux / pour flotter dessus, loin, dans les vagues de son jaillies des enceintes / et enfin, tomber / et dans la chute, entendiez-vous les voix / voix de batterie, distantes, presque tout au bord du mix / était-ce un dub murmuré, un chuchotement / perdu depuis longtemps et jamais retrouvé / la voix fantôme que toute votre vie vous entendiez presque à moitié / le fantôme à quatre cordes / enfin, enfin joué

 

« ce genre de choses, ça vous est déjà arrivé ?

 

« vous êtes-vous déjà trouvé une drogue / comme je m'en suis trouvée / je me suis trouvé une dope de danse baisers pop, cramé jusqu'au fond / avec les quatre cordes qui s'enflamment une à une

 

« jusqu'à »

 

Voilà. Moi, je trouve ça splendide, comme un long poème en prose. Un vrai.

 

Mais Intrabasses ne fait pas que parler (superbement) de musique. C'est aussi, au-delà, une histoire d'héritage et de lourd passé, qui plonge littéralement dans le temps et l'histoire de la scène mancunienne pour nous en livrer d'édifiants tableaux. Et puis il y a tout ce qui va avec, et notamment la drogue, l'amour («  Ever Fallen in Love »...) et la mort. Et, du coup, c'est un roman très subtil dans son approche de ces thématiques aussi rebattues que délicates, et qui se montre véritablement émouvant. Incroyablement poignant. Carrément bouleversant. Je crois, à vrai dire, que cela faisait un bail que je n'avais pas lu quelque chose d'aussi fort...

 

Un roman stupéfiant, quoi.

 

(Aha.)

 

Et puis il y a la cerise sur le gâteau : la bande originale du livre par David Toop. Quand j'ai appris que le roman serait accompagné de ce CD, j'ai été plus qu'aguiché, et ma curiosité méchamment attisée. Car je connais un peu David Toop. Pas tant pour sa musique à proprement parler – même si j'en avais écouté quelques trucs fort intéressants ici ou là, non, là – que pour sa manière d'en causer : j'avais en effet lu (et je vous le recommande) son passionnant essai Ocean of Sound, essentiellement consacré à l'ambient, et m'en étais régalé. La bande originale de Needle in the Groove, du coup, ne joue pas la carte pop / dance du Glam Damage. On lorgne bien plus ouvertement sur l'ambient, justement, et la musique expérimentale plus largement, avec pas mal de glitch. C'est très intéressant, et constitue une bande originale parfaitement appropriée, sur laquelle vient se coller la voix étrange et séduisante de Jeff Noon himself. Oui, une très jolie cerise sur le gâteau.

 

Et qui ne fait que confirmer mon impression ultra positive quant à l'intérêt d'Intrabasses. Ce n'est probablement pas un roman facile d'accès, et il ne parlera probablement pas à tout le monde. Mais je l'ai adoré. Si vous aimez Noon, tentez l'expérience ; si vous aimez la musique mancunienne, tentez l'expérience ; si vous aimez les deux, comme votre serviteur, jetez-vous dessus, et plus vite que ça !

 

EDIT : Gérard Abdaloff en dit vach'ment plein du bien ici.

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"Les Perséides", de Robert Charles Wilson

Publié le par Nébal

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WILSON (Robert Charles), Les Perséides et autres nouvelles, [The Perseids and Other Stories], traduit de l'anglais (Canada) par Gilles Goullet, Saint Mammès, Le Bélial', [2000] 2014, 311 p.

 

Robert Charles Wilson est un auteur qui a beaucoup compté dans ma rééducation science-fictive ; après tout, je me suis attelé sérieusement au genre grosso merdo à l'époque de la sortie de Spin, à n'en pas douter un des meilleurs romans de SF de ces dernières années. Mais je crois cependant que le premier texte de l'auteur que j'ai lu était une nouvelle, en l'occurrence « Divisé par l'infini », qu'on retrouve dans le présent recueil, mais qui avait déjà été publiée par Bifrost en son temps. Cela dit, je n'avais quasiment aucun souvenir de cette nouvelle... si ce n'est celui de m'être pris une énorme baffe à sa lecture ; ce qui s'est vérifié en revenant dessus dans Les Perséides.

 

Je n'avais jusqu'à présent pas lu énormément de nouvelles de Robert Charles Wilson, cela dit ; quand le gros Mysterium est paru chez Lunes d'encre, je me suis empressé d'en faire l'acquisition... mais n'ai toujours pas trouvé le temps de m'y mettre. J'ai guetté cependant la parution au Bélial' de ces Perséides, que je sentais bien, ce qui s'est vérifié à la lecture. Autant le dire de suite : s'il n'est pas sans défauts, ce recueil me paraît néanmoins franchement brillant, et place Robert Charles Wilson parmi les meilleurs nouvellistes contemporains du genre, aux côtés de Ted Chiang et Greg Egan.

 

Il est toujours délicat de chroniquer un recueil de nouvelles ; on sombre aisément dans le catalogue, à vouloir détailler tous les textes par le menu, ce que j'aimerais éviter cette fois... Essayons donc de nous en tenir à la vue d'ensemble.

 

Neuf nouvelles. La science-fiction (ou le fantastique ? On en est parfois à la lisière, et certains textes relèvent assez clairement de l'horreur) y est généralement très légère, et se passe heureusement de l'attirail le plus tape-à-l'œil du genre. D'ailleurs, on pourra relever d'emblée qu'aucun de ces textes (avec une petite exception, certes phénoménale) ne se situe dans le futur : la SF, chez Wilson, se conjugue ainsi généralement au présent, parfois au passé, ce qui nous fait des vacances.

 

La SF y est donc très légère, mais il ne s'agit pas d'un vernis pour autant, elle est essentielle. On pourra d'ailleurs noter que, en dépit de la discrétion qui caractérise leur exposition, les idées fusent dans ce recueil. Souvent, un auteur se contente d'une idée par nouvelle, et je ne jetterais pas la pierre à cet auteur hypothétique, c'est déjà beaucoup. Mais dans certains de ces textes, Wilson balance facile une idée par page, nom de Dieu, ainsi dans « Les Champs d'Abraham », l'impressionnante nouvelle qui ouvre Les Perséides. On a de quoi être bluffé par une telle inventivité, d'autant qu'elle sait éviter le m'as-tu-vu.

 

Mais bon : présent ou passé, SF fondamentale mais discrète. Par ailleurs, la plupart de ces nouvelles se situent au Canada, et plus précisément à Toronto, la ville de l'auteur (qui fait d'ailleurs directement l'objet d'une des nouvelles, « La Ville dans la ville », mais on appréciera tout autant la finesse dans la description de certains quartiers, ainsi celui des immigrants au XIXe siècle dans « Les Champs d'Abraham »). Il y a cependant des exceptions. J'en relèverais notamment une, qui m'a bouleversé : « L'Observatrice », qui se déroule en Californie dans les années 1950, et fait intervenir quelques célébrités, dont l'astronome Hubble, qui se retrouve jouer le rôle d'une sorte de père de substitution pour une adolescente perturbée.

 

Ce qui nous amène à une caractéristique fondamentale de ce recueil, mais à vrai dire au-delà de l'ensemble de l'œuvre wilsonienne : sa profonde humanité. Si les idées de SF justifient les textes, on sent néanmoins que l'auteur ne peut s'empêcher de s'intéresser profondément aux relations (parfois houleuses) entre ses personnages. Le recueil fourmille ainsi de couples qui battent de l'aile (au mieux ; ce que j'ai trouvé d'ailleurs un tantinet lassant, si je puis me permettre...), d'amis qui se demandent s'ils en sont toujours, d'enfants plus ou moins délaissés, etc. On le devine : ce questionnement de l'humain n'est pas spécialement joyeux...

 

Les nouvelles sont par ailleurs (vaguement) liées entre elles, par des lieux (Toronto, donc, mais surtout, plus précisément, la librairie d'occasion Finders la bien nommée) ainsi que par des personnages (Oscar Ziegler, Deirdre Frank). Il ne faut sans doute pas y attacher trop d'importance : ces liens n'excluent pas des contradictions, à vrai dire guère gênantes. Il ne faut simplement pas voir en Les Perséides un fix-up à proprement parler. Cela participe néanmoins de son atmosphère singulière, et renforce l'impression d'unicité qui en émane. Au-delà, en effet, des lieux et des personnages, les nouvelles de ce recueil sont liées par leurs thèmes et leurs approches, cette SF délicate et discrète qui n'en est pas moins riche, et qui accompagne sans jamais de conflit l'humanité essentielle des Perséides. Le recueil explore la psyché humaine, d'une part, et, d'autre part, développe des interrogations philosophiques aussi passionnantes que subtiles sur la place de l'homme dans l'univers, illustrées soit par de passionnantes dissertations qui peuvent être aussi bien théologiques que scientifiques, soit par des hommages un peu plus poussés à la science-fiction « classique » et à ses questionnements « traditionnels ».

 

Une note, cependant : la quatrième de couverture place ce recueil sous « l'ombre des grands maîtres tutélaires de l'œuvre wilsonienne : Jorge Luis Borges, Howard Phillips Lovecraft et Clifford D. Simak en tête ». Je suis sceptique, il faut quand même se livrer à quelques contorsions pour repérer de ces trois auteurs illustres dans Les Perséides... Va pour Borges, à la limite, dans la discrétion, la subtilité, les questionnements philosophiques, admettons ; Lovecraft, c'est déjà plus dur (ne vous attendez certainement pas à voir débarquer Cthulhu et ses petits camarades – tant mieux, d'ailleurs), même si l'on peut peut-être s'attacher à cette horreur métaphysique qui oscille entre fantastique et science-fiction ; Simak, bof, bof, même si l'humanité caractérise aussi l'auteur entre autres de Demain les chiens (ou de Voisins d'ailleurs et Frères lointains, pour citer deux titres également parus au Bélial'), mais l'importante dimension urbaine des Perséides me gêne un peu en l'espèce. Pour ma part, s'il faut à tout prix jouer ce jeu des références, je crois que je dirais Theodore Sturgeon (voyez ici)...

 

Quoi qu'il en soit – après tout il me paraît plus profitable de mettre en avant la singularité de l'auteur et de ce recueil plutôt que de le caser à tout prix dans une tradition, une filiation –, Les Perséides m'a fait l'effet d'un recueil tout à fait brillant, d'une intelligence, d'une subtilité et d'une délicatesse rares. Une science-fiction exemplaire, dans un sens (même si on est libres, hein) : elle donne l'impression de ne pas trop en faire, en délaissant notamment la quincaillerie, mais, sous le vernis psychologique et humain, soulève des lapins pilosophico-scientifiques qui ont de quoi faire tourner la tête : le sense of wonder est là et bien là, mais au détour d'une conversation où est émise telle ou telle idée qui met à mal les conceptions traditionnelles ; inutile de faire péter les big dumb objects (même si l'auteur en a joué avec une grande astuce dans ses romans, Spin en tête). Avec des personnages profondément humains (et donc tourmentés) qui papotent, Robert Charles Wilson suscite l'émerveillement science-fictif ou la terreur métaphysique qui va de pair. C'est fort, très fort.

 

Un très bon recueil, donc, et une nouvelle réussite pour le Bélial', qui assure vraiment ces derniers temps (et je dis pas ça pour faire de la lèche, c'est on ne peut plus sincère).

 

EDIT : Gérard Abdaloff est un peu confus quand il en cause, .

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"Victus", d'Albert Sanchez Piñol

Publié le par Nébal

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SÁNCHEZ PIÑOL (Albert), Victus. Barcelone 1714, [Victus], traduit de l'espagnol par Marianne Millon, illustré par Xavier Piñas et Joan Solé, Arles, Actes Sud, coll. Lettres hispaniques, [2012] 2013, 611 p,

 

Et si on retournait aux vrais livres, mmmh ?

 

Oui.

 

Et avec un candidat de choix. Que l'on m'avait beaucoup vanté au moment de sa sortie, mais je n'avais pas encore trouvé l'occasion de le lire. J'en attendais pourtant beaucoup. Il faut dire que je m'étais vraiment régalé avec La Peau froide, sauf erreur le premier roman de l'auteur catalan Albert Sánchez Piñol, et en tout cas celui avec lequel je l'avais découvert (c'était à vrai dire, jusqu'à ce jour, le seul que j'en avais lu : Pandore au Congo figure dans ma bibliothèque de chevet, mais, encore une fois...). Une vraie baffe que ce roman, lovecrafterie futée, aussi divertissante que réfléchie, et témoignant d'un talent certain.

 

Mais bon, Victus n'avait a priori rien à voir ; a posteriori non plus d'ailleurs. Cette fois, l'auteur s'est attaqué au genre du roman historique, et a livré un bon gros pavé que l'on pouvait craindre aride eu égard à son sujet, mais qui se révèle en définitive incroyablement réjouissant (ce qui n'exclut pas le drame, loin de là).

 

Victus, donc, est censé correspondre aux mémoires de Martí Zuviría, ou Zuvi Longues-Jambes, ce bon Zuvi. Un Catalan (forcément) du siècle des Lumières. Quasi centenaire, alors que l'Europe tremble devant les délires des révolutionnaires français, il entreprend donc de raconter sa vie, via sa chère et repoussante Waltraud qui tient la plume dans un salon viennois. Zuvi remonte en fait au début du siècle ; et il s'abstiendra de narrer par le menu sa longue et riche vie qui l'a emmené aux quatre coins du monde. Non, il s'en tiendra aux années 1705-1714, et ce sera bien suffisant ; le terminus est même précisé d'emblée : le 11 septembre 1714, Le jour où Barcelone est tombée devant l'armée des Deux Couronnes : française (c'était encore le temps de Louis XIV, qu'on n'appellera pas le Roi-Soleil mais bien plus justement le Monstre) et espagnole (castillane, donc, obéissant à Philippe V, petit-fils du précédent). Et Barcelone, nous dit-il d'emblée, sa Barcelone, est tombée à cause de lui. Près d'un siècle plus tard, Zuvi expulse ainsi ses souvenirs, remords et regrets, cherchant un exutoire dans l'écriture.

 

Mais pour comprendre ce qui s'est passé au cours du siège de Barcelone de 1713-1714, infâme boucherie aux conséquences terribles, il faut donc remonter quelques années plus tôt. Pas seulement pour se plonger dans le complexe bain de la guerre de Succession d'Espagne, dont le siège de Barcelone marquera dans un sens la fin, et qui méritait bien le qualificatif de « guerre mondiale », mais bien pour comprendre ce que Zuvi pouvait bien y foutre et quel a pu être son rôle dans tout ce bordel.

 

L'histoire commence donc en mars 1705. Et en France, où le père de Zuvi a envoyé son crétin de gamin pour qu'il étudie auprès des carmélites de Lyon. Las, ce bon Zuvi finit par commettre une gaffe monumentale qui l'oblige à abandonner ses études... Or revenir à Barcelone dans ces conditions est impensable, la colère paternelle constituant une certitude. Reste une opportunité (assez invraisemblable, mais après tout, hein, bon...) : aller au château de Bazoches pour s'y faire l'apprenti du seigneur local, un certain marquis de Vauban...

 

Oui, Vauban. ZE Vauban. Le grand ingénieur, le plus grand nom de la poliorcétique (c'est classe, comme mot, « poliorcétique » ; j'aime bien...).

 

L'examen d'entrée est déconcertant. L'instruction sera pire encore, aux mains des jumeaux Ducroix, qui feront subir à ce bon Zuvi les choses les plus impensables. Mais voilà : il s'agira ainsi pour Zuvi, qui se montre persévérant, de devenir un ingénieur ; et même un Ponctué (je n'en dis pas plus), qui place sa vie sous le signe du Mystère, et, après le décès de Vauban, se mettra en quête d'un mot, le Mot.

 

Veni, vidi, victus. C'est ainsi que Zuvi, l'ingénieur, rentre en Espagne plongée dans une atroce guerre. Zuvi sert ici, puis sert là. Il sert le Monstre (après tout, il a été formé en France), puis, le moment venu, abandonnera les Bourboniens pour rejoindre sa Barcelone. Avec une pute, un enfant, un nain et un vieux. Barcelone, la fière Barcelone, qui, malgré les intrigues des paillassons rouges et des botiflers, sera la dernière à résister à Philippe V.

 

Mais dans quelles conditions... L'auteur aura amplement le temps de développer la question : le dernier tiers du livre, assez colossal, est entièrement consacré au terrible siège de la capitale de la Catalogne. Ce siège annoncé dès la première page, et qui constitue la raison d'être du livre.

 

Cette première page, justement, parlons-en. Le ton est tout d'abord celui que l'on était en droit d'attendre : emphatique, soigné, porté sur le drame. Mais c'est une illusion, qui s'éclipse passé le premier paragraphe. L'auteur abandonne en effet très vite ce style soigné, rigoureux, très évocateur des Lumières, pour un autre bien plus fluide et proche de la conversation, émaillé d'ailleurs des remarques et insultes que Zuvi ne cesse d'adresser à sa chère et repoussante Waltraud. C'est au début assez déconcertant, cette rupture, ce décalage ; à vrai dire, j'ai même craint un peu pour la qualité du livre... mais je me trompais, heureusement. Victus est ainsi un roman historique qui délaisse très vite l'application formelle propre au genre (et qui lui nuit souvent : rien de pire que du faussement archaïque...) en faveur d'une sorte de spontanéité (simulée comme de juste), pleine de gouaille, débordant d'humour. On doute d'abord, donc, mais on est vite conquis, et on se laisse bientôt emporter par la conversation de Zuvi.

 

Un sacré personnage, faut dire : authentique fripon, d'un cynisme (au sens vulgaire) aussi révoltant que réjouissant, délicieux de par son humour ; le vieillard touche en évoquant le petit con qu'il a été un jour, mais fait ça avec un naturel désarmant, qui a de quoi faire rire aux larmes (si). Ce qui n'exclut certes pas le drame, surtout à mesure que l'on avance dans le roman, et donc dans les atrocités de la guerre de Succession d'Espagne... Mais l'enthousiasme est longtemps de la partie, qui fait tourner les pages avec avidité, dans l'attente toujours satisfaite de nouvelles frasques improbables de notre narrateur exubérant. Quand le tragique l'emporte (régulièrement, et de plus en plus), cette même avidité est toujours là ; la motivation est différente, certes, mais l'effet reste très similaire.

 

Un sacré personnage qui ne cesse de rencontrer (et de revoir, dans des allers-retours picaresques) toute une galerie de figures notables, des plus admirables aux plus repoussantes. Contraste immense entre, d'une part, un Vauban, un Villarroel, hommes d'une noblesse authentique, mentors nécessaires, et d'autre part un van Verboom ou un Pópuli, ignobles crapules, bouchers repoussants. Entre les deux, toute une galerie de figures complexes, plus difficiles à situer : où placer véritablement Berwick, brillant dans son cynisme ? Et que faire du miquelet Ballester, dont la cruauté n'a d'égale que l'héroïsme ? Et puis il y a les femmes, et notamment, bien sûr, Jeanne Vauban, la fille du marquis, le premier amour de Zuvi, et, pire encore, le second, Amelis... Des personnages émouvants ou repoussants, complexes, humains en somme. Et c'est rien de le dire : Albert Sánchez Piñol sait faire vivre tout ce petit monde.

 

Victus est drôle. Victus est poignant. Victus est humain. Ces traits suffisent à faire un bon roman. Reste le « détail » (tu parles) supplémentaire, qui fait passer du bon à l'excellent, et qui donne toute sa spécificité au roman historique : le sérieux dans la documentation, qui ne doit jamais nuire à la fluidité dans l'exposition. Et l'auteur accomplit parfaitement cette rude tâche, avec une aisance apparente qui force l'admiration. Roman très riche, dans son humanité mais aussi dans son érudition, Victusexpose avec souplesse des développements fort complexes mais jamais ennuyeux, remarquablement servis tant par la verve du narrateur que par l'abondance des illustrations et cartes qui viennent éclairer le propos. Autant dire que, pour un temps (eh), à la fin du roman, le lecteur sera à peu de choses près incollable sur des matières aussi subtiles et ardues que l'art du siège ou la guerre de Succession d'Espagne. Mais jamais, jamais, cela ne se fera aux dépends de l'intrigue, des personnages, ou du sens profond qui se cache derrière tout cela, sans parler du style ; Victus n'est donc pas seulement un bon, et même sans doute un excellent roman : c'est un bon et même sans doute un excellent roman historique, denrée tristement rare.

 

Je ne vais pas m'étendre plus que de raison (déjà que...) : lisez Victus. Démonstration supplémentaire du talent d'Albert Sánchez Piñol, à même de convaincre qui n'était pas encore totalement séduit jusque là, Victus est un vrai régal, un roman aussi divertissant qu'intelligent.

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"Rêver 2074"

Publié le par Nébal

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Rêver 2074. Une utopie du luxe français, une œuvre collective du Comité Colbert, [édition numérique]

 

Hop : http://www.rever2074.com/

 

Ces derniers jours, une polémique (qui ressemble fort à une tempête dans un verre d'eau, certes) a agité le petit monde de la SF francophone, à partir de l'anthologie Rêver 2074, commandée par le Comité Colbert, qui regroupe des grands noms du luxe français, pour fêter ses soixante ans, l'idée étant donc de se projeter en 2074 pour dresser un tableau du luxe en ce temps-là. On aurait sans doute ignoré le machin si un de ses acteurs, Jean-Claude Dunyach, ne s'était empressé d'en faire la promotion ici ou là, par exemple sur les forums du Cafard cosmique et du Bélial'. Ce qui n'a pas manqué de susciter des réactions généralement hostiles (de la Salle 101 à Fabrice Colin, en passant par Karim Berrouka et Yossarian)... Jérôme Noirez, faisant le point tout récemment sur cette triste affaire, attribuait ce blocage à une sorte de vieux fond mi judéo-chrétien, mi marxiste, bien français. À raison sans doute. Et votre serviteur plaide coupable : bien que n'étant ni judéo-chrétien ni marxiste, j'avoue avoir néanmoins baigné dans cette culture, et grincé des dents rien qu'en apprenant l'existence du projet.

 

Le luxe. Beurk. C'est mal ! Voilà bien ce que le quidam – moi par exemple, donc – a tendance à exprimer de prime abord. Le projet du Comité Colbert, dès lors, risquait d'être mal accueilli... Et il n'est pas dit que Jean-Claude Dunyach ait choisi les meilleurs arguments pour le défendre : outre qu'il ne s'est pas privé de faire un certain étalage de la chose et de ses conditions qui frisait l'indécence (mais voir plus haut pour le fond judéo-chrétien et marxiste...), son insistance sur l'aspect bénéfique de la chose aux fins de promotion de la science-fiction en général et de la science-fiction française en particulier avait de quoi laisser au mieux sceptique ; en effet, tel le grand philosophe Morsay, j'aurais envie de dire que, de tout ça, on s'en bat les couilles...

 

Mais bon : au-delà, pourquoi pas ? Si l'idée d'une œuvre de commande a pu à son tour faire grincer des dents, les miennes y compris, je ne la rejette pas dans l'absolu. Et, à vrai dire, j'étais curieux de voir ce que tout cela allait bien pouvoir donner... Je tends en effet à associer le luxe à des questions morales que je trouve extrêmement enrichissantes et tout à fait passionnantes ; d'où, d'ailleurs, ma lecture de La Ruche bourdonnante ou les crapules virées honnêtes de Mandeville, qui me paraissait un préalable utile ; le temps de m'emparer de mon Kindle (oui, je n'arrive pas à lire sur ordinateur), et hop, je me suis lancé dans la lecture de la bête, en essayant de mettre autant que possible mes a priori de côté (à titre d'exemple, je me suis mis à cette lecture alors que des deux des auteurs en lice, à savoir Olivier Paquet et Anne Fakhouri, me font littéralement vomir... je n'étais pas certain d'être en mesure de lire leurs textes, ce qui m'a fait hésiter un certain temps sur la possibilité, pour moi, de lire cette anthologie et d'en causer le plus honnêtement possible ; mais bon : après tout, j'aime souvent ce qu'écrit Xavier Mauméjean, également dans les rangs, alors bon...). Lisons donc tous ces textes interconnectés par l'emploi d'un même lexique (j'y viens de suite), de même références technologiques (Nautys, egosphère, etc.), luxueuses bien sûr, et aussi personnelles, et enfin d'une histoire commune (la Pandémie, notamment).

 

Mais, mazette, ça commence mal, avec une sorte de préface (mais qui tient en même temps de la nouvelle) du lexicographe Alain Rey, qui livre donc une étude lexicale projetée dans le futur, percluse de références malvenues (bordel, Saint-Just, fallait oser, quand même!), de néologismes et de mots-valises moches (qui reviendront en fin de volume nous piquer les yeux) pour définir une utopie caractérisée par l'universalité et, ce qui me paraît contradictoire en soi, la mise à disposition de tous. Le luxe, à mon sens, implique la rareté et la cherté ; si tout le monde en dispose, ce n'est plus du luxe... L'intention utopique, dès lors, témoigne au mieux d'un certain aveuglement, et au pire – mais hélas je tends à croire que le pire soit le plus crédible... – d'un abominable « faux-derchisme », pour employer moi aussi une création lexicale hideuse : oui, il y a pas mal d'hypocrisie, dans cette prétendue utopie d'une naïveté confondante. Mais c'est peut-être plus ridicule que véritablement puant... ainsi quand l'auteur se livre à un éloge franco-français de la France qui rend le monde heureux et beau, à se pisser dessus.

 

Bon, passons aux nouvelles. On commence avec Xavier Mauméjean. Adonc, une organisation qui rend le bonheur à des personnalités qui l'ont perdu, grosso merdo (en commençant par un homme d'affaires russe, abject et lamentable cliché). Le faux-derchisme atteint ici des sommets. Non sans astuce, en même temps : c'est à la fois atrocement niais et non exempt de cynisme (au sens vulgaire, le plus appréciable ici). Mais oui, c'est assez malin (si), et il y a pas mal d'idées intéressantes au milieu de ce fatras de moqueries. N'empêche : des considérations privées sont sans doute en cause, mais je n'ai pu m'empêcher de voir dans cette imposture sur le bonheur une insulte personnelle. Il y a donc dans cette nouvelle une étrange association du pire et du meilleur. Belle illustration, sans doute, de ce que je craignais globalement pour cette « utopie » : qu'elle soit navrante comme une occasion manquée...

 

Olivier Paquet, le pathétique Olivier Paquet, s'intéresse ensuite, à défaut de nous intéresser, au rôle d'une intelligence artificielle dans l'élaboration d'un vin liquoreux. Œnologie, paternalisme et clichés nippons ridicules. Certes, j'ai comme un souci avec l'auteur, je ne le cacherai pas (j'aurais bien du mal, d'ailleurs), mais quand même : c'est une blague ? Non : une blague, même mauvaise, aurait plus d'intérêt que ce machin vide.

 

On passe à Samantha Bailly, 'tite jeune dont j'avais à peine entendu parler, avec une nouvelle (si c'en est bien une ? C'est tout de même très artificiel...) qui prend pour cadre le monde de la haute-couture. Futile ou pas ? Faut voir... à partir de la seule idée (quasiment) qui y est développée, l'émotissu, idée assez sotte pour être crédible. Impression de vide... De mauvais goût, peut-être, renforcée par les très nombreux clichés qui sont de la partie... Reste le gag récurrent et puéril de la situation amoureuse, mais c'est un peu léger.

 

Puis vient Jean-Claude Dunyach, qui s'est donc fait l'ardent promoteur du projet. Même si j'avoue n'avoir jamais été vraiment convaincu par les nouvelles du bonhomme (mais je n'en ai lu que des récentes, dans l'ensemble, et on m'a dit le plus grand bien des textes antérieurs), j'ai néanmoins de l'estime pour lui. Bon : la joaillerie, cette fois. On taille des diamants dans les météorites de la Tunguska. Plus globalement, groumf, on détourne la science pour faire des putains de bijoux – ce qui m'a déjà passablement agacé. Mais le pire est que l'on rajoute une louche de sentiments poisseux pour faire passer la pilule. La conclusion atteint des sommets dans le neuneu. Je dis : « Gloups », ce qui me permet de rester poli devant un texte qui ne le mérite guère.

 

Suite : Anne Fakhouri. Bon, d'accord, d'accord, là aussi j'ai comme un problème avec l'auteur, qui n'est pour moi rien d'autre qu'un bloc de méchanceté pure... Mais essayons d'en faire abstraction. Retour à la haute-couture, donc, avec du cuir synthétique qui suscite une bataille de brevets. La rivalité d'entreprises est cependant moins pénible que celle qui oppose les deux frères Savage, Tado le petit con arrogant et Zadig l'handicapé du sentiment (j'ai cherché Voltaire). On vise essentiellement ici à fixer les odeurs (pour fixer les souvenirs qui vont avec). Bon, ça pue, mais juste un peu (essentiellement pour l'éloge hypocrite des petites mains qui accompagne tout ça). Il y a quelques idées... mais ça n'a pas grand intérêt pour autant, et se révèle plutôt agaçant. C'est néanmoins, avec tous ces défauts et en dépit de la personnalité de l'auteur, un des textes les moins ratés de l'anthologie avec celui de Xavier Mauméjean.

 

Mais vient le cas de Joëlle Wintrebert. Un cas délicat... En effet, au-delà des seules chimères dont les mues valent une fortune et qui constituent le prétexte de la nouvelle, on assiste ici à un vrai déferlement de luxe. Et c'est probablement dans cette nouvelle très riche que l'on approche le plus du vrai luxe, du luxe authentique (j'y reviens tout de suite après). Hélas, on n'évite pas pour autant l'écueil utopique, particulièrement niaiseux et vomitif à mesure qu'il prend de l'importance, avec la gamine autiste notamment. Quant à la trame, j'hésite : est-elle tout bonnement absurde, ou invraisemblablement stupide ? Au final, un ratage d'autant plus navrant que la nouvelle ne manquait pas d'atouts... Elle avait même probablement tout pour être la meilleure du recueil ! Ou la moins mauvaise, broumf...

 

Pas glorieux, hein, vous l'aurez compris... Il n'y a pas ici un seul texte que l'on puisse décemment (même si des petits fans ne s'en sont bien sûr pas privés) qualifier de « bon ». Ce travail de commande est foireux, et constitue – donc – une occasion manquée (même si on reconnaîtra qu'il était sans doute difficile de livrer un bon texte sur le luxe dans ces conditions) ; car, oui, je le maintiens, le sujet était intéressant, et il était légitime et profitable de l'aborder sans les œillères judéo-chrétiennes et marxistes. Mais pas comme ça, bordel ! En effet, je crois que ce qui m'ulcère le plus dans tout ça, c'est cette idée d'utopie caractérisée notamment par une impensable car contradictoire universalité du luxe. Hypocrisie pure et simple. Et voilà : je n'aime pas qu'on se foute de ma gueule. Nébal est un con, oui, mais Nébal seul a le droit de le dire? Bon, passons... Mais le luxe, par pitié, affichez-le pour ce qu'il est vraiment : hédonisme, égoïsme, cynisme peut-être, éventuellement futilité... Oui, tout cela, selon nos critères éthiques, le rend mauvais ; mais ce mauvais est appréciable, en quelque sorte, il constitue une justification nécessaire et suffisante du luxe : en effet j'approuve l'hédonisme, je peux comprendre l'égoïsme et le cynisme, quant à la futilité, pourquoi pas ? Oui, tout cela peut (doit?) chatouiller la fibre morale, au-delà des postures telles que celle que j'adopte moi-même. Mais je préfère de loin être choqué de la sorte qu'insulté comme c'est le cas ici. Je préfère le vrai luxe, le luxe authentique, rare, cher, à ces impostures. La frontière, en la matière, est ténue entre l'élégance et le mauvais goût, entre la classe authentique et le snobisme ridicule ; or, ici, les auteurs ont presque systématiquement penché du mauvais côté de la barrière. Et en voulant rendre le luxe « acceptable », les auteurs de ce qui n'est décidément qu'une vulgaire (le qualificatif est on ne peut plus approprié) plaquette publicitaire l'ont en fin de compte rendu plus répugnant encore...

 

Une anthologie très mauvaise, donc. Objectivement (autant que faire se peut), en dehors de toute considération morale : les textes sont ratés, tout simplement. Et si l'on y rajoute malgré tout l'aspect moral – et après tout on aurait sans doute du mal à se retenir –, il est temps, vite, vite, de chercher le sac à vomi.

 

Mais je m'en tiens de préférence à la dimension objective. La subjective, la plus personnelle en l'espèce, c'est la conviction d'une occasion ratée. Parce que je ne veux pas avoir le réflexe de pure hostilité qui a saisi bon nombre de mes camarades ; je veux croire que le sujet était intéressant, que le luxe en soi n'a rien de « mauvais » ; je doute certes qu'il était possible de livrer quelque chose de vraiment pertinent en l'espèce dans le cadre de ce travail de commande, mais sans rejeter pour autant dans l'absolu travail de commande ou mécénat, comme vous voudrez.

 

Reste que cette « œuvre collective » est foireuse avant d'être puante. Elle est gratuite certes, et librement disponible ; n'hésitez donc pas à vous faire votre propre idée, même s'il est probable que ce soit une perte de temps ; encore que... même si elle est mauvaise, je ne regrette pas d'avoir lu cette anthologie : car s'il y avait curiosité malsaine, il y avait aussi intérêt authentique. Bon, raté...

 

Et voilà : c'est ma contribution à la tempête dans le verre d'eau... 

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