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Ravive, de Romain Verger

Publié le par Nébal

Ravive, de Romain Verger

VERGER (Romain), Ravive, Paris, Éditions de l’Ogre, 2016, 185 p.

 

REVENIR À ROMAIN VERGER

 

Ravive, recueil de nouvelles paru l’an dernier aux Éditions de l’Ogre, et lu avec un certain retard qui ressemble de plus en plus à une pathologie chronique de ce blog, était l’occasion de revenir à la lecture de Romain Verger, auteur sans doute un peu à part (mais tant mieux), dont l’œuvre tutoie les frontières du genre (notamment fantastique, ou peut-être plus largement horrifique ; mais, en l’espèce, il y a aussi de la science-fiction dans le présent recueil, étrangement ou pas), mais sans, peut-être, s’y inscrire totalement…

 

Jamais si loin que ça, cependant : c’est après tout dans les pages de (l’excellent) Visage Vert que j’avais découvert l’auteur (dans le n° 17, pour des « nouvelles » à l’origine du « roman » Forêts noires), et c’est d'ailleurs pourquoi l’affirmation souvent reprise de ce que Ravive serait le premier recueil de nouvelles de l’auteur me paraît un brin contestable. Notons au passage qu'une des nouvelles composant le présent recueil y avait aussi été prépubliée (cette fois dans le n° 22 ; c'est en fait l'ouverture de Ravive – ce qui n’a sans doute rien d’innocent).

 

De l’auteur, après tout, j’avais beaucoup apprécié ses deux précédents ouvrages, le roman Fissions, et le « roman » Forêts noires (donc). J’ai toujours dans ma bibliothèque de chevet ses deux romans antérieurs, Grande Ourse et Zones sensibles – simplement pas eu l’occasion de les lire. Il faudra bien (notamment Grande Ourse, dont on m'avait dit vraiment beaucoup de bien) – mais en avouant que, même sur ces formats toujours très courts, Romain Verger n’est sans doute pas un auteur très « popcorn »… Pour le lire (car il le vaut bien, voilà qui ne fait aucun doute), il faut aussi prendre en compte la nécessité du timing, dirais-je. Parce que, fonction des circonstances, la réception peut s’avérer très différente.

 

Me concernant, j’imagine que mon retour sur les « nouvelles » à l’origine de Forêts noires est relativement éloquent à cet égard. Première impression, dans le n° 17 du Visage Vert : « Jolie plume, mais pas un souvenir impérissable. » Jugement qui s’était, il faut croire, vérifié, puisque, le temps de me mettre à Forêts noires, j’avais totalement oublié cette pré-lecture… Mais justement : la lecture de Forêts noires, à ce moment-là, m’avait bien davantage convaincu – et peut-être parce que j’avais lu juste avant Fissions ? Car ce dernier roman, plus concentré peut-être, me fait toujours l’effet d’une porte d’entrée plus qu’appréciable pour découvrir l’auteur… Quoi qu’il en soit, ça se vérifie encore une fois et pardon pour le cliché : les circonstances (et le timing) comptent, quand on lit un livre, quel qu’il soit.

 

UNE ŒUVRE (MÊME EN CONSTRUCTION)

 

Cela dit, ces ouvrages ont bien tous leur singularité – que la réception diffère de l’un à l’autre n’a absolument rien d’étonnant. Mais quelques traits, peut-être, pourraient être utilement mis en avant ? Demeurent en effet des manières, au-delà des éventuels codes, ou, dans un sens plus négatif, d’une éventuelle affectation, qui font l’œuvre – et par là même l’auteur.

 

Le premier point, celui qu’il faut forcément mettre en avant, celui qui saute à la gueule pour ainsi dire, c’est donc cette plume – très travaillée, très belle. Romain Verger est un styliste, et l’attention formelle, dans ses diverses publications, participe grandement de leur intérêt. L’expression est souvent galvaudée, et, de la part d’un Nébal notoirement guère réceptif à la poésie, elle peut faire un peu peur, mais oui : Romain Verger est (aussi ? avant tout ?) un poète, dont les récits (?) n’en sont pas toujours, mais brillent essentiellement par leur langue riche et joliment musicale (enfin, joliment, jusqu’à devenir angoissante…). Un aspect qui ressort sans doute tout particulièrement dans son goût un peu « décadent » (il m’évoque à cet égard Huysmans) pour le mot « rare », et/ou « précis » ; c’est une dimension qui m’avait d’emblée frappé il y a quelques années de cela, quand j’avais découvert l’auteur, et Ravive, pour le coup, ne m’incite pas à réviser cette impression initiale ; sachant, bien sûr, qu'elle n'a absolument rien d'une tare, c'est tout le contraire.

 

Et quant au fond ? Ah, question peut-être plus délicate… Je ne suis sans doute pas très bien placé pour disserter sur le fond de l’œuvre de Romain Verger – tant, bien souvent, je me retrouve tout con à la fin d’un chapitre ou, ici, d’une nouvelle, sans même parler du livre, et dois alors m’avouer vaincu : j’ai pu aimer ce que j’ai lu, oui, mais de là à y comprendre quelque chose… Et pire encore à savoir comment l’exprimer…

 

C’est peut-être, pour le coup, une limite – qui n’est pas tant, bien sûr, limite de l’auteur ou de son œuvre, plutôt muraille d’incompréhension du lecteur (nébalien), muraille qu’on peut et doit secouer autant que possible, mais sans garantie qu’elle s’effondre enfin pour laisser entrevoir quelque chose derrière…

 

Ouh, putain : moi, à la différence de Romain Verger, donc, je ne suis décidément pas un poète… Bah, oubliez ça...

 

Comprendre, quand même ? On peut essayer… sans grande certitude que ce soit bien pertinent, hélas. Tentons...

 

LE MONSTRUEUX : BASCULEMENT ET/OU TRANSCENDANCE

 

Clairement, des thèmes et des manières reviennent – pour ce que j’en sais du moins. Peut-être jamais totalement du fantastique (mais c’est à débattre, donc), mais qui y ressemble tout de même pas mal, en exprimant régulièrement la peur, et peut-être aussi souvent le monstrueux. Avec aussi, comme je vois les choses, des traits qui, aussi bien, renverraient aux « décadents » ou aux « gothiques » ? Ce qui n’exclut pas, le cas échéant, un encrage cohérent dans la réalité contemporaine, n'en suintant que davantage le malaise, palpable – un malaise bien particulier, celui qui surgit inopinément dans un quotidien monstre qui n’a nul besoin de s’affubler de crocs vampiriques ou d’inévitables tentacules pour stupéfier le lecteur. Nul hasard, ici, si le thème de la folie a quelque chose de récurrent – que l’auteur reste ou pas à sa lisière ; probablement plutôt « ou pas », d’ailleurs : le basculement est régulièrement au cœur du propos.

 

Éventuellement, ce basculement peut cependant prendre des formes inattendues… En fait, ici, certains textes me paraissent l’exprimer d’une tout autre façon – en l’occurrence, les nouvelles « Le Dernier Homme » et « Anton », qui font plus que loucher sur le registre post-apocalyptique (et donc SF), avec dans le premier, au titre éloquent, quelque chose qui transcende la mer (j’y reviens) en un « paysage intérieur » pas forcément très éloigné d’un Ballard (même sous sa forme essentiellement redoutable), tandis que le second récit, jouant d’une certaine façon de la carte grotesque, place, non le basculement à proprement parler, mais plutôt la mutation, de manière plus ouverte, au cœur de son propos (or c’est en fait là un élément qui pourrait rassembler plusieurs des textes de ce recueil) ; et ce qui m’intéresse tout particulièrement, ici (au-delà d’ailleurs de la lecture la plus « premier degré » de ces récits – à tout prendre certes pas les plus inventifs, c’est même relativement convenu), c’est que ce « changement », qu’il soit psychique ou physique, permet éventuellement le dépassement des impasses dans lesquelles les personnages semblent tout d’abord être acculés – lesdites impasses étant en définitive sublimées ou transcendées.

 

Peut-être « Reborn » devrait-elle, à son tour, être associée à ces deux nouvelles ? Elle a bien elle aussi quelque chose de plus ou moins vaguement science-fictif – et laisse envisager, même si sans doute d’un œil plus noir (car plus perplexe ?), la possibilité d’une post-humanité.

 

Auquel cas « Donvor » aussi serait sans doute de la partie – mais sur un mode qui m’a semblé davantage mineur.

 

Je suppose que c’est là ce qui est visé (en partie du moins, les réminiscences personnelles y ayant aussi leur part, à l'évidence) sous le titre Ravive ? Et l'on peut établir ainsi une forme de cohérence interne du recueil.

 

CONTES BRETONS (PROVOCATIONS !)

 

On peut d’ailleurs rebondir sur cette idée de nouvelles « parentes », suscitant ou révélant l’unité du livre. En témoignent de manière évidente (mais la manière évidente n’est pas forcément la plus pertinente) les trois brefs textes « bretons » du recueil, « Le Château », « Donvor » et « Ploumanac’h » ; avec plus ou moins de réussite à mon sens… De ces trois récits, c’est alors le premier que j’ai envie de mettre en avant – parce que cette nouvelle originelle, prépubliée dans le n° 22 du Visage Vert (et que, cette fois, j’avais déjà appréciée à l’époque…), constitue sans doute la meilleure des entrées en matière pour le recueil – avec un basculement, oui, où le décor, soudainement, suinte (à nouveau), et le mal se révèle là où l’on n’envisageait pas un seul instant qu’il s’y trouve ; ce « Château », comme de juste gothique à sa manière, introduit ainsi magnifiquement la suite – et ce quand bien même l’étrange et le malaise, au fil des huit nouvelles qui restent, emprunteront bien des atours, éventuellement contradictoires, d’ailleurs. C’est aussi, de tous ces récits, le seul qui me paraît pleinement jouer du dispositif de la « chute » ; mais avec adresse, donc.

 

Les deux autres nouvelles « bretonnes » m’ont bien moins marqué ; j’ai rapidement mentionné « Donvor », quant à « Ploumanac’h », elle élabore un cauchemar pas désagréable, mais qui ne m’a pas, si j’ose l’exprimer ainsi, « impressionné »…

 

Au regard du recueil dans son ensemble, sinon de l’œuvre entière de l’auteur, on peut donc traquer des thèmes et manières, soit pour eux-mêmes, soit en tant qu’illustrations des éléments déjà avancés. Ainsi, sans doute, de la mer, peu ou prou omniprésente (via la côte, du moins) – bien sûr dans ces trois récits « bretons », mais aussi dans d’autres, et notamment, bien sûr « Le Dernier Homme ».

 

Mais peut-être faut-il étendre la question : plutôt que de la mer, parler alors de l’élément marin, ou peut-être plus largement de l’élément liquide ? La symbolique diffère alors un peu – même si elle paraît couler de source (aha). Pas tant que cela, pourtant… mais justement dans la mesure où l’auteur me semble ici jouer des préconçus iconiques du lecteur.

 

DES RÉFÉRENCES – MON INCULTURE

 

Ce qui nous amène à une autre question : est-il pertinent, alors, de mettre en avant des références ? C’est toujours tentant, peut-être pas toujours très pertinent… Des noms reviennent souvent, dans les articles, etc., consultés sur le ouèbe – des choses très différentes, au fond. Ici, on dit Julien Gracq – ce qui me paraît se tenir. Là – et là, et là, et là encore –, on dit aussi Lovecraft, ce qui me laisse pour le moins perplexe (l’éditeur parle bien d’une « menace sourde » qui pourrait être horreur cosmique, mais globalement je ne sens pas trop l’auteur sur ce terrain-là… Il y a le thème marin, bien sûr, mais en l’état il ne me paraît pas suffisant pour fonder une réelle parenté).

 

Et l’auteur lui-même ? Dans cet enregistrement réalisé à l’inestimable Librairie Charybde, il avance plusieurs noms, dont je ne sais absolument rien ou presque (ben, y a des poètes dans le tas, en plus…).

 

Prenons « Les Hommes-soleil » : Romain Verger évoque sans hésitation Le Nécrophile, de Gabrielle Wittkop – l’inculte de moi, je n’y connais rien… Alors, naïvement, je suis tenté d’aller voir ailleurs, avec le peu de ce que je sais ou crois savoir – en l’espèce, cette nouvelle, sur le moment, m’avait plutôt évoqué, disons, un Kerouac en un peu plus pervers, mais mystique à sa manière, pas forcément si différente ; mais le fait est que ce périple psychotrope mâtiné de Freaks m’a laissé relativement froid, hélas, ce qui ne me facilite pas la tâche, maintenant…

 

Et, à mon grand regret, ce même effet s’est reproduit avec une autre nouvelle de Ravive : « L’Année sabbatique » (sauf erreur la plus longue). Cette fois, dans le même entretien à la Libraire Charybde, Romain Verger cite aussitôt Un homme qui dort, de Georges Pérec – dont je ne sais absolument rien. Qu’importe ? Espérons...

 

Mais, donc, « L’Année sabbatique », de même que « Les Hommes-soleil », ne m’a guère parlé – et peut-être d’autant moins que j’avais forcément tendance, dans les premières pages, à me reconnaître un peu dans ce personnage qui se remet bien tardivement à faire des études, et bascule peu à peu, lui aussi… Seulement voilà : les portraits psychologiques habiles et éventuellement goguenards du départ laissent bientôt la place, via une transcendance psychotrope encore (le recueil me paraît décidément tissé de semblables liens ; on pourrait aussi évoquer le thème des oiseaux morts, qui peut renvoyer quant à lui aux récits apocalyptiques ou post-apocalyptiques mentionnés plus haut), à une sorte de fantasme en forme de dérive hypersexuelle qui m’a paru bien terne…

 

DES RISQUES DANS L’ARGUMENTAIRE ?

 

Il faut dire que cette nouvelle, au fondement partiellement autobiographique, porte peut-être en elle un risque d’ « autofiction » plus ou moins pertinent ? Ici, mes préjugés parlent sans doute… mais aussi parce que la présentation de l’éditeur n’a pas manqué de m’inquiéter : « Ravive peut se lire à la fois comme un recueil de nouvelles ou comme les expériences et les fictions d’un écrivain aux prises avec ses angoisses et son sentiment de perdition. » Du coup, j’ai redouté de voir venir l’écrivain écrivant qu’il n’arrive pas à écrire… À tort, globalement – mais, dans le cas de « L’Année sabbatique », cette dimension, d’abord amusante, m’a assez vite lassé. À ce compte-là, la nouvelle finale, « Orcadi », est bien mieux passée, si elle demeure sans doute anecdotique. La réminiscence dans « Le Château » paraissait pourtant introduire un mode de l'expression de l'auteur plus enthousiasmant à mon sens.

 

La présentation de l’éditeur, outre cette voie dangereuse, appuie aussi sur le « dernier homme » et le « surhomme », avec du Nietzsche dedans – ce qui me paraît davantage pertinent, mais a pu là encore biaiser ma lecture, globalement, et pas forcément pour le mieux.

 

Mais ces deux « mauvaises » expériences (relativement), sur « Les Hommes-soleil » et « L’Année sabbatique », deux des plus longs textes de ce recueil (avec « Reborn », qui m’a bien davantage plu), ont peut-être, dans la même lignée, biaisé mon regard sur l’ensemble du recueil ? Je ne peux pas l’exclure…

 

TU N’ÉCRIRAS PAS À LA DEUXIÈME PERSONNE

 

Même s’il me faut bien avouer, en définitive, que certains de ces doutes n’avaient clairement pas attendu que je tourne la dernière page du recueil pour entretenir sur le moment mon scepticisme quant au livre que j’étais en train de lire…

 

Or le principal, ici, concerne la dimension où Romain verger, habituellement, me paraît le plus briller : le style. Mais c’est qu’il a recours à un procédé qui, à peu près systématiquement, suscite en moi un réflexe pavlovien de méfiance sinon de rejet : l’emploi de la deuxième personne du singulier...

 

Trois des neuf nouvelles de Ravive y ont recours : « Donvor », « Reborn », et « L’Année sabbatique » (ces deux dernières étant les plus longues du recueil ; le reste se partage entre première et troisième personne, plus classiquement). Et, décidément, je n’y arrive pas – trop souvent, en pareil cas, je fais dans le refus d’obstacle… Pour quelle raison, au juste ? Je n’en suis pas bien certain… Peut-être parce que cette manière de m’impliquer en tant que lecteur, dans une ambiguïté à l’égard du personnage qui est peut-être aussi ambiguïté à l’égard de l’auteur (machiavélique ?), me fait souvent l’effet d’une agression ? C’est bien possible – alors que je ne rechigne en principe pas à ce qu’un livre me secoue…

 

Mais, systématiquement, en pareil cas, je m’interroge sur la pertinence du procédé – et, bien trop souvent, n’y vois qu’affectation… Or Romain Verger n’a plus à démontrer qu’il est un styliste brillant – aussi ce procédé ambivalent me paraît-il le desservir plus qu’autre chose.

 

Mais c’est là un préjugé tout subjectif, j’en ai bien conscience… Reste qu’au troisième texte jouant de ce « tu » invasif, j’en ai eu un peu marre – et cela a donc sans doute participé de ma déception concernant « L’Année sabbatique ».

 

Plus haut, « Donvor » et « Reborn » s’enchaînent, qui usent donc de ce même procédé, mais cela m’a moins déplu – c’est simplement que, concernant « Donvor », je n’en ai peu ou prou rien retenu… « Reborn », par contre, m’a davantage parlé, deuxième personne du singulier ou pas – j’ai pu en faire abstraction, donc.

 

UN RETOUR…

 

Mais justement : qu’ai-je retenu de Ravive ? Pour l’essentiel, un style – le plus souvent brillant, imagé, musical, rassemblons tout cela sous l’épithète « poétique ». Quand le « tu » ne s’en mêle pas (trop), c’est parfaitement savoureux, et, je suppose, une raison suffisante pour tenter l’expérience de ce recueil de nouvelles.

 

Mais quant au fond ? Je suis bien moins convaincu, là… En fait, je ne suis convaincu que d’une chose, et c’est d’être bien souvent passé complètement à côté. Parfois (souvent ?), ce sentiment de frustration n’est pourtant pas sans attraits, et constitue une invitation à se repencher sur la question plus tard… Ici, j’en doute, hélas.

 

Et, en définitive, je ne peux guère conclure qu’en revenant à ma position originelle – ce qui me navre un peu, voire plus que ça… Même si je sais bien que c'est sans doute davantage révélateur de mes propres failles que de celles d’un recueil plutôt bien accueilli, ai-je l’impression, et de toute façon non dénué de qualités, à l’évidence.

 

Reste que, ayant achevé la lecture de Ravive et laissé mariner quelque temps la chose pour ne pas (totalement) commenter sur l’impulsion du moment, j’ai hélas plus que jamais l’impression d’en être revenu, donc, à cette « critique » bien lapidaire que j’avais en mon temps émise, suite à ma découverte de l’auteur dans ses nouvelles du n° 17 du Visage Vert (d’où naîtrait donc ultérieurement Forêts noires) : « Jolie plume, mais rien d’impérissable. » Et, à ce stade, c’est donc une déception…

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Frankenstein à Bagdad, d'Ahmed Saadawi

Publié le par Nébal

Frankenstein à Bagdad, d'Ahmed Saadawi

SAADAWI (Ahmed), Frankenstein à Bagdad, [Fraankishtaayn fii Baghdaad], traduit de l’arabe (Irak) par France Meyer, [s.l.], Piranha, [2013] 2016, 378 p.

 

Ma chronique se trouve dans le cahier critique du n° 85 de Bifrost (pp. 95-96).

 

Le moment venu, elle sera disponible en ligne sur le blog de la revue, et j’en publierai alors une chronique plus longue ici-même.

 

Retours bienvenus dans tous les cas…

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Les Inhibés, de Boris Strougatski

Publié le par Nébal

Les Inhibés, de Boris Strougatski

STROUGATSKI (Boris), Les Inhibés, [traduit du russe par Viktoriya et Patrice Lajoye], [s.l.], Lingva, coll. Nuits Blanches, [2003] 2016, 349 p.

 

Ma chronique se trouve dans le cahier critique du n° 85 de Bifrost (p. 94).

 

Le moment venu, elle sera disponible en ligne sur le blog de la revue, et j’en publierai alors une chronique plus longue ici-même.

 

Retours bienvenus dans tous les cas…

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L'Anaconda, de M.G. Lewis

Publié le par Nébal

L'Anaconda, de M.G. Lewis

LEWIS (M.G.), L’Anaconda, traduit de l’anglais par Pauline Tardieu-Collinet, Le Bouscat, Finitude, [1808] 2016, 125 p.

 

Ma chronique se trouve dans le cahier critique du n° 85 de Bifrost (pp. 90-91).

 

Le moment venu, elle sera disponible en ligne sur le blog de la revue, et j’en publierai alors une chronique plus longue ici-même.

 

Retours bienvenus dans tous les cas…

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Gunnm, t. 2 : La Vierge de fer (édition originale), de Yukito Kishiro

Publié le par Nébal

Gunnm, t. 2 : La Vierge de fer (édition originale), de Yukito Kishiro

KISHIRO Yukito, Gunnm, t. 2 : La Vierge de fer (édition originale), [銃夢, Gannmu], traduction depuis le japonais [par] David Deleule, Grenoble, Glénat, coll. Manga Seinen, [1990-1995, 2014] 2017, 212 p.

 

RETOUR D’UN CLASSIQUE, ÉTAPE 2

 

Où l’on fait dans l’actualité (éditoriale, française), avec ce deuxième tome de Gunnm dit (un peu paradoxalement) « édition originale », qui vient tout juste là maintenant de sortir, donc – ou ressortir, d’une certaine manière.

 

J’avais donc déjà lu tout ça, mais il y a looooooooooooooooooongtemps, lors de la première édition française du manga culte de Yukito Kishiro, dans les années 1990 – lecture qui, alors, m’avait procuré beaucoup de plaisir, et ce souvenir émerveillé n’est certes pas pour rien dans mon acquisition maintenant de cette « édition originale ».

 

En notant que celle-ci, outre une nouvelle traduction que je ne me sens toujours pas de juger, est essentiellement caractérisée (mais c’est une raison suffisante, certes) par le sens de lecture japonais – distinction essentielle par rapport à l’édition ori… euh, la première édition française, donc. Notons cependant, une fois de plus, ce choix d’une couverture très souple et de pages assez fines, qui m’évoque un avertissement du genre : « à manipuler avec précaution ».

 

Je redoutais, pourtant, en relisant le premier tome, que ça ne passe plus aussi bien que quand j’étais un pré-ado ou ado (disons ado : 1995, si j’en crois Wikipédia, j’étais persuadé que c’était bien deux ou trois ans plus tôt, mais à tort, faut croire)… Sauf que si, en fait : avec peut-être un peu plus de mesure dans le propos, et la prise de conscience que tout ceci n’était pas forcément bien original, mais le plaisir était toujours là – plaisir tenant certes avant tout à deux dimensions essentielles de la BD : un graphisme parfait dans son genre, et un univers attrayant et riche, s’exprimant autant dans la narration que dans ledit graphisme parfait. En dehors de ça, la trame était fort commune, et l’action omniprésente (un peu trop à mon goût), mais ça passait bien.

 

Ce deuxième tome est assez différent, mais je ne suis pas bien certain de ce qu'il faut en penser… Est-ce en mieux, est-ce en moins bien ? Probablement les deux à la fois, en fait – pour un résultat de qualité équivalente.

 

FAUSSE FIN ET FAUX DÉPART ET PAS DE FIN

 

Avec une bizarrerie, cependant – dont je me suis aussitôt rappelé qu’elle figurait déjà dans la première édition française, mais sans savoir au juste ce qu’il en est des tomes japonais : ce deuxième tome s’ouvre en fait sur l’épisode… qui aurait dû conclure le premier.

 

On y voit en effet Gally achever son combat contre Makaku – qui continue donc après la dernière planche du tome précédent, qui semblait pourtant exprimer, sur un mode inévitablement sentencieux, la victoire de Gally.

 

Plus que l’action, ici, on en retient surtout la « confession » de Makaku – ou plutôt son autobiographie rapide, qui accentue les traits pathétiques du personnage, en exprimant la souffrance qui l’a amené à devenir ce terrible tueur psychopathe ; le trait est forcé, mais ne peut sans doute pas laisser Gally indifférente – et il en va sans doute de même pour le lecteur…

 

Notons rapidement que cette « discussion » contient une brève remarque lapidairement explicitée plus loin dans ce tome 2, mais vraiment en passant, et qui sera sans doute d’un certain poids pour la suite des événements.

 

Et c’est donc après ce premier épisode en forme de rattrapage que débute véritablement l’histoire propre à ce deuxième tome – avec les habituelles pages en couleurs, d’ailleurs, qui ne sont donc pas les premières du bouquin…

 

À noter d’ores et déjà que ce schéma « éditorial » semble amené à se répéter, puisque ce tome 2 « édition originale » (comme son prédécesseur des années 1990, en fait, j’en suis à peu près certain maintenant) se conclut cette fois carrément sur un cliffhanger, laissant entendre que la véritable fin de ce tome 2… se trouvera au début du tome 3. Et donc pas à proprement parler de « fin » ici, pas même de « fausse fin » comme dans le tome 1, rien qui fasse même illusion. Un peu « bizarre », tout de même.

 

LE RÊVE DE GALLY

 

Mais, si l’on met donc un peu à part ce premier épisode avec Makaku, l’essentiel de ce tome 2 est consacré à un arc narratif resserré, une intrigue courant sur l’ensemble du volume, et qui, donc, exprime toute la différence entre les deux premiers tomes – que ce soir pour le mieux ou pas, au choix du lecteur.

 

Nous retrouvons Gally affalée dans l’herbe (?), et abîmée dans la contemplation du ciel, même si elle s’avère se trouver dans une usine désaffectée. Elle ne sait pas ce qu’elle fait là – mais on s’en doute, et on en obtient vite confirmation : elle faisait son boulot de hunter warrior, et, d’une manière ou d’une autre, s’est retrouvée sonnée…

 

Mais c’est ainsi – comme dans un rêve – qu’elle fait la rencontre de Yugo, un jeune homme (ou garçon, à ce stade) qui fait des bricoles dans Kuzutetsu : entretien et réparations diverses, ce genre de choses…

 

LE RÊVE DE YUGO

 

Yugo aussi a un rêve – et les yeux qui brillent en permanence, à cette idée qui ne le quitte jamais. D’une manière ou d’une autre, il a toujours les yeux fixés vers le ciel… C’est le projet d’une vie : un jour, il en est certain, il ira sur Zalem, la cité mythique qui flotte majestueusement au-dessus de sa répugnante Décharge…

 

Bien sûr, le premier volume, même sans se montrer trop explicite à ce sujet, avait bien laissé entendre, comme allant de soi, que la scission entre les deux mondes était absolue, la frontière rigoureusement hermétique… Ce deuxième tome est d’ailleurs l’occasion de mettre en avant des modalités et nuances de cette séparation : l’interdiction, pour tout habitant de Kuzutetsu, de construire et utiliser un engin volant, et, en miroir de la ville parfaite abandonnant ses détritus dans le sous-monde (littéralement) de la Décharge, des câbles qui convoient biens et denrées depuis le sol et ses usines qui y font la loi, à destination des privilégiés invisibles de la cité haute.

 

Yugo n’est donc pas censé pouvoir aller sur Zalem – il n’en est pas moins convaincu qu’il y parviendra. Et c’est vrai qu’il est débrouillard, le bougre… Mais, quand bien même il y parviendrait, que ferait-il là-haut ? Rien, si ça se trouve… Le rêve censé devenir réalité, c’est qu’il s’y rende – il constitue à lui seul l’objectif. Peu importe si, une fois là-haut, Yugo est aussitôt réduit à la condition de clochard… au mieux. L’important, c’est de s'y rendre.

 

LA GAMINE AMOUREUSE

 

Et Gally, comme de juste, fond pour le garçon. Ses grands yeux ronds qui lui mangent son si charmant minois, sous sa coiffure toujours aussi épique, font quant à eux fondre le lecteur, sans doute…

 

Globalement (en dehors de la couverture, une nouvelle fois ratée ?), Gally délaisse ici ses poses de pin-up (et sa bouche systématiquement quasi « duckface ») qui me navraient vaguement dans le premier tome – elle devient une gamine amoureuse, autrement mignonne et attendrissante…

 

Ici, je dois forcément revenir sur la première mouture de ce compte rendu : quand je l'avais rédigé, c'était dans l'optique que Gally était une sorte de « robot », une créature parfaitement artificielle ; d’allure féminine, certes, et, était-ce instinct, programmation, conditionnement ou éducation, son apparence semblait influencer sa psyché. Je dois dire que, si Gally est donc bien « humaine », l'histoire perd quelque peu en piquant à mes yeux... Il n'y a pas de « si », d'ailleurs : c'est bien le cas, mea culpa.

 

Reste que la gamine aux yeux mouillants se demande (et demande à Ido) si elle peut tomber amoureuse… ou plutôt, non : ça, c’est d’ores et déjà un fait acquis – c’est le lecteur qui se pose la question (surtout s'il commet ma boulette), Ido avec, éventuellement : Gally, elle, sait parfaitement ce qu’il en est. Sa vraie question est donc tout autre : Yugo, lui, pourrait-il tomber amoureux d’elle ? Question qui, là encore, n'a plus le même sens (et, je le crains, pour un effet amoindri).

 

Les amourettes adolescentes… Y a-t-il quoi que ce soit de plus terrible et douloureux ? Citons le Procureur de la République Desproges Française – parce que c’est forcément pertinent dans une chronique de manga : « Certes, elle est cruelle, l'heure où l'adolescente ou l'adolescent voit son corps lui échapper et se métamorphoser en un corps étranger, velu, acnéen, plein de fesses et de seins et de poils partout, alors que s'estompe l'enfance et que déjà la mort... »

 

Heure cruelle !

 

Je l'admets : ces gamineries dites « romantiques », directement issues de quelque collège où les hormones se mettent subitement à bouillir à mesure que les formes apparaissent, auraient sans doute tout pour m’agacer, de manière générale (j’assume, et livrez-en le diagnostic psychanalytique que vous souhaitez). Et pourtant, non…

 

Je crois qu’ici encore le graphisme y est pour beaucoup – Gally amoureuse est véritablement irrésistible, et Yukito Kishiro est bien plus pertinent dans sa représentation sous cette forme que sous celle du fantasme en mode automatique, cuir et formes, qui finissait par (me) lasser dans le premier volume. C’est certes passablement convenu, mais ça fonctionne très bien.

 

Ceci dit, il y a quelques à-côtés, hein… Gally qui ramène chez lui Yugo bourré (on verra pourquoi), et prend aussitôt sur elle de faire sa lessive, c’est… c’est… Bon.

 

CE QU’EST VRAIMENT GALLY

 

Mais cela renvoie à une autre dimension essentielle du personnage : Gally, instinctivement (ou… ? Voir plus haut), refuse que Yugo perçoive qui elle est vraiment – c’est fâcheux, pour une amourette… et si commun ? Mais voilà : il ne doit pas savoir qu’elle est une hunter warrior, et que son visage si charmant et son corps parfait mais d’allure si fragile abritent une bête de combat, championne de panzerkunst !

 

Dans mon premier compte rendu, j'avançais donc qu'en fait, mais en imaginant qu’il y avait là quelque chose d’assez juste, le risque que Yugo entrevoie cette réalité semblait bien plus faire peur à Gally que la possibilité (ou nécessité) qu’il découvre… qu’elle est un robot, en rien humaine – si ce n’est dans sa psyché. Ce qui ne manquerait bien sûr pas d’arriver, et sans doute y avait-il comme une vague suspicion d’emblée… mais dans un monde où cette dimension n’a au fond pas la moindre importance, « naturellement » ?

 

Là, pour le coup, j’avais l’impression qu’il y avait quelque chose de très bien vu ; à voir ce que l’auteur en ferait par la suite… S’il en faisait quelque chose : après ce tome, j’avoue que mes souvenirs de lecture adolescente, de toute façon bien parcellaire, sont, même plus flous à ce stade, mais carrément opaques…

 

Mais, là encore, je me trompais, donc (et je le regrette un peu...).

 

LES HISTOIRES D’AMOUR FINISSENT MAL EN GÉNÉRAL

 

Mais les histoires d’amour finissent mal en général, hein ? Et encore, quand elles commencent, et quand elles commencent bien…

 

Il n’y a pas de secret, Yukito Kishiro lâche le morceau presque aussitôt : dans son rêve fou, son désir irrépressible de se rendre sur Zalem, Yugo n’est certes pas étouffé par les scrupules… et il a de très mauvaises fréquentations – un certain Vector, notamment, beau spécimen de mafieux retors.

 

Le si gentil garçon s’est fait une spécialité de dérober à ses victimes leur (précieuse et ô combien rémunératrice, car impossible à « fabriquer ») colonne vertébrale. Dans ce monde où les humains sont pour partie des machines et peuvent être « réparés », ça ne les tue pas, il n’est tout de même pas un assassin, mais ça n’en fait pas moins un criminel…

 

Inévitablement, Gally s’en rendra compte – et ses espoirs que tout puisse s’arranger, d’une manière ou d’une autre, s’avèreront plus vains que jamais quand la tête du joli garçon, inévitablement, sera mise à prix – à charge pour les hunter warriors comme elle de la lui trancher, contre une jolie récompense…

 

Occasion de remettre en scène un archétype du gros con, le « grand » (?) Zapan, que Gally avait humilié dans le tome 1.

 

MOINS D’ACTION – MAIS DE LA BONNE ACTION

 

On s’en doute, mais disons-le : cette trame sentimentalo-pas-de-bol implique un volume nettement moins tourné vers l’action que le premier.

 

Sans excès, hein : Gunnm demeure un manga d’action, et ça se bastonne régulièrement entre ces pages – mais de manière bien moins systématique, et sans doute aussi plus « directe », au sens que les combats ne s’éternisent pas.

 

D’autant sans doute que Gally, on en a eu amplement confirmation dans le premier tome, est forcément d’une classe au-dessus, tant par rapport à ses pairs que par rapport à ses proies.

 

C’est une évolution appréciable – les scènes d’action sont très bonnes, mais qu’elles ne s’éternisent pas contribue (paradoxalement ?) au dynamisme de la BD.

 

D’AUTRES NUANCES

 

Autre évolution notable, pour un résultat peut-être plus ambigu : Gally est plus que jamais au cœur de l’intrigue, avec Yugo ; dans leur proche périphérie figurent bien Vector et Zapan, mais pas grand-monde autrement – et, notamment, Ido est cette fois bien plus discret. Son rôle n’est pourtant pas inintéressant : le « papa » de Gally n’est plus aussi possessif que dans le tome 1, il a accepté le fait accompli – Gally est une guerrière, et il n’a pas son mot à dire à ce propos, elle vivra sa vie et fera ses choix, comme une « vraie » personne, car elle n'a rien d'une poupée sans âme. Il n’en reste pas moins, à sa manière, une figure paternelle – mais sur le mode du papounet compréhensif, qui est là pour accompagner Gally dans ses déboires sentimentaux, mais sans plus se montrer envahissant.

 

Enfin, il y a l’univers, qui était à mon sens un atout marqué du premier tome. C’est toujours le cas ici, mais en mettant l’accent sur des dimensions guère abordées jusqu’alors. Demeure cette impression, très positive, que le graphisme a au moins autant que le récit sa part dans l’exposition du contexte.

 

OUI – ÇA MARCHE TOUJOURS

 

Le graphisme est de toute façon une qualité fondamentale de cette BD. Dans ce deuxième tome, certains aspects de la question sont donc particulièrement affichés, et globalement pour le mieux : Gally des étoiles dans les yeux, qui fait plus que jamais fondre le lecteur, sans plus jouer à la pin-up ; une action moins systématique, et par ailleurs plus « directe » (mais toujours aussi lisible) ; un univers qui se constitue case après case, sans jamais en faire trop.

 

Autant d’atouts qui incitent à se montrer bon prince quant à d’autres aspects d’une qualité plus ambiguë. Et jusqu’à l’essentiel : cette histoire somme toute convenue de la gamine amoureuse d’un « mauvais gentil garçon » ; à ce stade, que la gamine en question soit une bête de combat, avec son comptant de décapitations à son actif, est d’une certaine manière secondaire… ou pas : car il y a là, bien sûr, un moteur de la narration.

 

Je ne suis plus un collégien de longue date, et heureusement – tant cette époque reste pour moi une des pires de toutes. L’amourette collégienne de ce tome 2 avait donc tout pour m’irriter, d’autant que je ne pouvais certes pas y accoler une vague nostalgie de ma première lecture dans un contexte plus propice, c’était même tout le contraire…

 

Et pourtant, c’est bien passé. Très bien, même. Sans doute parce que, dans sa conception et son illustration, dans tous les sens du terme, la BD est habile, et sonne juste. Ça n’en fait certes pas un chef-d’œuvre, mais assurément une lecture tout ce qu’il y a de plaisante. Parfois, les histoires les plus simples sont les meilleures, dit-on… « Meilleures » est peut-être un bien grand mot, mais, avec ce tome 2, Gunnm s’affiche toujours comme une réussite notable en son genre.

 

À suivre – le tome 3 « édition originale » est supposé sortir le 22 mars prochain. Hop !

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Satsuma, l'honneur de ses samouraïs, t. 2, de Hiroshi Hirata

Publié le par Nébal

Satsuma, l'honneur de ses samouraïs, t. 2, de Hiroshi Hirata

HIRATA Hiroshi, Satsuma, l’honneur de ses samouraïs, t. 2, [Satsuma gishiden], traduction [du japonais par] Yoshiaki Naruse, postface de Béatrice Maréchal, [s.l.], Delcourt – Akata, [1981] 2005, 224 p.

 

RETOUR À SATSUMA

 

Très satisfait par le premier tome de la série de Hiroshi Hirata Satsuma, l’honneur de ses samouraïs, je n’ai guère tardé à me procurer la suite. Laquelle, sans doute, ne pouvait cependant qu’être bien différente du très étonnant premier volume – et difficilement aussi bluffante, peut-être ? La longue séquence introductive du Hiemontori, c’est sans doute quelque chose que l’on ne peut pas répéter…

 

Par ailleurs, ce très bon premier volume ne faisait qu’amorcer, même si avec un luxe de détails tout à fait bienvenu, le récit qui forme la trame principale (et peut-être parfois le prétexte ?) de la série : cette magouille du shogunat, visant à ruiner l’arrogant clan Shimazu de la province de Satsuma – un vieux contentieux, datant au moins de la décisive bataille de Sekigahara, qui avait vu l'emporter les forces de Ieyasu Tokugawa ; lequel serait bientôt le premier shogun de son clan, inaugurant l’époque Edo et mettant ainsi un terme à l’époque Sengoku, de guerre civile généralisée. Or, à Sekigahara, les Shimazu avaient choisi le mauvais camp… Mais, de manière globale, les Tokugawa s'étaient ensuite engagés dans une entreprise de rabaissement des prétentions des grands féodaux – s’en prendre ainsi aux Shimazu, même si longtemps après Sekigahara, était d’une certaine manière l’occasion de joindre l’utile à l’agréable…

 

Il s’agissait donc de contraindre le clan Shimazu, prestigieux, certes, et riche qui plus est (je reviens ici sur une erreur d'interprétation de ma part...), à se ruiner néanmoins, en lui ordonnant de prendre en charge des travaux d’aménagements fluviaux au bénéfice de bien lointaines provinces… À l’autre bout du Japon, en fait. Bien sûr, de la part du shogunat, ce n’est pas là une « proposition » ou une « invitation » : c’est un ordre – et on ne refusera pas d’y obéir.

 

Le prétexte est très gros… Tout le monde sait très bien quelles sont les véritables intentions du pouvoir central dans cette affaire. Que les travaux n’aient rien de superflu, tant les crues dans les provinces visées sont récurrentes et fatales, ne fait aucun doute, mais là n’est pas le propos : il s’agit bien de dégrader les samouraïs de Satsuma (en en faisant des terrassiers), et de les ruiner…

 

Tout ceci n’avait été qu’esquissé dans le premier tome – en fait, il se concluait sur la réunion des samouraïs apprenant l’ordre du shogun, et c’est immédiatement là-dessus qu’embraye ce deuxième tome.

 

LA GRANDE HISTOIRE ET LES « PETITES HISTOIRES »

 

Mais notons d’ores et déjà que ce volume, à l’instar de son prédécesseur, est passablement surprenant – mais en en prenant largement le contrepied. En effet, au bout d’un certain temps, après la « grande histoire », il procède par « petites histoires », qui sont autant d’anecdotes suscitées par l’ordre du shogun, ou destinées à en éclairer le contexte, sans pour l’heure que les travaux commencent, d’ailleurs : à l’avant-dernière page de ce tome, la nouvelle tombe que les samouraïs de Satsuma arriveront le lendemain à destination.

 

Ce sont donc ici les débats et les préparatifs, à Satsuma même, qui sont narrés, puis les circonstances du long voyage jusqu’aux provinces nécessitant ces travaux (mais en biaisant adroitement), enfin les conditions de leur réception sur place.

 

SAKON SHIBA ET JÛZABURÔ GONDÔ ?

 

D’où, d’ailleurs, une autre différence marquée avec le premier tome – lequel avait une structure aussi habile que complexe, mais mettait en définitive en avant deux personnages hautement charismatiques et nettement plus complexes qu’on ne l’aurait cru de prime abord : le samouraï pauvre Sakon Shiba, orgueilleux mais pas si brute, et le jeune rebelle Jûzaburô Gondô, orgueilleux mais pas si bête.

 

Tous deux adoptaient des comportements inattendus, prenant le lecteur par surprise, mais sans gratuité – en le convainquant de bout en bout, bien au contraire. Ils n’étaient par ailleurs pas sans liens… et leur rencontre vers la fin de ce tome d’introduction était chargée d’électricité, en même temps que contenue par un profond respect : aussi différents soient-ils, et peut-être sans oser l’avancer eux-mêmes (surtout concernant Jûzaburô…), ils avaient donc bien une parenté – en partageant un orgueil qui n’était pas pour rien, ni dans leur rébellion, ni dans leur exaltation très personnelle d’un « honneur » dont tous les samouraïs se gargarisent, mais que bien peu pèsent à sa juste mesure…

 

Ce deuxième tome adopte une approche totalement différente. Et si l’on y croise bien tant Sakon Shiba que Jûzaburô Gondô, au détour d’une planche, cela ne relève guère que du clin d’œil – ils sont au fond des personnages très secondaires, parmi bien d’autres (Jûzaburô s'en tire un peu mieux que Sakon Shiba, toutefois : il a des apparitions relativement importantes, si elles sont essentiellement brèves). Je suppose toutefois que ces allusions discrètes ne sont pas gratuites – je le suppose et l’espère, car ce sont là deux très beaux personnages, qui méritent bien d’être mis en avant, et ont sans doute encore bien des choses à vivre et à raconter.

 

En fait, il y a bien, dans ce deuxième volet, quelques personnages pour leur griller la priorité... Mais le récit est cette fois très décousu – même s’il est bien focalisé sur la mission confiée aux samouraïs de Satsuma. Ce n’est donc pas une critique : l’auteur alterne chapitres presque purement documentaires et histoires plus ou moins brèves permettant d’illustrer la thématique globale par le petit bout de la lorgnette, approche qui s’avère vite pertinente.

 

Sans excès de détails (enfin, j'en fais toujours un peu trop, je suppose...), quelques mots donc de ces différents moments.

 

LE CONSEILLER HIRATA

 

Il en est bien un qui dure, tout d’abord – en fait, il faut sans doute rassembler les cinq premiers chapitres, soit près de la moitié de ce deuxième tome ; ils ne font pas totalement bloc, mais leur propos est quand même affirmé, et ils mettent en scène un personnage très charismatique à son tour, et éventuellement susceptible de voler la vedette à ses prédécesseurs Sakon Shiba et Jûzaburô Gondô.

 

Il rencontre d’ailleurs ce dernier… et en triomphe (moralement) avec une telle classe que le jeune homme, qui l’avait agressé pour un prétexte futile, est bien obligé de reconnaître qu’il s’était comporté comme un imbécile – et que « l’honneur » est décidément une question bien plus complexe que ce que ce « rebelle » pensait ; c’est assez habile, de la part de l’auteur…

 

Mais je tourne autour du pot : l’homme en question est un éminent conseiller du clan Shimazu, aux plus hautes instances – et il se nomme Hirata, ce qui tombe plutôt bien, hein.

 

Or le conseiller Hirata joue bien un rôle déterminant dans cette affaire (en comparaison, Sakon Shiba et Jûzaburô Gondô ne sont guère que des médiocres, tant leur niveau d’implication est tout autre). Au milieu des samouraïs furieux et prompts à faire part de leur indignation à la lecture des ordres pervers du shogun, Hirata est celui qui demeure calme et lucide. Autour de lui, les protestations d’atteinte à l’honneur empruntent les voies habituelles : on hurle, on se bat… et, bien sûr, on annonce solennellement que l’on n’a d’autre choix que de se suicider devant pareil affront ! Ce qui nous renvoie bien à une dimension cruciale du premier tome, au passage – ce rapport pathologique à la mort, qui s’exprime dans tant de fins gratuites…

 

Mais Hirata est tout autre : contre tous, il accepte l’inacceptable – il soutient que les samouraïs de Satsuma doivent bel et bien obéir aux ordres du shogun (qui ne leur demande certes pas leur avis, et trouverait sans doute très bien à s’accommoder de tous ces seppuku de protestation…).

 

On ne manque pas, bien sûr, de traiter le conseiller Hirata de lâche – et c'est aussi l’occasion de revenir, dans des interludes très « documentaires », sur l’antagonisme ancien entre les Tokugawa et les Shimazu (peut-être même de manière plus affirmée que dans le premier tome, en fait – ainsi quand c’est l’histoire du clan maître de Satsuma qui est mise en scène) : autant de raisons de désobéir ! Quitte à ne manifester son refus qu’au travers de la mort volontaire…

 

Hirata n’a évidemment rien d’un lâche – et sait en faire la démonstration avec un stoïcisme tel qu’il en fait aussitôt un samouraï d’une stature bien supérieure, car bien plus authentique, au milieu de la foule de ses semblables aux prétentions pas toujours aussi bien assurées. Sans doute est-il aussi un homme rusé et manipulateur, le cas échéant… Mais nulle incompatibilité à cet égard.

 

Et sa conception de « l’honneur » l’emporte sur celle, si commune, des brutes lambda. Hirata comprend, et finit par en persuader les hommes du clan Shimazu, que le clan, s’il court la ruine à se lancer contraint et forcé dans pareille entreprise, y gagnera cependant en prestige et en autorité, car il aura d’autant plus fait la démonstration de son authentique sens de « l’honneur » (et, accessoirement, aura accompli œuvre utile…).

 

Au fond, la position du conseiller Hirata n’est peut-être pas si différente de celle des bavards qui brament à ses oreilles – tant le clan risque bien de se suicider à agir ainsi, au fond… Il le sait. Mais, en dernier ressort, ce deuxième tome au moins semblera bien confirmer la pertinence des idées du digne conseiller.

 

TRANSITION – AU COURS DU VOYAGE

 

Se succèdent alors trois histoires autrement courtes, mais qui n’ont rien de diversions : elles font toutes sens et permettent de mieux comprendre le contexte de l’affaire de Satsuma.

 

Or la maîtrise (relative, au moins…) de ce contexte est sans doute indispensable pour bien appréhender les thèmes essentiels de la série, et, je suppose, même s’il est encore trop tôt pour le dire, le sens que l’on peut attribuer à tout ça.

 

À ce que j’ai cru comprendre, d’ailleurs (au travers du paratexte plus que bienvenu concluant chacun de ces volumes, et de quelques fouilles sur le ouèbe), le lecteur japonais est inévitablement avantagé par rapport au lecteur français, on ne prétendra pas le contraire, mais peut-être pas au point de pouvoir se passer de ce genre d’interludes : l’histoire des travaux des Satsuma, même là-bas, n’est pas forcément des plus connue (ce qui m'étonne un peu, à vrai dire, mais j'ai lu ça, donc...), et Hiroshi Hirata, qui se documente à l’évidence énormément, fait d’une certaine manière œuvre pédagogique même (et, au fond, d’abord) pour ses compatriotes.

 

UN CONFLIT DE LOYAUTÉS

 

La première de ces plus brèves histoires, qui correspond au seul chapitre 6, intitulé « Le Message secret », montre ainsi non sans adresse combien la situation, complexe au niveau politique, peut l’être tout autant voire plus encore à l’échelle de la personne… ou disons de la famille. Ce qui, pour prendre le lecteur un peu par surprise, s’avère bien vite très enrichissant.

 

Hiroshi Hirata nous narre donc l’histoire forcément tragique d’une famille déchirée entre des obligations concurrentes. Trait, à ce qu’il semblerait, très japonais : au cœur même des récits jugés là-bas les plus édifiants, ou de leur transposition théâtrale, romanesque, cinématographique enfin (et peut-être aussi dans d’autres médias), on dit en effet souvent que, ce qui fait la bonne histoire, c’est avant tout le conflit de loyautés – les obligations contradictoires, dans un maillage complexe de dettes parfois impossibles à régler ; c’est notamment quelque chose qui ressort du célèbre essai, certes très critiquable par ailleurs, de Ruth Benedict, Le Chrysanthème et le sabre. Sans doute devrais-je me montrer prudent en l’espèce… Mais la référence n’a pas manqué de me sauter aux yeux, en tout cas.

 

D’autant que ledit essai d’anthropologie culturelle évoque, notamment à ce propos, ce qui est sans doute une des histoires les plus populaires au Japon, celle des quarante-sept rônin – Hiroshi Hirata, comme de juste, ne se prive pas de mettre en scène ses samouraïs de Satsuma lisant et relisant sans cesse cette fameuse histoire, archétype ultime de l’honneur samouraï, sublime modèle de la loyauté que tout bushi doit à ses supérieurs… mais non sans ambiguïté vis-à-vis du pouvoir central du shogun, le cas échéant ? Après tout, les quarante-sept héros s’étaient bien sacrifiés pour venger leur seigneur de l’arbitraire des Tokugawa… Pour les samouraïs de Satsuma pris au piège des machinations shogunales, cela ne saurait être innocent.

 

Mais la question est donc complexe – surtout pour cette famille de samouraïs qui, pour vivre à Satsuma, devait composer avec une allégeance, antérieure encore, aux maîtres d’Edo ! Aussi font-ils office d’espions, depuis des générations. L’héritier de la famille n’apprend souvent ce conflit d’obligations que tardivement – révélation terrible, le cas échéant : ils sont donc tous autant qu’ils sont des traîtres à leurs propres voisins et au clan Shimazu ? Inacceptable ! Et pourtant…

 

Au fil du temps, certains de ces samouraïs tentent de trouver comment accommoder ces allégeances contradictoires, mais sans grand succès… et avec la crainte qu’un jour, une erreur, une maladresse, ou, ironiquement dans le cas présent, un fâcheux coup du sort, ne révèle à leurs voisins que, de toute éternité, et quoi qu’ils aient pu en penser, ils étaient en fait de « l’autre camp ». Même si eux-mêmes se refusent à envisager la question ainsi, ils savent cependant très bien ce qu’il en est…

 

C’est d’autant pire ici qu’un « second coup du sort » (impliquant, bien malgré lui, Jûzaburô Gondô !) précipitera encore davantage la fin navrante et cruelle de la famille déchirée entre deux maîtres… Pareille histoire, on s’en doute, ne peut que mal se terminer : c’est programmatique, à ce stade. Un récit terrible, à la tension admirable (évoquant le genre policier ou le thriller !) – et que le grotesque, voire le burlesque, y ait d’une certaine manière sa part, au fond, cela ne le rend que plus terrible encore.

 

LA FAMILLE DE CHÔBEI

 

Une nouvelle histoire « brève » (mais sur deux chapitres cette fois) permet à Hiroshi Hirata, et non sans adresse là encore, de raconter le voyage des samouraïs de Satsuma (ils partent à la dernière page de l’épisode précédent, de manière assez significative), mais avec une certaine distance narrative tout à fait bienvenue – et assez originale, en fait, si le fond du procédé est commun : les samouraïs en route discutent entre eux, tout simplement…

 

Ou, plus exactement, ils échangent des ragots. Surtout un trio à l’allure improbable, trois samouraïs moches comme des poux (le style graphique, de manière tranchée, a cette fois quelque chose qui relève de la caricature, tout en s’accordant paradoxalement très bien avec la majesté coutumière du trait de l’auteur), et sans doute pas beaucoup plus futés, qui s’interrogent sur le sort réservé à sa famille par un de leurs pairs, du nom de Chôbei…

 

Et quelle famille ! Un jeune frère simplet, mais d’une force colossale, et surtout – attribut essentiel – doté d’une verge énorme (« Il parait qu’elle fait trente centimètres de long pour un diamètre de six centimètres ! ») ; parfois, de manière imprévisible, le « fluide masculin » s’agite tant en lui que le bonhomme, pour se soulager, doit impérativement et au plus tôt carrer son imposant membre… quelque part, n’importe où, quelque part – quitte à faire des trous dans les murs ou les arbres. Un danger public, on s’en doute – et qui génère son lot d’histoires forcément salaces, dans ce microcosme qui sent le mâle… Et il faut y ajouter un père rendu fou par l’alcoolisme, sur un mode pas forcément plus mineur.

 

Impossible de laisser ces deux-là tout seuls, à l’évidence, mais il est plus encore (?) impossible de les embarquer pour le long voyage à destination des régions en proie aux crues ! Chôbei ne les a certes pas emmenés avec lui…

 

On jase, donc – sur la famille, mais aussi sur ce que le samouraï en a fait, puisqu’il a bien dû en faire quelque chose. Car on dit tout, à ce propos – or il ne veut rien en dire quant à lui… Mensonges de part et d’autre : les calomnies perfides équilibrent les protestations d’admiration, et la compassion peut prendre des tournures inattendues. Les rumeurs colportées, cependant, avec leur dimension humoristique à l’occasion, amènent le lecteur à s’interroger ainsi que les commères armées de sabres : que doit donc faire un vrai samouraï, en pareil cas ? Qu’est-ce qui est « honorable » ? Qu’est-ce qui est « bien » ? Et le conflit de loyautés ressurgit, dans un cadre inattendu...

 

En définitive, cependant, tous ces questionnements tourneront inévitablement sur le rapport pathologique à la mort qui est semble-t-il l’apanage de tous ces samouraïs – d’autant plus en fait quand ils n’ont que l’honneur à la bouche. Le caractère grotesque de la base de ce récit aboutit ainsi à un effet assez proche, somme toute, de celui produit juste avant par l’histoire de la famille d’espions malgré eux : tout cela est tragique… mais c’est peut-être avant tout absurde.

 

LE BRAVE HOMME

 

L’ultime histoire, aux dimensions d’un unique chapitre là encore, est très différente de tout ce qui la précède – notamment, d’ailleurs, en ce qu’elle s’éloigne des samouraïs de Satsuma (trop occupés à vomir toutes leurs tripes dans la cale des bateaux qu’ils ont empruntés pour se rendre à destination, ou à se plaindre de leurs ampoules tout le long de leur marche forcée à travers le Japon – trop occupés aussi, bien sûr, à jaser sur la famille de Chôbei…).

 

Nous sommes en effet là où ils doivent se rendre – dans une de ces provinces victimes de néfastes inondations. Là-bas se trouve un homme admiré de tous, du nom de Heïnaï Kito – pas un samouraï, par ailleurs, même si on lui a accordé, comme une reconnaissance de son statut bien particulier, le droit au nom et le droit au port du sabre. C’est qu’il est issu d’une famille illustre, même sans être lui-même samouraï, et qui impose le respect à tous : il descend de Hachirô Tametomo Chinzei – un personnage historique, mais hors-normes, celui qui attire tous les regards et suscite tant d’admiration dans Le Dit de Hôgen… Pas loin de six siècles plus tôt, donc !

 

Mais si cette ascendance presque mythique est pour beaucoup dans le renom du riche propriétaire, sa gentillesse et sa droiture ne le sont en fait pas moins. Or Heïnaï Kito est très reconnaissant de ce que les samouraïs de Satsuma viennent leur prêter main forte pour aménager Mino et Owari…. Aussi entreprend-il, lui qui est suffisamment fortuné pour cela, de faire construire des bâtiments destinés à les héberger le temps de leur mission.

 

Ce qui ne plaît pas du tout aux autorités shogunales dans la région : tout le monde sait, même s’il ne faut surtout pas le dire, que l’ordre du shogun est destiné à ruiner le clan Shimazu ! Il est donc interdit de faire quoi que ce soit qui pourrait faciliter la tâche des hommes de Satsuma – et tout particulièrement de construire pour eux, et gratuitement, ces si précieux hébergements : ce sont eux qui doivent payer pour tout cela, et à fonds perdus, sans quoi le plan du shogun tombe à l’eau !

 

Heïnaï Kito est donc sermonné d’abord, puis menacé, puis brimé… Mais le propriétaire débonnaire n’en affiche pas moins, au milieu des vexations quelles qu’elles soient, un aimable sourire dont il semble ne jamais devoir se départir. Au nom d’une forme de « morale » inaccessible aux autorités, il ne cèdera pas d’un pouce dans son projet – il exprimera sa gratitude de mille et une manières, quoi qu'on en dise, et quitte à se ruiner à la place de ses invités.

 

La scène est très intéressante – une nouvelle rébellion, mais qui n’a cette fois pas le moindre aspect martial, et qui illustre avant tout des vertus éminemment positives, sans plus quoi que ce soit de pathologique. Et c’est là-dessus que se conclut l’album – bientôt les samouraïs seront là, et leur venue est une joie !

 

Une ultime note positive, oui... pour le moins étonnante au regard du ton global de la série jusqu’alors (ou, pour ce que j’en sais, bien peu donc, d’un certain nombre d’autres œuvres de l’auteur – je n’en connais pour l’heure que l’excellent L’Argent du déshonneur, il est vrai…). Mais c’est très bien vu !

 

LE DESSIN – TOUJOURS PARFAIT

 

Je ne vais pas m’étendre outre mesure sur le graphisme – je ne ferais que me répéter après mes chroniques de L’Argent du déshonneur et du premier tome de Satsuma, l’honneur de ses samouraïs

 

C’est toujours aussi beau et fort, en tout cas. Et d’une richesse et d’une précision admirables. Si les houleux débats où brille le conseiller Hirata au début de ce deuxième volume sont parfois difficiles à suivre – les samouraïs qui hurlent à cette occasion, au fond, suscitent comme un écho paradoxalement bavard du Hiemontori ouvrant la série –, le résultat demeure de la plus belle eau de la première à la dernière page. Dimension peut-être tout particulièrement sensible dans les scènes impliquant un décor à la démesure de la tâche confiée aux samouraïs de Satsuma ? Les bateaux m’ont impressionné, par exemple…

 

S’il faut singulariser un aspect, cependant, ce sont les légères mais bienvenues injections de caricature ou de burlesque dans la charte graphique de l’auteur – surtout, donc, dans les deux chapitres consacrés aux ragots sur Chôbei et sa famille. C’est étonnant (tout au plus y avait-il une seule case, mais d’autant plus déconcertante d’ailleurs, jouant de ce registre dans le premier tome), mais ça passe en fait très bien.

 

L’ÉDITION

 

Deux mots, enfin, sur cette édition. Outre son existence même, digne de toutes les louanges en tant que telle, on appréciera, d’abord et surtout, son paratexte, plus que nécessaire et très bien fait. On saluera, de même que dans le tome 1, les efforts qui ont été faits en matière de « typographie », disons, pour rendre la calligraphie de l’œuvre originelle : le résultat n’est peut-être pas toujours irréprochable, mais c’est une approche bienvenue de l’œuvre.

 

Je suis hélas plus sceptique en ce qui concerne la traduction, ou, peut-être plus précisément, la relecture – il y a quelques pains çà et là, et un certain nombre de coquilles… C’est tout de même regrettable : une série d’une qualité pareille aurait sans doute mérité bien plus d’attention à cet égard.

 

LA SUITE !

 

Ce petit bémol ne change évidemment rien à l’essentiel : si ce tome 2 n’est clairement pas aussi bluffant que le premier – parce que le Hiemontori, parce que la construction alambiquée, parce que Sakon Shiba et Jûzaburô Gondô –, il est néanmoins plus que satisfaisant, et parvient là encore, miraculeusement ou plutôt, bien au contraire, tout naturellement, à surprendre le lecteur.

 

Avec le conseiller Hirata, l’auteur homonyme a mis en scène un personnage de taille à rivaliser avec les héros du premier tome, et j’espère que tous auront leur mot à dire quant à la suite des événements.

 

La dimension « documentaire » est toujours aussi pertinente, bien sûr – et la dimension « anecdotique » des « petites histoires » de ce deuxième volume parvient à ramener l’affaire à des dimensions humaines, là où l’on pouvait craindre le didactisme envahissant.

 

Le questionnement moral (au sens large) est toujours aussi subtil, et souvent aussi cruel.

 

Et le dessin est parfait.

 

Un très bon opus, et je ne tarderai probablement guère à lire le troisième.

 

À très vite…

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Histoire secrète du sire de Musashi, de Junichirô Tanizaki

Publié le par Nébal

Histoire secrète du sire de Musashi, de Junichirô Tanizaki

TANIZAKI Junichirô, Histoire secrète du sire de Musashi, [Bishûkô hiwa], traduit du japonais par Marc Mécréant, Paris, Gallimard, coll. Folio, [1931, 1997] 2012, 242 p.

 

IL FAUDRA, QUAND MÊME

 

Junichirô Tanizaki fait partie de ces immenses auteurs japonais qu’il me faut découvrir – car je n’en avais lu auparavant qu’un seul livre, le célébrissime et excellent roman La Clef, un classique de l’érotisme, il y a quelque temps de cela…

 

En fait, c’est d’ailleurs un auteur qui, au vu de ses thèmes fétiches, devrait assez souvent me parler – notamment dans sa dimension (a)morale ? Ceci étant, son œuvre pléthorique témoigne de ce qu’il s’est essayé à bien des thèmes, bien des genres, bien des registres… Son célèbre essai Éloge de l’ombre prend la poussière depuis bien trop longtemps dans ma bibliothèque de chevet, d’ailleurs.

 

Mais il faudra bien poursuivre, oui.

 

SEX AND VIOLENCE

 

Pourquoi l’Histoire secrète du sire de Musashi ? Comme ça, en fait – en errant dans une librairie, le titre m’a tapé dans l’œil… Pour de plus ou moins bonnes raisons, d’ailleurs : si la couverture (un détail de Cent Guerriers, de Yoshitoshi) est tout à fait appropriée, la quatrième de couverture l’est sans doute moins – qui parle d’un roman « excentrique » (admettons), mais aussi « d’une rare violence »… alors que pas vraiment – oui, même si cette couverture que je louais à l’instant pourrait le laisser croire…

 

Mais c’est plus compliqué que ça, en fait ; la violence a bien son rôle à jouer dans cette « histoire secrète », avec quelque chose de grotesque plutôt que d'horrible, mais avant tout comme un corollaire troublant de la sexualité, bien davantage mise en avant par l’auteur lui-même. Et pourtant, l’Histoire secrète du sire de Musashi n’est probablement pas un roman érotique ainsi que La Clef… Pas du tout, même.

 

Fausse piste encore ? Eh bien, non, pas forcément non plus… Mais, avant que d’être un roman « violent » ou « érotique », l’Histoire secrète du sire de Musashi m’a fait l’effet d’être… drôle, surtout ; ou disons ludique – ce qui n’exclut pas le sérieux, dans le cas présent ; mais j'ai quand même le sentiment que l'humour prime.

 

DEUX TRADUCTIONS

 

À noter qu’il existe deux traductions françaises de ce roman. La première, sous le titre La Vie secrète du seigneur de Musashi, était associée à l’origine à un autre texte de l’auteur, intitulé Le Lierre de Yoshino, et elle était le fait de René de Ceccatty et Ryôji Nakamura (dont j’avais beaucoup apprécié l’excellente anthologie Mille ans de littérature japonaise) ; la seconde, plus tard, a été réalisée par Marc Mécréant, sous le titre Histoire secrète du sire de Musashi, dans le cadre de l’édition des Œuvres de Tanizaki, en deux énormes tomes (parus en 1997 et 1998), dans la prestigieuse Bibliothèque de la Pléiade (pour l’anecdote, Junichirô Tanizaki demeure à ce jour le seul écrivain japonais à figurer au catalogue de la collection), et c’est cette traduction plus récente qui est ici reprise (dans un petit volume au prix certes tout autre, hein).

 

Or ces deux traductions sont semble-t-il bien différentes – notamment en ce que celle de Marc Mécréant a l’air plus fidèle en même temps que plus joueuse : le rendu du texte est plus précis, ainsi que sa manière « archaïsante », délibérée, qui s’exprime à chaque page, non sans une certaine dimension humoristique, d’ailleurs.

 

En témoigne notamment cette « préface » à l’ouvrage, qui est bien le fait de l’auteur ; or Tanizaki, dans le texte original, l’avait écrite, non en japonais, mais dans un chinois quelque peu antique, langue des lettrés – et, pour rendre cette dimension en français, Marc Mécréant en a donc livré une traduction latine ! Je vous rassure, elle est suivie de la traduction française…

 

Au-delà cependant de cet exemple un peu extrême – et donc pas forcément si édifiant que cela –, la plume est assurément belle, et a pris le parti de la couleur et (je suppose) de la précision, le cas échéant contre la transparence. Quand René de Ceccatty et Ryôji Nakamura écrivent « 1549 », Marc Mécréant dit « l’an 18 de l’ère Tenmon » (sans note explicative ici, contrairement à ce qui se produit dans l’édition de la Pléiade, à ce que j’ai cru comprendre) ; mais, au-delà, il y a donc cette envie de rendre le caractère « ancien » du texte original, en faisant usage le cas échéant de termes désuets en français, là où les premiers traducteurs faisaient plus « simple » : les « mètres » de René de Ceccatty et Ryôji Nakamura deviennent donc chez Marc Mécréant des « toises », les « miradors » sont des « tours de guet », l’ « homme vaniteux » un « mirliflore »…

 

Globalement, c’est bien cette seconde approche qui me paraît plus pertinente – ou en tout cas, plus exactement, elle est davantage à mon goût. Et le texte gagne bien en couleur à être ainsi traduit. Mais, histoire de vous faire votre propre idée, je vous renvoie à cette page, qui fournit quelques comparaisons instructives des deux approches.

 

LE RÉCIT ÉPIQUE (OU PAS) ET SES SOURCES (FICTIVES)

 

Le roman, ainsi que je l’ai mentionné à l’instant, a donc quelque chose d’ « archaïque », mais non sans ambiguïtés.

 

Il rapporte des événements datant du XVIe siècle de notre ère (en plein dans l’époque Sengoku, celle des conflits incessants entre provinces, avant que les fondateurs du Japon moderne, et surtout, en dernier lieu, Ieyasu Tokugawa, n’y mettent un terme). Le roman cite nommément ses sources, deux ouvrages surtout, auxquels il a systématiquement recours, datant de l’époque même, qui sont Choses vues une nuit en rêve, dû à la nonne Myôkaku, et les Mémoires d’un curieux personnage du nom de Dôami ; des témoins de premier ordre de ce qu’il s’agit de raconter ; et, évidemment, de pures inventions.

 

Mais le narrateur, naviguant entre ces sources et quelques autres, comme la Chronique guerrière des Tsukuma, a beau user d’une plume extrêmement subtile, pour ne pas dire compassée, il n’est pas pour autant lui-même un homme du XVIe ou au plus tard du XVIIe siècle : la « préface » étant datée « en ce début de l’automne de la dixième année de Shôwa, année du cadet du Bois et du Sanglier », et signée « l’ermite du sud de Settsu », il semble bien être Tanizaki lui-même, au XXe siècle, donc…

 

(En supposant que le narrateur soit bien le « préfacier » ? Honnêtement, j’ai un vague doute, alors, au cas où...)

 

Tanizaki qui s’amuse avec les codes du roman historique, et au moins autant de l’exégèse historique ? Où l’on peut donc revenir sur la question de la traduction, j’imagine - mais celle de Marc Mécréant me paraît décidément très élégante…

 

LE SECRET DU GUERRIER

 

Quoi qu’il en soit, la corrélation de ces divers documents a pour objectif de nous narrer l’Histoire secrète du sire de Musashi – un personnage imaginaire, hein : rien à voir avec l’auteur du Traité des Cinq Roues, notamment (s’il lui est presque contemporain, mais un peu antérieur à vue de nez – si j’ose dire…).

 

Vaillant guerrier, connu pour ses exploits militaires en cette époque qui offrait plus que jamais maintes occasions aux bushi de briller, il avait cependant une personnalité trouble, qui ne ressortait pas forcément, voire pas du tout, dans les annales officielles toutes dédiées à la seule exaltation des vertus martiales.

 

D’où cette histoire « secrète » : les témoignages de la nonne Myôkaku et de Dôami, avec toutes leurs différences très vite mises en avant, s’accordent cependant pour livrer un portrait plus déconcertant du guerrier, et, dès la « préface », le mot est lâché : la vie du combattant a été tout du long ou presque placée sous le sceau de la satisfaction de désirs sexuels guère convenables…

 

MARQUÉ À VIE

 

Le drame commence alors que le sire de Musashi – ou plutôt Hôshimaru, à cette époque (il ne deviendra sire de Musashi qu’à la mort de son père Terukuni, et changera deux fois d’identité d’ici-là, et encore une dernière fois après – rien que de très normal, hein) –, Hôshimaru, donc, n’est encore qu’un enfant, dans les treize ans (dans une société, bien sûr, où l’adolescence n’est sans doute pas une réalité très pertinente ?). Il est alors un « otage », pratique courante en ces temps féodaux marqués par les guerres privées – un otage du seigneur Ikkansai du clan Tsukuma ; et il vit dans la forteresse montagnarde de ce dernier, du nom d’Ojika.

 

Or ladite forteresse est prise d’assaut par un seigneur rival, Yakushiji Danjô Masataka. L’affaire s’éternise, le siège se perpétue au fil de longs combats tous plus vains les uns que les autres, mais pas moins meurtriers… Et le petit garçon, comme tout petit garçon de sa condition sans doute, n’a qu’une envie : se battre. Las ! On ne lui permet même pas d’aller sur les remparts pour observer les événements ! C'est trop injuste !

 

Or le désir de se battre s’accompagne d’un autre pas moins prégnant, et peut-être même plus encore : celui de voir un cadavre… Aussi, dès avant l’événement « fondateur » qui va suivre, le futur sire de Musashi avait sans doute déjà quelque chose d’un peu tordu.

 

Hôshimaru est cloitré avec d’autres otages – rien que des femmes, de tous âges… Une compagnie qui humilie le mâle en puissance, d’une certaine manière ? Il n’en trépigne que davantage : il veut voir un cadavre ! Ou ne serait-ce qu’une tête tranchée ! Une vieille, parmi ces otages, prend sur elle de satisfaire aux désirs du jeune garçon : une nuit, elle le guide en secret dans une mansarde, où trois femmes – trois otages – se livrent à une bien curieuse activité : elles s’occupent, sur l’ordre du seigneur du château, de rendre « présentables » les têtes tranchées des ennemis tombés au champ d’horreur… Comme autant de scalps précieusement récoltés, chaque guerrier se faisant un devoir d’avoir la plus belle et la plus ample collection, aussi morbide soit-elle : la gloire est à ce prix.

 

Le tableau dans son ensemble a de quoi marquer – mais c’en est un détail qui décidera de toute la vie de Hôshimaru par la suite : de ces trois femmes, la plus jeune et la plus belle s’occupe de peigner les têtes tranchées – en obéissant à des rituels déconcertants. Comme de juste, Hôshimaru tombe irrémédiablement amoureux de la fraîche jeune fille. Mais, surtout, il gardera à jamais en tête cette séquence précise : quand la « toiletteuse », maniant une tête au nez coupé, esquisse un troublant rictus de pure délectation sadique…

 

Pourquoi cette tête est-elle privée de son nez ? On lui explique que c’est là ce qu’on appelle (opportunément…) une « tête de femme » : quand un guerrier, après avoir mis à mort un ennemi, fait dont il entend bien se glorifier par la suite, n’est pas en situation d’emporter sa tête, il se contente pour l’heure de lui prendre son nez ; le champ de bataille dégagé, ne lui reste donc plus qu’à retrouver la tête sans nez, sans risque qu’un autre se l’accapare, n’ayant pas quant à lui l’appendice qui sert de preuve ultime. Aucune idée quant à la véracité de cette anecdote ou pas, hein…

 

Hôshimaru est désormais hanté : il veut se battre, il veut tuer, il veut trancher des nez sinon des têtes – et voir, après coup, une charmante jeune femme manipuler la relique macabre… Ce désir lourd de perversité ne le quittera plus jamais.

 

LE HÉROS SECRET

 

Dans l’immédiat, le jeune garçon, n’y tenant plus, use d’un stratagème pour quitter subrepticement la forteresse assiégée, dans l’idée de récolter une tête. Contre toute vraisemblance sans doute, il parvient à la tente même du général ennemi… et le tue ! Las, il n’a que le temps d’en prélever le nez – il lui faut fuir, de crainte d’être saisi par les fidèles de sa victime.

 

Et ce n’est qu’alors, tandis qu’il rentre à la forteresse assiégée, qu’il comprend qu’il n’est certainement pas en mesure de se vanter de ce fait d’armes, aussi héroïque lui ait-il d'abord paru, pour tout un tas de raisons… Il gardera ce secret pour lui – son rôle déterminant dans la fin du siège… mais aussi cette infamie : il a non seulement lâchement assassiné Yakushiji, mais en plus il l’a mutilé, dégradé ! Et « gratuitement »…

 

L’affaire est tenue secrète par les familiers du défunt également – ils prétendent que leur seigneur est tombé malade, et que c’est pour cela qu’il a fallu lever le siège ; et personne, bien sûr, ne devait le voir sans son nez… mais c’est pourtant ce que fera sa fille Kikyô. Et elle en gardera rancune.

 

PERVERSION ET BASSESSES DU GUERRIER

 

Bon, je ne vais pas tout vous raconter, hein… Sachez seulement que l’enchaînement des circonstances ne fait que confirmer l’orientation première de Hôshimaru, alors même que celui-ci prend son nom de guerrier, Kawachi-no-suke, et enchaîne bientôt les exploits martiaux ; il en ira de même quand il deviendra sire de Musashi sous le nom de Terukatsu ; peut-être enfin quand il sera le révérend Zuiun-in…

 

La vision morbide le hante. Il a certes accès à la jouissance suscitée par le meurtre et la mutilation, mais le spectacle d’une jolie demoiselle manipulant une « tête de femme » surpasse donc toutes les autres jouissances ! Pour ressusciter ces délices incongrus, Kawachi-no-suke est prêt à toutes les bassesses : il ment à tous, trahit ses maîtres, tue et mutile à tout va…

 

Et le caractère sexuel de ces fantasmes, sous-jacent quand il n’était encore que Hôshimaru, devient toujours plus prégnant – jusqu’à éclater dans sa relation improbable avec Kikyô : celle-ci ne sait pas que c’est Kawachi-no-suke qui a tué son père avant d’en dégrader le cadavre – elle entend faire payer pour cela Norishige, le fils d’Ikkansai… Or Norishige est son époux : les deux clans ont signé la paix en concluant cette union ! Kikyô ne veut pas forcément le tuer… mais il perdra son nez ! Il le faut ! Kawachi-no-suke, en preux chevalier servant, est tout disposé à satisfaire à cette requête… alors même qu’il est employé dans la garde dudit Norishige, qu’il connait par ailleurs depuis l’enfance ! Et alors même, bien sûr, qu'il est, non sans délectation on peut le supposer, le véritable coupable de l'infamie que sa maîtresse le charge de châtier chez un innocent...

 

BLÂMER ?

 

Ce jeu pervers implique un héros pervers – le « vrai » sire de Musashi n’apparaît que dans cette histoire « secrète ». Et la nonne Myôkaku comme l’amuseur Dôami, qui ne se leurrent certainement pas sur la dimension sexuelle de ces troubles et inopportuns désirs, trouvent bien des occasions d’illustrer les fantasmes morbides du sire de Musashi, comme étant les véritables aiguillons de l’ensemble de sa carrière.

 

Mais, au fond, ils ne jugent pas vraiment – alors qu’ils auraient tout lieu de le faire, notamment le pauvre Dôami (victime du sadisme de son maître, dans une scène incroyablement oppressante, alors que le cadre paraît globalement plus « badin »). Si le sire de Musashi est vaguement blâmé, c’est peut-être surtout dans sa relation à sa naïve épouse, Shôsetsu-in ? Peut-être sa liaison avec Kikyô est-elle d’une certaine manière trop « joliment » romanesque pour susciter l’infamie – quelque chose d’une perversion (si j’ose dire) de la tradition importée de « l’amour courtois », rendue plus cocasse et édifiante justement par ses excès macabres et son immoralité ? Le sire de Musashi est un pervers autant qu’un héros – dont le sado-maso-fétichisme justifie toutes les bassesses, et est en fait la véritable source de ses faits d’armes ; un personnage odieux sans doute, mais peut-être à un point tel que le blâme ne saurait l’atteindre ?

 

L’HUMOUR, SURTOUT ?

 

Mais la satire a probablement sa part dans tout cela – satire d’une tradition littéraire de récits épiques, mais éventuellement aussi et surtout de leur « révision » à cette époque précédant de peu le totalitarisme militariste et nationaliste (qui cherchera en son temps des poux à Tanizaki, en promouvant une littérature de pure propagande héroïque, bien loin des thèmes fétiches et « moralement subversifs » de l’auteur) ? Cela, je n’en sais rien...

 

Tanizaki, après tout responsable d’une édition modernisé du Dit du Genji – long classique courtisan disséquant le désir sous toutes ses formes –, ne raillait probablement pas les œuvres anciennes, qui, dans leur approche de la moralité (notamment pour celles qui avaient échappé à la mainmise du confucianisme ?), avaient parfois quelque chose de bien conforme à sa manière. Peut-être est-ce plutôt du côté de leur héritage qu’il faut donc chercher ?

 

Ce qui me paraît certain, c’est que l’humour occupe une place essentielle dans l’Histoire secrète du sire de Musashi, et ce dans la forme autant que dans le fond : j’ai déjà évoqué la forme sous cet angle, mais l’humour du roman, même sacrément tordu (autant que les passions coupables de son héros ?), ne semble guère faire de doute, tout particulièrement dans les scènes où Kawachi-no-suke découvre les mauvaises intentions de Kikyô à l’égard de son benêt d’époux Norishige : celui-ci survit à plusieurs attentats qui le défigurent toujours un peu plus, sans jamais rien suspecter – ce qui en soi est déjà assez drôle. Mais le brave seigneur, affligé d’un bec-de-lièvre, du fait d’une flèche supposée emporter son nez mais l’ayant raté de peu, se ridiculise toujours un peu plus, son élocution maladroite n’ayant dès lors plus rien à voir avec la gravité solennelle que l’on est en droit d’attendre d’un seigneur... Lequel aura par la suite d’autres occasions de se ridiculiser, n’impliquant pas ce handicap,  ainsi quand il se pique de devenir poète ! Et que penser du procédé employé par Kawachi-no-suke pour enfin communiquer avec son fantasme Kikyô ? Je ne vais pas vous décrire la scène, mais elle me paraît bien moqueuse, tout de même – on ne voit guère de héros dans semblable position, d’habitude…

 

Ce qui n’empêche pas Tanizaki, le cas échéant, de livrer aussi des scènes fort sérieuses – dont le terrible supplice de l'amusant Dôami rapidement évoqué plus haut.

 

En fait, fond et forme s’associent comme de juste, et l’humour du roman est bien servi par la plume très contournée de l’auteur, aussi digne que ses modèles, authentiques ou pas ; les situations les plus absurdes et outrancières sont ainsi rapportées avec un ton élégant et pince-sans-rire des plus savoureux.

 

ENCORE !

 

Je ne saurais dire au juste où se situe l’Histoire secrète du sire de Musashi dans l’œuvre de Tanizaki – pas d’un point de vue chronologique, hein ; mais on en a fait ici un chef-d’œuvre, là un récit très mineur… Qu’importe sans doute.

 

Ce qui compte, c'est que j’ai pris beaucoup de plaisir à cette lecture, d’un amoralisme réjouissant et blagueur, et par ailleurs d’une précision et d’une habileté dans le style comme dans la conception, qui sont bien d’un grand auteur.

 

Non, ce n’est probablement pas un chef-d’œuvre (ce n’est notamment pas La Clef, ma seule lecture de Tanizaki auparavant), mais ça se lit vraiment bien – et avec beaucoup de plaisir, le maître mot du roman.

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20th Century Boys, t. 7 (édition Deluxe), de Naoki Urasawa

Publié le par Nébal

20th Century Boys, t. 7 (édition Deluxe), de Naoki Urasawa

URASAWA Naoki, 20th Century Boys, t. 7 (édition Deluxe), [20 seiki shônen, vol. 13-14], scénario coécrit par Takashi Nagasaki, traduction [du japonais par] Vincent Zouzoulkovsky, lettrage [de] Lara Iacucci, Nice, Panini France, coll. Panini Manga – Seinen, [2000] 2015, [450 p.]

 

DES HAUTS, DES BAS

 

J’avance dans ma lecture de 20th Century Boys, de Naoki Urasawa, avec ce tome 7 « Deluxe », rassemblant les volumes 13 et 14 de l’édition originelle.

 

J’avance, oui… en dépit de nombreuses phases de scepticisme quant à l’évolution de la série au long cours. Et de plus en plus ? Le fait est que, si la série demeure globalement accrocheuse, c’est parfois un peu par addiction artificielle – disons que mon comportement à cet égard a quelque chose de « mécanique » : on m’a (je me suis ?) poussé dans le dos avec le premier tome, alors je continue… Et je peste régulièrement, mais, tout aussi régulièrement, la BD me reprend aux tripes quand je ne m’y attends plus, en prenant une orientation éventuellement surprenante – vraiment surprenante, j’entends, pas seulement la mise en œuvre des procédés façon thriller qui imprègnent la structure narrative même de l’œuvre, de manière tantôt réjouissante, tantôt agaçante. Il y a toujours ou presque des bonnes choses, en fait – voire des très bonnes… et elles suffisent à m’inciter à continuer.

 

Ce tome 7 « Deluxe » m’a fait l’effet d’une illustration plus qu’éloquente de ces dimensions mêlées de la série – avec un volume 13 originel très dispersé, où l’on trouve de très bonnes choses et d’autres nettement moins bonnes, mais surtout sans l’impression que les choses avancent de manière très utile… Mais suit un volume 14 originel qui, lui, autrement resserré dans l’ensemble, m’a paru vraiment bon, même si pas sans défauts.

 

Or il faut bien ça : il semblerait, à ce que j’ai pu en lire ici ou là, que la BD approche alors de la fin de son « second arc » (le premier, c'était celui qui s’achevait – obscurément, mais de manière plutôt bien vue – sur la « fin du monde », le 31 décembre 2000 ; c'était dans le tome 3 de cette édition). L’accroche du tome 8 « Deluxe », pourtant, ne me paraît guère enthousiasmante, en revenant à ce satané complot visant à assassiner le pape, allons bon (voyez dans le tome 5)… Autant dire, jusqu’alors, les seuls aspects de la BD qui ont pu me faire avancer, chose inédite autrement, que cette fois c’était tout bonnement « mauvais ».

 

Mais, d’ici-là, ce tome 7 « Deluxe » constitue bien un opus plus que correct, et même bien plus que ça : très bon, disons-le – même si en bonne partie parce que sa deuxième moitié rattrape bien des faiblesses (relatives) de la première.

 

AMI MORT – MAIS OUI

 

Le tome précédent s’était conclu sur une des plus grosses « révélations » de la série jusqu’alors – et en même temps une des plus grossières et ineffectives.

 

Nous y avions donc assisté à « la mort » (on y croit) d’Ami – et en même temps à la révélation de son identité : il était donc Fukube, un des membres de la « bande à Kenji », censément mort le 31 décembre 2000 comme tous les autres – sauf que même les autres s’avèrent en fait tous vivants, ou plus exactement ont survécu au moins quelque temps encore… Kenji, à ce stade du récit, demeure la seule exception. À maints égards, ça sent donc les gros sabots, et cela fait quelque temps sans doute que cette thématique n’est plus guère palpitante à mes yeux. En fait, c’en était arrivé au point où la mort d’Ami (on y croit) autant que le dévoilement de sa véritable identité (on y croit) m’avaient laissé complètement froid…

 

Mais, Naoki Urasawa n’étant pas une bille (et son complice Takashi Nagasaki non plus, sans doute), il a parfois su, au fil de sa BD, surprendre « après coup », mais surprendre « vraiment », au sens où la « vraie révélation » suit, en fait, les « révélations » autrement attendues et mises artificiellement en avant en abusant des procédés les plus artificiels du thriller – à la sauce BD le cas échéant, comme de juste. On n’en dévoilait que davantage le jeu sur les codes qui est au cœur de la série ; avec cependant une réussite, et/ou une pertinence, variables.

 

En tout cas, c’est en partie ce qui se passe ici. Ami est mort ? Bof… Ami était Fukube ? Mf… Rien à foutre ? Peu ou prou, oui… Pourtant, en confirmation de ce que j’avançais à l’instant, ce tome 7 « Deluxe » s’ouvre sur ce qui compte vraiment dans cette histoire : la prise de conscience, tardive, que Fukube… n’était pas un ami d’enfance de Kenji et compagnie. Et c’est bien pourquoi personne parmi eux ne s’en souvenait, quand ils s’étaient « retrouvés » dans les dernières années du XXe siècle ! Une idée pas forcément évidente à avaler, mais très riche, indéniablement – elle a en fait un potentiel énorme… mais guère exploité dans ce volume, pour être franc. Cela oriente toutefois un peu le volume 14 originel qui forme la deuxième partie de ce septième tome – qui est bien à mes yeux une brillante réussite.

 

LES CONSÉQUENCES DE LA MORT D’AMI

 

En attendant, toutefois, le tome 13 originel doit bien composer avec le caractère « énorme » (…) de cet événement : Ami est mort !

 

(On y croit.)

 

Pareil « drame » ne peut qu’avoir des conséquences : Ami, après tout, était le sauveur du monde, celui qui avait trouvé comment mettre un terme à la terrible épidémie propagée par les odieux terroristes de la bande à Kenji le 31 décembre 2000 !

 

Or l’épidémie était mondiale – l’émotion l’est donc tout autant. Partout, aux quatre coins du globe (quelle expression…), on pleure Ami. Mais tout particulièrement au Japon, certes, où des milliers, des millions de citoyens veulent rendre un ultime hommage au bienfaiteur ultime – qui, dans sa légendaire modestie, son merveilleux désintéressement, avait souhaité que l’on ne lui consacre pas de cérémonie officielle. Ben tiens…

 

Mais il y a d’autres répercussions au niveau local. Le Parti de l’Amitié, vrai parti politique si fondé sur les bases d’une secte, se déchire sur la suite des événements – littéralement : bientôt les menaces volent, et les « morts suspectes » déboulent tout aussi rapidement. Dans ce cadre, c’est étonnamment (ou pas) Manjôme Inshû, aka « LA PLUS GROSSE TÊTE DE POURRI DU CUL DE TOUTE LA BD », qui s’en tire le mieux – sur le plan narratif : le bonhomme effondré a même quelque chose… d’émouvant, à l’occasion, qui ne fera que se développer dans la deuxième partie de ce gros septième tome.

 

Et nos héros ? Décidément bien vivants – dernier rappel en date, le bon gros Maruo ! Ils se retrouvent chez Haru Namio, horrible chanteur de l’horrible « Hello ! Hello ! L’Expo ! », hymne à Ami autant qu’à l’Exposition Universelle prévue pour bientôt, en écho de celle, très marquante dans l’histoire du Japon contemporain, qui avait eu lieu à Osaka en 1970 – très justement évoquée dans les moments où la BD se concentrait sur Kenji et ses amis enfants (mais avec comme de juste quelques répercussions par la suite – dont la « Tour du Soleil » déportée). Or Haru Namio, ainsi que nous l’avions appris dans le tome précédent (et ça pour le coup c’était très surprenant), est un ennemi acharné d’Ami – qui complote de longue date sa perte avec son « agent » Maruo. Nous apprenons ici pourquoi – dans une scène qui m’a paru un peu faible au regard de ce qu’elle impliquait, bon…

 

L’essentiel est cependant, encore que cela se passe pour quelque temps d’explications, que nos résistants savent que leur combat ne s’achève pas avec la mort d’Ami. Ils ont bien des choses à faire, car la menace persiste – et les « cahiers de prédictions », le « premier » comme le « nouveau », laissent toujours augurer d’un avenir des plus sombre…

 

L’ÉPIDÉMIE - BIS

 

Cette intuition se révèle bien vite fondée… car une nouvelle épidémie se propage insidieusement de par le monde – une épidémie qu’Ami, mort, ne peut pas stopper ! Et pour laquelle il n’y a pas de vaccin, semble-t-il ; aveu qui, comme de juste, nous est indirectement fait par Kiriko, la sœur de Kenji et mère de Kanna – et nous « savons » que la scientifique a sa part de responsabilité dans l’élaboration du virus du « bain de sang de l’an 2000 ». Ce qui passe ici par une assez longue scène l’opposant à un Yamane décidément inhumain, scène qui, là encore, me paraît un peu décevante au regard de son potentiel.

 

Mais il y a donc une nouvelle épidémie – dont on nous « prédit » qu’elle sera bien pire que la première : elle est destinée à effacer de la surface de la Terre 99 % de l’humanité (parce qu’il y a toujours 1 % qui survit…). Pour l’heure, cependant, elle agit en douce – se limitant à des zones restreintes et vite isolées.

 

Mais de telles zones, on en trouve dans le monde entier… Comme en témoignent deux épisodes plus ou moins « post-apo », en forme de « nouvelles » aux liens très minces avec la trame principale (mais il y a bien de tels liens malgré tout), d’abord dans un trou perdu des États-Unis, ensuite dans une petite ville allemande – le premier est sans doute un peu convenu et presse-bouton, si pas inintéressant, mais le second est vraiment très joli (oui, oui : joli…).

 

La tentative de ramener tout ça dans le cadre japonais est plus ou moins convaincante, par contre – essentiellement via le petit ami d’une copine à Koizumi. Celle-ci adopte plus que jamais un rôle de bouffon, pas totalement désagréable dans un premier temps, d'ailleurs (avec un moment « soap de lycéennes » relativement rigolo) ; en fait, c’est cette fois quand la donne redevient subitement « sérieuse » que ça ne marche plus trop – il pourrait y avoir de vrais enjeux, pourtant, mais en l’état, cela fait un peu l’effet d’une « diversion »… plus encore, en fait, que pour les saynètes américaine et allemande, bizarrement.

 

UN VOLUME 13 EN DEMI-TEINTE…

 

C’est l’effet global de ce volume 13 ; il me semble, à tort ou à raison, peiner à exposer la suite des événements après la mort d’Ami. Il contient plusieurs idées intéressantes, mais globalement sous-exploitées. Bizarrement, c’est peut-être quand il prend le temps de s’éloigner un peu du cœur de l’intrigue qu’il se montre le plus convaincant – avec les petits vieux allemands, ou Koizumi qui souffle un peu en compagnie de ses copines écervelées.

 

En tant que tel, il n’est donc pas mauvais, et on a lu dans les tomes précédents des « mini-arcs » nettement moins bons (suivez mon regard du côté du tome 5 « Deluxe », avec Kanna unifiant les mafieux pour sauver le pape…). Mais il se disperse, et est un peu trop dans l’attente – ce qui, en même temps, au plan de la logique narrative, fait parfaitement sens, certes, mais bon : sentiment mitigé, quoi.

 

… MAIS UN TRÈS BON VOLUME 14

 

Le volume 14 originel m’a bien davantage convaincu. Il est très différent, en même temps… S’il y a bien quelques interruptions çà et là, presque des plans de coupe ou que sais-je, l’intrigue principale reste cependant focalisée sur un même petit groupe de personnages (avec des invités-surprises-ou-pas-vraiment-surprises pour le principe) engagé dans une unique action.

 

RETOUR À L’AMBIGU SIMULATEUR D’AMI

 

Je suppose qu’il n’y a rien d’étonnant, au fond, si cette intrigue-là m’a autant parlé : elle fait en effet appel à une des meilleures idées de la BD à mon sens : le simulateur d’Ami.

 

Nous l’avions déjà vu bien plus tôt, essentiellement avec Koizumi, pour des séquences fortes qui donnaient au personnage gaffeur et égocentré de la petite lycéenne une épaisseur soudaine et bienvenue – en la mêlant, donc, à Kenji et ses copains enfants : c’était, pour la BD, un moyen pertinent de réintégrer dans sa trame narrative complexe les éléments mêmes qui la fondaient à l’origine – une alternative bienvenue aux seuls flashbacks, d’autant plus convaincante qu’elle se montrait d’une extrême ambiguïté.

 

En effet, cette « simple » simulation virtuelle s’avérait rapidement bien plus complexe. Et la BD, via les réactions des personnages à ce procédé, avançait à demi-mots des connotations tout autres : un simple « jeu »… Non. S’agissait-il d’explorer la psyché déviante d’Ami ? N’était-ce pas en même temps quelque chose de plus fort encore, tenant peu ou prou du voyage dans le temps ? Peut-être pas, c’est aller un peu loin… mais les réactions des personnages allaient dans ce sens, et cela ne faisait que rendre le procédé plus fascinant encore – et subtil : l’acte lui-même, et ses représentations, se mêlent donc sans cesse dans cette machine bizarre. S’en suit, en tâche de fond sinon au premier plan, un questionnement de la réalité qu’on aurait forcément envie de qualifier de dickien – et peut-être d’autant plus qu’au fur et à mesure que les « joueurs »… « progressent », de niveau en niveau, ils en viennent, ainsi que leurs contacts « extérieurs » (s’il y a bien un « extérieur » ? Ou si c’est bien le bon mot ?) à envisager avec toujours plus de perplexité ce qui aurait dû être une évidence : la part de mensonge dans tout ça. Sauf que cela ne fait qu’augmenter encore un peu plus leur trouble…

 

LA GLOIRE DE YOSHITSUNÉ

 

Dans le présent volume, Koizumi est largement contrainte (par les « gentils »…) de revivre ce cauchemar – qui avait bien failli lui coûter, sinon sa vie, du moins sa santé mentale ! Mais elle est accompagnée d’emblée par Yoshitsuné – le vieux « commandant » de la Résistance à Ami, qui n’a toutefois jamais pu s’envisager comme tel : bonhomme timoré et hésitant, il ne cesse de répéter qu’il n’a occupé cette fonction que par défaut… Alors, maintenant que ses camarades reviennent l’un après l’autre ?

 

Or Yoshitsuné est un très beau personnage – et ses interrogations, alors qu’il revit « ses » souvenirs de 1971 (mais via la machine d’Ami…), sont bien touchantes. À mesure que l’intrigue avance dans ce tome, à vrai dire, le personnage toujours un peu perdu n’en devient que toujours plus émouvant – jusqu’à l’avant-dernier chapitre, sauf erreur, où se produit enfin l’événement vers lequel il tendait sans doute d’emblée : la confrontation avec le petit garçon qu’il fut… C’est l’apogée de ce volume, un moment très touchant, très bien vu (aussi le peu qui reste encore après ça paraît-il un peu terne, sans doute…). La manière dont Naoki Urasawa fait bifurquer son récit jusqu’à cette rencontre est par ailleurs très habile.

 

COMME SI C’ÉTAIT VRAI ?

 

Et, bien sûr, le comportement de Yoshitsuné adulte, enfoncé dans cette simulation qu’il sait pourtant perverse, au-delà de son seul caractère virtuel, relève là encore de la conviction d’avoir affaire à la vérité – ce qui implique, d’une certaine manière, d’être véritablement revenu en 1971.

 

Et c’est bien pourquoi les personnages rencontrés dans le « jeu » ne sont jamais envisagés comme des « programmes », mais bien comme des êtres vivants à part entière et indépendants du contrôle ou de la volonté de quelque démiurge que ce soit. C’est comme s’ils vivaient même quand personne n’est connecté – ou du moins est-ce ainsi que se comportent les visiteurs avec eux ; aussi ont-ils tendance à « réconforter » les enfants (ou à chercher du réconfort auprès d’eux…), et à leur donner des sortes d’encouragements quant à leur avenir – or qu’est-ce que l’avenir peut bien signifier, pour un programme virtuel ?

 

On en revient à ce point que je trouve décidément très intéressant : à tort ou à raison, les personnages « connectés » se comportent comme s’ils voyageaient véritablement dans le temps – comme s’ils étaient bel et bien retournés en 1971. C’est une ambiguïté fascinante, qui hisse cette longue séquence au niveau des meilleures que contenaient la série jusqu’alors.

 

C’est peut-être d’autant plus vrai que la mise en scène de cette simulation fait intervenir une kyrielle de personnages, autant « joueurs » que « simulés », et qui, éventuellement dans ces deux dimensions à la fois, « profitent » du mensonge pour « s’élever » – moralement le cas échéant.

 

C’est sans doute vrai au premier chef de deux personnages que l’on ne s’attendait pas forcément à trouver ici : Manjôme Inshû, comme Yoshitsuné à la fois PJ et PNJ, si j’ose dire – et qui continue à gagner en âme, lui qui était jusqu’alors l’essence même de l’ordure, et donc forcément dépourvu de quelque chose d’aussi « positif » qu’une âme –, mais aussi, et c’est probablement bien plus surprenant, « Dieu »… Le clochard visionnaire (et astronaute) a donc un passé – mais qui s’exprime bien dans le « mensonge » de la simulation ; or ce passé, au moins « virtuel », le lie ici à Kenji et ses copains, mais quand ils étaient enfants…

 

Kenji qui a d’ailleurs lui aussi sa scène : en écho (annonciateur, en fait) de Yoshitsuné adulte rencontrant (virtuellement ?) Yoshitsuné enfant, nous avons aussi Kanna qui, après avoir rejoint la « partie » sur une impulsion (d’autant plus impérative et cruelle qu’elle se voit maintenant plus que jamais en fille des deux plus grands criminels contre l’humanité que la Terre ait jamais porté), rencontre forcément son oncle Kenji adoré… âgé de dix ans. Scène un peu plus convenue, mais je ne prétendrai certainement pas qu’elle m’a laissé indifférent – d’autant qu’elle fonde bien plus justement le caractère de Kanna : elle est bien, on nous le rappelle in extremis, la nièce de Kenji avant que d’être la fille d’Ami et Kiriko – le sang ne signifie rien, au fond, ou du moins les liens qui comptent n’en dépendant pas forcément tant que ça…

 

THRILLER MALGRÉ TOUT…

 

Toutefois, tous ces moments – qui à mon sens font toute la valeur de ce tome 7 « Deluxe » – sont suscités par une intrigue plus « directe », et plus ou moins enthousiasmante, elle : il s’agit, plus que jamais, de percer les secrets d’Ami-Fukube, en rapport avec un « drame enfantin » essentiel, ramenant bien plus avant dans la BD : qu’a donc vu Donkey dans la salle de sciences ? La part de fantasme et (au sens le plus strict, d’ailleurs) de « reconstitution » permet à ce fil rouge bien plus thriller de fonctionner assez bien, même si la BD gagne surtout en intérêt lors des séquences les plus émouvantes qui parsèment cette « progression ».

 

… HÉLAS AVEC DES GROS SABOTS

 

Et ce même si, dans cette optique, Naoki Urasawa recourt à l’occasion aux « gros sabots », une fois de plus – d’autant que certains procédés narratifs sont un peu trop « malhonnêtes » pour vraiment convaincre (en l’espèce – car la « malhonnêteté », dans les meilleurs des épisodes précédents, pouvait être délicieusement ludique, à la manière des mauvaises blagues de Shintarô Kago dans Fraction, pour citer une lecture récente).

 

Ainsi de ces personnages « extérieurs » qui répètent les mêmes choses à longueur de cases : c’est dangereux ! Il y a un intrus ! Il va très vite ! Mais alors vraiment très vite ! C’est incroyable à quel point il va vraiment très très vite ! D’ailleurs je ne sais pas si vous l’avez remarqué, mais j’ai dit qu’il allait vraiment très très très vite, et c’est pour dire que ça va foncièrement hyper vite ! Ces personnages donc sont bien vite (vraiment très très vite !) très très pénibles… Quant à l’ultime invité-surprise-ou-pas-tant-que-ça, bon… Mais ces menus défauts ne suffisent heureusement pas à disqualifier la BD.

 

De même, d’ailleurs, pour les (brèves, heureusement) séquences « totalement extérieures » de ce tome 14 originel, qui abusent pourtant d’un procédé très semblable, et qui saoule encore davantage, si ça se trouve : du côté des « gentils » comme des « méchants », on croise des personnages qui « voient quelqu’un » (que nous ne voyons pas – ce jeu sur les spécificités de la BD a pu être très intéressant, mais là on fait plus que lorgner sur l’abus…), et qui, dans les cases ultérieures, alors qu’ils réintègrent leur microcosme, ne disent rien d’autre que : « Je l’ai vu ! Je l’ai vu ! » Sans nous dire qui, bordel, même si, bon…

 

PLUTÔT HAUT QUE BAS

 

Reste que, en faisant la part de ces défauts, l’essentiel de la BD, cette fois, convainc – et fait même sans doute plus que cela. On peut y voir la confirmation de ce que ça marche – ou du moins que ça marche de temps en temps, suffisamment tout de même pour qu’on ait envie de poursuivre une série peut-être par essence inégale. Mais, globalement, dans ce tome 7 « Deluxe », et surtout pour sa deuxième partie donc, on est bel et bien dans les hauts – qui peuvent à l’occasion être vraiment très hauts.

 

Mais les hauts s’accompagnent de bas… Reste à espérer que le tome 8 « Deluxe », dont je suppose qu’il marquera la fin de ce « second arc » de la série, ne tombe pas « trop » bas, en revenant sur cet improbable complot portant sur l’assassinat du pape…

 

Mais Naoki Urasawa est donc toujours capable de me surprendre – et en bien, figurez-vous. Alors espérons…

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Notre-Dame des Ténèbres, de Fritz Leiber

Publié le par Nébal

Notre-Dame des Ténèbres, de Fritz Leiber

LEIBER (Fritz), Notre-Dame des Ténèbres, [Our Lady of Darkness], traduit de l’américain par Guy Abadia, Paris, Denoël, coll. Présence du Fantastique, [1977, 1980] 1991, 252 p.

 

LEIBER – À VRAIMENT DÉCOUVRIR

 

Fritz Leiber est peut-être surtout connu pour « le cycle des Épées », ses récits de sword and sorcery mettant en scène Fafhrd et le Souricier Gris (que j’ai lus et globalement appréciés, même si un peu décroché sur la fin), encore qu’il puisse s’honorer aussi de belles réussites en science-fiction – Le Vagabond est souvent cité, mais, ici, je dois confesser mon ignorance (ceci étant, il n’est pas toujours évident, aujourd’hui, de mettre la main sur les œuvres du bonhomme – en français du moins). Mais il fut aussi (et peut-être d’abord ?) un grand écrivain de fantastique et d’horreur.

 

Correspondant (très) tardif de Lovecraft, il a su cependant, bien vite, tirer les meilleures leçons de ce bref échange, et ne pas s’enfermer dans de vains pastiches, afin d’explorer des routes plus personnelles. En fait, on lui doit bel et bien un certain nombre de récits que l’on peut considérer plus ou moins « lovecraftiens », semble-t-il, mais, forts de leur singularité, ils ne sauraient être enfermés dans ce sous-genre de l’horreur. S.T. Joshi, dans The Rise, Fall, and Rise of the Cthulhu Mythos, commente (et loue, pour autant que je m’en souvienne) abondamment ce pan de son œuvre ; mais il considère aussi que seule une nouvelle relativement tardive de l’auteur constitue pleinement un « pastiche lovecraftien », et par ailleurs un bon : « The Terror from the Depths », que j’ai lu et apprécié dans l’édition révisée de Tales of the Cthulhu Mythos il y a quelques mois de ça. Cette nouvelle date de 1976 – soit presque quarante ans après la mort de Lovecraft. Et, en 1977, Leiber a publié, d’abord sous forme de nouvelle, titrée « The Pale Brown Thing », un autre texte intéressant, puisant dans ce registre mais pour revenir d’autant plus à une forme d’expression personnelle ; la même année paraît une version « augmentée » de la nouvelle, étendue donc aux dimensions d’un roman, et bénéficiant sans doute d’un titre plus accrocheur (emprunté à Thomas De Quincey) : Our Lady of Darkness (Notre-Dame des Ténèbres chez nous, donc).

 

On en fait généralement une des plus belles réussites de l’auteur dans ce genre. En tout cas, j’en avais reçu des échos très favorables, et, comme cela faisait bien trop longtemps qu’il prenait la poussière dans ma bibliothèque de chevet, je me suis enfin décidé à me lancer dans ce roman. Le résultat ? Une lecture très appréciable, sans doute ; mais j’avoue être tout de même un peu déçu… Sans doute parce que les très bons échos me faisaient espérer un authentique chef-d’œuvre – mais peut-être, du coup, suis-je un peu passé à côté… Toujours est-il que j’ai trouvé le livre « bon », oui, peut-être même « très bon » (mais avec un peu moins de conviction), mais pas aussi « génial » que je le souhaitais ; satisfait sur la durée, j'ai un peu lâché l'affaire sur la fin... dont je ne sais pas vraiment que penser.

 

Ceci étant, c’est un livre très riche, et qui offre de multiples pistes de lecture ; il ne fait aucun doute que certaines m’ont échappé, d’ailleurs… Et c’est d’abord et avant tout un livre surprenant.

 

UN TON MODERNE

 

Ne serait-ce que par son ton, d’ailleurs : ce roman de 1977 « sonne », si j’ose dire, très « 1977 » ; ce qui n’avait rien de si évident pour un auteur ayant commencé à écrire quarante ans plus tôt. Mais peut-être cela témoigne-t-il d’une évolution du genre horrifique en littérature, évolution dans laquelle l’auteur a probablement eu sa part ? Au-delà de l’horreur lovecraftienne initiale, et via, disons, un Richard Matheson parallèlement, nous aboutissons à un roman, dans le cas présent, qui ne dépare pas forcément au milieu des Stephen King ayant à l'époque récemment fait leur apparition. En fait, pour le coup, certains aspects de Notre-Dame des Ténèbres m’ont beaucoup fait penser au Roi – en bien, hein.

 

Je m’égare peut-être. Reste que ce ton participe pleinement de la singularité, en fait, du roman – qui rappelle à notre bon souvenir la fantasy (au sens large) et le weird du début du siècle, mais afin d’infuser de réminiscences savoureuses une horreur autrement très moderne – jusque dans son ambiance mi érudite, mi prosaïque ?

 

LE MONDE DE FRANZ WESTEN

 

Le héros y est pour beaucoup – un héros écrivain d’horreur (forcément !), et qui, dans son histoire comme dans les sonorités germaniques de son nom, Franz Westen, s’affiche bien vite comme un avatar romanesque de Fritz Leiber lui-même. Il semble d’ailleurs avoir glissé bien plus de sa vie dans ce roman que ce qui saute immédiatement aux yeux… Néanmoins, un caractère autobiographique essentiel – l’évocation d’une longue dépression alcoolique suite au décès de son épouse – fait de ce Leiber-là un héros finalement très kingien là aussi ; encore que présenter les choses ainsi relève très probablement de l’anachronisme… L’idée, là encore, est en fait d’évoquer un ton assez semblable, mais j’imagine que c’est discutable. Ceci étant, ce Westen est un écrivain d’horreur de seconde zone – ce que n’était pas Leiber – même s’il pouvait le croire ? Je ne connais pas assez la biographie du bonhomme pour m’aventurer sur ce terrain…

 

Quoi qu’il en soit, Franz Westen, quand débute le roman, est (enfin !) sorti de sa dépression : il ne boit plus, en tout cas – et, s’il révère toujours son épouse, dont l’ombre plane dans son appartement, mais plus muse et modèle que spectre, un souvenir entretenu par de dignes et apaisées conversations quotidiennes, il semble pouvoir admettre que la vie, aussi improbable que cela puisse paraître, pourrait bel et bien continuer.

 

Le microcosme dans lequel il vit, dans ce petit immeuble de San Francisco, a sans doute contribué à l’amélioration de son état – notamment Cal, la jeune pianiste avec laquelle il entretient des relations épisodiques, un peu plus qu’amicales, pas totalement amoureuses, emplies d’un profond respect en tout cas, par-delà la barrière de l'âge (l'âge n'ayant pas à être une barrière). Ses autres voisins, Saul et Gun, qui forment un étonnant vieux couple, et même la gardienne de l’immeuble, Dorotea Luque, ainsi que sa fille Bonita et son frère Fernando, aussi habile aux échecs qu’inapte en anglais, ont sans doute également joué leur part...

 

Mais Westen a d’autres fréquentations… Littéraires, bien sûr. Dans le passé, surtout ? San Francisco, après tout, a connu bien des écrivains majeurs – et Westen évoque souvent, dans le désordre, les Jack London, Dashiell Hammett, Ambrose Bierce, George Sterling et tant d’autres qui ont intégré et fait l’histoire culturelle de la ville. Peut-être, dans cette énumération incomplète, faut-il toutefois singulariser un auteur ? Ni plus ni moins que Clark Ashton Smith – poète et nouvelliste brillant, qu’on ne saurait réduire au seul rôle de correspondant d’un H.P. Lovecraft résidant à l’autre bout du continent, et ce quand bien même Westen connaît et apprécie les récits du gentleman de Providence.

 

DE CLARK ASHTON SMITH À THIBAUT DE CASTRIES

 

Mais Klarkash-Ton, donc – qui intéresse d’autant plus Westen, ces derniers temps, qu’il compulse intrigué un étrange carnet de notes, trouvé chez quelque bouquiniste oublié lors d’une dérive éthylique plus que nébuleuse, carnet dont il se persuade toujours un peu plus qu’il était en fait le journal de Smith ; il lui faudra en discuter avec l’ami (quelque peu fantasque) Jaime Donaldus Byers, grand connaisseur de la vie et de l’œuvre smithiennes (le roman est sans doute semé d’allusions à des personnalités réelles, outre Leiber lui-même ; j’ai supposé qu’ici il faisait allusion à Donald Sidney-Fryer ? Mais au fond je n’en sais rien, c’est peut-être un peu gratuit de ma part…).

 

Mais ce « journal » faisait partie d’un lot bien étrange – il était associé à une rare édition d’un très étonnant ouvrage ésotérique, dû à un mystérieux Thibaut de Castries, et intitulé Mégapolisomancie, du nom de la « science » que disait fonder l’auteur. Celui-ci y pestait contre les grandes villes, et peut-être tout particulièrement les villes « hautes », entités néfastes et dangereuses en elles-mêmes, et suscitant d’autres entités qui en seraient pour partie des incarnations, et que Castries appelle « paramentales ». Mais Castries voyait sans doute partout des « paramentaux »… et bientôt Westen de même ?

 

En tout cas, l’association des deux pièces, le journal et l’essai bizarre autant qu'iconoclaste, ne devait rien au hasard. Parcourant le journal « de Smith », Westen comprend que l'auteur y fait bien des allusions à une curieuse fréquentation – qui ne peut être que l'étonnant Thibaut de Castries. Oui, décidément, il faudra en parler à Byers…

 

LE PARAMENTAL SUR LA COLLINE

 

En attendant, pourquoi ne pas faire une petite ballade ? Les lectures de Westen l’amènent à s’intéresser à la « généalogie » de son immeuble – et ses camarades se montrent eux aussi assez curieux. Une virée aux archives, peut-être ?

 

Mais aussi tout autre chose : depuis quelques jours, Westen est comme fasciné par Corona Heights, une colline peu ou prou déserte, tache noire dans la nuit brillante de San Francisco, qu’il observe depuis sa propre fenêtre… Et plus encore quand il aperçoit, à travers ses jumelles, un bien curieux personnage qui s’agite là-bas, au loin – et qui lui évoque aussitôt un de ces « paramentaux » dont parle Thibaut de Castries dans son cryptique ouvrage. Oui, aller se promener du côté de Corona Heights pourrait s’avérer une bonne idée !

 

Et regarder, de là-bas, son propre appartement, une idée très mauvaise…

 

À même cependant de révéler à l’écrivain d’horreur que la Mégapolisomancie de Thibaut de Castries n’est pas qu’un ouvrage étonnant – mais qu’il est aussi fondamentalement inquiétant…

 

PLUSIEURS DIMENSIONS

 

Notre-Dame des Ténèbres, dès lors, mêle adroitement plusieurs dimensions : l’évocation du quotidien de Westen, assez prosaïque, relève donc peut-être d’une forme de banalité délibérée, pas désagréable par ailleurs, car essentiellement humaine. C’est d’ailleurs l’occasion de mettre en valeur de beaux personnages, qui, comme tels, s’avèrent bien moins ordinaires qu’on ne le croirait au premier abord – Cal au premier chef, vraiment un personnage féminin entier et intéressant.

 

Qui peut, par ailleurs, susciter quelques fantasmes… à la manière de contes fantastiques plutôt que de tableaux ouvertement sexuels, le cas échéant. D’où une deuxième dimension, qui infuse dans le quotidien une appréciable dimension fantomatique, relativement classique (Leiber fait semble-t-il référence et plus d’une fois à M.R. James, que je n’ai toujours pas lu, honte sur moi) mais d’autant plus joueuse, et qui, en même temps, ne manque pas d’être subvertie par les élucubrations de Thibaut de Castries sur les « paramentaux ».

 

Mais, via Thibaut de Castries, le roman adopte une autre dimension encore, et, dois-je dire, celle qui m’a le plus parlé (sans surprise) : au travers d’une enquête aussi bien généalogique que géographique, et littéraire autant que philosophique, se traduisant par une forme d’érudition d’autant plus pointilleuse qu’elle est ancrée dans le local, Fritz Leiber produit une merveilleuse évocation d’une San Francisco idéalement littéraire, et semblant tourner comme de juste autour de l’occultiste de longue date oublié. C’est ce qui produit les plus passionnants chapitres du roman, en son milieu à peu près, quand Franz Westen a une longue, très longue conversation, toute en faux-semblants et procédés ironiquement artistes, avec le fantasque Jaime Donaldus Byers,

 

Et, ici, pour le coup, on est bel et bien ramené à Lovecraft – même si c’est par le prisme essentiel de Clark Ashton Smith. La Mégapolisomancie et son auteur prennent le contrepied de bien des « livres maudits » pondus à la chaîne par des pasticheurs de seconde zone, se sentant tenus de livrer au lecteur « leur » Necronomicon, sublime originalité, à ceci près que leur ersatz personnel est probablement moins effrayant qu’un catalogue de La Redoute – et plus banal encore. La Mégapolisomancie, au contraire, semble exister – et d’autant plus peut-être que son auteur a semble-t-il tout fait pour la faire disparaître ? Mais c’est justement que Thibaut de Castries en lui-même bénéficie d’une chair et d’une âme le distinguant pour le mieux de tant d’avatars en mode mineur de quelque « poète fou » séminal… L’auteur existe, d’une certaine manière – et peut-être même existe-t-il d’autant plus que le lecteur le sait fictif, au milieu d’un roman (« méta-fictionnel » ?) citant à tour de bras bien des auteurs tout à fait réels, eux. Il en va de même pour son livre – et les élucubrations de Castries sur les « paramentaux », du fait d’un jeu littéraire futé, prennent corps à leur tour (si j’ose dire), tandis que la science hermétique du « magicien » semble toujours plus susceptible de devenir vérité elle aussi… Après tout, ce charlatan obsédé par les grandes villes, et prétendant disposer de pouvoirs considérables justement pour avoir percé leurs secrets, s’est-il installé à San Francisco au hasard ? Il s’y est certes fait un improbable cercle d’amitiés littéraires, et des plus prestigieuses… Mais, à la différence de ces sommités portées sur le dandysme, Thibaut de Castries ne joue pas – il est mortellement sérieux. Et plus inquiétant que jamais, après le tremblement de terre de 1906… Y aurait-il eu sa part ?

 

Leiber se montre très rusé, en mêlant toutes ces dimensions de son récit, et en parvenant à en exprimer une cohérence qui n’avait rien d’évident. Le roman semble prendre plusieurs directions, mais sans jamais se disperser. Et il convainc aussi bien quand il décrit le petit cercle d’amis attablé dans un restaurant, la menace « paramentale » qui harcèle Westen parce qu'il le veut bien, ou ses recherches et entretiens destinés à percer le mystère de Thibaut de Castries, et tout autant celui de sa relation avec Clark Ashton Smith. Ce même si j’avoue avoir une préférence pour ces ultimes dimensions – une histoire de naturel chassé, puis de galop, sans doute…

 

MAIS POURQUOI ?

 

Mais, en même temps, je ne suis pas totalement convaincu… sans forcément savoir pourquoi. Peut-être, tout de même, du fait d’un procédé du roman souvent affiché dans les critiques que j’ai pu parcourir, et qui est son recours à des archétypes jungiens ? J’avoue ne rien comprendre à cette affaire – et ne pas m’y intéresser plus que ça, à tort sans doute… Elle joue peut-être plus particulièrement son rôle dans les derniers chapitres du roman, qui, pour le coup, après le brio des chapitres impliquant l’érudit Byers – et jusque dans leur conclusion pseudo-érotique, étonnamment « dérangeante » ! –, me paraissent tomber un peu à plat… L’horreur y reprend (ou plutôt semble reprendre, mais voir plus loin...) une dimension plus psychologique que jamais, avec un Westen en pleine chute libre paranoïaque, et forcément à la limite du délire éthylique (ou plus précisément de ce delirium tremens qui caractérise le sevrage, et non l’addiction ?), dimension qui aurait pu être intéressante, et l’est tout d’abord, mais l'auteur m’a semblé faire un peu trop durer le plaisir… D’autant, [SPOILER ?] et c’est davantage problématique, ou du moins étonnant, que le traitement des questions paramentale et mégapolisomancienne semble alors verser tout naturellement dans un occultisme de pacotille – à mille lieues de la forme de « grandeur » que l’on associait jusqu’alors aux (amusantes et pas si bêtes) bêtises hermétiques de Thibaut de Castries… et ce jusqu’à un « exorcisme agnostique » (et ridicule ?) qui m’a laissé plus que perplexe. Sans même parler du « happy end » qui suit aussitôt.

 

Tout cela, alors, n’était qu’une blague ? Mais c’était une bonne blague, pourtant ! Or j’ai l’impression que l’auteur rompt en définitive l’illusion, avec comme un rire sarcastique, qui m’a paru un brin désagréable… Non pas, d’ailleurs, en « rationalisant » l’horreur, et pas davantage en affirmant ultimement sa dimension essentielle psychologique : l’horreur, contrairement à ce que nous en étions plus que jamais venus à envisager, est bien externe, réifiée… mais elle ne fait plus peur. Est-ce là le propos ? Que Fritz Leiber questionne la littérature horrifique, voire la littérature tout court, au fil de ce roman érudit et joueur ne fait guère de doute. Mais qu’en dit-il vraiment, au fond ? Eh bien… Je ne sais pas. Ou ne veux pas savoir, peut-être.

 

JE NE SAIS PAS

 

Ce n’est certes pas le premier roman à m’échapper en définitive… Et ça ne sera de toute évidence pas le dernier. Cela dit, certaines œuvres, dans ce registre, tout en me laissant entendre que je n’y ai pas tout compris, voire rien du tout, sont autant d’appels du pied pour que je m’y remette avec plus d’attention et de sérieux. Ici… Eh bien, la perplexité demeure – mais sans m’inciter vraiment à y revenir. Même si, d’une certaine manière, c’est pourtant ce que je tente de faire avec cet article (que j’ai un peu laissé mitonner, au cas où)… Sans grand succès, comme vous le voyez.

 

Car il est fort probable que je sois passé à côté de quelque chose, en définitive ; pas mal de choses, oui, aussi, c’est possible ; absolument tout, peut-être… En tout cas, je me sens un peu floué, en définitive. Et le bilan s’en ressent, de manière ô combien subjective, éhontée : j’ai bien aimé l’essentiel du roman… Mais sa fin (entendue relativement largement) me laisse vraiment un peu trop perplexe, pour le coup. Une sensation que j'apprécie parfois, mais pas vraiment ici. Cela reste un exercice malin de littérature fantastique et sur la littérature fantastique. Mais… Il y a quelque chose… de trop, ou qui manque…

 

Je ne sais pas.

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Le Dit des Heiké

Publié le par Nébal

Le Dit des Heiké

Le Dit des Heiké. Cycle épique des Taïra et des Minamoto, [Heike monogatari], traduit du japonais et présenté par René Sieffert, Lagrasse, Verdier, coll. Verdier/Poche, série Littérature épique japonaise, 2012, 855 p.

 

HÔGEN, HEIJI, HEIKÉ

 

Il y a quelque temps de cela, dans mon approche de la littérature classique japonaise, j’avais lu et beaucoup apprécié Le Dit de Hôgen et Le Dit de Heiji (rassemblés dans un même volume), ouvrages qui forment les deux premières parties du « cycle épique des Taïra et des Minamoto », contant la longue crise, au XIIe siècle de l’ère chrétienne, qui a précipité la fin du Japon classique pour le plonger dans le Moyen Âge. En tant que tels, ces récits historiques éventuellement condensés avaient quelque chose de « tragédies », ainsi qu’en fait la remarque l’éminent traducteur René Sieffert – au sens le plus strict, car respectant globalement la « règle des trois unités ».

 

Mais le troisième et dernier temps du cycle, qui est aussi et de loin le plus connu, au point en fait d’être probablement un des plus importants ouvrages de la littérature classique japonaise, aux côtés disons du Dit de Genji, est un ouvrage d’une tout autre ampleur et à l’approche bien différente, à tel point qu’il relègue presque les deux précédents dits, avec leurs qualités certaines, au rang de « prologue » : c’est Le Dit des Heiké, gros volume (dans les 800 pages hors préface ; les deux dits précédents du cycle faisaient chacun moins de 150 pages) qui s’éloigne des seuls événements ayant eu lieu dans la Ville (entendre par-là la capitale, Heian, future Kyoto) pour embrasser le Japon entier, et non à l’occasion de l’évocation d’un coup d’État sur une période somme toute brève, de quelques mois au plus : à l’ampleur géographique répond une ampleur historique, qui fait s’étendre le récit sur plusieurs années, et même décennies (disons toute la seconde moitié du XIIe siècle, les deux dits précédents se concentrant sur des événements aux alentours des seules années 1150).

 

UN CLASSIQUE ESSENTIEL DE LA LITTÉRATURE JAPONAISE


Par ailleurs, il nous faut revenir sur ce caractère de classique essentiel de la littérature japonaise. La popularité du Dit des Heiké y est pour beaucoup – l’œuvre sans cesse narrée par les moines aveugles s’accompagnant au biwa, au fil de longs siècles d’errances et de spectacles –, mais le fait est que l’ouvrage, y compris dans sa dimension orale, a participé à la création d’une langue commune littéraire.

 

Fait nouveau alors – mais Le Dit des Heiké était déjà, de manière générale, une forme de littérature nouvelle, associée au développement du genre romanesque, mais tranchant sur les œuvres antérieures en abandonnant le seul cadre courtisan ; rien d’étonnant à cela, puisqu’il s’agit bien de témoigner de la fin d’un monde, et de l’avènement d’une nouvelle classe dirigeante, constituée par les bushi, les guerriers – tout particulièrement ceux du « Japon de l’Est », selon une scission culturelle qui fait toujours sens aujourd’hui.

 

Et, en tant que récit guerrier, Le Dit des Heiké, au fil des récitations par les moines au biwa dans un contexte populaire, a fini par acquérir tous les caractères d’une épopée nationale. Peut-être est-ce pour cela que l’on y trouve des « modèles » aussi bien dans les deux camps qui se déchirent ? En tenant compte, en effet, d’une spécificité du dit dans ce registre : le récit n’est pas celui d’une union nationale contre un ennemi extérieur (et d’autant plus facile à identifier), mais celui de tragiques dissensions internes tournant à la guerre civile – avec les drames qui lui sont propres, en sus des drames de toute guerre : la lutte est ici fratricide, et ce n’est d’ailleurs pas toujours une métaphore, les frères qui se déchirent littéralement étant nombreux ; aussi, au terme de tout cela, plus que la gloire à la façon du « roman national », c’est un sentiment d’amertume qui domine...

 

L’INCONSTANCE DU MONDE DÉMONTRÉE PAR L’EXEMPLE

 

D’ailleurs, Le Dit des Heiké, en constituant bien une forme de couronnement d’une œuvre (sans exclure, loin de là, des traditions parallèles et/ou des compléments ultérieurs, comme les très populaires récits narrés à partir du XIVe siècle ayant Yoshitsuné pour héros), confère à l’ensemble du « cycle épique des Taïra et des Minamoto » un sens profond, qui élève le récit politico-guerrier aux considérations religieuses, morales et philosophiques. Le thème de l’inconstance du monde, certes déjà sensible dans les dits précédents comme dans bien d’autres œuvres japonaises classiques (je vous renvoie pour quelques titres à l’excellente anthologie Mille Ans de littérature japonaise), est affiché avec force dès les édifiantes premières lignes du dit :

 

« Du monastère de Gion le son de la cloche, de l’impermanence de toutes choses est la résonance. Des arbres shara la couleur des fleurs démontre que tout ce qui prospère nécessairement déchoit. L’orgueilleux certes ne dure, tout juste pareil au songe d’une nuit de printemps. L’homme valeureux de même finit par s’écrouler ni plus ni moins que poussière au vent. »

 

Dès lors, cette entrée en matière fait figure de note d’intention prophétique, orientant nécessairement la lecture : nous avions vu, dans les précédents dits, l’élévation des Heiké, et de leur chef Kiyomori – le présent dit contera leur chute et même leur anéantissement. Ce thème fondamental trouve ainsi à s’illustrer à chacune des pages du Dit des Heiké ou presque.

 

Mais il y a peut-être une nuance. Le sentiment de la fin d’un monde, si prégnant dans les deux dits précédents, et dont témoignent bien d’autres ouvrages de la littérature contemporaine ou immédiatement postérieure (je vous renvoie une fois de plus aux splendides Notes de ma cabane de moine, de Kamo no Chômei), demeure dans ces pages, mais la donne change peut-être un peu ? Peut-être n’est-ce que la fin d’un monde, et non du monde, quoi qu’on ait voulu en dire sur le moment en se fondant sur des prophéties bouddhiques le dernier âge du monde », expression qui revient souvent, avec aussi l’évocation d’un « siècle dégénéré ») ; peut-être y aura-t-il encore quelque chose après ? Quelque chose d’autre… Je vous renvoie cette fois à l’Histoire du japon médiéval : le monde à l’envers, de Pierre-François Souyri.

 

UNE LECTURE EXIGEANTE

 

Ce sont là les multiples et colossales forces du Dit des Heiké – à proprement parler un monument. Mais c’en est aussi, non pas une faiblesse ou une limite, mais disons une difficulté essentielle : l’ouvrage, d’une complexité inouïe, faisant appel à des dizaines voire des centaines de personnages pas toujours bien faciles à identifier (du fait d’épithètes changeants, en rapport surtout avec leurs titres et charges de « fonctionnaires », j’y reviendrai plus loin), dans un cadre historique et géographique que le lecteur occidental lambda tel que votre serviteur n’appréhende pas très bien, sans même parler du contexte culturel et religieux, est, disons-le, quelque peu indigeste ; aussi ai-je pris mon temps pour le lire – parce que, s’il en vaut assurément la peine, il est aussi régulièrement susceptible de susciter une forme d’overdose…

LA DICTATURE DE L’ARROGANT KIYOMORI


Nous en étions, à la fin du Dit de Heiji, à la consolidation du pouvoir de Kiyomori, chef du clan guerrier des Heiké (ou Taïra). Il était en fait devenu le maître absolu du Japon, ayant éliminé ses principaux rivaux : Fujiwara no Nobuyori, du clan des régents ; Minamoto no Yoshitomo, chef du clan guerrier rival des Minamoto (ou Genji) ; l’étonnant Shinsei, aussi, ce moine que l’on qualifiait du titre de Bas Conseiller Religieux, mais qui n’avait certes rien de « bas » (au regard du pouvoir, du moins…). Par ailleurs, l’empereur régnant était alors un enfant, et l’empereur retiré, un sournois bonhomme, mis hors d’état de nuire… Kiyomori ayant définitivement supplanté les régents Fujiwara, en s’accaparant leurs titres et en adoptant leur politique de mariages impériaux, il n’a plus rien pour lui faire face : quand, en 1167, il devient Grand Ministre, celui que l’on appelle bientôt (c’est son principal qualificatif dans l’ensemble du Dit des Heiké) « le Ministre Religieux » (car il s’était prétendument retiré du monde, mais dans les faits cela n’avait rien changé…) dispose d’un pouvoir absolu, et proprement dictatorial – qu’il exercera de la sorte jusqu’à sa mort, en 1181.


Le Dit de Hôgen et Le Dit de Heiji nous avaient déjà dépeint un homme d’une grande arrogance, assoiffé de pouvoir et guère étouffé par la morale. Le Dit des Heiké en rajoute encore dans cet ordre d’idées : Kiyomori, bien conscient d’être le seul maître à bord, en use et en abuse, au gré de véritables programmes politiques parfois, et très ambitieux, mais aussi de simples et tragiques caprices d’autres fois.

 

Il agace presque autant qu’il effraie – ainsi, par exemple, en raison de son népotisme outré, si personne n’ose en faire la remarque : il réserve tous les offices ou presque de la complexe administration impériale à des membres de son clan – mais au premier chef les titres des régents Fujiwara, qu’il s’agit donc de chasser définitivement du pouvoir. Les mariages impériaux, d’une certaine manière, procèdent de la même politique, justement reprise des Fujiwara, mais qui n’en fait pas moins jaser ceux qui n’y voyaient pas forcément d’inconvénient jusqu’alors...

 

Le point culminant du despotisme de Kiyomori, aux yeux des contemporains, sera cependant tout autre : la tentative de déplacer la capitale politique, de Heian (Kyoto) à Fukuhara (sur le site de l’actuelle Kobé) ; politique très malvenue, plus que tout autre auparavant, et qui scandalise outre-mesure, au point de figurer dans la litanie des « catastrophes » ouvrant les Notes de ma cabane de moine de Kamo no Chômei, aux côtés des séismes, incendies et inondations ! La tentative s’avère vite infructueuse, et sera abandonnée, mais le mal est fait…

 

Aussi Kiyomori s’est-il progressivement constitué un réseau toujours plus dense et ample d’ennemis. Chacune de ces étapes n’en apparaît que davantage comme étant une confirmation de l’ouverture prophétique du dit : « tout ce qui prospère nécessairement déchoit » et « l’orgueilleux certes ne dure »…

 

Nous n’en sommes pas encore tout à fait là. Mais, d’ici à l’ultime outrage du transfert de la capitale, bien des choses se produisent, et, au sein du clan des Heiké, l’arrogance ne manque pas, le Ministre Religieux n’étant pas le seul à en faire la démonstration… À l’apogée de la puissance du clan, un proche (beau-frère de Kiyomori, je crois) n’hésite pas à dire : « Quiconque n’appartient à notre Maison doit être tenu pour moins qu’un homme. » Ce qui n’arrange guère les choses…

 

LES REMONTRANCES DU SIRE DE KOMATSU


En fait, parmi les Taïra, il n’est peu ou prou qu’un homme pour blâmer les excès de Kiyomori, et le sermonner le cas échéant – et c’est son propre fils aîné, Shigémori ! Le Sire de Komatsu, comme on l’appelle le plus souvent dans ces pages, a beau être le successeur désigné de Kiyomori à la tête du clan (en fait d’ores et déjà son chef théorique, puisque Kiyomori est censé être entré en religion...), et un ministre de haut rang du fait de ses largesses, il n’hésite pas à le reprendre, et à lui tenir des discours hardis, longs et précis exposés de philosophie politique, toujours teintés de morale, que personne d’autre sans doute n’aurait pu se permettre. Il est vrai qu’en agissant ainsi, le Sire de Komatsu n’était pas forcément un « rebelle »… mais un fils dévoué.

 

C’est, disons-le, un des personnages les plus charismatiques du livre – et peut-être le seul à être véritablement sympathique, de tous les principaux acteurs du drame ! Encore que sa posture morale puisse agacer…

 

Sa fin n’en sera que plus tragiquement ironique : le sage, celui en qui l’on voulait voir l’espoir du clan, tombe malade… et meurt ; et l’on ne cesse alors de répéter, avec assurance et non sans arrière-pensées, qu’il avait auparavant prié les dieux, leur demandant de faire qu’il meure avant « le déclin de sa Maison », si les forfaits de son père devaient avoir de funestes conséquences…


C’est ainsi que s’achève, au livre troisième, le « premier acte » du Dit des Heiké – avec des connotations surnaturelles qui reviennent de temps en temps dans ce troisième dit, qui étaient peu ou prou absentes des deux précédents.


Or, peu avant, Kiyomori avait infligé un autre outrage, et considérable, aux yeux de ses adversaires, en destituant l’empereur régnant pour que prenne sa place son petit-fils, né d’un accouchement difficile… et âgé de quelques mois à peine ! Un fait sans précédent – les opposants (dans les cercles de l’empereur retiré, des Fujiwara, des familiers de Shinsei – les Genji ne sont pas encore vraiment de la partie) y reviennent sans cesse… ainsi que le Sire de Komatsu, qui quittera donc bien vite la scène.


LES GENJI QUI RESTENT


Mais c’est après la mort du Sire de Komatsu que l’opposition ne s’en tient plus aux ruminations, et commence à avoir des aspects militaires… et à impliquer plus frontalement des membres du clan Genji (ou Miyamoto) et leurs familiers.


Or il ne reste que bien peu de Genji à proprement parler, suite aux massacres ayant conclu Le Dit de Hôgen et Le Dit de Heiji. Il y a cependant, à la tête du clan, celui qui porte tous ses espoirs : Yoritomo, le fils préféré de Yoshitomo, qui était le chef du clan quand il fut abattu en Heiji ; Yoritomo, impliqué dans l’affaire, n’avait dû la vie sauve qu’à une mansuétude inattendue de Kiyomori, désireux de satisfaire aux suppliques d’une dame ; le clan des Heiké ne tarderait guère à se mordre les doigts de cette générosité impulsive et si improbable…


Parmi les Genji survivants, il en est cependant un autre de grande importance dans Le Dit des Heiké, et c'est Yoshitsuné, neuvième fils de Yoshitomo, et demi-frère de Yoritomo ; nous aurons l’occasion de le voir briller...

 

PRÉLUDE À L’AGITATION DES GENJI : LA RÉBELLION DE YORIMASA

 

C’est pourtant un autre Genji qui ouvre les hostilités, de manière tout à fait inattendue : le vieux Yorimasa. Un Genji, oui… mais qui, en Heiji, avait trahi Yoshitomo en pleine bataille, pour rallier impudemment les Heiké vainqueurs !

 

Or le traître, maintenant âgé de 70 ans, est révolté par l’insolence de Munémori (fils de Kiyomori, son successeur désigné depuis la mort de Shigémori, le Sire de Komatsu). Son complot est toutefois déjoué…

 

S’ensuit la bataille du pont d’Uji, que l’on considère comme étant la première grande bataille de toute l’histoire du Japon – et qui est donc aussi la première grande scène épique du Dit des Heiké, au cours de laquelle les cavaliers des Taïra l’emportent par leur audace (ça reviendra souvent dans le dit… mais contre les Heiké !), en traversant à gué une rivière en crue… Le vieux Yorimasa, se sachant vaincu, se suicide ; il ne sera certainement pas le seul tout au long de cette tragique histoire.

 

MANIGANCES – L’AGITATION S’ÉTEND

 

Cet épisode a-t-il joué un rôle, en renforçant l’arrogance des Heiké ? C’est en tout cas à cette époque que Kiyomori décide du transfert de la capitale à Fukuhara – décision qu’il paiera très cher.


Là encore, comme à la mort du Sire de Komatsu, on évoque de nombreux « signes » surnaturels, des prodiges de toute sorte, qui, à l’instar de la cloche du monastère de Gion évoquée au tout début du roman, sont autant d’occasions de rappeler, même si loin des oreilles de Kiyomori, dans le doute, que « tout ce qui prospère nécessairement déchoit » et que « l’orgueilleux certes ne dure »...


Car les Genji commencent à s’agiter. Et ceci du fait surtout d’un bien curieux personnage, un moine du nom de Mongaku (pour l’anecdote, il est le héros, sous le nom de Moritô, du célèbre film La Porte de l’Enfer) ; en fait de saint homme, il est plutôt douteux…


Et il précipite les événements en se rendant auprès de Yoritomo, devant lequel il exhibe le crâne de son père Yoshitomo pour l’inciter à la révolte (en fait, ce n’est pas du tout le crâne de Yoshitomo, mais le crâne d’un soldat prélevé au hasard… Mongaku reviendra bien plus tard, à la fin du dit, et donc après la victoire de Yoritomo, pour montrer au vainqueur un autre crâne, en lui assurant que cette fois c’est bien le vrai !).


Mais ce n’est pas tout : Mongaku se rend ensuite auprès de l’empereur retiré, cloîtré à Fukuhara, et en obtient un décret… ordonnant aux fidèles Genji d’anéantir les Heiké, « rebelles à la cour » !


Aussi improbable que cela puisse paraître, mais le contexte y a bien sûr une part prépondérante et difficile à appréhender avec le recul, ces manigances du curieux moine produisent leur effet : autour de Yoritomo furieux, les Genji assemblent une immense armée…


PRÉLUDES À LA CHUTE DES HEIKÉ


Or les Heiké se doutent que cette rébellion-là ne sera pas aussi facile à mater que celle du vieux Yorimasa. Mais c’est en outre pour eux le pire moment : dans la foulée du transfert de la capitale, ils multiplient les erreurs politiques et stratégiques, tout en étant aussi victimes de coups du sort – qu’il est tentant, pour les contemporains, de qualifier de signes prophétiques…


Ainsi de la question des moines. Kiyomori, depuis qu’il avait obtenu le pouvoir absolu, avait régulièrement eu maille à partir avec les moines de divers ordres, solidement implantés autour de la Ville. Ces moines n’ont d’ailleurs pas forcément le beau rôle, dans Le Dit des Heiké : toujours très à cheval sur leurs privilèges autant que sur leurs rivalités de secte à secte, volontiers cupides, parfois fourbes, militarisés en outre, ils n’ont pas grand-chose d’admirables dévots et de saints hommes ! Quoi qu’il en soit, Kiyomori, à plusieurs reprises, a dû rappeler aux moines qu’il était le chef…


À cette époque, il confie à son quatrième fils, Shigéhira, le commandement d’une expédition punitive dirigée contre les moines de Nara. Las, une méprise quant aux ordres donnés… débouche sur l’incendie du monastère, et la disparition de ses nombreux trésors artistiques et religieux ! Shigéhira est dévasté par ce malentendu aux tragiques conséquences, mais le mal est fait : consternation générale ! De plus en plus de monde se rassemble autour des Genji – que l’on disait à jamais vaincus, mais tout semble alors démentir ce constat un peu trop hâtif : ce sont maintenant eux qui ont le vent en poupe, quand le prestige des Heiké ne cesse de dégringoler !


Et les événements se précipitent, systématiquement défavorables aux maîtres du Japon : l’ancien empereur, gendre de Kiyomori, décède – un mauvais signe…


Mais peu après, c’est Kiyomori lui-même qui meurt ! Et dans d’atroces souffrances, en châtiment de ses nombreux péchés…


Ainsi s’achève le livre sixième (sur douze, sans compter l’épilogue dit du « livre des aspersions »), qui précipite soudain la fresque politique en chronique épique d’un colossal affrontement militaire – inédit dans le Japon de Heian.

UN AUTRE PROTAGONISTE : YOSHINAKA


Mais la situation se complique de manière imprévue. Alors même que l’armée de Yoritomo avance toujours un peu plus en direction de la Ville, son cousin Yoshinaka, le Sire de Kiso, se rebelle dans les provinces du nord, autour des montagnes que l’on qualifiera plus tard d’Alpes japonaises.

 

Yoshinaka est un des personnages les plus charismatiques du Dit des Heiké, s’il n’est pas forcément très sympathique lui non plus (le Sire de Komatsu est vraiment une exception) : tout sauf un courtisan, il est un rustre et fier de l’être, qui ne mâche pas ses mots – au point de scandaliser considérablement les dignitaires qui ont affaire à lui, encore imprégnés des manières feutrées de Heian ; il est par ailleurs rusé, pour ne pas dire fourbe, et d’une grande ambition – qui n’a sans doute rien à envier à celles de Yoritomo et Yoshitsuné, autres personnages pas forcément très recommandables !

 

Quoi qu’il en soit, Munémori, maintenant officiellement à la tête des Heiké, et donc du Japon, part en guerre contre Yoshinaka, et, désireux d'écraser l'importun au plus tôt, il s'y rend avec toutes ses forces – laissant pour l’heure de côté la menace pourtant très tangible constituée par Yoritomo ! Mais il enchaîne à vrai dire les erreurs – d’autant qu’il pâtit d’une méconnaissance totale du terrain montagnard où s’est retranché Yoshinaka, qui lui le connaît sur le bout des doigts... La ruse du sire rebelle s’y ajoutant, les conséquences sont bientôt catastrophiques pour Munémori et ses hommes : il était parti avec 100 000 guerriers, force considérable, peut-être même inédite… mais 70 000 d’entre eux périssent dans l’expédition contre Yoshinaka ! Et sans lui avoir fait le moindre mal, qui pis est… Munémori, avec les débris de son armée, est contraint de se replier aussi vite que possible sur la Ville. La consternation s’accroît toujours un peu plus…

 

Or Yoshinaka pousse son avantage : en rien désireux de se soumettre à son cousin Yoritomo, il le devance à la capitale, qu’il rallie à marche forcée ; et les moines se joignent à lui ! Yoshinaka prend ainsi la Ville sans la moindre difficulté, et contraint à nouveau les Heiké à la fuite ; ils emportent avec eux l’empereur, nouveau né, et les « Trois Trésors Divins » associés à la dynastie impériale (ces regalia sont un miroir, un joyau, et un sabre – ce dernier sera définitivement perdu au cours de la guerre) – à les en croire, le pouvoir demeure donc avec eux jusque dans la fuite : il est là où ils sont… Mais on est en droit d’en douter.

 

Les citadins, par ailleurs, n’accueillent certainement pas Yoshinaka en libérateur, moines exceptés : le rustaud est d’une arrogance qui vaut bien celle des Heiké, et ses troupes barbares se comportent dans la Ville comme en pays conquis… Bientôt, ce ne sont que complots et révoltes – mais Yoshinaka écrase dans le sang toutes les tentatives de soulèvement populaire.

 

Toutefois, l’armée de Yoritomo approche – et le chef des Genji sait très bien que son cousin Yoshinaka, pour avoir défait Munémori, n’est pas pour autant son allié. Il sépare son armée en deux pour prendre la Ville en tenaille : le Sire de Kiso est à son tour contraint de fuir… Il se replie sur le lac Biwa, et meurt bientôt à la bataille d’Awazu – pour prix de son arrogance, une flèche lui arrache la vie alors même qu’il prenait ses dispositions pour se suicider…

 

L’AUDACIEUX YOSHITSUNÉ, LA GLOIRE DES GENJI

 

Alors que les Genji viennent de prendre la capitale, les Heiké ne s’en tirent pas mieux que Yoshinaka : leurs propres vassaux les refoulent de Kyushu, où ils pensaient trouver refuge !

 

Ils ont pu cependant reconstituer leurs forces – et disposent à nouveau d’une armée de plus de 100 000 hommes. Ils retournent en Honshu, désireux de défaire l’armée des Genji, et concentrent leurs troupes dans le val d’Ichi-no-tani, « forteresse naturelle » non loin de Fukuhara ; ils ne sont guère loin de la Ville, qu’ils comptent reprendre rapidement…

 

Mais une immense bataille a lieu dans le val – bataille où brille tout particulièrement Yoshitsuné, le demi-frère de Yoritomo, qui fait ainsi véritablement son apparition dans Le Dit des Heiké. À l’instar de Yoshinaka (et, en fait, de Yoritomo...), Yoshitsuné n’a rien de bien sympathique. Mais c’est un bon meneur d’hommes, et un général brillant, surtout caractérisé par son audace – qui va en fait de pair avec son arrogance intrinsèque ; or cette audace s’avère le plus souvent payante, même si, sur le moment, elle donne l’impression d’une folie pure et simple !


Ici, en l’occurrence, Yoshitsuné emporte cette bataille décisive en contournant les positions des Heiké par la montagne : il charge avec ses cavaliers en descendant une pente si raide que les Heiké avaient jugé qu’un assaut sur ce flanc serait impossible – aussi n’avaient-ils pas le moins du monde défendu cette zone… Mais Yoshitsuné démontre que c’était faisable : son audace paye.

 

La suite de la bataille n’est plus guère qu’un sidérant massacre. Les Heiké, ou ce qu’il en reste, sont une nouvelle fois contraints de fuir par la mer… Et ici s’achève le livre neuvième du Dit des Heiké, et avec lui un nouvel acte de la saga.

 

LA DÉFAITE DES HEIKÉ

 

Les Genji assemblent à leur tour une flotte, pour anéantir celle des Heiké, qui erre dans la Mer Intérieure, à proximité de l’île de Shikoku.

 

Et Yoshitsuné, une fois de plus, s’accapare la victoire du fait de son audace : il traverse un détroit en pleine tempête, méprisant les avertissements et les craintes de ses marins (et d’un officier timoré – à ses yeux, mais nous penserions plutôt « sage »… –, qui lui en voudra considérablement de cette humiliation, se répandant alors en calomnies contre l’audacieux général, ou du moins est-ce ce qui est ici rapporté) ; Yoshitsuné contourne ainsi les Heiké sans que ceux-ci n’en sachent rien, tant ils espéraient que la tempête leur offrirait un répit… et, les attaquant encore une fois dans le dos, le fougueux général les contraint à rembarquer.

 

Ils tentent à nouveau de fuir, mais cette fois c’est peine perdue : la flotte des Genji, en sens inverse, les intercepte – et c’est un nouveau et terrible massacre.

 

YORITOMO CONTRE YOSHITSUNÉ

 

C’en est alors fini des Heiké, dans les grandes largeurs. Mais Le Dit des Heiké ne s’arrête cependant pas là : il narre en effet comment la discorde s’accroît entre Yoritomo, chef nominal des Genji (et bientôt premier shogun de Kamakura, mettant de facto fin à l’ère Heian – mais en étant suffisamment adroit pour ne pas reproduire les erreurs de Kiyomori), entre Yoritomo donc et son demi-frère Yoshitsuné, l’héroïque et rusé général qui, par son audace, semble avoir décidé, à lui seul et à deux reprises, de la victoire ultime de son camp.

 

Les succès de Yoshitsuné éveillent sans surprise la méfiance de Yoritomo – et la calomnie y a donc peut-être sa part. Yoritomo tente alors de faire assassiner Yoshitsuné ; ce dernier en réchappe in extremis, et comprend qu’il lui faut fuir dans le nord.

 

De ce qui se produit là-bas, Le Dit des Heiké ne dit plus rien, mais c’est pourtant à ce moment de sa vie que Yoshitsuné, de brillant général qu’il était déjà, mais guère humain par ailleurs, deviendra en outre un véritable héros populaire – à travers une autre œuvre littéraire, le Gikei-ki, ou « Chronique de Yoshitsuné », datant du XIVe siècle, et qui à son tour, suscitera considérablement d’adaptations, par exemple en pièce de ou de jôruri.

 

TOUJOURS LE MASSACRE

 

Cependant, l’essentiel du dernier « acte » du Dit des Heiké, comme dans ses prédécesseurs Le Dit de Hôgen et Le Dit de Heiji, consiste en massacres tous plus abominables les uns que les autres : tous les Heiké doivent y passer, hommes ou femmes, vieillards comme enfants, tous, absolument tous. Au mieux Rokudaï, figure tragique ultime de ces derniers développements, pour être protégé par Mongaku qui fait alors son grand retour, n’obtient-il guère en fin de compte qu’un sursis. Yoritomo, après tout, était bien placé pour savoir ce que la faiblesse temporaire de Kiyomori le concernant lui avait en définitive coûté...

MISES À MORT ET SUICIDES


Il est vrai que Le Dit des Heiké n’est certes pas chiche de morts tragiques : les mises à mort sur le champ de bataille valent bien les exécutions sommaires après coup, et, bien sûr, il faut y ajouter un nombre considérable, proprement ahurissant même, de suicides – qu’il s’agisse de se donner soi-même la mort, par exemple en se jetant à la mer, procédé qui revient très souvent, ou de livrer une charge héroïque (et absurde ? j’y reviens très vite) pour être massacré de la main de l’ennemi...

 

Un trait culturel en forme de cliché nippon, mais qui, décidément, en France, ne se conçoit pas très bien. Ce n’est à vrai dire pas le seul, dans Le Dit des Heiké, long ouvrage mettant en scène des figures incompréhensibles, des caractères qui ne le sont pas moins, des comportements proprement insaisissables enfin, bien loin des attentes d’un lecteur occidental tel que votre serviteur, si elles font par contre probablement partie d’un « horizon mental japonais », disons.

 

DES HÉROS ARCHERS

 

Et ce jusque dans la dimension épique du dit ! Qui, à vrai dire, peut une fois de plus mettre à mal les clichés d’un lecteur français sur le Japon des samouraïs : par exemple, les duels au sabre sont finalement très rares, dans ce long récit décrivant comment les bushi ont atteint le sommet de la pyramide hiérarchique du Japon ancien.

 

Les guerriers, ici comme dans les deux dits précédents, sont avant tout des archers, et c’est au travers de véritables « concours » de tirs à l’arc, en plein cœur de la bataille, que l’on décide qui est un héros, qui n’en est pas un – nombre de scènes reviennent sur ce principe et l’illustrent à longueur de pages.

 

Ces combattants, dont on dit souvent qu’à eux seuls ils en valent mille, n’ont donc pas forcément grand-chose de commun avec notre représentation classique des samouraïs, héritée, via les gekiga et les chanbara, de l’ère Edo, quelques siècles plus tard.

 

LA GLOIRE DANS LA MORT

 

Mais, de manière générale, le comportement héroïque peut souvent paraître incompréhensible à un lecteur tel que votre serviteur, car empruntant à des considérations différentes voire carrément opposées.


Il est ainsi un trait qui m’a considérablement marqué (et perturbé...), moi personnellement, qui ne comprends de manière générale rien à la gloire – un trait qui peut paraître anecdotique, mais me paraît éloquent, à sa manière ; un trait, enfin, qui m’a renvoyé à d’autres lectures antérieures, dont notamment Le Chrysanthème et le sabre, de Ruth Benedict, et peut-être plus encore, étrangement ou pas, Morts pour l’empereur : la question du Yasukuni, de Tetsuya Takahashi.

 

Voilà : Le Dit des Heiké nous décrit nombre de chefs de guerre efficaces, jusque dans leur ruse et leur audace : Yoshitsuné au premier chef, mais éventuellement d’autres, tel Yoshinaka. Ces généraux sont des meneurs d’hommes (et de troupes qui rassemblent plusieurs dizaines de milliers de soldats), mais aussi des stratèges ; et si le récit peut sembler leur donner parfois une tendance à l’impulsivité (surtout en ce qui concerne l’ambitieux Yoshitsuné, d'une confiance en soi à faire peur), globalement, ils prennent cependant soin de peaufiner leur plan, en tenant compte des circonstances, du terrain, etc.

 

Mais, chaque fois ou presque, on trouve des guerriers qui font totalement fi de la stratégie de leur chef… et ce à seule fin d’être les premiers à rencontrer l’ennemi – quitte à prendre des risques inconcevables pour ce faire, risques pour eux mais peut-être plus encore pour leur camp ! Une fois arrivés sur place, ils se présentent devant l'ennemi (généalogies complexes et titres abscons à l’appui), et concluent : « Premier à la bataille de, etc. » ; ce qu’ils ne sont d’ailleurs pas forcément toujours, d’autres avant eux ayant pu avoir exactement la même idée – auquel cas les retardataires se font moquer, et suscitent les plus insultants quolibets… Mais, dans tous les cas, ils se font donc massacrer sans avoir pour autant commis de véritables dégâts dans les rangs ennemis, et en ayant par ailleurs mis leur camp en danger… Pour la seule « gloire » d’avoir été le premier là – et parfois sans même obtenir ce résultat, donc.


Il est vrai que je ne comprends rien à la gloire. Mais, pour le coup, cela m’a donc ramené à l’essai de Tetsuya Takahashi : traitant des soldats japonais morts durant la grande guerre de l’Asie et du Pacifique, l’auteur avançait qu’ils cherchaient tout bonnement à mourir – pas seulement qu’ils y étaient prêts, mais qu’ils le cherchaient vraiment : pour la gloire, et l’intégration aux listes du Yasukuni… Ce qui me paraissait constituer un fâcheux problème pour l'état-major nippon, à se demander comment il pouvait espérer gagner des batailles…

 

Bizarrement, cette fois, en m’éloignant du Japon, c’est à l’ouverture du film Patton que je pense – le discours du fameux général américain s’ouvrant sur cette remarque pleine de bon sens (je cite de mémoire) : aucun soldat n’a jamais gagné une guerre en mourant pour son pays ; le soldat gagne la guerre en faisant en sorte que ce soit le soldat d’en face qui meure pour son pays...

 

En fait, des pro-Yasukuni de divers ordres, issus de la droite japonaise, contestaient justement l'essai de Testsuya Takahashi sur ce point, disant qu'il était absurde de prétendre que les soldats japonais cherchaient à mourir... On serait tenté de le croire – mais, pour le coup, des fois, on doute quand même. Et en fait d'absurdité…

 

Certes, le contexte des années 1930 et 1940 n’était pas le même – et le shintô d’État, notamment, avait considérablement changé la donne ; mais Le Dit des Heiké occupant une place non négligeable dans la culture de base du soldat nippon, j'imagine...


Et on en revient à la question du suicide, esquissée plus haut : dans Le Dit des Heiké, au milieu de toutes ces batailles, trahisons, exécutions sommaires, etc., le nombre de personnages qui se suicident pour une raison ou une autre, « directement » ou en se précipitant sur l'ennemi comme dans les scènes décrites à l’instant, est tout de même très conséquent… Au point où je me demande parfois si ce « suicide altruiste » à la Durkheim ne serait pas encore plus meurtrier que les combats en eux-mêmes ! J’exagère à peine.


Sans doute me faut-il lire La Mort volontaire au Japon, célèbre essai de Maurice Pinguet, qui devrait pouvoir apporter quelques réponses ; c’est prévu, bientôt probablement...

 

LISTES ET TITRES

 

Cela dit, s’il est un particularisme nippon (mais pour partie hérité de la Chine, via le confucianisme) qui rend la lecture du Dit des Heiké passablement difficile (et c’était déjà le cas dans Le Dit de Hôgen et Le Dit de Heiji, mais l’ampleur tout autre de la présente œuvre met davantage encore en évidence cette difficulté), c’est à n’en pas douter sa tendance, surtout dans les chapitres dits de « dénombrement », mais aussi bien souvent ailleurs, à dresser des listes parfaitement imbitables et interminables de « fonctionnaires » aux titres ronflants autant qu’hermétiques, sans doute rendus plus complexes encore en impliquant des hiérarchies parallèles, les rangs, les entrées, etc., et qui plus est infestés de longues généalogies.

 

Oui, c’est une difficulté non négligeable. Sérieusement.

 

Car, pour le dire sur un ton badin (oui...), il y a de quoi se paumer, entre les Grands Officiers du Troisième Rang des Ministres de la Gauche Septième Religieuse avec Cinquante-Neuvième Niveau des Entrées de la Troisième Résidence Secondaire du Nouvel Empereur Triplement Retiré, d'une part, et les Septième et Huitième Gardes des Écuries de la Droite au Huitième Virgule Soixante-Quatrième Rang des Accès à la Niche du Septième Cabot Dérivé du Troisième Neveu du Moine de la Loi Anticipé, d'autre part.

 

Alors qu’ils n’ont rien à voir comme de juste, hein. C'est évident.

 

Mais c’est pire encore quand il faut déterminer qui, de ces deux camps, est l’allié du Septième Fils du Troisième Sous-Directeur de l'Haçienda du Secteur Sud Les Jours Impairs Où Il Ne Pleut Pas Trop Trop.

 

D’autant que Le Dit des Heiké navigue sans cesse entre ces titres, changeants, et entre les noms des personnages qui les portent, changeants eux aussi.

 

Et c’est dur.


Et lassant… Au point, parfois, où il vaut mieux remiser de côté le pavé pour quelque temps, de crainte de succomber à une overdose, et ce même si le retour n’en sera parfois que plus hermétique, le lecteur un peu trop distrait courant le risque d’oublier, d’ici à la reprise, telle titulature qu’il croyait avoir enfin percée à jour…

 

LA BEAUTÉ DU DIT


Or il serait très regrettable de s’arrêter là. Parce que Le Dit des Heiké est bien la grande œuvre que l’on dit.

 

Elle bénéficie régulièrement d’un souffle épique admirable, et pas uniquement dans les scènes de bataille, d’ailleurs ; mais elle a aussi une beauté poétique tout à fait saisissante, et finalement bien rendue par la traduction, certes délibérément contournée et archaïsante, de René Sieffert. Entre deux dénombrements de fonctionnaires, on peut en effet se régaler de moments d’intense poésie, et qui n’en sont que plus fascinants. L’auteur anonyme du Dit des Heiké, au XIIIe siècle, ou ses auteurs anonymes, ou l’auteur et les moines au biwa qui l’ont ensuite colporté oralement, nous réservent en effet bien des témoignages de leur attention formelle – qui participent bien sûr de l’inscription du Dit des Heiké dans un registre romanesque tranchant sur la seule évocation historique des faits à la façon d'une chronique sèche et froide.

 

Voyez par exemple ce paragraphe, sur lequel se conclut le livre septième :

 

« Au lever du jour, l'on mit le feu au Palais de Fukuhara, et tous, à commencer par le Souverain, s'embarquèrent. Moins certes qu'à l'heure de quitter la capitale, là non plus ce ne fut sans regrets. La fumée du soir des algues que brûlent les sauniers, la voix du daim de la colline qui brame au point du jour, le bruit des vagues qui battent la grève, le rayon de lune qui se repose sur la manche, le cri strident du grillon dans les mille herbes, de tout ce qui touche l’œil ou frappe l'oreille, il n'était rien qui ne suscitât leur émotion ni ne poignît leur cœur. Hier ils étaient cent mille cavaliers, mors contre mors au pied de la Barrière de l'Est, aujourd'hui ils étaient sept mille hommes qui avaient largué les amarres sur les vagues des mers de l'Ouest ; silencieuse était la mer de nuages, et déjà le ciel s'obscurcissait. Sur les îles désolées s'étendait la brume du soir, sur la mer voguait la lune. Les vaisseaux qui allaient fendant les vagues à l'horizon, entraînés par les flots, semblaient glisser sur les nuages en plein ciel. Ainsi coulaient les jours et déjà monts et rivières les séparaient de la Ville, par-delà les nuages. Lorsqu'ils songeaient à la distance parcourue, seules inépuisables étaient les larmes. Voyaient-ils à la surface des vagues une troupe d'oiseaux blancs, qu'ils se demandaient émus si c'étaient ceux-là à qui Ariwara le poète adressait son appel, ceux à qui l'on donnait le nom évocateur d'oiseaux-de-la-capitale. Le vingt-cinq de la septième lune de l'an deux de Jûei, les Heiké pour toujours avaient quitté la Ville. »


TOUJOURS PLUS DE LARMES

 

C’est l’occasion de remettre, au centre du dit qui leur est consacré, les Heiké et leur sort tragique. Tragique est le mot – et qu’importe, au fond, l’arrogance de Kiyomori : même si ce destin avait quelque chose d’une justice (or c’est sans doute plus compliqué que cela), il n’en serait pas moins profondément émouvant.

 

Il est vrai que l’on pleure beaucoup, dans Le Dit des Heiké ; et les bushi ne réservent pas cette démonstration d’affectivité aux seules femmes, ils sont tout aussi nombreux à « mouiller leurs manches » à tel spectacle, à telle pensée. C’en est au point, à vrai dire, où le vieux roman japonais semble présager le romantisme européen le plus lacrymal…

 

Mais, ce qu’il faut en retenir, c’est que, Le Dit des Heiké, ce n’est pas que des batailles – et que la dimension épique du cycle passe aussi par l’évocation systématique d’une profonde douleur, laquelle s’associe au sous-texte moral voire religieux pour créer en définitive une œuvre-monde, comme telle d’autant plus fascinante.

 

Le Dit des Heiké est une lecture ardue, qui se mérite, mais qui en vaut assurément la peine.

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