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Europe, n° 1044 : H.P. Lovecraft - J.R.R. Tolkien

Publié le par Nébal

Europe, n° 1044 : H.P. Lovecraft - J.R.R. Tolkien

Europe, n° 1044 : H.P. Lovecraft – J.R.R. Tolkien, Paris, Europe, avril 2016, 348 p.

 

La prestigieuse revue littéraire Europe a consacré son numéro d’avril 2016 à deux icones des littératures de l’imaginaire, sans doute toujours plus engagées dans la voie de la reconnaissance académique (encore que le phénomène, concernant ces deux cas à part, puisse en fait remonter assez loin, y compris dans les pages mêmes de la revue) : H.P. Lovecraft et J.R.R. Tolkien.

 

Deux auteurs que tout oppose à maints égards, et pourtant la tentation est grande de dresser des parallèles – à plus ou moins bon droit sans doute, mais quand même : nés avec deux ans d’écart, les deux auteurs sont d’exacts contemporains, à ceci près que Lovecraft a connu une fin relativement précoce, décédant en 1937, quand Tolkien poursuivra jusqu’en 1973. Mais si les auteurs sont contemporains, leurs œuvres ne le sont pas : Tolkien a certes entamé son « Légendaire » dès la Première Guerre mondiale, mais ne commencera à publier que tardivement – en fait, par une étrange ironie, en 1937, la date de parution du Hobbit coïncidant avec le décès de Lovecraft… Sans doute la vie des deux hommes est-elle bien différente : l’estimé philologue oxonien, dont la carrière universitaire était prestigieuse avant même qu’il ne se révèle aussi conteur, s’éloigne ici du « gentleman de Providence », certes érudit et passionné, mais dont la culture a été acquise sur le tas, Lovecraft n’ayant jamais pu – et à regret – intégrer l’Université. Les conditions matérielles des deux hommes sont sans doute différentes elles aussi : tous deux issus de « bonnes familles », ils ont cependant connu des trajectoires divergentes à cet égard, le jeune Tolkien orphelin étant peut-être soumis à une condition plus modeste durant son enfance, mais acquérant plus tard, avec d’abord ses postes universitaires, puis le succès de ses romans, une relative aisance, là où Lovecraft, frappé de plein fouet par la Grande Dépression, ne trouvant pas de « métier » et ne gagnant pas grand-chose avec ses travaux littéraires, a été contraint de ronger petit à petit un capital s’amenuisant sans cesse, et à se restreindre à tous points de vue… Rien de commun, alors ? Eh bien, peut-être que si, malgré tout : chez les deux auteurs, l’approfondissement, récit après récit, d’un univers tout personnel (encore que celui de Lovecraft n’ait jamais eu la cohérence poussée de celui de Tolkien, loin de là), une mythologie propre qui allait acquérir peu ou prou les dimensions d’un univers étendu (plus encore sans doute chez Lovecraft, où, très tôt, le jeu des emprunts d’un auteur à l’autre s’est mis en branle, aboutissant quelque temps après au « Mythe de Cthulhu » façon Derleth), et constituer bientôt un canon ultime, une référence absolue, influençant considérablement (sans commune mesure, même) le genre où chacun brillait (l’horreur d’un côté, la fantasy de l’autre), et suscitant quantité d’adaptations et autres produits dérivés, la « culture pop » (ou « geek », comme vous voulez) s’insinuant ici de plus en plus dans la culture « officielle ».

 

C’est sans doute là qu’il y aurait quelque chose à creuser, en définitive ; on pouvait espérer (naïvement ?) que le fait de consacrer un dossier commun à ces deux auteurs hors-normes irait dans ce sens… Hélas, ce n’est pas vraiment le cas : les rares articles qui mentionnent côte à côte les deux auteurs ne le font le plus souvent qu’en passant, et de manière sans doute bien artificielle (je n’y vois guère qu’une véritable exception, l’article de Denis Mellier, qui a effectivement des choses intéressantes à dire à ce sujet). Même souci, dès lors, que dans l’inutile petit machin de Francis Valéry De H.P. Lovecraft à J.R.R. Tolkien – mais ce numéro d’Europe est quand même autrement copieux, putain d’euphémisme ; il tend cependant à s’éparpiller un brin, et si, dans cette optique, il est sans doute légitime de consacrer nombre de pages à la postérité des deux auteurs et aux adaptations de leurs œuvres, il y a cependant un corollaire : le dossier a quelque chose d’un peu frustrant… En se partageant l’affiche, les deux se voient attribuer une centaine de pages chacun – ce qui est déjà très bien, mais j’ai quand même ressenti un goût de trop peu… Dès lors que la comparaison n’est pas véritablement à l’ordre du jour, ce « partage » n’apparaît finalement guère pertinent – demeure la conviction que chacun de ces deux auteurs aurait bien mérité un dossier à part entière…

 

Mais ne faisons pas trop la fine bouche : en l’état, c’est sans doute déjà très bien. Décortiquons donc un peu tout ça (je précise, à tout hasard, que je n’ai lu que le dossier de ce numéro – qui fait donc dans les 200 pages, réparties équitablement ; j’ai parcouru le reste – dans les 150 pages –, mais c’était à l’évidence bien trop pointu pour ma gueule d’ignare, et je m’en tiendrai donc ici au seul dossier…).

 

Lovecraft a régulièrement emprunté le principe de « l’attaque en force » à son Poe adoré : il s’agissait de prendre le lecteur à la gorge dès la première ligne ou peu s’en faut, et de ne plus le lâcher jusqu’à la fin – l’horreur s’impose d’emblée. Peut-être est-ce ce que Roger Bozzetto a voulu faire ici – en tout cas, j’ai eu immédiatement très, très peur… Dès la première page de son article introductif (« Ni un duel, ni un duo »), l’auteur enchaîne les boulettes au mieux critiquables, au pire parfaitement erronées : Lovecraft moins bien représenté que Tolkien dans le monde du cinéma ? Qualitativement, ça se discute peut-être, mais quantitativement… Le bonhomme ne manque bien sûr pas d’être qualifié de « Reclus de Providence », sans la moindre distance, perpétuant ainsi le vieux mythe. Et – pire encore ? – l’auteur évoque les pathétiques « collaborations posthumes » de Derleth, là encore sans la moindre distance, et affirmant même que ces récits reposaient bel et bien sur des « ébauches » de Lovecraft – ce qui est faux. Mais le pire n’est-il pas, d’emblée, de mettre en quelque sorte sur un pied d’égalité les œuvres de Lovecraft et les très mauvais pastiches de Derleth ? Ça n’est pas seulement absurde, c’est carrément périlleux – on a pu dire que les derletheries ont longtemps nui à la reconnaissance des qualités intrinsèques de l’œuvre proprement lovecraftienne ; alors « égaliser » peu ou prou les deux dans un dossier d’Europe… Ces erreurs, hélas, sont assez récurrentes dans la partie du dossier consacrée à Lovecraft (j’ai relevé notamment une note à l’article de Denis Moreau – intéressant par ailleurs – employant à son tour la mention de « Reclus de Providence » et reprenant les allégations erronées concernant l’apport de Derleth ; à vrai dire, ce concentré d’erreur m’a même fait me demander si la note n’était pas de Roger Bozzetto…) ; même si, globalement, elles ne parasitent pas excessivement le propos. Sauf, sans doute… dans le deuxième article de Bozzetto, plus loin, « Entre la magie et la terreur », évoquant par exemple « les entités maléfiques des Montagnes Hallucinées », vilain contresens, ou prétendant un peu hâtivement que tous les récits lovecraftiens, des contes dunsaniens première manière aux ultimes incarnations du « Mythe de Cthulhu », les plus SF, à la façon des Montagnes Hallucinées et de « Dans l’abîme du temps », en passant par les contes à la manière de Poe, le « cycle de Randolph Carter » et le « Mythe de Cthulhu » dans ses premiers avatars, font partie « du même univers »… ce qui est au mieux contestable, et mériterait au moins un semblant de discussion ! On y trouve aussi d’autres boulettes, plus anodines, sans doute – comme la mention de Clark Ashton Smith parmi les « jeunes disciples » de Lovecraft… Tout cela m’a vraiment fait très, très peur (trop, sans doute, le contenu de la suite étant globalement des plus corrects, même si souffrant parfois d’imprécisions ou de confusions) ; d’autant que le fond de ces deux articles n’est pas forcément très enthousiasmant non plus : dans « Ni un duel, ni un duo », Roger Bozzetto se contente peu ou prou de mettre les vies des deux auteurs en parallèle (chose sans doute indispensable en guise d’introduction, je ne le nie pas – il n’est pas dit que le lectorat traditionnel d’Europe soit très au fait de la biographie des deux auteurs, et quelques rappels sont toujours utiles) ; on regrettera cependant que leurs œuvres respectives, dans cette présentation, soient aussi peu évoquées (Tolkien s’en tirant sans doute mieux que Lovecraft). Dans « Entre la magie et la terreur », il s’agit pour l’essentiel de se pencher sur Lovecraft en tant que critique du fantastique (qu’il ne définit pas vraiment), que ce soit dans Épouvante et surnaturel en littérature ou dans son abondante correspondance. L’auteur y traite par ailleurs du rapport au rêve, ambigu chez Lovecraft, qui y puisait une part de son inspiration mais avait bien conscience de la nécessité d’une trame narrative cohérente – à vrai dire, cette ambiguïté va sans doute bien plus loin que ce que rapporte Roger Bozzetto, ce me semble…

 

Mais rassurez-vous : l’ensemble du dossier est globalement plus intéressant (même si, là encore, Tolkien s’en tire peut-être un peu mieux que Lovecraft ?).

 

Et on trouve bien vite des choses autrement pointues et enthousiasmantes, ainsi avec Lauric Guillaud, qui signe « H.P. Lovecraft et l’imaginaire américain : le passé et sa ʺcamisole d’acier rouilléʺ » : l’article inscrit Lovecraft dans l’histoire de la littérature américaine, au regard notamment des thèmes et procédés en rapport avec la « verticalité », mais surtout des sources puritaines du XVIIe siècle (désignées par Lovecraft lui-même, reconnaissant sans doute leur influence sur la littérature fantastique américaine en général et sur son apport personnel aussi, dans Épouvante et surnaturel en littérature) ; l’idée est celle d’un « pré-gothique », déployant l’image d’un monde extérieur sauvage et menaçant, terrain de chasse du diable ; mais, dans cette tradition, la menace est aussi ancrée dans le temps, et notamment dans la lignée – et ces deux caractères se rejoignent sans doute, chez Lovecraft, dans la crainte du métissage et de la dégénérescence. Ici, l’anglophile Lovecraft s’avère bel et bien un auteur « américain », par opposition à « états-unien ». L’article est riche et érudit – il m’a sans doute dépassé en bien des occasions… – et probablement pertinent. On regrettera quelques confusions dans les références : l’auteur classe « Celui qui chuchotait dans les ténèbres » parmi les récits se déroulant à Arkham, ce qui est critiquable (Wilmarth en vient bel et bien, et de l’Université Miskatonic encore, mais l’essentiel de la nouvelle se situe dans le Vermont rural – ce qui, justement, fait sens au regard du propos de l’article) ; aussi, on y trouve Yog-Sothoth à la place de Nyarlathotep dans « La Maison de la sorcière »… Des broutilles – l’article vaut le détour.

 

Suit Valerio Evangelisti, avec « La Morsure du froid » (texte paru initialement en 1996) : ce bref article de l’auteur des « Nicolas Eymerich » dresse un éloge global tout en relevant des « défauts » dans l’œuvre lovecraftienne. Il traite aussi du rapport à Poe, concluant sur une opposition, à terme, Lovecraft se dégageant de l’emprise de « son dieu » : Poe craint en effet la maladie et la mort, là où Lovecraft craint avant tout l’extranéité, laquelle peut aboutir à des sorts pires que la mort (mais j’y mettrais un bémol, tout de même : quand la corruption débouche sur la dégénérescence, maladie et extranéité se mêlent). Et l’article en vient alors à s’interroger sur le rôle du froid à cet égard… Il ne m’a pas forcément convaincu, j’ai trouvé ça un brin tordu – même si on a bien sûr souvent évoqué la sensibilité de l’auteur aux basses températures (ou pas si basses, d’ailleurs), et, bien sûr, il y a « Air froid » (nouvelle qu’Evangelisti adore, mais qui me laisse… froid. Uh uh…).

 

On passe à Denis Moreau, avec « Une réinvention du fantastique ? Le cas Lovecraft », article assez riche, sans doute cohérent, mais empruntant un cheminement assez complexe, même si le thème essentiel est celui de l’objectivation du monstre, à n’en pas douter réel, par opposition à un fantastique intériorisé que n’a guère pratiqué l’auteur. Dans sa période dunsanienne, Lovecraft considère le rêve comme offrant l’opportunité d’une évasion loin de la triste réalité matérielle ; mais ce merveilleux, chez lui, n’exclut pas le fantastique et la peur (ainsi dans « Hypnos »), car ils ont leur place dans le rêve. C’est ainsi que Lovecraft en vient progressivement à s’émanciper du merveilleux dunsanien (et de ses à-côtés, on relève une citation intéressante portant sur Sidney Sime dans « Le Modèle de Pickman », texte par ailleurs souvent présenté comme « poesque ») ; c’est ainsi, à terme, que Lovecraft aborde l’horreur cosmique. Le rôle de la science, chez lui, est essentiel, permettant de révéler l’horreur. Et cette conception a d’autres implications, ainsi la simplicité psychologique des personnages, souvent reprochée à Lovecraft, mais qui s’avère utile à sa stratégie textuelle en permettant l’objectivation de l’horreur (ce qui m’a ramené à l’essai de Michel Houellebecq, insistant sur le fait que les personnages, chez Lovecraft, sont là pour ressentir) ; et il s’agit alors de « nommer pour révéler » (ce qui oppose d’ailleurs bon nombre de récits lovecraftiens au classique d’Algernon Blackwood « Les Saules », que prisait par-dessus tout Lovecraft, et qui a bien quelque chose de « pré-lovecraftien », mais cette différence est en effet à relever). Tout ça me paraît intéressant et juste, notamment en ce que c’est une autre manière de dégager Lovecraft du thème de l’indicible qui lui est communément associé, de façon parfois bien critiquable (que le terme même apparaisse dans ses textes, c’est autre chose…) ; car il n’hésite pas à recourir à des « descriptions hyperboliques », parfois même d’une précision scientifique (le cas le plus flagrant étant bien sûr Les Montagnes Hallucinées) : « […] c’est l’expression du dicible qui fait sens en exposant sa tâche paradoxale : dire l’impossibilité de dire, et sans cesse tenter de dépasser cette impossibilité afin d’exprimer ce qui se situe au-delà de toute description. » Ce thème reviendra ultérieurement, avec pertinence. Notons enfin que Denis Moreau incite à une réévaluation, à ses yeux très souhaitable, des récits « dunsaniens » de Lovecraft, trop écrasés par le « Mythe de Cthulhu » emblématique de l’auteur – et peut-être bien, en effet.

 

L’article de Jean Arrouye intitulé « Paragone fantastique » m’a moins parlé. Il faut dire qu’il part d’un présupposé contestable, en attribuant à Lovecraft une part prépondérante à l’écriture de « Night Ocean », en collaboration avec Robert H. Barlow ; mais il me semble qu’on en est revenu depuis… L’auteur note l’importance de l’évocation de la peinture inspirée par les rêves au début de la nouvelle (avec des références qui m’échappent totalement, béotien de moi…), thème qui figurera également au cœur de l’article suivant ; à en croire l’auteur, on peut en dériver une théorie du fantastique. Mais l’article abuse peut-être de la paraphrase… Reste cette idée de l’ambivalence de la mer, séduisante mais hostile, au point d’en devenir détestable. S’y ajoute l’impression d’être surveillé et menacé, subjective… ce qui entre peut-être en contradiction avec l’article précédent, accordant un rôle central à l’objectivation (et globalement, je m’y reconnais davantage).

 

Denis Mellier, dans « Voir la lettre, entendre l’innommable : Lovecraft et la terreur graphique », me paraît poursuivre et compléter la problématique de l’article de Denis Moreau concernant « l’indicible », ce qui me parle : « il n’y a donc pas, au final, d’indicible dans les récits de Lovecraft mais une dépense hyperbolique qui, en créant une déflation de la saisie possible par l’écriture, dans le même temps, lui offre ses conditions de possibilité. » L’auteur insiste notamment sur le procédé de l’ekphrasis, qui, bien loin d’afficher un caractère proprement indicible, est au contraire, au sens antique, une description extrêmement poussée et précise ; l’auteur relève que Lovecraft emploie régulièrement ce procédé dans son sens moderne, pour la description de tableaux, de statues, etc., qui acquièrent ainsi une fonction médiatrice (ainsi, pour l’exemple le plus flagrant, dans « Le Modèle de Pickman », au cœur de l’article). Cet article, par ailleurs, est peu prou le seul à creuser un peu la comparaison entre Lovecraft et Tolkien, en traitant des langues imaginaires : si Tolkien, le philologue joueur, est connu pour cet aspect de son œuvre, ce n’est pas le cas de Lovecraft ; lui aussi emploie bien des mots voire des sentences essentiellement autres, mais sans le moindre aspect de construction à proprement parler – aussi ne peut-on en fait parler pour lui de création de langues imaginaires ; les éructations en « r’lyéhen » ont une tout autre fonction, où l’essentiel est justement que le sujet ne comprend pas – il est avant tout un auditeur. Il s’agit alors d’opérer une figuration, une littéralisation : chez Lovecraft, la langue imaginaire n’offre pas d’aperçus du monde offerts à la compréhension via la communication ; chez lui, on bute sur la langue autre, et tout autant sur sa représentation dans le texte, sur son image : on débouche ainsi sur l’aphasie, qui est non-compréhension et non-communication…

 

Avec l’article de Liliane Cheilan, « L’Indicible dessiné : Alberto Breccia et Erik Kriek, deux versions de ʺThe Shadow over Innsmouthʺ », on commence à s’éloigner de l’œuvre de Lovecraft à proprement parler pour envisager sa postérité au travers des adaptations – tout en perpétuant le questionnement central de « l’indicible » lovecraftien, décidément un thème important de ce demi-dossier (et ça me parle). L’auteure compare donc deux adaptations en bande dessinée du « Cauchemar d’Innsmouth », que tout oppose : celle de l’Argentin Alberto Breccia dans l’extraordinaire Les Mythes de Cthulhu, et celle du Néerlandais Erik Kriek dans L’Invisible et autres contes fantastiques. Ce qui implique bien sûr de poser la question de l’adaptation, d’autant que les formats employés par les deux dessinateurs sont autrement courts, par rapport à la longue nouvelle de Lovecraft ; ils en livrent forcément des lectures personnelles, tournant autour de cette idée essentielle : abréger, c’est choisir (et magnifier aussi). Je préfère nettement, pour ma part, l’approche de Breccia, qui me paraît plus pertinente et débouche sur une esthétique unique, en multipliant les techniques pour figurer ce qui ne devrait pas l’être, mais l’article fait assurément ressortir la manière dont Kriek a pensé son adaptation plus « classique » – elle aussi murement réfléchie, et sans doute très défendable. J’ai trouvé dommage, cependant, que l’article se focalise tant sur le tout début et la toute fin du récit, par contre, évacuant tout ce qui se trouve entre les deux… C’est intéressant, mais il y aurait sans doute matière à bien plus de développements.

 

Quelque chose d’un peu différent, maintenant, avec l’article de David Roas intitulé « Le Jour où Cthulhu a traversé les Pyrénées : les débuts de la réception de Lovecraft en Espagne » : c’est, clairement, une première ébauche d’une étude à poursuivre, et qui est essentiellement consacrée aux fictions – surtout les œuvres mêmes de Lovecraft, mais aussi d’autres qui s’en inspirent, qu’elles soient littéraires ou cinématographiques ; la critique, en comparaison, est assez peu représentée – même s’il y en a, dont une préface importante de Rafael Llopis en 1969 (traduite plus tard en anglais dans Lovecraft Studies, le fanzine à Joshi ne se privant bien sûr pas de la trouver autrement plus pertinente que tout ce que Derleth avait pu écrire sur le sujet…). Je relève que les débuts de Lovecraft en langue espagnole ont eu lieu en Argentine, avec une revue reprenant des récits de Weird Tales, qu’il était parfois difficile de se procurer en Espagne, mais elle a pu avoir son influence. Il est toutefois amusant de noter que, en Espagne même, on a trouvé une nouvelle d’inspiration lovecraftienne (et revendiquant ce fait même dès son titre), signée Joan Perucho, avant même la moindre traduction de Lovecraft – on peut donc supposer que son nom était déjà connu malgré tout. Peut-être y a-t-il eu aussi une influence des traductions françaises, un peu antérieures, en Présence du futur ? L’auteur parle lui aussi des « collaborations » avec Derleth, ce qui se justifie davantage dans le contexte de cet article, là où c’était totalement hors-sujet dans les précédentes occurrences, mais il prend soin de mettre lui-même les guillemets… On comprendra nettement moins qu’il parle de « Belknap Long » et « Ashton Smith », ce qui renvoie sans doute à la maladie française consistant à parler de « K. Dick »… Mais passons. Bien sûr, ce sujet me dépasse largement, mais m’intéresse néanmoins – il y a sans doute beaucoup de choses à retirer de ce genre de considérations sur la réception internationale de Lovecraft. Dommage, cependant, que l’article en l’état donne autant l’impression d’une simple ébauche… En même temps, dans ce format, c’est sans doute compréhensible.

 

On revient aux adaptations pour un ultime article de la partie lovecraftienne du dossier, avec Gilles Menegaldo, pour « Lovecraft à l’écran : adaptations, hommages, réécritures ». C’est un article un peu déconcertant de par sa structure très aléatoire, au point de donner une impression de brouillon… Les difficultés inhérentes à l’adaptation de Lovecraft (et notamment à la figuration, bien sûr) sont évoquées, mais assez rapidement. On envisage brièvement quelques films assez récents (dont The Call of Cthulhu d’Andrew Leman), mais pour remonter bien vite à Roger Corman pour The Haunted Palace (d’après L’Affaire Charles Dexter Ward). Mais l’article se consacre pour l’essentiel à John Carpenter, avec des éléments (très brefs) sur Fog, un peu plus sur The Thing, un peu plus encore sur Prince des ténèbres, enfin et surtout, beaucoup plus longuement et avec une grande pertinence, sur L’Antre de la folie. Il va de soi que tout cela, même avec ce côté brouillon difficilement défendable, est un bon million de fois plus utile et pertinent que la drouille à Pelosato

 

Après quoi l’on passe (déjà ?) à la seconde moitié du dossier, consacrée à Tolkien. C’est le spécialiste français Vincent Ferré qui l’introduit, avec un très bref article intitulé « J.R.R. Tolkien et (l’)Europe » : pourtant, cette présentation n’est finalement guère liée à la revue… On y trouve pour la forme une très vague référence à Lovecraft, mais seulement parce que c’était un auteur que prisait Christian Bourgois, l’éditeur de Tolkien en France. Quelques éléments sur l’hostilité de l’auteur au nazisme, enfin – peut-être pour dédouaner d’emblée Tolkien des imbécillités que certains ont pondu sur son œuvre…

 

Suit « Ne perdons pas Frodo de vue : entretien avec Verlyn Flieger ». Sauf qu’il s’agit en fait d’un montage de questions et réponses piochées dans trois entretiens… ce qui explique sans doute le caractère décousu du résultat, qui aborde beaucoup de thèmes, mais sans les développer suffisamment. Notons quand même l’idée d’un Tolkien pas seulement « romantique » et attaché à un passé illusoire, comme on se le représente souvent, mais aussi moderne par certains aspects, voire post-moderne dans son rapport à l’écrit.

 

Un début en demi-teinte, donc… Mais la suite est autrement bien vue. Isabelle Pantin livre tout d’abord « Le Conteur en Janus Bifrons : le double courant du temps dans la création de Tolkien ». L’auteure s’intéresse au caractère chronologique de la création de Tolkien, partant des mythes les plus anciens, puis avançant progressivement vers un futur indécis et prenant de plus en plus d’ampleur, jusqu’à opérer progressivement le passage du mythe à l’histoire ; or Tolkien, comme ses personnages souvent, ne savait sans doute pas où il allait… Mais c’est en même temps un auteur « rétrograde », au sens où il lui fallait toujours revenir en arrière pour assurer la solidité et la cohérence de sa création mythologique. Des problèmes sont en effet apparus, nécessitant une révision, notamment dans la cosmologie fantasmée (la Terre plate, par exemple). Se pose aussi régulièrement chez lui le problème de la transmission des récits les plus antiques. Mais il en débouche une permanence du passé, à travers ce jeu sur les sources – l’auteur lui-même étant au cœur du phénomène. On interroge du coup son rapport au temps – Tolkien était intrigué par l’éventualité philosophique d’une coexistence du passé, du présent et du futur ; ce qui suscite un complexe débat dans The Notion Club Papers (roman inachevé que j’aimerais bien lire un jour – plus globalement, j’aimerais bien que Christian Bourgois poursuive enfin l’édition de « L’Histoire de la Terre du Milieu »…), avec pour corollaire un questionnement du rapport à la création de fiction, et notamment aux rêves couchés sur le papier, s’émoussant nécessairement au passage (ici, on aurait peut-être pu tenter la passerelle avec Lovecraft ?).

 

Suit un long article de Damien Bador, « J.R.R. Tolkien et Georges Dumézil : la linguistique au service de la mythologie ». On a plusieurs fois noté que l’idéologie tripartite qui a fait l’objet de bon nombre des recherches de Dumézil pouvait s’appliquer à des récits de Tolkien (un exemple : les trois peuples des Elfes). Ce n’est cependant pas une influence d’un auteur sur l’autre (Tolkien a entamé son « Légendaire », avec plusieurs occurrences de cette répartition fonctionnelle, durant la Première Guerre mondiale, tandis que Dumézil ne commencera véritablement à écrire à ce sujet que durant les années 1930 ; par ailleurs, Tolkien n’a semble-t-il jamais cité Dumézil). Par contre, les parcours étonnamment similaires à certains égards de ces auteurs peu ou prou contemporains, et tous deux des universitaires respectés, peuvent expliquer que des intérêts communs pour les questions linguistiques et de mythologie comparée aient abouti à des questionnements ou formulations d’un même esprit – en réhabilitant à certains égards la mythologie et en usant certes toujours de la linguistique, mais sans en faire nécessairement un principe primordial expliquant tout (voire le contraire ?) ; ce qui relativise peut-être le rôle crucial de la création de langues dans le « Légendaire », quoi que Tolkien lui-même ait pu en dire ? À terme, bien sûr, ce dernier devenant parallèlement un auteur de fiction tandis que Dumézil reste un chercheur, la comparaison entre les deux parcours ne peut se prolonger indéfiniment… encore qu’une citation de Dumézil, dans des entretiens tardifs, n’exclue pas la possibilité qu’il se soit trompé, et que ses travaux, en définitive, deviennent des sortes de « romans » ! L’article est intéressant, globalement, même si ma méconnaissance de Dumézil ne me permet sans doute pas de l’appréhender au mieux. Par ailleurs, peut-être la dimension comparative aurait-elle pu être plus poussée ? Au final, on a bien plus des vies parallèles qu’autre chose, là encore… Mais sans doute n’est-ce pas le propos de cet article, qui tient peut-être plus de l’introduction à une problématique complexe que de la recherche de pointe, domaine de spécialistes, qui n’aurait pas vraiment trouvé place dans cette revue.

 

Paul H. Kocher, dans « Le Peintre, l’écrivain et l’arbre des contes : à propos de Feuille, de Niggle », se livre à une étude du texte largement allégorique et autobiographique qu’est le conte « Feuille, de Niggle », mis en rapport avec la théorie contenue dans l’essai « Du conte de fées » (les deux textes ont été associés par Tolkien lui-même pour la publication anglaise, et figurent ensemble en français dans Faërie et autres textes). Le rapport du texte à la situation de Tolkien, confronté aux Montagnes lointaines de son « Légendaire », est notoire ; on y trouve cependant d’autres éléments à relever, ainsi dans la dimension chrétienne du conte (ressortant en partie d’emprunts au théâtre médiéval anglais), et, au-delà, l’idée de « subcréation » nécessairement liée à un contexte plus vaste et par essence réaliste, l’entreprise artistique devant cependant exprimer une sorte de vérité supérieure, une réalité idéale (au sens platonicien) dont elle est nécessairement reflet, prise en bloc ou dans ses parties. Dans l’aspect autobiographique, on relèvera plus particulièrement le pessimisme de Tolkien quant à la réception de son œuvre, à la veille de la Seconde Guerre mondiale, anticipant sur quelques bêtes accusations dont sa fantasy ne manquera pas de faire les frais ultérieurement (l’idée de la réception est cependant très importante, et a d’autres conséquences, en débouchant sur la collaboration, d’une certaine manière, entre l’artiste et son public – ici le peintre Niggle et son voisin Parish)…

 

Anne Besson, dans « Tolkien et la fantasy, encore et toujours ? Légitimations croisées, filiations contestées », s’intéresse aux éléments sous-jacents de l’identification de Tolkien au genre fantasy. L’article s’ouvre sur des notions sociologiques (avec notamment du Bourdieu dedans), tournant autour de la « légitimité » et de la « légitimation ». Tolkien constitue, au sens le plus strict, un « prototype », mais la fantasy existait avant lui, dans une double entreprise, avec une version britannique notamment marquée par William Morris et Lord Dunsany, et une version américaine plus populaire et née dans les pulps : on évoque bien sûr Robert E. Howard, mais aussi Lovecraft (à plus ou moins bon droit en ce qui me concerne, les récits « dunsaniens » de Lovecraft s’inscrivant plutôt dans le modèle britannique, tandis que le « cycle de Randolph Carter » ne relève à mon sens pleinement du genre que dans La Quête onirique de Kadath l’inconnue, qui ne sera publié qu’après la mort de l’auteur), ainsi que Catherine L. Moore et Fritz Leiber (mais, étrangement, pas Abraham Merritt ou Clark Ashton Smith ?). Ultérieurement, pourtant, et surtout à partir des éditions de poche américaines, Tolkien et le genre fantasy en viennent à s’identifier et à se renforcer mutuellement – le succès du Seigneur des Anneaux permettant de revenir sur des œuvres antérieures, puis suscitant des reprises sous influence : l’auteure cite Terry Brooks, Raymond E. Feist, Tad Williams, Robin Hobb – autant d’écrivains qui, systématiquement, voient leurs œuvres comparées au Seigneur des Anneaux comme modèle nécessaire (ce qui ressort notamment des quatrièmes de couverture françaises, citées) ; une tarte à la crème, mais qui s’explique dans la mesure où Tolkien, qui avait le bon goût d’être un universitaire respecté, et suscitant finalement assez tôt l’intérêt de la recherche académique, contribuait par ce seul statut à légitimer tout un genre (quand bien même les œuvres citées n’avaient au fond pas grand-chose à voir en matière d’ambitions comme de fondations – les Elfes et les Nains ne suffisent pas pour faire du Tolkien…). Aujourd’hui, c’est peut-être moins vrai, ou, du moins, à en croire l’auteure, Tolkien et la fantasy n’ont plus besoin de se renforcer mutuellement ; si elle-même a, ainsi que Vincent Ferré et bien d’autres, profité du « bruit » suscité par les adaptations de Peter Jackson (on y reviendra), elle semble croire que cet engouement médiatique a pu contribuer en fait à singulariser Tolkien et son œuvre, mieux connus et par ailleurs différenciés des films – jugés assez négativement j’ai l’impression, et notamment du fait de leur caractère « adolescent »… C’est peut-être le problème de cet article : à certains égards, je ne suis pas tout à fait aussi optimiste en ce qui concerne la réception de Tolkien, et, par ailleurs, les jugements des dernières pages sur les divertissements sus-cités ou le succès des « Harry Potter » de J.K. Rowling me paraissent un peu reproduire la « distinction » évoquée en introduction – mais il est vrai que les œuvres citées tout d’abord, « Shannara » et compagnie, pour avoir été de gros succès commerciaux, ne sont pas forcément les plus admirables dans le genre… Je trouve plus pertinente la remarque ultime sur le succès actuel de George R.R. Martin pour « Le Trône de fer », qui s’exprime en fait surtout en succès de la série qui a été tirée des romans ; mais si la critique compare inévitablement toujours Martin à Tolkien – ce qui me paraît tout à fait critiquable, oui –, c’est pour en faire une alternative (plus « adulte ») aux romans de Hobbits, dès lors jugés plus « manichéens » (quand la réalité est autrement plus complexe…). Mais, à mon sens, si cela témoigne de ce que la tendance évolue, ça illustre aussi par l’absurde qu’on n’en a pas terminé avec ce jeu des modèles et des prototypes… Notons toutefois une autre chose, qui ressort de cet article : la tendance à la « patrimonialisation » de la fantasy, témoignant sans doute d’un début, au moins, de « légitimation » au-delà du seul Tolkien – l’auteure cite, en France, les éditions des œuvres de Robert E. Howard par Patrice Louinet, mais aussi, dans un domaine sans doute bien différent, la publication des œuvres de William Morris chez Aux Forges de Vulcain.

 

Après quoi on retrouve Vincent Ferré, qui s’interroge : « Peut-on (re)traduire J.R.R. Tolkien ? De la traduction en français d’une traduction fictive écrite par un authentique traducteur ». L’article, à l’occasion de la nouvelle traduction du Seigneur des Anneaux par Daniel Lauzon, traite en fait de plusieurs thématiques liées à la traduction ; l’auteur y rappelle que Tolkien, en tant que professeur de philologie, a lui-même réalisé des traductions (notamment celle de Beowulf, avec cette bizarrerie qu’est sa traduction française toute récente…), et avait bien conscience des difficultés inhérentes à cette activité, qu’il entendait cependant affronter ; il savait par ailleurs très bien que Le Seigneur des Anneaux (on n’y insiste guère, mais Vincent Ferré rappelle au passage que le roman est censé être lui-même une traduction, thème plus détaillé dans son Lire J.R.R. Tolkien), notamment, susciterait bon nombre de difficultés pour être transposé dans une autre langue, a fortiori indépendante des sources germaniques du vieil anglais, et il avait lui-même rédigé une sorte de « guide » destiné aux traducteurs – mais qu’on a plus ou moins pris en compte… On a depuis longtemps souligné le caractère régulièrement fautif de la traduction française originale, réalisée dans les années 1970 par Francis Ledoux, qui n’a pas toujours su rendre avec la précision nécessaire, à la fois la cohérence essentielle de l’univers tolkiénien, mais aussi la richesse et la variété de sa langue, combinant, au-delà des nombreux noms propres et néologismes par essence problématiques, en une même œuvre et avec pertinence, le langage le plus soutenu, voire archaïque parfois, et la familiarité bonhomme du jardinier Sam Gamegie, avec une infinité de nuances entre les deux, comprenant même des cas à part (comme celui de Gollum, avec son parler qui lui est propre). Il ne s’agit pas forcément de taper sur le traducteur originel, qui ne disposait pas des outils parus ultérieurement, la recherche ayant considérablement progressé depuis, à mesure que les œuvres non publiées du « Légendaire » émergeaient des cartons… Mais Vincent Ferré multiplie les exemples, justifiant dès lors les choix de Daniel Lauzon. Ceux-ci, la plupart du temps, sont bien défendus, et paraissent justes (encore que l’on soit à l’occasion tenté d’y voir de simples détails, mais les détails sont sans doute fondamentaux dans l’esprit de Tolkien) ; pourtant, ils ne m’emballent pas toujours… Peut-être parce que je suis conditionné par ma première lecture, certes – c’est même probable. Mais certaines solutions, outre que leur précision (les justifiant) puisse déboucher sur une relative inélégance en français, me laissent parfois perplexes – mais sans doute est-ce la faute à mes yeux de béotien… Par exemple, quand on fait remarquer que la traduction de Francis Ledoux, à un moment, parlait de « cousins à la mode de Bretagne », il y a effectivement un problème de cohérence, la Bretagne n’ayant rien à faire là (ni ailleurs) (pardon) ; mais j'avais tiqué sur le remplacement par « cousins germains ou issus de germain », à tort (on m'a signifié l'étymologie)… Il y a certes des changements autrement importants : ainsi, il fallait bien abandonner « Dieu sait que… », le Dieu unique des chrétiens n’étant pas à sa place ici (en dépit du catholicisme de l’auteur, qui s’exprime bien dans son « Légendaire », mais de manière plus essentielle dans Le Silmarillion). Les exemples abondent… La précision du travail de traduction porte aussi sur les jeux de répétitions – question extrêmement complexe (et qui passe sans doute bien au-dessus de la tête du lecteur lambda tel que moi, qui ne se rend probablement compte de rien), et il en est d’autres encore… Mais certains « pièges » sont sans doute insolubles – ainsi, par exemple, de la forme de politesse, qui rend on ne peut plus différemment en anglais et en français, où le tu/vous devient d’une certaine manière handicapant ! L’article est riche et fondé, mais sa dimension quasi « promotionnelle » peut donc laisser malgré tout un brin perplexe….

 

Puis on passe au cinéma. Daniel Tron, dans « Les Voyages inattendus du Seigneur des Anneaux au cinéma », un article assez long, se penche sur les difficultés inhérentes à l’adaptation d’une œuvre aussi ample que Le Seigneur des Anneaux (et tout particulièrement aux questions de rythme). Il y a eu des projets très tôt, le premier – via Forrest Ackerman – ayant même suscité une réponse de Tolkien, prêt à laisser faire un film (les droits ont d’ailleurs été vendus sans limite de temps, une bizarrerie), mais commentant très négativement le script qu’on lui avait soumis… Sans doute ne faut-il pas y voir un auteur acharné dans la défense de son (gros) bébé : il avait conscience que des coupes étaient sans doute nécessaires dans le cadre d’un projet pareil ; mais préférait justement l’élision pure et simple à la dénaturation des personnages et du sens du roman, flagrante dans le projet qu’on lui avait soumis (il insistait par ailleurs sur le fait que Le Seigneur des Anneaux n’était pas une « trilogie », mais un unique roman, dont le découpage en trois tomes n’était justifié que par les nécessités de l’édition ; la seule division qu’il reconnaissait était celle, de son fait, en six livres ; par ailleurs – question plus complexe et interrogeant la grammaire propre au cinéma –, il ne croyait pas aux vertus du montage parallèle, préférant envisager d’un côté la Guerre de l’Anneau, de l’autre l’odyssée de Frodo et Sam, séparément – ici, sans doute, les mœurs ont bien changé, le cinéma ayant considérablement évolué depuis…). J’ai ensuite découvert le script ultra-hippie de John Boorman, et, avec tout le respect que j’éprouve pour ce grand réalisateur, il est heureux que son projet n’ait jamais été tourné (c’est bourré d’idées de scènes à la con, avec de la mystique à dix balles aux antipodes du roman, et qui seront recyclées avec plus ou moins de bonheur dans Excalibur et Zardoz…). Les difficultés concernant le dessin animé de Ralph Bakshi sont ensuite évoquées, mais assez brièvement. Le gros de l’article concerne bien sûr l’adaptation en trois volets réalisée par Peter Jackson – et se montre globalement positif à son égard, sans doute, même si le film, par nature, ne pouvait pas pleinement combler les attentes des lecteurs fanatiques (dont moi, probablement ; encore que j’avais considéré le premier volet comme une bonne surprise, finalement ; mais j’avais envie de hurler en sortant de la salle quand j’ai vu Les Deux Tours… même si un revisionnage ultérieur s’est finalement mieux passé ; et il y a toujours des bonnes choses dans Le Retour du Roi, oui… En fait, il faudrait peut-être que je revoie ces films, mais en version longue ?). Les aléas de la production sont évoqués, mais l’article se penche surtout sur le script, en traitant notamment des coupes les plus franches (et en les justifiant), celle de quatre chapitres du Livre I tournant autour de la Vieille Forêt et de l’inadaptable Tom Bombadil, et à l’autre bout celle des deux chapitres du Livre VI traitant du retour à la Comté et de ce qui s’y est déroulé – elles se défendent assurément. D’autres modifications sont cependant envisagées. Certaines sont toujours imposées par le rythme (le décalage de chapitres en ouverture ou conclusion, par exemple), mais il y en a de bien différentes, portant notamment sur les personnages : les gags à la con, très puérils, autour des Hobbits Pippin et Merry (mais admettons, en partie du moins) et (surtout, en ce qui me concerne, là j’ai trouvé ça vraiment affligeant) du Nain Gimli, sont plutôt critiqués (encore que le ton soit tout sauf à l’invective), de même que l’attitude ambiguë de Faramir transformé en simple obstacle sur la route de Frodo et Sam. L’auteur se montre étonnamment plus favorable à la dimension amoureuse accolée au film, via la surreprésentation d’Arwen, et les différences que sa présence entraîne chez Aragorn (avec son putain de sourire en coin ! Pourtant, j’avais été très agréablement surpris par l’interprétation de Viggo Mortensen dans le premier film…) – y voyant, à travers l’infidélité au roman, finalement un hommage bienvenu à Tolkien et au récit qu’il préférait entre tous au sein de son « Légendaire », celui de Beren et Lúthien… Mouais, pas convaincu – la dimension « faut de la romance, bordel, on est à Hollywood » me paraît bien plus prégnante en l’espèce, et ça m’avait considérablement agacé à l’époque… Par ailleurs, j’ai eu un autre souci (dans Les Deux Tours essentiellement, du coup) avec la conception de Saruman dans le film, qui ne suscite pas vraiment de commentaires ici (au-delà de la question du sort du mage blanc, forcément différent du roman puisque les ultimes chapitres sur la Comté ne sont pas repris) ; peut-être est-ce que ma lecture du Seigneur des Anneaux remonte trop loin (j’ai de toute façon l’envie de le relire, mais en anglais, depuis quelque temps déjà, et le ferai un jour), mais j’ai du mal à concevoir le bonhomme comme un serviteur zélé de Sauron… Notez que ce n’est pas le choix de Christopher Lee que je critique, hein. Quoi qu’il en soit, les films de Peter Jackson atteignent des proportions inenvisageables auparavant, et ont apporté une contribution essentielle à l’imagerie tolkiénienne (et je reconnais volontiers, avec l’auteur, que la plupart des choix visuels opérés dans la trilogie sont plutôt bien vus). Mon opinion, après cet article au ton modéré, demeure la même : ça aurait incontestablement pu être bien, bien pire ; est-ce que c’est une bonne adaptation pour autant ? Je ne sais pas… Il faudrait que je retente, à froid.

 

Gaspard Delon et Sandra Provini poursuivent la problématique avec « ʺLe Hobbitʺ de Peter Jackson : du roman pour la jeunesse au prequel du ʺSeigneur des Anneauxʺ (2001-2003) » : ici, je suis un peu embêté, cet article portant sur l’adaptation, en trois volets là encore, du Hobbit par Peter Jackson (en fait seulement les deux premiers, l’article ayant été rédigé avant la sortie en salles de La Bataille des Cinq Armées) ; or je n’ai rien vu de tout cela… J’étais un brin curieux à la sortie du premier, encore que mon expérience ambiguë et pétrie de contradictions avec Le Seigneur des Anneaux adapté par le même Peter Jackson m’incitait à la méfiance ; mais le déferlement de critiques unanimement négatives, de toutes parts, m’a dissuadé de tenter l’expérience… Peut-être me faudra-t-il pourtant, un jour, regarder tout ça – pour ma culture ou mon édification, disons… Les problèmes soulevés par Le Hobbit sont à l’opposé de ceux ayant marqué la réalisation du Seigneur des Anneaux : là où les auteurs avaient dû élaguer, il leur faut maintenant délayer – le diptyque originellement envisagé (déjà long pour un roman autrement plus bref) ayant vite été transformé en triptyque… Mais faire une trilogie à partir du Hobbit changeait forcément la donne ; ainsi que le titre de l’article le signale, la nouvelle trilogie a pris des allures de prequel du Seigneur des Anneaux de Peter Jackson, plutôt que d’adaptation du roman écrit par Tolkien avant même que ce dernier ait la moindre idée qu’il lui adjoindrait à terme une suite autrement monumentale… La comparaison avec la saga Star Wars s’impose. Le ton, dès lors, ne peut qu’être différent : il faut susciter une parenté entre les deux trilogies, là où les romans de Tolkien, et ce quand bien même le second constitue la « suite » du premier, sont fondamentalement différents – je ne vous apprends rien, Le Hobbit était un récit conçu à la manière d’un conte, destiné au premier chef aux propres enfants de Tolkien, et son ton léger et empreint d’humour n’a pas grand-chose à voir avec la sublime majesté et la grandeur épique du Seigneur des Anneaux… Les auteurs ont donc adapté Le Hobbit à la sauce du Seigneur des Anneaux de Jackson ; ce changement de ton s’accompagne nécessairement d’un bouleversement de la signification de l’œuvre : les auteurs décortiquent donc ces changements (dans les deux premiers films seulement, rappelons-le), montrant notamment, outre les nombreux clins d’œil assurant la continuité, comment le choix de focaliser la quête des Nains sur l’Arkenstone instaurait, plutôt qu’un parallèle, une symétrie avec Le Seigneur des Anneaux, la figure de Thorin se muant progressivement en anti-Aragorn, tandis que la compréhension de ce qu’est au juste l’Anneau (évidemment absente du roman original, où il n’avait en rien cette signification) corrompt – c’est approprié – la nouvelle trilogie… Et, étonnamment, sur le papier en tout cas, je me dis que c’est peut-être bien vu. Cet article m’incite donc, en dépit de mes préventions, à tenter le visionnage de la chose – un jour… Je n’en fais pas une priorité non plus, et redoute de souffrir le martyre le moment venu…

 

Bilan ? Globalement positif. À l’exception de quelques rares articles plus faibles (et en relevant quelques erreurs çà et là), l’ensemble est de bonne tenue, avec des textes qui, pour revenir parfois sur des lieux communs relatifs de l’analyse des deux auteurs et de leurs œuvres respectives, apportent cependant bel et bien quelque chose, et parviennent à conserver un équilibre appréciable entre la présentation des thématiques, adaptée aux néophytes curieux, et d’autres choses plus approfondies, et avec pertinence. La partie consacrée à Tolkien me paraît cependant un peu plus roborative (même si je regrette qu'elle se focalise autant sur les romans de Hobbits), là où la partie consacrée à Lovecraft, à mon sens, brille surtout dans les articles de Denis Moreau et Denis Mellier, et notamment dans le traitement de la problématique de l’indicible. Mais j’ai mentionné au début de cet article une certaine frustration, qui demeure à terme : ces « demi-dossiers », en évacuant presque systématiquement l’analyse comparée des deux œuvres, ont bien un arrière-goût de trop peu, sans doute renforcé d’ailleurs par les excursions du côté des adaptations les concluant ; en même temps, la question de l’adaptation et/ou de la continuation est sans doute un trait important chez les deux auteurs, et permet probablement, là aussi, une certaine « initiation » à l’analyse des œuvres personnelles au sens strict… Ceci ne doit donc pas dissuader de lire ce numéro d’Europe, dont la simple existence est déjà appréciable, mais qui ne s’arrête pas là. C’est tout à fait bienvenu.

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CR Imperium : la Maison Ptolémée (11)

Publié le par Nébal

(Illustration de Khelren.)

(Illustration de Khelren.)

Onzième séance de la chronique d’Imperium.

 

Vous trouverez les éléments concernant la Maison Ptolémée ici, et le compte rendu de la première séance . La séance précédente se trouve ici.

 

Le joueur incarnant le Conseiller Mentat Hanibast Set ne peut assister régulièrement à la chronique ; durant ses absences, son personnage devient donc pleinement un PNJ, même s’il a toujours la possibilité de participer et de reprendre son rôle. Tous les autres joueurs étaient présents, et ont donc continué d’incarner le jeune siridar-baron Ipuwer, sa sœur aînée Németh, l’Assassin (Maître sous couverture de Troubadour) Bermyl, ainsi que le Docteur Suk, Vat Aills.

 

 

[J’ai commencé la séance par une phase d’expérience – la première depuis le début de la chronique. Les PJ n’ayant pour l’heure jamais fait usage de leur Karama, ils ont tous acquis un point de Compétence : Bermyl a gagné en Agilité, Németh en Étiquette, Vat en Technologie et Ipuwer en Stratégie.]

 

Bermyl, rentré dans les quartiers Ptolémée à Heliopolis après son enquête dans le camp des Atonistes de la Terre Pure, s’est entretenu avec Ipuwer sur la marche à suivre ; les cartes de Sabah (et d’autres ?) seraient sans doute d’un grand intérêt, et il faut donc trouver comment s’en emparer. Bermyl contacte Kambish, un agent de renseignement des Ptolémée qu’il avait croisé dans le camp, et qui l’avait aiguillé vers le vieux Pnebto – il sait qu’il s’agit d’un bon élément. Bermyl ne lui dit pas tout, il ne parle pas directement de l’intérêt de la Maison concernant les cartes du Continent Interdit et ne dit rien de ce qui y a été trouvé et ce qu’ils suspectent à son sujet ; il se contente de dire que Sabah a des « documents » à récupérer : il s’agit donc, dans un premier temps, de la prendre en filature, afin de déterminer ses allées et venues, et l’endroit où elle dissimule probablement ces documents.

 

Németh est elle aussi à Heliopolis, où elle s’est également rendue afin de s’entretenir avec Thema Tena, la charismatique figure de l’Atonisme de la Terre Pure – elle y a croisé Bermyl, mais ils se sont délibérément ignorés l’un l’autre, comme de juste. Plus tard, ce dernier l’a cependant mise au courant des découvertes d’Ipuwer et Hanibast Set portant sur les photos satellites truquées fournies par la Guilde… et elle est furieuse. Il est primordial, pour elle, de s’entretenir au plus tôt avec Ipuwer à ce sujet, et elle le contacte au Palais de Cair-el-Muluk depuis ses quartiers à Heliopolis ; mais Ipuwer lui suggère de rentrer dès que possible à Cair-el-Muluk – mieux vaut discuter de tout cela en présence l’un de l’autre, il ne se montre guère loquace lors de cette communication. Németh rumine les implications de cette découverte : si la Guilde est bel et bien impliquée, quelles mesures prendre ? Németh ne dissimule en rien sa colère à l’égard de Iapetus Baris, ce « sale petit poisson écailleux »… Elle envisage, par ailleurs, de rencontrer le Grand Prête Suphis Mer-sen-aki pour son colloque (c’est la seule figure de la religion sur Gebnout IV à qui elle n’a pas encore parlé de son projet, alors qu’il dirige le Culte Officiel…) ; consciente de l’urgence, elle part donc sur-le-champ, à bord d’un ornithoptère, et se rend au Palais.

 

Le Docteur Suk, Vat Aills, se trouve lui aussi à Heliopolis, où il monte à bord d’une navette à destination de la lune de Khepri, le marché-franc de la Guilde. Il se rend dès son arrivée aux quartiers de la Maison mineure Soris, où on l’accueille sans souci – son statut lui facilite la tâche. On le conduit aussitôt auprès du dirigeant de la Maison, le vieux Ra-en-ka. Celui-ci, sobre, élégant, carré, le reçoit comme il se doit, avec la réserve toute professionnelle qui l’a toujours caractérisé, et son dévouement ne fait aucun doute. Vat perçoit cependant en lui quelque inquiétude plus ou moins bien admise – les visites à répétition de l’appareil gouvernemental des Ptolémée ces derniers temps n’y sont sans doute pas pour rien. Vat évoque tout d’abord les « menaces » de la Maison Nahab, auxquelles Soris avait fait allusion lors d’un précédent entretien. Le vieil homme, à sa manière stricte, essaye de dépeindre au mieux ce dont il parlait : c’est un ensemble de petites choses, qui ne se remarquent véritablement qu’en raison de l’accumulation – quelques rares agressions physiques, mais surtout des comportements arrogants, pouvant notamment se traduire par des empiètements indéniables sur le monopole de la Maison Soris concernant le trafic de haute technologie. Quand Vat lui demande un exemple, Soris y réfléchit longuement (comme s’il était plongé dans une sorte de transe, à la façon d’un Mentat), désireux de fournir à son interlocuteur un exemple vraiment convaincant et pertinent ; mais, en fin de compte, il préfère ne rien livrer pour le moment, prendre le temps de compulser ses dossiers pour en extraire tout le sens, et, le moment venu, défendre au mieux sa position auprès de Vat – et tout autant exposer les périls que cette situation pourrait impliquer, concernant la Maison Ptolémée elle-même. Vat a cependant d’autres questions à poser à Ra-en-ka ; il mentionne l’hôpital de Nofre-it où il s’était rendu, et étudie la réaction de Ra-en-ka à la mention de ce nom – mais ça ne lui dit visiblement rien du tout. Vat parle plus explicitement du trafic d’organes qu’il y a découvert, ce qui ne provoque pas davantage de réaction de la part de Soris, dans quelque sens que ce soit ; quand Vat lui demande si sa Maison, du fait de son monopole, s’occupe aussi de ce genre de choses, le vieil homme répond que les Soris se livrent davantage à la contrebande de matériel médical de pointe ; il lui arrive bien, cependant, de faire le « commerce » d’organes, mais dans un tout autre cadre (à tel point que Ra-en-ka tique un peu devant les termes de « trafic » ou même de « contrebande ») : dans ces cas précis, sa Maison prend soin de bien tout faire dans les règles – les échanges sont officiels, légaux, moralement irréprochables, et abondamment documentés. Autre sujet qui interloque le Docteur Suk : la cargaison mystérieusement disparue il y a environ un an et demi de cela (partie de Khepri, jamais arrivée à Heliopolis à en croire les registres, et mentionnant un destinataire à Cair-el-Muluk – une certaine Antarta Tes-amen, de toute évidence un prête-nom, sans doute totalement inconsciente de ce que son nom figure sur un tel document). Soris n’en sait absolument rien quand Vat lui en parle, et lui demande s’il dispose de documents à ce sujet ; le Docteur Suk tend ce qu’il a au vieil homme, qui se met à étudier tout cela avec une extrême concentration (évoquant là encore un Mentat) ; au bout d’un moment d’étude silencieuse, Vat commence à dire quelque chose, mais Ra-en-ka l’interrompt aussitôt d’un geste (de manière plutôt cavalière, d’ailleurs), et va s’assoir à son bureau, où il prend des notes et dissèque littéralement les papiers concernant cette affaire. Vat patiente, sans un mot… Au bout d’un temps relativement long, Ra-en-ka redresse la tête ; il est visiblement très étonné, et aussi gêné, par ce document qui lui était complètement passé sous le nez à l’époque – ce qui provoque aussi sa colère, même s’il n’est pas d’un naturel expansif. Il confirme l’intuition de Vat : le jardon tant juridique que technologique et scientifique dont ce document est saturé est un pur charabia, ne renvoyant à rien de précis. Sans doute l’ensemble a-t-il été falsifié, mais, à en croire Ra-en-ka, certaines données, par nature, doivent être exactes, car indispensables à la prise en charge de toute cargaison relativement volumineuse, en raison de simples impératifs techniques : c’est le cas, notamment, des dimensions – qui s’avèrent très importantes ; la cargaison comportait un seul élément, mais de très grande taille à l’évidence, ceci n’a sans doute pas été maquillé. Quelques éléments incitent par ailleurs Soris à croire que la cargaison avait une nature organique, là encore impossible (ou du moins est-ce très improbable) à falsifier totalement. Pour le moment, à l’aide de ce seul document truffé de mensonges, il ne peut rien dire de plus – mais sans doute, maintenant que l’anomalie a été localisée, pourra-t-il en apprendre davantage en se livrant à une enquête exhaustive : à la demande de Vat, il accepte volontiers de s’en charger lui-même. Quand Vat lui demande s’il a un suspect en tête, Soris prend à nouveau le temps d’y réfléchir ; il cite bientôt les Nahab, forcément, mais admet qu’il ne dispose d’aucune preuve – et, en homme carré et rigoureux, cela lui interdit en fin de compte de porter vraiment une accusation. Mais il va enquêter – ça lui tient visiblement à cœur. Vat, sur le point de s’en aller, lui dit enfin qu’il reviendra sans doute prochainement, peut-être même à plusieurs reprises en fonction de l’évolution de la situation ; Ra-en-ka est ravi de coopérer, mais lui suggère de bien prendre soin d’élaborer des alibis crédibles – ces visites à répétition ne manqueraient pas d’alerter leurs ennemis ; les prétextes ne les convaincront sans doute pas, mais peut-être du moins permettront-ils de gagner un peu de temps… Ra-en-ka se met aussitôt au travail, et un jeune homme – aux traits Soris marqués, et qui ne manque pas de faire l’éloge de sa Maison – raccompagne Vat. Le Docteur Suk cherche à le sonder, notamment sur la santé de Ra-en-ka, mais le jeune homme est sans doute moins stupide qu’il n’en a l’air et, qu’il ait quelque chose à cacher ou pas, par ailleurs en restant d’une courtoisie irréprochable, il baratine Vat en le noyant sous les considérations parfaitement inutiles… Vat retourne sur-le-champ à Heliopolis, et communique dès son arrivée ses nouvelles informations au Palais.

 

Ipuwer, au Palais de Cair-el-Muluk justement, a mal dormi – les derniers événements le perturbent… Il s’est levé tôt – ou du moins bien plus tôt qu’à son habitude – et s’est livré à ses entrainements physiques sans grande conviction (son maître d’armes Ludwig Curtius est absent, envoyé avec le statut d’émissaire auprès des Delambre). Après quoi il convoque son Conseiller Mentat, Hanibast Set. Il souhaite lui confier la tâche de mettre à profit les informations de Vat pour enquêter à sa manière sur la cargaison disparue ; mais, pour le moment, il aimerait que son conseiller lui dresse un bilan de l’activité économique des Maisons mineures de Gebnout IV. Hanibast maîtrise cette question – encore que les derniers développements nécessitent sans doute une mise à jour de ses conclusions d’ordre politique – et peut d’ores et déjà témoigner de la prospérité des différentes Maisons, que celle-ci ressorte de documents officiels et légaux, ou relève d’un « chiffre noir », impossible à déterminer avec certitude, mais le Mentat possède suffisamment d’informations d’un autre ordre pour le déterminer avec une probabilité plus qu’acceptable de tomber juste. Il commence par les Maisons commerçantes : les Abdamelek, comme de juste, sont inutiles – leur situation tient de la constante ; les Soris, à l’instar de leur dirigeant, présentent une situation stable et rigoureuse (sans doute y a-t-il aussi un « chiffre noir » les concernant, mais limité, et « pour la forme », disons) ; les Nahab, déjà dans une position prééminente à la base, ont sans doute encore renforcé leur pouvoir économique ; mais Hanibast suppose que l’évolution la plus notable, mais impossible à déterminer précisément, concerne la Maison Menkara : Soti est une dirigeante astucieuse, et le Mentat suppose que le « chiffre noir » de la Maison a bien des raisons de se montrer plus considérable encore que ce qu’il peut affirmer avec une relative certitude. Les Maisons commerçantes ne sont cependant pas les seules : pour ce qu’il en sait, les Maisons de mercenaires (Sebek et Arat) n’évoluent guère à ce niveau ; reste le cas par essence à part de la seule Maison diplomate de Gebnout IV : les Set-en-isi n’ont été élevés au rang de Maison mineure que tout récemment, par le précédent siridar-baron Namerta, aussi manque-t-on de critères de comparaison pour juger de « l’évolution » de la situation comptable de la Maison ; demeure une certitude : Abaalisaba Set-en-isi est un homme extrêmement intelligent, rusé et compétent ; sa jeune Maison est très riche, et sans doute sa fortune s’accroit-elle encore, notamment via les services juridiques qui sont désormais la spécialité de celui qui fut avant tout un historien expert en ce qui concerne le Jihad Butlérien…. Ipuwer remercie son Mentat de ces précieuses informations, mais souhaite aller plus loin. Il fait la remarque que les opérations dont ils ont eu écho sur le Continent Interdit, à l’évidence, coûtent très cher : qui en aurait les moyens ? C’est difficile à dire ainsi. En raison de leur fortune notoire, les Nahab le pourraient, peut-être aussi les Menkara, voire les Set-en-isi ; ces derniers, du fait de leur implication dans l’étude du Jihad Butlérien, disposent par ailleurs probablement de contacts « douteux » que les autres Maisons ne peuvent pas forcément se permettre – même les Soris, malgré leur monopole. Mais, si ces opérations coûtent effectivement très cher, toutes les Maisons, d’une manière ou d’une autre, pourraient cependant y avoir leur part, au fond – tout dépend de ce qu’elles sont prêtes à investir… Mais Hanibast va travailler sur la question ; il suggère par ailleurs d’impliquer Bermyl dans ses recherches, ses services de renseignement pouvant sans doute obtenir des données supplémentaires, autrement inaccessibles au Mentat.

 

Bermyl, justement, tout en préparant au cas où un raid (discret, nocturne) dans le camp des Atonistes de la Terre Pure (impliquant ses seuls services, surtout pas la police corrompue), attend des rapports ; il est trop tôt pour que Kambish se manifeste, mais Taho, qu’il a rapatrié à Cair-el-Muluk pour enquêter sur le Vieux Radames (et qui a donc abandonné son infiltration guère fructueuse auprès des Arat), le contacte étonnamment vite, après une brève enquête, qui s’est avérée suffisante pour rassembler d’ores et déjà un certain nombre d’éléments intéressants (ce qui, indirectement, témoigne d’autant plus de l’inefficacité au mieux, de la trahison au pire, d’Elihot Kibuz, dont le rapport sur cette question était parfaitement creux). Il a très facilement identifié le Vieux Radames – la suggestion de la Révérende-Mère Quibailah Amari s’est vite avérée pertinente. Le bonhomme était bien mort il y a un peu plus de deux ans de cela, cela ne fait absolument aucun doute. Pourtant, il est « revenu », et tout laisse à croire que c’est le cas de bien d’autres défunts, habitant pour l’essentiel les quartiers les plus populaires de Cair-el-Muluk – des dizaines sans doute, des centaines peut-être… Mais Taho, pour le moment, s’est concentré sur le cas du Vieux Radames : son enquête de voisinage (il a repéré la fille du mort, Ta-ei, mais ne l’a pas encore abordée) témoigne de ce que les gens, à la nouvelle de ce retour, ont bien sûr été tout d’abord terrifiés – étrangement, l’information n’a pas remonté auprès des services de renseignement (au-delà en tout cas de la simple rumeur – qui remonte cependant à plusieurs semaines au plus tôt, et sans doute plusieurs mois, mais a bien trop longtemps été ignorée comme affabulation parfaitement inepte) ; Taho suppose que le conditionnement religieux de la populace a ici joué un grand rôle – la branche « résurrectionniste » du Culte Épiphanique du Loa-Osiris est bien une construction intellectuelle à mille lieues des préoccupations des prolétaires de Cair-el-Muluk, mais la doctrine officielle contient en germe tous les éléments favorisant une acceptation sereine de ce retour des morts – dont la place est essentielle dans la société de Gebnout IV. Par ailleurs, ces morts, conformément à la rumeur, ont fait preuve d’une étonnante sagesse (renvoyant au caractère épiphanique du Culte Officiel : les défunts bénéficient de l’omniscience et de la justice d’Osiris) – c’est du moins le cas du Vieux Radames, qui, de son vivant, s’il était un voisin apprécié, n’avait rien d’une figure charismatique ; depuis son retour, lui – et d’autres sans doute – ne manquent pourtant pas de « conseiller » leurs proches, et avec une certaine pertinence ; ces assistances peuvent être très diverses, généralement des remarques relevant du « bon sens populaire », mais cela peut parfois avoir des connotations plus abstraites : c’est ici qu’interviennent les rumeurs spécifiques portant sur le retour du précédent siridar-baron, Namerta – le souvenir embelli de son règne, la dimension messianique de son retour, incitent de plus en plus les pauvres de Cair-el-Muluk à grommeler que le vieux baron ferait un bien meilleur siridar que son incompétent de fils (Taho prend ses précautions pour confier ces aspects à Bermyl, mais, à l’en croire, le jeune dirigeant de la Maison Ptolémée serait au mieux moqué dans les quartiers populaires, au pire ouvertement méprisé), et que sa place est sur le trône. Pour le moment, cela n’a semble-t-il pas dégénéré en un mouvement politique à proprement parler – on en reste pour l’heure à la rumination ; mais il y a là, à l’évidence, une menace à prendre en compte, et Taho doit poursuivre son enquête (Bermyl l’y encourage, c’est sans doute le sujet le plus important). Quand Bermyl lui demande si tout cela ne pourrait pas être une gigantesque mascarade, le jeune agent lui répond qu’une imposture de cette dimension est finalement tout aussi improbable que le retour effectif des morts – aussi impossible soit-il à première vue. Bermyl n’en est sans doute pas totalement convaincu… Mais il demande alors son sentiment personnel à Taho ; l’espion s’en étonne… mais obéit, quand bien même timidement, voire à regrets : sa brève mission dans les quartiers populaires de Cair-el-Muluk a suffi à le convaincre d’une chose lui paraissant inenvisageable quelques mois plus tôt à peine – il sait, maintenant, que les Ptolémée sont des colosses aux pieds d’argile… Bermyl ne commente pas cette allégation ; il remercie Taho pour son excellent travail, et l’invite à le contacter au moindre élément nouveau.

 

Németh rentre dans la soirée à Cair-el-Muluk. Elle souhaite voir son frère illico, et se rend dans la salle où Ipuwer est sur le point d’entamer une réunion stratégique en comité restreint, impliquant Hanibast Set, son Conseiller Mentat, et le général Kiya Soter, commandant en chef des armées des Ptolémée. Elle entre sans s’annoncer, adresse un bref hochement de tête au Conseiller Mentat, et dit à Ipuwer qu’ils doivent s’entretenir de sujets complexes, et de toute urgence ; Hanibast Set est à sa place, mais Németh demande à Kiya Soter de se retirer pour l’instant – il y a des priorités à traiter, qui ne sont pas de son domaine. Le général, un peu bourru, mais docile, s’exécute. Németh aborde aussitôt le sujet des photos satellites trafiquées ; elle est très inquiète des implications de cette découverte – la quasi-certitude que la Guilde a eu sa part dans les événements. Ce satané Iapetus Baris lui a menti, il n’a cessé de lui mentir, et favorise leurs ennemis ! On ne peut pas laisser passer une chose pareille : il en va de l’honneur et de la réputation de la Maison Ptolémée ! Ipuwer l’admet volontiers – à vrai dire, il envisageait d’ores et déjà la possibilité d’une opération militaire sur la lune de Khepri… Mais il faut d’abord identifier avec précision leurs ennemis. Que Baris mente ne le choque pas forcément plus que ça – dans un sens, c’est son métier qui le veut… Il ne cache cependant pas son mépris pour le Navigateur – demandant sans cesse s’il s’agit seulement d’un homme… Hanibast Set intervient : Iapetus Baris est très probablement impliqué, cela ne fait guère de doute ; mais cela signifie-t-il que la Guilde est impliquée ? Rien de certain à cet égard, c’est un paramètre à prendre en compte… Hanibast Set, avec toute sa réserve de Mentat, jette cependant un froid en affirmant ce que tout le monde sait déjà sans oser le dire : si ce n’est pas seulement Iapetus Baris qui est compromis, mais la Guilde en tant que telle, les Ptolémée sont pour ainsi dire perdus… Aussi insiste-t-il sur la nécessité de la discrétion, avant de commettre quelque assaut irréparable ; il ne faut pas froisser la Guilde, surtout pas – et peut-être sera-t-il possible, sur la base terrible de cette affaire, d’en tirer en fait profit, en renouant les liens originels avec les Navigateurs ? Si Baris agit dans son coin, la Guilde apprécierait sans doute qu’on l’en débarrasse avec tact et discrétion… La situation est indéniablement périlleuse, mais une issue positive n’est donc pas à exclure. Ipuwer et Németh reconnaissent que Hanibast Set dit vrai, à tous ces niveaux. Il faut donc mener une enquête – mais qui pourrait s’en charger ? Németh avance le nom du Docteur Suk, Vat Aills ; mais Ipuwer se montre plus réservé – Vat ayant régulièrement été un interlocuteur de Iapetus Baris… Sans doute faut-il commencer par en apprendre le plus possible sur l’ambassadeur de la Guilde : où a-t-il été en poste auparavant, avec quelles Maisons pourrait-il avoir des liens, etc. Puis la discussion dévie sur l’éventualité d’une opération militaire sur Khepri. Ipuwer avait mentionné à plusieurs reprises l’idée d’un blocus du marché-franc – mais Hanibast Set est plus que sceptique à cet égard, il n’y voit même pas vraiment un « dernier recours » crédible : comment faire ? D’emblée, le transport de troupes même serait improbable… puisque ce sont justement les vaisseaux de la Guilde qui font l’interface entre Gebnout IV et sa lune ! Ipuwer le reconnaît, mais veut croire que l’on peut trouver un prétexte pour accroître le contingent de la garde d’élite traditionnellement affecté à la sécurité du marché-franc. Mais le Conseiller Mentat n’y croit pas beaucoup plus : la Guilde ne manquerait pas de se douter de quelques choses, et dispose pour elle du droit (devant le Landsraad le cas échéant) : selon les statuts de l’antique accord entre la Maison Ptolémée et la Guilde concernant l’établissement de Khepri, c’est bien la Guilde qui en est officiellement maîtresse – aussi improbable que cela puisse paraître, le contingent de soldats des Ptolémée qui y est affecté est en fait simplement « toléré » par les Navigateurs… Ces rebuffades pèsent sur Ipuwer, qui en vient aux solutions extrêmes : à terme, selon lui, c’est tout bonnement la destruction totale de Khepri qu’il faut envisager ! Le Conseiller Mentat, à cette idée, pâlit et baisse la tête, n’osant plus rien dire… Németh non plus n’est pas rassurée, mais n’entend pas contredire ouvertement son frère le baron ; mais elle entend envisager d’abord des solutions moins « radicales », tout en reconnaissant volontiers qu’il faut que la Maison Ptolémée ait les moyens de ses menaces… Mais l’enquête d’abord – on verra en temps utile s’il faudra passer par une confrontation directe, ou si d’autres moyens de pression peuvent être envisagés. Ipuwer insiste sur la nécessité de déterminer avec précision en qui ils peuvent avoir confiance – a fortiori s’il faut préparer, en dernier recours, l’anéantissement de la lune de Khepri. Il pense confier l’enquête portant sur Iapetus Baris aux services de Bermyl – mais ils ont été très sollicités ces derniers temps : Hanibast ne peut pas parler pour l’Assassin, mais suppose que cela impliquera un redéploiement des effectifs (impliquant donc d’abandonner des missions antérieures)… Mais Hanibast Set ajoute que cette situation présente une autre difficulté : la loyauté du Maître-Assassin fantoche Elihot Kibuz a pu être mise en cause… Quant à la « solution définitive » envisagée par Ipuwer, Hanibast, là encore, pose clairement ce que l’on n’a pas osé dire jusqu’à présent : une telle opération nécessiterait l’usage des atomiques de famille… ce que proscrit la Grande Convention – les répercussions pourraient aller bien au-delà de la seule colère de la Guilde, hypothèse pourtant suffisamment terrifiante en tant que telle ! Mais Ipuwer évacue la question pour le moment : ce qu’il compte faire dans l’immédiat, c’est simplement déployer des gardes d’élite supplémentaires sur Khepri (mais, là encore, cela impliquerait de les libérer de leurs précédentes assignations – notamment au Palais, ce que semble envisager Ipuwer, ou au Sanctuaire d’Osiris ?), en leur confiant des explosifs leur permettant, le cas échéant, de faire sauter des sites importants, en guise de menace ou de rétorsion. Mais ceci doit rester entre Ipuwer, Németh et Hanibast Set (le siridar-baron compte passer outre Kiya Soter).

 

Vat est rentré à Cair-el-Muluk. Au fait des suspicions portant sur la loyauté du Maître-Assassin fantoche Elihot Kibuz, il compte en faire un examen médical, qui lui permettra aussi de le sonder quant à ses attaches et ambitions. Il se rend de lui-même au bureau de Kibuz, et avance des raisons médicales complexes pour avancer la date de son check-up ; ce discours fait presque paniquer le vieil assassin, et Vat joue sur son angoisse pour le persuader – il avait commencé par se montrer méfiant, mais la simple possibilité que le Docteur Suk puisse lui diagnostiquer telle ou telle menace inconnue le terrifie suffisamment pour qu’il se rende sans plus de questions aux exigences de Vat. Ils se dirigent donc vers le cabinet de ce dernier, Vat soufflant le chaud et le froid en chemin, pour apaiser son patient tout en jouant sur ses craintes. L’auscultation révèle bien vite que, si Kibuz se fait vieux, sa condition physique est plus qu’honorable pour un homme de son âge – même si elle n’a sans doute rien de commun avec celle du fougueux et compétent Assassin qu’il était jadis. Vat, tout en se livrant à son examen physique, discute habilement avec Kibuz pour établir un diagnostic psychologique en parallèle – il relève bientôt une légère touche de sénilité… Il faudrait toutefois un examen autrement approfondi pour en savoir plus à cet égard. Vat comprend en tout cas que Kibuz bénéficie d’un régime d’épice, mais sans doute très limité – le vieil homme cède parfois au caprice de la consommation de Mélange, irrégulièrement, à petites doses. L’examen permet aussi de déterminer une bizarrerie (s’expliquant peut-être par l’état psychique du patient, outre son âge avancé) : son organisme n’est pas spécialement protégé contre l’usage de poisons ou de drogues, contrairement à ce qu’on rencontre généralement chez les assassins. Vat exploite encore l’hypocondrie de Kibuz, pour le persuader de le laisser lui injecter quelque produit – Vat enrobe sa demande de jargon médical pointu, quand il s’agit en fait d’user d’une sorte de sérum de vérité… mais Kibuz est maintenant au-delà de la méfiance, et se laisse faire. Vat patiente, le temps que le produit fasse effet, et entame son interrogatoire – en commençant par une certaine connivence amicale : « Bientôt la retraite ! » Est-ce que ça lui fait plaisir ? Loin de là : « On ne met pas un homme comme moi à la retraite ! Mais ils l’ont déjà fait… » Kibuz supporte visiblement très mal sa déchéance, son rôle d’homme de paille. Il déteste Bermyl – ce jeunot arriviste qui l’a dépossédé de toutes ses attributions, en fait sinon en droit… Kibuz sait bien que c’est lui le véritable Maître-Assassin de la Maison Ptolémée, et ne le supporte pas. Mais est-ce que ça l’amènerait à tenter des actions contre la Maison ? Non, pas contre la Maison… Son aigreur ne porte-t-elle que sur Bermyl ? Non : il déteste tout autant l’incapable qui s’est assis sur le trône de Namerta, et de même sa sœur, cette « pétasse frigide » de Németh, qui contrôle tout… Un tissu de mensonges, des impostures partout, et il en est fatigué après tout ce temps… Plus globalement, il hait tous ceux qui ne reconnaissent pas son rôle – ce qui fait du monde… A-t-il toutefois confiance en Vat Aills ? Oui : c’est un Docteur Suk. Travaille-t-il pour une autre Maison ? Non, pas du tout. À ce stade, l’effet du sérum s’amenuise, et Vat cesse donc son interrogatoire : quand il reprendra conscience, Elihot Kibuz ne se souviendra pas des questions du docteur, pas plus que de ce qu’il a répondu. Vat raccompagne lui-même le Maître-Assassin fantoche, toujours un peu sonné, dans ses quartiers.

 

Bermyl n’attend toutefois pas que Vat Aills lui communique les résultats de son interrogatoire pour entamer la surveillance de Kibuz – après tout, c’est le rapport de ce dernier, totalement vide, concernant le Vieux Radames, qui a amené l’Assassin à soupçonner celui dont il endosse la fonction de ne pas être d’une loyauté à toute épreuve… Il confie cette tâche à une espionne, Nefer-u-pthah : elle doit déterminer les contacts de Kibuz, et les lieux insolites où il pourrait se rendre. Après quoi Kambish lui fait son rapport. Il pense avoir localisé les « documents » intéressant Bermyl : en fait, Sabah les porte tout le temps sur elle… Le problème est que la femme l’a de toute évidence repéré : elle l’a entraîné dans une embuscade, des hommes armés de bâtons surgissant de toute part pour isoler l’espion ; Kambish n’a pas voulu prendre sur lui de provoquer un affrontement physique en plein camp des Atonistes de la Terre Pure (ou du moins c’est ce qu’il dit, mais la peur a pu jouer son rôle), et a fait comprendre aux « gardes » du camp qu’il s’en allait et ne reviendrait pas… Bermyl ne sermonne pas son agent, le remerciant même pour ses découvertes. Il garde ça pour lui, mais réfléchit à l’action future en ce qui concerne les cartes de Sabah : il faudrait, soit voler les documents, soit exfiltrer la cartographe elle-même… Bermyl envisage une diversion – peut-être pourrait-on inciter les zélotes de la Maison Arat à lancer un assaut sur le camp, et profiter du chaos pour s’emparer des cartes et/ou de Sabah ? Il y réfléchit – et prend soin, aussi, de se remettre à ses entrainements physiques : il se sent un peu rouillé… Il prépare enfin son retour à Cair-el-Muluk, dans l’éventualité où il serait plus utile là-bas.

 

Németh, elle non plus, n’attend pas que Bermyl s’attèle à la tâche pour étudier d’elle-même les documents officiels concernant Iapetus Baris. Ce sont des dossiers difficiles à appréhender – à l’aune des spécificités, incompréhensibles au commun des mortels, des Navigateurs de la Guilde. Ainsi, des données qui seraient indispensables pour d’autres n’y figurent pas – notamment, par exemple, son âge, maintenu dans un certain flou. À en croire la littérature officielle, Iapetus Baris a longtemps piloté des long-courriers de la Guilde, comme il se doit, avant de se tourner vers une carrière d’ordre davantage politique et diplomatique. Il a eu de nombreuses affectations à travers tout l’Imperium, mais Németh relève tout particulièrement ses assignations auprès des Kenric et des Wikkheiser. Après quoi il a été nommé ambassadeur de la Guilde sur le marché-franc de Khepri, en remplacement de Vitalis Titus – il entretenait semble-t-il depuis fort longtemps des liens d’une nature difficile à estimer avec son prédécesseur, forts néanmoins. Németh ne se souvient pas elle-même de ce dernier, mais, en épluchant les dossiers des Ptolémée le concernant, elle suppose qu’il se comportait exactement comme le fait maintenant son successeur : hautain, voire méprisant, à l’encontre des parvenus de Gebnout IV, par ailleurs tout à fait compétent – et il est resté très longtemps en place. Németh s’interroge sur les services responsables de la communication des photos satellites, cherchant qui, parmi eux, aurait pu les truquer, aux ordres sans doute de Iapetus Baris – mais elle ne dispose d’aucun élément lui permettant de creuser cette question… Elle attend alors l’arrivée de Bermyl, pour faire le point avec lui.

 

Vat Aills, pendant ce temps, va voir Ipuwer – en train de se délasser au bord d’une piscine… Le siridar-baron lui demande d’emblée ce qu’il en est d’Elihot Kibuz et de sa santé. Le Docteur Suk fait son rapport, exhaustif, puis en vient à l’interrogatoire : le Maître-Assassin fantoche est visiblement obsédé par une violente rancœur à l’encontre des dirigeants de la Maison Ptolémée ainsi que de Bermyl (cela inclut sans doute aussi Hanibast Set ; mais le Docteur Suk rapporte que, pour sa part, il bénéficie de sa confiance). Et il a employé des termes très durs, à la mesure de sa haine… Pour Vat, il est clairement dangereux ; il ne semble pas trahir activement la Maison, mais sa fragilité psychologique pourrait bien vite poser problème – peut-être simplement en raison de manquements inconscients, mais c’est déjà beaucoup. Il faudrait donc envisager sa mise à la retraite – totale. Vat suggère d’agir avec doigté et circonspection, son aigreur pouvant à tout moment se retourner contre les Ptolémée ; Ipuwer, par ailleurs, précise frontalement qu’il ne souhaite pas la mort du vieux Maître-Assassin… Pour Vat, il faudrait trouver à lui confier une dernière mission, en forme de baroud d’honneur – qu’il reprenne ultimement confiance en ses capacités et en l’intérêt qu’on lui porte. Mais quoi ? Vat ne doute pas qu’en cherchant un peu, on ne tardera pas à trouver quelque chose dans ce goût-là… Ipuwer va consulter sa sœur à ce propos, et on verra. Le Docteur Suk demande alors à son siridar s’il a une autre mission à lui confier, mais rien de précis : Ipuwer le félicite pour son excellent travail. Après quoi ils évoquent à demi-mots la situation de Khepri, et Vat recommande à Ipuwer de prendre bien soin de protéger les Soris… Il se retire.

 

Peu après, au même moment très exactement, des domestiques se rendent auprès d’Ipuwer (qui enchaîne les plongeons et n’apprécie guère qu’on l’interrompe au nom des affaires du Palais…) et de Németh : le frère et la sœur apprennent ainsi que leur mère, Dame Loredana, est déjà de retour de Wikkheim, et accompagnée (sans autre précision). Son ornithoptère arrivera à Cair-el-Muluk dans les deux heures. Ipuwer et Németh se préparent à accueillir leur mère et ceux qui l’accompagnent, revêtant leurs plus belles tenues d’apparat, et l’attendant dans la salle du trône. Deux femmes accompagnent Dame Loredana : tout d’abord, Linneke Wikkheiser elle-même – une femme d’une grande beauté, tellement charismatique que cela relève de l’aura, et dont l’intelligence et le caractère de femme de tête ne font d’emblée aucun doute : la demi-sœur du comte Méric ne fait certes pas mentir sa réputation… La dame, très courtoise, se présente elle-même, et fait part de son intérêt pour le colloque qu’envisage Németh, et dont Dame Loredana lui a parlé – techno-progressiste notoire, à l’instar de toute sa famille, elle compte bien y assister, voire y participer. Elle ne dit pour l’heure rien quant aux éventuelles affaires matrimoniales, mais cela ne trompe personne : si elle est venue elle-même, c’est sans doute qu’elle n’est pas indifférente à la proposition ; mais on sait qu’elle prendra les choses en main, et ne se livrera pas pour rien – les négociations seront difficiles… L’autre femme est à l’évidence une Révérende-Mère du Bene Gesserit : elle se présente comme étant Taestra Katarina Angelion, une amie de longue date de Dame Loredana ; par une heureuse coïncidence, elle a croisé cette dernière sur Wikkheim, où elle s’était rendue pour affaires, et a saisi l’occasion de se rendre sur Gebnout IV : elle aussi sait ce qu’il en est du projet de colloque, et, sans mettre pour autant sa participation au programme, ne manque pas de préciser, de manière un brin sibylline, qu’elle s’intéresse tout particulièrement à l’histoire des religions… Elle aussi est d’un charisme impressionnant – à vrai dire, ses traits secs autant que sa majesté en mettent plus d’un mal à l’aise, parmi lesquelles Hanibast Set…

 

À suivre…

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Rashōmon, d'Akira Kurosawa

Publié le par Nébal

Rashōmon, d'Akira Kurosawa

Réalisateur : Akira Kurosawa

Année : 1950

Pays : Japon

Durée : 88 min.

Acteurs principaux : Toshirō Mifune, Machiko Kyō, Masayuki Mori, Takashi Shimura…

 

Rashōmon est à n’en pas douter un des plus célèbres films d’Akira Kurosawa. C’est aussi, au-delà, un film d’une importance historique considérable : sélectionné à la Mostra de Venise (semble-t-il sans que Kurosawa lui-même soit vraiment au courant ?), il y remporte le Lion d’Or, et l’enthousiasme de la critique occidentale lui vaut alors de connaître un beau succès en Europe et en Amérique, une première pour un film japonais – le cinéma de l’archipel avait déjà une belle et solide tradition (faudra peut-être que je relise, un de ces jours, le très bel ouvrage Le Cinéma japonais de Tadao Sato, en deux tomes, mes souvenirs étant bien lointains), mais qui n’avait jamais vraiment pu s’exporter (il y avait bien eu quelques exceptions, mais incomparables). Rashōmon attire quant à lui les foules, révélant au public occidental les noms d’Akira Kurosawa et de son acteur emblématique pour une quinzaine d’années encore, Toshirō Mifune. Mais cela va en fait bien plus loin : le cinéma japonais dans son ensemble bénéficie en effet du succès inattendu de Rashōmon, notamment via des réalisateurs déjà célébrés au Japon mais inconnus ailleurs tels que Kenji Mizoguchi ou Yasujirō Ozu, ou encore Teinosuke Kinugasa, qui remportent à leur tour de grands succès en Occident, où ils sont eux aussi bardés de récompenses…

 

Il ne faudrait pas, pour autant, traiter de Rashōmon au seul critère de cette exportation, qui n’est pas le fait du hasard ; c’est bien un film tout particulièrement brillant, usant avec habileté d’un procédé étonnant, au regard du cinéma occidental sans doute, mais aussi du cinéma japonais. Rashōmon est bien un jidai-geki (film historique costumé dans le Japon médiéval), mais, déjà dans cette dimension, il affirme sa singularité, en se situant à la période Heian (vers le Xe siècle), guère voire jamais traitée alors dans le genre, et qui obéit à des codes culturels subtilement différents de ce que l’on mettait en scène jusqu’alors. Petit budget, par ailleurs, largement tourné en extérieurs dans une superbe forêt, il insère dans la tradition japonaise des éléments relativement occidentaux (peut-être cela a-t-il joué dans son succès international, d’ailleurs), empruntés pour partie au cinéma expressionniste allemand – on l’a dit, du moins –, ou témoignant d’un bouillonnement critique et artistique, qui avait pu susciter le néoréalisme italien, et susciterait bientôt la Nouvelle Vague française ; les préoccupations stylistiques et thématiques d’Akira Kurosawa auraient donc une certaine parenté avec ces mouvements (éventuellement contradictoires, pourtant ?), et témoigneraient peut-être d’une évolution parallèle. Tout cela est cependant sans doute à débattre… Mais d’autres aspects sont plus flagrants : ainsi dans la bande originale de Fumio Hayasaka qui, à la demande expresse de Kurosawa, consiste en variations ne manquant pas d’évoquer le Boléro de Ravel – le caractère faussement répétitif et en fait subtilement différent, au travers de reprises cycliques, de cette partition s’accorde en effet au mieux tant au scénario qu’à sa mise en images.

 

Il est bien temps, d’ailleurs, de parler de ce scénario… Rashōmon est une adaptation de deux nouvelles du grand écrivain japonais Ryūnosuke Akutagawa – que l’on trouve en principe associées dans ses éditions françaises, et notamment Rashōmon et autres contes. Bizarrement, pourtant, la nouvelle intitulée « Rashōmon » n’est pas la plus importante des deux – et, à certains égards, au-delà du titre et de la situation finale, on peut douter du fait que Kurosawa en ait ici réalisé véritablement une adaptation : n’en reste guère que le cadre (la porte de Rashō en ruines, à la lisière de Kyoto), où trois individus (un bucheron, un moine bouddhiste et un rustre que l’on suppose brigand) s’abritent d’une pluie torrentielle. La nouvelle d’Akutagawa, très sombre, se centre pour l’essentiel sur un dilemme moral, considérablement adapté ici (même s’il en reste quelque chose, encore qu’avec une conclusion toute différente, Kurosawa tenant à achever son film sur une note positive, « humaniste »). L’essentiel, cependant, porte donc sur les récits faits par le bucheron et le moine, rapportant ce qu’ils ont vu au tribunal, où ils ont tous deux témoigné à l’instant, dans une sordide affaire de viol et de meurtre – une affaire qui va cependant bien au-delà du seul fait-divers graveleux, et qui laisse les deux hommes profondément perplexes…

 

Et c’est ainsi que l’on arrive au cœur du film, qui s’inspire donc avant tout de la nouvelle « Dans le fourré », dans laquelle Akutagawa raconte une même histoire selon plusieurs points de vue différents et incompatibles : à chaque fois, le récit bifurque, au point de ne plus avoir grand-chose de commun avec ce qui a été raconté précédemment – et cela vaut aussi pour le témoignage ultime… qui est celui du mort lui-même, via une sorcière ! La nouvelle invite ainsi à une réflexion complexe et fortement déstabilisante sur la notion de réalité et le rôle des perceptions, mais aussi, plus largement, de la subjectivité de tout témoignage, pouvant être influée, consciemment ou non, par des considérants culturels difficiles parfois à appréhender. Le scepticisme domine dans ce fameux texte, d’un brio narratif tout à fait remarquable, et d’un effet très déconcertant sur le lecteur, amené en permanence à remettre en cause ce qu’il lit – ce qui confère sans doute au récit un caractère « post-moderne », je suppose, interrogeant l’effet de réel et le rôle des perceptions dans la lecture d’un texte, pouvant avoir des significations totalement différentes d’un moment à l’autre et d’un lecteur à l’autre.

 

Akira Kurosawa, à qui on avait soumis un scénario sur cette base, y voyait à bon droit un puissant outil cinématographique – l’art qui lui est propre étant sans doute soumis aux mêmes difficultés que la littérature à cet égard, mais offrant en outre des opportunités bien différentes dans le traitement. L’idée d’emprunter le cadre de « Rashōmon » pour mettre en scène ceux qui racontent l’histoire de « Dans le fourré », et rapportent ainsi leur propre témoignage, mais aussi les témoignages qu’ils ont entendus, en rajoute d’emblée dans la profondeur narrative, et de manière particulièrement bien vue.

 

On a tout d’abord une succession de témoignages assez brefs – encore que celui du bucheron, rapportant comment il a trouvé le cadavre, passe par une assez longue scène dénuée de paroles, où le dispositif musical autour du Boléro se met en place, tout d’abord de manière extrêmement minimaliste comme de juste, la partition commençant à faire intervenir la mélodie à mesure que le bucheron, intrigué, trouve un chapeau de femme, puis un bonnet de samouraï, enfin le cadavre. La caméra d’Akira Kurosawa, toujours virtuose, joue des contrastes dans le cadre de la forêt, et est toujours ou presque en mouvement, accompagnant la marche du bucheron sous tous les angles, l’homme se fondant régulièrement dans les branches et les feuilles, d’abord selon le rythme relativement lent de sa marche, puis, une fois qu’il a trouvé le cadavre, au rythme de sa fuite paniquée – qui le rend presque indiscernable dans ce cadre complexe… Les témoignages du moine, puis du policier qui a capturé un brigand, sont autrement plus brefs, et usent d’un dispositif qui sera systématiquement repris ensuite, alternant flashbacks au cœur du propos et dépositions statiques, face caméra, devant le spectateur fait juge – seuls les témoins en train de déposer parlent (même si l’on aperçoit, au fond, les témoins précédents, immobiles et silencieux) ; ils répètent cependant parfois les questions du juge, mais on n’entend jamais ce dernier, ce qui renforce l’identification, et constitue d’emblée une mise en abyme du propos.

 

Puis se succèdent les trois témoignages essentiels. Le premier est celui du brigand, Tajōmaru – incarné par Toshirō Mifune, qui jouera souvent pour Kurosawa le rôle de semblables canailles, et dont le cabotinage hystérique est déjà délicieux. Tajōmaru commence par contester le rapport fait au juge par le policier qui l’a arrêté – mais par pour l’essentiel : en fait, il se reconnaît très vite coupable du meurtre, et dit savoir qu’il sera condamné à mort ; ce qu’il n’admet pas, c’est que le policier prétende que le brigand a été désarçonné de son cheval… Indice, sans doute, des difficultés qui vont suivre. Car Tajōmaru admet bien le viol et le meurtre : dans le récit qu’il fait au juge-spectateur, il ne dissimule en rien sa culpabilité, et même, à certains égards, la revendique.

 

Et c’est là, sans doute, au-delà du seul fait que les divers témoignages ne concordent pas, que réside toute la difficulté du récit global, qui plonge les trois hommes assis sous la porte de Rashō dans la plus profonde perplexité. Devant une cour de justice, après tout, on s’attend bien à ce que les coupables, et d’autres aussi peut-être, mentent… Rien d’exceptionnel à cela. Le problème, ici, est que les trois témoignages successifs, du brigand, de la femme, puis, enfin, de son époux par-delà la mort, soient à leur manière des aveux, revendiquant chacun la commission du meurtre !

 

Tajōmaru, en effet, raconte qu’il ne comptait pas, à la base, tuer l’homme – « seulement » violer la femme… ce qu’il fait bel et bien sous les yeux de son époux ligoté par ses soins. Mais, après coup, la femme lui dit qu’elle ne saurait vivre alors que deux hommes ont connaissance de sa « honte ». Le brigand, qui affiche un certain sens de l’honneur, aurait alors libéré l’époux, avec lequel il aurait eu un duel au sabre furieux (par ailleurs très dynamique, mais d’une manière guère « esthétisée » au sens où on l’entend d’habitude – l’idée est plutôt de faire ressortir la sauvagerie de l’affrontement, sans lui ôter pour autant sa dimension épique), le brigand remportant en définitive la partie au vingt-troisième assaut… Mais le juge (que l’on n’entend pas, on n’a conscience de ceci qu’au travers du témoignage de Tajōmaru tel qu’il est rapporté par le bucheron) soulève une question témoignant d’une possible invraisemblance : qu’en est-il de la précieuse dague de la femme ? Le brigand dit qu’elle avait certes de la valeur… mais qu’il l’a « oubliée », et que ce serait là sa plus grande erreur en cette affaire.

 

Suit le témoignage de la femme (Machiko Kyō – également connue, un peu plus tard, pour son rôle dans Les Contes de la lune vague après la pluie, de Kenji Mizoguchi ; les deux films insistent sur sa beauté sans pareille, mais on avouera que les critères en la matière sont sans doute bien différents pour un spectateur occidental…). Or celle-ci, au fil d’une déposition éplorée, effondrée dans son luxueux kimono, raconte une histoire bien différente de celle du brigand – à partir, du moins, du viol, le point de divergence essentiel intervient toujours après. À l’en croire, le brigand avait immédiatement quitté les lieux, abandonnant le couple sans un autre regard en arrière. Après quoi la femme, cherchant du réconfort auprès de son époux, n’a obtenu de sa part qu’un mépris glacé (et silencieux – sauf erreur, le samouraï ne dit pas le moindre mot à cette occasion ; par contre, c’est sans doute le moment du film où la parenté de la bande originale avec le Boléro de Ravel est la plus flagrante, pour un effet optimal) ; ne pouvant supporter ce rappel impitoyable de sa « honte », elle en serait venue à tuer elle-même son époux de sa dague… Après quoi elle aurait tenté de se suicider, sans y parvenir.

 

Vient alors le témoignage du mort lui-même (Masayuki Mori), passant par le truchement d’une sorcière à la voix impossible – évoquant un murmure étouffé et androgyne –, lancée dans une danse obscène et macabre : l’effet tant visuel que sonore est splendide et ô combien inquiétant… Le défunt (et les morts ne peuvent pas mentir, c’est notoire – sinon, qu’en serait-il de ce monde si odieusement pervers ?) rapporte que Tajōmaru, après avoir violé la femme, lui a demandé, fou amoureux, de l’accompagner – il ferait n’importe quoi pour elle… Mais la femme, réceptive – au grand dam de son époux –, demande au brigand de tuer ce dernier. Toujours en raison de sa « honte »… Mais le brigand est choqué par cette exigence, et offre au samouraï de tuer lui-même l’épouse infidèle s’il le souhaite. Mais celle-ci prend la fuite, et Tajōmaru ne parvient pas à la rattraper. Il revient auprès de l’époux trahi et le libère, avant de s’en aller à son tour. Le samouraï, rongé par le chagrin devant cette ultime déconvenue, se suicide alors à l’aide de la dague abandonnée par son épouse… dague qu’on ne retrouvera cependant pas sur son cadavre.

 

L’histoire ne s’arrête cependant pas là – sous la porte de Rashō, le bucheron (Takashi Shimura), extrêmement décontenancé par cette affaire depuis sa première apparition à l’écran, craque et affirme enfin à ses comparses de circonstance que les trois ont menti ! Car il a en fait vu ce qui s’est passé – il n’a pas seulement trouvé le cadavre, ainsi qu’il le racontait, désireux de « ne pas avoir d’ennuis »… Et nous avons donc ici un homme qui prétend raconter enfin la vérité, mais que l’on sait avoir menti lors de son témoignage devant la cour ! Il reprend l’image d’un Tajōmaru fou amoureux après le viol ; mais, à l’en croire, la femme ne s’est pas montrée réceptive – loin de là, elle lui a échappé pour libérer son mari… mais celui-ci s’avère un couard, refusant le combat avec le brigand prêt à fondre sur lui, au motif qu’il n’a que mépris pour cette « catin », et n’entend pas risquer sa vie pour elle. Celle-ci explose alors d’une rage mêlée de dépit, exposant combien les deux hommes sont des pleutres et des minables… La honte, ressentie cette fois par les deux hommes, les amène bel et bien à se battre (ce qui terrifie la femme, quoi qu’elle ait pu en dire), mais le duel n’a alors rien à voir avec la joute épique décrite par Tajōmaru lors de sa déposition : le brigand et son « rival » combattent malgré eux, et la peur au ventre, qui déforme leurs traits en un hideux rictus… Si leur duel est chorégraphié, il a cependant quelque chose d’une pantomime bien éloignée des canons héroïques – les hommes se tournent autour sans savoir comment frapper, battant en retraite au moindre geste un peu plus prononcé de l’adversaire, et ils en viennent même tous deux, chacun son tour, à perdre leur sabre – n’ayant plus alors d’autre recours qu’une fuite éperdue contre l’ennemi tentant de saisir sa chance : ils reculent, courent, trébuchent régulièrement, se trainent au sol, tandis que leur respiration devient de plus en plus frénétique, la peur suintant de tout leur corps… Le brigand l’emporte enfin, mais son prétendu « vingt-troisième assaut » n’a rien de la botte d’un habile escrimeur : il ne soumet le samouraï que par chance, et sa mise à mort tient de l’exécution impulsive, accomplie dans l’effroi et la douleur…

 

 

Mais que penser de cette ultime version ? La crédibilité du bucheron est quelque peu entamée par son mensonge initial… et le roturier/brigand ne manque pas de relever que, même dans cette dernière version, une inconnue demeure : qu’en est-il de la dague de la femme ? Le bucheron a passé cet élément sous silence… et pour cause : le rustre comprend sans peine que c’est le bucheron qui l’a volée ! Les omissions, en définitive, sont donc peut-être aussi importantes que les divergences plus palpables… Et chaque personnage, sans doute, a ses raisons de raconter une histoire différente des autres. Ces motivations divergentes sont complexes, à l’aune des subtilités de la psyché humaine et des conditionnements culturels, au-delà des seuls soucis dus à la perception des faits et à leur récit ultérieur. Et le mensonge en est-il un, s’il n’est pas conscient ? La vérité n’en est que plus difficile à saisir… au point d’en devenir par essence illusoire.

 

Mais le bucheron aura l’occasion de se racheter en définitive – apport propre à Akira Kurosawa, tranchant sur le scepticisme et la dureté des deux nouvelles de Ryūnosuke Akutagawa. Les trois hommes entendent un bébé gémir non loin – à l’évidence abandonné par ses parents. Le roturier/brigand, sans plus d’états d’âme, s’empare des pièces de tissu enrobant le nourrisson – quand le bucheron lui reproche ce geste abject, il n’entend guère accepter de leçon de la part de cet homme qui a lui aussi commis un vol : de quel droit pourrait-il le juger ? Le vol leur a été à tous deux profitables – ils sont pauvres, alors pourquoi laisseraient-ils à un inconnu le privilège de gagner quelques piécettes à leur place ? On rejoint ici, enfin, le propos de la nouvelle « Rashōmon »… Le moine s’empare du bébé, et le bucheron lui suggère de le lui donner ; le moine, considérablement affecté par tous ces témoignages, la sensation de mensonge permanent, les motivations moralement douteuses de tout un chacun, la cruauté de ce monde enfin (rappel que la période Heian a été riche de guerres civiles, d’épidémies, de famines et autres catastrophes – thème déjà apparu une première fois au tout début du film et illustré avec majesté par le décor de la porte de Rashō en ruines ; inévitablement, cela m’a fait penser aux Notes de ma cabane de moine de Kamo no Chōmei, superbe texte datant du début du XIIIe siècle, et donc un peu postérieur au cadre de Rashōmon), s’indigne de ce que le bucheron entende ajouter à la liste des crimes du jour quelque action moralement douteuse impliquant le bébé – sans doute, en fin de compte, entend-il lui aussi en retirer un bénéfice… Mais le bucheron dit avec candeur (mêlée de honte pour ses mensonges exposés au grand jour) que ses intentions sont tout autres : il élève déjà six enfants, un septième n’y changera pas grand-chose… Le moine retrouve alors sa confiance en l’homme, et confie le nourrisson au bucheron au bon cœur – et les deux hommes, rassérénés par cet ultime et inattendu développement, quittent l’abri de la porte de Rashō, la pluie ayant enfin cessé, et le soleil éclatant laissant augurer de la possibilité d’une vie honorable et emplie de compassion, au milieu des cruautés inhérentes à l’existence et du caractère impalpable de la réalité…

 

Film ô combien habile, tant dans son propos que dans sa mise en scène, nécessairement virtuose, Rashōmon est une brillante réussite de tous les instants, un de ces films à part qui touchent à la perfection. Son importance historique certaine ne doit pas dissimuler sa superbe technique autant que narrative, qui la justifie ; le sujet a par la suite souvent été repris, mais avec un tel brio ? Rashōmon est bien un chef-d’œuvre, un des très grands films du génial Akira Kurosawa – probablement un de mes préférés, d’ailleurs (même si, à mon sens, Ran est sans doute encore plus époustouflant). Je vais peut-être essayer de causer d’autres grands films japonais dans les temps à venir – révisons, révisons…

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Sandman, vol. 6, de Neil Gaiman

Publié le par Nébal

Sandman, vol. 6, de Neil Gaiman

GAIMAN (Neil), Sandman, volume 6, [Sandman #57-69, The Absolute Sandman Volume 4, The Sandman Companion], illustré par Kevin Nowlan, Marc Hempel, Glyn Dillon, Charles Vess, Dean Ormston, Matt Brooker, D’Israeli, Teddy H. Kristiansen, Richard Case et Dave McKean, préface de Karen Berger, postfaces de Franck McConnell et Neil Gaiman, traduction [de l’anglais] de Patrick Marcel, [s.l.], Urban Comics, coll. Vertigo Essentiels, [1993, 1998, 2009] 2015, 408 p.

 

Où l’on poursuit Sandman, une des plus merveilleuses bandes dessinées de tous les temps, et à n’en pas douter le chef-d’œuvre de Neil Gaiman. On approche de la fin… et, à la limite, on l’atteint dans un sens avec ce sixième volume, qui constitue clairement l’apogée de la série – il reste bien un dernier tome, comportant un dernier arc (outre du matériel complémentaire), mais il s’agira alors clairement d’un épilogue ; les événements essentiels, au regard du récit, figurent bien dans ce sixième volume de l’édition chez Urban Comics (remarquable, répétons-le).

 

Il adopte d’ailleurs une forme un tantinet différente de ceux qui précèdent : jusqu’alors, chaque volume comportait plus d’un arc – ou au moins un arc, parfois disparate d’ailleurs, mais complété en outre par d’autres récits ; tandis que ce sixième volume ne comporte qu’un seul arc (avec un bref prologue), mais sans être plus court pour autant : c’est que Les Bienveillantes est (de loin ?) le plus long arc de la série, s’étendant sur treize épisodes – ou chapitres ; en effet, ainsi que s’en explique Neil Gaiman dans les toujours très intéressants commentaires qui concluent chacun de ces gros volumes, sans doute a-t-il été composé – et dans la douleur, Gaiman voyant venir la fin et sachant qu’il n’avait plus d’autre choix que de s’y mettre – d’une manière un brin différente là encore, le brillant scénariste ayant semble-t-il déjà en tête le TPB qui rassemblerait à terme ces épisodes, plutôt que la série en cours à proprement parler. D’où une ampleur romanesque significative, empruntant les méandres d’une trame complexe, pouvant donner des impressions de digressions quand tout, en fin de compte, y est bien à sa place – mais c’est sans doute là une chose qui ne peut véritablement être perçue qu’en enchaînant les épisodes, et qui avait pu décontenancer, à l’époque, ceux qui se procuraient au fur et à mesure les fascicules de la série. En est résulté cette bizarrerie qui n’en est pas forcément une : sur le moment, l’arc a parfois déstabilisé, au point même de susciter le rejet, quand il a été unanimement acclamé lors de sa reprise en recueil… Bien évidemment, pour ma part, j’ai toujours lu ce cycle en TPB, et n’ai donc pas de critère de comparaison ; mais il m’a bien, d’emblée, fasciné – même si peut-être pas autant qu’au fil des relectures, et notamment de celle-ci.

 

C’est, à n’en pas douter, un arc d’une ambition colossale : Les Bienveillantes ne se contente pas (façon de parler…) de mettre en scène l’apogée de la série ; il s’agit avant tout de rassembler de nombreux fils épars, des dizaines peut-être, y conduisant nécessairement – même si cette impression de nécessité, pour le lecteur, n’est sensible qu’après coup. C’est peut-être la difficulté essentielle de ce sixième volume, qui renvoie à des personnages ou des idées évoqués bien plus tôt – le lecteur ne peut sans doute ici que se montrer faillible : ça remonte parfois bien loin, et il n’est pas toujours facile d’établir les liens… D’autant que Gaiman, donc, et contrairement à ce qu’il avait fait dans les arcs précédents, ne s’embarrasse cette fois pas de fournir des cases de « présentation », rappelant au bon souvenir du lecteur qui est quoi et qui a fait quoi : on comprend d’autant plus que les lecteurs de la série, à l’époque, se soient parfois avoués largués… C’est d’autant plus vicieux, d’une certaine manière, que cela joue parfois sur les non-dits ; prenons un exemple : la sorcière Thessaly, que nous avions vu apparaître dans l’arc Le Jeu de soi (dans le troisième volume), joue un certain rôle ici, mais sous un autre nom ; en outre, nous « comprenons » (faut voir…) qu’elle a eu une aventure avec Dream… laquelle n’a cependant jamais fait l’objet d’un récit explicite, mais a seulement été évoquée par allusion dans Vies brèves (dans le quatrième volume), le nom de l’heureuse élue n’étant jamais prononcé ! Et ce n’est qu’un exemple, il y en a bien d’autres…

 

L’idée derrière Les Bienveillantes, à vrai dire, est peut-être celle d’une mécanique implacable – du fait de ce qui s’est produit au cours des arcs précédents (chacun d’entre eux !), des conséquences inéluctables s’imposent. Bien évidemment, la référence ultime, en l’espèce, est la tragédie grecque… Si le Destin, le frère aîné du Rêve, se dédouble à l’occasion, voire plus, demeure l’impression, inévitable au regard de l’allure même de l’Infini enchaîné à son épais grimoire, que ce qui arrive doit arriver – littéralement, c’était écrit. Rien d’étonnant dès lors à ce que le rapport entre Morphée et son fils Orphée soit aussi crucial…

 

Mais les figures mythologiques grecques essentielles – dans ce récit d’une ampleur mythologique à son tour, convoquant dieux et autres figures issus de bien des cultures fondamentalement différentes (à titre d’exemple, on y croise Loki et Odin, mais aussi Robin Bon Compère, et Lucifer, etc.) pour les transcender dans une mythologie propre – sont donc les Bienveillantes (les Euménides, qui sont plus frontalement les Érinyes, ou les Furies chez les Romains), qui sont tout autant les Parques, et sont en même temps associées au mythe plus global peut-être des trois sorcières (qu’on retrouve par exemple dans Macbeth… ou, du coup, chez Terry Pratchett, si le rendu n’est pas le même), ou de la divinité féminine aux trois aspects. La jouvencelle, la mère et la vieillarde cumulent ici les rôles : au cœur de l’histoire, leur fonction de persécutrices, de divinités incarnant la vengeance aveugle, s’accompagne ainsi de leur rapport au destin, mis en avant, presque systématiquement, dans la première case au moins de chaque épisode, où apparaît un fil – ce fil dévidé par la jouvencelle, qui est ensuite tricoté par la mère, jusqu’à ce que la vieille le coupe, mettant fin à tout ; ces cases, par ailleurs (elles ne sont certes pas les seules), jouent avec brio des doubles sens – trait récurrent de cet ultime arc – au point, à vrai dire, de constituer un procédé tenant peu ou prou du commentaire, de ce que l’on qualifie souvent (à plus ou moins bon droit ?) de post-moderne. L’astuce narrative de Gaiman, en tout cas, y fait des merveilles – plus que jamais peut-être…

 

Bien évidemment, ce fil destiné à être coupé, ici, renvoie à Morphée lui-même – je suppose, dès lors, ne pas révéler quoi que ce soit, en disant que cet arc met en scène la mort de Dream… et que cette mort, à certains égards, relève du suicide. C’est, au fond, un thème inévitable de la série – je me souviens d’un brillant camarade, il y a quelques années de cela, soulignant combien Sandman, à maints égards, était l’histoire d’une dépression… Les thèmes essentiels de la série – par exemple le changement, les remords, et les règles qui deviennent autant de prisons – n’en ressortent que davantage, sous cet éclairage particulier.

 

Mais comment en arrive-t-on là ? Nous retrouvons Lyta Hall, apparue bien plus tôt dans la série (dans le premier volume, je crois ?) ; la super-héroïne DC – qui fut en son temps, paf, la Furie, comme sa mère, ça tombe on ne peut mieux – avait vécu un temps dans le Songe avec son époux Hector, et son fils encore à naître (le temps étant aboli dans cette dimension) ; Dream l’en a sortie, quand il s’est échappé de sa propre prison, mais avec des conséquences inacceptables pour Lyta : Hector étant en fait mort depuis longtemps, elle s’en est retrouvée séparée à son retour dans le monde réel, et, peut-être pire encore, Dream a baptisé son fils du nom de Daniel, et a dit à Lyta – avec sa froideur habituelle – qu’il lui « appartenait »… Lyta et surtout Daniel sont brièvement réapparus ensuite dans l’épisode « Le Parlement des freux » (dans le volume 4). Et ils jouent cette fois un rôle essentiel : Daniel est en effet enlevé dans le premier épisode des Bienveillantes, et sa mère – très protectrice, on a eu l’occasion de le constater – sombre bientôt dans la folie. Elle a forcément sa petite idée du coupable – cela faisait des années qu’elle redoutait que Morphée vienne accomplir sa promesse/menace ! Il s’avère pourtant innocent – même si cette implication résulte bien de ses propres actes… Ceci, Lyta n’en est pas consciente – elle est persuadée que c’est Dream qui lui a volé son fils, et même, qui l’a tué (ainsi qu’on le lui fait croire) ! Sa descente aux enfers de la folie l’amènera – au terme de bien des détours en forme peut-être de refus d’obstacle – à contacter enfin celles que l’on n’ose pas qualifier de leur vrai nom, celles qui ne doivent être appelées que de quelque qualificatif en forme d’euphémisme à l’ironie lourde : les Bienveillantes, les femmes qui sont la vengeance. Celles-ci, il y a bien longtemps, avaient promis (elles n’étaient pas les seules…) de détruire un jour Morphée, qui les avait humiliées… Il ne leur manque qu’un prétexte, que Lyta leur fournira – car Lyta manipulée, bientôt, réclame vengeance… Pourtant, les Euménides aussi sont soumises à des règles, et pour s’en prendre à Morphée, elles auront recours à une autre justification, particulièrement cruelle : le Sandman a en effet commis le crime ultime, en répandant le sang de son sang, quand il a tué Orphée (dans Vies brèves), son propre fils… et qu’importe si c’était là un acte de charité, celui qu’il s’était si longtemps refusé à accomplir en vertu de ces maudites règles qui n’ont cessé d’entraîner des catastrophes ! Les Bienveillantes prendront alors le chemin du Songe, et l’issue ne pourra qu’être fatale…

 

Le Sandman ne manque pas d’en être conscient. L’arc, dès lors, quand il l’implique directement, au-delà de la dimension « enquête » (il confie à son corbeau Matthew – plus que jamais anxieux de savoir ce qui est arrivé aux précédents corbeaux du Rêve – et au Corinthien qu’il a recréé la tâche de retrouver Daniel et d’identifier les coupables), donne plus que jamais l’impression d’un homme qui règles les vieux comptes – mais pas au sens d’une vengeance en ce qui le concerne, loin de là : il s’agit, « simplement », de prendre ses dispositions… Il n’est pas seul dans ce cas – et l’on aura, au fil de l’arc, l’occasion de croiser bien d’autres personnages, en quête eux aussi, avec plus ou moins de bonheur (ainsi Rose Walker de La Maison de Poupées, qui va chercher l’inspiration en Angleterre, et y trouve le désir – littéralement d’ailleurs – et la frustration, ou encore le Délire, qui a perdu le chien Barnabas, que lui avait confié la Destruction dans Vies Brèves)… Mais il s’agit bien d’un de ces arcs où le Sandman est au cœur du propos – même quand il n’apparaît pas. Et, à terme, on s’en doute, le Rêve s’entretiendra à nouveau avec son indispensable sœur aînée la Mort – en un écho définitif du brillant épisode concluant Préludes & Nocturnes (et débutant à mon sens vraiment la série, d’une certaine manière), où un Rêve plus que jamais abattu après sa libération et la récupération de ses objets magiques, autant dire d’emblée dépressif au dernier degré, et se demandant que faire et à quoi bon, se faisait secouer les puces par la Mort l’entraînant dans sa tâche quotidienne – sourire aux lèvres, toujours, pour tous ces gens qu’elle rencontre pour la seconde et dernière fois…

 

Sur le plan du scénario, il ne fait aucun doute que Les Bienveillantes est un arc brillant – au moins à la mesure des meilleurs de ceux qui précédaient, par ailleurs d’une complexité et d’une ambition encore plus foudroyantes. Mais Sandman est une BD, et se pose donc aussi la question de l’illustration… Là encore, on voit bien des dessinateurs se succéder, mais l’immense majorité des planches tenant à la trame principale (les interventions des autres dessinateurs se justifient généralement par des apartés ou interludes) est le fait de Marc Hempel, qui emploie un style à mille lieux des canons des comics emblématiques de DC et Vertigo, y compris de ce qui avait été fait jusqu’alors pour Sandman. Ce qui peut sacrément déstabiliser – j’imagine que tout le monde n’y adhère pas… Mais, pour ma part, je trouve ça brillant (là où le dessin, dans cette fabuleuse série, n’a à mon sens que très rarement constitué un point fort – encore que je sois nettement moins sévère maintenant que je ne l’étais au premier contact) : ce style à part, anguleux, à la limite parfois du cubisme (avec une certaine dimension de caricature, peut-être), est globalement très minimaliste, et pourtant – le terme revient souvent dans les commentaires – étonnamment expressionniste ; il s’accompagne d’une mise en page qui m’a fait l’effet, globalement, d’être plus sobre que d’habitude, mais cela sied tout à fait au propos. On pourrait penser, à première vue, que ce graphisme « simple » (il ne l’est bien évidemment pas, je ne parle ici que d’apparence) trancherait sur la complexité du récit, mais il l’accompagne en fait au mieux – pour un résultat étonnant peut-être, unique sans doute, et finalement d’un à-propos constant.

 

Ce sixième et pénultième tome est comme de juste brillant, amenant la série à son apogée avec une inventivité et une finesse qui achèvent de faire de Sandman un monument de la bande dessinée – une œuvre résolument à part, inimitable et d’emblée parfaite. Suite et fin bientôt, avec le septième et ultime volume, comprenant l’arc La Veillée qui conclut la série, le récit illustré par Yoshitaka Amano Les Chasseurs de rêves (lu dans son adaptation en BD par P. Craig Russell dans le tome précédent), et enfin les Nuits d’Infinis.

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CR L'Appel de Cthulhu : Arkham Connection (14)

Publié le par Nébal

CR L'Appel de Cthulhu : Arkham Connection (14)

Quatorzième séance de la campagne de L’Appel de Cthulhu maîtrisée par Cervooo, dans la pègre irlandaise d’Arkham. Vous trouverez les premiers comptes rendus ici, et la séance précédente .

 

Tous les joueurs étaient présents : les PJ étaient donc Dwayne, Leah McNamara, Michael Bosworth (dont le joueur incarne également Clive dans une scène au début), le perceur de coffres Patrick, et ma « Classy » Tess, maître-chanteuse.

 

Sur l’astéroïde, Clive, qui est monté à bord du bateau d’ébène, jette un œil aux cages sous le pont. Il remarque des traces de tortures et de mutilations sur les « satyres » (mais rien les empêchant de travailler). Les « humains » de la cage à côté ont vu Clive, et se le signalent mutuellement. D’une voix unie mais avec des accents inconnus, ils lui demandent de l’aide – en anglais ? Clive leur demande d’où ils viennent. La femme dit venir d’Ulthar, un homme grand et costaud luit donne un autre nom inconnu, et le dernier homme vivant, un vieillard d’aspect « arabe », répond qu’il ne sait plus d’où il vient (on apprend plus tard leurs noms : la femme est Selvine, le grand Tomni, le vieillard Higar – qui, au bout d’un moment, dit avoir de vagues souvenirs d’une contrée appelée « Algérie »…). Quand Clive les interroge sur les « satyres » à côté, ils répondent qu’il s’agit de l’équipage du bateau ; ils ont été enfermés par les maîtres – ceux que, supposent-ils, Clive a massacrés ? Ils lui demandent alors d’où il vient, lui – il dit tout d’abord ne pas vraiment savoir, puis lâche le nom d’Arkham, qui ne semble pas leur évoquer grand-chose. Mais ils lui demandent à nouveau de les libérer avant de poursuivre la conversation… Clive s’assure que l’autre cage est bien fermée – les « satyres » l’ont vu, mais ils sont bâillonnés ; ils ne réagissent pas quand il dit aux prisonniers « humains » qu’il va ouvrir leur cage. Mais il y a un verrou ; Clive demande où est la clef, et ils répètent : « Sur ceux que vous avez abattus. » Clive leur dit qu’il reviendra (le vieil homme le supplie de ne pas les abandonner ; Clive lui demande en partant s’ils ont un moyen de retour, et il répond : « Le navire. »), et va chercher la clef sur les cadavres des bêtes lunaires. Il finit par trouver une clef en forme d’étoile à cinq branches sur le cadavre répugnant d’une de ces créatures – et aucun doute, ils sont bien morts… Clive retourne sur le bateau, descend dans la cale, dit aux « humains » de reculer, et qu’il va d’abord libérer la dame – ça ne les enchante pas, et elle-même dit qu’elle ne sortira pas sans ses camarades… Clive accepte de laisser passer le vieux, qui doit s’appuyer sur le grand pour se relever, et essaye de refermer la cage derrière lui, mais Tomni l’en empêche, tandis que Selvine, à peine libérée, se précipite sur l’échelle pour atteindre le pont. Clive demande au grand s’il n’a pas confiance – et il lui répond que c’est visiblement réciproque… Clive explique sa situation, les atrocités vécues sur l’astéroïde, justifiant sa méfiance. Mais Tomni peut en dire autant… Il n’est toutefois pas agressif. Il demande à Clive si les bêtes lunaires sont bien toutes mortes ; Clive répond que c’est possible, mais qu’il ne sait pas combien elles étaient… Le grand sort alors de la cage, et suit la femme sur le pont, tandis que le vieux reste en arrière ; les « satyres » s’agitent. Clive demande à Higar si les bêtes lunaires leur ont fait du mal. Le vieux répond qu’effectivement, de toute évidence, il n’est pas « d’ici »… « Ce sont des hommes du Plateau de Leng, et il ne faut pas essayer de négocier avec eux ! » Tous remontent sur le pont. Le grand a trouvé une longue-vue, qu’il emploie pour surveiller les cadavres des bêtes lunaires. Clive leur dit qu’ils ont besoin les uns des autres, et qu’ils peuvent s’apporter une aide réciproque. Les détenus libérés ont cependant entendu le nom de « 6X » ; Clive l’a-t-il vu ? Il dit que non. Ils sont inquiets : « Il pourrait repasser… » Mais quand vient la question du départ, ils confessent ne pas savoir manœuvrer le bateau : seuls les hommes de Leng et leurs « esclaves » le savent ; il faut voir avec ces derniers…

 

De retour sur Terre, à la ferme de Danny O’Bannion – où se déroulera tout le reste de la séance, pour l’essentiel une longue scène de combat. Leah, en voyant le corps de Johnny « La Brique » surmonté de la tête de Moira, prend conscience de ce qui est arrivé aux gens qu’elle remplace, ce qui n’est pas pour la rassurer… Le garde Eric se réfugie dans un fourré, tandis que son collègue Matthias s’agenouille derrière le muret de pierre entourant la propriété (ils sont tous deux armés d’une mitraillette Thompson ; ce n’était pas le cas de Cagney, abattu par « La Brique », qui n’avait qu’un .45 amélioré). « La Brique » continue d’avancer – la tête de Moira a sauté, mais ça ne l’affecte en rien, et il sait de toute évidence où il va… Harry, à l’étage, gueule qu’il ligote Stanley et qu’il descend – on entend Stanley couiner…

 

Je dégaine mon .45, mais « La Brique » est encore trop loin pour que je puisse lui tirer dessus avec quelque efficacité, et je préfère me replier en direction de la maison, en m’abritant derrière les arbres. Michael n’a pas d’arme à feu… Il cherche autour de lui quelque chose d’utile – mais rien, si ce n’est que les voitures en feu l’obnubilent (d’autant qu’il fait froid). Il décide de rentrer dans le garage, juste à côté de lui – s’y trouvent un tracteur, une camionnette et une voiture de base, assez neuve ; il n’a pas les clefs, mais tente de démarrer la voiture en bricolant – sans succès. Dwayne, plus loin sur la route menant à la ferme, est inconscient, et du sang s’écoule de son front – il a heurté le pare-brise, maintenant étoilé… Patrick court vers le logement des gardes, supposant qu’il y trouvera une mitraillette – mais c’est de l’autre côté de la ferme, et il passe à côté des épaves de voitures. Leah fait comme moi, mais Harry descend au rez-de-chaussée, et nous dit qu’il faut nous battre, en me rejoignant sous le couvert d’un arbre ; Leah rentre cependant dans la maison, et se poste derrière une fenêtre lui permettant d’observer la scène.

 

Les fermiers, qui étaient partis dans les champs à l’ouest, reviennent vers la demeure, qui les sépare de « La Brique » ; celui-ci enjambe le muret de vieille pierre. Eric et Matthias font feu, de longues rafales. Ils se concentrent sur le torse de « La Brique », et en déchiquètent les hanches, ses tripes tombent au sol en tas ; mais l’arme de Matthias s’enraye… La démarche de « La Brique » est un peu gênée, mais il continue d’avancer malgré tout – heureusement, sa Thompson s’enraye aussi ! Il laisse tomber le chargeur au sol, et avance vers Matthias plutôt que de tenter de nous rejoindre devant la maison (ce qu’il semblait vouloir faire à la base) – il traîne sa hache sur les graviers… On entend les fermiers, au loin, gueuler en irlandais, parlant de « diable » ou de « démon » ; et l’un d’entre eux s’enfuit…

 

La situation ayant changé, je retourne à l’avant, derrière un autre arbre, afin de tirer dans le dos de « La Brique » – mais mon arme, mal entretenue, éclate dans mes mains ! Je saigne… Michael, dans le garage, essaye cette fois de faire démarrer le tracteur, mais rate là encore (il voit que le véhicule a déjà été lourdement retouché). Dwayne, sur la route, reprend vaguement conscience, mais il souffre d’une légère amnésie – il ne sait plus ce qu’il fait là, il n’a que le vague souvenir que ça devait impliquer Patrick… Il entend toutefois les détonations au loin ; il redémarre sa voiture, et prend la direction de la ferme (essayant vainement de « nettoyer » son pare-brise, qui ne lui facilite pas la conduite). Patrick, conscient de ce qui s’est passé, abandonne l’idée de rejoindre le logement des gardes ; il se retourne, se rapproche de « La Brique » et lui tire dessus avec son arme de poing – mais il l’écorche à peine au niveau de l’épaule… Leah entend des marmonnements à l’étage – dont Fran descend, hagarde, affolée, un .38 en main ; celle-ci commence par lui demander ce qui se passe, mais elle la rejoint de suite à fenêtre, et elle voit elle-même ce qu’il en est – elle couine un cri étranglé d’horreur en voyant « La Brique » décapité qui avance sur Matthias… Leah lui demande qui est en haut (elle ne connaît pas Stanley ; elle sait seulement que nous détenons un type à l’étage, et que c’est moi qui m’en occupe), mais Fran n’est pas en état de répondre… Leah lui dit qu’il faut qu’elles sortent, « faire le ménage »... « La Brique » est en effet trop loin pour qu’elle fasse feu depuis la fenêtre, et elle se résigne donc à sortir, au niveau de Harry, mais derrière un autre arbre.

 

Matthias, dont l’arme ne fonctionne pas, est d’autant plus terrorisé – il fuit dans la direction opposée à « La Brique », mais a cependant le réflexe d’éjecter son chargeur. Harry est gêné pour faire feu, Patrick et moi sommes dans sa ligne de mire, et il avance pour rejoindre un autre arbre. Eric tire une rafale – les balles atteignent encore « La Brique » au niveau des hanches (Patrick et moi, qui sommes les plus proches, entendons des tintements métalliques dans le corps de « La Brique » haché par les balles) ; mais il trébuche, et son faux mouvement l’amène à se tirer une balle dans la jambe gauche… Quelques-uns des fermiers franchissent le muret – dont Jamie, qui se dirige aussitôt vers la maison, le simplet Jerry le suivant instinctivement ; deux autres se dirigent vers le logement des gardes ; mais les deux derniers s’enfuient en hurlant… Matthias, qui cherchait à échapper à « La Brique », s’emmêle les pieds en se retournant pour voir où se trouvait son agresseur… qui en profite pour le trancher en deux d’un coup de hache. « La Brique » la pose ensuite, ouvre ses vêtements, pioche dans la fermeture éclair de son torse et en retire un chargeur camembert.

 

Je me concentre sur ma main, voulant limiter les dégâts – et je m’en sors bien (ma main est douloureuse, mais le saignement n’est pas abondant, j’ai pu retirer les éclats et la bander avec un mouchoir, et seul mon petit doigt semble vraiment affecté – mais il se contente de réagir plus lentement que les autres, c’est tout). Michael parvient à concocter un cocktail molotov avec les outils dont il disposait dans le garage, et il essaye à nouveau de démarrer le tracteur ; cette fois, il y parvient – les hurlements dehors lui procurent une montée d’adrénaline… Il fait sauter le tableau de bord, et démarre avec les câbles. Dwayne se rapproche de la ferme en voiture, mais s’arrête derrière un muret – il voit Matthias succomber au moment où il sort de sa voiture, en s’emparant de son fusil. Patrick tire sur « La Brique » : une balle se loge dans les côtes, sans grand effet ; la deuxième touche au ventre – ça ne lui fait semble-t-il pas grand-chose non plus, mais les trous laissent apercevoir comme une lumière intérieure… Leah me rejoint et tire elle aussi – sa balle se loge dans le coude droit de « La Brique », puis ricoche ; on ne voit pas d’os, mais quelque chose qui luit, comme une articulation métallique à la place ; ça ne l’affecte pas davantage…

 

Jamie et Jerry pénètrent dans la maison – la partie réservée aux ouvriers agricoles ; un autre fermier sort du logement des gardes avec une Thompson en main. Eric, blessé par son faux-mouvement, est plus que jamais terrifié par « La Brique », qui vient de massacrer sous ses yeux son collègue Matthias… Il s’empare d’une grenade qu’il avait sur lui, et la lance avec précision – la majeure partie de la chair et des vêtements de « La Brique » est soufflée, reste pour l’essentiel une armature métallique, comme une parodie de squelette ; et les chargeurs dans le corps de « La Brique » ont explosé. Nous ne parvenons pas à identifier ce métal – Patrick et moi, suite à notre expérience dans le souterrain « infernal », supposons qu’il n’est peut-être même pas terrestre… Mais « La Brique », même dans cet état, tient toujours ! Et il riposte, tirant sur Eric déjà amoché, et l’achève…

 

Je crie aux autres qu’il faut atteindre le métal, et que tirer ne sert à rien – j’hésite à retrouver Michael au garage (je le vois en sortir sur le tracteur), mais préfère retourner à la maison, y trouver de quoi faire moi aussi des cocktails molotov ; je croise Fran, toujours terrorisée et incapable d’agir. Michael roule dans la direction de « La Brique », prêt à lui jeter son explosif – mais il n’est pas encore à portée. Dwayne, caché derrière le muret, a sorti son fusil, et, bien qu’à distance (mais son arme est appropriée et c’est un tireur précis), il tire sur « La Brique » – il le touche à la cuisse, la balle ressort de l’autre côté, et ça n’altère pas davantage son déplacement… Harry, avec un temps de retard, touche lui aussi « La Brique » à la cuisse – on entend cette fois des bruits d’articulations métalliques qui se bloquent : « La Brique » a été atteint à son ersatz de rotule, il se fige et manque chavirer – il tend sa jambe pour qu’elle reste droite, ce qui le ralentit, mais ne l’empêche toujours pas de se déplacer. Patrick se positionne derrière le tracteur de Michael, fait feu et rate.

 

Le fermier à la Thompson se rapproche et tire à son tour – il lâche une rafale… qui atteint même la voiture de Dwayne derrière « La Brique » ! Ses vitres explosent, mais Dwayne n’est pas touché. « La Brique », pour sa part, a été touché au bras gauche ; là encore, il ne reste plus grand-chose d’autre qu’une tige métallique – mais son avant-bras, emporté par le poids de la hache, tombe au sol ! Harry fait feu lui aussi, visant plus précisément le genou restant, mais sans succès. Jamie et Jerry traversent la maison, nous rejoignant Fran et moi. « La Brique » voit le tracteur qui roule dans sa direction, et lui tire dessus. Michael est touché à l’épaule gauche, mais s’en sort plutôt bien. Le tracteur aussi est touché, une balle qui fait fumer le moteur sans plus de conséquences pour le moment, et une autre au pneu avant gauche. Mais l’arme de « La Brique » s’enraye une fois de plus, il la laisse tomber et ramasse sa hache.

 

Jamie et Jerry me retrouvent. Je leur dis qu’il faut faire des cocktails molotov, que c’est le seul moyen de se débarrasser de « La Brique », il faut atteindre le métal ! Jerry, simplet, ne comprend pas, répétant sans cesse « molotov ? », les yeux dans le vague… Jamie pensait d’abord aller vers Fran, mais écoute mes instructions, et fille dans la cuisine du côté fermier pour se mettre au travail ; je le suis en repoussant Jerry perplexe qui m’obstruait le passage (ça choque un peu le simplet…) ; Jamie et moi concoctons un explosif chacun, et ressortons – au passage, je dis à Jerry de s’occuper de Fran, il ne comprend peut-être pas tout à fait mais se dirige quand même vers elle. Michael, furieux, arrive à portée et jette son cocktail molotov sur « La Brique », mais ça ne fait pas beaucoup de dégât – il atteint tout juste la colonne vertébrale, et le peu qui reste de chair et de vêtements prend feu. Michael gueule alors à Patrick de ne pas rester derrière lui, au cas où – il compte lancer le tracteur sur « La Brique » et sauter du véhicule en chemin… Dwayne vise le squelette métallique à la rotule et touche – la chair restante en gicle, l’articulation est maintenant totalement dénudée ; il se planque à nouveau derrière le muret. Patrick vise « La Brique » à l’épaule droite – celle du bras tenant la hache… Mais ses viscères sont plus que jamais tourmentées, son poignet est moins ferme : sa première balle se loge dans le réservoir du tracteur – qui risque maintenant de prendre feu d’un instant à l’autre, voire d’exploser –, quand la deuxième touche « La Brique » à l’épaule, mais sans véritable effet. Leah le touche aussi, mais pour pas grand-chose là encore…

 

Le fermier fait toujours feu de sa Thompson – il grêle de balles la jambe gauche de « La Brique », qui se verrouille elle aussi ; il ne peut plus avancer que difficilement, mais continue quand même… Il approche d’Harry, en contournant le tracteur sur le point de s’enflammer. Il parvient à sortir une petite boîte de son torse, avec sa main droite – il l’ouvre et la place au sol, puis reprend sa hache en main, et poursuit…

 

Je longe les voitures en feu (mais il n’y a plus beaucoup de flammes, d’autant que la neige recommence à tomber), et jette mon cocktail molotov sur la boîte posée au sol – j’entends (et Patrick aussi) la voix d’Hippolyte Templesmith qui en émane : « Ceci n’est que le premier d’une longue série. Tant que vous ne me rendrez pas mes parchemins… » J’ai bien jeté mon explosif, qui atteint la boîte au sol ; la voix devient moins distincte, puis s’interrompt tout à fait. Jamie, qui m’avait suivi, a lui aussi jeté son cocktail molotov, mais sur « La Brique » – toute chair qui pouvait rester est anéantie. Michael saute du tracteur menaçant de s’enflammer, et se met à couvert derrière le muret de la ferme. Le tracteur continue sa route et prend feu. Michael crie à Dwayne de tirer sur le tracteur, pour le faire exploser – Dwayne obtempère, atteint le véhicule, mais ça n’a pas d’autre effet, « La Brique » était trop loin pour être affecté par le souffle… Patrick a vu lui aussi la petite boîte, avant que je la fasse sauter – il a pu apercevoir, à l’intérieur, comme de la chair, et ce qu’il a identifié comme des cordes vocales ; mais il voit que ce qui reste de « La Brique » semble avancer vers moi… Il profite de ce que sa cible ne fait pas attention pour se jeter sur lui et essayer de s’emparer de sa hache ; il s’y accroche, parvient à contraindre « La Brique » à tendre son bras droit, mais il ne lâche pas prise pour autant – ce qui témoigne de sa force surhumaine, même si celle de « La Brique » vivant était déjà conséquente… Patrick hurle : « Aidez-moi ! Tous dessus ! » Leah se dirige vers Michael pour lui porter assistance, mais rate ses premiers soins.

 

« La Brique » essaye de se dégager violemment de l’emprise de Patrick. Sa puissance est redoublée… Il brandit la hache en repoussant Patrick pour le faire tomber – et, effectivement, ce dernier s’affale (il remarque cependant qu’en haut du torse de « La Brique », il y a comme un caisson métallique, entre les épaules, sous la nuque) ; « La Brique » avait entamé un mouvement pour décapiter Patrick, mais s’en est abstenu au dernier moment, et s’est contenté de le repousser ; il le délaisse visiblement, et continue vers moi… Le fermier recharge. Harry ne peut pas tirer, Patrick étant dans le champ ; il se rapproche et tente de donner un coup de crosse à « La Brique » – mais les flammes consumant le peu de chair et de vêtements de sa cible le gênent, interrompant son déplacement…

 

Je contourne « La Brique » et cours vers Michael et Leah en leur gueulant de trouver la tête de Moira (que je sais être de leur côté) : c’est peut-être toujours elle qui contrôle « La Brique » ! Je ne peux cependant pas les rejoindre maintenant, je n’en ai pas le temps… Jamie n’ose pas me suivre, il est bien trop effrayé par « La Brique » – il se replie dans la maison, avec Fran. Michael pense que « j’ai perdu la tête », il ne comprend pas où je veux en venir, mais il cherche malgré tout la tête de Moira – il ne la trouve pas, tombant à la place sur le cadavre d’Eric… Dwayne retourne à sa voiture (il jette son fusil sur la banquette arrière) et la remet sur la route. Patrick tente de donner un violent coup de pied dans le caisson métallique qu’il avait repéré dans le corps de « La Brique » – mais les flammes le gênent, et sa chaussure prend feu… Leah cherche elle aussi la tête de Moira, mais se prend les pieds dans la Thompson d’Eric et s’effondre sur son cadavre…

 

« La Brique » semble ignorer totalement Patrick. Il traverse les flammes le séparant d’Harry et l’attaque, lui plantant la hache dans la hanche – Harry essaye de se dégager, et son sang coule à flots ; il se réfugie derrière un arbre, près du fermier, se retenant difficilement de s’effondrer. Le fermier attend quant à lui une ouverture.

 

Je trouve enfin la tête de Moira, maculée de sang et de cervelle – je voulais voir s’il n’y avait pas de boîtier aménagé pouvant contrôler « La Brique », mais ce n’est pas le cas ; la seule trace d’intervention, c’est la couture grossière qui la reliait au corps de Johnny – pur sadisme gratuit de la part de Hippolyte Templesmith ! Écœurée, je balance la tête en gueulant : « Merde ! », puis me retourne vers « La Brique ». Michael tente d’arrêter le saignement de son bras, sans succès. Dwayne roule dans la direction de « La Brique », et klaxonne pour que Patrick s’écarte de sa route. Patrick voit la voiture et comprend l’intention de Dwayne, il se jette sur le côté. Leah désigne la Thompson d’Eric à Michael, puis se dirige vers « La Brique » après avoir descellé une pierre du mur, mais ne va pas bien loin.

 

« La Brique » jette sa hache sur le fermier – il l’atteint en plein ventre. Harry et le fermier tentent de se soigner, mais ratent, tandis que « La Brique » se dirige vers la maison – vers Fran ?

 

Je tente de venir en aide à Michael, sans succès là encore… Lui n’ose pas s’emparer de la Thompson – la situation est trop confuse, et il ne maîtrise pas l’engin ; il s’éloigne en longeant le muret de la ferme. Dwayne veut coincer « La Brique » entre sa voiture et une de celles en feu ; mais il voit la boîte sous les épaules de Johnny – il passe alors sur la banquette arrière et ramasse son fusil. Patrick se rapproche. Leah aussi, mais elle conserve une certaine distance avec les voitures en flammes.

 

« La Brique » repousse de son seul bras la voiture de Dwayne !

 

Je me rapproche de la scène, voulant voir de plus près ce qui se passe au juste. Michael retourne au garage en quête d'un autre véhicule. Dwayne, qui a attrapé son fusil, tire sur « La Brique » au niveau du caisson, à bout portant – sa deuxième balle le perce et ricoche à l’intérieur. « La Brique » est pris de convulsions, qu’il essaye de maîtriser, mais s’effondre par terre ; il essaye de se relever mais ses tremblements le gênent. Patrick entend les gargouillis du fermier et de Harry, et a vu la scène avec Dwayne. À ses yeux, « La Brique » est en train de crever, et il pense donc plutôt aider le fermier ou Harry – pour le fermier, c’est sans doute trop tard, mais peut-être, en stoppant l’hémorragie, peut-il encore sauver Harry ? Mais, dans l’affolement, ce dernier tremble beaucoup trop pour que Patrick puisse l’aider – et un faux mouvement fait même déraper la main de ce dernier dans la plaie à vif ! Il ne s’en tirera pas… Leah lance sa pierre en plein sur le caisson de « La Brique », mais elle rebondit après avoir fait une simple petite rayure…

 

« La Brique » ne parvient pas à se relever – seul son bras doit s’agite encore, cherchant à saisir furieusement tout ce qui passe à sa portée.

 

Dwayne vide son chargeur à bout portant dans le caisson – il entend des bruits organiques et comme du bois fracassé : « La Brique » arrête définitivement de bouger. On n’entend plus que les râles d’agonie de Harry et du fermier, condamnés…

 

Michael veut prélever le caisson, mais il est encore trop chaud ; Dwayne, pour sa part, conserverait bien la carcasse entière – mais, d’abord, il faut appeler le patron : il se dirige vers la maison.

 

Jamie en sort, paniqué : il me dit que Fran a essayé de se suicider, mais que lui et Jerry l’en ont empêchée… Je lâche à nouveau un : « Merde ! », et retourne moi aussi dans le bâtiment.

 

Michael et Leah se rendent au cabanon à outils, où ils trouvent des pinces leur permettant de prélever le caisson. Il a des panneaux vissés à l’avant et à l’arrière. Michael l’ouvre ; à l’intérieur, il y a deux petites boîtes – dont une, fracassée par les balles de Dwayne, contenait un bout de cerveau ; l’autre n’est cependant qu’un peu roussie, et toujours fermée – à l’intérieur, Michael découvre un œil recouvert de cataracte, vision qui affecte un peu Leah… d’autant que l’œil bouge toujours, les regardant l’un et l’autre par petits mouvements secs ! Il y a aussi comme un réseau de « veines », ou de petits tuyaux, reliant les deux boîtes.

 

Dwayne téléphone à O’Bannion, et obtient Big Eddie ; il dit qu’il y a eu un souci à la ferme, et que le patron sera intéressé par celui qui a commis le massacre – « une bestiole de Templesmith »… qui n’était autre que le cadavre de « La Brique » ! Big Eddie lui demande s’il a bu, et Dwayne lui dit de venir voir par lui-même. Big Eddie nous ordonne alors de ne pas bouger, ajoutant qu’ils arrivent.

 

Jamie ne cesse de me demander si « on l’a eu » ; j’acquiesce une première fois, mais il continue, ne tenant pas compte de mes réponses, et je décide enfin de l’ignorer. Il me dit cependant que Fran est au premier étage, avec Jerry – je comprends que Fran l’a jeté violemment, ce qui le met mal à l’aise… Je monte à l’étage – j’entends Fran engueuler le pauvre Jerry, qui tient quelque chose contre son torse : une arme. Il me dit : « A voulu s’tuer… » Je regarde Fran, qui arrête de houspiller Jerry. Elle ne dit plus un mot. Je lui dis qu’il faut qu’on discute ; elle regarde Jerry d’un œil noir, et recommence à l’agresser verbalement, lui disant violemment de dégager – et il s’en va en chouinant. Je dis à Fran que Jerry ne méritait probablement pas ça, et qu’elle le sait… Elle est très troublée. Je lui dis de me parler – et qu’on est là pour la protéger, et qu’elle peut nous aider elle aussi, que nous sommes ensemble, pour faire face. Elle me dit enfin qu’elle se voyait déjà retourner dans l’enfer d’Hippolyte Templesmith, et qu’elle ne pouvait l’accepter… Mais je lui réponds que, justement, ce n’est pas ce qui s’est passé. Au bout d’un moment, elle me dit qu’il y a autre chose : elle nous a entendu parler de la « taupe », et évoque le garage d’Otto – à l’en croire, personne ne pouvait connaître cette adresse, à part Patrick et moi… Je lui dis que je n’ai bien évidemment pas balancé, et ne peux croire que Patrick ait pu le faire – mais je m’étais déjà posé la question de l’état de ce dernier, suite à l’affrontement avec les deux sbires de Templesmith près de la ferme abandonnée des Tulliver ; ce qui l’a affecté dans les téléportations l’a peut-être transformé, au-delà du seul dérèglement de ses viscères… au point d’en faire un informateur inconscient ? Comme une caméra vivante…

 

Fran descend, elle veut voir le cadavre du monstre ; je l’accompagne – j’ignore Stanley qui se manifeste dans son coin. Fran donne de grands coups de pieds dans la carcasse de « La Brique »…

 

Dwayne et Leah rassemblent les corps. Patrick cherche une Thompson, mais aussi la tête de Moira. Michael étudie l’œil dans la boîte, mais n’y décèle rien, il manque de la compétence pour ce faire (l’œil bouge encore, mais de plus en plus lentement). Puis Patrick chancelle, et hurle : « Merde ! Non ! » Il a encore eu une vision de Templesmith – il faut s’en occuper, il a tué nos amis, et va continuer ! Deux des fermiers fuyards reviennent, hagards et inquiets, un peu honteux aussi, et assistent Dwayne et Leah. Patrick a trouvé ce qu’il cherchait : il a la Thompson dans une main, et la tête de Moira dans l’autre ; il est visiblement très perturbé… Il ne cesse de répéter qu’il faut la venger ! Michael essaye de se bander le bras – il y parvient enfin, stoppant l’hémorragie, mais la balle est toujours logée à l’intérieur. Il demande à Patrick s’il ne voudrait pas lui confier la tête de Moira – mais il refuse sèchement ; il la gardera avec lui jusqu’à ce que le patron arrive…

 

Je me décide à agir avant l’arrivée de Danny O’Bannion, et demande aux autres qu’on se réunisse tous dans la cuisine (avec Fran également, mais personne d’autre). Je leur explique à tous mes doutes : nous cherchions une « taupe » agissant en pleine conscience, mais peut-être faisions-nous fausse route ? Une chose que m’a racontée Fran m’a amenée à formuler une hypothèse différente – je reste évasive, mais Fran intervient d’elle-même : elle parle du garage d’Otto, et de sa suspicion portant sur Patrick et moi. Je prends mes précautions, disant que nous ne pouvons être sûrs de rien dans cette affaire dont nous ne maîtrissons pas les tenants et aboutissants… Mais c’est possible : je parle nommément de Patrick, du comportement incompréhensible de l’homme à la grenade près de la ferme abandonnée des Tulliver, qui était à deux doigts de le tuer, mais s’en est abstenu au dernier moment, se sacrifiant à la place ; je ne suis pas certaine de ce que j’ai vu ce soir, mais nous sommes tous amenés à questionner de la même manière le comportement de « La Brique », qui aurait pu massacrer Patrick, mais s’en est pourtant détourné… Ce n’est qu’une hypothèse, j’insiste – mais il serait suicidaire de ne pas en tenir compte. Patrick est là, mais s’est retiré dans un coin de la pièce, les yeux dans le vague, et toujours la tête de Moira dans une main et la Thompson dans l’autre ; il n’a semble-t-il guère fait attention à ce que j’ai dit… Que faire ? On avance qu’il faut voir à nouveau le docteur East – mais si la « taupe » qu’il nous demandait de débusquer est justement, même à son corps défendant, la personne même qu’il doit opérer, comment va-t-il réagir ? Peut-être faut-il quand même le contacter, en lui exposant la situation… Michael, à vrai dire, se demande si Patrick « survivra psychiquement » d’ici à son opération – et, à le voir, perdu dans la contemplation de la tête mutilée de Moira, on peut effectivement en douter… Mais je fais remarquer en définitive que, même si mes hypothèses concernant Patrick sont fondées sur les comportements étranges des sbires de Templesmith à son égard, Fran et moi aussi pouvons avoir été affectées de la même manière, sans le savoir nous non plus… Fran, vexée, me dit que je ne peux pas douter de sa motivation, mais je lui réponds que ce n’est pas la question : elle n’en serait pas forcément consciente elle non plus (et Templesmith aurait pu apprendre à travers elle l’adresse du garage d’Otto, qui justifie ses accusations), pas plus que Patrick… Mais je garde pour moi, en outre, des doutes quant à la vérité de ce que Fran nous a raconté quand nous l’avons trouvée dans le souterrain « infernal » (j’avais bien dû admettre, un peu plus tôt, qu’il nous était impossible d’être sûrs de quoi que ce soit à son égard – même si cette idée me déplaisait) ; je suspecte avant tout Patrick, malgré lui, mais ne peux rien exclure…

 

À suivre…

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Imperium : suppléments pour la quatrième édition (deuxième fournée)

Publié le par Nébal

Depuis que je me suis lancé dans ma chronique d’Imperium (éléments préparatoires ici, première séance ), de nouveaux petits suppléments ont été publiés, qu’ils soient totalement inédits, ou (cas le plus fréquent) des éditions « révisées » de suppléments plus anciens (notamment pour la troisième édition, et que j’avais alors évoqué ici). Plutôt que d’éditer mon précédent article sur les suppléments de la quatrième édition, je préfère consacrer à ces six petits nouveaux un compte rendu à part entière.

Imperium : suppléments pour la quatrième édition (deuxième fournée)

Imperium : Archétypes, 2016, 11 p.

 

Simple mise en bouche – ce très court supplément avait échappé à mon radar… On y trouve les caractéristiques de vingt personnages types, ce qui peut toujours dépanner. Rien de plus à en dire…

Imperium : suppléments pour la quatrième édition (deuxième fournée)

Imperium : Manuel de xéno-zoologie à l’usage des planétologues impériaux, édition révisée, 2016, 24 p.

 

La nouvelle édition du Manuel de xéno-zoologie, à l’instar de la précédente (mais elle est deux fois plus ample), ne doit pas être envisagée comme un « bestiaire », qui serait de peu d’utilité et probablement un peu absurde dans le cadre de l’univers d’Imperium – on y trouve cependant plusieurs exemples, qui faisaient défaut dans la précédente édition, et qui peuvent fournir des données de base pour des créatures génériques (petit animal de compagnie, monture, prédateur solitaire…), même si on peut aussi les voir avant tout comme des éclaircissements concrets du système de création de « zoomorphes » (on ne dit plus « xénomorphes », à raison) qui est au cœur du supplément – la longue description des zarans impériaux, notamment, montre bien tout ce qu’il est possible d’en tirer, afin de créer des espèces originales et même uniques, pensées de bout en bout.

 

Or ce système a été largement repensé, et sans doute pour le mieux : il est désormais plus « global », ne s’embarrassant pas des « catégories générales » antérieures, par exemple, tandis que les rangs de taille ont été simplifiés ; les traits spécifiques des animaux sont largement repris, mais j’ai l’impression que les compétences sont plus détaillées, et que les facultés spéciales et points faibles sont de même plus « systématisés » ; l’abandon de la « feuille de xénomorphe » n’est du coup pas vraiment problématique.

 

On trouve ensuite les éléments concernant le rapport entre l’homme et les animaux, qui ont globalement moins évolué que ce qui précède : on y trouve les règles pour le dressage, les « tours » (automatiques ou sur commande) ou encore les montures, ensuite les Éducations, Vocations et Dignités spécifiques (tournant autour de la chasse, du dressage, ou de l’étude scientifique des animaux), dans l’ensemble reprises de la précédente édition (mais plus adaptées dans le détail ?), ainsi qu’un peu d’équipement (des objets traités auparavant dans le Manuel, mais aussi d’autres – sans doute d’application plus large, d’ailleurs).

 

Un supplément très particulier, qui peut présenter un certain intérêt dans l’univers d’Imperium, mais sans certitude à cet égard – tout dépend de l’approche du MJ : la focalisation de ma chronique sur la haute politique (sans doute le domaine le plus emblématique d’Imperium) et l’investigation ne m’a guère incité à me pencher sur la question du règne animal, en dehors de quelques allusions çà et là se passant très bien de règles ; mais faut voir…

Imperium : suppléments pour la quatrième édition (deuxième fournée)

Imperium : Les Voies de la Prescience, 2016, 19 p.

 

Des cinq petits suppléments publiés depuis que je me suis lancé dans ma chronique (sans compter Archétypes, à part), celui-ci, qui est le plus court, est le seul à être totalement inédit.

 

Il se penche donc sur la question de la Prescience, essentielle dans les romans de Frank Herbert, mais qui soulève par nature des problèmes de taille dans une partie de jeu de rôle… J’avoue avoir suivi jusqu’à présent la voie de la lâcheté, disant à mes joueurs, au moment de la création des personnages, que je préférais qu’il n’y ait pas de Prescient parmi les PJ… Cependant, si l’on prend bien en compte les difficultés inhérentes à cette thématique (et notamment ce qui concerne le destin ou la prédestination), il est sans doute possible, avec un brin de travail, d’user au mieux de cet outil, dès lors à même de déboucher sur des scènes très intéressantes.

 

Ce petit guide donne donc quelques conseils à cet effet, en envisageant les Possibles, au regard du scénario, de la chronique, ou encore au-delà – dans un univers étendu qui pourrait même, pourquoi pas, devenir uchronique au regard de la saga officielle de Frank Herbert ?

 

Les visions que le Mélange peut susciter (ou, plus exactement, favoriser : le don de Prescience est latent chez l’homme) sont ainsi traitées par le menu, avec tout leur arrière-plan philosophique et les manières de les insérer dans le jeu (outre des prévisions « augurales » en début de partie).

 

Notons cependant que la Prescience est fortement liée au Karama (et à une dépense de ce dernier), ce qui, à vue de nez, devrait éviter que ce thème ne devienne trop envahissant, et que le personnage prescient fasse trop d’ombre aux autres…

 

La Prescience peut aussi être envisagée dans un rapport à la science ; j’ai été intéressé surtout par l’évocation des « non-chambres » ixiennes, qui peuvent devenir une protection de dernier recours, même s’il vaut sans doute mieux en faire usage d’une façon autrement réfléchie, c’est une idée qui a du potentiel.

 

La méthode divinatoire du Tarot de Gollam est ensuite présentée, mais j’avoue qu’elle me laisse un brin sceptique – appuyant trop sur la dimension mystique et ésotérique, que je préfère pour ma part doser plus légèrement… Même si préparer un tirage, avec une interprétation en tête, et laisser ensuite le PJ prescient tordre le résultat dans tous les sens pour y comprendre quelque chose peut sans doute être amusant ! Du coup, et d’autant plus qu’une joueuse est semble-t-il intéressée par cet outil, je vais en fait peut-être tenter d'en faire usage dans ma chronique

 

Le supplément se conclut sur un article un peu à part (il aurait sans doute davantage trouvé sa place dans le Guide d’Arrakis révisé), plus théorique que ludique, posant la difficile question de l’origine du Mélange, ou plutôt de la date de sa découverte (ce qui joue un rôle énorme dans la détermination de ses rapports avec, notamment, le trône impérial, la Guilde spatiale, et éventuellement le Bene Gesserit) ; instinctivement, j’avais tendance à supposer (logiquement ?) que la découverte du Mélange datait au moins du début du calendrier de la Guilde (donc plus de 10 000 ans avant les romans), et même probablement au-delà… C’est en gros l’idée retenue ici – mais Frank Herbert, au moins dans un premier temps, a pu envisager une découverte bien plus récente (pas plus de cent ans avant l’arrivée des Atréides sur Arrakis !), qui me paraît totalement incompréhensible dans ce cadre (et il a donc abandonné cette idée, même si Olivier Legrand a relevé une incohérence oubliée à ce sujet dans Dune), et donc inutilisable en jeu – d’autant que la période de référence d’Imperium, 200 ans avant les romans, suppose l’usage du Mélange…

 

Globalement, un supplément très « spécifique » en apparence, mais qui peut pourtant procurer des idées intéressantes au-delà, et donner finalement envie de susciter des remous dans la trame du Temps…

Imperium : suppléments pour la quatrième édition (deuxième fournée)

Imperium : Guide d’Arrakis, édition révisée, 2016, 49 p.

 

Édition révisée d’un supplément de la 3e édition d’Imperium, ce nouveau Guide d’Arrakis m’a fait un effet totalement opposé par rapport à la révision, contemporaine, du Manuel du Bene Tleilax – voir plus loin. Il me semble désormais bien mieux conçu, plus utile du coup, et par ailleurs plus riche, dans le fond comme dans la mécanique.

 

Bien sûr, se pose toujours le problème de comment intégrer Arrakis à une chronique d’Imperium – malgré l’importance cruciale de l’Épice dans l’univers de Dune, ça n’a au fond rien d’évident… Cependant, cette nouvelle édition commence justement par aborder cette question, en envisageant plusieurs possibilités pour rattacher le jeu aux intrigues classiques du Jeu des maisons, ou le subvertir, d’une certaine manière, en développant des thématiques toutes différentes (dont, bien sûr, le « Jeu des Sietch », variante fremen du Jeu des Maisons, ou encore une chronique centrée sur les contrebandiers).

 

Autre nouveauté bienvenue : le Guide d’Arrakis se situe désormais dans le cadre de campagne classique d’Imperium, et non à l’époque des romans – qui débutent environ deux siècles plus tard ; or les conséquences sont très importantes, ici, puisque, outre le contexte politique bien différent, entre cette période de jeu et le début de la saga de Frank Herbert, l’écosystème d’Arrakis a été totalement chamboulé par les entreprises de terraformation de Pardot Kynes…

 

Ces deux nouveautés sont du coup loin d’être anecdotiques, et manquaient sans doute à la précédente édition.

 

On notera aussi que le (long) chapitre consacré aux Fremen est plus riche, et laisse davantage augurer de la possibilité de parties passionnantes dans ce cadre par définition à part ; cela passe par bien des choses, avec parfois des modifications de détail, mais aussi des apports plus conséquents – ici, je pense notamment aux caractéristiques des Sietch, qui sont spécifiquement adaptées par rapport aux traditionnelles caractéristiques associées aux Maisons Nobles.

 

Le background, globalement, est sans doute mieux présenté, avec plus de liant et plus d’éléments susceptibles d’être adoptés en jeu.

 

Mentionnons enfin, en appendice, les données optionnelles concernant la Maison Fenring, qui peut, le cas échéant, avoir en mains le contrôle du « quasi-fief » d’Arrakis dans la période de jeu (les Harkonnen n’intervenant que bien plus tard dans l’affaire).

 

Certes, une chronique impliquant Arrakis acquiert de ce seul fait des particularités la distinguant du Jeu des Maisons habituel, et sans doute bon nombre de MJ ne trouveront-ils dès lors que peu d’intérêt pratique à ce guide – préférant garder la source unique du Mélange dans un certain flou artistique ; il n’en est pas moins très bien fait, et susceptible d’orienter la chronique vers des développements inattendus, ne serait-ce d’ailleurs que par petites touches n’impliquant pas forcément le planet opera dunien au sens le plus strict.

Imperium : suppléments pour la quatrième édition (deuxième fournée)

Imperium : Manuel du Bene Tleilax, édition révisée, 2016, 29 p.

 

Pas l’impression qu’il y ait vraiment des différences notables avec la version de la troisième édition… Pas même, à vrai dire, dans la présentation (la section sur les Gholas est déplacée, je n’ai pas noté grand-chose d’autre…). Inutile donc d’en dire plus ici…

Imperium : suppléments pour la quatrième édition (deuxième fournée)

Imperium : Archives du Landsraad : Maison Orphéel, édition révisée, 2016, 18 p.

 

Celui-ci, j’étais passé à côté de sa précédente édition…

 

Adonc, une nouvelle Maison Noble, qui peut être celle des PJ ou jouer un rôle d’antagoniste, d’allié, etc. Si sa construction repose sur les bases d’Imperium en la matière, elle est d’un genre très particulier – tranchant notamment sur la Maison Moritani, précédent supplément tiré des Archives du Landsraad. La Maison Orphéel est en effet très jeune : elle n’a été élevée au rang de Maison Noble par l’Empereur que tout récemment. Ses centres d’intérêt sont également très spécifiques, et plutôt originaux : la Maison Orphéel prise par-dessus tout la culture, et plus précisément l’art, sous toutes ses formes – ce qui la rend sans doute plus sympathique que bien des Maisons assoiffées de pouvoir et de richesse…

 

D’où, en appendice, des règles optionnelles en la matière, d’application plus large toutefois, avec Éducation, Vocation et Dignité adéquates ; on y présente aussi une nouvelle Compétence, Création artistique (qui peut faire appel à un trait particulier de l’artiste, l’Inspiration, chiffrée), mais, même si l’on explique bien en quoi cette Compétence se distingue de la seule Expression artistique connue jusqu’alors, je la trouve néanmoins plutôt malvenue en termes de jeu – la redondance n’est pas totalement exclue, et, surtout, le personnage artiste devrait dès lors se partager entre deux Compétences, au risque de ne plus briller véritablement dans aucune…

 

Mais, pour revenir à la Maison à proprement parler, le supplément prend soin de décrire les personnages essentiels (en laissant de la place pour que les PJ occupent certaines fonctions importantes, le cas échéant) ; le siridar est affligé d’un secret qui peut fournir une base de chronique, et un autre personnage, « le bon ami », est de nature à susciter la suspicion des Maîtres et compagnie (mais, cette fois, le supplément n’impose rien, se contentant d’évoquer des pistes possibles – dont celle, bien sûr inacceptable, qui voudrait qu’il soit bien ce qu’il prétend être, allons bon…).

 

Si l’optique particulière de la Maison est intéressante (encore que je ne sois pas forcément très fan de leur ersatz tout personnel du « module étrange », mais les autres pratiques artistiques de pointe décrites sont plus enthousiasmantes), et les développements concernant ses personnalités de même, la description du fief planétaire Amerasu me paraît pour le coup un peu trop lapidaire – et on y décrit une seule ville, la Nouvelle-Athènes, dont certaines institutions auraient peut-être profité de développements supplémentaires ; le reste de la carte est largement à dessiner soi-même…

 

Un point de pur pinaillage enfin : les noms propres associés à la Maison, à la planète, etc., empruntent à bien des cultures très différentes, alors que son modèle est sans l’ombre d’un doute la Grèce classique ; bien sûr, dans un cadre aussi éloigné que l’est celui d’Imperium, on peut justifier bien des choses, mais ça me chatouille un peu quand même au niveau de la cohérence…

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Une bien étrange compagnie, de Thierry Cladart

Publié le par Nébal

Une bien étrange compagnie, de Thierry Cladart

CLADART (Thierry), Une bien étrange compagnie, Paris, L’Harmattan, coll. Écritures, 2016, 302 p.

 

Un premier roman, paru chez L’Harmattan : autant dire que, si on n’avait pas attiré mon attention dessus, je n’aurais probablement jamais été conscient ne serait-ce que de l’existence de la chose… Pour tout dire, la recommandation a été essentielle pour que je lise cet ouvrage, même dans ces conditions : au-delà de ma méfiance instinctive concernant L’Harmattan (qui n’a pas tardé, hélas, à être « justifiée »), la quatrième de couverture quelque peu maladroite n’avait pas grand-chose pour m’attirer – sans même parler de ce titre bien terne et guère à propos, à vrai dire anti-bandulatoire au possible… Mais on m’avait suggéré d’y jeter un œil ; alors pourquoi pas ?

 

Une bien étrange compagnie est pour l’essentiel un roman post-apocalyptique, qui reprend l’essentiel des codes du genre. On notera une bizarrerie, qui aurait pu singulariser le roman : s’y ajoute en effet une dimension uchronique, puisque le roman suppose une terrible épidémie (due au mystérieux virus Wang) à l’aube des années 1950 – et c’est aussi le cadre temporel de l’action à proprement parler, qui débute en 1951 pour s’achever en 1953. Sans doute y avait-il là matière à quelque chose d’intéressant – sans même s’arrêter à Fallout, référence instinctive en la matière, qui use bien de ce principe de base, mais en le mêlant d’un certain rétrofuturisme qui change encore la donne (rien de la sorte ici). Le problème est que, en fin de compte, le roman ne joue guère de cette dimension, peu ou prou insensible quant à l’ambiance, et aux implications, au-delà, finalement très limitées – à moins de considérer que les apparitions, vers la fin, de Staline et Beria en guest-stars suffisent à justifier le procédé ; j’en doute…

 

La dimension post-apocalyptique est autrement essentielle. Nous avons donc ce virus Wang qui a ravagé la planète – mais en laissant en vie quelques rares individus, pour des raisons inconnues ; mais sans doute y a-t-il toujours des « chanceux » (ou « malchanceux » ?) pour être immunisés à ce genre de vilaines grippes… Parmi eux, Jean – durablement marqué par le drame, et qui n’a pas manqué d’être directement affecté par les ravages de l’épidémie (sa femme Éléonore fait partie des innombrables victimes, notamment). Il se retrouve seul survivant dans le patelin normand de Saint-Benoît, où il s’est aménagé une routine (à base de recherches, notamment) qui lui permet de continuer à avancer dans un monde plus que jamais privé de sens…

 

Il y a ici quelque chose d’intéressant – pas forcément très singulier, mais plutôt bien vu : le roman, à plusieurs reprises, évoque ainsi des personnages qui se retrouvent à vivre seuls, en ermites, dans les ruines de villes désormais fantômes, qu’ils arpentent quotidiennement sans même véritablement entretenir l’espoir de rencontrer, un jour, quelque autre survivant. Au fil du roman, nous verrons d’autres cas similaires, à Bayeux sauf erreur, à Nantes enfin. Le roman, globalement, ne se montre guère habile pour ce qui est de l’ambiance (et sans doute, comme dit plus haut, n’a-t-il pas toujours tiré le meilleur parti de ce que ses présupposés pouvaient entrainer), mais, lors de ces scènes en tout cas, il parvient bien à susciter quelque chose.

 

Quoi qu’il en soit, Jean n’est pas destiné à rester éternellement seul. Un jour, un petit groupe d’individus ô combien louches déboule dans Saint-Benoît. À leur tête, un inquiétant et charismatique Moldave, Andrei ; les autres sont trois Croates, dont un certain Drago qui fait l’interface entre le patron et les larbins. À l’évidence, il ne s’agit pas là des inévitables pillards associés au genre : ce sont des professionnels, et Jean comprend bien vite qu’ils ont une mission à accomplir, aussi secrète soit-elle. Notre Français se fait tout petit, espérant passer inaperçu, mais c’est peine perdue : la petite troupe met la main sur lui. Elle n’est pas du genre à laisser des témoins potentiellement gênants derrière elle… mais, pour des raisons pas forcément très claires (le mensonge de Jean quant à sa situation y participant, mais sans convaincre), les mercenaires épargnent le « petit » Français, à la condition qu’il les accompagne sur la route. Jean n’a guère le choix, et rejoint contraint et forcé la bande – qui prend la direction de Nantes, où Andrei doit « faire quelque chose », avant de s’embarquer pour le Canada, loin de l’Europe ravagée par l’épidémie (à ceci près que nous n’avons bien sûr aucune certitude de ce que le continent américain ait été épargné, et c’est même très improbable…). Au fil de leurs pérégrinations, Jean et Andrei en viennent à nouer des liens inattendus…

 

J’ai entamé la lecture d’Une bien étrange compagnie avec un certain scepticisme, mais en voulant bien croire qu’il y avait là quelque chose qui méritait d’être lu, ainsi qu’on me l’avait affirmé. Et, je dois dire, le premier contact a été étrangement positif. Même si le roman ne joue donc guère des spécificités de son cadre uchronique, même s’il a tendance à se disperser, aussi, dans des chapitres d’exposition qui ne lui apportent pas forcément grand-chose (quelques flashbacks, notamment impliquant Éléonore, ou une houleuse séance de l’OMS), il témoigne dans ses premières pages d’une certaine ambition, passant notamment par une attention bienvenue au style. Celui-ci est sans doute bancal à l’occasion, ou globalement inégal, disons, mais ce soin dans le choix des mots est d’abord plutôt enthousiasmant.

 

Mais un problème, d’emblée, se fait sentir – qu’on pouvait supposer à la base, et il est vrai que je ne m’en étais pas privé. Dans ces premiers chapitres par ailleurs plutôt corrects, Une bien étrange compagnie souffre d’emblée d’un manque de travail éditorial – ce qui, hélas, n’a sans doute rien d’étonnant de la part de L’Harmattan, qui, de quelque manière que l’on tourne les choses, n’a sans doute rien d’un véritable éditeur, à moins de supposer que ce statut s’arrête à imprimer un texte sous une couverture… L’expression aurait dû être lissée, afin d’éviter les pains stylistiques et autres maladresses qui ne tardent guère à se montrer envahissants ; la construction aurait peut-être bénéficié elle aussi de quelques révisions occasionnelles ; et, a minima, on comprend bien vite que le roman n’a même pas été relu : les coquilles sont innombrables, et, hélas, il en va de même d’autres fautes plus ennuyeuses encore – avec notamment une concordance des temps pour le moins aléatoire, ce qui devient vite très pénible, et plombera le roman jusqu’à la dernière page, et de plus en plus… De même pour ce qui est de la ponctuation, ce genre de choses (les dialogues, presque systématiquement, se paument dans les tirets, et ça devient bien vite très agaçant, à la limite de l’illisible…).

 

Pourtant, ces premiers chapitres s’en tirent bien mieux que ceux qui suivent… En fait, le roman, non relu par « l’éditeur » à l’évidence, se scinde bien vite en deux périodes : les premiers chapitres me font l’effet d’avoir été lus et relus, et travaillés encore et encore, par l’auteur lui-même – ça ne marche pas toujours, mais on y devine bien un certain soin (trait commun aux débutants, revenant sans cesse sur les premières pages ?) ; ultérieurement, hélas, ce soin n’est plus de mise : l’expression devient de plus en plus lourde, achoppant régulièrement sur de bien tristes maladresses, et sombrant régulièrement dans une affectation à la limite du pédantisme, qui nous épargnait globalement dans les premières pages, mais devient de plus en plus prégnante – impression sans doute renforcée, bien sûr, par l’appareil de notes en fin d’ouvrage, au mieux superflu, au pire agaçant d’étalage de culture malvenu…

 

L’expression est ainsi de plus en plus maladroite – contraignant bientôt le lecteur (ou en tout cas votre serviteur) à réévaluer toujours à la baisse un premier jugement éventuellement positif. Hélas, la maladresse ne s’arrête pas là – et la trame ainsi que les personnages en souffrent à leur tour, tous affectés d’autant de pénibles boulettes, qui achèvent d’éloigner le lecteur du texte. L’intrigue principale, bien faible, se tire mollement au fil de rebondissements ternes au possible, jusqu’à une conclusion en forme de « MacGuffin » insipide et tristement prévisible – mais pas moins absurde. Les incohérences abondent, que ce soit dans le plan d’ensemble, ou sous la forme de bévues plus anecdotiques, mais qui ne manquent pas de faire soupirer – prenez par exemple ces mercenaires croates qui semblent s’exprimer devant Jean, non seulement en français, mais encore dans un argot dont je doute qu’il soit bien connu dans les Balkans… Et pourquoi et comment tous les pontes soviétiques ont-ils survécu dans ces conditions, au point de toujours mener des intrigues secrètes dans un monde qui s’y prête moins que jamais ? Quant au fond, il est bien convenu – la nature humaine, le poids des circonstances, les atrocités commises au nom de l’idéologie… –, et au final desservi par tous ces pains qui empêchent de le prendre vraiment au sérieux.

 

Une bien étrange compagnie commençait plutôt bien – à même, peut-être, de constituer la bonne surprise qu’on m’avait recommandée. Mais, au fil des pages, il m’a semblé perdre de plus en plus d’intérêt… jusqu’à ce que sa lecture devienne peu ou prou un calvaire. Il ne fait aucun doute que ce roman aurait grandement bénéficié d’un véritable travail éditorial ; cela aurait-il cependant suffi à en faire un bon livre ? J’ai longtemps voulu le croire, mais, en définitive, j’en doute…

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Danse macabre, de Stephen King

Publié le par Nébal

Danse macabre, de Stephen King

KING (Stephen), Danse macabre, [Night Shift], préface de John D. MacDonald, traduit de l’anglais (États-Unis) par Lorris Murail et Natalie Zimmermann, Paris, J.C. Lattès – LGF, coll. Le Livre de Poche – Fantastique, [1976-1978, 1980, 2010] 2012, 537 p.

 

Comme je l’avais mentionné en causant de Revival, assez récemment, je n’ai étrangement lu que très peu de bouquins de Stephen King depuis que j’ai commencé à tenir ce blog. C’est d’autant plus étonnant que c’est un auteur qui a beaucoup compté pour moi, et dont la production de ces dernières années n’est semble-t-il pas forcément déshonorante au regard de ses œuvres antérieures et si célèbres – j’ai notamment 22/11/63 dans un coin, dont des gens bien m’avaient dit beaucoup, beaucoup de bien, va falloir, quand même…

 

Ado, en tout cas, je le révérais. Je ne suis plus tout à fait sûr de ma première lecture kingienne : je sais que, pour quelque raison improbable et incompréhensible, son recueil de nouvelles Brume se trouvait dans la bibliothèque parentale, et peut-être ai-je commencé par là – ou par les extraits qui en avaient été tirés pour donner des petits bouquins de Librio, collection que j’ai beaucoup pratiquée ? J’en avais en tout cas lu Le Singe et La Ballade de la balle élastique… Ce dont je suis certain, c’est que le premier roman de King que j’avais lu était Shining (sous-titré étrangement L’Enfant-lumière), sans doute en raison de la célébrité du film de Kubrick, que j’avais par ailleurs vu assez gamin (et qui m’avait traumatisé comme de juste…). Mais dans quel ordre, tout cela ? Je n’en sais rien…

 

Ce dont je me souviens par contre très bien, c’est d’une anecdote assez improbable impliquant ma prof de français de troisième. J’ai peut-être déjà eu l’occasion d’en parler ici : la dame haïssait littéralement la science-fiction, sauf Robert Silverberg qu’elle adulait – son discours haineux m’a marqué au point de me faire prendre en grippe le célèbre auteur, qui n’y était pour rien, par pure opposition puérile, et il en est résulté cette bizarrerie que je n’ai toujours pas lu, des années plus tard, le moindre bouquin de Silverberg (alors que plusieurs patientent dans ma bibliothèque de chevet…). Ceci étant, à l’époque, j’étais déjà un gros lecteur, ce qu’elle ne manquait pas de savoir – et sans doute d’apprécier. Nous nous sommes retrouvés, dans des circonstances que j’ai oublié, à échanger des livres, à plusieurs reprises, même (je crois) ; je me souviens très bien, en tout cas, de quand elle m’avait prêté La Trilogie new-yorkaise de Paul Auster (auteur que je n’avais alors jamais lu, même si, sauf erreur, j’en avais entendu parler notamment dans Les Inrockuptibles – oui, c’était une des époques où je lisais Les Inrockuptibles…) : ce fut une très belle découverte, très marquante, aussi ne puis-je pas totalement rejeter ladite prof dans les limbes, malgré l’anecdote sur Silverberg… et celle qui suit : quand j’ai été amené à mon tour à lui prêter un livre… Pour une raison que j’ignore, dans un contexte oublié, je lui avais justement filé Shining de Stephen King. Quelques jours plus tard, elle a fait son retour de lecture… mais pas en privé : devant toute la classe ! Et ce fut proprement une lapidation. Elle a massacré l’auteur et son livre, avec un dégoût visible, dénonçant l’infamie débordant de sang « et autres sécrétions corporelles », mentionnant enfin, comme à regret, le sperme – avec l’effet que vous pouvez imaginer devant une classe d’ados. Sur le moment, j’étais submergé par la honte – mais j’ai bien vite pris conscience que ce n’était pas en raison de ce que j’avais lu et aimé ce livre, cela relevait plutôt d’une vague confiance qui avait été aussi salement trahie ; en fait, j’en suis venu à me dire que je ne rougissais pas seulement pour moi, mais aussi pour elle, et peut-être davantage encore, pour sa haine, ses œillères, son incompréhension fondamentale d’un livre qui ne méritait certainement pas cette démolition en règles, pour de si mauvaises raisons, quand s’y trouvent tant de choses autrement plus saisissantes…

 

Le fait que King soit un auteur à succès n’était sans doute pas pour rien dans cette diatribe, bien sûr – réflexe très commun, et qui sans doute ne m’épargne pas moi non plus, à l’occasion… Mais, pour moi, en même temps, cela avait un avantage indéniable : ma petite ville, étonnamment, n’était pas un vrai désert culturel en matière de littérature – on y trouvait deux librairies plus qu’honnêtes, où je me ruinais régulièrement. Mais quand je sortais du collège, mon premier refuge, c’était les Nouvelles Galeries juste à côté, où le rayon consacré aux livres, assez peu fourni mais que j’ai beaucoup parcouru, abritait pour l’essentiel des J’ai lu (et Librio, donc), et notamment – sur le rayonnage, cela avait un effet impressionnant, les couvertures noires tranchant sur le reste – plein de best-sellers de Stephen King, aux couvertures souvent très, très gores : celles des trois tomes de Ça et des trois tomes aussi du Fléau m’ont marqué à jamais, notamment…

 

Et ce n’est sans doute pas pour rien si, à l’époque, j’ai dévoré plein de bouquins de Stephen King – qui restent associés pour moi à cette adolescence désireuse de s’affirmer, quitte pour ce faire à se vautrer dans ce que les bonnes âmes ne pouvaient qualifier que de « mauvais goût »… Peut-être, à l’époque, avais-je même envie d’insister sur cette dimension ? Façon « j’aime Stephen King et je vous emmerde »… C’est très possible. L’auteur, de toute façon, mais c’est sans doute le lot commun de ceux qui vendent, n’avait alors guère la réputation d’un « grand écrivain », et je m’en accommodais très bien. C’est pourtant une erreur ; car, au-delà du don certain du Roi pour façonner de « bonnes histoires », il ne fait maintenant à mes yeux aucun doute qu’il est bien plus qu’un « vulgaire » (allons bon…) « raconteur » : il est bien un grand écrivain. Quelqu’un qui sait manier les mots avec une aisance remarquable pour un effet optimal ; quelqu’un qui sait poser un univers en quelques pages à peine, qui sait camper des personnages authentiques en quelques lignes ; un maître de la communication des sentiments, ce qui va bien au-delà de la seule terreur associée à son nom…

 

Tenez, un autre souvenir – quelque temps plus tard, toutefois. J’étais en Dordogne, en pleine crise d’insomnie, que je comblais en lisant Jessie – là encore, quel pitch ! Concevoir un roman entier sur cette base presque grotesque a quelque chose de stupéfiant, révélant l’artisan hors-pair… Quoi qu’il en soit, à mesure que les heures défilaient, j’engloutissais les pages avec un plaisir constant. Pour « égayer » ma lecture, j’avais eu l’idée saugrenue de l’accompagner d’un fond musical – dont, du coup, je me souviens très précisément : il s’agissait du deuxième CD de la compilation Ant-Hology du label Ant-Zen (qui, à la différence du premier, louchait plus sur le dark ambient que sur l’indus), et que j’avais mis en boucle. Au bout d’un certain temps, le sommeil me gagne enfin, insidieusement, même si je somnole plus que je ne dors… La musique et le texte se mêlent dans mon semi-endormissement… Et quand le Japonais fou Aube, trafiquant des bruits d’eau, augmente discrètement puis moins discrètement le volume, une image m’apparaît : celle de ce curieux homme, si inquiétant, cet inconnu portant une valise que l’on sait instinctivement lourde de menaces indicibles… L’homme apparaît à ma fenêtre, il l’ouvre – mais comment ? – de l’extérieur, pénètre un peu gauchement dans ma chambre, et s’approche de moi, sans un mot, tandis que l’eau se fait plus envahissante, noyant mes oreilles… Je ne sais pas si j’ai alors hurlé, mais n’en serais guère étonné. Ce souvenir est resté ; sans doute l’association entre la lecture et la musique y a-t-elle joué un grand rôle, mais c’est bien là que j’ai compris combien les mots pouvaient faire peur… Cela reste mon expérience de lecture la plus terrifiante. J’avais pourtant abondamment lu dans le genre, et pas des moindres (Lovecraft en tête, dont certains récits, comme notamment « La Maison de la sorcière », ne me laissaient certainement pas de marbre ; et, enfant, dans un tout autre genre, j’ai entendu les tambours de la Moria résonner dans ma tête, annonçant l’irrémédiable assaut…), mais jamais, au grand jamais, je n’ai eu aussi peur en lisant un livre – le souvenir de l’apparition de l’homme à la valise dans ma chambre ne me quittant dès lors plus jusqu’à la dernière page du roman…

 

Cette expérience, je ne lui connais qu’un seul équivalent personnel : ma lecture du Procès de Kafka, dans des conditions somme toute assez proches (insomnie, notamment) – quand j’ai ressenti une terrible nausée à la lecture des errances paniquées de Joseph K dans le Greffe. Un livre qui rend malade… Il n’est donné qu’aux meilleurs de susciter des ressentis pareils chez le lecteur.

 

Il y a cependant une étrangeté dans mon rapport à King : j’ai beau avoir dévoré bon nombre de ses romans, dont de sacrés pavés tels que ceux cités plus haut, j’ai toujours eu la conviction de le préférer en tant que nouvelliste. Peut-être est-ce le souvenir émerveillé de Brume, qui fut donc peut-être, ou peut-être pas, ma première lecture du maître de l’horreur ? C’est très possible… Car je me suis rendu compte que ce jugement, que je ne manquais pas de reprendre régulièrement, ne se fondait finalement que sur bien peu de lectures. Je disais priser avant tout les nouvelles de King, mais qu’en avais-je lu ? Bien peu, au fond – nombre des recueils les plus essentiels m’ayant jusqu’alors échappé. Et c’est bien pourquoi je me suis procuré il y a quelque temps de cela deux de ses recueils les plus fameux, qu’étrangement je n’avais jamais lus, mais illustrant l’art de nouvelliste de King de manière bien différente : Danse macabre, dont je vais vous entretenir aujourd’hui, et Différentes Saisons

 

Danse macabre (ou Night Shift en VO) est le premier recueil de nouvelles de Stephen King, rassemblant des textes écrits sur une dizaine d’années, dont la plupart avaient été publiés auparavant, d’abord dans des revues universitaires, ultérieurement dans des magazines plus traditionnels (et autrement influents). Quand le recueil paraît aux États-Unis, en 1978, King est déjà une star : il a publié Carrie, qui a déjà été adapté au cinéma par Brian De Palma, puis Salem et Shining, qui le seront bientôt, respectivement par Tobe Hooper et Stanley Kubrick ; c’est aussi l’année de parution du Fléau. Un début de carrière pour le moins stupéfiant… Danse macabre est pour lui l’occasion de rendre « visible » un autre aspect de son art, sa maîtrise de la forme courte. Sans doute l’auteur, encore jeune, y fait-il toujours un peu ses gammes, et nous aurons l’occasion d’y revenir ; le recueil, à vrai dire, est régulièrement critiquable, et je ne manquerai bien sûr pas de pinailler ici ou là sur tel ou tel aspect qui me convainc « moins » ; mais voilà : « moins ». Car, dans l’ensemble, c’est là une très étonnante collection qui, dépassant sans peine les quelques écueils qu’on peut y relever ici ou là, s’affirme bien vite comme un vrai modèle du genre, témoignant ô combien de ce que son auteur est un grand écrivain.

 

La préface moche et bête signée John D. MacDonald (auteur à succès qu’admirait semble-t-il profondément King), mal écrite et mal construite, laisse pourtant craindre le pire, en faisant l’apologie des seules « bonnes histoires » au-delà de la qualité d’écriture ou « style »… Peut-être, ado, vaguement rebelle et à plus ou moins bon droit comme le sont tous les ados, aurais-je adhéré au propos, mais ce n’est certes pas le cas aujourd’hui. Ce bref texte, à mon sens, dessert en fait King, en colportant d’emblée ou presque cette image de l’habile artisan n’ayant que mépris pour ce que les autres envisagent comme étant art, et bien plus « noble »… Le fait est que, déjà à l’époque, King écrit bien mieux qu’on n’a longtemps voulu le dire… et probablement bien mieux, au passage, que ce préfacier – à se fonder sur cet unique texte tout du moins, que j’ai trouvé profondément désagréable, en plus d’être malvenu.

 

L’avant-propos de Stephen King lui-même est autrement plus intéressant, consistant en une réflexion, vue de l’intérieur, sur le genre horrifique et ses implications – passant notamment par le mépris affiché de certains critiques pour ces textes évoquant à les en croire un conducteur voyeur et avide de sang et de douleur, ralentissant à proximité d’un accident… « Sang et autres sécrétions corporelles… » Mais King ne voit en fait aucun inconvénient à ce qu’on l’envisage de la sorte ; il y discerne, et à bon droit, une dimension essentiellement humaine, et sans doute bien plus riche de connotations que le vague dégoût qu’on ne manque pas d’exprimer par réflexe à l’égard de ce comportement « bassement matériel »… Il y cite par ailleurs bon nombre d’auteurs, dont certains sans doute peuvent être vus comme des influences (Lovecraft inclus), mais aussi d’autres correspondant à une conception large du « fantastique » (on dirait sans doute plutôt « imaginaire » aujourd’hui et chez nous), relevant en fait davantage de la science-fiction ou de la fantasy (Tolkien y figure à plusieurs reprises, par exemple).

 

Une chose m’a cependant inquiété dès ce paratexte : j’ai eu l’impression d’une traduction (par Lorris Murail et Natalie Zimmermann) parfois très lourde… On a souvent dit que King n’avait guère été gâté par ses traducteurs dans la langue de Guillaume Musso, et tout récemment encore (beware the Nadine), et j’ai craint que ce soit aussi le cas pour ce recueil… Mais, heureusement, ces préventions plus ou moins fondées ne se sont pas vérifié au cours des nouvelles. Ouf. Détaillons donc par le menu, et dans l’ordre.

 

Le recueil s’ouvre sur « Celui qui garde le ver », que je n’ai pas relu cette fois, puisqu’il s’agit de la traduction de « Jerusalem’s Lot », que je venais tout juste de lire dans l’anthologie Tales of the Cthulhu Mythos « révisée ».

 

J’ai donc commencé par « Poste de nuit » (« Graveyard Shift ») : la nouvelle prend place dans une usine glauque, où des employés se voient accorder une rémunération supplémentaire à condition de participer au nettoyage du sous-sol, fort propice à la terreur – tant il est d’une puanteur fétide, d’une obscurité angoissante, et lourd de menaces indéfinies, quand bien même on s’inquiète au premier chef de ce qu’il est envahi par des rats d’une taille étonnante et qui n’ont certainement pas peur des humains… La nouvelle bénéficie surtout de son ambiance prolo-sordide, avec des personnages esquissés en quelques traits à peine mais bien suffisants pour leur donner de la chair – un aspect essentiel de l’art du Roi ; le personnage point de vue, tout ouvrier qu’il soit, n’en est pas moins, aux yeux de son contremaître, un « intellectuel »… et la relation entre les deux hommes virera au cauchemar lors de cette excursion chthonienne. La nouvelle n’a sans doute rien d’un chef-d’œuvre, mais témoigne d’emblée de l’art de Stephen King pour poser rapidement une ambiance et susciter bien vite de délicieux frissons. On notera par ailleurs que la nouvelle soulève bien plus de questions qu’elle n’offre de réponses, mais c’est très bien comme ça.

 

« Une sale grippe » (« Night Surf ») est une nouvelle aux allures de fragment – débutant sur une attaque en force, mais sans véritable conclusion – sur un groupe de jeunes gens errant sur une plage, dans un monde ravagé par une très vilaine grippe ; et peut-être même sont-ils les seuls survivants ? Mais pour un temps seulement… On pense forcément au Fléau (qui paraît la même année que Danse macabre) mais sur un format tout autre, et plus que jamais centré sur les personnages, à bout de nerfs, et leurs relations tendues autant que désespérées. Ce qui fonctionne bien.

 

« Comme une passerelle » (« I Am the Doorway ») est une nouvelle relativement surprenante – elle affiche une certaine dimension SF, en traitant d’un programme d’exploration spatiale (avec une dimension uchronique ?) aux conséquences imprévues. Le narrateur, astronaute revenu en pièces d’une expédition autour de Vénus, dissimule ses mains sous des bandages – convaincu qu’il est qu’une entité incompréhensible, à un moment ou un autre de son vol, a infiltré son corps, y générant des yeux extraterrestres à la perception foncièrement différente de la sienne ; le pire étant peut-être que son corps, dès lors, constituerait une « passerelle », permettant à ces intrus d’agir sur ce monde humain qu’ils ne peuvent que juger incompréhensible et, en conséquence, répugnant… Une nouvelle riche, où le background initial cède peu à peu la place à une forme d’horreur psychologique – bien vite illusoire cependant : après tout, le lecteur sait, à l’instar de l’astronaute lui-même, que ce qu’il dit est la pure vérité, n’est-ce pas ?

 

On passe à « La Presseuse » (« The Mangler »), nouvelle qui me laisse profondément perplexe… Le fait est qu’elle ne manque pas d’efficacité, et se montre joliment horrifique à la base – l’histoire de cette machine industrielle qui semble s’animer et avoir soif de sang, dans les premiers temps du moins, ne laisse pas indifférent. Le problème… c’est que les personnages en viennent très vite (et sans doute beaucoup trop vite) à supposer que la machine est littéralement possédée. Ce qui les amène bientôt à concocter un rituel d’exorcisme parfaitement délirant… Il est heureux, sans doute, que (SPOILER !) ce rituel s’avère foireux si ce n’est pire, mais cette nouvelle, d’ici-là, exige beaucoup trop de ma suspension volontaire d’incrédulité – je n’y crois pas ; dès l’instant que le flic et son pote le professeur d’anglais se mettent à tripper sur le sang de vierge, les sabots de chevaux et la mandragore, je ne peux plus suivre, je ne peux m’empêcher de trouver cela beaucoup trop ridicule… Je suppose que King souhaitait délibérément user de cette impression de corde raide, toujours à deux doigts de sombrer dans le grotesque achevé, et probablement non dénuée sans doute d’un certain humour noir, mais je trouve que ça ne fonctionne pas – malgré quelques belles scènes d’horreur, avec des vrais morceaux de gore, et une angoisse miraculeusement perpétuée au milieu des bêtises magiques. Le thème de l’objet hanté est sans doute relativement commun chez King – ça m’a fait penser à Christine, par exemple (mais le film de John Carpenter, je ne suis pas certain d’avoir lu le bouquin, je ne crois pas – on m’a signalé, en tout cas, que le contexte et l’histoire de « hantise » étaient en fait bien différents), mais, ce que je parviens à gober avec satisfaction et jouissance dans Christine (qui s’embarrasse nettement moins d’explications saugrenues, faut dire – le film, hein), je me sens contraint de le rejeter en bloc ici… alors que je n’en ai pas vraiment envie, tant il y a malgré tout de très bons moments. Diantre…

 

« Le Croque-mitaine » (« The Boogeyman ») obéit sans doute à une structure très classique : nous y voyons un homme – un gros beauf bien macho et bien violent comme il faut – s’entretenir avec un psychiatre de la mort de ses trois enfants, qu’il impute nommément au « croque-mitaine », le monstre dans le placard qui fait si peur aux enfants – et pas qu’aux enfants, à en croire l’inquiétude du « patient » jetant un œil en biais au placard du bureau du psychiatre… Il est vrai que c’est là, d’une certaine manière, la plus terrible des peurs (enfantines ou pas), en raison de son abstraction même, qui la rend d’autant plus insaisissable… À partir de là, il n’y a sans doute guère de possibilités : soit l’homme est un fou et/ou un menteur (auquel cas il est peut-être le vrai meurtrier, on ne manque pas de le supposer – c’est l’approche « psychologique », je suppose), soit le fantastique se réalise, et c’est bien le croque-mitaine le grand responsable de tout ça. Je vois plutôt Stephen King (et peut-être d’autant plus, comme ici, quand il reprend des monstres « classiques » pour les adapter à sa sauce) dans la deuxième catégorie, globalement, même s’il y a sans doute bien des exceptions – ici, en tout cas, ça semble se vérifier bel et bien ; même si, bien sûr, la nouvelle joue longtemps de l’ambiguïté, essentielle, au point de fonder le récit, d’ailleurs. Jusqu’à ce que la pirouette supplémentaire à la chute, qui a probablement quelque chose de grotesque, mais fonctionne néanmoins – avec un sourire en coin –, ne laisse finalement plus de place au doute… Par ailleurs, elle n’a pas manqué de me faire penser à Lovecraft, « Celui qui chuchotait dans les ténèbres », je tends à croire que ce n’est pas un hasard, même si la nouvelle n’a rien de « mythique ». Elle bénéficie en outre, au-delà, du talent de King pour la caractérisation des personnages – et peut-être plus particulièrement encore quand celui-ci est un clampin de base, tel que cet homme aux abois (qui n’en a pas moins une vie, une âme, une chair, au-delà du seul stéréotype), et qui, pour être globalement désagréable, parvient cependant à susciter un semblant d’empathie plus ou moins aisé à admettre (et parfois mêlé de haine, avec un désir inavoué pour la punition du sinistre personnage ?) : c’est bien pour ça que ça marche. Le résultat final est sans doute relativement anecdotique, mais ça fonctionne plutôt bien.

 

« Matière grise » (« Gray Matter »), ensuite, ou les dangers de la bière… Bon, ce n’est pas exactement Street Trash, hein – même si, globalement, la nouvelle m’a paru assez rigolote. Ce qui n’est sans doute pas si évident que ça, parce que, derrière cette histoire saugrenue de vieux pochards, il y a probablement quelque chose de très grave, au fond – et au-delà même du seul caractère horrifique au sens le plus courant, délibérément fantastique : le fait que ce poivrot se mue en bactérie est sans doute relativement secondaire, par rapport aux thématiques de l’alcoolisme, voire de la dépression dans sa forme la plus apathique, avec de fâcheuses conséquences dans la relation père-fils, qui baignent ce récit, perpétuellement sur la corde raide ; autant de thèmes classiques de King. En tout cas, je l’ai trouvé drôle, oui, mais tout en me disant qu’au fond il ne l’est pas vraiment, voire pas du tout… Bizarre.

 

Les deux nouvelles qui suivent, là encore, après « La Presseuse » plus haut, jouent du principe des « objets » s’animant et acquérant une conscience homicide. Dans « Petits Soldats » (« Battleground »), un tueur à gages, qui a récemment abattu un industriel, fabricant de jouets, reçoit une boîte de G.I. Joe « Vietnam », des petits soldats accompagnés d’hélicoptères qui l’attaquent bien vite ; en dépit de leur taille minuscule, ils présentent un danger à ne pas négliger – tout particulièrement ceux armés de bazookas… Assiégé dans son appartement, le tueur à gages (qui fait preuve d’un sang-froid assez étonnant, acceptant bien vite et sans faire davantage de chichis une situation par essence irrationnelle – ça reviendra dans la nouvelle suivante) livre bataille contre le régiment… et, bien sûr, ne pourra que perdre en définitive, dans une conclusion qu’on voit venir, et pour le moins grinçante. C’est amusant…

 

J’ai cependant bien davantage apprécié « Poids lourds » (« Trucks »), où des automobilistes sont contraints de se réfugier dans la boutique d’une aire d’autoroute : les camions, dont ici beaucoup de semi-remorques, se sont rebellés contre leurs maîtres humains… mais peut-être leur réservent-ils un sort pire encore que l’extermination. La nouvelle, qui a débouché sur le film Maximum Overdrive, réalisé par King lui-même et de mauvaise réputation (mais je ne l’ai pas vu), est, dans ce registre, assez efficace ; la situation de huis-clos tandis qu’une menace inconcevable rôde à l’extérieur, a pu me faire penser, chez le même auteur, à « Brume », même si avec moins d’ampleur… Et là encore, bizarrement, un peu comme « La Presseuse », la nouvelle questionne mes capacités à la suspension volontaire d’incrédulité – d’une manière troublante : le postulat de base est par essence (aha) improbable, mais je joue volontiers le jeu – sinon à quoi bon ? Pourtant, j’ai du mal à admettre certaines conséquences de ce postulat, les jugeant « invraisemblables » (ici, notamment, les camions qui communiquent avec les humains en émettant des messages en morse avec leurs klaxons)… et je me rends compte qu’il y a sans doute quelque chose d’absurde dans mon rapport tout ça, à vouloir trier l’acceptable et ce qui ne l’est pas sur des bases aussi fragiles… Bizarre. Par ailleurs, l’orientation que prend à terme la nouvelle, quand se pose la question du carburant, m’a plus ou moins convaincu au départ, mais l’essentiel est sans doute qu’elle suscite en définitive de saisissantes visions d’apocalypse…

 

Puis nous avons « Cours, Jimmy, cours… » (« Sometimes They Come Back »). La nouvelle débute assez joliment, et déploie bien vite une ambiance oppressante à souhait, un vrai régal. Nous y suivons un jeune professeur, toujours traumatisé par l’assassinat de son frère aîné quand ils étaient gamins, par une bande de voyous juvéniles. Il enseigne maintenant dans des collèges assez difficiles – une classe tout particulièrement… où des élèves décèdent, pour être remplacés par trois des voyous d’antan, pas le moins du monde vieillis. Contrairement à ce qui se produit dans certaines des nouvelles qui précèdent, le héros commence tout naturellement par douter de ses perceptions et plus généralement de sa santé mentale, même s’il est bien amené à terme, devant l’évidence, aussi invraisemblable soit-elle, à accepter le fait accompli. Jusque-là, mais en incluant cette dernière évolution, c’est proprement excellent. Mais c’est là, à mon sens, que les choses dégénèrent… SPOILER, donc : le jeune professeur se retrouve subitement avec un Traité de démonologie dans les pattes, qui a le bon goût de comporter un rituel efficace pour convoquer les puissances des ténèbres (?!), et, usant du mal contre le mal, il bannit les trois voyous, morts depuis longtemps, en sacrifiant ses index au démon. Et franchement, ça ne passe pas… Pour moi, en tout cas : là encore, je trouve que King tire trop sur la corde de la vraisemblance, même avec une base pareille – ce que j’admets par nécessité autant que par jeu, et avec un grand plaisir, dans le dispositif de la nouvelle me paraît ne pas tenir le choc de ces pirouettes plus ou moins grotesques qui la concluent. Des fois, je me dis que j’ai peut-être été trop formaté, ces dernières années, par mes lectures de Lovecraft via Joshi, toujours au mieux sceptique, sinon carrément hostile, quand la magie, les fantômes et les démons entrent en scène… Mais pas sûr : si, pour Lovecraft, cette attitude me paraît globalement fondée (attention aux excès toutefois), ce n’est sans doute pas le cas pour King, qui use souvent d’un registre de l’horreur totalement différent ; aussi, à la base, j’y accepte magie et fantômes sans souci (et même les démons, mais faut voir comment, quoi…), mais la scène du rituel m’a ici complètement bloqué, et déçu. D’autant que, dans un sens, c’est pire que pour « La Presseuse », puisque nous y voyons un type lambda, pas le moins du monde impliqué dans l’occultisme, trouver d’emblée – au supermarché du coin peut-être ? – pile ce qu’il lui faut pour invoquer vraiment Satan ?! Même en tordant le machin, par exemple en envisageant d’emblée une manipulation diabolique ayant justement pour but d’amener le professeur à ce sacrifice rituel, ou, en sens totalement inverse, en forçant une lecture « psychologique » de la nouvelle (qui me paraît à vrai dire impossible)... Non, ça ne fonctionne pas. Et c’est vraiment dommage…

 

Les deux nouvelles suivantes sont certes horrifiques, mais pas fantastiques. « Le Printemps des baies » (« Strawberry Spring »), expression désignant un phénomène météorologique similaire à « l’été indien » (un redoux trompeur laissant croire à la fin de l’hiver, quand celui-ci n’a en fait pas dit son dernier mot), traite des assassinats commis sur un campus par un mystérieux serial killer jamais arrêté, et désigné par les médias sous le nom de « Jack des Brumes » ; le narrateur s’en souvient, alors que le printemps des baies, après une longue absence, surgit à nouveau… La fin se conçoit vite, mais l’ambiance est correcte ; sans doute un texte assez mineur, cela dit (c’est semble-t-il un des plus vieux textes de l’anthologie, encore que considérablement réécrit depuis sa première publication… dans une revue universitaire – mais il y en a d’autres dans ce cas).

 

« La Corniche » (« The Ledge ») tourne autour (si j’ose dire) d’un défi sadique lancé au narrateur, un prof de tennis avec un casier judiciaire, par le caïd de la pègre dont il a eu l’imprudence de « piquer » la femme : s’il parvient à faire le tour de l’immeuble sur la corniche du dernier étage, à plus de cent mètres d’altitude, il repartira libre et riche, et pourra convoler avec l’épouse infidèle… Inutile sans doute d’en dire plus ici, et le retournement final se devine, mais sans que cela nuise au texte. Ce « truc » de la corniche se trouvait déjà plus haut dans le recueil, où c’était un élément accessoire de « Petits Soldats » – mais ici, c’est la base du dispositif suscitant l’angoisse, et avec une certaine réussite : si l’introduction en forme de conversation lourde de menaces entre le narrateur et le truand instaure bien le malaise, avec une habileté indéniable, celui-ci prend de suite une autre dimension dès l’instant qu’il s’agit d’accomplir le défi. Inévitablement, par contre, ça m’a fait penser à l’un des histoires courtes concluant V pour Vendetta

 

La suite immédiate est on ne peut plus différente. « La Pastorale (travaux des champs et des jardins) » (« The Lawnmower Man ») est un texte clairement humoristique, même si pas dénué d’aspects cauchemardesques – encore que d’un genre bien différent de tout ce qui précède ou presque : l’absurdité quasi surréaliste de la situation, le grotesque des personnages, tirent bien cette nouvelle vers le rire, sans l’ombre d’un doute ; la tripaille et l’hémoglobine n’y changent rien, participant pleinement de la plaisanterie tordue. Une simple tondeuse y est censée devenir objet de terreur, mais, si elle semble s’animer d’elle-même, ce n’est pas dans un contexte comparable aux précédentes nouvelles du recueil à base d’objets possédés – dans la mesure du moins où se trouve bien quelqu’un qui semble la diriger, juste à côté, et qui participe pleinement du délire. C’est hautement improbable, une idée pour le moins saugrenue, mais amusant… Ce n’est cependant pas le registre où King excelle.

 

« Desintox, Inc. » (« Quitters, Inc. ») ne présente pas le moindre élément surnaturel, et traite d’une méthode pour le moins drastique afin d’arrêter de fumer. Je n’ai pas été très convaincu, cette fois : si le manque du fumeur désireux de lâcher la clope mais toujours tenté au point d’en souffrir est relativement bien transmis, et si la méthode génère à l’occasion une paranoïa correcte, j’ai le sentiment que King, ici, ne va en fait pas assez loin dans l’horreur – tout se passe finalement trop bien. Sans doute s’agissait-il – c’est bien le propos, après tout – de laisser planer en l’air la menace de sanctions terribles, sans la concrétiser nécessairement, mais je trouve que ça ne fonctionne pas ; d’autant plus, peut-être, que certaines implications de l’intrigue ne sont pas suffisamment développées et « justifiées » ? Ce n’est pas forcément mauvais, mais pas suffisant…

 

« L’Homme qu’il vous faut » (« I Know What You Need ») traite d’une jolie étudiante qui rencontre un moche jour un jeune homme à l’allure incongrue, qui s’avère bientôt, sans qu’elle en prenne bien conscience, savoir toujours ce dont elle a besoin. Ses sentiments évoluent, et celui qu’elle tendait instinctivement à prendre pour un énième lourdaud de dragueur devient à terme pour elle un homme idéal dont elle tombe éperdument amoureuse… Au début, j’avais l’impression d’un texte anticipant Bazaar, roman bien plus tardif, mais c’est en fait encore autre chose. La nouvelle joue plus sur l’inquiétude que sur la peur à proprement parler. Son ambiance est plutôt appréciable, même si, une fois de plus, je trouve que King tire peut-être un peu trop sur la corde à l’occasion – notamment quand la coloc de l’héroïne prend sur elle d’embaucher un détective privé pour enquêter sur le curieux petit copain, moui… Le point de vue féminin apporte peut-être quelque chose ; la thématique de l’obsession est plutôt intéressante (et inquiétante, oui), itou pour ce qui est de la frustration (et le viol ?) ; et la nouvelle se finit étonnamment bien… Je reste quand même un brin sceptique, ça se lit très bien, mais ne m’a pas emballé plus que ça. Pour l’anecdote, on y trouve une mention totalement gratuite du Necronomicon – mais la nouvelle n’a bien sûr absolument rien de lovecraftien.

 

Tout autre chose avec « Les Enfants du maïs » (« Children of the Corn »). Un couple en grosse, grosse crise, et qui n’a rien trouvé de mieux pour y remédier que de traverser les États-Unis en voiture, s’égare sur une route paumée du Nebraska, environnée d’immenses champs de maïs (une note amusante des traducteurs dit qu’il s’agit de la « route de la Bible », traduction qu’ils ont retenue pour « Bible Belt », disant quand même que c’est la région où s’est répandue « la secte ʺfondamentalisteʺ », sic…). Le chauffeur en pleine dispute roule sur un enfant… mais découvre que « sa victime » avait été préalablement égorgée. Le couple se dirige alors vers le seul patelin à des dizaines de kilomètres à la ronde, en quête d’un agent de police, mais la petite ville semble complètement abandonnée… à moins que les enfants...? Un texte très fort, très efficace, où se mêlent des thématiques importantes, notamment le fanatisme religieux et l’enfance « monstrueuse ». King concocte avec minutie l’angoisse, qui grandit page après page de mystères, avant de lâcher toute bride à l’horreur, et d’en ajouter sans cesse de nouvelles couches, tout en donnant l’impression appréciable de ne jamais en faire trop pour autant. Je ne peux m’empêcher de trouver à cette nouvelle un certain climat lovecraftien – renvoyant pour l’essentiel au « Cauchemar d’Innsmouth » –, mais mitonné à une sauce très personnelle, voire subvertissant les thématiques originelles, et pour le mieux. Et, tant qu’à avancer des noms, ce texte m’a aussi forcément fait penser à Brian Evenson, plus tard… On peut aussi mentionner, contemporain du texte cette fois, l'excellent film de Narciso Ibáñez Serrador très bêtement titré en français Les Révoltés de l'an 2000 (¿Quién puede matar a un niño?)... Quoi qu’il en soit, et au-delà des références éventuelles, j’ai vraiment beaucoup aimé ; c’est un texte brillant, probablement un des meilleurs de l’anthologie.

 

Suivent deux nouvelles en rien surnaturelles. L’enchaînement, ici, est splendide : « Le Dernier Barreau de l’échelle » (« The Last Rung on the Ladder ») est une pure merveille. C’est aussi un texte extrêmement dur, traitant du suicide (on s’en doute très vite, je ne pense pas révéler quoi que ce soit)… Le récit est bâti sur un souvenir d’enfance : le narrateur et sa petite sœur jouant à un jeu dangereux dans la grange, qui a bien failli coûter la vie de la gamine, n’en réchappant qu’en raison de la confiance absolue qu’elle vouait à son grand-frère, certaine qu’il la protègerait. L’évocation de l’enfance, et du lien unissant le frère et la sœur, est d’une belle finesse, d’une acuité dans les sentiments pour le moins remarquable, tandis que les dernières pages, avec ce lien se délitant insidieusement, sont d’une morosité douloureuse peu ou prou insoutenable… Un texte aussi fort que délicat. Le préfacier, dont le ton m’avait tant agacé, y voyait la meilleure nouvelle du recueil – c’est bien possible, même si « Les Enfants du maïs », dans un genre on ne peut plus différent, rivalise sans doute en qualité ; mais c’est surtout pour moi la démonstration, pourtant, que Stephen King n’est pas un « simple » raconteur d’histoires, aussi bonnes soient-elles, comme il semblait le prétendre (ou plus exactement il le louait pour ce seul fait). Pour susciter tant d’émotion avec tant de justesse, King se doit d’être pleinement écrivain et habile à manier les mots au-delà du seul récit…

 

« L’Homme qui aimait les fleurs » (« The Man Who Loved Flowers ») est un court texte sans doute bien plus anecdotique. Un jeune homme que tout le monde sait amoureux rien qu’à voir son expression béate va acheter des fleurs pour la femme de sa vie, Norma ; j’ai tendance à croire que ce nom précis n’a pas été choisi au hasard, mais je dis peut-être n’importe quoi… Reste que le jeune homme en question a une conception de l’amour pour le moins violente, car obsessive – on s’en doute, hein… Oui, correct, mais anecdotique.

 

« Un dernier pour la route » (« One for the Road ») a un statut un peu à part, puisque ce texte est directement lié à une œuvre antérieure de Stephen King, le roman Salem (ou Salem’s Lot en VO), dont il constitue une sorte d’épilogue. Il y a sans doute une ambiguïté dans le nom du patelin, mais rappelons que, si Jerusalem’s Lot figure dans tous ces textes, la nouvelle inaugurant ce recueil et portant ce titre en anglais (mais titrée « Celui qui garde le ver » en français) n’a pourtant absolument rien à voir avec les deux autres (j’ai beau tenter bien des contorsions, au cas où, je ne vois pas comment le contraire pourrait s’avérer vrai). La nouvelle, très référentielle, se construit lentement : nous y voyons un homme trouver refuge contre la tempête de neige dans un bar du Maine, où deux petits vieux, le tenancier et le narrateur, plus qu’un habitué, papotent à leur habitude tandis que dehors les flocons ne cessent de tomber. L’intrus – à demi gelé et par ailleurs fort désagréable – les presse de retourner neuf kilomètres en arrière, pour y sauver sa femme et sa fille, qu’il a dû abandonner dans sa voiture immobilisée par la neige pour chercher du secours. Le problème est que c’est précisément la région de Jerusalem’s Lot : la ville a beau avoir entièrement brûlé deux ans plus tôt, et avoir été laissée à l’abandon depuis, les autochtones savent bien qu’elle est toujours hantée par ce qu’ils n’osent le plus souvent pas qualifier de vampires… J’ai lu le roman il y a beaucoup trop longtemps pour juger de la pertinence de cette brève suite. À vue de nez, ça m’évoque quand même pas mal un pur « fan service », manquant d’intérêt pour lui-même… L’ambiance de tempête de neige teintée de fatalisme n’est certes pas dégueu, et l’idée de confronter le naïf conducteur du New Jersey à ce qu’il ne peut percevoir que comme les superstitions ineptes de bouseux dégénérés du Maine est plutôt convaincante, mais le texte demeure anecdotique et sans surprise – on peut néanmoins en apprécier le semblant d’héroïsme au quotidien qui caractérise les vieillards du bar…

 

Et le recueil se conclut sur « Chambre 312 » (« The Woman in the Room »), texte résolument à part là encore, en rien fantastique, et probablement pas non plus horrifique au sens où on l’entend usuellement. Nous y voyons un homme, passablement ivre – il a plus que jamais besoin de se saouler –, rendre visite à l’hôpital à sa mère affligée d’un cancer et souffrant horriblement, en dépit d’une opération supposée la soulager, mais dont l’effet secondaire de paralysie est autrement plus flagrant. Jamais sa situation ne s’améliorera, elle est sur la pente ultime… Il s’agit donc pour le bon fils d’euthanasier sa mère, ou si l’on préfère de l’assister dans son suicide. Situation assurément terrible… C’est un texte très personnel – résultant directement de l’expérience de l’auteur, ô combien douloureuse, à la mort de sa propre mère. Sa forme est déstabilisante, adaptée à la condition mentale du fils se préparant à commettre ce qu’il ne peut envisager que comme un « matricide », tout en sachant que c’est là ce qui doit être fait – quoi qu’on en dise autour de lui : les points de vue changent sans cesse, la chronologie et les temps s’emmêlent, les idées sont brusquement interrompues tandis que d’autres font surface… Formellement, l’idée, pour être bienvenue et justifiée, a un rendu plus ou moins convaincant (ici, du moins, je ne sais pas ce qu’il en est en anglais). Mais le texte reste très fort ; et sans doute sa position terminale dans ce recueil dédié à l’horreur sous toutes ses formes a-t-elle quelque chose d’une nécessité, rappelant en définitive combien la peur, l’angoisse et la souffrance n’ont pas besoin de fantômes, de démons ou même de simples tueurs pour nous affecter au quotidien…

 

Le bilan est sans appel : Danse macabre est un gros recueil brillant, sans doute a-t-il même quelque chose d’un modèle du genre. À bien des égards, King y fait encore ses gammes, recyclant des poncifs à la pelle, mais son talent ne fait déjà aucun doute, son don pour raconter des histoires et provoquer l’émotion et l’empathie sont d’ores et déjà stupéfiants, et apparaissent aussi çà et là quelques singularités augurant de son œuvre à venir – par exemple l’utilisation des machines pour susciter la peur, ça revient souvent, ou bien sûr le thème de l’enfance, avec une ambivalence victime/monstre.

 

On pourrait sans doute s’étonner de ce que je me livre en définitive à cet éloge, tant j’ai pinaillé régulièrement dans mes comptes rendus nouvelle après nouvelle… Je ne le nierai pas, sous peine de me contredire : King, parfois, en exige un peu trop de ma suspension volontaire d’incrédulité – c’est le principal souci avec un certain nombre des nouvelles du recueil. Mais il s’agit là d’une analyse à froid, après coup, bien différente du pur ressenti sur le moment, à chaud. Le fait est que ces nouvelles sont, au pire, anecdotiques, et bon nombre sont bien plus que cela, jusqu’à atteindre, pour certaines d’entre elles (disons au moins « Les Enfants du maïs » et « Le Dernier Barreau de l’échelle »), le statut envié de chefs-d’œuvre. La lecture de Danse macabre, en dépit de nombreuses failles que l’on est tenté de critiquer pour se montrer honnête, ce que je n’ai donc pas manqué de faire, reste un plaisir rare, un vrai bonheur de littérature enthousiasmante, coulant tout seul et si souvent à même de susciter les délices du lecteur captivé… Ce sont généralement de bonnes à très bonnes histoires ; mais c’est souvent aussi davantage encore. Ici, je me sens envahi par le fantôme envahissant des pubs Rozana – horrifiques en leur genre – et ne peux donc conclure autrement : combien d’autres recueils peuvent-ils en dire autant ? Danse macabre est émaillé de faiblesses, oui – et il est quand même excellent. Longue vie au Roi !

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Sandman, vol. 5, de Neil Gaiman

Publié le par Nébal

Sandman, vol. 5, de Neil Gaiman

GAIMAN (Neil), Sandman, volume 5, [Sandman #50-56, The Absolute Sandman Volume 3, Sandman : The Dream Hunters #1-4, The Sandman Companion], illustré par P. Craig Russell, Bryan Talbot, Mark Buckingham, Alec Stevens, John Watkiss, Michael Zulli, Dick Giordano, Michael Allred, Shea Anton Pensa, Vince Locke, Gary Amaro, Tony Harris, Steve Leialoha, Dave McKean et Yuko Shimizu, préface de Stephen King, traduction [de l’anglais] de Patrick Marcel, [s.l.], Urban Comics, coll. Vertigo Essentiels, [1991-1993, 1998-1999, 2008] 2014, 384 p.

 

Sandman, suite, avec ce cinquième volume construit pour l’essentiel autour de l’arc La Fin des Mondes, que Gaiman tend à présenter comme une ultime respiration à base de ces histoires courtes qu’il affectionne tout particulièrement, avant de s’acheminer vers la fin de la série en enchaînant les récits plus directement en rapport avec la trame générale des aventures et déboires de Morphée. D’où un côté disparate (à relativiser toutefois), et l’emploi de très nombreux dessinateurs, pour des raisons que l’on détaillera plus tard. Le volume est en outre introduit par l’épisode 50 de la série, conçu pour marquer le coup (et un petit peu plus long que les autres) : il s’agit du fameux « Ramadan », très joliment illustré par P. Craig Russell, et qui est l’épisode de la série qui a connu le plus grand succès commercial, et peut-être aussi critique ; on retrouve enfin P. Craig Russell, à l’autre bout du volume, pour la mini-série bien plus tardive Les Chasseurs de Rêves, élaborée dans un contexte tout différent.

 

Commençons donc par « Ramadan », qui est le dernier des Distant Mirrors (intégrés dans Fables & Reflets) mettant en scène des chefs d’État et questionnant la politique au regard du rêve (notons que le titre, chaque fois, désigne un ou des mois) : après Robespierre (dans un épisode que j’ai tendance à juger un peu faible), Auguste (plus intéressant) et l’Empereur Norton (là, une belle réussite, mais par essence différente), trois épisodes figurant dans le troisième volume de cette intégrale, Neil Gaiman se penche cette fois sur le calife Haroun Al-Rachid, régnant heureusement sur un immense empire, au centre duquel se trouve une Bagdad parfaite. Enfin, « heureusement »… C’est à voir. Car le monarque est troublé. Nous le voyons ici convoquer, puis, résigné, mander une audience, auprès d’un autre roi, celui des rêves, afin de parachever la gloire de son règne. L’histoire, comme de juste, use des procédés et images associés aux Mille et Une Nuits pour susciter une féerie orientale sans pareille – entrant forcément en résonance avec la situation géopolitique d’alors : la guerre du Golfe… Cet épisode a été conçu différemment des autres : Neil Gaiman avait travaillé dessus sur une période plus longue, ajoutant touche après touche à son récit tout en travaillant sur d’autres épisodes plus immédiats, sachant que le n° 50 devrait être hors-normes, et s’y mettant donc à l’avance. « Ramadan » a globalement été écrit plus comme une nouvelle que comme un épisode de bande dessinée. Mais quand Gaiman a raconté ce qu’il avait pour l’heure écrit à son camarade P. Craig Russell, celui-ci lui a demandé de le laisser illustrer l’épisode – à sa manière. Aussi, Gaiman n’a-t-il pas élaboré cette fois de script précis, contrairement à son habitude – laissant la tâche de l’adaptation, pour l’essentiel, à son camarade dessinateur. P. Craig Russell s’était déjà fait remarquer pour des adaptations de contes, nouvelles et opéras, et a procédé de la même manière pour « Ramadan ». Le résultat touche à la perfection – la féerie visuelle associée aux astuces narratives qui, pour le coup, tiennent cette fois plus du dessinateur que du scénariste, aussi beau son récit soit-il, suscite un grand moment de la bande dessinée : oui, « Ramadan » a bien marqué le coup du n° 50… On retrouvera plus tard P. Craig Russell et cette manière de procéder pour Les Chasseurs de Rêves – encore que dans un contexte un brin différent, appelant quelques développements supplémentaires.

 

D’ici-là, nous avons donc l’arc en six chapitres La Fin des Mondes. Il s’agit, comme dit plus haut, d’une nouvelle et ultime séquence d’histoires courtes, mais Gaiman a toutefois pris le soin d’y insérer un liant absent des précédents arcs disparates, une sorte de « méta-récit » (encore que c’est sans doute plus compliqué que ça) « justifiant » et/ou sous-tendant les contes. Nous y voyons deux collègues de travail, sans plus de lien, un homme et une femme engagés dans un long trajet sur les routes américaines. Survient une tempête de neige (en juin ?), qui ne manque pas de déboucher sur un accident. L’homme, affligé, et la jeune femme blessée trouvent alors refuge dans une étrange « auberge », La Fin des Mondes donc, où de bien curieux personnages (on ne manque pas de repérer bien vite le centaure médecin Chiron, notamment) patientent au coin du feu, en attendant que la tempête s’achève, leur permettant enfin de reprendre leur route ; une route différente pour chacun, car la « libre maison » est à la croisée des mondes – des mondes bien réels, mais peut-être amenés à disparaître, donc… Et quoi de mieux pour passer le temps que de raconter des histoires ? Tous (ou presque…) y passeront, régalant leur auditoire, toujours ravi d’écouter un bon conte, de leurs mystères et secrets, mythes et légendes, dans des contextes ô combien différents, du plus prosaïque au plus fantasque (mais avec sans doute une préférence pour ce dernier, hein…). Dès lors, La Fin des Mondes joue ainsi des récits enchâssés (on a souvent fait le lien avec Les Contes de Canterbury de Chaucer) : Gaiman nous raconte une histoire, dans laquelle des gens racontent des histoires, histoires pouvant faire intervenir d’autres gens encore racontant encore d’autres histoires, et ainsi de suite, dans un vertige d’accumulation tenant pour partie de la mise en abyme, mais pouvant aller bien plus loin, jusqu’à une sorte de boucle de rétroaction assommant le lecteur (ébahi, ravi) de virtuosité narrative ; car, assurément, Gaiman est quelqu’un qui sait raconter des histoires – ce qui fait l’objet, tout naturellement, de la préface d’un autre grand raconteur, Stephen King… Ici, plus que jamais, la narration se fait transmission, avec tous ses mystères, la sublimant en un art suprême.

 

Les cinq premiers épisodes usent tous de la même structure : si le premier pose d’abord le cadre, chacun commence donc et s’achève également à La Fin des Mondes, un univers à part entière dessiné par Bryan Talbot, tandis que le récit qui y est narré par un client de l’auberge fait chaque fois intervenir un autre dessinateur – d’où la longue liste des participants, même si Sandman a employé dès le départ bien des artistes, se relayant sans cesse ; mais peut-être jamais avec autant d’à-propos.

 

Le tout premier de ces récits est d’emblée brillant : « Un conte de deux villes », très joliment illustré par Alec Stevens (dans un style graphique très personnel et parfaitement approprié au conte, c’est sans doute, de toutes les prestations des dessinateurs invités sur cet arc, celle qui me parle le plus, et de loin) est un très étonnant et subtil récit mêlant onirisme et horreur, ne cachant en rien son inspiration lovecraftienne (jusque dans l’emploi référentiel de l’adjectif « cyclopéen ») ; Gaiman avait d’ailleurs repéré le dessinateur dans une adaptation de Lovecraft… Une horreur « cosmique » à maints égards, donc, étrangement abstraite aussi. L’histoire angoissée de cet homme errant dans le rêve d’une ville, aussi fascinant qu’oppressant, déploie des trésors d’ambiance pour un résultat imparable.

 

Suit « Le Conte de Cluracan », illustré par John Watkiss, où nous retrouvons l’arrogant et amoral prince de Féerie déjà croisé dans La Saison des Brumes ; le personnage, égal à lui-même, aussi agaçant que fantasque, en fait des caisses pour raconter sa dernière aventure, aux accents de fantasy épique teintée de haute politique, dans un cadre urbain là encore, où la collusion entre pouvoirs spirituel et temporel suscite bien des infamies. Neil Gaiman, dans les toujours précieux commentaires concluant chaque volume de cette intégrale, se montre très sévère pour ce récit – qu’il a condensé dans un unique épisode, là où la matière aurait sans doute nécessité bien plus de place ; aussi, pour lui, ça ne fonctionne tout simplement pas. C’est possible – et il est vrai que la dimension de cape et d’épée qu’il envisageait à l’origine n’en ressort guère (en dehors d’une seule case, par ailleurs très amusante justement parce qu’elle est gratuite, le conteur lui-même s’en expliquant après coup). On admettra que, des cinq histoires narrées dans la « libre maison », c’est sans doute la moins intéressante, et celle qui marque le moins – peut-être du fait d’un manque d’âme, de personnalité, résultant de cette condensation ? Mais, pour ma part, je n’irais pas jusqu’à le considérer raté – à moins bien sûr de supposer que chaque épisode de Sandman devrait par nature être époustouflant, ce qui se défendrait sans doute… Mais ça se lit très bien, si c’est relativement anecdotique.

 

On passe bien à quelque chose d’autrement plus intéressant avec « Le Léviathan de Hob », illustré par Michael Zulli, et faisant donc intervenir à nouveau Hob, l’homme immortel déjà croisé auparavant – « l’ami » de Dream. C’est un récit maritime, riche de références sans doute – et convoquant dès la première case Moby Dick. Le secret derrière le récit n’en est guère un – on comprend bien vite ce qu’il en est du narrateur –, mais l’évocation de l’appel de l’océan, empreinte d’une liberté rêvée, à la fin de l'âge des grands voiliers, suscite de beaux moments, dont une phénoménale double page (elles sont rares dans Sandman) exprimant plus que jamais toute la démesure des mythes, telle qu’elle peut être transmise au cours d’un récit, quand le conteur emporté par sa passion emporte à son tour ses auditeurs dans son rêve…

 

« Un garçon en or », dessiné par Michael Allred, est probablement la plus étonnante des histoires narrées à La Fin des Mondes (en privé, pour une fois, et non devant l’assistance rassemblée autour du feu dans la grande salle), voire la plus déconcertante. Nous y suivons Prez Rickard, un jeune homme blondinet idéal, incarnant la politique dans ce qu’elle a de plus enthousiaste et de plus noble – destiné dès le départ à devenir président des États-Unis, et le meilleur que le pays ait jamais connu. Un personnage étonnant, qui aurait sans doute tout pour être agaçant, mais suscite pourtant une affection et une admiration de tous les instants – en tant que type-idéal d’un homme politique trop parfait pour être réel. Rien que de très logique, alors, à ce que l’évocation de son parcours emprunte au style des Évangiles… jusqu’à sa destinée hors-normes même au-delà de la mort – que tout le monde ressent sans pourtant savoir ce qu’il en est au juste –, le jeune horloger parcourant une infinité d’Amériques pour y faire ce qu’il peut pour arranger les choses… Je n’en avais pas idée lors de mes précédentes lectures, et ça me stupéfie toujours, mais j’ai appris dans les commentaires que Prez n’est pas une création de Gaiman, c’est un personnage apparu chez DC au début des années 1970… Gaiman, cependant, dans son récit diablement malin, en extrait toute la sève avec une habileté consommée. Le conte est étrange, baigné d’une irréalité bien différente des connotations usuellement associées à ce terme dans le cadre précis de Sandman, mais il fait indéniablement son effet. Je relève aussi la présence de l’improbable Boss Smiley, qui me fait l’effet d’un des personnages les plus terrifiants de la série, au coude à coude avec le Dr. Dee et le Corinthien, inoubliables monstres apparaissant dans le premier volume de l’intégrale, même si c’est d’une manière bien différente : nul gore ici, nulle horreur à vrai dire, simplement la conviction que cet être d’allure impossible (sa tête est un smiley, donc) a quelque chose de fondamentalement louche et menaçant…

 

Le dernier des grands contes narré à La Fin des Mondes (car il y a d’autres petits récits çà et là, bien sûr) s’intitule « Linceuls », et est dessiné par Shea Anton Pensa. C’est celui où la virtuosité narrative de Gaiman s’exprime le plus, aboutissant à la vertigineuse rétroaction évoquée plus haut, tant les récits s’y entrecroisent, ou, plus exactement, s’y emboitent comme des poupées russes. C’est aussi, sans doute, mon préféré de tout l’arc… Gaiman y use d’un nouveau cadre urbain, mais plus que jamais incroyable, avec la Nécropole de Litharge, ville tentaculaire entièrement dédiée à l’exécution des rites funéraires. Le don de Gaiman pour susciter tout un univers en quelques cases à peine est proprement stupéfiant. Il m’est impossible de rapporter tout ce que cette histoire contient – à supposer même que ce soit bien une histoire, car, au fond, il ne s’y passe pas grand-chose… si ce n’est que les participants, l’un après l’autre ou peut-être même en même temps, y racontent de nouveaux récits, toujours plus, dans une parabole ahurissante sur la mort et l’héritage. On y croise par ailleurs les Infinis, pour un cortège funèbre en annonçant un autre… C’est phénoménal. Je n’ai pas d’autre mot.

 

Le dernier épisode de l’arc reste pour l’essentiel dans la « libre maison », où les personnages échangent au-delà des contes – notamment parce que, quand une histoire est narrée, elle n’est pas nécessairement finie pour autant : le plaisir d’en discuter, de commenter l’histoire en elle-même (dont ses traits « masculins » ?) autant que la façon de la raconter, fait pleinement partie du jeu. Car le conte est donc transmission, mais aussi échange, et une histoire peut bouleverser au point de tout transformer. La « libre maison », parce que libre, offre des opportunités de choix inespérées, et plusieurs des intervenants ne manquent pas d’en faire bon usage… Reste, pour ceux qui la quittent enfin – après un saisissant aperçu des Infinis –, la tempête s’achevant et leur route disparaissant vers l’horizon, le souvenir des paroles échangées au coin du feu, et du pouvoir incommensurable du récit. S’y ajoute, plus ou moins consciente, cette idée merveilleuse : que nous le sachions ou non, nous avons tous quelque chose à raconter – et il y aura toujours quelqu’un pour écouter.

 

La Fin des Mondes est un arc absolument splendide. Des histoires courtes glissées dans la trame de Sandman, ce sont peut-être bien celles qui me séduisent le plus – le liant y étant pour beaucoup, transcendant les contes pour leur conférer une dimension insoupçonnée, au-delà du seul contenu et de l’art de la narration constituant « une bonne histoire »…

 

Après quoi nous avons les quatre épisodes constituant la mini-série Sandman : Les Chasseurs de Rêves, publiée après la fin de la série principale – et que je n’avais jamais lue, c’est une complète découverte. À l’origine, Les Chasseurs de Rêves n’est pas une bande dessinée, mais un récit en prose sur le Sandman, écrit par Neil Gaiman, et illustré par Yoshitaka Amano – une œuvre dont j’avais entendu parler, mais sans jamais avoir eu l’occasion de la lire, et qui est reprise dans le septième et dernier volet de cette intégrale.

 

Il s’agit d’un conte japonais (pure création de Gaiman, qui avait cependant mentionné des références fantaisistes, que bien des lecteurs auraient pourtant prises au sérieux…), traitant pour l’essentiel de la relation entre un moine bouddhiste et une renarde qui en devient follement amoureuse ; aussi, quand un spécialiste du Yin et du Yang, désireux de remédier à la peur qui le hante nuit après nuit en dépit de son immense richesse et de ses immenses pouvoirs, choisit de sacrifier ce moine qu’il ne connaît même pas pour obtenir enfin la paix que lui promettent les esprits, la rusée renarde passe un pacte avec Dream – sous forme de renard bien sûr – afin de subir la malédiction à la place de son amour impossible, en lui volant son rêve… Chose que le moine, quand il comprend ce qui s’est produit, ne peut bien sûr pas accepter. Le récit, très juste et très fin, empruntant des thèmes à l’Extrême-Orient pour les mêler d’allusions à la mythologie personnelle de Gaiman (outre le Sandman, on y croise des versions nippones de Caïn et Abel, ou encore les trois sorcières), est d’une beauté certaine, et profondément émouvant – avec sans doute quelque chose de douloureux à l’occasion, comme il va de soi, et pourtant quelque chose de plus positif en ligne de mire. La fable est saisissante, et je m’en suis régalé : faut dire, Sandman + Japon + renarde, je vois difficilement comment j’aurais pu y rester indifférent…

 

C’est donc à nouveau P. Craig Russell qui est au dessin (notons cependant les très belles couvertures de Yuko Shimizu), et, cette fois, il s’agit sans ambiguïté aucune de l’adaptation d’un récit en prose (à ce compte-là, on peut considérer que Neil Gaiman n’en est donc pas le scénariste à proprement parler) ; je ne suis pas encore en mesure de comparer le résultat avec l’œuvre initiale (que je lirai en son temps, dans le septième et dernier volume de Sandman), et ne saurais donc dire avec précision quelle est la valeur ajoutée de cette mini-série. Ce que je peux en dire, toutefois, c’est que là encore le dessinateur fait des merveilles, avec un style sobre et faussement simple, parfaitement approprié au conte, mêlant à son trait des influences nippones à la façon des estampes, pour un résultat plus que séduisant ; en fait, à titre très personnel, je trouve ce travail encore plus parlant que pour « Ramadan » (mais il est vrai que je suis nettement plus attiré par la culture japonaise que par celle des Proche et Moyen-Orient, ce qui peut assurément fausser mon jugement).

 

Ce cinquième volume est donc excellent, une fois de plus – comment aurait-il pu en être autrement ? Prochaine étape, le sixième volume, avec le long arc des Bienveillantes

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CR L'Appel de Cthulhu : Arkham Connection (13)

Publié le par Nébal

CR L'Appel de Cthulhu : Arkham Connection (13)

Treizième séance de la campagne de L’Appel de Cthulhu maîtrisée par Cervooo, dans la pègre irlandaise d’Arkham. Vous trouverez les premiers comptes rendus ici, et la séance précédente .

 

Tous les joueurs étaient présents : le bootlegger Clive et la flingueuse Moira n’apparaissent en tant que PJ qu’au tout début, leurs joueurs incarnant désormais Michael Bosworth et un nouveau personnage, la chanteuse Leah McNamara ; les autres PJ sont Dwayne (qui remplace l’homme de main Johnny « La Brique »), le perceur de coffres Patrick, et ma « Classy » Tess, maître-chanteuse.

 

Clive se trouve au centre de l’astéroïde, entouré par les cadavres d’enfants et de bêtes lunaires – mais s’y trouve aussi celui de Johnny « La Brique »… Il entend des voix étranges, surtout en raison de leur accent bizarre, en provenance des cales du bateau. Il ramasse l’arme d’une bête lunaire, et se dirige vers le bateau (dont le pont est désert). Il remarque des traces de pas félines sur le chemin. Arrivé sur le quai, il monte prudemment à bord du navire, et comprend mieux les voix : ce sont des appels à l’aide. Le bateau est globalement très bien entretenu, notamment ce que Clive suppose être la cabine des bêtes lunaires. Il entend aussi, désormais, des bruits de chaînes agitées nerveusement. Il y a des ornements sur la coque intérieure ainsi que sur le mat : des représentations grossières de scènes de torture, de mutilation, de viol, de meurtre… On trouve des taches de sang séché brunes un peu partout, et une vingtaine de menottes au pied du mat. Clive trouve une écoutille entrouverte ; en y jetant un œil, il voit deux grandes cellules dans la cale, dont les occupants ont l’air vivants pour la plupart : trois humains, plus un cadavre, d’un côté (qui semblent porter des vêtements « médiévaux » ?), de l’autre six individus humanoïdes mais présentant des détails troublants dans leur anatomie, évoquant les satyres (et ils sont davantage enchaînés). Les humains aperçoivent Clive et l’appellent à l’aide…

 

Moira et le gamin Peter se trouvent dans le manoir d’Hippolyte Templesmith. Elle sait que l’homme ayant donné des ordres dans la pièce d’à côté correspond à la description qu’on lui avait faite quand elle avait enquêté sur le Corail d’ébène. Quant aux hommes qui l’entourent, engoncés dans leurs grands manteaux et chapeaux, ils sentent le poisson pourri… Moira et Peter ont tenté de fuir vers la fenêtre, mais se sont gênés dans leur course au point de s’affaler dans le bureau. Ils se relèvent tant bien que mal, et tentent à nouveau de gagner la fenêtre… Peter dépasse Moira, qui a pu lui donner un peu d’élan, et il atteint la fenêtre, tandis qu’elle reste en arrière : un des sbires, le plus vif, l’attrape par l’épaule, après que ses collègues ont repoussé un des leurs qui les gênait dans leur déplacement. Moira essaye de lui donner un coup de pied bien placé… mais il esquive sans même la lâcher. Les autres la rejoignent, et commencent à la ruer de coups, tandis qu’elle crie à Peter de sauter par la fenêtre. Elle finit par s’évanouir… Elle a le temps, toutefois, d’entendre le donneur d’ordres, ravi : « Excellent. » Elle croit aussi voir des objets qui bougent tout seuls, et c’est comme si une créature invisible retenait Peter tentant de franchir la fenêtre, avant de lâcher prise : Peter s’écrase par terre, dehors, et la dernière chose qu’entend Moira est les cris des oies du jardin…

 

À la ferme de Danny O’Bannion, je réveille tout le monde en sursaut en hurlant… Michael se précipite dans ma chambre, armé – même chose pour Patrick. Je cligne des yeux, leur raconte mon cauchemar, avant tout à Patrick ; je suis confuse, parlant de rêve, de visite, de menace, de message (je transmets à Patrick). Michael est plus perplexe encore que Patrick et dit que, menace ou pas menace « psychique », l’état physique de ce dernier est à soigner en priorité de toute façon… Il le tance d’ailleurs un peu pour ses prises de risque à la ferme abandonnée des Tulliver… Je leur dis également que j’ai vu le cadavre de Johnny « La Brique » dans mon cauchemar. Michael est déstabilisé, mais a bien conscience que je n’arbore pas de « masque » à mon habitude, je suis parfaitement sincère, véritablement troublée… Je vérifie régulièrement que j’ai toujours mes cheveux… Un des gardes monte, Michael lui dit que ce n’est rien, il s’en occupe – et je ne suis pas du genre à apprécier qu’on me dorlote trop, il ne faut pas trop en faire avec moi, je pourrais finir par riposter avec un coup de genou bien senti… Le garde s’en va – après avoir signalé que j’ai également réveillé Stanley, particulièrement affolé…

 

Il est environ 6h, et je ne compte certainement pas me rendormir : je vais me préparer un café très corsé. Les ouvriers agricoles, déjà debout, n’osent pas s’adresser à moi – je les inquiète –, mais ils demandent à Michael ce qui s’est passé (ils précisent que j’ai même réveillé Jerry, le simplet de la ferme) ; mais Michael n’épilogue pas… Dwayne nous rejoint vers 7h. Seth arrive lui aussi, un paquet de journaux sous le bras, qu’il dépose dans le salon (j’avais demandé à en avoir régulièrement) ; il nous présente aussi Leah McNamara, une jeune artiste/chanteuse irlandaise (on la connaissait vaguement, sans savoir spécialement qu’elle était liée au milieu – au-delà du fait qu’elle chante dans les speakeasies, du moins), que Danny O’Bannion nous envoie pour compléter notre petit groupe. Elle est joviale, resplendissante, mais peut-être un peu timide ; elle porte des vêtements à la mode, est très élégante ; elle fait penser à une sorte de poupée plantureuse… Michael espère qu’elle n’a pas froid aux yeux, vu ce que nous vivons ; Leah avoue qu’elle ne connaît pas forcément grand-chose en dehors de la scène et de sa maison… Faut-il y voir un message de Danny O’Bannion, préférant plus que jamais qu’on la joue discrètement ? C’est un remplacement inattendu pour la brute Johnny « La Brique » et la flingueuse Moira… Michael est curieux de ma réaction, se demandant si je ne ressens pas une pointe de jalousie pour la jeune femme ; mais, à me voir, je suis plutôt vaguement méprisante et incrédule… Sans me montrer hostile ou méchante toutefois.

 

Michael parle alors de la « boite postale » de Herbert West ; Dwayne lui dit qu’il ferait bien de se montrer plus discret, s’il y a donc une « taupe »…

 

Après quoi Dwayne va voir si on a des nouvelles de Fran et de celui qui l’avait accompagnée en ville – un certain Jamie. Il va se renseigner auprès des ouvriers agricoles, partis dans les champs armés de pelles. Il semblerait qu’ils ne soient pas rentrés. Les ouvriers disent que Jamie ne sera pas payé à rien foutre…

 

Je fais ma revue de presse, pour me changer les idées : je tombe tout d’abord sur une interview de Carol, haineuse et puérile : elle a rejoint avec enthousiasme le camp des adulateurs de Templesmith, et se répand dans la dénonciation de faits gênants me concernant (par exemple, un jour, au collège, où j’étais arrivée saoule de la veille – ce qui est exact –, mais elle rajoute des détails complètement faux et graveleux : je me serais uriné dessus, je ne portais pas de culotte…). On évoque aussi la préparation d’un gala de financement à Boston ; la date n’est pas encore précisée, mais il y a de beaux noms dans la liste des invités, dont les Carlyle (le frère, la sœur, les deux ?), les Petersen, les Hardwicke (en provenance du Pays-de-Galles), le « conseiller municipal » d’Arkham Potrello (mais son rival O’Bannion, lui, n’y figure pas)… On évoque la construction d’une usine de Miska-Tonic ! à Arkham (on loue Hippolyte Templesmith pour cette boisson « légale »)… J’en parle aux autres – sauf pour ce qui concerne Carol…

 

Michael dit que nous devrions peut-être faire notre rapport à O’Bannion concernant la mort de Drexler ; mais Dwayne et moi ne sommes pas si sûrs de sa fin, il ne faudrait pas crier victoire trop tôt… Peut-être faudrait-il voir ce qu’il en est à la ferme abandonnée des Tulliver ? En faisant attention : l’incendie a pu attirer du monde… Dwayne envisage pour sa part de poursuivre ses recherches dans les registres de la mairie, à partir de la liste de noms trouvée chez Hippolyte Templesmith. Patrick se demande s’il ne faudrait pas rédiger un message pour West, et Michael dit qu’il va s’en charger, et essayer d’obtenir un rendez-vous. Il ne cesse cependant de taquiner/draguer lourdement Leah, un peu perdue – il va jusqu’à dire que nous avons croisé de « beaux chiens », qui lui auraient plu (il parle en fait des créatures du cimetière, ce qui ne nous échappe pas : Patrick lui fait les gros yeux tandis que je lève brièvement les miens au ciel…). Quand nous nous demandons si nous devons tous nous entasser dans une seule voiture pour nous rendre à la ferme incendiée, Michael persévère, avançant que Leah est menue ; celle-ci lui demande enfin s’il se moque d’elle…

 

Nous sortons, au moment où arrive une voiture. Un homme en sort, le cou serré dans une minerve et l’air énervé par sa situation : c’est Vinnie, le bras droit de Danny O’Bannion, que celui-ci avait violemment tabassé il y a quelque temps de cela… Il est accompagné d’un petit enfant roux à l’air perdu, les yeux dans le vague, les joues creusées : c’est Peter O’Reilly, qui aurait des choses à nous dire. Il s’avance vers nous, bredouille, confus. Leah se montre gentille et maternelle avec lui, il s’approche instinctivement d’elle, se serrant contre ses jambes – rien de salace, cela donne plutôt l’impression d’une régression à une enfance encore antérieure. Danny lui a dit qu’il devrait nous parler de certaines choses… Michael l’incite à le faire. Le petit, dans un discours très perturbé, évoque ce qu’il a vécu sur « l’astéroïde » (qu’il ne désigne pas ainsi) : il était amoureux de la petite Bridget, qui l’avait mis au défi de la suivre là-bas… Mais ce qu’il a vu sur place ne lui a pas plu, et l’a même bien vite effrayé. Il dit avoir passé deux ou trois jours à se terrer comme un rat dans les sous-sols, s’aménageant des cachettes. Puis il parle de l’arrivée de nos camarades, et de ce qui s’en est suivi, dont le massacre des enfants, et l’arrivée de ceux qu’il appelle des « collègues commerçants de Templesmith ». Quand il évoque Johnny « La Brique », je lui demande, très pressante, de me décrire précisément ce qui lui est arrivé – avançant moi-même des éléments : son trou dans le crâne, son bras flasque, sa gorge tranchée… Peter est surpris par ma réaction, mais confirme tout cela (sauf l’égorgement, il n’a pas fait attention) ; je me tourne vers Patrick et hoche la tête d’un air entendu… Après quoi Peter (qui dit que Moira l’a sauvé ?) ajoute qu’il s’est endormi dans la voiture de Vinnie, en route pour ici ; il avait mal au ventre, et a senti comme un « chat » se poser sur lui… et qui lui a parlé, se présentant comme étant « Radzak » ; le chat a affirmé que Moira lui avait promis de tuer Templesmith ; si elle n’est pas en mesure de le faire, a-t-il ajouté évasivement, alors c’est à nous d’honorer cette promesse – sinon, il y aura des comptes à rendre… Le « chat » a alors donné à Peter un cristal destiné à « l’appeler », et l’enfant nous le montre ; Michael le prend et le garde. Peter est visiblement à bout de force. Il en vient à nous supplier de le laisser rentrer chez ses parents (le fait que je me sois montrée aussi sèche et pressante en a rajouté dans son état) ; il sait que son père va lui filer une rouste pour avoir fugué, mais peu importe… Michael dit à Vinnie de le ramener – le bras droit lui adresse un regard noir, il ne se voit guère en commis… Il s’en va cependant avec Peter.

 

Nous avons une nouvelle voiture. Patrick et moi, recherchés, préférons éviter pour le moment de nous rendre à Arkham, nous pensons donc aller à la ferme abandonnée des Tulliver. Je donne la deuxième clef de l’appartement de French Hill à Michael, à tout hasard ; lui, Dwayne et Leah se rendent donc en ville : ils vont déposer un message à la boîte postale, passer à l’état civil, se renseigner pour ce qui est de la salle d’opération de l’Université Miskatonic…

 

En arrivant à Arkham, ils voient une petite foule, rassemblée autour d’une sorte de tribune, ornée d’affiches « artisanales » en faveur de Hippolyte Templesmith. Il y a aussi deux flics sur place. Dwayne continue à rouler – mais il aperçoit un petit vieux qui, lors d’un précédent contrat, l’avait pris en flagrant délit, l’arme au poing encore fumante, après qu’il avait éliminé un livreur indélicat ; il avait voulu l’abattre également, mais le vieil homme avait pu s’échapper… Or ce témoin gênant le reconnaît lui aussi, et il se met à hurler : « Assassin ! Saleté d’Irlandais ! » La foule se tourne progressivement vers eux, surprise d’abord, puis en colère… Dwayne continue de rouler (lentement, il ne peut pas faire autrement), mais la vitre arrière de la voiture est soudain brisée par une brique jetée par un citoyen en colère – Leah reçoit même des éclats de verre, sans gravité cependant. Et les policiers ne réagissent pas… Dwayne pile, Michael lui dit qu’il pense que ce n’est vraiment pas une bonne idée… Mais Dwayne veut que les flics fassent quelque chose : on a caillassé sa voiture sous leurs yeux et ils n’ont pas réagi ! Il les interpelle… mais repart aussitôt, tandis que le vieux accoste les policiers stupéfaits, voulant visiblement faire un témoignage direct contre Dwayne ; un flic sort un calepin, et note ce que lui dit le vieux….

 

Patrick et moi arrivons aux abords de la ferme des Tulliver vers 9h30, et nous arrêtons à 500 mètres environ de là : nous voyons une voiture de police qui s’en va ; mais restent un homme et une femme sur place, sans uniforme, qui rentrent dans la ferme (entourée de banderoles de police désignant une scène de crime) – nous supposons qu’il s’agit de journalistes, une fourgonnette arborant le logo de la Gazette d’Arkham. Patrick me suggère de m’éloigner, et de trouver un endroit d’où les observer ; je vais me garer dans une ferme en ruine un peu plus loin, d’où nous pourrons surveiller la scène à loisir. Nous entrapercevons de temps à autre des flash lumineux – sans doute prennent-ils des photographies. Ils ne s’en vont qu’au bout d’une heure et demie environ. Je leur laisse cinq minutes de marge, puis me rends à la ferme en voiture. Patrick et moi franchissant les banderoles, non sans remarquer des traces de véhicule – sans doute un gros camion a-t-il été nécessaire pour embarquer tous les cadavres… Ceux-ci ont en effet disparu – y compris le corps de Drexler. Nous trouvons quelques traces de craie çà et là (notamment pour Drexler, justement). Je me rends dans la pièce au-delà de la grande porte de fer – c’est une salle de taille moyenne, creusée à même la terre : on y trouve quelques chaînes, des poteaux fichés dans le sol, quelques colliers aussi – mais très peu nombreux, finalement. Il y a aussi une sorte de bac renversé et brisé, d’où partent des tuyaux s’achevant par des aiguilles, avec des résidus d’un liquide vert et légèrement phosphorescent (qui nous rappelle ce que nous avions vu dans le souterrain « infernal », et aussi les créatures du cimetière). Après quoi je me rends dans le laboratoire, où le matériel médical a été emporté ; il y a quelques traces de passage devant le tunnel d’évacuation, et de fumée au plafond.

 

La plaque d’immatriculation de la voiture de Dwayne a visiblement été notée. Il décide donc de se rendre aux garages Hammer pour y laisser sa voiture, afin de changer la plaque et la vitre arrière, et de modifier la peinture… Michael, Leah et lui se rendent alors en taxi à la boîte postale, pour y déposer le message conçu par Michael : « Les chiens sont tombés, nous souhaitons vous voir au plus vite et obtenir notre os. » Mais, quand ils ouvrent la boîte, s’y trouve déjà un message de West, disant qu’il est prêt à honorer sa promesse, dès qu’on pourra lui fournir une adresse pour l’opération de Patrick, et la confirmation que les « problèmes d’information » ont été « désinfectés »… Il ne laisse pas d’adresse.

 

Dwayne veut retourner à l’état civil. Michael et Leah se décident pour l’Université Miskatonic, afin le cas échéant d’effectuer des recherches dans la bibliothèque, mais d’abord de trouver la salle d’opération.

 

Le taxi dépose d’abord Dwayne, qui croise le fonctionnaire de la veille – lequel n’a cette fois aucune raison de lui faire payer l’accès aux registres… Il cherche des informations concernant Pierce Hawthorne : il s’agit d’un professeur d’histoire et d’anthropologie à l’Université Miskatonic, âgé de 55 ans – c’est a priori quelqu’un de respecté ; Dwayne trouve une adresse dans un quartier bourgeois d’Arkham ; Hawthorne est un vieux célibataire, ses parents sont décédés, on ne lui connaît pour famille que de lointains cousins à New York.

 

Michael et Leah sont à leur tour déposés devant l’Université Miskatonic. L’accès aux parcs est libre, mais on trouve une petite guérite avec un garde devant chaque bâtiment, ainsi qu’aux entrées principales. Leah, qui a 22 ans, se fait passer pour une étudiante ; Michael, un peu plus âgé (la trentaine), envisage d’abord d’incarner son petit ami… mais le contraste entre leurs apparences (Leah est superbe, Michael plutôt laid…) rend leur couple quelque peu improbable, et il décide donc de se faire passer pour un simple ami en visite, venue soutenir la jeune femme dans sa découverte du campus. Ils ont pensé contacter l’étudiant en médecine Lewis Garden, mais celui-ci n’est notoirement disponible qu’en soirée, aussi se dirigent-ils d’eux-mêmes vers le grand bâtiment abritant les amphithéâtres et autres salles de cours.

 

Patrick et moi quittons la ferme des Tulliver – je jette un coup d’œil à la sortie du tunnel d’évacuation, qui est un peu élargie, mais rien d’autre à signaler. Les démangeaisons de Patrick à l’œil droit le reprennent, provoquant une légère migraine et de vagues troubles de la perception. Que faire, maintenant ? Mais à peine nous posons-nous la question que Patrick repère, malgré sa condition, à l’endroit où nous nous étions cachés pour guetter les journalistes, un visage qui s’éclipse derrière une « meurtrière » ; à regarder de plus près, il distingue aussi l’arrière d’une voiture qui dépasse d’un mur en ruine… Il me le signale, et nous nous rendons sur place, en voiture (courir serait bien trop douloureux pour Patrick, toujours affecté par un inconfort dans ses viscères). Je m’arrête à côté d’une Ford T qui vient de démarrer. Deux types en sortent aussitôt, qui profitent du couvert offert par leur véhicule pour sortir leurs armes – ils sont vêtus de grands manteaux, et portent des chapeaux enfoncés sur leur crâne. Patrick et moi sortons de son côté pour nous abriter, et dégainons également nos armes (Patrick n’avait pas emporté la Thompson). Les hommes en planque nous tirent dessus, mais ils ratent, la voiture nous protégeant ; nous sentons une odeur de poisson pourri, qui nous rappelle les marins du Corail d’ébène – ils ont les mêmes yeux globuleux, l’un des deux n’a plus de nez mais une simple arête dotée d’énormes narines. Je tire deux balles à mon tour, mais rate – eux aussi bénéficient d’un abri… Patrick est autrement plus efficace, et parvient à loger une balle en plein cœur dans un des sbires, qui s’écroule d’un seul coup ; il touche aussi l’autre à l’épaule – qui nous insulte alors d’une voix clapoteuse, avec un curieux problème d’élocution laissant supposer des malformations internes… Il tire à son tour, et une balle m’érafle légèrement à la hanche. Je riposte, lui loge une balle en haut du torse, après quoi mon arme s’enraye… Notre cible se terre derrière la voiture ; on entend la portière côté passager qui s’ouvre, et des bruits précipités de fouille. Patrick se rapproche en contournant la voiture ; il entend un gloussement « spongieux » quand le type, après avoir sorti beaucoup de choses inutiles de la voiture… met la main sur une grenade ! Il la dégoupille aussitôt, mais sans relâcher la sécurité. Un gloussement plus sauvage, il prend une grande inspiration, et se jette sur Patrick pour le plaquer au sol. Toutefois, en plein mouvement, sa douleur le fait s’interrompre. J’en profite : je contourne la voiture par l’autre côté, et lui tire dessus – la balle lui traverse la gorge, et il s’effondre… en lâchant la sécurité de la grenade. Je parviens à éviter le souffle de l’explosion sans souci… mais Patrick, déjà submergé par la douleur, n’est pas en mesure de s’éloigner suffisamment ; heureusement, le type adopte un comportement inattendu dans les dernières fractions de seconde de sa vie : il plaque la grenade contre son torse et encaisse l’essentiel du choc – Patrick a le sentiment que c’est comme s’il l’avait « reconnu », s’était souvenu de quelque chose, et avait su qu’il fallait l’épargner… Patrick, en conséquence, n’est donc pas blessé par l’explosion. Je suis pour ma part très perturbée – me rendant bien compte que ça n’est pas passé loin pour lui, et que j’y ai sans doute eu ma part… Notre audition est temporairement affectée par un sifflement. Une fois certaine de ce que Patrick va bien (ou du moins qu’il n’a pas été victime de l’explosion, car d’autres douleurs l’affligent), je prends soin de me calmer, prenant de grandes inspirations, et vais voir ce qu’il reste des cadavres…

 

Dwayne, à l’état civil, fait maintenant des recherches sur Charles Reis : c’est un métis de 33 ans, un gardien de nuit à l’asile d’Arkham (il y est employé depuis sept ans, après avoir achevé ses études à Boston) ; il a disparu il y a trois ou quatre jours de cela ; on lui connaît une tante, Marla Reis, qui vit dans le ghetto afro-américain d’Arkham ; Dwayne note les deux adresses.

 

Michael et Leah pénètrent dans le grand bâtiment abritant les salles de cours. Ils se dirigent vers les salles de recherche de la faculté de Médecine. Il y a un garde à l’entrée, la quarantaine, empâté… Michael et Leah le baratinent sans souci, et entrent dans la section ; les salles qu’ils cherchent sont tout au fond. Mais une femme dans la quarantaine (portant un badge la désignant comme étant Kate) les interpelle, et leur demande où ils vont : elle ne les reconnait pas… Leah dit être une nouvelle étudiante, ce qui surprend Kate : à cette époque de l’année ? Sans se montrer forcément inquisitrice ou hostile, elle lui demande son nom, ajoutant qu’il lui faudra un badge. Michael se présente sous le nom de Dexter Miller, venu accompagner sa camarade ; la femme lui dit que cela ne se passe pas comme ça, et attend que Leah se présente : elle dit être Susan Braugan. Kate trouve bien une Braugan dans la liste des étudiants, mais pas de Susan – une relative ? Leah dit que c’est peut-être une erreur de l’administration, que le prénom est mauvais… Kate appelle une collègue : « Tu connais cette jeune fille ? » Et une troisième collègue approche. Michael dit qu’il doit y avoir eu une erreur… Leah précise qu’elle rejoint le cours aussi tard en raison de problèmes de santé. Kate lui demande le nom de son professeur ; Michael dit que c’est Finch… La femme est de plus en plus méfiante : Finch est en congé maladie… Elle leur dit alors de la suivre à l’administration pour tirer ça au clair… Michael dit qu’il veut bien, mais qu’ils ne comprennent pas ce qui se passe… Ils la suivent, toutefois ; elle dit au garde de la section (qu’elle appelle Joseph) qu’il lui faut vérifier quelque chose, et qu’elle l’informera s’il y a un problème. Ils sortent du bâtiment, prenant la direction de l’administration. Michael, en chemin, se plaint un peu : « Ce n’est pas dans nos habitudes d’être reçus de cette manière… » Mais Kate insiste sur la rigueur de l’Université, la nécessité d’en suivre strictement les règles. Arrivée au bâtiment, elle interpelle des collègues, leur disant de chercher tout ce qui pourrait concerner une Susan Braugan. Leah fait mine de patienter… Kate leur dit d’attendre pendant que ses collègues poursuivent, et va quant à elle voir son supérieur. Leah tente alors une autre approche : l’erreur est peut-être de son fait… Pourrait-elle avoir un nouveau formulaire d’inscription ? Mais c’est un procédé bien cavalier, et ce n’est pas la période des inscriptions… Leah dit qu’il s’agit seulement de s’inscrire pour le prochain semestre, au cas où ; s’il y a un souci… On lui donne enfin un formulaire (et lui demande de régler 5$ de frais de dossier). Michael et Leah entendent parler dans le bureau du supérieur. Michael dit qu’il comprend ces difficultés, mais avec un air déçu… Il veut maintenant s’en aller – mais les fonctionnaires protestent : Kate leur a dit d’attendre ! Michael dit vouloir aller voir ce qu’il en est à la bibliothèque, supposant qu’il faudra y accomplir d’autres formalités, du coup… Les collègues de Kate trouvent visiblement ça très louche, mais Michael et Leah s’en vont néanmoins – mais pas pour se rendre à la bibliothèque : ils s’empressent de quitter le campus, et retournent aux garages Hammer pour y attendre Dwayne…

 

Je vais voir ce qui reste des cadavres ; je trouve diverses choses : 10$, un cran d’arrêt, un couteau de chasse, un carton vide de Miska-Tonic !, des tabloïds divers, une revue pornographique vendue sous le manteau… Pas de papiers. En écartant leurs vêtements pour les fouiller, je vois leur corps difforme et d’une texture étrange – évoquant plus des écailles que de la peau, un tissu squameux, abrasif, rêche ; leurs chaussures sont d’une taille spéciale (au moins du 50, et prévues pour de gros orteils) ; le bas du corps du cadavre le mieux conservé a quelque chose de marin, tandis que ce qui est au-dessus est plus humain. Celui qui s’est fait sauter présente pour sa part une dichotomie entre la gauche et la droite – sa peau est bleutée et pâle d’un côté. Sur lui, je trouve un plan grossièrement dessiné au crayon, figurant les champs aux alentours d’Arkham ; une croix y désigne la ferme des Tulliver, tandis qu’un rond englobe la direction de la ferme de Danny O’Bannion (mais elle n’est pas localisée précisément ; il y a plusieurs points d’interrogation en périphérie). Je montre tout ça à Patrick, en prenant soin de le préparer au peu ragoûtant spectacle… Je fouille alors la voiture, y trouvant des chargeurs de .38 et de .45, ainsi que des cannettes de Miska-Tonic !. Patrick me dit qu’il pense que ces types ne sont pas liés à Hippolyte Templesmith, mais je n’en suis pas si sûre ; je me demande même, à reculons et sans trop savoir moi-même ce que j’avance, si les désagréments internes de Patrick ne seraient pas la cause de la réaction incompréhensible de son assaillant – est-ce qu’ils ne l’auraient pas changé à leurs yeux ? Patrick n’est pas convaincu : c’est interne, comment pourraient-ils le savoir ? Je n’en sais rien…

 

Je me demande alors si ramener la voiture et les corps à la ferme de Danny O’Bannion ne pourrait pas nous aider à débusquer la « taupe » – peut-être quelqu’un aura-t-il une réaction particulière à cette découverte ? Nous manquons de pistes… Patrick veut bien tenter le coup. Je rentre avec la voiture qu’on nous a prêtée, tandis que Patrick conduit la Ford T, les cadavres dans le coffre. Arrivée à la ferme, je prends bien soin de guetter les réactions de chacun. Un des gardes – Cagney – nous approche, intrigué par l’odeur, qui lui fait penser, à ce qu’il nous dit, à une virée dans la région d’Innsmouth qu’il avait faite il y a quelque temps de cela… Lui et ses deux collègues (Eric et Mathias) sont viscéralement écœurés quand ils voient les cadavres dans le coffre. Que faut-il faire des corps ? Faut-il les faire disparaître ? Je demande s’il n’y aurait pas une chambre froide à la ferme, mais ils n’en savent rien ; il faudrait demander aux ouvriers agricoles… Patrick suggère de faire venir ces derniers et de leur montrer les corps. Cagney, narquois, comprend très vite que nous cherchons à identifier une « taupe »… ce qui ne manque pas de l’inquiéter : il veut en savoir davantage, pour remplir au mieux sa mission de sécurité. Je comprends, à son attitude, que O’Bannion leur a dit de nous laisser gérer les « trucs bizarres », et de s’assurer pour leur part de la sécurité de manière plus « traditionnelle ». Mais cette situation le met mal à l’aise – il adresse çà et là des regards nerveux… Quand on a commencé à parler par allusions de la possibilité d’une « taupe », j’ai même relevé chez lui un regard assez antipathique… À côté de lui, Mathias, joufflu et un peu benêt, contemple ses pieds, l’air de réfléchir avec difficulté… Le troisième garde, Eric, se plaint de l’odeur, et dit qu’on serait fous de ramener les paysans voir ça. Mathias demande alors si nous avons des preuves qu’il y a une « taupe » ; je lui demande si lui en a ; il s’en offusque, comprenant que c’est une suspicion… Mais, à bien l’observer, il me paraît trop bête pour remplir ce rôle. Cagney, clairement, ne me revient pas, mais je ne peux rien en déduire. Quant à Eric, c’est quelqu’un qui suit les ordres et la hiérarchie, qui veut bien faire les choses sans prendre de risques. Patrick a en gros la même image de Mathias et Cagney, mais Eric lui paraît bien trop lèche-bottes, au point d’en être suspect – il disait vouloir téléphoner à O’Bannion, mais n’était-ce pas un prétexte pour s’éclipser et éventuellement communiquer avec quelqu’un d’autre ? Patrick leur dit d’aller rassembler les ouvriers agricoles. Eric va cependant téléphoner à O’Bannion, comme il l’avait dit. Patrick et Cagney échangent des mots violents, en parlant de « coopération »… Puis Cagney va prendre le guet devant la route de la ferme, en adressant des regards méchants à Patrick. Je m’éloigne de mon côté pour épier Eric au téléphone. J’entends ses répliques : « Seth est là ? Big Eddie ? Pas Vinnie ? » Il semble obtenir enfin ce dernier : il lui dit qu’on aurait une « taupe », et qu’il ne sait pas quoi faire, et s’il faut nous croire – il demande des instructions ; après quoi il acquiesce à quelques réponses, et raccroche enfin, sans s’attarder dans la salle. Patrick, qui tourne le dos à Cagney, s’avance dans ma direction tandis qu’Eric sort de la ferme. Lui aussi s’offusque de ce qu’on semble le soupçonner : on ne lui fait pas confiance ? C’est un type réglo, qui fait juste son job… L’ambiance est assurément pesante.

 

Mathias revient avec les ouvriers agricoles, curieux de ce qu’on les appelle. Patrick dit à Eric de surveiller les cadavres, et me rejoint – mais il s’interrompt en chemin : il a une vision…

 

Mais j’entends exactement au même moment des vomissements à l’étage, et m’y rends : c’est Fran, visiblement en train de cuver… Je lui dis que je suppose qu’elle a passé une nuit agitée ; c’est bien le cas, elle a la migraine et me dit de parler moins fort… Elle dit s’être bien amusée – mais je perçois un fond de tristesse inavouée… Elle s’excuse de son comportement ; je lui dis que ce n’est pas à moi de la juger, mais qu’il vaudrait sans doute mieux que ça ne se reproduise pas trop souvent – pour elle… Fran me remercie de ma gentillesse, et va se reposer, promettant d’être fraîche et disponible pour la soirée, quoi qu’on compte faire.

 

Puis j’entends Patrick crier : « Non ! » Je redescends précipitamment. Patrick me dit qu’il vient de voir Moira sur une table de dissection, et un scalpel qui s’approchait d’elle… Je suis troublée par cette vision – j’ai tendance à croire Patrick après mon cauchemar… Mais je dois m’occuper des ouvriers : à la réflexion, je préfère qu’ils ne voient pas les cadavres… Je leur dis que c’est bon, qu’il me faudrait seulement savoir s’il y a une chambre froide. C’est bien le cas, mais ils me disent aussitôt qu’avec cette odeur atroce, ça va tout gâcher ! J’essaye d’étudier leurs réactions, mais rien de suspect a priori. Je leur dis de disposer et ils s’en vont, pour partie perplexes, certains visiblement un peu courroucés…

 

Dwayne, Michael et Leah rentrent à leur tour. Ils ressentent bien la tension qui affecte tout le monde à la ferme…

 

Nous discutons en privé de l’identité possible de la « taupe ». Michael aurait plutôt tendance à suspecter, en dehors de la ferme, quelqu’un qui nous connaîtrait bien : surtout Seth, messager au courant de tout, mais peut-être aussi Big Eddie, qui a clairement une dent contre Patrick et moi ? À ce compte-là, je dis que Vinnie aussi pourrait être suspect, lui a des raisons d’en vouloir à O’Bannion… Mais Dwayne et moi, globalement, penchons plutôt pour quelqu’un de la ferme : après tout, nous nous étions décidés au dernier moment pour aller voir le docteur East, et a priori personne d’extérieur ne pouvait le savoir… Dwayne suggère de tendre un piège afin de débusquer la « taupe », en donnant une fausse information pour voir qui va la transmettre. Par ailleurs, peut-être Elaine pourrait-elle nous renseigner, elle qui voit avec qui Hippolyte Templesmith s’entretient ? Hypothèse guère discutée cependant.

 

Harry descend nous rejoindre, il dit qu’il aurait besoin de me parler ; je lui suggère de le faire en public… Stanley lui a dit, en se pissant dessus, qu’il aurait besoin de « détente », ce qui le fait beaucoup rire… Je lui dis que je vais voir ça avec lui. Harry me donne alors les derniers travaux de Stanley, et je me mets à les étudier avant de monter le retrouver.

 

Patrick ressent de nouveau son trouble à l’œil, provoquant la même migraine – et une vision, du souterrain « infernal », reconnaissable avec ses cages, ses mutilés, ses peaux écorchées… Mais il voit aussi, cette fois, la silhouette de Templesmith, de dos, habillé très soigneusement, et qui danse avec élégance ; il se retourne subitement… mais son visage est celui de « La Brique », qui lui adresse un sourire et un clin d’œil ! Patrick hurle : « Salopard ! Salopard ! » Michael lui demande, interloqué, si ça va, et Patrick lui répond avoir eu une autre vision « infernale »… Il se calme un peu, puis dit qu’il faut à tout prix retourner chez Templesmith, chercher Moira et liquider ce type ! Michael lui dit qu’il n’est pas en état, que ce ne serait pas sage – il faut d’abord l’opérer… Mais Patrick se sait condamné : si l’opération n’a pas lieu bientôt, il y ira – et seul s’il le faut…

 

Michael continue de s’interroger sur la « taupe »… et avance qu’il suspecte aussi Fran. Je prends tout d’abord sa défense, mais quand Michael me demande si nous sommes bien certains qu’elle nous a dit la vérité, le fait est que je ne sais pas quoi lui répondre – et je suppose enfin qu’on ne peut pas exclure cette possibilité. Pour Patrick, c’est impossible, et cette suspicion le choque profondément – il se souvient du père de Fran, qu’il avait fallu achever… J’avance timidement que je n’y crois pas trop, notamment en raison de son rapport à Otto quand nous sommes retournés à Boston, et de la visite que le garagiste a ensuite subie… Mais je suis perplexe.

 

Je décide de me replonger dans les trouvailles de Stanley sur Magie véritable : le chasseur de sorcières y évoque sa rencontre avec Goody Fowler quand il arrive à Arkham ; Stanley mentionne de longs passages sentimentaux, montrant que l’auteur avait été séduit par la sorcière… Elle lui aurait proposé de participer à un rituel d’ « échange » avec des êtres supérieurs, permettant d’atteindre une forme de transcendance ; le chasseur de sorcières a refusé, mais à regrets… Et il a retranscrit l’intégralité du rituel permettant d’entrer en contact avec les « ailes savantes » : il faut le faire dans un endroit où il y a beaucoup de métal, et y psalmodier des mots difficiles à rendre en anglais, en employant des aimants frottés et posés sur front ; plus il y en a, plus on en retire de « vérités » du contact, des « révélations », ou l’opportunité de « voyages inattendus »…

 

Vinnie arrive à la ferme, semble-t-il un peu moins énervé que tout à l’heure – mais c’est son état qui l’affecte, il ne nous fait pas forcément la gueule. Il pose un papier avec un stylo sur la table autour de laquelle nous sommes assis. Danny veut les noms des suspects pour la « taupe » – et les raisons de le croire. Nous comprenons qu’il nous faut y inscrire quelque chose, sinon O’Bannion risque de mal le prendre… Vinnie va se faire un café, et veut la réponse quand il reviendra. Nous expliquons nos raisons de croire qu’il y a une « taupe », et supposons enfin qu’elle se trouve à la ferme, mais nous ne pouvons pas donner véritablement de noms pour le moment…

 

Dwayne entend alors quelqu’un qui parle au téléphone du salon de la partie de la ferme réservée aux ouvriers agricoles ; moi aussi, et je reconnais la voix de Cagney : « Sont tarés, j’vous jure… OK, demain à l’Université. Quelle heure ? N’oublie pas ce dont on avait parlé. » Cagney note un rendez-vous et raccroche. Je le dis aux autres. Dwayne attend que Cagney s’en aille, et va au téléphone – il rappelle l’opératrice afin d’identifier le dernier correspondant ; c’est un numéro à l’Université Miskatonic, ne renvoyant à aucun nom spécifique, et simplement désigné par le numéro « 3 ». Dwayne demande à être mis en communication. Après huit sonneries, quelqu’un décroche – une voix jeune et féminine… Il demande à qui il a l’honneur de parler – et la femme lui répond que c’est une cabine publique de l’Université…

 

Je monte voir Stanley. Je le taquine cruellement sur la « détente » dont il a besoin, faisant l’innocente, comme si je ne comprenais pas ce qu’il veut dire par là… Ce qui le fait rougir et le met très mal à l’aise – je lui fais peut-être même plus peur que Harry, désormais… Il finit par lâcher qu’il fréquente des prostituées aux Lilas ; je poursuis mon petit jeu, disant qu’il a des goûts de luxe, et avançant que sa maman n’est probablement pas au courant… Je lui demande s’il a une préférence particulière, et il nomme enfin une certaine Jasmine, une prostituée métisse. « Exotique. C’est intéressant… » Je le quitte en lui donnant de petites tapes amicales à la joue – il se sent profondément humilié… Mais je compte bien lui procurer sa Jasmine et en parle à Harry.

 

Michael, en bas, déchiffre les empreintes dans le calepin du téléphone : il peut comprendre ce qu’a noté Cagney : « Demain 8h, dortoir 3B. » Puis le téléphone sonne ; Dwayne, toujours là, décroche ; la voix féminine et jeune est cette fois un brin outrée ; elle demande : « Oui ? Vous êtes qui ? Cagney est là ? » Dwayne dit qu’il va le chercher… et essaye de se faire passer pour lui. Mais la femme lui dit alors : « T’as fait le coup à combien de personnes ? Je suis pas la seule, c’est ça ? Tu peux m’oublier, demain ! Salopard ! » Et elle raccroche.

 

Nous évoquons nos pistes : il faudrait donc rendre une visite à Tina Perkins, comme prévu ; nous avons aussi les adresses concernant Charles Reis (dont nous avons aussi les notes, trouvées par Patrick dans le souterrain « infernal ») ainsi que Pierce Hawthorne. Par ailleurs, les noms de Mortimer Campbell et Kristen Johnson n’ont pas fait l’objet de recherches dans les registres. Sans doute aussi faudrait-il fouiller les archives des journaux ?

 

Je redoute de me rendre à Arkham… Mais, au cas où, je prends soin de me grimer pour avoir l’air très différente de ce que je suis en temps normal, moins élégante, portant des vêtements plus simples, avec une perruque noire à frange, et un maquillage plus vulgaire…

 

Nous décidons de mettre en place un leurre. Dwayne part avant nous pour surveiller la route. Patrick joue alors le malade, et s’écroule par terre. Michael lui donne des petites claques pour essayer de le « réveiller ». Nous entendons un pas lourd du côté du réfectoire, non loin ; Jerry le simplet en sort, avec un bandage à l’avant-bras gauche. « Problème ? » Michael dit qu’il va falloir emmener Patrick chez le médecin… Harry descend, demande si nous nous en chargeons. Michael lui dit que nous allons voir le docteur East. Leah joue la comédie pour amplifier la mise en scène. Je viens aider Michael pour monter Patrick dans la voiture…

 

Mais Dwayne, qui s’est éloigné de la ferme, voit bientôt une voiture qui fonce dans sa direction. Il tourne pour l’éviter, mais la voiture – sans conducteur ! – bifurque pour l’emboutir… Il klaxonne.

 

Nous voyons alors la silhouette de Cagney qui se précipite vers nous ; il dit qu’il a entendu un klaxon et qu’il a vu dans ses jumelles une voiture avancer à toute vitesse vers la ferme. Il gueule : « Eric ! Mathias ! À vos postes ! » Et il sort son arme. Michael met notre voiture en travers de la route pour faire barrage. Eric et Mathias arrivent, armés de Thompson. Patrick, à ce stade, arrête de faire l’inconscient… Harry descend à son tour.

 

La voiture, d’allure renforcée, cherche clairement à défoncer celle de Dwayne. Il tente donc de l’esquiver en passant dans le chemin trop rapidement pour être intercepté… mais rate, et l’autre véhicule lui rentre dedans de plein fouet – Dwayne s’en sort quand même bien pour ce qui est des blessures… mais son front heurte le pare-brise et il s’évanouit. L’autre voiture repousse alors celle de Dwayne et poursuit sa route vers la ferme à toute vitesse.

 

On voit qu’il n’y a personne au volant, mais il y a une petite boîte au-dessus du tableau de bord… Nous nous sommes tous écartés du chemin, et notre voiture est disposée en travers ; le véhicule-bélier lui rentre dedans de plein fouet et explose aussitôt, repoussant l’autre, qui fait plusieurs tonneaux en arrière et prend feu – elle ne va pas tarder à exploser à son tour. Michael et moi avons cependant distingué une silhouette massive sauter du siège arrière dans les hautes herbes (ce n’est pas la même carrure que Drexler – quelqu’un de costaud, entre 1m80 et 2m, bardé d’objets métalliques). Je le signale aux autres, et dis à Cagney d’aller jeter un œil. Eric et Mathias le suivent, très professionnels. Nous voyons alors la silhouette se lever… et nous reconnaissons le corps de Johnny « La Brique ». Dans sa main droite, il tient une Thompson, et dans la gauche une grande hache. Mais ce n’est pas la tête de Johnny… C’est celle de Moira, greffée sur le corps de « La Brique » ! Les gardes lui tirent tous dessus, en pleine tête – celle-ci ne tarde pas à se détacher et à tomber ; mais le corps de « La Brique », toujours animé, se met face à Cagney et fait feu… Le garde se fait littéralement déchirer, et tombe dans un immonde gargouillis…

 

À suivre…

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